Homélie pour la fête du Saint-Sacrement

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,11b-17.
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu et guérissait ceux qui en avaient besoin.
Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. »
Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. »
Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde.
Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule.
Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

COMMENTAIRE

La solennité du Corps et du Sang du Christ est une fête très ancienne puisqu’elle remonte au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient alors en question la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. D’ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Une dame m’en faisait la remarque un jour lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages ! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages !

Je vais peut-être vous surprendre, mais je dirais que ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est vous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans Peuple de Dieu, l’eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche, chaque jour de la semaine, dans cette église. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée, et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec le Christ.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le cœur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal, elle est une fête pascale. Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

L’importance du dimanche est donc centrale dans une réflexion sur l’eucharistie, puisque c’est le lieu par excellence où se fait l’Église, où se construit sa fraternité, et où elle renouvèle ses forces. Il est vrai que la vitalité de nos communautés chrétiennes, à tout le moins en Occident, semble contredire cette affirmation et n’apporter qu’un discrédit supplémentaire à la pertinence de nos assemblées dominicales. Pourtant l’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, père de l’Église, demeure toujours actuelle : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ ! »

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est celui d’un étudiant italien que j’ai connu à l’université et qui, suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père et ils ont préparé le repas en silence. Ce repas était composé de mets que la mère avait préparés quelques jours auparavant. Et au moment de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine familiale, le partage de la nourriture qui rappelait tellement celle qui la préparait avec soin et affection, ont fait se rappeler au père et à son fils le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée. Et ils parlèrent très tard ce soir-là de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. De retour au pays, cet étudiant m’a confié que ce repas lui avait donné de comprendre l’eucharistie comme jamais auparavant.

En écoutant son récit, je croyais réentendre l’histoire des disciples d’Emmaüs qui reconnurent le ressuscité à la fraction du pain. Et pourtant, cette belle histoire que je viens de vous raconter est bien loin de nous révéler toute la profondeur de l’eucharistie. Mais il y a là une piste très belle et très pertinente, je crois.

Dans l’eucharistie nous retrouvons bien sûr la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, mais là s’arrête toute comparaison, car ce n’est pas un absent qui nous rassemble, mais une présence bien vivante. Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses mains ce qu’il y a de plus précieux dans la création, et en ce sens, Jésus n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Car il se fait voir dans le pain et le vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée et qui nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa grande force d’aimer, et qui ainsi nous rétablit dans notre dignité humaine blessée.

Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde. C’est Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’eucharistie, qui affirmait ce qui suit : « Même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, préparer aux quatre coins du monde la grande salle du banquet pascal où tous et toutes sont invités.

Voilà frères et sœurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

Homélie pour la fête de la Sainte Trinité

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 16, 12-15)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,
mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,
il vous conduira dans la vérité tout entière.
En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
mais ce qu’il aura entendu, il le dira ;
et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
Lui me glorifiera,
car il recevra ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître.
Tout ce que possède le Père est à moi ;
voilà pourquoi je vous ai dit :
L’Esprit reçoit ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître. »

COMMENTAIRE

Un jour un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. L’enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour où ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri de surprise en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut chez lui tout affolé, criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion de caché dans la pierre. »

Sans doute nous faut-il un regard d’enfant pour découvrir Dieu au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en invitant les fidèles de dimanche en dimanche à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Parmi tous les dimanches, le dimanche de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre rapport avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu ? »

Discutant cette semaine avec un ami celui-ci m’affirma : « Dieu est un égoïste. Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-il, est un égoïste ! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par cette affirmation que je trouvais trop facile et injuste. Dieu un égoïste ! Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant lorsque l’on croit en Dieu l’on se sent saisi par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend, un amour qui nous invite à vivre notre vie en profondeur. La foi, nous le savons, donne un sens à notre existence, une direction. Avoir la foi en Dieu, c’est pressentir qu’il y a effectivement une réalité cachée en ce monde, qui est le créateur de ce monde, qui l’anime et lui donne vie.

La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu, pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » Et quand on contemple la vie de Jésus, lui qui a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare ; lui qui a pleuré devant Jérusalem dont il voit venir la destruction ; lui qui a pleuré au jardin de l’agonie en offrant librement sa vie pour nous sauver ; lui qui demanda à Pierre à trois reprises après la résurrection « Pierre, m’aimes-tu ? » Quand nous contemplons tous ces évènements de la vie de Jésus et son amour pour nous, comment peut-on dire que Dieu est égoïste. Dieu est amour et la plus grande preuve de son amour, nous dit saint Jean, est qu’il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils bien-aimé, son unique.

D’ailleurs, notre foi s’appuie sur celle des Apôtres qui affirment : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de Vie… nous vous l’annonçons ! » (1 Jn 1)

Et c’est là que nous commençons à mieux comprendre ce Dieu qui dès l’Ancien Testament nous dit par la bouche du prophète Isaïe : « Dès le sein de ta mère je t’ai appelé par ton nom, je t’ai choisi. » Dieu est créateur, il est source de toute vie et il nous appelle à l’existence, à la vie sans fin auprès de lui. Son amour n’est pas égoïste. Au contraire, il est don de soi, il est généreux, il pardonne, il accueille, il console, il donne la vie. Et l’expérience que nous faisons de l’amour dans nos relations humaines n’est qu’un pâle reflet de l’amour que Dieu a pour nous.

Et la mission du fils de Dieu est de nous consacrer dans cet amour, de nous aider à y grandir en nous donnant son Esprit.

Et c’est là que nous entrons dans ce mystère de la Trinité, d’un seul Dieu en trois personnes. Si Dieu est amour c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu, ils sont trois et ne font qu’un. C’est le mystère de la Trinité. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie ; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe et qui a pour mission de nous le faire connaître ; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père,

Bien sûr, un mystère demeure un mystère et on ne peut l’approcher que par des images. Les Pères de l’Église employaient cette analogie pour parler de la Trinité : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ». (Saint Grégoire de Nazianze)

Parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte. Nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi : nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit.

Homélie pour la fête de la Pentecôte

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 14,15-16.23b-26.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.
Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.
Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé.
Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ;
mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »

COMMENTAIRE

Que serait la fête de Pâques sans la Pentecôte, sans le don de l’Esprit Saint ? Ce serait comme si les Apôtres, après la résurrection, étaient allés reconduire leur ami Jésus sur les berges de l’éternité, ce dernier les laissant seuls après quelques mots d’encouragement. Nous serions laissés à nous-mêmes. Mais il y a eu la Pentecôte, un événement capital dans l’histoire du salut et qui est inséparable de la fête de Pâques.

Avec la Pentecôte nous terminons la période liturgique que nous appelons le temps pascal. Cinquante jours pour accueillir la bonne nouvelle de Pâques. Cinquante jours pour tâcher de relire en Église, le chemin parcouru dans nos vies par cette lumière de feu jaillit du matin de la résurrection.

Au terme de ce temps pascal, l’Évangile ravive à notre mémoire la promesse faite par Jésus de nous donner l’Esprit Saint. Ce dernier est présenté comme un Défenseur, un Avocat, qui nous fera nous souvenir de tout ce que Jésus a enseigné, et qui fera entrer les disciples dans la Vérité, qui est de connaître le Père et son envoyé Jésus Christ. C’est là un aspect fondamental de la Pentecôte qui est de nous introduire dans cette connaissance intérieure du Christ, lui qui est désormais auprès du Père.

Mais il ne faudrait pas croire que ce don de l’Esprit Saint signifie une rupture entre Jésus et ses disciples, comme si ce dernier avait terminé sa tâche et qu’il pouvait tout bonnement rentrer dans l’oubli, car il y a dans ce don de l’Esprit Saint un don de Jésus lui-même, qui le rend encore plus proche de nous. Ne dit-il pas dans l’Évangile de ce jour : « Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui ». C’est cette promesse de Jésus à ses disciples que vient accomplir la Pentecôte.

Quand Jésus parle du don de l’Esprit Saint, il le fait toujours en lien avec la vie intérieure des disciples. Il évoque une forme de connaissance nouvelle et plus profonde de qui est Dieu. L’Esprit de Vérité, dont parle Jésus, l’Esprit qui enseigne, et qui fait se souvenir le disciple des enseignements du Maître, cet Esprit poursuit en nous l’action du Christ enseignant, ou plus exactement, il permet au Christ ressuscité de poursuivre son enseignement en nous.

Avec la Pentecôte, le disciple devient une terre d’accueil à l’action et à la présence du Christ comme jamais auparavant, même plus que pour les Apôtres avant la résurrection. Il y a là une nouveauté sans précédent dans l’histoire spirituelle de l’humanité. De ce lieu historique et temporel où Dieu s’est révélé en Jésus-Christ il y a deux mille ans, jaillit une grâce surabondante pour les hommes et les femmes de tous les temps, de toutes races, langues, peuples et nations : le don de l’Esprit Saint qui étend au monde entier la mission de Jésus Christ !

Par ailleurs, le don de l’Esprit Saint ne pouvait être donné qu’après le départ de Jésus, une fois que son humanité serait allée au bout d’elle-même, entièrement offerte au Père, et entièrement reçu de Lui. C’est ce que vient attester la Résurrection de Jésus. Il est accueilli par le Père dans son offrande et c’est à partir de là que le Christ peut désormais habiter le cœur de ses disciples. Car sa mission ne s’achève pas avec son Ascension. Au contraire, le Christ désormais n’est plus confiné à un territoire géographique, à une époque, ou même aux limites d’un corps humain. Il peut désormais se donner à tous par le don de son Esprit, l’Esprit d’amour et de Vérité, qui nous rend capables d’aimer Dieu comme Jésus et avec lui.

Maintenant, comment cela peut-il se traduire concrètement pour notre communauté chrétienne ? Comment va-t-il se manifester pour nous ce souffle de la Pentecôte ? J’entendais ces jours-ci une personne affirmer que l’évangélisation était le but premier de l’Église. Comme le disait Jean-Paul II dans une encyclique : « Celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer »[1]. Et il est vrai que le Christ envoi ses disciples annoncer la bonne nouvelle aux quatre coins du monde : « Allez de toutes les nations et faites des disciples ».

L’évangélisation est une composante fondamentale de l’Église, c’est bien connu. C’est pourquoi notre communauté chrétienne doit prendre le temps de réfléchir et de prier afin de discerner les exigences de l’évangélisation et les moyens de le faire pour notre temps et notre milieu.

Cela sans oublier qu’il y a une dimension de la vie de l’Église qui est encore plus fondamentale et qui précède l’évangélisation. La responsabilité première de l’Église, c’est-à-dire celle de tous les baptisés, c’est avant tout de vivre de l’évangile. Car on ne peut annoncer l’évangile qu’en étant soi-même bonne nouvelle, c’est-à-dire en devenant des hommes et des femmes marquées par leur foi en Jésus Christ, transformés par l’Esprit Saint, pétris par le feu de son amour. C’est là une interpellation que notre communauté chrétienne de Saint-Dominique doit aussi entendre en cette fête de la Pentecôte.

Si nous prenons au sérieux nos vies de baptisés, si nous en faisons le cœur de nos existences et de nos engagements, l’Esprit ne pourra que nous entraîner vers d’autres rivages porteurs ensemble de la bonne nouvelle du Christ. Voilà le défi exaltant qui nous est proposé en cette fête de la Pentecôte. C’est Teilhard de Chardin, jésuite, qui écrivait : « Je crois que l’Église est encore un enfant. Le Christ dont elle vit est démesurément plus grand qu’elle ne l’imagine. »

Frères et sœurs, nous ne sommes qu’au tout début des temps de l’Église, et tout comme pour les apôtres, il nous faut sans cesse accueillir sur nous le souffle du Ressuscité, qui nous rend capables de le reconnaître comme Seigneur et Fils de Dieu, qui met dans notre bouche la parole de vérité et de réconciliation, et qui nous rend capables de professer notre foi.

C’est l’Esprit Saint qui met en nous des langues de feu capables d’annoncer avec force et courage la Bonne Nouvelle de Jésus, et surtout qui nous rend capables d’en vivre en Église et dans notre monde. Voilà l’extraordinaire mystère que nous célébrons en cette fête de la Pentecôte.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

[1] Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001.

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Illustration : Françoise Burtz, Ascension Pentecôte.

Ascension du Seigneur

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Comme j’ai trouvé touchante cette remarque que m’a faite une amie un jour, me disant que depuis qu’elle était petite, elle avait toujours trouvé que la fête de l’Ascension était une fête triste! « Mais pourquoi? », lui ai-je demandé? « Parce que Jésus est parti », m’a-t-elle répondu. Jésus est parti! Elle avait oublié, comme il nous arrive tous de le faire, que Jésus avait dit à ses disciples : « Et moi je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ».

Il n’en reste pas moins que la fête de l’Ascension a quelque chose d’énigmatique, son sens nous échappe parfois, un peu comme Jésus qui se dérobe aux yeux de ses disciples. Cette fête est parfois vécue comme le parent pauvre du cycle pascal, alors qu’elle est sans doute la fête qui exprime le mieux le sens de notre destinée humaine, de la portée incroyable de la victoire du Christ pour nous. Car l’Ascension, avec le don de l’Esprit Saint, c’est l’achèvement du mystère de l’Incarnation.

D’ailleurs, Jésus a laissé des indices pour nous aider à comprendre l’extraordinaire mystère qui se joue sous nos yeux avec son Ascension. Rappelez-vous le matin de Pâques, Jésus ressuscité avait dit à Marie-Madeleine :

« Je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Déjà, Jésus avait dit à ses Apôtres : « Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi. » (Jn 14, 2-3). Ce départ est donc d’une importance capitale dans la mission de Jésus. Il doit retourner vers le Père, afin d’accomplir l’inimaginable, le jamais vu auparavant : « Personne, dit Jésus, n’est jamais monté aux cieux sinon le Fils de l’Homme qui est descendu des cieux » (Jn 3, 13 ; cf. Ep 4, 8-10). Et devant les yeux de ses disciples Jésus est « emporté au ciel ».

Tout cela, j’en conviens, n’est pas simple à comprendre. C’est pourquoi, pour entrebâiller la porte de ce mystère, il nous faut retourner loin loin dans le temps, en reprenant cette histoire première que nous raconte la Bible au sujet de nos origines et qui nous aide à comprendre pourquoi Dieu nous a envoyé son Fils. Il s’agit bien sûr d’un langage imagé, mais qui raconte une histoire vraie.

Il y avait une fois un jardin extraordinaire où vivaient nos premiers parents. Ils s’appelaient Adam et Ève. Ils vivaient dans une parfaite harmonie, ne formant qu’un seul coeur avec Dieu. Mais un jour, ils lui désobéir, ils voulurent devenir leur propre maître, faire à leur tête. Dieu les avait bien mis en garde de ne pas manger d’un fruit qui était défendu. « Faites attention, leur avait-il dit, vous allez vous faire du mal si vous désobéissez, et il ne vous sera plus possible de vivre ici dans ce jardin avec moi si vous mangez de ce fruit ». Mais Adam et Ève n’ont pas écouté. Ils se sont égarés comme lorsqu’on se perd en forêt, aveuglés par leur curiosité, et ils durent quitter ce jardin merveilleux où ils habitaient. La vie est alors devenue très difficile pour eux, et tous leurs descendants. Ils sont devenus mortels et le mal est entré dans le monde avec son cortège de guerres, de haine, de souffrances et de malheurs.

Dieu ne pouvait forcer ses enfants à l’aimer ou à lui obéir, mais il ne pouvait supporter non plus ce malheur dans lequel ils s’étaient eux-mêmes enfermés. C’est pourquoi Dieu dans sa bonté est venu à notre secours, afin de nous apprendre la vraie liberté, qui est d’aimer comme Dieu nous aime. Mais l’apprentissage de l’amour est quelque chose qui prend beaucoup de temps, un peu comme lorsque l’on commence à aller à l’école et où il nous faut apprendre à lire, à écrire et à compter. Dieu, comme un bon professeur, s’est choisi un peuple, qui deviendrait son messager. Il lui a enseigné comment il fallait vivre en lui envoyant des prophètes. Et il lui fit cette promesse incroyable : un jour il viendrait sauver tous les humains et leur ouvrir le chemin vers ce paradis perdu.

Cette promesse extraordinaire a commencé à se réaliser quand un ange fut envoyé à la jeune Marie de Nazareth, lui demandant si elle acceptait d’accueillir un enfant qui sauverait le monde. Marie a dit oui et Jésus est né. Le Fils de Dieu est venu vivre parmi nous afin de nous montrer comment vivre en enfant de Dieu, et en nous offrant de vivre de sa vie à lui. Ce qu’il nous propose c’est de le prendre comme notre meilleur ami, et de nous laisser guider par lui.

Il fait tout cela afin que nous puissions vivre pour toujours avec lui et avec tous ceux et celles que nous aimons. Dieu vient nous proposer la vie éternelle, c’est-à-dire de vivre ensemble pour toujours dans le jardin de son amour. Mais il fallait que l’un d’entre nous nous ouvre le chemin qui mène vers ce jardin. C’est ce que Jésus est venu accomplir en donnant sa vie pour nous. Cet acte d’amour est tellement grand, qu’il est plus fort que la haine, il est plus fort que la mort, et c’est pourquoi au matin de Pâques, la mort n’a pu retenir Jésus dans ses chaînes. Jésus ressuscite avec son corps. Mais ce corps est un corps transformé. Il est glorifié parce qu’il appartient désormais au monde de Dieu.

Et c’est avec ce corps que Jésus va monter au ciel vers son Père, où il va s’asseoir à la droite du Père, et où il va régner avec Lui, avec un corps comme le nôtre. C’est cela le mystère de l’Ascension, et ce mystère est très grand, car il nous dévoile cette vie qui nous attend nous aussi.

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur la terre, un jour nous passerons du ventre de la terre, à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener à Dieu.

L’Ascension nous renvoie au mystère que nous affirmons dans notre Credo quand nous disons : « Je crois à la résurrection de la chair ». Car c’est avec ce corps, avec cette humanité qu’il a reçue de sa mère, que Jésus retourne là d’où il était venu et inaugure ainsi la destinée de tous les humains, qui est de ressusciter un jour avec un corps glorifié, réalisant ainsi cette folle espérance du vieux Job qui disait dans son malheur : « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

« De l’éternité tout entière, il ne s’éloignera pas. Il a créé l’univers non pas pour l’anéantir, mais pour qu’il soit… Dieu a créé l’univers une fois pour toutes et pour toujours. Il a créé la matière pour toujours. Cela, nous seuls chrétiens, nous osons l’affirmer; nous savons, de foi divine, que les corps ressusciteront, qu’éternellement les hommes seront des hommes et non pas des anges; nous savons, de foi divine, qu’éternellement Jésus sera le Verbe fait chair. Si la matière n’avait pas été voulue par Dieu, si cette terre, parmi les milliards d’étoiles, n’avait pas été fondée, si l’homme n’avait pas été créé – il faudrait même dire : si l’homme n’avait pas péché, s’il n’avait pas appelé, par la profondeur de sa catastrophe, une si prodigieuse rédemption – il n’y aurait jamais eu l’Incarnation, l’Esprit de Dieu jamais n’aurait couvert la Vierge de son ombre (Lc 1, 32), jamais le Verbe ne se serait fait chair, jamais nous n’aurions su quel poids de spiritualité, quel poids de transparence, quel poids de transfiguration et de gloire, une nature humaine corporelle était capable de soutenir, sans céder, sans s’évanouir, sans se volatiliser. »[1]

Par son Ascension, Jésus se fait encore plus proche de nous. Non seulement introduit-il notre corps auprès de Dieu, mais il nous envoie son Esprit afin de nous entraîner à sa suite, afin que nous vivions éternellement avec lui. Voilà, frères et sœurs, la Bonne Nouvelle que l’Église proclame en ce dimanche de l’Ascension. Amen.

Yves Bériault, o.p.


[1]      Ch. Journet. Entretiens sur Dieu le Père. Parole et Silence. 1998.

 

Appelés à la sainteté

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Le pape François dans son exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, qui est un appel à la sainteté au cœur de notre monde, propose des pistes toutes simples et remplies de sagesse afin de réaliser ce projet de Dieu sur nos vies. En voici quelques-unes.

Ainsi, dit-il, nous sommes tous appelés à être des saints et des saintes en vivant avec amour, et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve. Es-tu une consacrée ou un consacré, dit le pape François ? Sois saint en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église. Es-tu un travailleur ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence, ton travail au service de tes frères et de tes sœurs. Es-tu père, mère, grand-père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus. As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels.

Cette mission, dit le pape François, trouve son sens plénier dans le Christ et ne se comprend qu’à partir de lui. Au fond, la sainteté, c’est vivre les mystères de nos vies en union avec le Christ. À chacun et chacune, dit le pape, de trouver la voie qui lui correspond, sa manière propre de suivre le Christ. Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit-il. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui.

Ainsi, dit le pape François, nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever, parce que le Christ nous aura fait porter un fruit qui demeure, celui de l’amour, cette semence du Royaume qui seule est capable de sauver le monde.

fr. Yves Bériault, o.p.

 

« Changer le monde, un coeur à la fois. »

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Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (C)

 

De l’Apocalypse de saint Jean (Ap 21, 1-5a)

Moi, Jean,
j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle,
car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés
et, de mer, il n’y en a plus.
Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle,
je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu,
prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari.
Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône.
Elle disait :
« Voici la demeure de Dieu avec les hommes ;
il demeurera avec eux,
et ils seront ses peuples,
et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu.
Il essuiera toute larme de leurs yeux,
et la mort ne sera plus,
et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur :
ce qui était en premier s’en est allé. »
Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara :
« Voici que je fais toutes choses nouvelles. »

COMMENTAIRE

Un prophète vient de mourir. Il s’appelait Jean Vanier. Ses funérailles ont eu lieu jeudi dernier à Trosly-Breuil, en France, et si je vous parle de cet homme aujourd’hui, un homme que j’ai eu le bonheur de connaître, c’est qu’habite en moi cette conviction que le témoignage de sa vie nous permet de mieux comprendre ce que la Parole de Dieu nous dit en ce dimanche de Pâques : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. » (Ap 21, 1-5a)

La plupart d’entre nous, nous sommes de la génération où les noms de Mère Teresa et de Jean Vanier servaient souvent de points de repère quand on voulait parler des saints d’aujourd’hui, des modèles de chrétiennes et de chrétiens à l’œuvre dans le monde. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas Jean Vanier, il est le fondateur, ou comme il aimait bien le dire lui-même, le premier arrivé de l’Arche en 1964, fondation devenue internationale et mieux connue sous le nom de l’Arche de Jean Vanier.

L’Arche, c’est aujourd’hui un regroupement de 152 communautés de vie, dans 37 pays du monde, où des hommes et des femmes mènent ensemble une vie d’entraide et de charité avec des personnes fragiles, des personnes déficientes intellectuellement, souvent atteintes de handicaps multiples. L’Arche a aussi donné naissance au mouvement Foi et Lumière dans 83 pays, regroupant 1500 communautés « formées de personnes ayant un handicap mental, de leurs familles et d’amis, spécialement des jeunes, qui se retrouvent régulièrement dans un esprit chrétien pour partager leur amitié, prier ensemble, fêter et célébrer la vie. » L’intuition fondamentale qui animait Jean Vanier était qu’il était possible de changer le monde, mais un cœur à la fois, en commençant par les plus petits et les plus blessés de la vie.

À première vue, le départ de Jean Vanier laisse un grand vide dans le cœur aimant de l’Église; sa présence fraternelle va manquer cruellement à ceux et celles qui le côtoyaient, qui avaient le bonheur d’être les témoins et les complices de ses combats, de ses engagements, de son amour indéfectible pour les marginaux, les rejetés. Mais à travers la vie de cet homme, comme celle de tous les témoins de l’Évangile à travers le monde, se vérifie cette parole du Christ ressuscité, au livre de l’Apocalypse, qui proclame ce matin : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. Je crée un monde nouveau. »

J’ai suivi en direct les funérailles de Jean Vanier sur internet. Une liturgie profonde et festive évoquant pour moi ce monde nouveau dont il est question au Livre de l’Apocalypse. Je revois ce cercueil en bois tout simple couvert de lampions, signes de cette lumière qui habitait le cœur de Jean et qui habite aussi le nôtre. Je revois ces mains levées par l’assemblée au-dessus du cercueil de Jean en signe de bénédiction, reprenant ce geste que Jean posait si souvent sur les siens. On l’a ensuite confié à Dieu, tout comme lui confiait tous ceux et celles qui l’approchaient, soucieux de chacun et chacune, attentif, ne manquant jamais de demander dès le premier contact avec une personne : « Comment vas-tu ? ».

Dans cette liturgie toute simple et belle, on a aussi fait voler des oiseaux de papiers au-dessus de sa dépouille, lui qui non seulement s’émerveillait de la nature qui l’entourait, mais qui s’émerveillait toujours des trésors cachés dans les cœurs des plus petits. On lui a aussi symboliquement lavé les pieds dans son cercueil, geste de Jésus que Jean pratiquait régulièrement auprès des résidents de l’Arche, leur rappelant ainsi l’importance de se donner les uns aux autres. Tout cela était très beau et très signifiant et je ne pouvais m’empêcher de penser au texte de l’Apocalypse que nous venons d’entendre : « Voici que je fais toutes choses nouvelles! »

C’est qu’avec les gestes, les symboles et les mots de gratitude dont on entourait la dépouille de Jean Vanier, il était évident que l’on était en train de célébrer un Vivant, de célébrer, et l’expression est forte je le sais, de célébrer comme un autre Christ en écoutant le témoignage de ses amis. Nous étions les témoins d’une liturgie évoquant plutôt une ascension qu’une mise au tombeau , et la vie de Jean, mise en acte à travers cette liturgie, venait nous rappeler combien le souffle de l’Esprit marque nos vies de l’empreinte même du Christ, faisant de chacun et chacune de nous un autre Christ pour notre monde, habité par sa passion à lui, habité par son amour. N’est-ce pas cela se laisser configurer avec le Christ, comme en parle l’apôtre Paul, où ceux et celles qui marchent avec lui, mettant leurs pas dans les siens, apprennent à aimer et à pardonner comme lui, à guérir avec lui. C’est à tout cela que Jean Vanier, un laïc et un ami de Jésus, a voulu consacrer sa vie.

« Je fais toutes choses nouvelles », dit le Seigneur. L’Église du Christ annonce ce message depuis deux mille ans maintenant et parfois, quand on voit ses pauvretés et que l’on touche à ses blessures, certains se demandent où il est ce monde nouveau? Je crois qu’il ne faut pas chercher ailleurs que dans le cœur des témoins de l’Évangile, chez les amis de Jésus, chez les grands comme les petits, les célèbres comme les anonymes. C’est là qu’elle se vit la Pâques du Christ!

Nous ne réalisons pas toujours à quel point les rêves et la force d’aimer qui nous habitent viennent de plus grand que nous, d’un Dieu qui nous aime à l’infini et qui nous entraîne bien au-delà de ce que nous nous croyons capables d’accomplir en nos vies. C’est pourquoi nous avons besoin de ces témoins, de ces saintes personnes qui nous donnent de voir à travers leurs vies des marqueurs nous indiquant le chemin de l’Évangile ; nous avons besoin de ces témoins porteurs d’un amour pour le monde qui devient contagieux, et que les yeux de la foi savent reconnaître comme venant de Dieu, puisqu’ils sont porteurs de ce monde nouveau que nous a promis le Christ. À sa manière, c’est un tel témoignage de foi que nous lègue notre frère Jean avec son Arche, cette Arche qui est devenue un signe prophétique pour tous les miséreux de la terre.

Sœurs bien-aimées et frères bien-aimés, le rôle des Mère Teresa et des Jean Vanier dans la vie de l’Église, sera toujours de nous donner à la fois le goût de Dieu et le goût du prochain, et il nous faut rendre grâce pour de tels témoins de l’Évangile, mais tout en évitant de confondre le messager avec le message. Malgré l’affection que nous leur portons, le témoignage de leur vie sera toujours là pour nous rappeler combien il est bon d’aimer et combien nous sommes capables de Dieu nous aussi ; ce Dieu-avec-nous qui nous entraîne vers un ailleurs, là où il n’y aura plus ni larmes, ni deuil, ni cri, ni douleur, car en Jésus Christ Dieu vient faire toutes choses nouvelles en commençant par chacune de nos vies.

Fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (C)

aimez-vous-comme

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 13,31-33a.34-35.
Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui.
Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt.
Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux Juifs : “Là où je vais, vous ne pouvez pas aller”, je vous le dis maintenant à vous aussi. »
Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.
À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »

COMMENTAIRE

« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. » Mais quelle est cette nouveauté que Jésus annonce à ses disciples ? Car de prime abord, il n’y a rien de nouveau ici qui n’était déjà connu au temps de Jésus. Et pourtant Jésus annonce quelque chose d’inédit, du jamais vu.

Cette nouveauté vient de ce que Jésus ajoute au précepte de l’Ancien Testament : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » C’est ce mot comme qui fait toute la nouveauté et qui met en évidence une des lignes de force fondamentales du christianisme, soit la centralité de la personne de Jésus en regard de la Loi. Son agir devient la norme de nos actions, de nos pensées, et de nos paroles. Et ceci, non pas par simple imitation d’un homme idéalisé ou d’un maître à penser. Mais parce qu’en Jésus, c’est Dieu qui se fait connaître de nous et qui vient marcher avec nous, qui nous apprend à devenir pleinement humains.

Un de mes professeurs dominicains disait un jour : « l’Homme ne pâtit pas pour Dieu, il n’a pas à se sacrifier pour Lui, au contraire, c’est Dieu qui se sacrifie pour l’Homme, l’Homme qui est la passion de Dieu. » Et ce don que Dieu fait de lui-même en son Fils, à ce pouvoir de transformer nos vies ainsi que notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. L’expérience de foi à laquelle nous invite Jésus nous donne de redécouvrir non seulement le sens de nos existences, mais nous donne aussi de nous savoir aimés et voulus ici-bas.

Par ailleurs, l’expérience que nous faisons de la miséricorde du Christ à notre égard, lui qui nous accueille tels que nous sommes, sans jamais condamner, allant jusqu’à donner sa vie pour nous, cette miséricorde convertit aussi notre résistance à la misère humaine autour de nous et nous entraîne à aimer comme Lui. Touchés en plein cœur par son amour, cet amour nous ouvre au prochain et c’est ainsi que pour nous chrétiens et chrétiennes, il devient impossible de dissocier notre foi au Christ du service des autres et du don de nous-mêmes.

« Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, dit Jésus, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

Il faut se rappeler que Jésus donne cet enseignement à ses disciples alors qu’il vient tout juste de leur laver les pieds, la veille de sa passion, alors qu’il leur dit : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

C’est saint Thomas d’Aquin qui disait de la grâce, en particulier celle que Dieu nous donne à travers les sacrements, qu’elle était une grâce fraternelle. Un surcroît de vie en nous qui est fait non seulement pour aimer Dieu, mais pour aimer le prochain ! C’est pourquoi l’histoire de l’Église porte cette marque indélébile de millions et de millions de témoins, célèbres ou anonymes, qui jusqu’à ce jour ont été portés par cet élan de charité qui a sa source dans le Christ ressuscité.

Comme le disait la jeune juive Etty Hillesum, assassinée à Auschwitz : « Nous sommes appelés à aider Dieu à naître dans les cœurs martyrisés des autres[1] », nous faisant proches de ceux qui souffrent ou qui se sentent abandonnés. Quelle mission, et quelle responsabilité que la nôtre !

Parfois la tâche peut paraître surhumaine, nos efforts dérisoires, en comparaison des besoins criants de tant d’enfants, de femmes et d’hommes sur cette terre. Mais nous sommes appelés à vivre de l’espérance même du Christ, qui lui le premier a espéré en nous, en nous engageant résolument dans le combat de Dieu, même quand l’issue semble désespérée, vouée à l’échec même. N’est-ce pas là tout le sens de la croix de Jésus, lui le grand vainqueur de la mort.

fr. Yves Bériault, o.p.

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