Journal (28)

MON PÈRE LE THÉOLOGIEN

J’ai eu aussi quelques occasions d’échanger avec mon père sur le sujet de la foi en Dieu. Il en parlait volontiers, et avec facilité. Je dirais même avec une grande sagesse et cela m’étonnait. C’est là que se vérifie l’ancienne maxime d’un Père de l’Église, Évagre le Pontife, qui disait que le théologien est quelqu’un qui doit prier, et que celui qui prie est un théologien.

Parlant de sa relation avec Dieu, mon père me dit une fois : « Dieu c’est mon ami, mon chum! Je ne lui demande pas qu’il me donne la santé, la richesse, le succès ou même le bonheur. Je ne lui demande qu’une chose : qu’il me rende bon. Bon avec ma femme, mes enfants, mes voisins et mes proches. Pour le reste : santé, richesse, succès, bonheur, je m’en occupe. Mais qu’Il me donne seulement d’être bon. »

J’étais renversé par la profondeur de cette réflexion, de la confiance qui s’en dégageait et, surtout, de cette conscience de sa pauvreté chez mon père. Mon père reconnaissait la présence en lui de forces contraires à l’amour. Il était conscient de ses faiblesses, mais il affirmait, en même temps que Dieu, son ami, pouvait le sauver de lui-même. Il avait découvert dans son expérience spirituelle, ou, plutôt, Dieu lui avait appris, que la seule chose qui compte dans la vie c’est d’être bon! C’est d’aimer! Le reste, dit-il, je m’en occupe.

Un 10 août, à l’occasion du 53e anniversaire de mariage de mes parents, je leur ai demandé ce qu’ils éprouvaient après 53 ans de mariage. Car mes parents sont toujours demeurés des amoureux, en dépit des tempêtes du passé. À ma question, ma mère resta discrète, selon son habitude. Mon père, lui, n’hésita pas à répondre et me dit ceci : « À notre âge, tu sais, ce n’est plus sexuel. Non pas que ce ne soit pas important, mais c’est beaucoup plus profond que çà. Ce que j’éprouve pour ta mère après 53 ans de mariage, c’est de la reconnaissance et de l’admiration. »

Encore une fois, mon père m’étonnait par la profondeur de son propos : « reconnaissance et admiration! » Et parce que je connais les tempêtes que mes parents ont dû traverser, parce que je sais ce que ma mère a dû souffrir pendant plusieurs années, je ne pouvais qu’admirer cette lucidité et cette franchise chez mon père. Reconnaissant ses faiblesses et ses manques d’amour, son affection n’en est que d’autant plus grande pour son Annabelle, elle qui l’a toujours aimé sans condition, qui l’a accueilli pour le meilleur et pour le pire, et qui, par sa fidélité, sa constance et sa persévérance, a sûrement aidé mon père à grandir dans l’amour.

Je comprends mieux maintenant à quel point le témoignage des parents est important. Mon père et ma mère ont toujours été d’une grande bonté pour les autres, d’une grande sensibilité aux misères d’autrui, et cela faisait partie de notre éducation familiale. Ma mère a toujours été une présence d’une grande douceur à la maison, une mère admirable, et je pense que c’est en partie grâce à elle si, dans la famille, on a pu développer un certain regard d’ouverture sur les personnes et sur la vie. Par sa grandeur d’âme et sa bonté, elle a donné à ses enfants et à son époux le témoignage de véritables valeurs évangéliques.

Au terme de leur vie, car le temps se fait court, je ne puis que porter un regard d’admiration sur eux. Ils sont vraiment beaux à voir mes parents, je les aime énormément et je rends grâce à Dieu de me les avoir donnés.

Journal (27)

PROFESSION RELIGIEUSE

Deux ans plus tard, le 8 août 1984, je faisais profession religieuse à notre couvent de Québec. Déjà je considérais cette étape comme définitive, même s’il ne s’agissait que d’une profession simple pour trois ans. Une grande paix m’habitait et aussi une certitude face au choix que je faisais. Cette certitude qui m’avait échappé pendant des années. Après la profession, je suis allé voir mes parents, et j’ai constaté que mon père avait pleuré. Il était incapable de me parler à cause des sanglots qu’il contenait avec peine. Il me faisait signe de la main que tout allait bien. Ma mère, elle, semblait vraiment heureuse. Pour la première fois, je n’avais plus aucun doute quant à leur appui à mon de projet de vie. Je crois que c’est à partir de ce moment-là que mes parents recommencèrent à aller à la messe. Il n’y allait plus depuis 23 ans! Je n’avais jamais cessé de prier pour eux.

