Homélie pour le 29e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,15-21.

Alors les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler.
Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode : « Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens.
Alors, donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? »
Connaissant leur perversité, Jésus dit : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ?
Montrez-moi la monnaie de l’impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d’un denier.
Il leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? »
Ils répondirent : « De César. » Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

COMMENTAIRE

Comme nous le raconte cette page d’évangile, les adversaires de Jésus espèrent le prendre au piège en lui demandant s’il faut payer des impôts à César. L’Empire romain faisait peser sa domination sur Israël et les publicains, collecteurs d’impôts au nom de l’envahisseur, étaient souvent pris à partie, alors que Jésus semblait être l’ami de tous. Ne disait-on pas de lui qu’il était l’ami des publicains ? Ses adversaires lui tendent donc un piège : s’il se montre trop proche du pouvoir romain, en soutenant qu’il faut payer l’impôt, les foules vont l’abandonner, c’est sûr. Et si, au contraire, il se prononce contre l’impôt à César, il deviendra alors un ennemi de l’état.

C’est pourquoi le retournement de situation est quand même spectaculaire et d’une grande habileté de la part de Jésus. Ce dernier va demander à ses opposants qu’ils lui montrent une pièce de monnaie. Ils en présentent une aussitôt, montrant ainsi leur duplicité puisqu’ils font la démonstration qu’ils vivent quotidiennement à même cet argent à l’effigie de l’empereur romain. C’est alors que Jésus leur assène cette formule qui a traversé les âges : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Autrement dit : vous acceptez de vivre selon les lois et les règles de l’Empire romain ? Alors, rendez-lui ce qui lui appartient, sans toutefois oublier Dieu.

À première vue, la compréhension de cette sentence nous paraît assez simple. Il nous faudrait vivre tout d’abord comme de bons citoyens dans l’État qui est le nôtre. Voter aux élections, payer nos taxes et nos impôts, respecter les lois et ceux qui nous gouvernent, etc. Est-ce que cela vaut pour tous les pays, tous les systèmes politiques, tous les politiciens ? La brièveté de la réponse de Jésus ne prétend pas répondre à toutes ces questions, mais une chose est certaine, elle ne saurait nous déresponsabiliser, ni nous désengager face aux défis auxquels doivent faire face les différents pays, car nous sommes tous les habitants de cette maison commune qu’est notre terre, nous en avons la responsabilité.

Maintenant, Jésus nous invite aussi à rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Alors, que nous faut-il rendre à Dieu au juste ? Nous le savons, la foi en Dieu est variable selon les personnes et selon les saisons de nos vies. D’ailleurs, saint Paul parle de la foi comme d’une croissance, où nous sommes appelés à devenir progressivement des adultes dans la foi.

C’est bien connu, certaines personnes ne vont vers Dieu que lorsqu’elles sont atteintes par une épreuve, tout comme l’on va chez le médecin lorsque l’on est malade. À moins, bien sûr que ce médecin ne soit aussi un ami très cher. Alors il sera de toutes les fêtes de notre famille et de nos vies, et non seulement appelé en cas de besoin.

Remettre à Dieu ce qui appartient à Dieu implique cette même logique de l’ami très cher. Dieu n’est ni une roue de secours ni un bouche-trou. Il est l’ami le plus précieux que nous ayons. Il veut être de toutes nos fêtes, il est soucieux de tous nos malheurs. Qu’il s’agisse de naissances, mariages, épreuves, maladies, nouvel emploi, voyages, bonnes ou mauvaises nouvelles de toutes sortes, joie de vivre et d’aimer… Il devrait toujours être le premier informé. Comment en serait-il autrement avec l’être qui nous est le plus cher. Il est l’ami, l’époux, l’amoureux fou, celui-là même qui donne la vie, celui-là même qui donne sa vie, et qui nous appelle à vivre éternellement avec lui. Mais jamais il ne s’impose.

Remettre à Dieu ce qui appartient à Dieu, c’est lui remettre toutes nos joies, toutes nos peines, tous nos projets, tous ceux et celles que nous portons dans nos cœurs, même ceux qui nous veulent du mal. C’est faire de Dieu notre tout, le fondement même de notre existence et de notre bonheur, c’est le reconnaître comme le créateur de toutes choses, à qui nous nous devons de rendre honneur, gloire et louange!

Maintenant, à l’occasion de ce dimanche des missions, il y a une réflexion du frère Christian de Chergé, moine de Tibhirine, qu’il vaut la peine d’entendre en lien avec l’évangile de ce jour. Ce dernier disait qu’il nous fallait non seulement rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, mais qu’il fallait aussi rendre César à Dieu ! En somme, on ne peut envisager le royaume de Dieu et celui de César comme deux chemins parallèles qui ne se rencontreraient jamais. N’est-ce pas Jésus lors de son procès qui disait à Pilate, le représentant de l’autorité romaine : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il cela ne t’avait été donné d’en haut. » (Jn 19, 11) Tout sur cette terre, qu’il s’agisse de nos institutions humaines, politiques ou sociales, tout est appelé à porter la marque de l’évangile. C’est pourquoi il faut rendre César à Dieu afin qu’aucun peuple, qu’aucune race, qu’aucune religion, qu’aucune nation, ne soit victime de violences, de persécutions ou de discrimination.

