Homélie pour le 26e dimanche. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16,19-31.
En ce temps-là,  Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux.
Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères.
Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra.
Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui.
Alors il cria : “Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise.
– Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance.
Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.”
Le riche répliqua : “Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père.
En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !”
Abraham lui dit : “Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !
– Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.”
Abraham répondit : “S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.” »

COMMENTAIRE

C’est Paul Claudel, écrivain français, qui écrivait : « Aujourdhui ce nest rien encore que d’être un saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent… Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins. » La parabole d’aujourd’hui nous est proposée par Jésus afin de nous inviter à entrer dans cette sainteté du quotidien qui chaque jour se présente à nous avec son lot d’occasions de faire le bien, comme de véritables artisans de l’évangile.

Dans l’imaginaire populaire, lorsque l’on parle de cette parabole, on la désigne habituellement sous le nom de la parabole de Lazare et du mauvais riche. Pourtant l’Évangile ne qualifie pas cet homme de mauvais riche. Une fois mort, dans le shéol, dans cet enfer qui symbolise la séparation d’avec Dieu, cet homme riche pense même à ses frères et il demande à Abraham d’envoyer Lazare avertir ses frères afin qu’ils changent de vie.

Nous avons devant nous un homme qui a le sens de la famille, qui pense au bien des siens. Alors, faut-il parler de lui comme d’un mauvais riche ? Pourtant, le sort de cet homme dans la parabole semble bien donner raison à cette interprétation. Car ce que Jésus lui reproche, c’est que ses biens le rendent aveugle. Les hommes ne sont pas tous des siens.

Alors que Lazare gît par terre dans le portail de la maison de l’homme riche ; alors que ce riche et les siens ont sans doute dû enjamber bien des fois ce Lazare encombrant, il y a un abîme qui sépare cet homme du pauvre Lazare. Ce riche qui aime ses frères, sa famille et ses amis, ne fait pas de tous les hommes ses frères et ses sœurs. Son cœur reste insensible à la misère de certains. L’on croirait réentendre ici le cri de Dieu à Caïn, après qu’il eût tué son frère : « Qu’as-tu fait de ton frère ? Le cri de son sang est monté jusqu’à moi ! » La question nous est lancée comme aux pharisiens à qui Jésus s’adresse, « eux qui aiment l’argent », nous rappelle saint Luc.

Cette parabole chez Luc, s’inscrit dans une charge à fond de train où Jésus s’en prend à l’amour des richesses qui rend aveugle, et où il invite ses auditeurs à ne pas servir deux maîtres, Dieu et l’argent, mais plutôt à se faire des amis avec ce qu’il appelle l’argent malhonnête.

Il ne faut pas s’y tromper. Le pouvoir et l’argent sont une religion avec ses adeptes partout dans le monde, avec ses villes saintes qui sont les capitales financières du monde. Cette religion a ses temples, qui sont les banques et les places boursières, et souvent les plus beaux édifices de nos villes lui sont consacrés. Cette religion a ses prédicateurs et ses évangélistes, elle offre même l’exemple de ses témoins héroïques qui, souvent partis de rien, sont montés aux plus hauts sommets de la richesse et de la gloire. Ce sont les saints et les saintes de cette religion. Toutefois, l’on n’entend rarement parler de leurs vertus, ou de l’exemplarité de leur vie. Ce qui compte dans cette religion, c’est avant tout d’avoir réussi, c’est le succès, et parfois, quels qu’en soient les moyens. Cette religion est le plus grand adversaire de Dieu, c’est la religion de Mammon.

Pour Jésus, l’argent n’a de sens que s’il est humanisé, que s’il permet de faire le bien, de faire le bien non seulement à nous-mêmes et à nos proches, mais à tous ceux et celles que Dieu place sur nos routes, devant le portail de nos maisons, car l’argent, les possessions, les talents, s’ils ne sont au service des autres, ne peuvent qu’endurcir le cœur. C’est le drame de l’homme riche.

À travers le personnage de Lazare, l’Évangile vient nous rappeler que Dieu est fidèle, et, parce qu’il nous aime, il veille sur nous, il nous protège, il nous soutient dans la nuit de nos épreuves. La Parole de Dieu nous redit que le mal et le méchant ne peuvent triompher en dépit des apparences. Elle nous invite, lorsque nous sommes au cœur de l’épreuve, à la confiance absolue en Dieu qui jamais ne nous abandonnera, et ce jusque dans la mort. Voilà la première conversion à laquelle nous appelle la parabole de Jésus.

Pour cet homme riche que nous sommes parfois, quand nous créons un gouffre d’indifférence entre nous et les pauvres de toute sorte, la Parole de Dieu nous dit ceci : écoute le cri de tes frères et de tes sœurs. Ne sois pas dur de cœur devant l’humanité qui est à ta porte. Entends l’indignation de Dieu devant les excès que l’on commet partout à l’endroit des pauvres et des démunis. Entends l’indignation de Dieu devant le gouffre grandissant entre pays riches et pays pauvres, entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Que cette indignation de Dieu soit aussi la tienne. Laisse-toi toucher par les autres. Ne pense pas qu’à ton seul bonheur. Ne remets pas constamment à demain ta générosité qui est sollicitée, car c’est maintenant que ton frère a faim, que ta sœur a besoin de toi. Voilà la deuxième conversion à laquelle la Parole de Dieu nous invite aujourd’hui.