Trois ans plus tard, je faisais profession solennelle. J’étais ordonné diacre à l’automne, et ordonné prêtre le 10 avril 1988, au sein de la Communauté chrétienne universitaire et de ma communauté dominicaine. À l’été 89, je me suis retrouvé au Minnesota, où je suivais des cours en liturgie. J’écrivis une lettre à mon père à l’occasion de sa fête et il me répondit. Je n’avais jamais reçu de lettre de mon père de toute ma vie je crois. Il me remerciait pour mes bons souhaits et il me disait dans cette lettre : « Grâce à toi, Dieu est entré dans notre vie, et c’est pour y rester. »

Comme ma joie était grande! J’en rendis grâce à Dieu. Et cette affirmation, de mon père dans sa lettre, ne s’est jamais démentie depuis. Tant pour lui que pour ma mère. Ils sont d’une très grande fidélité à l’eucharistie, et je sais que mon père a aussi une vie de prière personnelle puisque je l’ai surpris un matin en train de prier. Ce soir-là, j’avais couché chez mes parents et je m’étais levé tôt. J’étais assis à la table de la cuisine, quand mon père passa devant moi, sans me voir, et s’assit au salon. Il s’inclina, fit son signe de croix, se recueillit et prit un livre de prières qu’il m’avait demandé de lui acheter. Après quelques instants, il se releva et alla faire sa toilette, sans m’avoir vu. Un moment inoubliable par sa profondeur, malgré son apparente simplicité. J’avais vu mon père prier.

Journal (26)

LE CHEMINEMENT DE MES PARENTS

Après une première tentative d’orientation vers le sacerdoce, un an et demi après ma conversion, je repris le bâton du pèlerin sept ans plus tard. Je ne raconterai pas ici les évènements qui m’amenèrent à cette décision, mais je puis dire que j’ai beaucoup résisté à Dieu à cause des détours que j’avais dû prendre, et qui m’avaient éloigné de ce désir qui m’habitait. Un peu comme Jonas, j’avais fui, bien loin, pensant que Dieu ne viendrait plus me préoccuper avec ce projet de sacerdoce. La prière occupait toujours une place importante dans ma vie. J’étais engagé en Église et ma foi était toujours aussi vive, mais je ne voulais plus quitter mon travail, ma maison, ma sécurité… Je songeais même à me trouver une compagne de vie, tout en étant en paix maintenant avec l’idée de demeurer célibataire. J’avais 33 ans. Je m’étais même acheté un grand domaine en forêt et fais construire une maison, près d’un lac dans les Laurentides, avec la volonté exprès de rendre plus difficile un départ en me retrouvant propriétaire d’une maison. Pourtant, quand le Seigneur frappa à nouveau à ma porte, « M’aimes-tu? », je ne pus que répondre oui.

Une psychothérapeute, une femme de foi, à qui je dois beaucoup, m’avait aidé à faire face à ce que je refusais d’affronter. Et dans cette démarche que je fis avec elle, tout ce que je portais comme désir de me donner au Seigneur remonta à la surface. Et là, le choix devint clair pour moi. Enfin! Ma vie de prière m’y poussait. Les chrétiens et chrétiennes que je fréquentais m’y encourageaient. Je voulais devenir prêtre. J’avais cette conviction que le Seigneur m’y appelait et maintenant j’étais prêt.

Un soir, alors que mes parents étaient chez moi, j’invitai mon père à venir faire une promenade après le souper. Il y avait devant la maison un beau chemin de terre bordé d’arbres. C’était le printemps et je voulais confier à mon père mon projet, pour une deuxième fois en sept ans! Je craignais un peu sa réaction et pourtant, c’était tellement important pour moi d’avoir son soutien. Je lui exposai le désir qui m’habitait depuis longtemps, le sérieux de ma démarche. Il m’écouta attentivement, sans m’interrompre. Une grande paix se dégageait de lui et me mettait en confiance. C’est le souvenir que je garde de cette promenade, et lui-même s’en souvient très bien. Quand j’eus fini de parler, il me dit tout simplement qu’il avait confiance en moi et que ce qui importait pour lui était que je sois heureux dans la vie. Nous sommes retournés à la maison et alors j’en ai parlé à ma mère, qui se montra tout aussi accueillante que mon père. Ils étaient maintenant un peu complices avec moi.

Journal (25)

MES PARENTS

Est-ce que la foi en Dieu nous change? Voilà une question importante, car si l’on veut annoncer Jésus-Christ, il faut être tout aussi conscient de ce que peut accomplir en nous l’action de l’Esprit Saint, que des limites inévitables de notre nature humaine à porter patiemment avec l’aide du Christ.

Ces limites concernent surtout l’être que nous sommes avec sa personnalité, son caractère, ses forces ses faiblesses et ses talents. Dieu va agir en nous, bien sûr, à travers ces médiations, mais il n’agira pas sans nous, ni à côté de ce que nous sommes. Le salut doit s’opérer dans l’humus même de notre vie. La vie spirituelle ne sera jamais une fuite de nous-mêmes, bien au contraire. Elle sera toujours un appel à la plus grande des lucidité sur nous-mêmes et sur les autres. Je voudrais donner un exemple concret de ce que j’avance et cet exemple concerne ma relation avec mes parents, surtout avec mon père.

