Journal (14)

Ce fut le début de nos fréquentations qui durèrent six mois. La soirée fut extraordinaire. Le spectacle avait lieu au Centre sportif de l’Université et à la fin du spectacle une musique d’orgue envahissait toute l’enceinte du spectacle, comme dans une église; en sortant, de légers flocons de neige tombaient sur Montréal. Je me souviens avoir eu l’impression de sortir de la messe de Minuit. Nous étions le 23 novembre 1974.Je souhaitais voir Hélène le plus souvent possible, mais le dimanche matin et le dimanche soir, il y avait rencontre de prière ainsi que le mercredi soir. Elle ne m’en parlait jamais, à moins que je ne pose des questions. Ces rencontres m’intriguaient. J’attendis deux semaines avant de lui demander si je pouvais l’y accompagner. Elle s’en montra enchantée et, le dimanche 8 décembre, je me retrouvais à l’église pentecôtiste avec elle.

Ce n’est que quelques années plus tard, en refaisant l’itinéraire de ma conversion, que je réaliserais que ce retour à l’église coïncidait avec une des grandes fêtes de la Vierge Marie: l’Immaculée Conception.

C’était un office sans eucharistie ce matin-là, avec des chants et lecture de la Parole de Dieu, suivis d’un long enseignement par le pasteur. Je me sentais mal à l’aise d’être là et je ne l’aurais jamais fait n’eût été d’Hélène. Mais je ne pouvais laisser entre nous ce fossé entre sa foi et mon incroyance. J’étais prêt à me laisser questionner, je voulais à tout le moins me montrer ouvert, prêt à cheminer. Mais mon orgueil en prenait un coup et je me faisais tout petit dans cette église, ne cherchant surtout pas à attirer l’attention.

Après l’office, je fus invité chez les parents d’Hélène et plusieurs membres de la communauté s’y retrouvèrent, dont le pasteur. J’étais la brebis égarée et il avait été invité justement de me ramener sur le bon chemin, en essayant d’amorcer un dialogue d’évangélisation avec moi. Il ne perdit pas de temps et après quelques minutes de présentation, il ouvrit la discussion, me demandant si j’avais accueilli le Seigneur Jésus comme Sauveur personnel! Je lui expliquai bien honnêtement ma position, revenant un peu à celle de mes 17 ans, affirmant que l’on ne peut savoir si Dieu existe ou non.

Il se mit à m’expliquer toute l’histoire du salut, de la Genèse à Jésus Christ, et je ne pus que lui répondre que je connaissais tout cela. En effet, mon éducation religieuse revenait à la surface et je réalisais que je connaissais quand même assez bien le christianisme. Sa réponse fut alors : « Mais Dieu soit loué! Il ne te reste plus qu’à reconnaître Jésus comme sauveur personnel et à te faire baptiser! » Mais comment savoir qu’il est mon sauveur? Je puis tout autant croire aux martiens ou à Bouddha? Ma réponse sembla le mettre à court d’arguments et il me dit tout simplement qu’il prierait pour moi et qu’il m’invitait à en faire autant, disant que le Seigneur m’éclairerait. Et sûrement, je dois beaucoup à la prière de ce pasteur et des membres de cette communauté.

Journal (13)

UNE RENCONTRE DÉCISIVE

À l’automne 74, j’étais allé à Montréal retrouver des amis. C’était un samedi soir et nous devions sortir ensemble. Nous nous étions donné rendez-vous chez une amie qui habitait Outremont, et qui confectionnait des vêtements. À notre arrivée, une cliente était avec elle. Elle s’appelait Hélène.Nous nous sommes tous retrouvés autour de la table à prendre une tisane. Hélène était très jolie, elle avait 20 ans, j’en avais 27. Sur la table, près d’elle, il y avait un livre qui attira mon attention. Sur la couverture, on voyait la terre comme en feu et le titre semblait parler de fin du monde. Je lui ai demandé ce qu’elle lisait et elle me dit tout bonnement que c’était un livre qui parlait de la Bible et de l’avenir du monde. Je ne pus retenir un sourire sarcastique, et je lui dis : « Tu crois en la Bible? » Et elle me répondit tout simplement : « Oui, tout est là.»

Une réponse un peu énigmatique qui mit fin à mes questions. Mais Hélène me plaisait. Au premier coup d’oeil, je me sentis attiré vers elle et je croyais deviner une réciprocité. Quand vint le temps de partir, je l’invitai à se joindre à nous, mais elle avait déjà un engagement ce soir-là et c’est à regret que je la vis partir.