Par ailleurs, contrairement à l’époque de Jésus, le contexte de modernité et d’avancées technologiques dans lequel nous vivons, avec ses moyens de communication sans précédent, nous propulse en quelques secondes à l’échelle de la planète, où le cri des Lazare est démultiplié à l’infini. Il y a là de quoi donner le vertige. Le défi est de taille, mais son ampleur ne doit pas nous décourager.  Le monde a toujours besoin de saints qui aient du génie, et cette sainteté nous pouvons l’exercer tant au plan international qu’à la porte de nos maisons, car la mondialisation de la charité et de la solidarité est aussi une réalité de notre époque. Pensons simplement au projet d’accueil de deux familles syriennes qu’a réalisé notre paroisse cette année.

Frères et sœurs, la Parole de Dieu nous invite en ce dimanche à nous convertir au désir de Dieu sur nous. Et tout comme les cinq frères de l’homme riche, nous avons nous aussi pour nous guider Moïse, les prophètes, et surtout la puissance de résurrection du Christ dans nos vies, qui est capable de changer nos cœurs et nous aider à combler cet écart entre nous et les pauvres qui attendent à notre porte. Si nous acceptons de faire un pas dans cette direction où Jésus nous invite, alors c’est une parabole vivante et nouvelle qui s’écrira dans nos vies : c’est Lazare qui sera invité à la table du riche ; c’est le riche qui pansera les plaies de Lazare ; c’est Lazare qui donnera à boire au riche. Il n’y aura plus ce pauvre et ce mauvais riche, mais deux frères qui marcheront ensemble avec la grâce de Dieu. C’est là la grande utopie de l’évangile et si nous y croyons, c’est que le Christ nous y invite, lui qui nous rassemble en ce dimanche.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 25e dimanche T.O. Année C

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Le sacrement du frère

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16,1-13.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens.
Il le convoqua et lui dit : “Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.”
Le gérant se dit en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte.
Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.”
Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?”
Il répondit : “Cent barils d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.”
Puis il demanda à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Il répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, écris quatre-vingts.”
Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière.
Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande.
Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ?
Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ?
Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »

COMMENTAIRE

Luc est le seul parmi les quatre évangélistes à nous rapporter la parabole de l’intendant malhonnête. Ce n’est pas un hasard, car son évangile retient beaucoup d’épisodes de la vie de Jésus où dominent le souci du pauvre, la dénonciation des injustices, le danger des richesses. C’est ainsi que l’on retrouve chez Luc des enseignements de Jésus ignorés par les autres évangélistes. Pensons à la parabole du bon Samaritain, celle du publicain Zachée, du riche et du pauvre Lazare, la parabole du riche insensé qui veut tout engranger ses avoirs, sans oublier les célèbres paraboles de la miséricorde que sont celles de la brebis perdue, de la drachme perdue et du fils prodigue. C’est le poète italien Dante au XIVe siècle, qui disait au sujet de l’évangéliste Luc qu‘il était le « scribe de la mansuétude de Dieu. »

Dès les débuts du christianisme, et cela dans le prolongement des invectives des prophètes à l’égard des exploiteurs et des oppresseurs, comme le fait Amos dans notre première lecture, les Pères de l’Église ont été attentifs à cette question des inégalités sociales et de l’exploitation des plus pauvres, de l’indifférence à leur endroit. Pour traiter de cette question, ils ont employé une expression inédite, inspirée par l’action de Jésus lors de la dernière Cène, alors qu’il lavait les pieds de ses disciples au cours du dernier repas. Ils ont appelé ce geste de Jésus le « sacrement du frère », prolongement tout naturel du sacrement de l’Eucharistie.

Saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople, un homme réputé pour sa droiture et la qualité de sa prédication, mort en exil en l’an 401, a beaucoup développé ce thème, car il avait un grand souci des pauvres. Il affirmait que donner aux pauvres n’était pas un acte de charité, mais un acte de justice. Et dans une homélie célèbre, il disait :

Tu veux honorer le corps du Sauveur ? Ne le dédaigne pas quand il est nu. Ne l’honore pas à l’église par des vêtements de soie, tandis que tu le laisses dehors, transi de froid, et qu’il est nu. Celui qui a dit : Ceci est mon corps, et qui a réalisé la chose par la parole, celui-là a dit : Vous m’avez vu avoir faim et vous ne m’avez pas donné à manger. Ce que vous n’avez pas fait à l’un des plus humbles, c’est à moi que vous l’avez refusé ! » Honore-le donc en partageant ta fortune avec les pauvres : car il faut à Dieu non des calices d’or, mais des âmes d’or[1].