Après ma conversion, j’ai bien sûr parlé à mes parents de ce qui m’arrivait. Je souhaitais qu’ils puissent vivre, comme moi, de cette vie nouvelle, et j’ai beaucoup prié afin que cette grâce leur soit accordée. Ils accueillirent avec respect, comme ils l’ont toujours fait, ce que je vivais, mais je sentais bien chez eux, à la fois un intérêt mitigé pour la question « Dieu », ainsi qu’un peu d’inquiétude face à mon cheminement. Ils se demandaient bien ce qui arrivait à leur garçon. Déjà, j’avais vécu une séparation amoureuse, sur laquelle ils n’avaient jamais soufflé mot, et maintenant ils me voyaient m’enthousiasmer pour Dieu et même parler de devenir prêtre!

De mon côté, je prenais conscience d’une certaine distance qui s’était établie entre eux et moi, par ma faute. Je prenais conscience tout à coup que je n’embrassais jamais ma mère quand je venais à la maison ou quand je partais. Je ne donnais pas la main à mon père, coutume qui est davantage dans notre tradition familiale que la bise. Et je me sentais poussé par cette foi retrouvée, de leur manifester plus de tendresse, de reprendre peut-être la relation avec mon père, là où elle s’était arrêtée à l’adolescence, et d’aller plus loin avec lui. Avec surprise au début, je commençai à embrasser ma mère lorsque je venais à la maison, à donner la main à mon père, à jouer aux cartes avec lui, à prendre plus de temps avec eux lors de mes visites. Et je sentais bien que ces petits gestes solidifiaient le tissu familial.

J’étais plus proche de mes parents, je sentais bien le bonheur qu’ils éprouvaient lorsque je leur rendais visite, et c’était réciproque. Je comprenais maintenant ce que voulait dire le psychologue E. Erickson, lorsqu’il affirmait que l’on devient vraiment adulte lorsque l’on est capable d’être un parent pour ses parents. L’Évangile, tout en me donnant une paix nouvelle, une joie de vivre, me rendait capable d’assumer les blessures familiales du passé, et d’avoir à coeur le bonheur de mon père et de ma mère, de prendre le temps de penser à eux et d’être avec eux. Les blessures de ma jeunesse, mes ressentiments, s’apaisèrent peu à peu.

Journal (24)

UN AMOUR EXCLUSIF

Dans mon cas, je l’ai souligné plus haut, dès ce premier soir de ma « rencontre  » avec Dieu, je voulais lui donner toute la place dans mon coeur. Pas à cause d’un choix pour Dieu au détriment d’un engagement envers les autres, mais à cause d’un attachement exclusif qui s’imposait à moi. Tout comme l’on ne peut aimer profondément dans une relation amoureuse qu’une personne à la fois, je sentais que l’amour exclusif d’une femme dans ma vie n’était pas possible. Je me sentais déjà engagé et pourtant ne demandant qu’à aller vers les autres afin de leur partager la Bonne Nouvelle du salut..

L’époux aime son épouse d’un amour exclusif et unique, ce qui ne l’empêche pas d’aimer ses enfants. Mais son amour pour eux est d’autant plus grand et magnifique parce qu’il vit un amour exclusif avec son épouse qui le fait vivre et grandir. De cet amour premier, découle une capacité d’aimer et de se donner, qui n’atteindrait jamais d’aussi haut sommet, sans cet amour des époux l’un pour l’autre. L’amour des enfants s’enracine dans ce premier amour qui fonde la famille et Dieu est la source même de l’amour entre les époux.

Dans la vocation sacerdotale ou religieuse, c’est la même dynamique qui est à l’oeuvre. Parce que je me consacre au nom de mon amour pour Dieu, cet amour m’invite à me donner aux autres. Il me donne de les reconnaître pour ce qu’ils sont, mes frères et mes soeurs, les enfants de Dieu dont j’ai la responsabilité avec lui.

Dans la vocation sacerdotale ou religieuse, l’amour pour le monde s’enracine et découle de cet amour pour Dieu, sans l’intermédiaire d’une relation privilégiée, avec un homme ou une femme. Mais là aussi, c’est une dynamique amoureuse qui est à l’oeuvre. Sinon, comment pourrait-on s’engager pour la vie sans amour?

Ma conversion me faisait entrer dans ce nouveau dynamisme, qui changerait l’orientation de ma vie. J’étais toujours fasciné, séduit par Dieu, par cette présence aimante en moi et la phrase de mon journal d’adolescent, prenait alors valeur prophétique : « Oui, Dieu existe et je serai missionnaire, héraut de son amour dans le monde entier. »

Ce fut un long cheminement qui mit neuf ans avant que je puisse répondre définitivement à cet appel en moi. Souvent, je désespérais de trouver une direction, mais Dieu mit des personnes sur ma route, des anges, qui me guidèrent à bon port, en m’aidant à reconnaître que je ne serais jamais pleinement heureux tant que je n’aurais pas répondu à cet appel qui m’habitait et auquel je souhaitais répondre de tout coeur.

Après être retourné aux études en théologie, chez les dominicains d’Ottawa, je vis un jour l’inscription devant le couvent qui annonçait les Frères prêcheurs. Je ne savais pas que c’était là le nom officiel des Dominicains. Ce fut pour moi une révélation. Frère prêcheur! Voilà ce que je voulais être. Le sort en était jeté, je serais dominicain, avec la grâce de Dieu.