Dieu et la violence

Comme moi vous n’êtes sans doute pas indifférents à ce déferlement de violence entourant les caricatures du prophète de l’Islam. Un sentiment d’inquiétude monte en moi. Certains admirent la détermination et la conviction avec lesquelles le monde musulman défend sa religion, mais moi j’en éprouve un profond malaise.

Que la violence soit si manifeste et naturelle devant ce que l’on considère être un blasphème m’interroge sur ce rapport de l’Islam avec la violence. Quel Dieu mérite que l’on tue pour lui? J’ai le sentiment d’être plongé dans une dynamique propre à l’Ancien testament où la foule se déchaîne, où l’on lapide et l’on tue. Le tout au nom de Dieu. Étrange n’est-ce pas?

Non pas que la violence ne soit pas aussi le lot de certains groupes se disant chrétiens, mais habituellement ce ne sont pas des motifs religieux qui les animent et leurs actions ne peuvent trouver aucun appui dans les enseignements de Jésus. Mais dans le cas présent, il n’y a aucun doute, même si les extrémistes profitent de la situation, ce sont bien de fervents musulmans qui portent leur indignation à un point limite, un point de cassure avec le monde occidental.

Par ailleurs, j’ai le sentiment, à voir certaines entrevues à la télévision, que bien des musulmans se sentent obligés d’entériner ce qui se passe actuellement, sinon ils seraient considérés comme de mauvais musulmans. Et ici s’exprime aussi un profond malaise quant au rapport entre religion et liberté. Ces deux concepts ne semblent pas pouvoir coexister facilement dans l’Islam.

J’ai l’impression parfois que cette religion est entraînée dans un cycle de violence inexorable et nul ne sait où il s’arrêtera. Tout cela pour Dieu! Quels lendemains nous réserve l’Islam et son rapport au monde moderne? Je ne puis m’empêcher de croire et de souhaiter que bien des musulmans doivent être attristés devant ce qui se passe présentement. Il faut prier les uns pour les autres.

Trois en Un

Sainte Trinité de Roublev

Un jour un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. Un enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour, alors que ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri de surprise en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut chez lui tout affolé en criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion caché dans la pierre. »

Sans doute faut-il un regard d’enfant pour découvrir Dieu caché au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en invitant les fidèles, de dimanche en dimanche, à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Parmi tous les dimanches, le dimanche de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre rapport avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu? »

Discutant cette semaine avec un ami, celui-ci m’affirma : « Dieu est un égoïste. Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-il, est un égoïste! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par cette affirmation que je trouvais trop facile et injuste. Dieu un égoïste? Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant, lorsque l’on croit en Dieu, l’on se sent saisi par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend, un amour qui nous invite à vivre notre vie en profondeur.

Si Dieu est amour, c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu ils sont trois et ne font qu’un. C’est le mystère de la Trinité. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe, et qui a pour mission de nous le faire connaître; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père, et qui nous donne de participer à cet amour et d’en vivre.

Bien sûr un mystère demeure un mystère et on ne peut l’approcher que par des images. Les Pères de l’Église employaient cette analogie pour parler de la Trinité : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ». (Saint Grégoire de Nazianze)

Parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte; nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi; nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, chrétiens et chrétiennes, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit.

Journal (19)

DIEU EST QUELQU’UN

C’est là l’autre point, à mon avis, qui joue un rôle déterminant dans l’agnosticisme ou l’athéisme : je réalisais soudainement que Dieu est quelqu’un. Comment avais-je pu ne jamais réaliser cette chose, en dépit de mon éducation chrétienne à la maison et à l’école. Je ne savais pas que Dieu était quelqu’un! Qu’il était en quelque sorte une personne, bien que plus qu’une personne, car il pouvait se faire proche de nous, tout proche, habiter en en nous. Je n’avais jamais pensé que Dieu pouvait nous parler secrètement, de mille et une manières, qui son amour pouvait nous soulever comme aucun autre amour en ce monde.