Pour saint Jean Chrysostome et les Pères de l’Église, on ne peut dissocier le sacrement de l’eucharistie du service du frère ou du pauvre. Le sacrement du pauvre est comme une extension de l’offrande que Jésus fait de lui-même. Il y a une continuité entre les deux actions et c’est pourquoi « nul ne peut recevoir dans l’Eucharistie le pardon et la paix de Dieu sans devenir un homme ou une femme de pardon et de paix. Nul ne peut partager le banquet eucharistique sans devenir un homme ou une femme de partage.[2] »

C’est dans cette voie que nous entraîne la parabole du gérant malhonnête. Jésus, avec la pédagogie qui est la sienne, a l’art de nous provoquer et de nous amener au-delà des images convenues et rassurantes. Bien sûr, il ne fait pas l’apologie de la malhonnêteté dans sa parabole, ou s’il le fait, c’est de nous inviter à tromper l’argent malhonnête, l’argent possessif, l’argent exploiteur, en lui donnant une direction toute contraire à sa finalité égoïste. En somme, Jésus nous invite à tromper le dieu argent, en nous faisant des amis avec l’argent malhonnête, en le donnant aux plus nécessiteux, de sorte que ces amis soient là pour nous accueillir quand nous serons introduits, au-delà de notre vie ici-bas, dans les demeures éternelles. Il est question ici du ciel et de notre salut.

Il vous est sans doute arrivé d’aller seul à une réception et une fois sur place de n’y reconnaître personne. D’être tout à coup comme un objet des plus anonyme et inintéressant au cœur d’une foule animée. Une telle expérience, sans être dramatique, est quand même celle d’une certaine solitude, tout comme il est possible d’être seul au cœur d’une foule immense. Jésus par sa parabole nous parle du rendez-vous ultime dans les demeures éternelles. Il veut nous faire comprendre qu’il y a une profonde unité entre nos vies ici-bas et la vie dans l’au-delà. Une profonde continuité.

La vie éternelle, et le voyage qui y mène sont déjà commencés. Nous sommes tous et toutes membres d’une communion qu’on appelle la communion des saints et notre avenir se construit déjà dans ce présent qui est le nôtre. Jésus, par sa parabole, vient nous rappeler que le sacrement du frère est au cœur de cette communion. Le ciel qui nous attend, cette vie éternelle avec Dieu, est un monde nouveau où ceux et celles que nous avons aimés nous seront rendus un jour, où tous ceux et celles que nous avons aidés, soutenus, accompagnés, seront là pour nous accueillir, alors que nous serons invités à notre tour à entrer dans la joie de notre maître.

Mais si nous voulons être reconnus, il faut pour cela avoir aimé nous dit Jésus, être allé au-devant des autres, avoir donné de soi-même, ne pas avoir mis un frein à notre générosité, ne pas avoir méprisé le pauvre. D’où l’urgence, nous dit Jésus, de nous faire des amis avec l’argent malhonnête, car ces amis sauront nous reconnaître et nous accueillir un jour. En aidant les plus démunis, l’argent trouve alors sa destination véritable et la plus noble, il est alors transfiguré en quelque sorte, car aider les pauvres n’est pas une question de charité, mais de justice !

Jésus nous présente dans sa parabole une clef pour notre salut : la générosité ! Demandons à Dieu en cette eucharistie de nous aider à vivre en vérité le sacrement du frère et de la sœur, car c’est ainsi que nous pourrons alors reconnaître dans l’autre cette intime présence du Christ qui nous attend, tout comme il nous attend dans son eucharistie.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

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[1] Sur Matthieu, Homélie 50, 3, PG 58, 508 ; cité dans O. Clément, Sources : Les mystiques chrétiens des origines, textes et commentaires, Stock, 1982, p. 109).

[2] O. Clément, Sources, p. 108. par Métropolite Daniel (Ciobotea) de Moldavie

 

 

 

Homélie pour le 24e dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 15,1-32.
En ce temps-là,  les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »
Alors Jésus leur dit cette parabole :
« Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ?
Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux,
et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !”
Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion. »
Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’àce qu’elle la retrouve ?
Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !”
Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »
« Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens.
Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin.
Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim !
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.”
Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.”
Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses.
Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait.
Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.”
Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier.
Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !”
Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »

COMMENTAIRE

Nous connaissons bien ces trois paraboles qui sont appelées les paraboles de la miséricorde de Dieu. Celle du fils prodigue est appelée par les Pères de l’Église « l’évangile dans l’évangile », c.-à-d. le cœur de la Bonne Nouvelle de Jésus. Voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’une courte nouvelle de l’écrivain Ernest Hemingway.

