Homélie pou le 33e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 13, 24-32)

En ce temps-là,
Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
« En ces jours-là,
après une grande détresse,
le soleil s’obscurcira
et la lune ne donnera plus sa clarté ;
les étoiles tomberont du ciel,
et les puissances célestes seront ébranlées.
Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées
avec grande puissance et avec gloire.
Il enverra les anges
pour rassembler les élus des quatre coins du monde,
depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.

Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier :
dès que ses branches deviennent tendres
et que sortent les feuilles,
vous savez que l’été est proche.
De même, vous aussi,
lorsque vous verrez arriver cela,
sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte.
Amen, je vous le dis :
cette génération ne passera pas
avant que tout cela n’arrive.
Le ciel et la terre passeront,
mes paroles ne passeront pas.
Quant à ce jour et à cette heure-là,
nul ne les connaît,
pas même les anges dans le ciel,
pas même le Fils,
mais seulement le Père. »

COMMENTAIRE

Les textes de ce dimanche nous présentent des scènes de fin du monde, de catastrophes terrifiantes à l’échelle planétaire. Ce sont là sans doute les passages les plus énigmatiques et troublants de la Bible. Il s’agit d’un style littéraire appelé apocalyptique, d’où le nom bien connu d’apocalypse. Mais il est important de savoir qu’au temps de Jésus, et bien avant, ce type de récit était fort populaire dans les cultures du Moyen-Orient. Jésus et le prophète Daniel s’en inspirent afin de livrer leur message. 

D’ailleurs, tout au cours de l’histoire des derniers millénaires, des mouvements apocalyptiques sont apparus prédisant une fin du monde éminente. Que ce soit les mouvements prédisant la fin du monde à la fin du premier millénaire, Nostradamus au Moyen-Âge, ou encore les Témoins de Jéhovah au XXe siècle. Aucune époque n’a échappé à cette angoisse qui s’enracine dans notre finitude humaine, dans la peur de la mort, mais aussi dans la crainte de Dieu et de son jugement. 

Que veulent nous dire alors ces textes que nous venons d’entendre ? Précisons tout d’abord qu’en rester à l’annonce d’une fin du monde dans les paroles de Jésus ou du prophète Daniel, c’est déformer le sens de leur message qui, paradoxalement, est avant tout un message d’espérance. Jésus  et le prophète Daniel ne nous parlent pas de fin du monde, malgré les apparences, mais ils nous parlent de la fin d’un monde, où Dieu va se manifester et sauver son peuple.

Daniel écrit vers 170 av. J.-C. alors qu’un certain Antiochus Épiphane règne sur la Palestine. C’est un despote, un homme cruel qui gouverne avec une main de fer. Se prenant pour un dieu, il ordonne même qu’on lui rende un culte dans le temple de Jérusalem. Ceux qui refusent sont mis à mort.

C’est donc à ses compatriotes juifs que le prophète Daniel adresse son message en le camouflant dans un récit apocalyptique, un récit de fin du monde, mais dont ses lecteurs savent bien lire entre les lignes. C’est l’écroulement du règne de ce despote Antiochus Épiphane qui est annoncé par le prophète Daniel, et qui est représenté par un grand combat dans le ciel où l’archange Gabriel lutte en faveur du peuple de Dieu et remporte la victoire. Donc courage, leur dit le prophète Daniel, votre libération est proche. Dieu est avec vous.

Ce message est d’autant plus vrai dans la bouche de Jésus. Dans l’évangile, les paroles de Jésus semblent tourner nos regards vers un avenir encore lointain où tout sera détruit. Mais il est important de souligner que le style littéraire apocalyptique ne signifie pas « destruction », mais « dévoilement », « révélation ». Ce qui est annoncé par Jésus, c’est un monde nouveau, un monde non seulement pour demain, mais pour aujourd’hui même. C’est la saison de Dieu qui arrive avec son figuier fleuri, c’est la nouveauté du Christ. C’est pourquoi les certitudes des hommes avec leur superbe et leur sentiment de puissance en sont ébranlées, comme si le ciel se décrochait, car c’est le règne de Dieu qui se manifeste. 

Jésus emploie des images puissantes afin de nous faire comprendre qu’il y a un avant et un après avec sa venue. Même si le ciel et la terre passent, dit-il, « mes paroles ne passeront pas », puisqu’elles sont promesse de vie, elles sont Paroles de Dieu. Jésus nous invite donc à cette ferme espérance qui n’est pas un banal espoir, mais cette conviction inébranlable que Dieu est avec nous, en ce monde fragile et menacé, ce monde aux prises avec ses guerres et ses catastrophes, ses violences, ses populations qui gémissent et ses saisons qui se dérèglent. Dieu est avec nous. Même parfois notre espérance se tient comme au-dessus d’un abime sans fond, Dieu est avec nous. Telle est notre foi.

Mais il ne s’agit pas là d’une invitation à la passivité. Le Christ se tient à notre porte nous dit l’évangile et il frappe. Il nous invite à lui ouvrir et à marcher avec lui. L’espérance chrétienne n’est pas seulement tournée vers l’avenir, mais elle est pour ce présent qui nous est donné. Et l’évangile nous rappelle sans cesse que c’est moins l’homme qui se tourne vers Dieu et qui espère, que Dieu qui se tourne vers nous et qui espère, puisque c’est lui qui a espéré le premier, en nous donnant la vie et en nous envoyant son Fils.

Bien sûr, on nous demandera où elle est cette présence du Christ dans la vie de tous les jours. Où est-il ton Dieu ? Mais comme le dit le renard au Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »  La victoire du Christ peut sembler dérisoire à l’œil nu, et pourtant notre foi nous donne de le reconnaitre, de deviner les signes de sa présence, de le savoir tout proche de nous, d’être à l’œuvre dans le monde comme le levain dans la pâte, d’être présents dans tous les gestes d’amour et de solidarité. Car notre espérance s’enracine tout d’abord dans le présent. C’est pourquoi nous croyons et nous aimons pour aujourd’hui et non pas pour un futur lointain. 

Alors, la fin du monde est-elle pour bientôt ? Nous n’en savons rien et ce n’est pas là la question qui importe. Il faut plutôt se demander ce que nous faisons de notre monde alors que le Christ est à notre porte. La foi en Dieu nous engage à marcher les yeux ouverts, à ne pas faire fi des défis qui sont les nôtres sur cette terre trop malmenée. Car notre foi fait de nous les gardiens de notre maison commune qui a plus que jamais besoin d’artisans de paix alors que la violence cherche à s’imposer partout.

Demandons au Seigneur de nous venir en aide, d’éclairer nos dirigeants, et demandons-lui aussi de nous donner de comprendre ce qu’il attend de chacun et chacune nous.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 32e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 12, 41-44)

En ce temps-là,
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor,
et regardait comment la foule y mettait de l’argent.
Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
Une pauvre veuve s’avança
et mit deux petites pièces de monnaie.
Jésus appela ses disciples et leur déclara :
« Amen, je vous le dis :
cette pauvre veuve a mis dans le Trésor
plus que tous les autres.
Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
mais elle, elle a pris sur son indigence :
elle a mis tout ce qu’elle possédait,
tout ce qu’elle avait pour vivre. »

 

COMMENTAIRE

Le récit de la veuve et du don qu’elle fait au Temple de Jérusalem est l’un des mieux connus des Évangiles. L’on peut dire que cette femme a frappé l’imagination populaire. Spontanément, elle nous est sympathique. Non pas parce que tous s’identifient à elle. Sans doute pas la plupart d’entre nous. Mais sûrement les pauvres semblables à elle, qui se reconnaissent dans sa pauvreté et qui sont touchés par l’attention que Jésus lui porte. Quant aux autres, quant à la plupart d’entre nous, si elle nous est sympathique, c’est que l’on admire secrètement sa générosité, sans doute plus grande que la nôtre. Nous l’envions et, en même temps, son humilité nous empêche d’être jaloux. Car nous nous doutons bien comme il doit être grand ce don de la foi qui l’habite, et qui la rend suffisamment confiante pour donner avec une générosité que même Jésus remarque. Avec l’évangéliste on se réjouit du trésor qui habite cette femme et que Jésus a su si bien deviner, malgré la discrétion dont elle fait preuve. Il a su lire dans son cœur, il a su lire bien plus loin que sa gêne à se tenir dans un tel endroit, parmi les riches et les prêtres du Temple.

Car ce qu’elle offre au Temple, c’est non seulement un don pour le culte et pour les pauvres; ce que cette veuve offre c’est un cœur généreux qui met toute sa confiance en Dieu, une telle confiance qu’elle prend même sur son indigence, sur sa pauvreté. Jésus dira d’elle qu’elle a tout donné. L’évangile de ce dimanche nous invite à faire comme elle, et cela, il faut bien l’avouer, ça nous fait peur. Puis-je avoir confiance en Dieu à ce point dans ma vie? Voilà la question. Suis-je capable de cette générosité qui ne calcule pas et où je m’engage totalement? L’évangile de ce dimanche veut nous aider à faire un pas dans cette direction.

Tout d’abord, le contexte où se déroule cet évènement qui nous est rapporté, c’est le temple de Jérusalem, le lieu où l’on vient offrir des prières, des sacrifices, des dons en argent. Et ce Temple, Jésus, dans l’Évangile de Marc, le fréquente beaucoup, surtout après son entrée triomphale à Jérusalem, qui se situe avant le récit de ce dimanche dans l’évangile de Marc.
Déjà, il en a chassé les vendeurs et commerçants de toutes sortes. Et bientôt il annoncera qu’il ne restera pas pierre sur pierre de ce temple. Pourtant, c’est là le lieu où se déroule toute la vie religieuse d’Israël, c’est le temple du Dieu vivant. De grandes transformations sont encore à venir. Et Jésus lui est ainsi dans ce Temple, comme s’il en avait déjà pris possession. Il observe. Sans doute voit-il venir les évènements qui le conduiront à sa passion. Déjà, il porte en lui cette vérité qu’il annoncera bientôt, qu’il est lui le Temple nouveau, le Temple qu’on ne pourra plus détruire, le Temple où viendront de nouveaux adorateurs du Père et dont la veuve est déjà un signe, tandis que les scribes que Jésus voit à l’œuvre en sont un contresigne.

Les scribes qui s’affairent au Temple, sont des conseillers religieux bien en vue du peuple. Ils font partie de cette caste qui règlemente les manières de bien vivre la loi religieuse d’Israël, qui servent d’avocats dans les litiges religieux et l’application de la Loi. Ils conseillent, mais souvent à fort prix. Plusieurs d’entre eux exploitent ceux et celles qui les consultent en exigeant des sommes exorbitantes, ne se gênant pas même pour abuser des plus petits, des veuves, considérées comme faisant partie des plus pauvres, car elles sont seules, souvent abandonnées par leur famille, sans ressources. Le phénomène de ces abus est suffisamment important pour que Jésus le dénonce et entre en conflit ouvert avec ces scribes. C’est pourquoi ces derniers chercheront à éliminer ce gêneur, cet empêcheur de tourner en rond.

Alors l’évangile nous présente comme un tableau à deux panneaux où, sur celui de gauche nous avons les scribes que Jésus dénonce et, sur le panneau de droite, la veuve et son obole. Le récit parle de lui-même et il s’adresse à nous. Nous sommes à la fois les riches et les pauvres de ce récit. Aux riches que nous sommes parfois à cause de nos attitudes et nos manques de générosité, Jésus nous invite à découvrir combien cette façon d’agir nous appauvrie, combien elle nous tient loin du Royaume. Jésus condamne la dureté de cœur.

Il remet en question nos prétendues sécurités et richesses qui ne font que nous appauvrir si nous les possédons comme un avare ou comme un enfant égoïste. Car l’amour ne calcule pas, il ne mesure pas la dépense. Il donne tout ce qu’il a. Au point même de prendre sur son indigence, de donner quand ça coûte, de marcher deux kilomètres avec l’autre quand il nous demande de n’en faire qu’un.

L’évangile aujourd’hui interpelle le riche que nous sommes parfois. C’est Jésus qui vient nous aider à combattre nos égoïsmes. Mais cet évangile s’adresse aussi aux pauvres que nous sommes. Tellement dépassés parfois par les exigences de la vie, par les épreuves, par le manque de ressources soit financières, de talents, d’opportunités, que nous pouvons douter de nous-mêmes. Et c’est là une vraie pauvreté. Qu’est-ce je puis apporter au monde avec le peu que j’ai? Dans ma situation actuelle? Jésus nous donne en exemple la veuve et son obole. Il vient nous dire que si nous sommes inégaux en ressources, tous sont égaux dans leur capacité d’aimer, avec la grâce de Dieu. Tous nous sommes égaux dans notre capacité de nous donner totalement, sans compter. L’évangile est pour tout le monde, sans distinction. Tous nous sommes appelés à la sainteté.

Cette page d’évangile, qui est comme une parabole vivante, est vraiment une bonne nouvelle pour nous. Car elle nous enseigne que si nous engageons notre vie à l’école du don de soi et de la générosité, nous ferons alors partie de ces vrais adorateurs du Père. L’écrivain Georges Bernanos posait la question suivante : « Quel sont les riches, quels sont les pauvres dans la communion des saints? » Et la réponse, l’évangile nous la dévoile aujourd’hui : les vrais riches, selon le Royaume, sont ceux et celles qui accueillent l’invitation de Jésus à porter le souci du monde avec lui et à se donner sans compter. Ainsi nos actions, nos engagements, s’ils sont confiés à Dieu, deviennent alors porteurs de sa présence, une présence qui s’inscrit au cœur même de notre existence. Comme le dit un proverbe juif : « Dieu est partout où tu le laisses entrer ». N’ayons donc pas peur d’ouvrir la porte de notre cœur et de demander à Dieu de faire grandir en nous la générosité à laquelle il nous appelle aujourd’hui.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

« Peut-être Dieu n’est-il qu’une petite flamme entre nos mains… »

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De la lettre de saint Paul apôtre aux Philippiens (Ph 2, 5-11)

Frères,
ayez en vous les dispositions
qui sont dans le Christ Jésus :

Le Christ Jésus,
ayant la condition de Dieu,
ne retint pas jalousement
le rang qui l’égalait à Dieu.

Mais il s’est anéanti,
prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.

Reconnu homme à son aspect,
il s’est abaissé,
devenant obéissant jusqu’à la mort,
et la mort de la croix.

C’est pourquoi Dieu l’a exalté :
il l’a doté du Nom
qui est au-dessus de tout nom,

afin qu’au nom de Jésus
tout genou fléchisse
au ciel, sur terre et aux enfers,

et que toute langue proclame :
« Jésus Christ est Seigneur »
à la gloire de Dieu le Père.

 

COMMENTAIRE

Alors que la communauté de Philippes est aux prises avec l’esprit de parti et la vaine gloire, Paul dans la lettre qu’il leur fait parvenir, fait appel à une hymne liturgique qui vient rappeler aux Philippiens quels sont les sentiments qui doivent les animer dans leur vie chrétienne. Cette lettre est pour nous aujourd’hui.

En quelques strophes, cette hymne aux Philippiens dévoile tout le mystère de la vie de Jésus Christ, où son acte de salut en notre faveur est une offrande de lui-même, qui se compare non seulement à l’abaissement de l’esclave aux pieds de son maître, mais où le Christ Jésus accepte par amour la mort la plus infâme qui soit : la crucifixion. C’est dans cet abaissement de Dieu lui-même que le salut nous est proposé, que la vie éternelle nous est offerte. Entrez donc dans ce salut, écrit Paul aux Philippiens. Laissez-vous donc prendre par Dieu comme lui s’est offert.

Rappelez-vous, dit saint Paul, à quel prix vous avez été sauvés, combien vous avez été aimés. Si vous affirmez être disciples du Christ, voyez quel a été son abaissement par amour des plus faibles et des plus pauvres. Ne doit-il pas en être ainsi parmi vous, car le temps se fait court. La mort c’est demain. Je repense ici à ce qu’écrivait la jeune juive Etty Hillesum dans son journal : « Utilise à bon escient chaque minute de ce jour, fais-en une journée fructueuse, une forte pierre dans les fondations où s’appuieront les jours de misère et d’angoisse… »

L’hymne aux Philippiens est une hymne qui décrit en quelques mots ce qu’est la vie chrétienne. Tout en affirmant la divinité du Christ Jésus, et comment il s’est littéralement vidé de lui-même par amour pour nous, cette hymne est une invitation à nous laisser configurer à lui. À lui ressembler de plus en plus dans le service fraternel et le don de soi à ceux et celles qui en ont le plus besoin. C’est pourquoi Paul invite les Philippiens à se faire humbles comme le Christ, à mettre de côté leurs divisions, et à prendre sur eux-mêmes sa passion pour le monde, assurés qu’ils sont, que rien ne pourra jamais les séparer de son amour, puisque Dieu a exalté Jésus Christ et l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom : il est Seigneur à la gloire de Dieu le Père!

C’est l’écrivaine Marguerite Yourcenar qui a ces lignes extraordinaires dans l’un de ses romans, et qui fait dire à l’un de ses personnages :

«  Peut-être Dieu n’est-il dans nos mains qu’une petite flamme qu’il dépend de nous d’alimenter et de ne pas laisser éteindre… Combien de malheureux qu’indigne l’idée de sa toute-puissance accourraient du fond de leur détresse si on leur demandait de venir en aide à la faiblesse de Dieu… peut-être est ce à nous de l’engendrer et de le sauver dans les créatures. »

Frères et sœurs, Dieu s’est fait pauvre pour nous afin de nous enrichir de sa pauvreté. N’est-ce pas là le mystère d’amour auquel le Christ nous convie chaque fois que nous célébrons l’eucharistie?

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 31e Dimanche T.O. (B)

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UN MONDE AVEC OU SANS DIEU

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 12, 28b-34)

En ce temps-là,
un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander :
« Quel est le premier de tous les commandements ? »
Jésus lui fit cette réponse :
« Voici le premier :
Écoute, Israël :
le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de tout ton esprit et de toute ta force.
Et voici le second :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
Le scribe reprit :
« Fort bien, Maître,
tu as dit vrai :
Dieu est l’Unique
et il n’y en a pas d’autre que lui.
L’aimer de tout son cœur,
de toute son intelligence, de toute sa force,
et aimer son prochain comme soi-même,
vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse,
lui dit :
« Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. »
Et personne n’osait plus l’interroger.

COMMENTAIRE

La prière que nous avons entendue dans la première lecture s’appelle le Shema Israël, c.-à-d. « écoute Israël ». Cette prière commence ainsi : « Écoute, Israël : le SEIGNEUR notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Cette invocation est récitée au début de la prière du matin et celle du soir, et ce, chez tout Juif dès l’âge de trois ou quatre ans; elle est aussi invoquée devant la venue imminente de la mort, car cette prière est l’expression la plus profonde de la foi d’Israël. Elle comporte à la fois une mise en garde : « Écoute Israël », et surtout elle consiste en une profession de foi au Dieu Unique, qui est une profession d’amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… ».

Jésus reprend cette prière lors de sa rencontre avec un scribe afin de rappeler ce que doit être notre relation avec Dieu, et ce qu’il en découle dans nos rapports les uns avec les autres. Par la même occasion, Jésus ouvre de nouvelles perspectives à cette loi quand il l’associe à un certain Royaume dont le scribe, en s’approchant de Jésus, se serait fait tout proche.

Aujourd’hui, j’aimerais aborder la question de la foi en Dieu. Nous le savons, l’existence de Dieu est de plus en plus remise en question dans nos sociétés et il est important que nous prenions la parole afin de répondre de notre foi, à la manière d’objecteurs de conscience refusant que l’on ne réduise Dieu qu’à une équation dépassée pour expliquer notre monde.

Récemment, est paru dans le journal Le Devoir un article de Daniel Baril, membre du Mouvement laïque québécois, qui se définit comme un athée convaincu. Dans son article il oppose religion et science en s’appuyant sur les thèses d’un célèbre philosophe anglais du XXe siècle Bertrand Russel. Ce philosophe, tout comme son émule Daniel Baril, se déclarait philosophiquement agnostique et en pratique athée.

Bien sûr le doute « est un compagnon fidèle et précieux » dans la recherche de Dieu, mais pour nos deux objecteurs la foi en Dieu est quelque chose d’irrationnel, puisqu’on ne peut prouver l‘existence de Dieu. Il ne serait selon eux qu’une raison de vivre que se donnent des personnes religieuses afin d’exorciser leurs peurs ou de rendre plus acceptable la mort. Ces deux hommes sont convaincus : si tant de personnes mettent leur foi en Dieu, c’est tout simplement par ignorance, afin de calmer leur angoisse de vivre.