Je découvrais que le Dieu des chrétiens voulait tellement se faire proche de nous qu’il était même venu parmi nous. En même temps, je prenais conscience de son extraordinaire grandeur, de sa manière à lui de nous parler à travers sa création, par chacun et chacune de nous. Je découvrais Dieu au coeur même de la vie et je réalisais en même temps qu’il en était à la fois la source et le but ultime de la vie. J’étais en amour avec Dieu, lui qui venait de faire irruption dans ma vie, sans violence, mais avec tellement de puissance. Sans s’imposer, respectueux de moi, mais présent maintenant au plus profond de moi, parce que je l’avais appelé, je l’avais supplié et qu’il avait entendu ma voix.

Nous n’affirmerons jamais assez en Église à quel point Dieu est quelqu’un, et qu’il est présent à chacun de nous. Il est un Dieu personnel, qui nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Il est un Dieu de relation qui nous aime d’un amour tellement fort, qu’aucune créature ne saura jamais nous aimer comme lui. Il est un Dieu vivant! Plus proche de nous que nous ne le sommes de nous-mêmes, car il est à la source même de notre vie. Il est le souffle en nous, la vie qui circule en nos veines. Il est à la source même de tout signe de tendresse ou de toute bonté que nous posons. Il inspire le rire des enfants, il essuie nos pleurs, il nous donne d’entrer dans sa compassion pour le monde. Il suscite nos élans d’amour gratuits, désintéressés. Il appelle nos pardons et il nous apprend à aimer.

Voilà le Dieu que je découvrais et qui me parlait de lui comme l’on ne m’en avait jamais parlé auparavant. Cette expérience de Dieu m’amena, dans les mois qui suivirent, à fréquenter régulièrement la chapelle des pentecôtistes, à prier sans cesse et à lire avec passion tous les livres de spiritualité qui me tombaient sous la main. Naturellement, j’apprenais à me familiariser avec la Bible, mais mon premier livre de chevet fut le livre d’un missionnaire protestant, Watchman Nee, « La vie chrétienne normale ». Un livre portant sur rien de moins que l’épître de saint Paul aux Romains! L’auteur y décortiquait l’épître et j’étais émerveillé de ce que saint Paul disait sur Dieu et sur le salut accompli en Jésus Christ. J’ai encore ce livre à la maison et j’y revois encore tous ces passages soulignés par ma ferveur et mon émerveillement de jeune chrétien.

Dieu en question

Un prêtre lors d’un repas lance ceci à propos de Dieu : « parfois on se demande ce que fait le type d’en haut! » Ce prêtre voulait ainsi exprimer sa déception devant l’état du monde, tout en blâmant Dieu pour cette situation. Combien de chrétiens et de chrétiennes réagissent ainsi. Et la question qui me vient spontanément à l’esprit est la suivante : mais en quel Dieu croyez-vous au juste?

Le déficit d’incompréhension à l’endroit de la providence de Dieu est directement proportionnel à notre incompréhension vis-à-vis l’état précaire de notre condition humaine. Ce que nous ne parvenons pas à assimiler c’est à la fois la tragédie de notre condition mortelle, avec tout son cortège de souffrances et de calamités, et la toute-puissance de Dieu. Pourquoi sa force ne vient-elle pas contrebalancer notre état de faiblesse, nous demandons-nous?

Le combat de Dieu en notre faveur se situe à un autre niveau. Nous sommes enfermés par le péché dans un cycle infernal que notre condition humaine nous oblige à assumer jusqu’à notre dernier souffle. C’est le mystère du Mal. Nous sommes dans la dèche, mais Dieu vient nous sauver. Il nous appelle à entrer dans son éternité, dans son amour insondable, et pour y arriver il nous envoie son Fils.

Jésus est venu nous apprendre à vivre pleinement notre condition humaine, bien que cela ne nous dispense pas de la souffrance et de la mort. Il y a là un passage obligé qui n’est pas voulu par Dieu, mais dont il veut nous sauver. Grâce au Christ notre vie est marquée à jamais de l’empreinte divine, du don de l’Esprit Saint. Avec lui nous apprenons à durer et à grandir dans ces combats quotidiens où la mort cherche à l’emporter sur la vie. Avec lui nous sommes vainqueurs, même si les épreuves de la vie demeurent entières et ne s’évanouissent pas comme par enchantement de notre horizon terrestre.