Un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : Cher Paco, je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a une foule rassemblée devant les bureaux du journal.  Ils sont près de huit cents jeunes hommes. Ils s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

On ne soupçonne sans doute pas le nombre impressionnant de personnes qui dans nos sociétés, dans nos milieux de travail, dans nos familles, se trouvent en rupture avec la vie ou avec leurs proches. Leur vie est souvent sans direction, en errance, et ces personnes souffrent et vivent une grande solitude. La bonne nouvelle du Christ elle vient nous dévoiler le visage d’un Dieu qui nous cherche comme un père, comme une mère, tellement il nous aime, et ce, d’autant plus si nous sommes désemparés, abandonnés, désespérés.

Et c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion, dit Jésus

« Plus que pour 99 justes », nous dit Jésus. Dieu aurait-il donc des préférés ? Il y a quelques mois, j’ai entendu une entrevue à la radio avec un couple qui avait accueilli près de trois cents enfants en difficulté dans leur foyer sur une période de près de trente-cinq années. Un véritable exploit. La journaliste leur avait demandé s’il y avait certains de ces enfants qu’ils avaient aimés plus que d’autres. La maman avait répondu de but en blanc : « Oui, ceux qui en avaient le plus besoin. »

C’est ainsi que Dieu agit avec nous. Il est à la recherche de tous les Paco du monde, qu’ils soient athées ou catholiques, juifs ou musulmans, de l’Orient ou de l’Occident. Nous avons un Dieu chasseur qui jamais ne cessera de nous poursuivre jusqu’à ce que nous rendions les armes et parvenions à le reconnaître pour qui il est : un Dieu Père qui nous aime d’un amour infini.

Par ailleurs, il nous faut bien reconnaître que si nous sommes rassemblés pour cette eucharistie dominicale, où nous célébrons la résurrection du Christ, c’est que nous faisons sans doute partie de ces 99 brebis qui vivent dans l’intimité du Christ pasteur. Il est possible que nous nous soyons égarés un jour, mais aujourd’hui nous sommes là avec le Christ dans sa bergerie. Alors, en quoi ces paraboles nous concernent elles, nous qui sommes ici ?

Tout d’abord, avec l’extraordinaire talent de conteur qu’est le sien, Jésus nous donne de contempler le visage de notre Dieu. Les trois paraboles nous parlent de sa tendresse pour chacun et chacune de nous. Elles nous donnent de réentendre ces mots empreints d’une infinie tendresse et tellement réconfortants du Père à son fils aîné : « Toi tu es toujours avec moi ». Dieu est toujours là avec nous, et tout ce qui est à Lui est à nous, nous dit Jésus. Cette parole est sûre ! La Parole de Dieu est là pour nous aider à comprendre et à vivre l’extraordinaire destinée qui est la nôtre. Tout ce qui est à Dieu est à nous. Telle est la grandeur de notre vocation humaine, tel est l’amour de Dieu pour nous.

Nous le voyons bien, le christianisme est d’un optimisme renversant. Notre espérance est sans borne, car nous savons désormais, grâce aux Écritures et au témoignage des Apôtres, combien Dieu nous aime et jusqu’où il est prêt à aller pour se faire connaître de nous. Il s’est même fait eucharistie pour que nous puissions le tenir dans nos mains et nous nourrir de sa vie à Lui. Voilà la grandeur du mystère de la foi que nous proclamons sans cesse en Église.

Par ailleurs, ces paraboles nous rappellent que le sort de tout homme, de toute femme doit nous importer au plus haut point, puisqu’ils sont la chair de notre chair, nos frères et sœurs en humanité, et qu’ils comptent plus que tout aux yeux de Dieu. Quand le Père s’adresse à son fils aîné pour lui parler du cadet, il ne lui dit pas « mon fils que voici était perdu », mais bien « ton frère que voici ». Ton frère !

Ces trois paraboles nous sont racontées afin de nous rappeler la responsabilité qui est la nôtre face à un monde désenchanté, où Dieu est méconnu, et où trop souvent l’amour n’est pas aimé. Notre mission à nous, chrétiens et chrétiennes, c’est de revêtir le Christ, c’est nous faire bons pasteurs avec lui, et nous mettre à la recherche de tous ceux et celles qui ont perdu espoir et qui, sans le savoir, ne demandent qu’à être trouvés et aimés. Voyez dans nos paraboles, ce sont tous les anges et tout le ciel qui se réjouissent quand une seule brebis perdue est retrouvée. Voyez comme elle est importante cette mission que le Christ confie à ses disciples.

En fin de compte, le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle que le Christ nous propose est avant tout un compagnonnage sur les routes du monde, car nul ne peut aller au ciel tout seul. C’est Charles Péguy qui écrivait : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 23e dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 14,25-33.
En ce temps-là, de grandes foules faisaient route avec Jésus ; il se retourna et leur dit :
« Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple.
Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple.
Quel est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne commence par s’asseoir pour calculer la dépense et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever, tous ceux qui le verront vont se moquer de lui
“Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n’a pas été capable d’achever !”
Et quel est le roi qui, partant en guerre contre un autre roi, ne commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre quimarche contre lui avec vingt mille ?
S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de paix.
Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple. »

COMMENTAIRE

L’Évangile de ce dimanche fait partie de ces passages difficiles que nous propose le Nouveau Testament : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ». Comment concilier la tendresse de Dieu et la dureté du texte que nous venons d’entendre et d’acclamer comme bonne nouvelle ?

