« Changer le monde, un coeur à la fois. »

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Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (C)

 

De l’Apocalypse de saint Jean (Ap 21, 1-5a)

Moi, Jean,
j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle,
car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés
et, de mer, il n’y en a plus.
Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle,
je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu,
prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari.
Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône.
Elle disait :
« Voici la demeure de Dieu avec les hommes ;
il demeurera avec eux,
et ils seront ses peuples,
et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu.
Il essuiera toute larme de leurs yeux,
et la mort ne sera plus,
et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur :
ce qui était en premier s’en est allé. »
Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara :
« Voici que je fais toutes choses nouvelles. »

COMMENTAIRE

Un prophète vient de mourir. Il s’appelait Jean Vanier. Ses funérailles ont eu lieu jeudi dernier à Trosly-Breuil, en France, et si je vous parle de cet homme aujourd’hui, un homme que j’ai eu le bonheur de connaître, c’est qu’habite en moi cette conviction que le témoignage de sa vie nous permet de mieux comprendre ce que la Parole de Dieu nous dit en ce dimanche de Pâques : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » (Ap 21, 1-5a)

La plupart d’entre nous, nous sommes de la génération où les noms de Mère Teresa et de Jean Vanier servaient souvent de points de repère quand on voulait parler des saints d’aujourd’hui, des modèles de chrétiennes et de chrétiens à l’œuvre dans le monde. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas Jean Vanier, il est le fondateur, ou comme il aimait bien le dire lui-même, le premier arrivé de l’Arche en 1964, fondation devenue internationale et mieux connue sous le nom de l’Arche de Jean Vanier.

L’Arche, c’est aujourd’hui un regroupement de 152 communautés de vie, dans 37 pays du monde, où des hommes et des femmes mènent ensemble une vie d’entraide et de charité avec des personnes fragiles, des personnes déficientes intellectuellement, souvent atteintes de handicaps multiples. L’Arche a aussi donné naissance au mouvement Foi et Lumière dans 83 pays, regroupant 1500 communautés « formées de personnes ayant un handicap mental, de leurs familles et d’amis, spécialement des jeunes, qui se retrouvent régulièrement dans un esprit chrétien pour partager leur amitié, prier ensemble, fêter et célébrer la vie. » L’intuition fondamentale qui animait Jean Vanier était qu’il était possible de changer le monde, mais un cœur à la fois, en commençant par les plus petits et les plus blessés de la vie.

À première vue, le départ de Jean Vanier laisse un grand vide dans le cœur aimant de l’Église; sa présence fraternelle va manquer cruellement à ceux et celles qui le côtoyaient, qui avaient le bonheur d’être les témoins et les complices de ses combats, de ses engagements, de son amour indéfectible pour les marginaux, les rejetés. Mais à travers la vie de cet homme, comme celle de tous les témoins de l’Évangile à travers le monde, se vérifie cette parole du Christ ressuscité, au livre de l’Apocalypse, qui proclame ce matin : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. Je crée un monde nouveau. »

J’ai suivi en direct les funérailles de Jean Vanier sur internet. Une liturgie profonde et festive évoquant pour moi ce monde nouveau dont il est question au Livre de l’Apocalypse. Je revois ce cercueil en bois tout simple couvert de lampions, signes de cette lumière qui habitait le cœur de Jean et qui habite aussi le nôtre. Je revois ces mains levées par l’assemblée au-dessus du cercueil de Jean en signe de bénédiction, reprenant ce geste que Jean posait si souvent sur les siens. On l’a ensuite confié à Dieu, tout comme lui confiait tous ceux et celles qui l’approchaient, soucieux de chacun et chacune, attentif, ne manquant jamais de demander dès le premier contact avec une personne : « Comment vas-tu ? ».

Dans cette liturgie toute simple et belle, on a aussi fait voler des oiseaux de papiers au-dessus de sa dépouille, lui qui non seulement s’émerveillait de la nature qui l’entourait, mais qui s’émerveillait toujours des trésors cachés dans les cœurs des plus petits. On lui a aussi symboliquement lavé les pieds dans son cercueil, geste de Jésus que Jean pratiquait régulièrement auprès des résidents de l’Arche, leur rappelant ainsi l’importance de se donner les uns aux autres. Tout cela était très beau et très signifiant et je ne pouvais m’empêcher de penser au texte de l’Apocalypse que nous venons d’entendre : « Voici que je fais toutes choses nouvelles! »

C’est qu’avec les gestes, les symboles et les mots de gratitude dont on entourait la dépouille de Jean Vanier, il était évident que l’on était en train de célébrer un Vivant, de célébrer, et l’expression est forte je le sais, de célébrer comme un autre Christ en écoutant le témoignage de ses amis. Nous étions les témoins d’une liturgie évoquant plutôt une ascension qu’une mise au tombeau , et la vie de Jean, mise en acte à travers cette liturgie, venait nous rappeler combien le souffle de l’Esprit marque nos vies de l’empreinte même du Christ, faisant de chacun et chacune de nous un autre Christ pour notre monde, habité par sa passion à lui, habité par son amour. N’est-ce pas cela se laisser configurer avec le Christ, comme en parle l’apôtre Paul, où ceux et celles qui marchent avec lui, mettant leurs pas dans les siens, apprennent à aimer et à pardonner comme lui, à guérir avec lui. C’est à tout cela que Jean Vanier, un laïc et un ami de Jésus, a voulu consacrer sa vie.

« Je fais toutes choses nouvelles », dit le Seigneur. L’Église du Christ annonce ce message depuis deux mille ans maintenant et parfois, quand on voit ses pauvretés et que l’on touche à ses blessures, certains se demandent où il est ce monde nouveau? Je crois qu’il ne faut pas chercher ailleurs que dans le cœur des témoins de l’Évangile, chez les amis de Jésus, chez les grands comme les petits, les célèbres comme les anonymes. C’est là qu’elle se vit la Pâques du Christ!

Nous ne réalisons pas toujours à quel point les rêves et la force d’aimer qui nous habitent viennent de plus grand que nous, d’un Dieu qui nous aime à l’infini et qui nous entraîne bien au-delà de ce que nous nous croyons capables d’accomplir en nos vies. C’est pourquoi nous avons besoin de ces témoins, de ces saintes personnes qui nous donnent de voir à travers leurs vies des marqueurs nous indiquant le chemin de l’Évangile ; nous avons besoin de ces témoins porteurs d’un amour pour le monde qui devient contagieux, et que les yeux de la foi savent reconnaître comme venant de Dieu, puisqu’ils sont porteurs de ce monde nouveau que nous a promis le Christ. À sa manière, c’est un tel témoignage de foi que nous lègue notre frère Jean avec son Arche, cette Arche qui est devenue un signe prophétique pour tous les miséreux de la terre.

Sœurs bien-aimées et frères bien-aimés, le rôle des Mère Teresa et des Jean Vanier dans la vie de l’Église, sera toujours de nous donner à la fois le goût de Dieu et le goût du prochain, et il nous faut rendre grâce pour de tels témoins de l’Évangile, mais tout en évitant de confondre le messager avec le message. Malgré l’affection que nous leur portons, le témoignage de leur vie sera toujours là pour nous rappeler combien il est bon d’aimer et combien nous sommes capables de Dieu nous aussi ; ce Dieu-avec-nous qui nous entraîne vers un ailleurs, là où il n’y aura plus ni larmes, ni deuil, ni cri, ni douleur, car en Jésus Christ Dieu vient faire toutes choses nouvelles en commençant par chacune de nos vies.

Fr. Yves Bériault, o.p.