Grâce au Christ nous savons que la vie triomphera. C’est cette victoire que nous revendiquons à Pâques et à chaque eucharistie, victoire qui nous sera donnée définitivement lors du retour du Christ. Telle est notre foi. Avec le Christ nous apprenons à obéir au Père, à dire avec lui: « Père, que ta volonté soit faite », et nous devenons peu à peu des intimes de la vie trinitaire, des intimes de l’amour qui bat en son cœur. Elle est là l’action de Dieu en notre faveur, le miracle de Dieu dans nos vies, et non dans la suspension des lois de la nature.

Le chrétien ne croit pas en un Dieu magicien, un « deus ex machina« . Il croit en un Dieu Père, dont il ne devrait jamais douter de la sagesse dans la conduite du monde, du moins s’il a foi en lui. C’est le simple bon sens.

Visite chez mon dentiste

Grand voilier le Grand TurqueTout est prêt. Le ronron discret et menaçant de la technologie, la musique d’ambiance et le patient résigné que je suis. Contre mauvaise fortune bon coeur!

L’on incline ma chaise au point où je suis pratiquement couché à l’horizontale. Au plafond, astuce de dentiste me dis-je, il y a un grand poster sur lequel on aperçoit une flotte de petites embarcations entourant un grand voilier magnifique. Le tout vu à vol d’oiseau. Tous les petits voiliers et les hors-bords convergent vers le grand voilier, sur fond de mer bleu corail. Me voilà fasciné! Je vois dans cette photo comme une allégorie de la vie, de la quête de l’absolu…

Entre alors dans mon champ de vision le regard attentif de mon dentiste. Un regard intelligent, soucieux et bienveillant penché sur moi. Un regard tout entier consacré à cette dent qu’il faut sauver.

Et si Dieu se penchait ainsi sur nous? Une présence qui se manifesterait à travers l’autre. Et voilà qui me relance sur cette grande question de la proximité à l’autre qu’évoque Jésus dans son Évangile.

L’autre est marqué de l’empreinte de Dieu. Non pas qu’il soit Dieu, mais il possède en partage ce qui marque l’être même de Dieu : l’intelligence, l’amour, la compassion. Ces qualités Dieu en fait don à l’Homme, au point où elles deviennent liées intimement à son être. En l’autre, je puis contempler quelque chose de Dieu. pissenlitL’autre me devient précieux à cause de ce qu’il est, aimable pour ce qu’il est, car Dieu le rend digne d’amour, sujet de mon émerveillement. Tout comme l’on se saisit d’admiration devant la plus belle des fleurs. Comment l’expliquer? Sinon que la fleur est investie de beauté et que la beauté est la nourriture même de l’âme. Oui, je sais, les fleurs ne sont pas toutes belles, et pourtant dans toutes les fleurs s’exprime le génie du Créateur. Elles sont toutes une pensée de Dieu, du pissenlit au cactus!

C’est Maurice Zundel qui écrit dans une homélie pour le premier dimanche de l’Avent: « Dans les autres, il y a l’Autre et c’est parce que dans les autres le destin de Dieu est engagé, c’est parce qu’il est mis en question par chaque décision de la volonté, c’est à cause de cela que le prochain nous est confié, c’est à cause de cela que nous avons la charge des autres, parce qu’en eux nous avons la charge de l’Autre ». Mystérieusement je me sens l’objet de ce mystère assis sur la chaise de mon dentiste.

Je quitte la clinique un peu plus léger. Je n’ai vraiment rien ressenti cette fois-ci.

Dieu caché

Parce que tu as aimé cette terre Seigneur,
voilà qui me donne d’espérer
quand je sens ma foi vaciller.