Jésus n’est-il pas le porte-parole et l’expression même du souci de Dieu pour les petits et les pauvres ? N’est-ce pas lui qui souligne l’importance de venir en aide à ses parents, qui affirme qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ? Comment concilier cette bonté de Jésus avec un texte qui semble évoquer un certain sectarisme, où les adeptes seraient invités à se couper du monde ? C’est là bien sûr un premier niveau de lecture que pourrait faire une personne qui ne connaît pas bien les évangiles.

Pour concilier ces contradictions apparentes, nous avons besoin de comprendre ce que veut dire marcher à la suite de Jésus. En dépit des paroles-chocs de Jésus, nous le savons, cette suite est libératrice et le passage d’aujourd’hui est extrêmement révélateur en ce qu’il nous dit au sujet de notre vie chrétienne. Il nous situe au cœur même de ce qui doit nous animer lorsque l’on veut suivre Jésus. Cette suite implique, des choix, des renoncements, et un attachement indéfectible à Jésus et son évangile.

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Cet été, j’ai revu dans un magazine une photo extraordinaire qui date de 1936. Elle a été prise à Berlin à la veille de la dernière guerre mondiale. On y voit une foule qui accueille Adolph Hitler et qui fait le salut nazi, le salut au chef, le Sieg Heil (Salut à la victoire) ! Au milieu de cette foule, il y a un homme qui se tient debout les bras croisés. C’est le seul que l’on voit ainsi, alors que tout autour de lui les bras sont levés bien droit pour acclamer Hitler. Cet homme a une mine très résolue, le visage défiant, et l’on devine qu’il s’agit sans doute d’une personne très courageuse, prenant un risque énorme. J’ai vu dans cette image une belle analogie avec la suite du Christ, et la condition du disciple dont il est question dans l’évangile.

Le disciple du Christ est appelé à marcher sur les mêmes routes que son Maître. À cause de sa foi, son engagement en ce monde est fait de risques et d’audaces. Son combat est souvent solitaire, et il doit être prêt à y engager toute sa vie. Même seuls au cœur de la masse humaine, nous sommes appelés à porter en nous cette détermination du Christ qui est toute ouverture au désir de Dieu sur nous. Le véritable bonheur est à ce prix et il est souvent fait de renoncements, de refus même, lorsque des proches, des intimes cherchent à nous éloigner de l’évangile et ses propositions pour notre bonheur.

L’évangile aujourd’hui nous parle de radicalisme, et pourtant Jésus était loin d’être un révolutionnaire violent et anarchiste. Certains l’appelaient prophète, ce qu’il était sûrement. Pour d’autres, il était surtout un chantre de l’amour et du pardon de Dieu. Pour nous, il est le Fils de Dieu, et Il dénonçait l’hypocrisie de ceux qui prétendent servir l’amour en enfermant Dieu dans des lois et des préceptes. Jésus connaissait bien le cœur de l’Homme. Il est venu nous redire que le plus grand combat qui se livre en ce monde est un combat pour l’amour. Il est venu s’engager au cœur de cette lutte et inviter ses disciples à le suivre. C’est pourquoi il utilise un langage parfois guerrier. Car vivre pleinement comme un homme et une femme, relève d’un combat, un combat semblable à la lutte acharnée de l’athlète qui s’entraîne afin de courir l’épreuve.

L’enjeu de ce combat est une construction, c’est le règne de Dieu annoncé par l’Évangile de Jésus. Et ce règne de Dieu, a pour but l’accomplissement de l’être humain que nous sommes, tel que voulu et aimé par Dieu. C’est à l’annonce et à la réalisation de ce Règne de Dieu que s’engagent les disciples de Jésus. Et la lutte pour ce Royaume est un combat exigeant, souvent solitaire, et c’est pourquoi Jésus ne veut laisser aucune illusion à ses disciples, d’où le radicalisme de son interpellation : « Celui qui vient à moi sans me préférer à son père, sa mère… ne peut pas être mon disciple ».

Voilà un appel qui peut en faire hésiter plus d’un, car nous savons tous qu’il n’est pas facile de nous retrouver seuls avec notre foi et nos valeurs, dans un monde qui trop souvent contredit l’Évangile, ou même le méprise. Jésus connaît ce combat et cette solitude, et c’est pourquoi il rappelle à ses disciples qu’il faut avoir le courage de ses choix, et ainsi prendre sa croix et le suivre. Être chrétien impose parfois des choix déchirants, mais le disciple trouve alors son courage dans cette suite même de Jésus, car il sait qu’en marchant dans ses pas l’on n’est jamais seul.

Alors, comment concilier l’enseignement de Jésus et l’amour de nos proches ? Il n’y a aucune contradiction entre les deux, bien au contraire, puisqu’à  l’école de Jésus on apprend à la fois l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Mais l’un des deux est premier. L’on découvre que c’est cet amour pour Dieu qui permet d’aimer en vérité le prochain. Car l’amour, selon ce monde, est trop souvent fait de compromissions et de mensonges. Ce que Jésus révèle à ses disciples, c’est que l’on apprend à aimer en aimant Dieu le premier.

Si l’évangile de ce dimanche nous rappelle combien est exigeante notre suite du Christ, c’est pour nous rappeler qu’en aimant Jésus le premier, en acceptant de marcher avec lui, l’amour sera toujours le premier servi et nous ne pourrons qu’aimer davantage : père, mère, enfant, frère, sœur, époux, épouse et amis.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.

Vive les vacances !

De retour au début de septembre

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Homélie pour le 19e dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 12, 32-48)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« Sois sans crainte, petit troupeau :
votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume.
Vendez ce que vous possédez
et donnez-le en aumône.
Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas,
un trésor inépuisable dans les cieux,
là où le voleur n’approche pas,
où la mite ne détruit pas.
Car là où est votre trésor,
là aussi sera votre cœur.
Restez en tenue de service,
votre ceinture autour des reins,
et vos lampes allumées.
Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces,
pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.
Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée,
trouvera en train de veiller.
Amen, je vous le dis :
c’est lui qui, la ceinture autour des reins,
les fera prendre place à table
et passera pour les servir.
S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin
et qu’il les trouve ainsi,
heureux sont-ils !

COMMENTAIRE

L’auteur de la lettre aux Hébreux affirme que « la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. » Cette affirmation est forte, car il est question ici de posséder et de connaître l’objet même de notre foi.

Cette possession, c’est goûter à la présence de Dieu en nos vies, même si on ne le voit pas. Les comparaisons sont toujours boiteuses, mais l’on pourrait évoquer ici la communion avec l’être aimé, parti pour un long voyage, mais dont le souvenir et l’affection nous habitent toujours, malgré l’absence. Mystérieusement, la foi en Dieu nous donne de posséder ce que l’on espère, une espérance qui trouvera sa pleine réalisation dans la vie éternelle, mais qui déjà nous fait vivre.

L’auteur de la lettre aux Hébreux affirme aussi que cette communion d’amour avec Dieu nous le fait connaître. Mais comment pouvons-nous prétendre connaître Dieu ? C’est que la foi en Dieu nous donne de saisir, comme par instinct, comment il nous faut nous comporter dans le monde, ce que Dieu attend de nous. Il s’agit d’une connaissance intérieure qui nous donne de comprendre ce qui est de Dieu et ce qui ne l’est pas.

L’acte de foi nous entraîne dans une connaissance de Dieu qui dépasse la simple réflexion naturelle. Il s’agit d’une rencontre intérieure où Dieu se révèle à nous, lui qui déjà s’est fait connaître à travers les écrits des auteurs sacrés de la Bible et qui, ultimement, s’est fait l’un de nous en son Fils Jésus Christ. Déjà, le prophète Jérémie annonçait ce qui suit : « Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. » (Jér. 31, 33) C’est ce que Jésus accomplit quand il promet à ses disciples de leur donner son Esprit, qui les instruira de toutes choses au sujet de Dieu.

Bien sûr, la démarche de foi implique un saut dans l’inconnu, et chacun de nos cheminements est unique et irremplaçable. Si certaines personnes semblent être tombées dans « l’eau bénite » dès leur tendre enfance, la foi ne leur ayant jamais fait défaut, d’autres doivent chercher laborieusement et parfois sans résultat apparent.

Non pas que Dieu se refuse à nous, mais parfois notre histoire personnelle nous amène ailleurs, sur des sentiers parfois marqués par l’épreuve ou les déceptions, ou encore parce que cet horizon de la foi ne semble pas du tout évident. La foi en Dieu est une démarche éminemment personnelle, et chacun avance à son rythme, un rythme où Dieu ne s’impose jamais, mais où toujours il marche avec nous, comme avec les pèlerins d’Emmaüs qui ne l’ont pas encore reconnu.

Le don de la foi est la plus belle demande qu’une personne puisse faire, car la foi illumine toute notre existence et lui donne une direction assurée. La foi c’est accepter de se laisser aimer par Dieu, c’est remettre entre ses mains chacune des journées de nos vies, c’est lui confier nos espoirs, nos peines et nos joies. Il y a dans la foi en Dieu une dimension de confiance absolue. Et si quelqu’un veut vraiment croire en Dieu, il doit lui faire confiance, le prier, et lui demander cette foi. La quémander ! Et une fois qu’il l’a trouvée, redire sans cesse cette prière à Dieu : « Et fais Seigneur que jamais je ne sois jamais séparé de toi ! »

Moi-même je suis revenu à la foi à l’âge de 27 ans, à l’occasion d’une veillée de prière, où j’ai fait l’expérience d’une présence aimante au cœur de ma vie. À partir de ce moment-là, tout a basculé pour moi, et c’est cette expérience du Christ ressuscité qui a orienté tout le reste de ma vie. Je l’ignorais jusque là, mais la foi en Dieu c’est avant tout la rencontre d’un amour, et l’amour se suffit à lui-même, l’amour ne cherche pas ailleurs sa récompense, comme le disait saint Bernard de Clairvaux.

