Ascension du Seigneur

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Comme j’ai trouvé touchante cette remarque que m’a faite une amie un jour, me disant que depuis qu’elle était petite, elle avait toujours trouvé que la fête de l’Ascension était une fête triste! « Mais pourquoi? », lui ai-je demandé? « Parce que Jésus est parti », m’a-t-elle répondu. Jésus est parti! Elle avait oublié, comme il nous arrive tous de le faire, que Jésus avait dit à ses disciples : « Et moi je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ».

Il n’en reste pas moins que la fête de l’Ascension a quelque chose d’énigmatique, son sens nous échappe parfois, un peu comme Jésus qui se dérobe aux yeux de ses disciples. Cette fête est parfois vécue comme le parent pauvre du cycle pascal, alors qu’elle est sans doute la fête qui exprime le mieux le sens de notre destinée humaine, de la portée incroyable de la victoire du Christ pour nous. Car l’Ascension, avec le don de l’Esprit Saint, c’est l’achèvement du mystère de l’Incarnation.

D’ailleurs, Jésus a laissé des indices pour nous aider à comprendre l’extraordinaire mystère qui se joue sous nos yeux avec son Ascension. Rappelez-vous le matin de Pâques, Jésus ressuscité avait dit à Marie-Madeleine :

« Je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Déjà, Jésus avait dit à ses Apôtres : « Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi. » (Jn 14, 2-3). Ce départ est donc d’une importance capitale dans la mission de Jésus. Il doit retourner vers le Père, afin d’accomplir l’inimaginable, le jamais vu auparavant : « Personne, dit Jésus, n’est jamais monté aux cieux sinon le Fils de l’Homme qui est descendu des cieux » (Jn 3, 13 ; cf. Ep 4, 8-10). Et devant les yeux de ses disciples Jésus est « emporté au ciel ».

Tout cela, j’en conviens, n’est pas simple à comprendre. C’est pourquoi, pour entrebâiller la porte de ce mystère, il nous faut retourner loin loin dans le temps, en reprenant cette histoire première que nous raconte la Bible au sujet de nos origines et qui nous aide à comprendre pourquoi Dieu nous a envoyé son Fils. Il s’agit bien sûr d’un langage imagé, mais qui raconte une histoire vraie.

Il y avait une fois un jardin extraordinaire où vivaient nos premiers parents. Ils s’appelaient Adam et Ève. Ils vivaient dans une parfaite harmonie, ne formant qu’un seul coeur avec Dieu. Mais un jour, ils lui désobéir, ils voulurent devenir leur propre maître, faire à leur tête. Dieu les avait bien mis en garde de ne pas manger d’un fruit qui était défendu. « Faites attention, leur avait-il dit, vous allez vous faire du mal si vous désobéissez, et il ne vous sera plus possible de vivre ici dans ce jardin avec moi si vous mangez de ce fruit ». Mais Adam et Ève n’ont pas écouté. Ils se sont égarés comme lorsqu’on se perd en forêt, aveuglés par leur curiosité, et ils durent quitter ce jardin merveilleux où ils habitaient. La vie est alors devenue très difficile pour eux, et tous leurs descendants. Ils sont devenus mortels et le mal est entré dans le monde avec son cortège de guerres, de haine, de souffrances et de malheurs.

Dieu ne pouvait forcer ses enfants à l’aimer ou à lui obéir, mais il ne pouvait supporter non plus ce malheur dans lequel ils s’étaient eux-mêmes enfermés. C’est pourquoi Dieu dans sa bonté est venu à notre secours, afin de nous apprendre la vraie liberté, qui est d’aimer comme Dieu nous aime. Mais l’apprentissage de l’amour est quelque chose qui prend beaucoup de temps, un peu comme lorsque l’on commence à aller à l’école et où il nous faut apprendre à lire, à écrire et à compter. Dieu, comme un bon professeur, s’est choisi un peuple, qui deviendrait son messager. Il lui a enseigné comment il fallait vivre en lui envoyant des prophètes. Et il lui fit cette promesse incroyable : un jour il viendrait sauver tous les humains et leur ouvrir le chemin vers ce paradis perdu.

Cette promesse extraordinaire a commencé à se réaliser quand un ange fut envoyé à la jeune Marie de Nazareth, lui demandant si elle acceptait d’accueillir un enfant qui sauverait le monde. Marie a dit oui et Jésus est né. Le Fils de Dieu est venu vivre parmi nous afin de nous montrer comment vivre en enfant de Dieu, et en nous offrant de vivre de sa vie à lui. Ce qu’il nous propose c’est de le prendre comme notre meilleur ami, et de nous laisser guider par lui.