Rendre César à Dieu, c’est prendre sur nous le sérieux de l’évangile où Jésus ne fait acception de personne, où tous sont invités au festin des noces, où tous trouvent bon accueil auprès de lui. Comment en serait-il alors autrement pour ses disciples ? Le racisme, la discrimination, l’intolérance, l’injustice, l’oppression, le sexisme, harcèlement sexuel ou autre, ne sauraient donc habiter nos cœurs ni les sociétés où nous vivons. Et si c’était le cas, il faudrait alors vouloir en guérir au plus vite et faire nôtre la mission du Christ, lui le médecin des âmes, qui est venu pour les malades et les pécheurs !

Comme le soulignait le pape Benoît XVI dans son encyclique Dieu est amour : « À l’origine de l’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un évènement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive. 1 » En cette journée mondiale des missions, nous affirmons que c’est la rencontre avec Jésus Christ qui a le pouvoir de changer les cœurs ainsi que notre regard sur le monde, et faire de nous, au cœur même de nos activités quotidiennes les plus banales, des artisans de paix, des passionnés pour la justice, des cœurs épris de compassion pour la misère du monde. Et si nous agissons ainsi, nous aurons alors contribué à rendre César à Dieu.

En terminant, voici comment le pape François termine son message à l’occasion de cette journée mondiale des missions :

« Chers frères et sœurs, soyons missionnaires en nous inspirant de Marie, Mère de l’Évangélisation. Mue par l’Esprit, elle accueillit le Verbe de la vie dans la profondeur de son humble foi. Que la Vierge nous aide à dire notre “oui” dans l’urgence de faire résonner la Bonne Nouvelle de Jésus à notre époque ; qu’elle nous obtienne une nouvelle ardeur de ressuscités pour porter à tous l’Évangile de la vie qui remporte la victoire sur la mort ; qu’elle intercède pour nous afin que nous puissions acquérir la sainte audace de rechercher de nouvelles routes pour que parvienne à tous le don du salut. 2 »

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.


  1.  Benoît XVI. Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 1 : AAS 98 (2006), 217.
  2.  Message du pape François pour la Journée Mondiale des Missions 2017.

Homélie pour le 28e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,1-14.
En ce temps-là, Jésus se mit de nouveau à parler aux grands prêtres et aux anciens du peuple, et il leur dit en paraboles :
« Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils.
Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir.
Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : “Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce.”
Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ;
les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.
Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville.
Alors il dit à ses serviteurs : “Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes.
Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.”
Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.
Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce.
Il lui dit : “Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?” L’autre garda le silence.
Alors le roi dit aux serviteurs : “Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.”
Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »

COMMENTAIRE

Nous connaissons tous l’histoire d’Alice au pays des merveilles, alors qu’il lui est donné de passer de l’autre côté d’un miroir où l’attend un monde féérique. Ce conte, à sa manière, est évocateur de l’une des grandes interrogations de la foi chrétienne au sujet de l’au-delà et de la réalité qui nous y attend. C’est saint Paul qui le premier aborde cette anticipation d’un monde futur lorsqu’il écrit : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. » (1 Cor 13, 12)

Le Christ, par sa résurrection, a jeté les fondements de ce passage qui nous attend tous et toutes, et les textes de la Parole de Dieu de ce dimanche nous convoquent comme par anticipation à contempler cette réalité future qui nous est promise. C’est pourquoi depuis l’avènement de Jésus Christ, nous ne pouvons plus lire l’Ancien Testament de la même manière, car nous le lisons désormais à la lumière de sa résurrection et de la promesse qu’il nous fait de nous entraîner à sa suite.

C’est ainsi que notre première lecture au livre d’isaïe, un texte fréquemment entendu lors des funérailles chrétiennes, est porteur pour nous d’une espérance inouïe alors qu’il affirme que le Seigneur « fera disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. Qu’il fera disparaître la mort pour toujours. » À travers ces paroles d’Isaïe comment ne pas entendre la voix de Jésus nous redire que nous sommes faits pour la vie éternelle, que ceux et celles que nous avons aimés et perdus, nous les reverront un jour, et que nous serons rendus à ceux et celles que nous avons aimés. Et c’est avec un cœur plein d’espérance que nous entendons, comme en écho à Isaïe, le psalmiste chanter :

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.