Le lendemain, chose que je n’avais jamais faite de ma vie, car je n’étais pas très audacieux avec les filles, je téléphonai à mon amie la couturière afin de lui demander le numéro de sa cliente, lui disant que je la trouvais sympathique et que je souhaitais la revoir. Après quelques jours, je réussis à la rejoindre. Elle se souvenait de moi. Je lui dis, comme prétexte de mon appel, que j’avais bien aimé notre échange au sujet de la Bible (!) et que je serais intéressé à en parler plus longuement avec elle si jamais elle avait une soirée de libre. Qu’est-ce qu’un garçon n’inventerait pas pour sortir avec fille! Elle accepta tout de suite, à ma grande joie, et je lui proposai de venir chez moi à la campagne, le samedi suivant, lui disant que j’avais aussi des billets pour un spectacle à l’Université de Montréal (Diane Dufresne et le groupe Harmonium).

Cette journée à la campagne fut très belle. Nous étions à la fin novembre, et déjà il y avait de la neige. Nous avons donc pu faire de la raquette dans les bois derrière chez moi. Il faisait un soleil radieux. Fidèle à la raison « officielle » de mon invitation, je la questionnai naturellement sur la Bible et sur Dieu. Hélène était une convertie qui fréquentait les pentecôtistes. Elle me raconta sa conversion et me dit combien la rencontre de Jésus-Christ avait changé sa vie. En contre-partie, je lui apportais mes objections, je lui présentais ma vision du monde et de la vie, mais j’étais beaucoup moins vindicatif et agressif que d’habitude lorsque j’abordais ce sujet. Mon intérêt pour Hélène, car je commençais déjà à en être amoureux, me rendait beaucoup plus réceptif et accueillant à ce qu’elle vivait. Et elle ne demandait qu’à partager son expérience de foi avec moi, sans prosélytisme. Le soir, nous nous sommes allés à Montréal le spectacle. Je me sentais amoureux et je me souviens lui avoir dit qu’elle était pour moi comme un ange envoyé du ciel! Je ne mesurais pas alors toute la vérité de cette affirmation.

Journal (12)

MON ARRIVÉE EN CAMPAGNE

À la suite de mes études en psychologie, je décidai alors de m’établir dans une vieille maison de ferme dans la région des Laurentides. C’était mon rêve de vivre en campagne et je me retrouvais dans une région que j’avais toujours aimée. C’était aussi l’époque hippy. Le retour aux sources était à la mode et j’étais de cette culture « Peace and love », sans toutefois être prêt à tout abandonner comme certains de mes amis rêvaient de le faire. C’était l’époque des communes, des drogues psychédéliques, de la révolution musicale commencée avec les Beatles et les Rolling Stones, de l’amour libre, de la recherche d’une paix à l’échelle planétaire, au moment où se déroulait la guerre au Vietnam, où Fidel Castro et Che Guevara faisaient la manchette en Amérique Centrale, et où un coup d’État entraînait l’assassinat du président Allende et la prise du pouvoir par le général Pinochet.

Je garde un souvenir extraordinaire de cette campagne où j’ai habité pendant quatre ans. Une étape déterminante dans ma recherche de sens, soutenue par cette communion à une nature où tout me parlait de paix, de beauté, d’ouverture à plus grand que soi. Je n’aborderai pas dans ce journal les quelques aventures sentimentales qui ont marqué mon cheminement pendant ces années, mais sans être concluantes. Désolé! Je désirais bien sûr avoir une compagne, des enfants et, en même temps, je me retrouvais dans un travail qui, tout en m’intéressant, ne m’apportait pas l’épanouissement escompté. Je portais comme une insatisfaction que je n’arrivais pas à nommer. Je ne savais trop où me conduisait ma vie.

À l’école où je travaillais, j’ai fait la connaissance de Pierre, un jeune professeur, qui deviendra mon meilleur ami et avec qui, régulièrement, j’allais voir des spectacles de jazz. J’aimais bien causer avec lui, bien que je le trouvais plutôt original, car il se disait chrétien. Plutôt charismatique de surcroît, mais sans trop se prendre au sérieux, un peu marginal, ce qui nous permettait de bien nous entendre. Lui et, surtout son père Clovis, joueront un rôle important dans mon cheminement spirituel. En attendant, la vie suivait son cours. C’était l’été 73. Une vie pastorale dans un décor enchanteur, essayant d’oublier les mois précédents. Je m’occupais de mon jardin, mon chien, mes deux chats, en plus de la visite régulière de mes amis de Montréal, qui ne demandaient pas mieux que de se retrouver à la campagne les week-ends. Nous en profitions pour nous promener dans les champs et les érablières derrière ma maison. Ma maison devenait une commune de fin de semaine, où souvent venaient cinq à dix personnes à la fois!

À travers tout cela, je portais, sans le savoir, une quête de sens. Tout ne pouvait se résumer à mon travail. Je souhaitais aimer quelqu’un et être aimé. Il y eût bien quelques aventures de passage, mais rien ne menant à un engagement sérieux. Je souhaitais trouver une certaine paix intérieure, développer une philosophie de vie. Je m’intéressais au végétarisme, à l’alimentation naturelle. J’avais regardé un peu du côté du yoga ou de la méditation. Je rêvais d’un groupe (une communauté?) qui pourrait se réunir le dimanche pour méditer, prendre le repas ensemble. Je recherchais une unité avec cette nature qui m’entourait et un sens à donner à ma vie. Dieu m’attendait, il m’appelait…

Journal (11)

UN DRAME FAMILIAL (2)

Je quittai l’hôpital en larmes et arrivai à la maison je me mis à genoux dans ma chambre, suppliant Dieu de faire quelque chose, de faire un miracle, de la sauver. Le lendemain je crois, l’hôpital nous appela pour nous dire que Johanne était décédée.

La préparation des funérailles fut pénible naturellement. Je n’ai aucun souvenir de la cérémonie à l’église, seulement les veillées funéraires, mon père effondré qu’il fallait constamment soutenir. Ceci me rendait agressif à son endroit, car je trouvais qu’il se comportait d’une manière égoïste, comme si lui seul avait de la douleur. Je n’acceptais pas la faiblesse de mon père. Ma mère pleurait silencieusement. Un océan de douleur, mais sans un mot. Je me souviens après les funérailles, une fois revenu à la maison, je suis allé voir ma mère à sa chambre. Je lui ai peut-être dit un mot, je ne sais plus, et alors elle s’est effondrée sur le lit en pleurant, ne pouvant plus retenir sa douleur et s’écriant : « Ma petite fille, ma petite fille! » Je pense que c’est là le souvenir le plus douloureux de tout cet épisode que je garde. Le souvenir en est terrible.

Les jours qui suivirent mes parents donnèrent les vêtements de Johanne à une voisine, qui était sa meilleure amie, et je me souviens de la bonté de mes parents dans ce geste. Ce désir de continuer à partager plutôt qu’à vouloir garder pour eux. Un épais silence régna dans la maison pendant plusieurs semaines. Mon père continua à boire, allant parfois jusqu’à blâmer ma mère pour le décès de ma soeur, sous prétexte qu’elle n’aurait pas dû lui donner la permission de sortir, etc. Période extrêmement difficile où je ne souhaitais plus que quitter la maison. Au printemps, je parlai à ma mère de mon projet d’aller vivre avec Suzanne à l’été et alors elle se mit à pleurer. Je sentais que c’était trop pour elle de perdre ses deux enfants en si peu de temps. Je mis donc un terme à ce projet, qui ne se réalisa qu’un an plus tard.

C’est un épisode douloureux et j’aurais aimé le taire, car il est très personnel. Mais, en même temps, il est important dans mon cheminement spirituel. Car quelques jours après les funérailles, ma colère éclata contre Dieu. J’avais gardé dans ma chambre, dans un coin à l’écart, un crucifix et une statue de la vierge, souvenirs de mon enfance. En les voyants, je me mis à invectiver Dieu, lui le responsable de tous mes malheurs, comme on le ferait à l’endroit de son pire ennemi. Injures, blasphèmes, cris! Et au paroxysme de ma colère, je pris un marteau et avec rage, je réduisis en morceaux le crucifix et la statue, et je mis le tout aux poubelles! C’était fini! C’était vraiment comme tuer quelqu’un que l’on déteste énormément. Si jusqu’à ce jour, la question de Dieu me laissait plutôt indifférent, sans position arrêtée, je devins alors un anticlérical virulent et un athée pur et dur, ne manquant plus une occasion pour ridiculiser la foi en Dieu. Ma rage était à la mesure de ma blessure.