Il fait tout cela afin que nous puissions vivre pour toujours avec lui et avec tous ceux et celles que nous aimons. Dieu vient nous proposer la vie éternelle, c’est-à-dire de vivre ensemble pour toujours dans le jardin de son amour. Mais il fallait que l’un d’entre nous nous ouvre le chemin qui mène vers ce jardin. C’est ce que Jésus est venu accomplir en donnant sa vie pour nous. Cet acte d’amour est tellement grand, qu’il est plus fort que la haine, il est plus fort que la mort, et c’est pourquoi au matin de Pâques, la mort n’a pu retenir Jésus dans ses chaînes. Jésus ressuscite avec son corps. Mais ce corps est un corps transformé. Il est glorifié parce qu’il appartient désormais au monde de Dieu.

Et c’est avec ce corps que Jésus va monter au ciel vers son Père, où il va s’asseoir à la droite du Père, et où il va régner avec Lui, avec un corps comme le nôtre. C’est cela le mystère de l’Ascension, et ce mystère est très grand, car il nous dévoile cette vie qui nous attend nous aussi.

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur la terre, un jour nous passerons du ventre de la terre, à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener à Dieu.

L’Ascension nous renvoie au mystère que nous affirmons dans notre Credo quand nous disons : « Je crois à la résurrection de la chair ». Car c’est avec ce corps, avec cette humanité qu’il a reçue de sa mère, que Jésus retourne là d’où il était venu et inaugure ainsi la destinée de tous les humains, qui est de ressusciter un jour avec un corps glorifié, réalisant ainsi cette folle espérance du vieux Job qui disait dans son malheur : « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

« De l’éternité tout entière, il ne s’éloignera pas. Il a créé l’univers non pas pour l’anéantir, mais pour qu’il soit… Dieu a créé l’univers une fois pour toutes et pour toujours. Il a créé la matière pour toujours. Cela, nous seuls chrétiens, nous osons l’affirmer; nous savons, de foi divine, que les corps ressusciteront, qu’éternellement les hommes seront des hommes et non pas des anges; nous savons, de foi divine, qu’éternellement Jésus sera le Verbe fait chair. Si la matière n’avait pas été voulue par Dieu, si cette terre, parmi les milliards d’étoiles, n’avait pas été fondée, si l’homme n’avait pas été créé – il faudrait même dire : si l’homme n’avait pas péché, s’il n’avait pas appelé, par la profondeur de sa catastrophe, une si prodigieuse rédemption – il n’y aurait jamais eu l’Incarnation, l’Esprit de Dieu jamais n’aurait couvert la Vierge de son ombre (Lc 1, 32), jamais le Verbe ne se serait fait chair, jamais nous n’aurions su quel poids de spiritualité, quel poids de transparence, quel poids de transfiguration et de gloire, une nature humaine corporelle était capable de soutenir, sans céder, sans s’évanouir, sans se volatiliser. »[1]

Par son Ascension, Jésus se fait encore plus proche de nous. Non seulement introduit-il notre corps auprès de Dieu, mais il nous envoie son Esprit afin de nous entraîner à sa suite, afin que nous vivions éternellement avec lui. Voilà, frères et sœurs, la Bonne Nouvelle que l’Église proclame en ce dimanche de l’Ascension. Amen.

Yves Bériault, o.p.


[1]      Ch. Journet. Entretiens sur Dieu le Père. Parole et Silence. 1998.

 

Appelés à la sainteté

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Le pape François dans son exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, qui est un appel à la sainteté au cœur de notre monde, propose des pistes toutes simples et remplies de sagesse afin de réaliser ce projet de Dieu sur nos vies. En voici quelques-unes.

Ainsi, dit-il, nous sommes tous appelés à être des saints et des saintes en vivant avec amour, et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve. Es-tu une consacrée ou un consacré, dit le pape François ? Sois saint en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église. Es-tu un travailleur ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence, ton travail au service de tes frères et de tes sœurs. Es-tu père, mère, grand-père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus. As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels.

Cette mission, dit le pape François, trouve son sens plénier dans le Christ et ne se comprend qu’à partir de lui. Au fond, la sainteté, c’est vivre les mystères de nos vies en union avec le Christ. À chacun et chacune, dit le pape, de trouver la voie qui lui correspond, sa manière propre de suivre le Christ. Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit-il. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui.

Ainsi, dit le pape François, nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever, parce que le Christ nous aura fait porter un fruit qui demeure, celui de l’amour, cette semence du Royaume qui seule est capable de sauver le monde.

fr. Yves Bériault, o.p.

