Saint Joseph travailleur

La foi n’est pas quelque chose de désincarné, elle se fraie un chemin à travers notre quotidien, un quotidien qui est béni, voulu par Dieu et qui est le lieu de tous nos engagements et de tous nos amours. C’est ce que vient nous rappeler cette fête de saint Joseph travailleur. Jésus lui-même a vécu notre réalité humaine à l’école de Joseph et de Marie. On l’appelait le fils du charpentier, celui qui oeuvrait avec son père Joseph. On le voit à travers les paraboles de Jésus et ses enseignements, combien il avait appris à fouler la terre et à se salir les mains.

Il savait qu’une maison ne pouvait se construire que sur une base solide, sur le roc; qu’une vigne avait besoin d’être émondée et entourée de fumier pour porter du fruit; qu’une semence devait être jetée sur une bonne terre; que le bon vin était fait pour la fête; que le pain rassasiait la faim des hommes; que l’on pouvait prévoir le temps qu’il ferait demain en regardant l’horizon. Jésus savait aussi jeter le filet pour la pêche, il savait jeter son regard dans les coeurs meurtris, il savait combien la peine pouvait nous peser, combien le pardon et l’amitié pouvaient être bienfaisants dans nos vies. Il savait surtout combien nous avions besoin de nous ouvrir à l’amour de Dieu.

C’est tout cela que Jésus a vécu et appris à l’école de Joseph et de Marie, dans l’apprentissage de son humanité. Et c’est à cette école du travail, de la famille et de la solidarité humaine que le Fils de l’Homme nous invite à marcher avec lui.

Qui a jamais vu Dieu?

La grandeur de Dieu, ce qui le rend fascinant, c’est qu’il est un Dieu qui veut se faire connaître de nous et qui prend l’initiative. Comme si Dieu avait besoin de se faire connaître! Est-ce possible? Il nous est difficile de parler de Dieu comme d’un être de besoin, et sans doute le terme n’est-il pas juste, mais en même temps Dieu ne joue pas à « avoir besoin de nous ». Il ne fait pas semblant. Dieu ne triche pas. Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire. Quand Dieu donne, il ne donne pas à moitié. Quand Dieu appelle à la vie, c’est à une vie en plénitude qu’il appelle. C’est tout lui-même que Dieu donne quand il crée.

C’est Saint-Exupéry, dans son Petit Prince, qui fait dire au renard : l’on est responsable de ce que l’on apprivoise. Que dire alors lorsque l’on crée, lorsque l’on donne la vie à des créatures. Dieu s’intéresse passionnément à notre réalité. Il vient s’y insérer avec tout le respect et la tendresse de celui qui aime. Il nous invite, il n’impose pas, il invite avec une infinie discrétion à le connaître et à l’aimer. Et ceci va déterminer de manière bien singulière l’expérience du croire en Dieu et le sens de la promesse de mettre en nous son Esprit. Car la véritable expérience de foi est celle où l’on ne croit pas simplement en Dieu, où l’on ne fait pas que professer ou même défendre un Credo. La véritable expérience de foi que propose le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, est une invitation à l’aimer et à faire l’expérience de son amour.

Christ Pantocrathore

C’est pourquoi au coeur de notre histoire humaine survient l’événement Jésus-Christ et son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. Dieu nous anime d’un mouvement et d’un désir qui sont en nous l’écho de son propre désir. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous, qui est de le connaître d’une manière nouvelle, telle que l’a connu Jésus, tel que le connaît le Fils de Dieu.

« Qui m’a vu a vu le Père », nous dit Jésus dans l’évangile d’aujourd’hui. La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu, pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » (Jacques de Bourbon-Busset). Dieu s’est fait voir. En Jésus, nous dit saint Jean, « nous avons contemplé sa gloire! »

Jésus vient accomplir la Loi

L’évangile du jour nous interpelle car il y est question de loi et de l’affirmation provocante de Jésus : « Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l’accomplir » (Mat 5, 17-19). Le dominicain Yves Congar a livré une belle réflexion sur le sujet. Écoutons-le :congar.jpg« L’homme libre est celui qui s’appartient à soi-même; l’esclave, lui, appartient à son maître. Ainsi quiconque agit spontanément agit librement; mais qui reçoit son impulsion d’un autre, n’agit pas librement. Celui-là donc qui évite le mal, non parce que c’est un mal, mais en raison d’un précepte du Seigneur, n’est pas libre. En revanche, celui qui évite le mal parce que c’est un mal, celui-là est libre. Or c’est là ce qu’opère le Saint Esprit qui perfectionne intérieurement notre esprit en lui communiquant un dynamisme nouveau, si bien qu’il s’abstient du mal par amour, comme si la loi divine le lui commandait; et de la sorte, il est libre, non qu’il ne soit pas soumis à la loi divine, mais parce que son dynamisme intérieur le porte à faire ce que prescrit la loi divine. » (CONGAR, Yves. Je crois en l’Esprit saint. Tome II. Cerf, 1979, p. 166).

Quel paradoxe que cette liberté dans l’Esprit Saint ! Guidé par une loi d’amour, le baptisé devient vraiment libre pour assumer toutes les exigences de la suite du Christ. Comme le rappelait le Père Yves Congar, o.p. : « Le christianisme n’est pas une loi, mais il en comporte une, il n’est pas une morale, bien qu’il en comporte une. Il est, par le don de l’Esprit du Christ… un mouvement de la grâce qui entraîne en nous, comme son produit ou son fruit, certains comportements appelés, exigés même par ce que nous sommes. C’est à la fois extrêmement fort et extrêmement fragile. » (p.167)

L’avantage d’une loi bien codifié peut donner des résultats efficaces; l’on sait ce que l’on doit faire et ce que l’on ne doit pas faire. Mais la loi de l’Esprit Saint en nous est une loi non par pression mais par appel : « C’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! » (Ga 5,13-14).