Je crois ! Je crois avec l’Église que Dieu nous a appelés à la vie, une vie plus grande que nous, et qu’il nous appelle à poursuivre ce périple d’une naissance à ce monde, vers un ailleurs qu’on appelle la vie éternelle. Et pourtant, je n’ai pas la foi parce que je tiens à tout prix à vivre éternellement. Parfois une vie éternelle ça peut paraître bien long ! Mais il s’agit d’une promesse du Christ lui-même, où nos vies sont appelées à se déployer avec lui après la mort. Et c’est ainsi que Jésus fait cette promesse extraordinaire à ses disciples qui l’auront servi fidèlement. Il leur promet de les faire assoir à sa table et de les servir lui-même quand il reviendra.

Frères et sœurs, cette promesse trouve déjà son accomplissement quand le Christ nous rassemble autour de son eucharistie, qui est un avant-goût des biens qu’il nous donnera dans le monde à venir. Préparons donc nos cœurs à vivre un aussi grand mystère.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 18e dimanche T.O. Année C

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VANITÉ. Adriaen van Utrecht. La nature morte avec le bouquet et le crâne, 1642.

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (12, 13-21)

En ce temps-là,
du milieu de la foule, quelqu’un demanda à Jésus :
« Maître, dis à mon frère
de partager avec moi notre héritage. »
Jésus lui répondit :
« Homme, qui donc m’a établi
pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »
Puis, s’adressant à tous :
« Gardez-vous bien de toute avidité,
car la vie de quelqu’un,
même dans l’abondance,
ne dépend pas de ce qu’il possède. »
Et il leur dit cette parabole :
« Il y avait un homme riche,
dont le domaine avait bien rapporté.
Il se demandait :
‘Que vais-je faire ?
Car je n’ai pas de place pour mettre ma récolte.’
Puis il se dit :
‘Voici ce que je vais faire :
je vais démolir mes greniers,
j’en construirai de plus grands
et j’y mettrai tout mon blé et tous mes biens.
Alors je me dirai à moi-même :
Te voilà donc avec de nombreux biens à ta disposition,
pour de nombreuses années.
Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’
Mais Dieu lui dit :
‘Tu es fou :
cette nuit même, on va te redemander ta vie.
Et ce que tu auras accumulé,
qui l’aura ?’
Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même,
au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

Introduction à la célébration

L’attentat récent contre une communauté chrétienne de France, où le P. Jacques Hamel a été assassiné, revêt un caractère bien particulier pour nous chrétiens et chrétiennes, car ce ne sont plus seulement des visages anonymes et lointains qui défraient les manchettes de l’horreur. Cet attentat concerne tout particulièrement l’Église, et nous rappelle douloureusement le drame que vivent de nombreuses communautés chrétiennes à travers le monde, alors que des centaines de milliers de chrétiens sont massacrés à chaque année au nom de leur foi. Difficile de ne pas y penser en passant les portes de cette église ce matin.

Paradoxalement, l’irruption de cette violence dans le modeste quotidien d’une petite église de France, met plus que jamais en évidence le caractère subversif de l’évangile et son message de paix. Car si justice et sécurité sont impératives dans nos sociétés, la haine et le désir de vengeance eux, sont sans issue, et ne peuvent qu’empoisonner notre vie spirituelle.

C’est donc avec cette conviction que je nous invite à entrer en célébration ce matin, portant dans nos cœur toutes les victimes de la violence, et aussi tous les auteurs aveugles de ces violences, car comment nous dissocier de Jésus sur la croix quand il dit à ses bourreaux : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! »

COMMENTAIRE

L’homme, j’en suis convaincu, ne naît ni meilleur ni pire qu’à l’aube de l’humanité. Il est toujours cet être fragile et mortel, en manque de salut. Bien sûr, s’il naît dans un milieu porteur, dans une société « éclairée », ce cadre pourra lui être utile afin de grandir en humanité. Mais le mal étant toujours présent dans notre monde, ces structures sociales, aussi avancées soient-elles, pourront toujours se retourner contre ses citoyens et les entraîner dans les horreurs les plus abjectes au nom de cette même humanité que ces sociétés sont censées protéger. L’Allemagne nazie en est un parfait exemple.