 

« Changer le monde, un coeur à la fois. »

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Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (C)

 

De l’Apocalypse de saint Jean (Ap 21, 1-5a)

Moi, Jean,
j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle,
car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés
et, de mer, il n’y en a plus.
Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle,
je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu,
prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari.
Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône.
Elle disait :
« Voici la demeure de Dieu avec les hommes ;
il demeurera avec eux,
et ils seront ses peuples,
et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu.
Il essuiera toute larme de leurs yeux,
et la mort ne sera plus,
et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur :
ce qui était en premier s’en est allé. »
Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara :
« Voici que je fais toutes choses nouvelles. »

COMMENTAIRE

Un prophète vient de mourir. Il s’appelait Jean Vanier. Ses funérailles ont eu lieu jeudi dernier à Trosly-Breuil, en France, et si je vous parle de cet homme aujourd’hui, un homme que j’ai eu le bonheur de connaître, c’est qu’habite en moi cette conviction que le témoignage de sa vie nous permet de mieux comprendre ce que la Parole de Dieu nous dit en ce dimanche de Pâques : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » (Ap 21, 1-5a)

La plupart d’entre nous, nous sommes de la génération où les noms de Mère Teresa et de Jean Vanier servaient souvent de points de repère quand on voulait parler des saints d’aujourd’hui, des modèles de chrétiennes et de chrétiens à l’œuvre dans le monde. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas Jean Vanier, il est le fondateur, ou comme il aimait bien le dire lui-même, le premier arrivé de l’Arche en 1964, fondation devenue internationale et mieux connue sous le nom de l’Arche de Jean Vanier.

L’Arche, c’est aujourd’hui un regroupement de 152 communautés de vie, dans 37 pays du monde, où des hommes et des femmes mènent ensemble une vie d’entraide et de charité avec des personnes fragiles, des personnes déficientes intellectuellement, souvent atteintes de handicaps multiples. L’Arche a aussi donné naissance au mouvement Foi et Lumière dans 83 pays, regroupant 1500 communautés « formées de personnes ayant un handicap mental, de leurs familles et d’amis, spécialement des jeunes, qui se retrouvent régulièrement dans un esprit chrétien pour partager leur amitié, prier ensemble, fêter et célébrer la vie. » L’intuition fondamentale qui animait Jean Vanier était qu’il était possible de changer le monde, mais un cœur à la fois, en commençant par les plus petits et les plus blessés de la vie.

À première vue, le départ de Jean Vanier laisse un grand vide dans le cœur aimant de l’Église; sa présence fraternelle va manquer cruellement à ceux et celles qui le côtoyaient, qui avaient le bonheur d’être les témoins et les complices de ses combats, de ses engagements, de son amour indéfectible pour les marginaux, les rejetés. Mais à travers la vie de cet homme, comme celle de tous les témoins de l’Évangile à travers le monde, se vérifie cette parole du Christ ressuscité, au livre de l’Apocalypse, qui proclame ce matin : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. Je crée un monde nouveau. »

J’ai suivi en direct les funérailles de Jean Vanier sur internet. Une liturgie profonde et festive évoquant pour moi ce monde nouveau dont il est question au Livre de l’Apocalypse. Je revois ce cercueil en bois tout simple couvert de lampions, signes de cette lumière qui habitait le cœur de Jean et qui habite aussi le nôtre. Je revois ces mains levées par l’assemblée au-dessus du cercueil de Jean en signe de bénédiction, reprenant ce geste que Jean posait si souvent sur les siens. On l’a ensuite confié à Dieu, tout comme lui confiait tous ceux et celles qui l’approchaient, soucieux de chacun et chacune, attentif, ne manquant jamais de demander dès le premier contact avec une personne : « Comment vas-tu ? ».

Dans cette liturgie toute simple et belle, on a aussi fait voler des oiseaux de papiers au-dessus de sa dépouille, lui qui non seulement s’émerveillait de la nature qui l’entourait, mais qui s’émerveillait toujours des trésors cachés dans les cœurs des plus petits. On lui a aussi symboliquement lavé les pieds dans son cercueil, geste de Jésus que Jean pratiquait régulièrement auprès des résidents de l’Arche, leur rappelant ainsi l’importance de se donner les uns aux autres. Tout cela était très beau et très signifiant et je ne pouvais m’empêcher de penser au texte de l’Apocalypse que nous venons d’entendre : « Voici que je fais toutes choses nouvelles! »

C’est qu’avec les gestes, les symboles et les mots de gratitude dont on entourait la dépouille de Jean Vanier, il était évident que l’on était en train de célébrer un Vivant, de célébrer, et l’expression est forte je le sais, de célébrer comme un autre Christ en écoutant le témoignage de ses amis. Nous étions les témoins d’une liturgie évoquant plutôt une ascension qu’une mise au tombeau , et la vie de Jean, mise en acte à travers cette liturgie, venait nous rappeler combien le souffle de l’Esprit marque nos vies de l’empreinte même du Christ, faisant de chacun et chacune de nous un autre Christ pour notre monde, habité par sa passion à lui, habité par son amour. N’est-ce pas cela se laisser configurer avec le Christ, comme en parle l’apôtre Paul, où ceux et celles qui marchent avec lui, mettant leurs pas dans les siens, apprennent à aimer et à pardonner comme lui, à guérir avec lui. C’est à tout cela que Jean Vanier, un laïc et un ami de Jésus, a voulu consacrer sa vie.

« Je fais toutes choses nouvelles », dit le Seigneur. L’Église du Christ annonce ce message depuis deux mille ans maintenant et parfois, quand on voit ses pauvretés et que l’on touche à ses blessures, certains se demandent où il est ce monde nouveau? Je crois qu’il ne faut pas chercher ailleurs que dans le cœur des témoins de l’Évangile, chez les amis de Jésus, chez les grands comme les petits, les célèbres comme les anonymes. C’est là qu’elle se vit la Pâques du Christ!

Nous ne réalisons pas toujours à quel point les rêves et la force d’aimer qui nous habitent viennent de plus grand que nous, d’un Dieu qui nous aime à l’infini et qui nous entraîne bien au-delà de ce que nous nous croyons capables d’accomplir en nos vies. C’est pourquoi nous avons besoin de ces témoins, de ces saintes personnes qui nous donnent de voir à travers leurs vies des marqueurs nous indiquant le chemin de l’Évangile ; nous avons besoin de ces témoins porteurs d’un amour pour le monde qui devient contagieux, et que les yeux de la foi savent reconnaître comme venant de Dieu, puisqu’ils sont porteurs de ce monde nouveau que nous a promis le Christ. À sa manière, c’est un tel témoignage de foi que nous lègue notre frère Jean avec son Arche, cette Arche qui est devenue un signe prophétique pour tous les miséreux de la terre.

Sœurs bien-aimées et frères bien-aimés, le rôle des Mère Teresa et des Jean Vanier dans la vie de l’Église, sera toujours de nous donner à la fois le goût de Dieu et le goût du prochain, et il nous faut rendre grâce pour de tels témoins de l’Évangile, mais tout en évitant de confondre le messager avec le message. Malgré l’affection que nous leur portons, le témoignage de leur vie sera toujours là pour nous rappeler combien il est bon d’aimer et combien nous sommes capables de Dieu nous aussi ; ce Dieu-avec-nous qui nous entraîne vers un ailleurs, là où il n’y aura plus ni larmes, ni deuil, ni cri, ni douleur, car en Jésus Christ Dieu vient faire toutes choses nouvelles en commençant par chacune de nos vies.

Fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 13,31-33a.34-35.
Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui.
Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt.
Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux Juifs : “Là où je vais, vous ne pouvez pas aller”, je vous le dis maintenant à vous aussi. »
Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.
À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »

COMMENTAIRE

« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. » Mais quelle est cette nouveauté que Jésus annonce à ses disciples ? Car de prime abord, il n’y a rien de nouveau ici qui n’était déjà connu au temps de Jésus. Et pourtant Jésus annonce quelque chose d’inédit, du jamais vu.

Cette nouveauté vient de ce que Jésus ajoute au précepte de l’Ancien Testament : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » C’est ce mot comme qui fait toute la nouveauté et qui met en évidence une des lignes de force fondamentales du christianisme, soit la centralité de la personne de Jésus en regard de la Loi. Son agir devient la norme de nos actions, de nos pensées, et de nos paroles. Et ceci, non pas par simple imitation d’un homme idéalisé ou d’un maître à penser. Mais parce qu’en Jésus, c’est Dieu qui se fait connaître de nous et qui vient marcher avec nous, qui nous apprend à devenir pleinement humains.

Un de mes professeurs dominicains disait un jour : « l’Homme ne pâtit pas pour Dieu, il n’a pas à se sacrifier pour Lui, au contraire, c’est Dieu qui se sacrifie pour l’Homme, l’Homme qui est la passion de Dieu. » Et ce don que Dieu fait de lui-même en son Fils, à ce pouvoir de transformer nos vies ainsi que notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. L’expérience de foi à laquelle nous invite Jésus nous donne de redécouvrir non seulement le sens de nos existences, mais nous donne aussi de nous savoir aimés et voulus ici-bas.

Par ailleurs, l’expérience que nous faisons de la miséricorde du Christ à notre égard, lui qui nous accueille tels que nous sommes, sans jamais condamner, allant jusqu’à donner sa vie pour nous, cette miséricorde convertit aussi notre résistance à la misère humaine autour de nous et nous entraîne à aimer comme Lui. Touchés en plein cœur par son amour, cet amour nous ouvre au prochain et c’est ainsi que pour nous chrétiens et chrétiennes, il devient impossible de dissocier notre foi au Christ du service des autres et du don de nous-mêmes.

« Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, dit Jésus, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

Il faut se rappeler que Jésus donne cet enseignement à ses disciples alors qu’il vient tout juste de leur laver les pieds, la veille de sa passion, alors qu’il leur dit : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

C’est saint Thomas d’Aquin qui disait de la grâce, en particulier celle que Dieu nous donne à travers les sacrements, qu’elle était une grâce fraternelle. Un surcroît de vie en nous qui est fait non seulement pour aimer Dieu, mais pour aimer le prochain ! C’est pourquoi l’histoire de l’Église porte cette marque indélébile de millions et de millions de témoins, célèbres ou anonymes, qui jusqu’à ce jour ont été portés par cet élan de charité qui a sa source dans le Christ ressuscité.

Comme le disait la jeune juive Etty Hillesum, assassinée à Auschwitz : « Nous sommes appelés à aider Dieu à naître dans les cœurs martyrisés des autres[1] », nous faisant proches de ceux qui souffrent ou qui se sentent abandonnés. Quelle mission, et quelle responsabilité que la nôtre !

Parfois la tâche peut paraître surhumaine, nos efforts dérisoires, en comparaison des besoins criants de tant d’enfants, de femmes et d’hommes sur cette terre. Mais nous sommes appelés à vivre de l’espérance même du Christ, qui lui le premier a espéré en nous, en nous engageant résolument dans le combat de Dieu, même quand l’issue semble désespérée, vouée à l’échec même. N’est-ce pas là tout le sens de la croix de Jésus, lui le grand vainqueur de la mort.

fr. Yves Bériault, o.p.

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Homélie pour le 4e Dimanche de Pâques (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 10, 27-30.
En ce temps-là, Jésus déclara : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent.
Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront, et personne ne les arrachera de ma main.
Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père.
Le Père et moi, nous sommes UN. »

COMMENTAIRE

« Je suis, le bon Pasteur, dit le Seigneur ; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. »

En écoutant ces paroles du Christ, je ne puis m’empêcher de penser à tous ceux et celles qui n’ont pas la foi. Il me vient en mémoire ces images inoubliables d’enfants vues dans un reportage où l’on nous présentait des orphelinats dans un pays de l’Europe de l’Est.

Ce qui était le plus frappant dans ce reportage, c’était de voir la réaction des enfants, qui étaient parfois là depuis plusieurs années, et que personne n’avait voulu adopter. Ils s’agrippaient au moindre visiteur, dans l’espoir d’être choisis, d’être aimés eux aussi, de pouvoir enfin appeler quelqu’un papa, maman. Des orphelins de la vie quoi, n’ayant jamais connu leurs parents et portant en eux-mêmes ce rêve fou d’être un jour reconnus et adoptés.

Ils me font penser à beaucoup de nos contemporains qui n’ont pas la foi et qui ne savent ni d’où ils viennent ni où ils vont sur cette terre. Néanmoins, ils veulent vivre et être aimés, s’accrochant aux simples joies quotidiennes, cueillant les fruits de la vie sans se poser trop de questions. Et même s’ils n’ont pas la foi, on trouve chez eux générosité, gratuité et compassion. La paix et la justice leur tiennent à cœur eux aussi ; ils aiment leurs enfants, et ils leur arrivent même de donner leur vie pour en sauver d’autres.

Voyez-vous, Dieu n’est pas chiche. À tous ses enfants, il donne la capacité d’aimer, espérant qu’un jour ils puissent remonter jusqu’à la source de cet amour. C’est que Dieu espère en nous. Et de la même manière que son amour éclate dans toute sa création, il offre aussi, avec une grande libéralité, ses dons à tous ses enfants.

Ces personnes qui se disent sans foi me font penser à des orphelins perdus au beau milieu d’un drame cosmique, dont ils ne connaissent ni les tenants ni les aboutissants, alors que la Parole de Dieu en ce dimanche vient nous rappeler que nul n’est orphelin sur cette terre, puisque Dieu nous a créés, qu’il est notre Père et qu’il nous tient précieusement dans sa main.

Toutefois, il faut bien le reconnaître, bien des personnes aimeraient croire en Dieu, mais s’en disent incapables. Et c’est là un mystère troublant, car la foi est un don que Dieu ne saurait refuser à personne, il me semble. Tout ce que l’on peut dire, c’est que s’ouvrir à Dieu demande certainement beaucoup d’humilité et d’abandon. Il faut savoir demander, supplier, et s’en remettre à Dieu, même quand il fait nuit, même quand on ne voit plus rien. Car, comme le disait un vieux sage : « Si tu ne sais pas espérer, tu ne pourras jamais accueillir l’inespéré. »

Jésus vient nous rappeler aujourd’hui combien nous avons du prix à ses yeux. Il affirme sans ambages que nous sommes son bien le plus précieux et que rien ne saurait nous arracher à son amour, car lui et le Père ne font qu’Un.

Cette affirmation de son identité se veut une réponse à la question de ses opposants qui lui demandent, en faisant cercle autour de lui : « Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en suspens ? Si tu es le Christ, dis-le-nous ouvertement. » Et c’est l’occasion pour Jésus d’affirmer sans équivoque qu’elle est sa mission et surtout qui il est. C’est ainsi qu’il reprend pour lui-même l’image biblique du bon Pasteur, qui a toujours été un attribut de Dieu dans l’Ancien Testament. Et pour qu’il n’y ait aucune équivoque quant à sa divinité, il ose même affirmer : « Le Père et moi nous sommes Un. »

Le court passage évangélique de ce dimanche est d’une densité incroyable. En quelques lignes, c’est tout l’être de Jésus qui se déploie. Il est le bon Berger, Dieu lui-même, qui porte ses agneaux sur son cœur, et qui les mène au repos sur les verts pâturages de la vie éternelle, là où Dieu essuiera toute larme de leurs yeux.

Quand une personne accueille cette bonne nouvelle, quand son cœur s’ouvre à Dieu, une transformation intérieure profonde s’opère en elle. Son regard sur la vie ne peut plus être le même. L’orphelin trouve enfin réponse à son attente. Il se sait désormais aimé et voulu par Dieu, et sa vie en est transfigurée.

Je pense à cette femme qui m’écrivait un jour : « Je n’ai pas de religion précise, mais depuis quelque temps, je sens un vide et je me surprends souvent à prier. Je me demande comment font les gens pour ressentir la présence de Dieu. J’y aspire, mais je ne dois pas être à la hauteur, car je me sens illégitime d’attendre quelque chose de Dieu, alors que j’ai vécu loin de Lui depuis si longtemps. Je sais juste dire merci pour tout, mais c’est quoi prier ? »

Jésus lui répondrait sans doute : « Tu n’es pas loin du Royaume. » Et l’analogie où il compare ses disciples à des brebis suivant leur berger peut certainement apporter une réponse à cette femme qui se juge indigne de Dieu, alors que ce dernier la cherche depuis toujours.

Un jour, des pèlerins qui visitaient la Palestine rencontrèrent deux bergers. Ils étaient assis bien tranquilles, causant ensemble, partageant le thé, tandis que leurs brebis broutaient à quelques pas de là. L’un des pèlerins leur fit la remarque suivante : « Je vois que vos deux troupeaux n’en forment plus qu’un. Comment faites-vous pour distinguer les brebis les unes des autres ? » Les deux bergers se levèrent et se séparèrent d’une centaine de mètres et commencèrent à appeler leurs brebis. Les pèlerins restèrent bouche bée alors que tout naturellement, telle une chorégraphie préparée longtemps d’avance, le troupeau se sépara en deux, chacun des bergers retrouvant ses brebis sans plus d’effort. « Voyez-vous, dis l’un berger au pèlerin, nos brebis nous reconnaissent à notre voix. »

Jésus était familier avec cette réalité des bergers et leurs brebis. Il en a fait le cœur de sa prédication afin de nous dire combien grand est son amour pour nous, nous assurant que si nous savions prêter l’oreille au silence intérieur de nos vies, nous pourrions sûrement y reconnaître sa voix. Voilà la promesse qu’il fait à cette femme ainsi qu’à nous-mêmes, lui le bon Berger qui nous conduit vers les sources d’eaux vives, là où nul ne pourra nous arracher à sa main, et où Dieu essuiera toute larme de nos yeux.

Frères et sœurs, rendons grâce en cette eucharistie pour ce don précieux de la foi, et faisons nôtre cette prière d’abandon que récite le prêtre à voix basse juste avant la communion : « Et fais Seigneur que jamais je ne sois séparé de toi. »

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 21,1-19.
En ce temps-là, Jésus se manifesta encore aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade, et voici comment.
Il y avait là, ensemble, Simon-Pierre, avec Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), Nathanaël, de Cana de Galilée, les fils de Zébédée, et deux autres de ses disciples.
Simon-Pierre leur dit : « Je m’en vais à la pêche. » Ils lui répondent : « Nous aussi, nous allons avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque ; or, cette nuit-là, ils ne prirent rien.
Au lever du jour, Jésus se tenait sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui.
Jésus leur dit : « Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? » Ils lui répondirent : « Non. »
Il leur dit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent donc le filet, et cette fois ils n’arrivaient pas à le tirer, tellement il y avait de poissons.
Alors, le disciple que Jésus aimait dit à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur, il passa un vêtement, car il n’avait rien sur lui, et il se jeta à l’eau.
Les autres disciples arrivèrent en barque, traînant le filet plein de poissons ; la terre n’était qu’à une centaine de mètres.
Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain.
Jésus leur dit : « Apportez donc de ces poissons que vous venez de prendre. »
Simon-Pierre remonta et tira jusqu’à terre le filet plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois. Et, malgré cette quantité, le filet ne s’était pas déchiré.
Jésus leur dit alors : « Venez manger. » Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? » Ils savaient que c’était le Seigneur.
Jésus s’approche ; il prend le pain et le leur donne ; et de même pour le poisson.
C’était la troisième fois que Jésus ressuscité d’entre les morts se manifestait à ses disciples.
Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes agneaux. »
Il lui dit une deuxième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ? » Il lui répond : « Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le pasteur de mes brebis. »
Il lui dit, pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pierre fut peiné parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait : « M’aimes-tu ? » Il lui répond : « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » Jésus lui dit : « Sois le berger de mes brebis.
Amen, amen, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais ; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture, pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. »
Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort Pierre rendrait gloire à Dieu. Sur ces mots, il lui dit : « Suis-moi. »

COMMENTAIRE

Chaque croyant a un rapport bien singulier avec l’Évangile, une manière propre et originale d’entendre et de réentendre ces récits qui mettent en scène Jésus avec ses disciples, avec les foules bigarrées, avec les opposants comme les curieux, avec les pécheurs comme les justes. Prenons l’évangile de ce jour. Il ne s’agit pas simplement d’une vieille histoire de pêche sur les bords du lac de Tibériade. C’est une rencontre qui se poursuit encore aujourd’hui sur les berges de nos vies entre nous et le Christ ressuscité.

Ces retrouvailles du Ressuscité avec les disciples à la fin de l’évangile de Jean, même s’il s’agit de la troisième apparition de Jésus, donnent l’impression d’une première expérience d’apparition tellement le contexte nous parle d’un quotidien des plus banal, comme s’il ne s’était encore rien passé dans la vie de ces amis de Jésus après sa mort. Alors que c’est à Jérusalem que les évangélistes nous parlent des premières apparitions de Jésus, nous sommes ici au bord du lac de Tibériade, à près de cinquante kilomètres de la ville sainte. C’est la fin de la journée et les disciples semblent désœuvrés. Soudain, Simon-Pierre annonce tout bonnement qu’il s’en va à la pêche et les autres lui emboitent le pas. Quant au disciple bien-aimé, le troisième personnage en importance dans ce récit, après Pierre et Jésus, je dirais qu’il joue le rôle d’un personnage de soutien qui, d’une certaine manière, dirige l’action du récit.

Ainsi, il est le premier à voir le Seigneur sur la rive. « C’est le Seigneur », s’écrit-il, et voilà que Pierre se jette à l’eau. C’est lui qui attire l’attention de Pierre et met ainsi en branle tout le processus de cette rencontre entre Pierre et son Seigneur. Plusieurs commentateurs voient dans le disciple bien-aimé le modèle du croyant, qui vit une véritable intimité avec le Christ, qui se penche sur son cœur lors de la dernière Cène, qui a droit aux confidences de Jésus, qui le premier avant Pierre, se met à croire devant le tombeau vide. Pierre, lui, est plus lent à croire et pourtant, c’est sur sa foi que Jésus va fonder son Église. C’est sans doute pourquoi Jésus le prend à part et l’invite à entrer dans cette même intimité que l’autre disciple, à devenir lui aussi un disciple bien-aimé.

Mais Pierre a besoin d’être aidé dans cette nouvelle naissance qui lui est proposée et Jésus agit auprès de lui comme la sage femme ; il l’aide à bien prendre la mesure de son attachement, de son amour pour lui. Mais pour cela, il lui faut passer par un laborieux travail où Pierre se voit obligé d’aller au fond de lui-même afin de revivre d’une certaine manière tout le processus de son reniement, comme à rebours, jusqu’au tout début de sa relation avec Jésus.

Rappelez-vous. C’est sur les bords de ce même lac que Jésus avait rencontré Pierre pour la première fois et l’avait invité à le suivre. Dans l’Évangile d’aujourd’hui Pierre retourne à la pêche. Que faire d’autre quand les grands rêves semblent s’écrouler ? Pierre n’a pas d’autre métier. Il retourne donc à ce qu’il connaît de mieux, la pêche, et c’est à nouveau dans ce contexte que Jésus vient à sa rencontre.

Des poissons grillés et des pains ont mystérieusement été préparés pour les disciples. Ils vont partager cette nourriture avec Jésus, comme autrefois. Mais pas un mot n’est dit sur ce repas, comme si l’on avait déjeuné en silence, l’évènement étant trop solennel pour qu’aucun n’ose prendre la parole.

Après le repas, nous assistons au tête-à-tête entre Jésus et Pierre, comme si c’était là le véritable motif de la présence du Ressuscité sur les berges du lac ce matin-là. Jésus, bien que ressuscité, paraît vulnérable dans ce récit. A trois reprises, il demande à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Une question extraordinaire dans la bouche du ressuscité, car c’est son humanité qui s’y révèle.

« Pierre m’aimes-tu ? » Comme si les liens noués ici-bas importaient encore pour Jésus, lui qui est passé de ce monde-ci à son Père. Comme s’il nous ressemblait plus que jamais dans son désir d’être aimé. Cet évangile qui nous interpelle en tant que disciples du Christ, nous révèle aussi qui est ce Dieu dont nous avons contemplé le visage en Jésus-Christ. C’est François Varillon dans son magnifique livre L’humilité de Dieu qui écrit :

« Quand je prie je m’adresse à plus humble que moi. Quand je confesse mon péché, c’est à plus humble que moi que je demande pardon. Si Dieu n’était pas humble, j’hésiterais à le dire aimant infiniment » (p. 9). Et c’est ainsi que Jésus vient quémander l’amour de Pierre comme il le fait avec chacun et chacune de nous.

Dans cette humilité de Dieu s’exprime toute la patience de Dieu, qui ira avec nous partout où nous irons, quels que soient nos choix, sans jamais nous abandonner. C’est Fernand Ouellette qui écrivait dans son livre Le danger du divin : « Le Christ ne cesse de nous aimer même lorsque nous croyons ne pas l’aimer… Il ne se retire jamais, il nous poursuit sans cesse, sans dégoût, il demeure proche, mais caché, derrière chacun de nos actes. Il ne saurait désespérer de notre légèreté… » pp. 63-64

Par ailleurs, la question de Jésus met sûrement à vif la plaie encore fraîche de la trahison chez Pierre. « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pourquoi cette question et pourquoi la poser à trois reprises ?

Par sa triple question, je ne crois pas que Jésus cherche à vérifier la détermination de celui à qui il veut confier ses brebis. Et je crois encore moins qu’il y ait là un reproche adressé à Pierre. Le caractère d’intimité indéniable de cette scène contredit une telle interprétation. Je crois plutôt qu’à l’affirmation trois répétée du reniement, Pierre se voit offrir la possibilité d’affirmer à trois reprises son amour pour Jésus. Jésus vient le libérer et par sa question, il offre à Pierre de dénouer cet écheveau de douleur et de peine qui lui étreint le cœur depuis son reniement.

« Pierre m’aimes-tu ? » J’entends cette question comme une prière dans la bouche de Jésus. Une prière qui est toute chargée de l’espérance de Dieu. Dans cette simple demande, c’est Dieu lui-même qui vient solliciter notre amour, et c’est dans la réciprocité de cet amour que Pierre trouvera la véritable paix et la guérison.

« Pierre m’aimes-tu ? » C’est à la fois une invitation qui est faite à tous les croyants d’entrer dans le pardon de Dieu, à l’aimer, et à se laisser aimer par lui.

« Pierre m’aimes-tu ? » C’est la question ultime que pouvait poser Jésus à Pierre. Question qui l’amène à un point de rupture dans sa vie, qui le libère de sa honte, et qui ouvre sur le grand large, où Pierre peut enfin donner son cœur à Jésus : « Seigneur, tu sais tout. Tu sais bien que je t’aime ». C’est la miséricorde de Dieu qui touche Pierre en plein cœur, qui fera de lui désormais un pêcheur d’hommes et qui donnera volontiers sa vie pour le Christ.

L’évangile d’aujourd’hui est un récit merveilleux, qui vient nous rappeler que nous aussi nous sommes des disciples bien-aimés, que nous avons du prix aux yeux de Dieu. Il nous demande tout simplement de l’aimer et de lui faire confiance, alors qu’il nous rassemble sur les berges de notre eucharistie et se donne à nous. Amen.

Yves Bériault, o.p.