Permettez-moi donc d’être un peu personnel dans ce débat. Moi-même, j’ai connu une période dans ma vie où je ne croyais pas en Dieu. Rassurez-vous, c’était bien avant de devenir dominicain. J’aurais alors adhéré sans hésitation aux thèses de Bertrand Russel. Je sais d’expérience que lorsqu’on n’a pas la foi, quand on n’a pas été touché par cette réalité mystérieuse d’une présence de Dieu à nos vies, ce dernier alors ne peut-être envisagé que comme un ami imaginaire, un concept abstrait et sans fondement. Voilà ce que croient nos deux objecteurs, et avec tout le respect que je leur dois, je ne puis que leur répondre qu’ils ne savent pas vraiment de quoi ils parlent. Ils me font penser à ce cosmonaute russe Youri Gagarine, le premier homme à être allé dans l’espace, et à qui l’on prête les paroles suivantes lors de son retour sur terre : « J’étais dans le ciel et j’ai bien regardé partout : je n’ai pas vu Dieu. »

Voyez-vous, il est très difficile de croire en l’amour quand on n’a jamais aimé, ou d’estimer l’amitié quand on n’a jamais eu d’amis. Il en est de même pour la foi en Dieu, car croire en Dieu n’est pas le fait d’une vérification scientifique, de déductions implacables qui s’imposent à nous. Tout comme l’amour ou l’amitié, on ne peut pas quantifier Dieu, le placer sous un microscope comme un sujet d’étude. Bien sûr, la foi est en quête d’intelligence et nous cherchons à comprendre, mais la foi en Dieu est avant tout de l’ordre d’une rencontre mystérieuse et déterminante pour qui en fait l’expérience. On ne peut que s’y abandonner en sachant que ce qui nous anime est vrai et signifiant au plus profond de nous-mêmes.

L’expérience que nous faisons de Dieu est de l’ordre d’une présence qui change complètement le regard que nous avons sur le monde et qui a ce pouvoir de transformer nos vies. J’aime bien dire que je ne crois pas pour aller au ciel, même si c’est là un bénéfice extraordinaire qui nous est promis, mais si je crois c’est avant tout parce qu’au cœur de l’acte de foi, il y a la rencontre d’un amour qui se donne à nous et qui nous fait nous découvrir non seulement comme des êtres charnels, mais surtout comme des êtres doués d’une vie spirituelle, où cette foi nous donne de construire le présent et d’y faire notre demeure.

Voilà quarante-quatre ans que j’ai fait cette rencontre de Dieu dans la prière, une rencontre qui a transformé ma vie et à laquelle je ne voudrais jamais renoncer. Cette joie de croire on ne peut se la donner à soi-même à force d’imagination ou d’auto-suggestion. C’est un don, c’est une grâce qui nous fait dire que Dieu est là, tout près de nous, qu’il est fidèle, qu’il nous aime, et qu’il vient réaliser en nous ses promesses de vie. C’est pourquoi nous ne sommes pas sans espérance, nous les croyants, nous croyons que nous sommes appelés à être éternellement heureux, et que cet appel s’enracine déjà dans le bonheur de croire dès maintenant.

Alors, comment témoigner de cette foi en Dieu auprès de notre monde en recherche et qui doute? Personnellement, je suis très marqué par l’approche d’un Maurice Zundel, prêtre suisse et grand spirituel du XXe siècle, qui disait vouloir rencontrer ceux et celles qui cherchent, et leur parler de Dieu à pas de silence et de respect. Il voulait être avec eux dans ce qui les habitent et les faits vivre, et pouvoir leur dire sans violence, mais en prenant chaque personne par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme. 

Frères et sœurs, c’est là notre foi, bonne nouvelle que nous célébrons ensemble en ce dimanche, alors que nous prions pour tous ceux et celles qui nous ont précédés dans la foi auprès du Père, ainsi que pour tous ceux et celles que Dieu cherche afin de les ramener à lui.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

La Toussaint

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Homélie pour la fête de la Toussaint

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5,1-12a.
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

 

COMMENTAIRE

La Toussaint, c’est la fête des disciples du Christ qui nous devancent au ciel, et qu’on appelle des saints et des saintes. Ils sont une multitude ceux et celles qui nous ont précédés sur ce chemin de la sainteté, et dont on célèbre la mémoire en cette fête. Ils sont pour nous des modèles, des frères et des sœurs ainés dans la foi, parce qu’ils ont pris au sérieux l’évangile, et qu’ils se sont mis à la suite du Christ avec passion et radicalité. Ils n’ont pas eu peur de compromettre leur sécurité, leur bien-être, ou même leur vie, au nom de l’évangile. Ils ont saisi à bras-le-corps ce bonheur des béatitudes promis par le Christ. C’est pourquoi la Toussaint est une fête lumineuse qui nous invite à nous réjouir et à contempler le magnifique album de famille qui est le nôtre.

Ils sont beaux ces témoins de l’amour, ces témoins d’un Dieu qui ne cesse de nous aimer malgré nos fragilités. À travers tous ces visages bien-aimés de l’Église, connus ou inconnus, Dieu nous révèle combien il veut avoir besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité. Tout comme des miroirs lumineux, les saints et les saintes sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, Dieu cherchera toujours, à travers les battements d’une vie humaine, à se dire à nous, à se faire proche de nous. 

L’Église nous propose sans cesse des modèles de la suite du Christ à travers ceux et celles que l’on appelle les saints. Mais ils ne représentent que la fine pointe de tous ceux et celles qui leur ressemblent, et que l’histoire a gardés dans l’anonymat, mais qui aujourd’hui sont célébrés eux aussi. 

La fête de la Toussaint nous donne de contempler ce mystère auquel nous participons déjà, et qu’on appelle la communion des saints. Il s’agit d’une solidarité entre les morts et les vivants, dans une même communion en Dieu. Et aujourd’hui, nous fêtons plus particulièrement ces témoins dont la vie a été pleinement saisie par le Christ et qui ont fait leur, sa passion pour notre monde. 

Nous fêtons les saints non seulement pour nous tourner vers cet avenir qui nous attend, mais nous les fêtons pour aujourd’hui même, afin de rendre grâce à Dieu qui ne cesse de veiller sur notre monde en se communiquant à nous par l’entremise d’une vie humaine, reflet de son amour, de sa tendresse et de sa miséricorde. 

Nous fêtons les saints afin de nous rappeler aussi notre vocation à nous tous, pour nous rappeler que le monde a toujours besoin de la présence d’hommes et de femmes qui portent dans leur vie la marque du Christ.

Il y a bien des manières de répondre à cet appel dans nos vies. Dans l’Évangile selon saint Jean, lors de la dernière Cène, l’on voit Jésus revêtir le tablier et se mettre à genoux, afin de laver les pieds de ses disciples. C’est le trappiste Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine, assassiné avec six de ses frères en Algérie en 1996, qui commentait ainsi ce passage : « Prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don de sa vie… Mais vice-versa, donner sa vie peut être aussi simple que de prendre un tablier », le tablier du service, le tablier du don de soi, généreux et sans calcul.

Frères et sœurs, n’en doutons pas, cette sainteté nous y sommes tous appelés, et la fête de la Toussaint vient nous rappeler que nous pouvons compter sur le soutien de ces innombrables témoins qui nous ont précédés, et qui nous accompagnent de leur prière, afin que nous vivions nous aussi de l’esprit des béatitudes. C’est la grâce que je nous souhaite en cette fête de la Toussaint.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

L’étranger : risques et profits, dans la pensée de Christian de Chergé

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Yves Bériault, o.p., prieur, couvent des Dominicains, Ottawa, Ontario. Donnera la conférence grand public dans le cadre du colloque organisé par la faculté de théologie du Collège dominicain universitaire d’Ottawa, les 16 et 17 novembre prochain.

Le titre de la conférence donnée par le frère Yves Bériault le 16 novembre à 19h30 est le suivant :

 

L’étranger : risques et profits, dans la pensée de Christian de Chergé

 

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Aimer l’étranger – programme