L’être humain aura toujours besoin d’être sauvé de lui-même, et aucune société ne parviendra à l’arracher à sa fascination pour le mal. Le monde sera toujours menacé par le péché, par les égoïsmes individuels et collectifs. Qu’il s’agisse d’idéologies totalitaires, de guerres de religion ou de notre échec écologique lamentable. Nous avons besoin d’être sauvés de nous-mêmes et nous n’y parviendrons jamais sans Dieu, sans cette action rédemptrice du Christ ressuscité au cœur de nos vies et de nos sociétés. C’est l’écrivain Umberto Ecco qui écrivait : « Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas qu’il ne croit plus en rien, il croit alors en n’importe quoi ».

« Vanité des vanités », nous dit le sage au livre de l’Ecclésiaste, si nous mettons notre salut en ce monde qui passe, alors que le psalmiste fait entendre sa supplication qui garde toute sa valeur au fil des âges : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse. »

Cette sagesse, c’est le Christ, lui qui nous invite à devenir riche en vue de Dieu, au lieu de marcher tête baissée, les yeux rivés sur les biens passagers de cette terre, biens que nous ne pourrons jamais emporter avec nous au paradis : possessions, terres et maisons, gloire, talents, richesses, réputation. Tous ces biens ne peuvent constituer le dernier mot d’une vie humaine, même s’il est vrai que nous ne pouvons vivre en ce monde de manière désincarnée.

Pour nous chrétiens et chrétiennes, nos vies d’hommes et de femmes prennent leur enracinement dans notre foi en Dieu, et dans l’évangile qui nous conduit au Christ. À son école nous apprenons à nous tenir debout dans le monde, tout en n’étant pas du monde, refusant de nous soumettre aux valeurs qui sont en contradiction avec l’évangile.

Bien des témoins se tiennent ainsi parmi nous dans des vies humbles et cachées. Ce matin, j’aimerais vous parler d’un tel homme. Il se nomme Clovis, et il a été pour moi un père spirituel, alors que jeune adulte, je découvrais le Christ. Je me souviens de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale, ou dans son beau jardin qu’il entretenait avec tant de soin et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie ensemble, de l’histoire de l’Église, de la vie des saints et des saintes sans jamais me lasser de ces heures bénies passées ensemble.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite à l’hôpital, alors qu’il ne lui restait que quelques jours à vivre, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve, il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur, que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu », me disait-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », a-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi, je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis ».

Toute sa vie mon ami Clovis a été conscient de sa fragilité, de sa condition de pécheur, et c’est pourquoi il s’en est toujours remis à la miséricorde de Dieu, et ce, jusque sur son lit de mort, dans une joyeuse espérance, dans une vie de foi épanouie et généreuse, dans une fidélité patiente qui attend tout de Dieu. Clovis n’était pas surhumain. Il était tout simplement un chrétien qui prenait au sérieux sa vie de foi et qui chaque jour la remettait sur le métier à travers l’eucharistie quotidienne, la prière, la lecture, le bénévolat, l’accueil du prochain.

Pour comprendre l’action de Dieu en nous, j’aime bien la comparer à ces merveilles de la technologie biomédicale où des personnes, afin de sauver un membre de leur famille ou un ami, vont donner de leur sang ou de la moelle osseuse ou un rein à la personne aimée. Ces personnes aiment tellement l’autre qu’elles sont prêtes à donner une partie d’elle-même afin de sauver l’autre. Dieu lui, il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils, son Unique. Il a voulu transplanter sa vie en nous. C’est cela le don de la grâce. Dieu nous aime tellement qu’il veut mettre en nous un cœur neuf pour aimer comme lui, pour voir l’autre avec lui dans toute sa réalité d’enfant de Dieu.

Le croyant qui se reçoit ainsi de Dieu est appelé à être un témoin de l’amour de Dieu et de sa miséricorde. Il sait qu’en dépit de ses faiblesses, Dieu est avec lui et l’accompagnera tous les jours de sa vie. C’est pourquoi, tout en reconnaissant ses fragilités et ses limites, il n’a pas peur de se tenir en présence de Dieu. Et c’est ainsi que l’on fait de Dieu son TOUT, son bien le plus précieux, alors que tout le reste pâlit en comparaison et trouve en même temps sa juste place dans nos vies.

C’est cela revêtir l’homme nouveau dont parle saint Paul : c’est se revêtir de la charité même de Dieu qui s’est révélée en Jésus Christ, lui qui de riche qu’il était s’est fait pauvre pour nous, afin que nous devenions riches en vue de Dieu. Car Jésus nous enseigne que nous avons une destinée ouverte sur l’infini, et que nous enfermer dans un égoïsme défensif qui nous rendrait sourds aux besoins du monde, ce serait refuser d’assumer le sérieux de l’évangile.

Christian de Chergé disait à ses frères moines de Tibhirine : « … je sais n’avoir que ce petit jour d’aujourd’hui à donner à Celui qui m’appelle pour TOUT JOUR, mais comment lui dire oui pour toujours si je ne lui donne pas ce petit jour-ci… Dieu a mille ans pour faire un jour ; je n’ai qu’un seul jour pour faire de l’éternel, c’est aujourd’hui ! » (Christian de Chergé. Chapitre du 30 janvier 1990)

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs