Journal (23)

SI DIEU EXISTAIT… (2)

Je crois être venu au monde avec cet appel particulier à chercher Dieu de toutes mes forces, dans une vie qui lui serait entièrement consacrée. Cette vocation aurait sans doute pu se réaliser dans le mariage ou dans un célibat engagé dans le monde. Mais c’est Dieu qui appelle et qui inspire des directions à nos choix de vie. Je dirais qu’il nous souffle à l’oreille ce qui pourra être, pour nous, la meilleure voie d’épanouissement, sans que cela veuille dire qu’il n’y ait pas différentes voies possibles. Mais certaines sont mieux adaptées à ce que nous sommes, à ce que nous portons comme richesses, talents et sensibilités…

Il y a des choix de vie où nous sommes mieux assurés de trouver notre bonheur, notre épanouissement personnel, même si parfois ces choix semblent aller contre la logique de ce monde. À notre époque, même le mariage est soupçonné. Avoir des enfants est quasiment perçu comme un geste irresponsable, dès que l’on dépasse un deuxième, si ce n’est dès le premier! Que dire alors de la vocation religieuse ou sacerdotale! Même des chrétiens s’en méfient et jugent parfois sévèrement ceux et celles qui s’y engagent.

La vocation religieuse ou sacerdotale est avant tout un choix de vie où celui ou celle qui s’y engage, y reconnaît une voie de bonheur et d’épanouissement supérieur à tout autre pour lui. Il s’agit d’une invitation de Dieu qui, secrètement, au fond du coeur de celui ou celle qui est appelé, met un désir profond de suivre le Christ avant toute chose. Cela devient le premier choix de vie.

C’est un choix qui doit se faire, ni par sentimentalisme, ni par culpabilité, ni par crainte de dire non à Dieu, comme le présentent certaines spiritualités qui caricaturent l’appel de Dieu. Mais ce choix doit être avant tout un oui au bonheur, en dépit des renoncements qu’il implique. Celui ou celle qui s’y engage, doit s’y engager parce qu’il y trouve sa joie. Il n’y a pas d’engagement de vie sans renoncements. Mais toujours, l’amour, la joie du don de soi, le désir de dire oui, nous font accepter les limites et les contraintes d’un choix de vie donnée, les avantages étant tellement supérieurs aux renoncements. Même ces derniers sont au service de l’amour et le font grandir, l’aide à atteindre sa pleine maturité.

Journal (22)

SI DIEU EXISTAIT…

Ma surprise fut grande quand je découvris, dans mon journal d’adolescent, cette phrase, écrite alors que j’avais dix-sept ans : « Si Dieu existait, je ferais un missionnaire. » Déjà à cet âge-là, je portais en moi cette conviction que si Dieu existait, alors, lui seul, Dieu, importait. Dieu seul, en ce sens où ma vision de la vie m’amenait à la conclusion que l’on ne pouvait que se donner entièrement à ce qui fait le pourquoi de cette vie. Déjà, adolescent, j’avais un très grand sens de l’absolu et du sérieux de la vie. Il y avait cette conviction en moi que s’il y avait un sens à la vie, il ne pouvait qu’être extraordinaire, et Dieu, m’ayant créé très idéaliste et un peu poète, viendrait m’appeler, en temps voulu, à partir de ce que j’étais et de ce qui m’habitait comme aspiration.

Quand je relis cette phrase, « si Dieu existait, je ferais un missionnaire », je ne puis qu’en conclure que la vocation religieuse est quelques chose qui s’inscrit très tôt dans la trame d’une vie humaine. Non pas en terme d’une fatalité inéluctable, à laquelle on est obligé de répondre, mais plutôt comme un dynamisme propre à un être humain en particulier, une manière d’être et d’engagement au monde, qui, s’il est choisi par cette personne, ne pourra qu’entraîner son plein épanouissement, ne pourra que lui donner son véritable bonheur. « Dès le sein de ta mère, je t’ai appelé.» La réalisation d’une vie humaine sur terre ne serait-elle pas cette capacité de chacun et chacune à répondre à l’appel de Dieu, tel qu’il retentit au coeur de nos forces, de nos faiblesses et de nos aspirations les plus profondes. Un appel qui peut prendre des formes multiples, infinies!

Un évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher à l’église Santa Maria in Trastevere à Rome, proclamait bien fort dans son homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! » Ce fut une homélie à la fin de laquelle j’aurais voulu applaudir tellement l’enthousiasme de cet évêque était communicatif.

En rappelant ici cette homélie, je désire simplement souligner que notre vocation personnelle, mystérieusement, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Il ne s’agit pas ici de déterminisme, où nous n’aurions pas le choix de l’orientation de nos vies. Mais Dieu, dans sa prescience, voyait déjà chacun et chacune de nous, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions, posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve, posant son regard d’amour sur la fibre la plus intime de notre être et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de regarder vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui il est: Dieu, notre Père.

Journal (21)

MA VOCATION DE PRÊTRE

Mon retour à l’Église m’amena à constater un écart considérable entre l’expérience spirituelle que je vivais et, ce qu’il faut bien appeler l’Institution, semblait offrir aux fidèles. Je découvrais une Église très préoccupée par les enfants, mais n’offrant à peu près rien aux adultes en terme de formation ou d’accompagnement spirituel. De plus, cette Église du Québec, profitait bien d’un système scolaire étatique qui, tout en payant pour la catéchèse des enfants, avait le droit de regard sur ceux et celles qui pouvaient dispenser cette catéchèse. Dans bien des cas, puisque je travaillais en milieu scolaire, je constatais que ces postes étaient offerts à des non-croyants. Le Seigneur nous façonne à partir des expériences, des contextes sociaux, familiaux et des épreuves qui marquent nos vies. Cette situation de l’Église, que je découvrais à 27 ans, marquerait profondément la nature même de ma soif d’engagement dans cette Église.

Par ailleurs, je faisais l’expérience extraordinaire de l’entrée dans la foi chrétienne, de la suite de Jésus comme disciple. Oh oui, comme je voulais être disciple, apôtre! Car je découvrais que cette expérience spirituelle dépassait mes attentes. Je le disais à mes amis, « la foi en Jésus-Christ, la foi en Dieu c’est quelque chose de vivant en nous! » Je l’avais bien pressenti avant de croire, que la foi ne pouvait pas être simplement l’adhésion à des vérités abstraites ou à une philosophie de vie. Ma conversion me le confirmait avec puissance. Les mois passaient et je sentais bien une vie qui grandissait en moi. Je comprenais les choses de l’intérieur. Souvent mes lectures sur les sacrements, le salut, la Vierge Marie, le Pape, ne venaient que confirmer ce que déjà Dieu me donnait d’intuitionner de ses mystères. Et cela me renversait à chaque fois, comme s’il y avait en moi un maître intérieur qui m’enseignait. Combien m’habitait cette parole de Jésus : « Je vous enverrai l’Esprit Saint et lui vous enseignera toutes choses! » Je faisais l’expérience de la vérité de cette promesse et ma foi n’en était qu’affermie.

J’étais donc habité par un très grand désir, parfois excessif, comme jeune croyant, de communiquer mon expérience, de faire connaître le Christ et son Évangile, de faire aimer l’Église, cette servante du Seigneur. Comme je l’ai expliqué plus haut, mon désir d’assumer ma relation avec une ancienne compagne me fit renoncer à ce projet, et entraîna un long délai par la suite dans mon cheminement vers le sacerdoce et la vie religieuse. Mon directeur spirituel d’alors, ne voyait pas d’un bon oeil que je sorte à peine de cette relation pour m’orienter vers le sacerdoce. Il me conseilla d’attendre quatre ou cinq ans, alors que j’en avais déjà 29 à ce moment-là. Je dus suivre cette consigne et mettre de côté mes projets, ce qui me découragea complètement d’espérer poursuivre dans cette voie. Mais Dieu trouva bien le moyen de ranimer en moi cette flamme, en me faisant voir que cet appel, je le portais profondément inscrit en moi et depuis longtemps.

Journal (20)

LES SUITES ET LES CONSÉQUENCES

Afin d’abréger un peu mon récit, je vais résumer ici les six premiers mois qui suivirent ma conversion. Tout d’abord, dès le début, je voulus devenir pasteur. Ma découverte était tellement extraordinaire que le psychologue que j’étais, et qui avait voulu consacrer sa vie au bien-être affectif des humains, découvrait qu’il y avait un bien-être encore plus important, plus fondamental, le bien-être spirituel. Il me fallait donc intégrer cette dimension, trop longtemps négligée, dans ma conception de l’être humain. Pour moi, c’était en devenant missionnaire. Cet appel je le porterais jusqu’à son accomplissement, neuf ans plus tard, en entrant au noviciat des Dominicains. Un long cheminement, car il y aurait bien des obstacles sur ma route.

Une conséquence de cette conversion fit une malheureuse. Remettant en question ma relation avec Hélène, je lui ai annoncé la nouvelle, croyant qu’elle comprendrait. J’avais tendance à tout spiritualiser. Sa réaction fut très vive, violente même, et la rupture fut très pénible. Je pense qu’elle ne me pardonna jamais. Mais je n’avais pas le choix. Ma nouvelle vie m’imposait de nouvelles normes au plan moral et je ne pouvais dévier les interpellations de l’Évangile fusse par amour pour Hélène.

Par ailleurs, cette rupture avec Hélène, me rendait impossible ma fréquentation de la petite communauté pentecôtiste où j’allais. Je ne voulais pas imposer ma présence. J’allais donc dans d’autres églises et, en même temps, je faisais un cheminement avec les charismatiques catholiques. Ma fréquentation des catholiques, mes discussions avec des prêtres et des amis-ies, surtout avec Clovis le père de Pierre, en plus de mes lectures et de la prière intense, tout cela m’amena à renouer avec l’Église catholique et après six mois chez les pentecôtistes, j’allais voir mon pasteur pour l’aviser que je retournais à l’Église catholique. Sa déception fut très grande et il me mit en garde du risque de perdre mon âme. Nous nous sommes laissés sans qu’il m’invite à entrer chez lui. Mais j’étais heureux. J’avais fait le bon choix, j’en étais certain et une grande paix m’habitait.

Journal (19)

DIEU EST QUELQU’UN

C’est là l’autre point, à mon avis, qui joue un rôle déterminant dans l’agnosticisme ou l’athéisme : je réalisais soudainement que Dieu est quelqu’un. Comment avais-je pu ne jamais réaliser cette chose, en dépit de mon éducation chrétienne à la maison et à l’école. Je ne savais pas que Dieu était quelqu’un! Qu’il était en quelque sorte une personne, bien que plus qu’une personne, car il pouvait se faire proche de nous, tout proche, habiter en en nous. Je n’avais jamais pensé que Dieu pouvait nous parler secrètement, de mille et une manières, qui son amour pouvait nous soulever comme aucun autre amour en ce monde.

Je découvrais que le Dieu des chrétiens voulait tellement se faire proche de nous qu’il était même venu parmi nous. En même temps, je prenais conscience de son extraordinaire grandeur, de sa manière à lui de nous parler à travers sa création, par chacun et chacune de nous. Je découvrais Dieu au coeur même de la vie et je réalisais en même temps qu’il en était à la fois la source et le but ultime de la vie. J’étais en amour avec Dieu, lui qui venait de faire irruption dans ma vie, sans violence, mais avec tellement de puissance. Sans s’imposer, respectueux de moi, mais présent maintenant au plus profond de moi, parce que je l’avais appelé, je l’avais supplié et qu’il avait entendu ma voix.

Nous n’affirmerons jamais assez en Église à quel point Dieu est quelqu’un, et qu’il est présent à chacun de nous. Il est un Dieu personnel, qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Il est un Dieu de relation qui nous aime d’un amour tellement fort, qu’aucune créature ne saura jamais nous aimer comme lui. Il est un Dieu vivant! Plus proche de nous que nous ne le sommes de nous-mêmes, car il est à la source même de notre vie. Il est le souffle en nous, la vie qui circule en nos veines. Il est à la source même de tout signe de tendresse ou de toute bonté que nous posons. Il inspire le rire des enfants, il essuie nos pleurs, il nous donne d’entrer dans sa compassion pour le monde. Il suscite nos élans d’amour gratuits, désintéressés. Il appelle nos pardons et il nous apprend à aimer.

Voilà le Dieu que je découvrais et qui me parlait de lui comme l’on ne m’en avait jamais parlé auparavant. Cette expérience de Dieu m’amena, dans les mois qui suivirent, à fréquenter régulièrement la chapelle des pentecôtistes, à prier sans cesse et à lire avec passion tous les livres de spiritualité qui me tombaient sous la main. Naturellement, j’apprenais à me familiariser avec la Bible, mais mon premier livre de chevet fut le livre d’un missionnaire protestant, Watchman Nee, « La vie chrétienne normale ». Un livre portant sur rien de moins que l’épître de saint Paul aux Romains! L’auteur y décortiquait l’épître et j’étais émerveillé de ce que saint Paul disait sur Dieu et sur le salut accompli en Jésus Christ. J’ai encore ce livre à la maison et j’y revois encore tous ces passages soulignés par ma ferveur et mon émerveillement de jeune chrétien.