Ces textes que nous avons proclamés nous préparent à l’écoute de l’évangile où Jésus compare le Royaume des cieux, non seulement en évoquant un festin comme le fait Isaïe, mais où ce festin est donné à l’occasion des noces du fils d’un roi. Bien sûr, l’évocation est claire pour nous. Ce roi c’est Dieu le Père et, le fils, c’est Jésus Christ. Ces noces ce sont les épousailles de Dieu avec l’humanité, et c’est pourquoi l’Église est présentée dans le Nouveau Testament comme l’épouse, alors qu’elle a pour mission de rassembler tous les enfants de Dieu.

Mais l’évangile d’aujourd’hui s’avère particulièrement difficile à cause de la finale de cette parabole qui se termine par cette sentence sévère à l’endroit de l’un des invités qui ne porte pas le vêtement de noce : « Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Paroles terribles qui semblent contredire l’incroyable miséricorde qui se déploie dans les enseignements et les actions de Jésus. Comment concilier cela ?

Certains d’entre nous diraient que c’est bien là le Dieu qu’on leur a présenté dans leur jeunesse. Un Dieu-juge, intransigeant et impitoyable, régissant la vie de ses enfants avec beaucoup de sévérité. Notre Église du Québec a longtemps fréquenté ce Dieu. C’était une Église toute-puissante et omniprésente, où les bergers du troupeau se transformaient trop souvent en préfets de discipline. C’était dans l’air du temps et notre société était marquée par cet esprit janséniste où l’on voyait le péché partout, et où la joie de croire était trop souvent absente. Et pourtant, l’on ne peut faire de compromissions avec la Parole de Dieu, choisir uniquement les passages qui nous conviennent, et passer sous silence cette scène où le roi chasse l’invité qui ne porte pas l’habit de noce.

Il faut tout d’abord se rappeler que les passages les plus difficiles de l’évangile ne sont jamais une condamnation des personnes ni un jugement irrévocable. Il s’agit avant tout d’un appel à la conversion, et si Jésus nous parle parfois avec des images fortes et provocantes, c’est que son propos se veut avant tout pédagogique, et n’est jamais dépourvu d’amour pour nous. Une parabole ne peut tout dire, mais ce qu’il nous faut surtout retenir aujourd’hui, c’est que l’invitation du roi est pour tous. Ce n’est pas une fête pour quelques initiés, mais une fête où les bons et les méchants ont tous une place de choix, et où la seule exigence est de revêtir l’habit de noce.

De quoi s’agit-il au juste? L’exemple le plus touchant dans la Bible est sans doute la parabole de l’enfant prodigue où le Père revêt son fils repenti du vêtement de fête, cette tunique signifiant que le fils est à nouveau choisi par son père. Il retrouve sa dignité de fils et il est admis à la salle du festin. L’Apôtre Paul va utiliser le symbole du vêtement lorsqu’il dira aux Galates : « Vous avez revêtu le Christ ». Ce sont ces mêmes paroles qui sont dites lors d’un baptême, alors que le nouveau baptisé est revêtu d’un vêtement blanc, et que le prêtre lui déclare : « Tu as maintenant revêtu le Christ. »

La parabole aujourd’hui évoque cette réalité. Revêtir le Christ, c’est se laisser habiter par sa puissance de résurrection, par l’amour et la miséricorde dont il a toujours témoigné. C’est vivre de son Esprit. C’est ce vêtement qu’il faut porter quand on entre dans la salle du banquet. Car comment participer à cette fête de l’amour si nous refusons d’en vivre; si nous méprisons ceux et celles que Dieu nous donne comme frères et sœurs.

Tout en nous dévoilant la grande libéralité de l’amour de Dieu à notre endroit, cette parabole de Jésus nous met en garde contre le danger toujours réel de nous exclure nous-mêmes de la fête en refusant de prendre sur nous le sérieux de l’évangile. Car la fête est déjà commencée et une seule condition est exigée pour y prendre part : se revêtir le cœur d’amour, et ne compter que sur Dieu et sa miséricorde pour y parvenir.

Frères et sœurs, aujourd’hui encore, le Seigneur dresse la table du festin pour nous et nous invite dans les verts pâturages de son eucharistie, afin que grâce et bonheur nous accompagnent tous les jours de notre vie. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 27e Dimanche T. O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 21,33-43.
En ce temps-là,  Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage.
Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne.
Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième.
De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais on les traita de la même façon.
Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : “Ils respecteront mon fils.”
Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : “Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !”
Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent.
Eh bien ! quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. »
Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : ‘La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux !’
Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »

COMMENTAIRE

Jésus dans sa parabole nous parle d’un homme. Toujours cet homme qui est à l’œuvre. Un homme qui donne, un homme qui embauche et qui pardonne. Jésus, à travers les paraboles, nous parle de son Père. Il y a deux dimanches, il nous racontait l’histoire d’un maître de domaine qui engageait des ouvriers à toute heure du jour, afin de les envoyer à sa vigne. Dimanche dernier, Jésus nous parlait d’un père demandant à ses deux fils d’aller travailler à sa vigne. Et aujourd’hui, il nous raconte encore une parabole au sujet d’une vigne, de son propriétaire et de son fils.