À voir vivre tes enfants rieurs,
comment ne pas sentir
la tendresse de ton regard
posé tout doucement sur chacun ‘eux.

Tu es là ! Je le crois.

Et je devine ta joie, car c’est ma joie.
Et je connais ta peine lorsqu’ils souffrent,
car c’est la mienne
et elle ne peut venir que de Toi.

Et du plus profond de mon impuissance
monte en moi cet appel à les consoler avec Toi !
À prendre avec Toi ce poids de douleur
qui accable notre terre jusqu’à plus soif.

Mais je te découvre plus pauvre que moi.
Plus pauvre que moi dans ta toute-puissance.
Et ton amour n’en finit plus d’attendre
les deux mains clouées sur le bois.

Qui donc prendra sur lui le poids de ta croix?
Faut-il être entré dans ta gloire
pour mesurer le poids infini de ta souffrance
et trouver la force de l’assumer avec Toi?

Pourquoi te cacher derrière ce silence
qui enveloppe l’univers,
comme si, sur le point de parler,
tu retenais ton souffle, l’espace d’un instant.

Un instant d’éternité où l’Homme attend
les yeux tournés vers le ciel…

Pourtant, tout dans l’univers ne s’écrie-t-il pas: Gloire!
Des astres créés, aux rires des enfants:
« Contemplez Celui qui vient!
Celui qui Est! Contemplez!
Il est là, aux portes du monde,
et vous êtes chez Lui.

L’univers est son jardin et l’Homme,
un promeneur solitaire
qui cherche son chemin.
N’entendez-vous pas sa voix? »
Et l’Homme, reste-là, hébété,
au coeur du jardin,
soûlé par le poids de sa vie,
ne sachant plus où regarder,
quand tout autour de lui l’appelle vers Toi.

Nous aurais-tu donc créés aveugles ?

Yves Bériault, o.p.

Qui a jamais vu Dieu?

La grandeur de Dieu, ce qui le rend fascinant, c’est qu’il est un Dieu qui veut se faire connaître de nous et qui prend l’initiative. Comme si Dieu avait besoin de se faire connaître! Est-ce possible? Il nous est difficile de parler de Dieu comme d’un être de besoin, et sans doute le terme n’est-il pas juste, mais en même temps Dieu ne joue pas à « avoir besoin de nous ». Il ne fait pas semblant. Dieu ne triche pas. Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire. Quand Dieu donne, il ne donne pas à moitié. Quand Dieu appelle à la vie, c’est à une vie en plénitude qu’il appelle. C’est tout lui-même que Dieu donne quand il crée.

C’est Saint-Exupéry, dans son Petit Prince, qui fait dire au renard : l’on est responsable de ce que l’on apprivoise. Que dire alors lorsque l’on crée, lorsque l’on donne la vie à des créatures. Dieu s’intéresse passionnément à notre réalité. Il vient s’y insérer avec tout le respect et la tendresse de celui qui aime. Il nous invite, il n’impose pas, il invite avec une infinie discrétion à le connaître et à l’aimer. Et ceci va déterminer de manière bien singulière l’expérience du croire en Dieu et le sens de la promesse de mettre en nous son Esprit. Car la véritable expérience de foi est celle où l’on ne croit pas simplement en Dieu, où l’on ne fait pas que professer ou même défendre un Credo. La véritable expérience de foi que propose le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, est une invitation à l’aimer et à faire l’expérience de son amour.

Christ Pantocrathore

C’est pourquoi au coeur de notre histoire humaine survient l’événement Jésus-Christ et son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. Dieu nous anime d’un mouvement et d’un désir qui sont en nous l’écho de son propre désir. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous, qui est de le connaître d’une manière nouvelle, telle que l’a connu Jésus, tel que le connaît le Fils de Dieu.

« Qui m’a vu a vu le Père », nous dit Jésus dans l’évangile d’aujourd’hui. La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu, pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » (Jacques de Bourbon-Busset). Dieu s’est fait voir. En Jésus, nous dit saint Jean, « nous avons contemplé sa gloire! »