Pourquoi la vigne revient-elle si souvent dans les paraboles de Jésus? C’est en relisant la Bible que nous trouvons réponse à cette question. Souvenez-vous de Noé. C’est lui le premier vigneron dans la Bible, et la vigne est le premier arbre cultivé, le premier signe de civilisation après le déluge qui inaugure une ère de paix, car le vin dans la tradition biblique est signe de joie et de prospérité, d’où l’importance de la vigne.

Beaucoup plus tard, lorsque le peuple hébreu se retrouve au désert après sa sortie d’Égypte, Moïse organise une première mission de reconnaissance dans le royaume que Dieu lui a promis. Les explorateurs envoyés par Moïse seront impressionnés par la richesse des vignobles qui s’y trouvent; on raconte qu’ils vont couper une branche de vigne avec une grappe de raisins tellement imposante, qu’ils devront la porter à deux au moyen d’une perche (Nb 13, 23)! Comme il est fertile ce pays où Dieu nous invite à entrer !

À travers son histoire, et par la bouche de ses prophètes, Israël prendra conscience qu’il est le peuple chéri de Dieu, qu’il est comparable à une vigne sur laquelle Dieu veille avec beaucoup de soin, afin de lui faire porter du fruit. Comme le chante le psaume aujourd’hui : Israël est la vigne que Dieu a prise à l’Égypte, et qu’il replante en chassant des nations.

Une autre composante importante des paraboles de Jésus où il est question de la vigne est la présence du maître du domaine, celui que Jésus appelle son Père. Ces paraboles nous parlent d’un Dieu qui est à l’œuvre, qui travailler la terre, une terre où il a planté une vigne qu’il a solidement établie, une vigne qu’il protège afin qu’elle donne du fruit.

Ces paraboles nous parlent à la fois de Dieu et de l’Église, du monde et de chacun et chacune de nous. Car, comme le chante le psalmiste, la vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël, maison dont les murs s’étendent désormais aux confins de l’Église universelle.

L’histoire d’Israël ressemble à notre histoire, elle est souvent marquée par des refus, des compromissions ou des démissions. Mais Dieu est tenace dans son amour. Il ne désespère jamais de nous. La parabole d’aujourd’hui ouvre des perspectives très larges, beaucoup plus que les précédentes, car c’est la manière même dont Dieu se donne au monde qui nous est dévoilée. Il envoie son propre Fils afin de nous ramener dans son amour.

L’auditeur de la parabole que nous sommes doit l’entendre non seulement pour le peuple d’Israël, mais pour nous-mêmes personnellement. Elle nous interpelle et nous demande : à qui veux-tu confier la direction de ta vie? Veux-tu en être le maître absolu? L’unique artisan? Ne compter que sur tes propres forces? Si c’est le cas, c’est voué à l’échec. Car cette vie que nous croyons être la nôtre est une vie qui nous est prêtée, comme une terre que l’on prête en fermage afin de lui faire porter du fruit.

Le message fondamental de notre parabole est que Dieu met son amour entre nos mains, afin que nous portions avec lui son rêve et son souci pour le monde, afin que nous portions des fruits de miséricorde et de compassion, solidaires des humiliés et des offensés. L’amour ! Voilà le fruit unique que nous sommes appelés à nous donner les un aux autres.

Un jour, j’ai fait la rencontre d’une jeune infirmière qui revenait d’un stage en Haïti, un voyage qui l’avait bouleversée tant la misère qu’elle y avait côtoyée était à fendre l’âme. Je revois son visage au bord des larmes me disant : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous autres. » En dépit de son propos, je la trouvais belle dans son indignation et dans sa tristesse. Je me disais : voilà vraiment la fille de son père, son Père du ciel. Comme il doit se reconnaître en elle, tout comme il veut se reconnaître en chacun et chacune de nous, puisqu’il nous a fait à son image.

Jésus est venu nous dévoiler le véritable visage de son Père. Il est ce Dieu dont il témoigne tout au long de sa vie publique. Il nous parle de son amour pour nous, tout particulièrement pour ceux et celles qui souffrent, pour les exclus, les opprimés.

C’est Lui ce Dieu Père qui en Jésus, fait bon accueil aux pécheurs, qui pleure devant le tombeau de Lazare, devant la ruine à venir de Jérusalem. C’est Lui qui écrit dans le sable un langage nouveau et qui relève la femme adultère. Oui, notre Père du ciel, comme le chante la Vierge Marie dans son Magnificat : « Il élève les humbles. Il comble de bien les affamés », et Il nous envoie son propre Fils, afin de nous aider à vivre pleinement la vie qu’il nous donne en partage, afin que nous apprenions à aimer comme lui.

Car comme l’affirme l’évangéliste Jean, qui reprend lui aussi l’image de la vigne : « Nous avons été greffés sur le Christ, comme les sarments sur le cep de la vigne » (cf. Jean 15). La vie du ressuscité circule en nous, elle transforme nos vies, et à travers cette Parole de Dieu que nous venons de proclamer, nous pouvons entendre la voix de Jésus qui nous murmure à l’oreille : « C’est moi qui vous ai choisis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. » Que ce soit là notre joie !

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 26e Dimanche. T.O. Année A

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Comme nous pardonnons…

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 21,28-32.

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux anciens : « Que pensez-vous de ceci ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : ‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne’.
Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas. ‘ Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
Abordant le second, le père lui dit la même chose. Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur ! ‘ et il n’y alla pas.
Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : « Le premier ». Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu.
Car Jean Baptiste est venu à vous, vivant selon la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; tandis que les publicains et les prostituées y ont cru. Mais vous, même après avoir vu cela, vous ne vous êtes pas repentis pour croire à sa parole.

COMMENTAIRE

Le jeudi 22 septembre 2011, au pénitencier de Jackson, dans l’état de Géorgie, aux USA, la peine de mort a eu raison d’un noir américain de 42 ans. L’homme protestait toujours de son innocence. Le cas Troy Davis a ému le monde entier.

Le 1er mai de la même année, un commando américain tombait à l’improviste sur le repaire d’Oussama Ben Laden au Pakistan et tuait l’homme le plus recherché de la planète. Après 9 ans et demi de chasse à l’homme. Après 9 ans et demi d’une guerre qui semait la terreur là-bas – en Afghanistan.

En fin de septembre 2011, avec la rentrée parlementaire à Ottawa, un bill omnibus était déposé, qui avait toutes les chances d’être adopté puisqu’il émanait d’une majorité confortable aux Communes. Plusieurs éléments de ce projet donnaient à notre justice de reprendre la main en matière de répression et de punition.

Toutes ces actions avaient, il me semble, quelque chose en commun : elles s’inspiraient d’une même attitude, qui fait qu’on se montre dur avec les durs, qu’on ne donne pas à ceux et celles qu’on juge coupables, la chance de s’expliquer, de s’amender et de se convertir. On réduit les personnes au mal qu’elles ont fait. Quitte à éliminer celui ou celle qui a mal agi, dans l’espoir peut-être d’éliminer le mal lui-même.

Pareille attitude n’est pas nouvelle. Elle est ancrée chez les humains depuis bien longtemps, depuis toujours. Cette violence en escalade est source de malheurs et de détresses, nous le savons bien.  Elle  existe encore dans les pays et les  milieux qui ont été façonnés pourtant par la culture chrétienne. L’Évangile aurait dû orienter ce monde-là dans un autre sens.

J’avoue que ces conduites et ces législations me rendent mal à l’aise. Car l’évangile nous parle constamment de conversion, de la capacité que nous avons de changer, de nous amender, de nous redresser. Il nous dit la confiance que le Père met dans ses fils et ses filles. Cet appel ne trouve pas écho dans nos manières prétendument civilisées.

Notre Père des cieux ne réduit pas l’homme et la femme à leurs fautes; il souhaite que le méchant guérisse de son mal. S’il déplore que le oui du juste se traduise parfois par un nondans les faits, il espère toujours que le non du pécheur soit un état de passage, qui se change bientôt en un oui authentique, agissant.

L’amour, la confiance, la patience d’un Père pour chacun de ses enfants, voilà la merveille à proclamer au sujet de Dieu ! À quand notre réponse personnelle, libre et joyeuse, qui aille dans le même sens ?  À quand notre changement d’attitude vis-à-vis nos frères et sœurs candidats eux-aussi à la conversion, à la grâce du pardon ?

Nous n’avons pas grand pouvoir sur nos politiques carcérales et punitives. Comment en arriver même à nous entendre sur les justes méthodes pour humaniser nos façons de faire avec les prisonniers, les opposants, les récalcitrants ? Comment les traiter avec respect, décence et justice tout en assurant la sécurité et la paix sociales ? Voilà de graves questions à ne pas traiter légèrement.

Nous pouvons cependant contribuer à un changement d’approche ? En renonçant d’abord à nous faire complices ou partisans d’attitudes délibérément vindicatives, répressives et vengeresses. Notre mission d’Évangile est de travailler à sauver tous ceux et celles que Dieu aime. En appliquant partout dans nos vies la loi de l’amour et du pardon. Jusqu’à reprendre en nos cœurs et nos manières les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus. Avec tendresse et compassion, ayant à cœur un amour vraiment fraternel pour tous. Tout commence dans le secret de notre cœur. Dans l’élan de notre prière. Dans ces rapports de réconfort et d’encouragement que nous saurons établir ou rétablir avec nos proches, au travail, dans les loisirs.

Vivons sérieusement et en toute cohérence l’Évangile au quotidien, et nous arriverons ensemble à transformer notre monde !

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 25e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 20,1-16a.

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples cette parabole : « En effet, le royaume des Cieux est comparable au maître d’un domaine qui sortit dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne.
Il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée : un denier, c’est-à-dire une pièce d’argent, et il les envoya à sa vigne.
Sorti vers neuf heures, il en vit d’autres qui étaient là, sur la place, sans rien faire.
Et à ceux-là, il dit : “Allez à ma vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste.”
Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même.
Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d’autres qui étaient là et leur dit : “Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?”
Ils lui répondirent : “Parce que personne ne nous a embauchés.” Il leur dit : “Allez à ma vigne, vous aussi.”
Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : “Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.”
Ceux qui avaient commencé à cinq heures s’avancèrent et reçurent chacun une pièce d’un denier.
Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’un denier.
En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine :
“Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur !”
Mais le maître répondit à l’un d’entre eux : “Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ?
Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi :
n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?”
C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »

COMMENTAIRE

Il y a de quoi être décontenancé à la lecture de cet évangile. Ce scénario d’une journée raconte notre situation personnelle dans la vie, dans tel chantier où le Seigneur nous embauche.  Peut-être pouvons-nous déjà nous situer quelque part sur cette grille horaire, sur cette toile du temps ?

La vigne, c’est le projet de Dieu, son grand chantier d’Alliance avec nous, le Royaume. Voilà donc le monde nouveau offert à notre labeur, disponible pour notre service, nos engagements et notre amour. Vraiment il y a de quoi occuper tous les bras et les mains et les cœurs de ces gens qui attendent, qui ne font qu’attendre en attendant que le maître les appelle. Car il vient le maître et il a grande sollicitude pour sa vigne et un grand besoin d’hommes et de femmes pour œuvrer dans son domaine immense. Il a même une sollicitude particulière pour tous ceux et celles qui ne sont pas encore engagés. Il fait confiance à ceux qui sont déjà là, et il se met en quête, il en cherche d’autres. Il n’est pas exigeant et sélectif sur les candidats. Il embauche sans se soucier des bonnes conduites ou des compétences. Ils apprendront sur le tas, pense-t-il.  On verra à mesure. Les premiers leur diront comment faire.

À la fin ça fait beaucoup de monde à rétribuer.  Il serait bien normal de donner à chacun selon son mérite, tenant un compte rigoureux du temps investi par chacun. Mais non, on apprend qu’il y a un intendant, et que cet intendant a reçu des consignes strictes. À chacun il devra donner la même chose : le salaire prévu pour toute la journée. N’y a-t-il pas là inconvenance, ignorance des proportions et des droits acquis? De quoi rendre jaloux ceux du matin, qui pourtant à la fin reçoivent leur dû, le strict salaire prévu.

Nous apprenons ainsi que dans le Royaume les choses ne marchent pas au mérite.  Le seul fait d’avoir pris part à la corvée, même si c’est sur le tard, est un bonheur, un honneur qui nous est fait.  Car voici que – même après une heure – nous avons part à la rémunération promise aux premiers.  Le maître nous invite à conjuguer ensemble justice, miséricorde et bonté. Il nous introduit dans un régime d’égalité, non pas basé sur le mérite, mais basé sur le grand cœur du maître dont la générosité et les ressources sont infinies.  Il n’y a que lui qui peut se payer ce luxe de faire tant de largesses.

Pour le reste, apprenons de cette parabole qu’on ne vient pas tout seul à la vigne. On y est appelé, invité, chacun, chacune en son temps, à son tour. C’est Dieu qui appelle et l’heure n’est pas la même ni la première pour tous.

Apprenons que la vigne requiert nos services et nos soins, pour un important travail, incessant, inachevé, constant dans lequel chacun est bienvenu, et pour lequel il faut le plus de monde possible.

Apprenons que qu’il est toujours temps pour nous d’y venir. Ce qui compte c’est d’entrer nous aussi dans cet ouvrage collectif, de ne pas manquer le rendez-vous du service d’amour, d’y venir effectivement et d’y accueillir les autres.

Apprenons que le Seigneur s’étonne et s’attriste de nos regards myopes et de nos attitudes mesquines d’ouvriers de la première heure. Cet incident nous fait découvrir la gratuité du Royaume, la générosité de notre Dieu, la merveille de notre condition croyante et de notre appartenance ecclésiale. Nous recevons déjà dans la foi le plein salaire qui est le Christ; nous avons juste part à son Esprit, le don de Dieu. Voilà notre salaire! Qu’il nous suffise! Car déjà il est toute richesse!

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

La veuve de Naïm et son fils

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 7,11-17.
En ce temps-là, Jésus se rendit dans une ville appelée Naïm. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule.
Il arriva près de la porte de la ville au moment où l’on emportait un mort pour l’enterrer ; c’était un fils unique, et sa mère était veuve. Une foule importante de la ville accompagnait cette femme.
Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas. »
Il s’approcha et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent, et Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi. »
Alors le mort se redressa et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
La crainte s’empara de tous, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. »
Et cette parole sur Jésus se répandit dans la Judée entière et dans toute la région.

COMMENTAIRE

L’on transporte le corps d’un fils unique vers le lieu de sa sépulture. Un cortège funèbre suit la dépouille et, à sa tête, il y a cette mère inconsolable, une veuve de surcroît, ce qui rend la scène d’autant plus pathétique. Elle enterre son unique enfant. Une profonde tristesse se dégage de cette scène et dès le début du récit, Jésus est pris de pitié pour cette femme. Remarquez que personne n’est venu le chercher pour qu’il intervienne. Mais Jésus ne peut rester impassible devant la douleur de cette femme et devant cette victoire apparente de la mort. Il lui dit tout simplement : « Ne pleure pas », il touche la civière et il ordonne au garçon de se lever. L’évangéliste ajoute : « Et Jésus le rendit à sa mère. »

Le miracle, nous le savons bien, n’est pas dans l’ordre normal des choses. Il survient dans cet évangile comme anticipation de ce qui nous attend tout un chacun. La résurrection du fils de la veuve de Naïm se dresse comme un signe puissant dans l’évangile pour nous redire encore une fois que Dieu n’est pas insensible à la douleur de ses enfants. Une expression de l’Ancien Testament parle de Dieu comme ayant des entrailles de miséricorde. Il nous aime d’un amour dont nous ne pouvons mesurer la profondeur, mais la détresse intérieure de Jésus et son action en faveur de cette veuve, nous en révèlent la portée et la grandeur.

Ce récit, qui est propre à l’évangéliste Luc, survient après une série de miracles que Luc assemble de manière à former un crescendo de plus en plus spectaculaire : guérison d’un lépreux, d’un paralytique, de l’homme à la main sèche, du serviteur du Centurion et finalement ce fils de la veuve de Naïm qui est ramené à la vie. Dans la scène qui suit, Jésus pourra répondre aux envoyés de Jean Baptiste, qui veut savoir s’il est bien le Messie attendu : « Allez dire à Jean ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres… »

En somme, l’évangéliste Luc vient nous redire : si tu cherches le vrai bonheur, si tu cherches la vie en plénitude, regarde vers le Christ, car lui il a déjà posé son regard sur toi. Il voit ta peine et ta misère, et il en est saisi de pitié parce qu’il t’aime. Et parce qu’il est plus fort que la mort, avec lui tu pourras triompher de toutes tes morts. Promesse de Jésus Christ !

frère Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 24e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,21-35.
En ce temps-là, Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
Jésus lui répondit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois.
Ainsi, le royaume des Cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
Il commençait, quand on lui amena quelqu’un qui lui devait dix mille talents (c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser, le maître ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, en remboursement de sa dette.
Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.”
Saisi de compassion, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette.
Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons qui lui devait cent pièces d’argent. Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant : “Rembourse ta dette !”
Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.”
Mais l’autre refusa et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.
Ses compagnons, voyant cela, furent profondément attristés et allèrent raconter à leur maître tout ce qui s’était passé.
Alors celui-ci le fit appeler et lui dit : “Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié.
Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?”
Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait.
C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

COMMENTAIRE

Il est bon de rappeler avant d’entrer dans le vif du sujet que l’évangile de ce dimanche est à lire dans le prolongement de celui de dimanche dernier, où il est question de la correction fraternelle en communauté. C’est dans ce contexte communautaire des disciples que le pardon doit tout d’abord s’accomplir. Mais nous connaissons bien Jésus, et comment le pardon chez lui ne saurait se limiter à un petit cercle d’initiés ou de proches. Il suffit de se rappeler son attitude sur la croix à l’endroit de ceux qui l’ont crucifié. Avec Jésus les notions de pardon et de fraternité s’élargissent aux dimensions de toute l’humanité, et c’est en ayant cela bien en tête que nous nous pouvons maintenant développer notre méditation sur l’évangile de ce dimanche.

Un philosophe juif (Jankélévitch) affirme dans l’un de ses livres, que le pardon est mort dans les camps d’extermination. Il fait allusion au drame de la Shoah, le génocide des juifs dans les camps de la mort pendant la Deuxième Guerre mondiale. Selon cet auteur, il y a des situations où le pardon est impossible sinon il devient obscène. Quotidiennement des drames humains semblent lui donner raison et pourtant l’Évangile nous interpelle…

Comment concilier l’impardonnable avec la prescription de Jésus à ses disciples qui les invite à aimer leurs ennemis, à prier pour ceux qui les persécutent, à pardonner soixante-dix fois sept fois ? Non seulement l’enseignement de Jésus est-il explicite sur ce point, mais il met même en garde ses disciples, les avertissant que Dieu ne saurait leur pardonner leurs torts si eux-mêmes ne pardonnent pas à leur prochain : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, dit Jésus, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur ». Pourtant le visage de la violence peut se faire tellement hideux qu’humainement parlant il ne mérite qu’une justice impitoyable, le moindre geste de pardon semblant suspect sinon condamnable.

Cette problématique est vieille comme le monde et Dieu sait combien notre histoire n’est souvent qu’un long tissu de guerres, de vengeances et d’exactions commises au nom de cette justice visant à redresser les torts commis, tentant vainement de réparer l’irréparable. Sans se substituer à la justice humaine, qui est un fondement nécessaire à nos sociétés, le pardon évangélique que propose Jésus nous invite à porter un regard neuf sur celui ou celle qui offense, qui blesse ou qui tue. Un regard de compassion où même la recherche de justice ne saurait être motivée par la haine; un regard sur l’autre tel que vu par les yeux de Dieu; un regard où le désir de vengeance ne saurait avoir le dernier mot.

Ce thème de la vengeance se retrouve dès les origines de l’histoire de la Bible. Déjà, au livre de la Genèse, Dieu anticipe que l’on va chercher à se venger de Caïn pour le meurtre de son frère Abel. Dieu va alors le marquer d’un signe sur le front afin de le protéger, car Caïn aussi est son enfant. Mais ce n’est là que le début d’un cycle infernal. Un descendant de Caïn, Lamek, exprime bien dans son chant sauvage comment évolue cette spirale de la vengeance et de la violence : « Entendez ma voix, femmes de Lamek écoutez ma parole : J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. C’est que Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek, soixante-dix fois sept fois ! » (Gen 4, 23-24).

La loi du Talion, l’« œil pour œil et dent pour dent » qu’on connaît bien, apparaîtra un peu plus tardivement dans l’histoire d’Israël et viendra témoigner d’un effort réel pour endiguer l’esprit de vengeance, en tentant de limiter les représailles en proportion du mal occasionné par l’adversaire. Mais les pages de la Bible témoignent éloquemment que la spirale de la violence ne saurait être freinée par des lois ou des codes moraux. La violence prend sa source dans le cœur de l’homme et les sages et les prophètes d’Israël ne pourront que rappeler à leurs compatriotes que colère et rancune sont abominables aux yeux de Dieu.

Jésus s’inspire de cet enseignement dans sa prédication aujourd’hui, mais il le pousse à un extrême jamais atteint auparavant lorsque s’inspirant du chant de Lamek, il invite Pierre à pardonner à son frère soixante-dix fois sept fois, affirmant ainsi que l’on ne peut mettre de limite à la miséricorde, puisque al miséricorde de Dieu à notre endroit est sans limites.

Quel défi et quelle exigence que la suite du Christ ! Mais en même temps, il y a dans cet enseignement de Jésus un souffle libérateur qui nous rappelle que Dieu nous accueille tels que nous sommes, avec nos grandeurs et nos misères. Mais, comme le soulignait Mgr Lacroix lors de la journée de lancement de l’année pastorale la semaine dernière : si Dieu nous aime tels que nous sommes, ce n’est pas pour que nous demeurions tels que nous sommes toute notre vie, mais afin que nous fassions de nouveaux progrès dans l’amour !

Trop de fois pourtant l’épreuve de la réalité vient nous rappeler combien le mal peut nous blesser et combien trop souvent le pardon peut nous échapper. Combien de situations où nous avons envie de crier à Dieu : « Tu nous en demandes trop. Pardonner, jamais » ! Pourtant, Jésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la sœur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de porter un regard lucide à la fois sur soi et sur l’autre, qui est capable de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la sœur qui s’ égaré, tout comme il nous arrive à nous-mêmes de l’être.

Utopique ? Bien sûr ! Comme tout l’évangile d’ailleurs. Mais parce que notre Dieu est le Dieu de l’impossible, ses paroles deviennent promesses pour nous. S’il nous invite à nous pardonner, s’il nous commande de nous aimer les uns les autres jusqu’à aimer nos ennemis, c’est qu’il nous sait capables d’un tel dépassement quand nous le laissons agir en nous.

Frères et sœurs, en Jésus nos yeux ont contemplé l’Amour à l’œuvre en notre monde et nous savons désormais que seul l’amour qui sait pardonner est vrai et digne de ce nom. C’est dans cette vie du Christ imitée et contemplée que le pardon prend tout son sens pour les chrétiens et les chrétiennes, où il apparaît alors comme la seule force capable de soulever le monde et de transformer les cœurs, en commençant par les nôtres.

Frère Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs