Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 24, 35-48

En ce temps-là,
les disciples qui rentraient d’Emmaüs
racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons
ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux
à la fraction du pain.
Comme ils en parlaient encore,
lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit :
« La paix soit avec vous ! »
Saisis de frayeur et de crainte,
ils croyaient voir un esprit.
Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous bouleversés ?
Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ?
Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi !
Touchez-moi, regardez :
un esprit n’a pas de chair ni d’os
comme vous constatez que j’en ai. »
Après cette parole,
il leur montra ses mains et ses pieds.
Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire,
et restaient saisis d’étonnement.
Jésus leur dit :
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
qu’il prit et mangea devant eux.
Puis il leur déclara :
« Voici les paroles que je vous ai dites
quand j’étais encore avec vous :
“Il faut que s’accomplisse
tout ce qui a été écrit à mon sujet
dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.” »
Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures.
Il leur dit :
« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait,
qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
et que la conversion serait proclamée en son nom,
pour le pardon des péchés, à toutes les nations,
en commençant par Jérusalem.
À vous d’en être les témoins. »

COMMENTAIRE

« C’est vous qui en êtes les témoins, nous dit Jésus. » Dans ces paroles du ressuscité, l’Église trouve à la fois le fondement de sa mission, et sa raison d’être. Mais en dehors des grands projets missionnaires et des campagnes d’évangélisation, comment allons-nous porter cette mission au monde, comment allons-nous témoigner de Jésus-Christ? J’aime bien ce que saint François d’Assise disait à ses frères : « Prêchez toujours l’évangile et, si c’est nécessaire, aussi par des paroles. » En fait, la mission que Jésus nous confie est avant tout un appel à la sainteté au cœur de notre monde, la sainteté du quotidien.

Afin d’illustrer cet appel à la sainteté dans le monde actuel, j’ai pensé vous partager quelques extraits de l’exhortation apostolique du pape François intitulée Gaudete et Exsultate, c.-à-d. « Soyez dans la joie et l’allégresse ». L’objectif du pape François en publiant cette exhortation « c’est, dit-il, de faire résonner une fois de plus l’appel à la sainteté, en essayant de l’insérer dans le contexte actuel, avec ses risques, ses défis et ses opportunités. » Donc, aujourd’hui, c’est le pape François qui donne l’homélie.

D’entrée de jeu, ce dernier ne veut surtout pas que nous pensions uniquement à ceux et celles qui sont déjà béatifiés ou canonisés quand il parle de sainteté. J’aime voir, dit-il, la sainteté dans le patient peuple de Dieu : chez ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, chez les malades, chez les religieuses âgées qui continuent de sourire. 

Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, je vois la sainteté de l’Église militante, dit le pape. C’est cela, souvent, la sainteté, que le pape appelle la sainteté « “de la porte d’à côté »”, c’est-à-dire de ceux qui vivent proches de nous et qui sont un reflet de la présence de Dieu.

Ce qui importe, dit le pape, c’est que chaque croyant discerne son propre chemin et mette en lumière le meilleur de lui-même, ce que le Seigneur a déposé de vraiment personnel en lui (cf. 1 Co 12, 7) et qu’il ne s’épuise pas en cherchant à imiter quelque chose qui n’a pas été pensé pour lui. 

Pour être saint, dit le pape François, il n’est pas nécessaire d’être évêque, prêtre, religieuse ou religieux. Bien des fois, nous sommes tentés de penser que la sainteté n’est réservée qu’à ceux et celles qui ont la possibilité de prendre de la distance par rapport aux occupations ordinaires, afin de consacrer beaucoup de temps à la prière. Il n’en est pas ainsi, dit-il. 

Nous sommes tous appelés à être des saints et des saintes en vivant avec amour et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve. Es-tu une consacrée ou un consacré, dit-il ? Sois saint en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église. Es-tu un travailleur ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence ton travail au service de tes frères et de tes sœurs. Es-tu père, mère, grand-père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus. As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels.

Laisse la grâce de ton baptême, dit le pape, porter du fruit dans un cheminement de sainteté. Et cette sainteté à laquelle le Seigneur t’appelle grandira par de petits gestes. Par exemple : une dame va au marché pour faire des achats, elle rencontre une voisine et commence à parler, et les critiques arrivent. Mais cette femme se dit en elle-même : “Non, je ne dirai du mal de personne”. Voilà un pas dans la sainteté ! Ensuite, à la maison, son enfant a besoin de parler de ses rêves, et, bien qu’elle soit fatiguée, elle s’assoit à côté de lui et l’écoute avec patience et affection. Voilà une autre offrande qui sanctifie ! Ensuite, elle connaît un moment d’angoisse, mais elle se souvient de l’amour de la Vierge Marie, prend le chapelet et prie avec foi. Voilà une autre voie de sainteté ! Elle sort après dans la rue, rencontre un pauvre et s’arrête pour échanger avec lui avec affection. Voilà un autre pas !

Cette mission, dit le pape François, trouve son sens plénier dans le Christ et ne se comprend qu’à partir de lui. Au fond, la sainteté, c’est vivre les mystères de sa vie en union avec lui. La sainteté consiste à s’associer à la mort et à la résurrection du Seigneur d’une manière unique et personnelle, à mourir et à ressusciter constamment avec lui. Mais cela peut impliquer également de reproduire dans l’existence personnelle divers aspects de la vie terrestre de Jésus : sa vie cachée, sa vie communautaire, sa proximité avec les derniers, sa pauvreté et d’autres manifestations du don de lui-même par amour. À chacun et chacune de trouver la voie qui lui correspond.

Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit le pape François. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui.

Le pape conclut son exhortation avec les mots suivants : J’espère que ces pages seront utiles pour que toute l’Église se consacre à promouvoir le désir de la sainteté. Demandons à l’Esprit Saint d’infuser en nous un intense désir d’être saint pour la plus grande gloire de Dieu et aidons-nous les uns les autres dans cet effort. Ainsi, nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever.

Frères et sœurs, ce qu’il importe de retenir, c’est qu’être saint, c’est vivre l’Évangile là où la vie nous entraîne; c’est vivre l’Évangile dans nos choix de vie et nos engagements. La sainteté du quotidien, la sainteté “‘de la porte d’à côté”, comme l’appelle le pape François, c’est tout simplement la synthèse des ressources et des talents que nous portons, marqués par l’empreinte de l’évangile et de l’Esprit de Jésus-Christ. Cette façon de vivre donne une couleur et une profondeur unique à notre quotidien, et nous incite à nous y engager courageusement et sans compter. Voilà le témoignage que nous devons rendre à Jésus-Christ, nous ses disciples et ses amis. Et quand on nous demandera pourquoi nous agissons ainsi, nous répondrons tout simplement que c’est à cause de lui !

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 2e Dimanche de Pâques (B)

Si l’évangile de Jean occupe une place de premier plan dans la Semaine sainte et le temps pascal, c’est que saint Jean nous livre une méditation d’une profondeur incomparable sur le mystère du Christ. Son objectif est sans équivoque quand il écrit à la fin de son évangile que les signes dont il a témoigné « ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. » 

Pour que nous croyions et que nous ayons la vie ! Voilà le but que vise saint Jean, et c’est ainsi qu’il nous met en présence de trois personnages à la fin de son évangile, qui ont pour but de nous aider à comprendre à quelle profondeur notre acte de foi doit nous entraîner. Ces trois personnages sont : le disciple bien-aimé, dont l’identité n’est pas précisée, mais qui est un ami très cher de Jésus, Marie-Madeleine, et bien sûr l’Apôtre Thomas.

Commençons tout d’abord par Marie-Madeleine qui occupe une place privilégiée le matin de Pâque, et qui est tellement émouvante dans son amour pour le Seigneur. L’expression populaire ne fait-elle pas mémoire d’elle quand on dit d’une personne qu’elle pleure comme une Madeleine! Malgré son amour pour Jésus, ce dernier toutefois doit corriger ses attentes lorsqu’il lui apparaît, car elle semble vouloir le retenir, ne saisissant pas encore la nouvelle réalité dont vit Jésus. Elle ne peut plus le connaître comme auparavant, alors qu’elle marchait avec lui et les autres disciples. Le Ressuscité l’invite à un lâcher-prise afin de le connaître autrement. « Ne me retiens pas, lui dit-il, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va annoncer la bonne nouvelle, car vous me verrez en Galilée, tu me reverras en Galilée!»

Quant à l’apôtre Thomas, on ne peut douter de son attachement à Jésus. Ainsi, quand Jésus est appelé au chevet de son ami Lazare, voyage qui va impliquer un retour en Judée où sa vie est menacée, Thomas dira alors aux autres apôtres : « Allons nous aussi, et nous mourrons avec lui. » Aucun doute, Thomas aime beaucoup Jésus lui aussi, mais c’est aussi un homme des plus réaliste, et il ne peut accueillir le témoignage des autres apôtres à qui Jésus est apparu.Il a beau aimer Jésus, mais il ne faut quand même pas forcer la note ! Jésus vivant après sa mise à mort! D’où, sa vive réaction : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! » 

Comme un défi lancé à ses amis, Thomas exige de voir Jésus dans toute sa réalité humaine. Mais ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est que le Ressuscité va répondre aux attentes de Thomas, au point de le confondre dans son incroyance. Le Seigneur Jésus le prend au mot et l’accompagne dans son acte de foi, comme il le fait pour Marie-Madeleine. Il va acquiescer à la demande de Thomas de voir ses plaies, de le toucher, et cette rencontre va amener Thomas à la plus belle expression de foi de tous les évangiles : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Une transformation s’opère en lui.

Et c’est alors que Jésus va corriger Thomas pour lui révéler ce que c’est que d’être véritablement croyant : « Parce que tu m’as vu, tu crois, lui dit Jésus. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » En disant cela, le Ressuscité se tourne vers nous et nous regarde, «heureux ceux qui croient sans avoir vu», car cette invitation, cette béatitude, nous concerne en premier lieu, nous qui avons mis notre foi en lui sans le voir.

Pourtant, on peut comprendre les doutes de Thomas. Ses amis se cachent depuis trois jours suite à la crucifixion de Jésus. Ils sont terrorisés. Ne seraient-ils pas l’objet d’une hallucination collective quand ils disent avoir vu Jésus vivant? « Je veux des preuves », dit Thomas. N’est-ce pas là ce que nous objecte le monde qui ne peut accueillir cette bonne nouvelle de la résurrection ? Quelles preuves avons-nous à offrir? Un tombeau vide? Mais ne sommes-nous pas alors dans le registre d’une foi naïve et sans fondement. Sur quoi allons-nous donc fonder notre foi?

C’est pourquoi l’évangéliste Jean nous livre le témoignage du disciple bien-aimé, qui représente le vrai disciple du Christ, celui qui croit sans avoir vu! Entre Marie-Madeleine, qui cherche à retenir Jésus dans sa réalité humaine le matin de Pâques, et l’Apôtre Thomas qui a besoin lui d’une certitude tangible pour croire, saint Jean nous laisse le témoignage de celui qui court avec l’Apôtre Pierre le matin de Pâque. Se tenant devant le tombeau vide, l’évangéliste a cette formule laconique au sujet du disciple bien-aimé : « il vit et il crut. »Mais que veut nous dire l’évangéliste quand il nous dit que le disciple bien-aimé a vu et a cru, alors qu’il se tient devant un tombeau vide? L’expérience qu’il nous rapporte au sujet du disciple bien-aimé va bien au-delà de la foi en un absent. Ce qu’il veut nous dire, et c’est là ma conviction, c’est que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure à nos vies, d’un appel au plus profond de nous-mêmes, une présence d’amour devant laquelle la foi se prosterne et adore. «Il vit et il crut!»

En fait, c’est l’amour qui fait croire le disciple bien-aimé ! Comme s’il se disait en regardant à l’intérieur du tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, cet amour qui nous dépasse, c’est la rencontre du regard aimant du Ressuscité, qui nous fait entendre son appel au plus profond de nous-mêmes, et qui nous confirme en quelque sorte le témoignage des premiers témoins du Christ ressuscité.

Lorsque Thomas fait la rencontre du Seigneur, il ne s’est pas encore arrêté à cette présence nouvelle au cœur de sa vie, trop occupé à chercher des preuves en dehors de lui-même. Mais Jésus ne l’abandonne pas, bien au contraire. Il l’accompagne dans son doute, tout comme il aide Marie-Madeleine à purifier son désir afin de mieux s’attacher à lui, tout comme il nous prend par la main, chacun et chacune de nous.

Et voilà que Thomas, ce matin, nous livre l’expression la plus achevée de qui est Jésus, «mon Seigneur et mon Dieu», et que Marie-Madeleine devient la première à annoncer la résurrection du Christ aux premières lueurs de Pâque. C’est cette bonne nouvelle qui est parvenue jusqu’à nous au fil des siècles et qui nous fait vivre à notre tour !

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Dimanche de Pâques

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean   (Jn 20, 1-9)
Le premier jour de la semaine,
Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ;
c’était encore les ténèbres.
Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.
Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple,
celui que Jésus aimait,
et elle leur dit :
« On a enlevé le Seigneur de son tombeau,
et nous ne savons pas où on l’a déposé. »
Pierre partit donc avec l’autre disciple
pour se rendre au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble,
mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre
et arriva le premier au tombeau.
En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ;
cependant il n’entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour.
Il entre dans le tombeau ;
il aperçoit les linges, posés à plat,
ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus,
non pas posé avec les linges,
mais roulé à part à sa place.
C’est alors qu’entra l’autre disciple,
lui qui était arrivé le premier au tombeau.
Il vit, et il crut.
Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris
que, selon l’Écriture,
il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

COMMENTAIRE

En entendant le récit de la course passionnée de Simon-Pierre et du disciple bien-aimé, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus ?

Comme il était grand leur espoir ! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant ? Quelle est cette nouvelle ? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire de l’évangéliste à son sujet est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut ! ».

La résurrection de Jésus est la réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme que le Vivant n’a pas sa place dans les tombeaux de ce monde. Pourtant, l’expérience du tombeau vide n’explique en rien la foi des disciples du Christ. Ce serait là un bien faible appui sur lequel miser nos vies. Le tombeau vide n’est que le signe annonciateur préparant les disciples à une rencontre décisive avec le Ressuscité.

« Il vit et il crut ! », nous dit l’évangéliste. Nous avons là une clé d’interprétation fondamentale pour comprendre ce que veut dire la foi en Jésus Christ. Ceci peut sembler contradictoire, mais avant de croire, il faut avoir vu. Je m’explique. La foi au Dieu de Jésus Christ ne se fonde pas sur des raisonnements intellectuels irréfutables, bien que l’intelligence soit au service de la foi. Je serais un bien mauvais dominicain si j’osais affirmer le contraire. Mais je garde cette conviction fondamentale que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure, d’un appel au plus profond de nous, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore. « Il vit et il crut ! »

En fait, c’est l’amour qui fait croire ici ! Comme si l’apôtre bien-aimé se disait en regardant le tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, c’est la rencontre du regard aimant de Jésus posé sur nous qui nous attire vers lui et qui nous fait entendre cet appel intérieur, au plus profond de nous-mêmes, tout comme les deux disciples devant le tombeau vide, à qui le Ressuscité semble dire : « Voyez ! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez ce tombeau vide, c’est plein de vie dedans. »

Tout comme pour Pierre et le disciple bien-aimé, c’est la bonne nouvelle de la résurrection du Christ qui nous fait accourir ici en ce matin de Pâques. C’est une recherche commune qui nous unit en Église, où nous ne cessons d’approfondir le don que Dieu nous fait en Jésus Christ, et où nous ne cessons de nous en émerveiller ensemble.

C’est tout le sens de cette grande Semaine Sainte qui nous a conduits jusqu’à ce matin de la résurrection, où nous nous tenons éblouis nous aussi devant ce tombeau vide. Un tombeau à la porte grande ouverte, irradiant la lumière de Pâques. « Il vit et il crut ! » C’est à ce regard de foi et d’amour que nous sommes conviés ce matin.

fr. Yves Bériault, o.p.

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Samedi saint

L’antique homélie sur le Samedi Saint que l’on lit dans l’Office des lectures résume bien la portée de cet intervalle que constitue le Samedi Saint : « Qu’est-ce qui s’est produit? Aujourd’hui sur la terre règne un grand silence, un grand silence et la solitude. Un grand silence, car le Roi dort… » [1].

Comment ne pas évoquer ici le psaume 131 où la figure du psalmiste devient celle de Jésus dans sa parfaite obéissance au Père:

“Seigneur je n’ai pas le coeur fier…
Non, mais je tiens mon âme
égale et silencieuse;
mon âme est en moi comme un enfant,
l’enfant sevré contre sa mère.”

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[1] Antica omelia sul Sabato santo (PG 43, 439 s.)

[2] La peinture du peintre Arcabas intitulée : Grand Balthasar décédé se veillant lui-même

Vendredi saint : Stabat Mater

« Près de la croix de Jésus se tenait debout sa mère. » (Jn 19, 25)

« Près de la croix de Jésus se tenait debout sa mère. » C’est avec Marie que je vous propose de contempler la croix du Seigneur en ce Vendredi Saint. À travers la figure de Marie, la Mère du Seigneur, l’évangéliste Jean nous introduit dans le sens profond du mystère de la croix et de notre mystère en tant que disciples du Christ.

Il est vrai que les évangiles ne nous parlent pas beaucoup de la Mère du Seigneur, et pourtant elle est la seule personne dans les évangiles dont on mentionne la présence à toutes les étapes importantes de la vie de Jésus.

Elle est présente à son incarnation, elle en est même l’objet privilégié; elle est là pendant la mission de Jésus, pensons ici aux noces de Cana; elle est présente à Jérusalem, lors de la passion et de la mort de Jésus; et, après la résurrection, elle est sera présente à la Pentecôte avec les apôtres. Malgré leur discrétion, Marie occupe une place unique dans les évangiles, parce qu’elle occupe une place unique dans l’histoire du salut.

Celui que Marie a contemplé tout petit, couché dans une mangeoire, emmailloté, le voici maintenant couché sur la croix. Marie se tient debout devant lui, en silence, mère courageuse et en attente, comme la femme enceinte qui attend l’heure de sa délivrance. Marie, devant la croix, vit une pauvreté spirituelle qui la dépouille de tout privilège, de toute promesse. Il n’y a plus que cette nuit obscure, nuit de la passion, dans laquelle est entré son fils Jésus et dans laquelle elle entre avec lui. Et Marie se tient debout au pied de la croix…

L’évangéliste Jean est le seul qui présente cette scène, et pour bien la comprendre, il faut savoir ce que représente le Calvaire chez Jean. Le Calvaire représente l’ « Heure » de Jésus. Jean mentionne cette « Heure » à plusieurs reprises dans son évangile. Ainsi Jésus dira : « Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils » (Jn 17, 1), « c’est pour cette Heure que je suis venu dans le monde » (Jn 12, 27). Et voilà que tout est consommé. Jésus est suspendu entre ciel et terre, et Marie se tient debout au pied de la croix.

Pour l’évangéliste Jean, le Calvaire est le lieu privilégié où se révèle la gloire du Christ. C’est l’« Heure » par excellence. Jésus ne disait-il pas : « lorsque vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous connaîtrez que Je Suis. » (Jn 8, 28).

Et en plaçant Marie au pied de la croix, Jean la situe au coeur du mystère pascal. Elle est témoin non seulement de la mort de son fils, mais de sa victoire sur la mort. Jésus après sa résurrection dira : « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu! » Marie sa mère est de ceux-là.

De Marie au pied de la croix, on ne nous rapporte ni cri, ni lamentation. Seulement son silence et sa position : Marie se tait, elle est debout, « donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour » (Vatican II : Lumen gentium, 58). Elle entre avec Jésus dans sa Pâque. C’est l’« Heure » de Jésus, mais c’est aussi l’« Heure » de Marie. Son oui la conduisait à cette « Heure », et c’est aussi le lieu de notre « Heure » à nous, parce que la croix est le lieu du disciple du Christ, et, comme Marie, le disciple est appelé à entrer dans l’offrande de Jésus faite au Père en notre nom.

Est-il surprenant alors que Marie se tienne debout au pied de la croix? Le Calvaire, où le cœur de Marie est transpercé par le glaive qu’annonçait la prophétie du vieux Syméon (« toi-même un glaive te transpercera l’âme »), nous donne de contempler la Mère du Seigneur qui avance dans la foi à la rencontre de la passion et de la mort de son fils. En Marie, nous contemplons déjà l’Église qui va à la rencontre de son Seigneur et qui se tient debout avec lui. C’est cette grâce qui est à l’œuvre en Marie et qui fait d’elle le véritable modèle du disciple du Christ. Avec elle, en ce Vendredi Saint, nous nous tenons debout près de la croix.

Marie se tient debout dans un sens physique bien sûr, mais avant tout, dans un sens spirituel. Au pied de la croix, Marie se tient debout et victorieuse avec le Christ. La passion est achevée, le long périple dans la nuit de la foi s’ouvre déjà sur l’Heure de Jésus, sur sa victoire sur la mort.

Quant à nous, nous savons combien il est difficile parfois de rester avec Jésus. C’est pourquoi il nous invite à prendre avec nous sa mère : « Voici ta mère » dit-il à chacun et chacune de nous. Avec elle, nous pouvons apprendre à nous tenir debout, là où dans la nuit de nos épreuves la résurrection de notre Seigneur est déjà à l’œuvre. Telle est notre foi et nous la proclamons fièrement en ce Vendredi Saint en nous tenant debout tout près de la croix.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Jeudi saint

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est sans doute celui d’un étudiant italien, Francesco, qui, à la suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père, et ensemble ils ont préparé le repas. Ce repas était composé de mets que la mère avait cuisinés quelques jours à peine auparavant. Et voilà qu’au moment de mettre la table et de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine de la maman se sont peu à peu répandues dans toute la maison, comme une présence mystérieuse accentuant le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée par le père et le fils. 

Au début du repas, ce fut un silence ému qui unit le père et le fils en manque de mots autour de la table. Mais peu à peu les souvenirs se frayèrent un chemin, et, ce soir-là, le père et le fils parlèrent ensemble très tard de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. 

De retour au pays, Francesco est venu me voir pour me parler de ce repas qui l’avait grandement marqué. Un peu gêné, ne sachant pas s’il était dans l’erreur, il me confia que ce repas lui avait donné de comprendre l’Eucharistie comme jamais auparavant et qu’il ne pouvait plus la vivre de la même façon. Vous comprendrez que Francesco était un jeune catholique convaincu et devant sa découverte, il me venait à l’esprit les paroles de Jésus à ce scribe : «Tu n’es pas loin du Royaume!»

Car dans l’eucharistie, nous retrouvons bien la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, le rappel de ses paroles, de ses faits et gestes… Mais il y a quand même une différence importante : l’eucharistie ce n’est pas un absent dont le souvenir nous rassemble, mais un vivant, le Christ ressuscité, qui nous constitue en son corps, qui nous forme et nous fait grandir. 

Vous aurez sans doute remarqué ce soir, que ce qui occupe le centre du dernier repas chez l’évangéliste Jean, ce n’est pas la mention du pain et du vin partagé, mais plutôt le lavement des pieds des apôtres par Jésus. Nous le savons, Jésus s’est fait le serviteur de tous, et par ce geste du lavement des pieds, une tâche qui était habituellement réservée aux esclaves, Jésus veut montrer à ses disciples ce que c’est que de prendre au sérieux son message d’amour : c’est revêtir le tablier et se faire le serviteur de tous.

Frères et sœurs, la liturgie du Jeudi saint a ceci de particulier quand on la compare soit au dimanche des Rameaux, à la passion du Vendredi saint, ou encore au dimanche de Pâques. Le Jeudi saint est tout orienté vers nous les disciples. Jésus nous rassemble, il fait préparer le repas, il s’agenouille devant nous, il nous lave les pieds et nous demande de faire de même entre nous, comme si c’était là la chose la plus importante qu’il pouvait nous léguer en héritage la veille de sa mort. 

C’est ainsi que l’évangéliste Jean comprend la dernière Cène. Jésus ne laisse pas un culte à ses disciples, une dévotion quelconque, mais il veut leur rappeler une dernière fois, ce que doit être l’orientation fondamentale de la vie de ceux et celles qui se disent ses amis : «ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi». Nous aimer les uns autres comme Jésus l’a fait pour nous, c’est là notre appel frères et sœurs, et c’est là le fondement même de ce que veut dire faire Église ensemble, faire communauté.

Contrairement aux autres évangélistes, Jean ne parle pas de l’amour du prochain. Il insiste plutôt sur l’amour mutuel entre les disciples, qui doivent accepter de se laver les pieds les uns aux autres, qui doivent accepter de se faire les serviteurs les uns des autres. Jésus le dit bien, c’est un exemple que je vous ai laissé, un témoignage qui est l’expression même du cœur de sa vie et de sa mission, et qui trouve son enracinement, son fondement, dans une communauté qui partage la Parole, qui se rassemble autour de l’Eucharistie, qui prie et s’engage ensemble, qui se soutien, qui vient en aide à ses membres les plus faibles, ou les plus souffrants.  

Si le monde a besoin de disciples-missionnaires, comme le veut ce slogan à la mode dans bien des diocèses, et bien l’action la plus significative que nous puissions mener passe tout nécessairement par notre être ensemble, passe par le souci les uns des autres que le Christ inscrit dans nos cœurs. C’est cet amour fraternel des disciples, cette agapè, qui devient alors contagieux, qui parle du Christ et de l’amour de Dieu, comme aucun de nos mots ne saurait le faire.

Frères et sœurs, en cette veille de la passion et de la mort de notre Seigneur, il y a là quelque chose de la folie de Dieu qui nous dépasse, un acte d’amour tellement absolu qu’il questionnera notre humanité jusqu’à la fin des temps. Et, à cause de lui, mystérieusement, les hommes et les femmes qui le suivent se surprennent à vouloir aimer et servir comme lui. C’est à ce don de nous-mêmes qu’il nous invite lorsqu’il nous dit, en offrant le pain et le vin : «Vous ferez cela en mémoire de moi». Nous sommes invités, avec lui, à revêtir le tablier, à nous revêtir de sa puissance d’amour, et à devenir son corps et son sang pour le salut du monde, à devenir avec lui une éternelle offrande à la gloire du Père.

Yves Bériault, o.p.

Dimanche des Rameaux et de la Passion

Après avoir entendu le récit tragique de la Passion et de la mort de notre Seigneur, faut-il risquer une parole supplémentaire ? Il semble que le silence et le recueillement soient le seul langage qui s’impose à nous devant le mystère de cet abaissement volontaire de Jésus, « lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2,8).

Une question, pourtant, nous habite et parcourt 2000 ans de christianisme : pourquoi le Fils de Dieu devait-il mourir ainsi? Il y a là quelque chose de la folie de Dieu qui nous dépasse. Il y a dans la mort de Jésus un acte d’amour tellement absolu qu’il questionnera notre humanité jusqu’à la fin des temps. Mais ce dont nous pouvons témoigner, nous ses amis, c’est qu’à cause de lui, mystérieusement, les hommes et les femmes qui le suivent se surprennent à vouloir aimer et servir comme lui, en dépit de leurs manques, de leurs faiblesses, ou de leur histoire personnelle.

Si nous entreprenons cette marche avec Jésus en cette Semaine sainte, c’est parce que lui le premier nous a saisis. N’a-t-il pas marqué profondément nos vies, nous laissant le témoignage d’un amour capable d’ouvrir toutes les portes, celles de nos peurs, de nos souffrances et même de toutes nos morts!

C’est pourquoi, année après année, de Semaine sainte en Semaine sainte, nous montons à Jérusalem avec Jésus. Nous l’acclamons, nous marchons à ses côtés, portant sa croix avec lui, afin qu’il ne soit plus jamais seul dans son combat, dans cette vie donnée pour nous.

Comme l’écrivait avec justesse sainte Catherine de Sienne : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent Jésus sur la croix, mais l’amour. » Et c’est sur ce bois que la vie va refleurir, c’est sur ce bois de la croix que l’amour du Fils de l’Homme va être livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, chacun et chacune de nous, toutes les générations présentes et à venir.

Frères et sœurs, c’est la Semaine sainte qui commence. Encore une fois, sachons ouvrir nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit et ainsi faire nôtre la passion de Jésus Christ pour notre monde. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 5e dimanche du Carême (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 12, 20-33

En ce temps-là,
il y avait quelques Grecs parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem
pour adorer Dieu pendant la fête de la Pâque.
Ils abordèrent Philippe,
qui était de Bethsaïde en Galilée,
et lui firent cette demande :
« Nous voudrions voir Jésus. »
Philippe va le dire à André,
et tous deux vont le dire à Jésus.
Alors Jésus leur déclare :
« L’heure est venue où le Fils de l’homme
doit être glorifié.
Amen, amen, je vous le dis :
si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas,
il reste seul ;
mais s’il meurt,
il porte beaucoup de fruit.
Qui aime sa vie
la perd ;
qui s’en détache en ce monde
la gardera pour la vie éternelle.
Si quelqu’un veut me servir,
qu’il me suive ;
et là où moi je suis,
là aussi sera mon serviteur.
Si quelqu’un me sert,
mon Père l’honorera.

Maintenant mon âme est bouleversée.
Que vais-je dire ?
“Père, sauve-moi
de cette heure” ?
– Mais non ! C’est pour cela
que je suis parvenu à cette heure-ci !
Père, glorifie ton nom ! »
Alors, du ciel vint une voix qui disait :
« Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »
En l’entendant, la foule qui se tenait là
disait que c’était un coup de tonnerre.
D’autres disaient :
« C’est un ange qui lui a parlé. »
Mais Jésus leur répondit :
« Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix,
mais pour vous.
Maintenant a lieu le jugement de ce monde ;
maintenant le prince de ce monde
va être jeté dehors ;
et moi, quand j’aurai été élevé de terre,
j’attirerai à moi tous les hommes. »
Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir.

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COMMENTAIRE

Contrairement aux trois autres évangélistes, on ne voit pas Jésus en prière à Gethsémani dans l’évangile de Jean, mais c’est bien l’angoisse de Gethsémani que Jean évoque en nous donnant un aperçu du combat intérieur de Jésus :

« Maintenant, mon âme est bouleversée, dit-il.

Que vais-je dire ? “Père, sauve-moi de cette heure” ?

— Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! »

Jésus consent à mourir. Il sait que de sa mort surgira la vie et il se prépare à tomber en terre comme le grain de blé : «Ma vie, dira-t-il, nul ne la prend, c’est moi qui la donne.» Montant à Jérusalem pour la fête de Pâque, Jésus va s’arrêter tout d’abord chez ses amis de Béthanie, et prendre un dernier repas avec eux. Marie, la sœur de Lazare, va oindre ses pieds avec un parfum précieux, comme on le fait pour les morts au moment de leur sépulture. Jésus ne se méprend pas sur la portée de ce geste : «Laissez-la faire, dit-il, c’est pour le jour de ma sépulture qu’elle devait garder ce parfum.» 

Le lendemain, nous assistons à l’entrée triomphale à Jérusalem. Les hosannas fusent de toute part ! Les foules acclament Jésus, selon l’évangéliste Jean, parce qu’elles ont entendu parler du miracle où il a ramené Lazare à la vie. Mais Jésus le sait déjà, ces acclamations seront de courte durée, et une fois sur la croix on se moquera de lui, en lui criant : « Sauve-toi toi-même ! »

À l’occasion de sa venue à Jérusalem, des Grecs de passage pour la fête de Pâque demandent aux disciples à voir Jésus. Ce dernier va alors livrer ce qu’il faut bien appeler son testament spirituel. À la lumière de sa vie donnée, de sa vie d’homme vécue jusqu’au bout, Jésus nous dévoile en quelque mot ce que cela signifie être pleinement humain. Il nous livre en quelque sorte sa dernière béatitude. Sa formulation peut nous paraître énigmatique à première vue : « si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.» 

L’image est des plus simple pourtant, et facile à comprendre lorsque l’on vit dans une société agricole. Ainsi, si vous laissez les semences pour le jardin sur le comptoir de la cuisine tout l’été, au terme de cette saison, vous le savez bien, vous n’aurez rien récolté. Mais si le grain est jeté dans la bonne terre, il se passe alors ce mystérieux échange, telle une promesse de vie, qui porte des fruits et rassasie la faim du monde. Ainsi, nous dit Jésus, en est-il de nos vies : « Bienheureux êtes-vous si vous donnez vos vies comme le grain de blé jeté en terre. »

Si Jésus nous en parle aussi résolument la veille de sa passion, c’est que lui le premier s’est engagé dans ce don de lui-même en prenant sur lui notre humanité. Il va maintenant livrer son combat ultime avec les forces du mal, jusqu’à affronter la mort, et l’offrande de sa vie va provoquer un revirement incroyable dans l’histoire de l’humanité. La mort sera vaincue sur le bois de la croix, et ainsi vont s’ouvrir pour nous les portes du paradis! Mais le chemin pour y parvenir est tellement paradoxal, qu’il nous rebute à première vue : « Qui aime sa vie la perd, nous dit Jésus, et qui s’en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle. » Cette affirmation de Jésus a toujours fait couler beaucoup d’encre, car la traduction plus littérale de ce que dit Jésus, telle qu’on la trouve dans la Bible de Jérusalem, c’est : «qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle.»

Mais de quoi s’agit-il au juste ? Comment réaliser ce don de soi qui semble défier toute logique? Car la vie n’est-elle pas extraordinaire et ne sommes-nous pas créés pour aimer la vie, toutcomme nous devons nous aimer nous-mêmes? C’est Jésus lui-même qui l’affirme. Mais la réprobation de ce que Jésus appelle l’amour de sa vie évoque une tout autre réalité que le mépris de soi. Le mot haïr ici veut tout simplement dire aimer moins, préférer moins sa sécurité et son confort personnel, à la nécessité de se donner, de tout donner s’il le faut.

Le danger contre lequel Jésus veut mettre en garde ses auditeurs, c’est l’amour de soi aux horizons fermés, replié égoïstement sur une vie peu encline à sacrifier quoi que ce soi pour les autres, seulement préoccupée d’elle-même, insensible aux souffrances du prochain. Vivre ainsi sa vie, nous dit Jésus, c’est la perdre, c’est la gaspiller, alors qu’il nous invite à la faire fructifier et ainsi lui donner sa véritable direction.

L’évangéliste nous dit que c’est en prenant la main du Christ qu’on y parvient. « Si quelqu’un veut me servir, dit Jésus, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. » Comment ne pas vouloir le suivre quand nous croyons qu’il a les paroles de la vie éternelle? Remarquez qu’à chaque eucharistie nous lui disons au moment de communier à sa vie : «Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri.» 

En fait, nous demandons au Christ d’inscrire sa loi d’amour au plus profond de nos cœurs. Car en lui, c’est Dieu qui nous prend par la main, qui guérit nos cœurs blessés, fermés sur eux-mêmes, et qui nous guide dans notre vie de tous les jours qui est souvent faite de renoncements, de don de soi, et de pardons. Puisque l’amour est à ce prix! C’est cette vie-là qu’il nous faut préférer, nous dit Jésus.

À marcher jour après jour avec le Christ, il peut nous arriver de perdre de vue combien notre foi en Dieu a transformé nos vies au fil des années. Nous ne pouvons plus être les mêmes après avoir mis nos pas dans les siens et écouté sa voix. Dans un passage semblable à l’évangile de ce jour, Jésus dira à ses disciples : « Qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ! » C’est là, la grande béatitude que Jésus nous lègue, alors qu’il approche de sa passion : «Votre vie, nous dit-il, elle est faite pour être donnée aux autres, librement et généreusement, pour être semée avec passion aux quatre vents. Voilà la vie qu’il vous faut aimer, nous dit-il!» 

Que ce soit là notre joie et notre destinée avec le Christ!

fr. Yves Bériault, o.p.

Jeudi de la quatrième semaine du Carême

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là,
Jésus disait aux Juifs :
    « Si c’est moi qui me rends témoignage,
mon témoignage n’est pas vrai ;
    c’est un autre qui me rend témoignage,
et je sais que le témoignage qu’il me rend est vrai.
    Vous avez envoyé une délégation auprès de Jean le Baptiste,
et il a rendu témoignage à la vérité.
    Moi, ce n’est pas d’un homme que je reçois le témoignage,
mais je parle ainsi pour que vous soyez sauvés.
    Jean était la lampe qui brûle et qui brille,
et vous avez voulu vous réjouir un moment à sa lumière.
    Mais j’ai pour moi un témoignage plus grand que celui de Jean :
ce sont les œuvres que le Père m’a donné d’accomplir ;
les œuvres mêmes que je fais
témoignent que le Père m’a envoyé.
    Et le Père qui m’a envoyé,
lui, m’a rendu témoignage.
Vous n’avez jamais entendu sa voix,
vous n’avez jamais vu sa face,
    et vous ne laissez pas sa parole demeurer en vous,
puisque vous ne croyez pas en celui que le Père a envoyé.
    Vous scrutez les Écritures
parce que vous pensez y trouver la vie éternelle ;
or, ce sont les Écritures qui me rendent témoignage,
    et vous ne voulez pas venir à moi
pour avoir la vie !
    La gloire, je ne la reçois pas des hommes ;
    d’ailleurs je vous connais :
vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu.
    Moi, je suis venu au nom de mon Père,
et vous ne me recevez pas ;
qu’un autre vienne en son propre nom,
celui-là, vous le recevrez !
    Comment pourriez-vous croire,
vous qui recevez votre gloire les uns des autres,
et qui ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ?
    Ne pensez pas que c’est moi
qui vous accuserai devant le Père.
Votre accusateur, c’est Moïse,
en qui vous avez mis votre espérance.
    Si vous croyiez Moïse,
vous me croiriez aussi,
car c’est à mon sujet qu’il a écrit.
    Mais si vous ne croyez pas ses écrits,
comment croirez-vous mes paroles ? »


COMMENTAIRE

C’est saint Basile dans sa règle monastique qui fait cette affirmation à laquelle je souscris entièrement : «L’amour envers Dieu n’est pas matière d’enseignement. Car personne, dit-il, ne nous a enseigné à jouir de la lumière, à aimer la vie, à chérir ceux qui nous ont mis au monde ou qui nous ont élevés.» On voit bien qu’il est question ici d’un processus de vie qui est à l’œuvre en nous, mais auquel nous pouvons aussi nous opposer. C’est le reproche que fait Jésus à ses opposants dans l’évangile aujourd’hui. «Vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu», leur dit-il.

On peut bien entendre parler à profusion de l’amour de Dieu, comme on le fait dans nos églises, mais il ne suffit pas d’entendre. Il faut surtout vouloir connaître celui qui veut être l’objet de notre amour, et dont on nous dit qu’il nous a donné la vie et qu’il nous aime.

Jésus dans son échange avec ses opposants, évoque quatre chemins pour entrer dans cette connaissance de Dieu et de son envoyé Jésus Christ :

  1. Le témoignage, en évoquant celui de Jean-Baptiste
  2. Les œuvres de Jésus
  3. Les Écritures qui parle de lui
  4. Et enfin l’action du Père en nous qui rend témoignage au Fils

Ce parcours qu’évoque Jésus dans l’évangile afin que l’on croie en lui est toujours actuel. Je vais vous donner comme exemple mon propre cheminement où certains peuvent sans doute se reconnaître. 

Il y a une époque assez lointaine maintenant, avant d’être dominicain, je n’avais pas la foi. Mais un cheminement s’est peu à peu amorcé en moi après avoir fait la connaissance de chrétiens qui me partageaient leur foi en Jésus Christ. C’était déjà là une pierre posée sur le chemin de ma conversion, mais ce n’était pas suffisant; après tout, c’était leur expérience à eux et non pas la mienne. Comment la faire mienne? Je m’étais donc mis à lire les évangiles, à découvrir ce que Jean appelle les œuvres de Jésus : ses gestes, ses paroles, ses miracles. Ça devenait intéressant, Jésus était certainement une figure intrigante, mais sans plus. J’avais l’impression que l’on me demandait de croire en un personnage de l’histoire dans un passé bien lointain. Et les passages cités des Écritures annonçant la venue d’un sauveur me laissaient bien indifférent, peu convaincu de l’importance de ce Jésus de Nazareth. 

Mais ces témoins sur ma route, la fréquentation des Écritures, ainsi que l’approfondissement de la vie de Jésus et ses enseignements, me faisaient prendre conscience de mon incapacité à me donner la foi, et de guerre lasse, je me suis tourner vers celui dont on me disait qu’il était à la source même de mon existence, lui avouant candidement que je voulais bien croire s’il existait.

Il a donc fallu que j’accepte de m’ouvrir à cette présence en moi dont parle Jésus, à cet amour du Père pour moi. Et peu à peu, mes yeux ce sont ouverts. Car l’amour envers Dieu, comme le dit saint Basile, n’est pas matière d’enseignement. Il faut le vouloir cet amour et lui demander de se frayer un chemin jusqu’à nous. Et quand nos yeux s’ouvrent, nous voyons alors sans que l’on ait besoin que l’on nous enseigne comment jouir de cette lumière qui a le pouvoir de transfigurer nos vies. 

Mais lorsque cette conversion du regard nous est parfois difficile, lorsque Dieu semble nous échapper, il faut nous rappeler le chemin que nous propose Jésus aujourd’hui pour y parvenir : Tout d’abord, nous tourner vers les témoins d’hier et d’aujourd’hui qui ont vécus du Christ, et qui nous parlent de lui, comme le fit Jean-Baptiste; ensuite, nous nourrir de la vie du Christ dans les évangiles et plus largement des Écritures, car c’est toujours lui qui nous enseigne par sa parole transformatrice; et enfin prier le Père qui a déposé en nous son amour et lui dire sans cesse : «Et fais Seigneur que jamais je ne sois jamais séparé de toi.»

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 4e Dimanche du Carême (B)

OUVRIR NOS YEUX À SA LUMIÈRE !

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 3,14-21. 
En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé,
afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle.
Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle.
Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. »
Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Et le Jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises.
Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ;
mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. »

COMMENTAIRE

La première lecture nous présente le drame d’Israël, près de six siècles avant Jésus-Christ, alors que le roi Nabuchodonosor envahit la Judée et la ville de Jérusalem. La ville et son temple sont détruits, sa population est déportée à Babylone. Près de 80 ans plus tard, un nouveau roi, le roi Cyrus, permettra aux descendants de ces exilés de retourner dans leur pays et de reconstruire leur Temple. Voilà pour le contexte historique.

Mais cette histoire tragique nous parle aussi d’un peuple pécheur, captif de ses fautes et de sa méchanceté, qui lui font perdre la terre promise. Le psaume nous décrit sa peine pendant son exil. Il est à perte d’espérance, il pleure et soupire au souvenir de Jérusalem. La joie s’est éteinte dans ses maisons, le peuple est devenu muet, incapable de répondre à l’invitation de ses vainqueurs, qui lui demandent des chansons : « Chantez-nous disaient-ils un cantique de Sion. »

Mais Dieu est fidèle, et il va agir en faisant du roi Cyrus le libérateur de son peuple. Cette première lecture pourrait s’intituler « de l’exil à la joie du retour », alors qu’Israël retrouve la terre promise. Et nous avons là une belle clef de lecture pour notre évangile.

Car c’est un nouvel exode que le Christ nous propose quand il affirme dans l’évangile : « De même que le serpent de bronze fut élevé par Moïse dans le désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. »

Cette évocation du serpent de bronze rappelle le séjour d’Israël au désert, alors que le peuple était aux prises avec une invasion de serpents venimeux. Plusieurs souffraient des morsures brûlantes infligées par ces serpents, et devant la plainte de son peuple, Dieu va proposer à Moïse d’utiliser une pratique païenne, soit un serpent de bronze monté sur une perche, comme signe de salut. Tous ceux qui regardaient vers lui étaient guéris. Toutefois, ce n’était plus le serpent qui guérissait, mais la foi de celui qui levait les yeux vers le Père céleste.

Cette pratique visait une guérison physique, et ce, uniquement pour le peuple hébreu, alors que Jésus, qui nous invite à regarder vers lui, annonce une guérison spirituelle pour toute l’humanité : « afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle ». Si Jésus évoque cet épisode du serpent de bronze, c’est afin de faire comprendre à ses disciples que tous pourront trouver la guérison dans son élévation, à la fois son élévation sur la croix, et son élévation auprès du Père.

Par ailleurs, Jésus affirme qu’il n’est pas venu dans le monde pour le juger, mais pour le sauver. Il déclare que la personne qui se perd à cause de son péché se condamne elle-même, et devient ainsi son propre juge. Jésus compare cette personne à quelqu’un qui refuserait la lumière, refermant ainsi un à un les volets de sa maison intérieure, pour se plonger dans la nuit. C’est de cette nuit que Jésus vient nous tirer. Il se présente à nous comme la lumière véritable. Il veut nous ramener de l’exil où nous tient le péché, afin de nous faire entrer dans la pleine lumière de l’amour de Dieu.

Par analogie, il me revient le souvenir de ma rencontre avec une jeune étudiante de 21 ans. Elle m’avait raconté qu’elle était aveugle de naissance et que suite à une intervention chirurgicale, subie à l’âge de 14 ans, elle avait recouvré la vue. Elle m’a décrit sa joie devant ce monde qu’elle découvrait pour la première fois. Et je lui ai dit : « Mais ce devait être merveilleux! » Et elle de me répondre : « Mais ce l’est toujours! » En écoutant son récit, je sentais monter en elle cette joie de la découverte de notre monde, les yeux grands ouverts, dans la pleine lumière. Je voyais qu’il y avait en elle un bonheur indescriptible que rien ne pouvait lui ravir, puisqu’elle voyait maintenant.

Si cette découverte de notre monde peut susciter une telle joie, que dire du Christ révélé par son Père! Il est le sommet de la révélation que Dieu fait de lui-même. C’est pourquoi ce dimanche de la joie nous invite à le contempler dans son élévation et dans son offrande. Il prend sur lui nos péchés, nos détresses, et il s’associe pour toujours à notre pauvre humanité blessée, nous entraînant avec lui vers la Terre promise.

C’est saint Augustin qui écrit au sujet de Dieu : « Tu nous as fait pour toi Seigneur et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en toi ». Nous sommes faits pour trouver Dieu, et le refus de Dieu dans une vie est un drame. C’est l’exil à Babylone qu’évoquait notre première lecture. Mais Dieu a tellement aimé le monde, qu’il nous a donné son Fils unique. En Jésus Christ, Dieu est venu élargir à l’infini l’horizon de nos attentes et de nos joies, car il aime chacun et chacune de nous, comme s’il n’y avait que nous seul au monde, et sans cesse il nous appelle à lui, aussi loin que nous soyons de lui.

Comme l’écrit le théologien Karl Rahner, Dieu confie « au monde sa dernière parole, la plus belle et la plus profonde en son Fils fait chair. Cette parole nous dit : je t’aime ô monde, homme et femme. Je suis là. Je pleure vos larmes. Je suis votre joie. N’ayez pas peur. Quand vous ne savez pas comment allez plus loin, je suis avec vous. Je suis dans vos angoisses, parce que je les aie souffertes moi aussi. Je suis dans vos besoins et dans votre mort, parce qu’aujourd’hui j’ai commencé à vivre et à mourir avec vous. Je suis votre vie. Et je vous le promets : la vie vous attend vous aussi. Pour vous aussi, les portes vont s’ouvrir. »

Frères soeurs préparons nous maintenant à accueillir celui qui se fait notre joie dans le don de l’Eucharistie.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 3e Dimanche du Carême (B)

NOUS PRÊCHONS UN MESSIE CRUCIFIÉ

« Nous prêchons un Messie crucifié! » nous dit saint Paul. Pourquoi est-ce si important de l’affirmer, sinon que le combat de Jésus-Christ nous entraîne dans le sien. Alors que les religions du monde se représentent toujours la divinité comme une toute-puissance invincible, la révélation chrétienne ouvre une brèche dans notre conception de Dieu. Sans nier sa toute-puissance, voilà qu’en Jésus-Christ Dieu se tient devant nous dans tout ce que peut comporter notre fragilité humaine. 

Jésus va naître dans une étable comme un pauvre, il va connaître la faim et la soif, la souffrance et l’abandon, le rejet et le mépris. Il mourra assassiner, exclu de la cité, crucifié avec des bandits. C’est avec toute cette réalité humaine, portant toujours les plaies vives de sa passion, que le Seigneur Jésus-Christ se tiendra debout et victorieux au matin de Pâques.

Comment comprendre ce que Paul appelle aussi la « folie de la croix », si ce n’est qu’en Jésus nous contemplons le visage d’un Dieu fou d’amour, qui déjoue toutes nos représentations les plus enfantines de la divinité pour nous dévoiler un Dieu qui est Amour, et qui n’est que cela. En Jésus-Christ nous faisons l’expérience que l’amour est véritablement accompli que lorsqu’il va jusqu’au bout de lui-même. C’est cet amour qui s’est manifesté à nos yeux d’hommes afin d’assumer une vie humaine sans compter, et ainsi ouvrir en nous des sources secrètes que seul Jésus pouvait libérer et ainsi nous donner accès à notre pleine stature d’hommes et de femmes créés à l’image de Dieu.

« Nous prêchons un Messie crucifié ! » Un Messie qui est Dieu et qui se fait homme pour nous sauver, pour nous redonner notre dignité perdue. Qui étend les bras vers tous ceux et celles qui ont soif de bonheur, et qui vient à nous revêtant les habits du mendiant quémandant notre amour. Il se fait pauvre avec les pauvres que nous sommes, afin que nous devenions riches avec lui. Mais pour cela, il nous faut nous tenir tout près de sa croix.

Mgr Pierre Claverie, dominicain et martyr, qui était devenu évêque du diocèse d’Oran expliquait, deux mois avant son assassinat, le pourquoi de son refus obstiné de quitter une Algérie où sa vie était sans cesse menacée dans un contexte de guerre qui a fait plus de deux-cent-mille morts. Comme les moines de Tibhirine, Mgr Claverie ne voulait pas abandonner ses amis algériens en cette terre d’Islam.

« Nous sommes là-bas, disait-il, à cause de ce Messie crucifié. À cause de rien d’autre et de personne d’autre ! Nous n’avons aucun intérêt à sauver, aucune influence à maintenir. Nous ne sommes pas poussés par quelque perversion masochiste. Nous n’avons aucun pouvoir, mais nous sommes là comme au chevet d’un ami, d’un frère malade en silence, en lui serrant la main, en lui tenant le front. À cause de Jésus, parce que c’est lui qui souffre là, dans cette violence qui n’épargne personne, crucifié à nouveau dans la chair de milliers d’innocents. 

Comme Marie, sa mère et saint Jean, nous sommes là au pied de la Croix où Jésus meurt abandonné des siens et raillé par la foule. N’est-il pas essentiel pour le chrétien d’être présent dans les lieux de souffrance, dans les lieux de déréliction, d’abandon ? » […] « Où serait l’Église de Jésus-Christ, elle-même Corps du Christ, si elle n’était pas là d’abord? Je crois qu’elle meurt, conclut Pierre Claverie, de n’être pas assez proche de la Croix de son Seigneur. »

Frères et sœurs, la leçon qui se dégage pour nous de la Parole de Dieu en ce dimanche pourrait s’exprimer ainsi : À Temple nouveau, pierres vivantes, cuites au feu de l’Esprit Saint, faisant leur la passion de leur Maître et Seigneur, puisque nous prêchons un Messie crucifié.

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 2e Dimanche du carême (B)

Abraham est l’un des personnages majeurs de l’Ancien Testament, et son histoire nous est bien connue, tout particulièrement le récit du sacrifice d’Isaac, qui a le don de nous provoquer à cause de l’image terrifiante de Dieu qui s’en dégage. Pourtant, ce n’est pas là le visage de ce Dieu Père que Jésus vient nous révéler. En rester à cette image insoutenable de Dieu, qui prend plaisir à nous mettre à l’épreuve, serait faire non seulement une lecture fondamentaliste du sacrifice d’Isaac, mais ce serait en faire une lecture païenne.

Les récits bibliques, avant d’être l’exposé d’événements historiques, sont souvent des enseignements porteurs de grandes vérités sur Dieu et sur nous-mêmes. Et si ces récits s’écartent de l’exactitude journalistique d’un reportage, ils sont néanmoins théologiquement vrais en ce qu’ils nous révèlent de Dieu et de nous-mêmes. La Bible, c’est à la fois l’histoire du dévoilement progressif de Dieu qui veut se faire connaître de nous, et c’est aussi l’histoire de notre propre recherche de Dieu. C’est ce qu’évoque un passage du psaume 26 qui nous est proposé comme antienne d’ouverture pour ce dimanche. Le psalmiste s’écrie : « Je cherche ton visage Seigneur, je le recherche; ne détourne pas de moi ta face. »

Cette prière ne pouvait qu’habiter le cœur d’Abraham, celui qu’on appelle le père des croyants, et qui, le premier, met sa foi dans le Dieu unique. Mais Abraham ne connaît pas vraiment le Dieu qui l’appelle. Le récit du sacrifice d’Isaac constitue une étape déterminante dans cette rencontre de ce Dieu en qui Abraham a mis sa foi, et ce, dans une culture où l’on offrait souvent en sacrifice son premier-né aux divinités. 

Le Dieu d’Abraham, s’il demande la remise totale de nos vies entre ses mains, représentée ici par Isaac, n’est pas un Dieu qui demande des sacrifices humains. À Abraham, il est proposé de reconnaître qu’Isaac, le fils de la promesse, est un don de Dieu. Et Abraham fait l’expérience qu’on ne peut véritablement entrer dans la dynamique du don reçu qu’en le remettant à Dieu, qu’en reconnaissant que tout vient de Lui, que le fruit de nos travaux et de nos luttes reste toujours fondamentalement un don de Dieu.

Par analogie, je pense à l’exemple du baptême d’un enfant. Chaque fois qu’un enfant est baptisé, il y a ce moment fort émouvant à la fin de la liturgie, où j’entoure l’autel avec la famille pour prier ensemble le Notre Père. L’enfant est alors déposé sur cet autel, comme une offrande, comme un don fait à Dieu, comme on le fait pour le pain et le vin lors de l’eucharistie. 

Par ce geste, nous reconnaissons que Dieu est non seulement l’auteur de la vie, mais que toute vie lui appartient, et qu’elle ne peut véritablement s’accomplir que si elle lui est confiée. Voilà l’offrande que Dieu demande à Abraham. Le reste de l’histoire, avec son style propre aux contes orientaux, n’est là que pour évoquer le passage, la conversion que Dieu demande à Abraham. Il doit quitter le monde des idoles et des sacrifices humains afin d’entrer dans la dynamique du sacrifice spirituel. C’est la remise à Dieu de toute sa vie qui est demandée à Abraham.

Rappelez-vous, quand Dieu lui apparaît la première fois et lui demande de quitter son pays, Abraham fait confiance et il part vers l’inconnu. C’est là une illustration très évocatrice de chacune de nos vies. Nul d’entre nous n’aurait pu tracer le parcours de la vie qui l’attendait quand nous étions enfants, adolescents ou encore jeunes adultes. Nous portions des rêves, des projets, le monde nous souriait, et sans nécessairement chercher à accomplir de grandes choses, nous voulions tous être heureux. Peu à peu, notre vie d’adulte a pris son envol avec ses joies et ses peines, ses réalisations et ses déceptions. 

Aucune vie n’est à l’abri de l’épreuve, mais le véritable secret d’une vie réussie, c’est de pouvoir la recevoir comme un don de Dieu, un don qu’il nous faut sans cesse remettre entre les mains de Dieu. L’offrir à Dieu avec ses grandeurs et ses misères, afin de réaliser en nous le répons du psaume de ce dimanche qui évoque la foi d’Abraham : « Je marcherai en présence de Dieu sur la terre des vivants. » Quoi qu’il m’arrive.

Le récit d’Abraham et de son fils Isaac évoque aussi pour nous chrétiens et chrétiennes, le don que nous fait le Père en son Fils, où c’est Dieu lui-même qui se remet entre nos mains. C’est là le contexte du récit de la Transfiguration qui survient après que Jésus eût annoncé sa passion à venir. Nous y voyons Jésus en marche vers Jérusalem et qui à l’image du fils Isaac entre dans ce mystère d’abandon entre les mains du Père. 

Sa mort se profile déjà à l’horizon et les disciples sont incapables d’accepter le destin tragique qui attend leur maître. L’événement de la Transfiguration servira donc de rappel aux disciples, après la mort de Jésus, afin qu’ils comprennent que sa passion le conduisait à la gloire de la résurrection; afin qu’ils se souviennent de cette voix du Père proclamant dans la nuée : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le. »

Cette lumière du Christ, qui illumine les trois apôtres sur le mont de la Transfiguration, est déjà une anticipation de la gloire de Jésus qui se révélera le matin de Pâques. C’est cette même lumière intérieure qui est donnée lors du baptême et qui est évoquée lorsque l’on remet un cierge au nouveau baptisé, en lui disant : « Sois illuminé! Reçois la lumière du Christ. »

À la fin du récit de la Transfiguration, Jésus nous invite à redescendre dans la plaine avec lui. Tout comme l’a fait notre père Abraham, nous sommes invités à quitter nos pays de solitude et à marcher courageusement avec le Christ dans la foi, sûrs de la présence de Dieu et de sa force au cœur de nos vies. Comme l’affirme saint Paul dans sa lettre aux Romains : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas refusé son propre Fils, il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il avec lui ne pas nous donner tout ? »

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 1er Dimanche du carême (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1, 12-15

Jésus venait d’être baptisé.
Aussitôt l’Esprit le pousse au désert
et, dans le désert,
il resta quarante jours,
tenté par Satan.
Il vivait parmi les bêtes sauvages,
et les anges le servaient.

Après l’arrestation de Jean,
Jésus partit pour la Galilée
proclamer l’Évangile de Dieu ;
il disait :
« Les temps sont accomplis :
le règne de Dieu est tout proche.
Convertissez-vous
et croyez à l’Évangile. »

COMMENTAIRE

J’aimerais insister tout d’abord sur le sens de l’expérience du désert, ce désert qui évoque dans la Bible une terre de malédiction où vivent les démons et les bêtes sauvages. Ce désert, qui va devenir pour le peuple hébreu le lieu de l’épreuve et de la tentation, se révèlera surtout comme étant le lieu de la présence de Dieu. 

Le désert devient donc un temps de passage où Dieu accompagne, nourrit, désaltère et conduit. Le désert se transforme en lieu où l’on vit l’expérience de se situer devant Dieu comme seul guide ; c’est le temps de la confiance et de la fidélité, c’est un retour à l’essentiel. Et c’est là le grand voyage que nous propose le temps du carême.

Entrer au désert, c’est se rappeler chaque année que l’essence même de la vie de foi se vit dans un total abandon entre les mains de Dieu, dans cette attitude du Fils qu’est Jésus, qui se laisse conduire par l’Esprit Saint. Ce désert évoque aussi la tentation, la présence de forces adverses en nous, qui cherchent à nous faire renoncer à notre vie d’enfant de Dieu. Et parfois, nous tombons, nous cédons… C’est pourquoi le désert évoque aussi une expérience de conversion, un appel à renoncer à nos façons de faire, qui sont souvent un refus de l’amour de Dieu et un refus de l’autre. C’est pourquoi le temps du carême est donc un appel à la conversion. 

Mais avons-nous besoin de conversion ? Nous convertir à quoi ? Tant que nous n’aurons pas saisi l’enjeu de cette question, nos prières, nos célébrations, nos eucharisties demeureront stériles. Si la grâce de Dieu nous est donnée, il faut coopérer à la grâce afin d’en être des signes lumineux dans le monde. Un incroyant disait à l’abbé Pierre : « Monsieur le curé, je ne sais pas si le Bon Dieu existe, mais je suis sûr que s’il existe, il est ce que vous faites ».

Mais l’on se sent tellement démuni devant ce monde qui constamment nous glisse entre les mains comme un enfant turbulent que l’on voudrait retenir, mais qui nous échappe constamment, et qui est capable du meilleur et du pire. Non pas que l’homme soit mauvais, mais il y a la contagion du mal, comme il y a la contagion de l’amour.

S’il nous est difficile de nous situer dans notre vie comme ayant besoin de conversion, c’est que l’on oublie trop souvent le lien qui existe entre les drames humains à l’échelle de la planète, et notre petit quotidien, avec ses façons de faire. L’on s’imagine, lorsque l’on entend les récits de violences qui se commettent un peu partout dans le monde que nous avons affaire à des barbares de la pire espèce, des choses qu’on ne verrait jamais chez nous, pensons-nous. Pourtant, la guerre et ses violences, ce n’est pas bien loin de nous. Il suffit de regarder en nous-mêmes pour nous en convaincre.

Non pas que nous soyons méchants, mais nous aussi, nous laissons parfois dominer le mal sur nos vies. À petite échelle, ça semble avoir bien peu de conséquences. Petite parole désobligeante, envie et jalousie, un malin plaisir à s’en prendre à des personnes parce qu’elles ne nous plaisent pas ; un petit geste malhonnête, surtout quand c’est le gouvernement ; des refus de pardonner, chercher à alimenter consciemment la haine… Une foule de petites guerres en puissance que l’on sème sur notre passage, comme des bombes à retardement, et que les enfants apprennent sur les genoux de leurs parents. Et l’on n’aurait pas besoin de conversion ?… 

En ce début du carême, nous sommes invités à tourner nos regards et notre cœur vers le Christ. En fait, il est lui notre véritable désert, puisqu’en lui nous avons surmonté l’épreuve, sa victoire, c’est la nôtre. Il s’est fait pour nous l’eau vive du désert, le pain de vie, la lumière dans la nuit sur notre chemin qui nous conduit vers le Père. 

fr. Yves Bériault, o.p.

Mercredi des cendres

Le Carême! Certains ont sans doute l’impression d’être en Carême depuis près d’un an avec cette pandémie. Mais ce serait là donner une bien mauvaise réputation à ce que veut dire «faire carême». Je vous propose donc une petite pédagogie du Carême où pour en saisir le sens il faut tout d’abord faire un peu d’histoire autour de la fête de Pâques. 

Ainsi, saviez-vous qu’il a fallu plus de cent ans avant que les premières générations chrétiennes commencent à célébrer annuellement la Pâque de leur Seigneur, et qu’il a fallu plus de quatre siècles avant que ne se généralisent dans l’Église le Carême et le temps pascal? Comment expliquer un si long délai? Certains spécialistes parlent d’une croissance organique de la liturgie qui, comme une plante vivace, prend son envole au fil du temps, se développe et s’épanouie. Il en a été ainsi pour la compréhension du mystère pascale et la célébration qu’en a faite l’Église.

Dès les tout débuts, ce qui rassemble les chrétiens et les chrétiennes, c’est tout d’abord l’eucharistie hebdomadaire, le «faites ceci en mémoire de moi.» Les premières manifestations de l’eucharistie voient le jour peu de temps après la résurrection et tout d’abord dans le cadre du repas marquant la fin du sabbat, puisque les premières générations chrétiennes sont surtout juives.

Mais les tensions vont s’accentuer entre Juifs convertis au Christ et les autorités des synagogues qui ne croient pas en ce Yeshoua de Nazareth. Une séparation assez brutale va s’en suivre. Rappelez-vous un certain Paul de Tarse qui fait la chasse aux chrétiens avant sa conversion ou le martyre d’Étienne à Jérusalem. Dans ce contexte d’hostilité grandissante, les chrétiens vont quitter la synagogue et la célébration de l’eucharistie va se déplacer le dimanche, jour de la résurrection du Seigneur. 

Vers les années 130 ou 150, l’on va commencer à solenniser la passion et la résurrection du Seigneur par une fête annuelle de Pâques. La Semaine sainte commence alors à se déployer. On veut revivre la passion avec Jésus. Refaire le chemin avec lui comme Simon de Cyrène portant sa croix.

On voit ainsi apparaître trois jours de jeûnes en préparation de la fête de Pâque alors que le Triduum pascal fait son apparition. On étend ensuite le jeûne à une semaine avant la fête de Pâques. Éventuellement, l’imitation de Jésus se retirant quarante jours au désert fait son chemin, et va donner naissance à notre Carême.

Ce que le développement de cette tradition liturgique nous révèle, c’est le désir des premières générations chrétiennes de suivre Jésus dans la dimension historique de sa vie, tout particulièrement sa passion et sa résurrection, afin d’y trouver un profond ressourcement pour leur vie de foi et s’unir davantage à lui.

À nouveau, nous sommes invités à entrer dans cet itinéraire spirituel qui a marqué si profondément tant de générations chrétiennes. Le jeûne, la prière et l’aumône ont pour but de nous aider à mieux entendre au plus profond de nous Celui qui nous appelle à le suivre. Avec le Carême, frères et sœurs, nous recommençons! Comme si nous entendions l’appel du Christ pour la première fois et que nous choisissions à nouveau de le suivre. C’est cet appel que le Carême veut nous faire entendre. Et malgré la Passion qui se profile à l’horizon, malgré les jeûnes et les pénitences que certains peuvent s’imposer, c’est toujours la joie de croire qui doit primer en ce Carême, n’en déplaise à ceux et celles qui l’associent aux «faces de Carême».

L’enjeu du Carême, c’est saint Paul qui l’exprime très bien dans sa deuxième lettre aux Corinthiens que nous venons de lire, quand il nous met en garde contre le risque de laisser sans effet la grâce que nous avons reçue de Dieu.

Nous l’avons bel et bien reçu cette grâce, ce cadeau de la foi. L’évangile nous a bel et bien été annoncé; nous avons mis nos pas dans ceux de Jésus; nous avons appris à faire communauté ensemble avec lui, à nous nourrir de sa parole et de sa vie de ressuscité. Mais nous savons aussi que la grâce reçue est une grâce qui coûte. Elle est exigeante puisque Jésus nous l’a acquise à grand prix, au prix de sa vie, d’où le sérieux de l’appel qu’il nous fait et de la réponse qu’il attend de nous.

Le Carême nous invite donc à refaire le chemin parcouru jusqu’à maintenant, à dire oui à nouveau à cette grâce qui nous est offerte d’être disciples et amis du Christ.

L’on est souvent tenté de séparer le Carême de sa dimension pascale, le réduisant uniquement à un temps de mortification, alors qu’il est véritablement un temps de préparation à la fête de Pâques. C’est pourquoi frères et sœurs, tout comme les premières générations chrétiennes, entrons encore une fois dans l’histoire de notre foi, prenons à nouveau la route avec le Christ, qui va nous conduire de la solitude du désert jusqu’à cette porte grande ouverte sur le jardin du matin de Pâques.

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 6e Dimanche (B)

De dimanche en dimanche, la Parole de Dieu est la première table qui nous rassemble. Tout comme l’Eucharistie, elle vient nous nourrir et nous ressourcer. Il est bon de savoir que certains Pères de l’Église avaient proposé de faire de la proclamation de la Parole de Dieu un sacrement, au même titre que les autres sacrements. Si cette idée n’a pas été retenue par l’Église, le Concile Vatican II n’a toutefois pas hésité à affirmer que c’est le Christ lui-même qui s’adresse à nous chaque fois que la Parole de Dieu est proclamée.

Entrer dans l’intelligence de la Parole de Dieu, de dimanche en dimanche, lui être attentif, demande un certain effort, il faut bien l’avouer. L’un de mes frères qui venaient de raconter l’histoire de l’enfant prodigue à un groupe d’enfants leur avait demandé ce qu’ils pensaient de cette histoire et le plus jeune avait répondu : « On l’a déjà entendu cette histoire! »

Ces textes sacrés qui sont proclamés de dimanche en dimanche nous sont tous familiers, trop peut-être, d’où le risque de les écouter sans beaucoup d’intérêt, oubliant ainsi que Dieu parle à chacun et chacune de nous à travers sa Parole. C’est un acte de foi que nous posons chaque fois que nous accueillons avec attention la Parole de Dieu. Revenons maintenant aux textes de ce dimanche.

Tout d’abord, quel contraste entre la première lecture du livre des Lévites et l’attitude de Jésus dans l’Évangile, alors que selon la loi juive le lépreux devait être exclu de la société! Non seulement Jésus accueille un lépreux, mais il le touche et il le guérit. La gravité de cette maladie et l’exclusion qu’elle entraînait mettent certainement en relief l’impressionnant miracle de Jésus, mais il nous faut regarder au-delà du miracle lui-même, afin d’en dégager sa signification profonde, et ce en quoi l’action de Jésus nous interpelle dans notre vie de foi. 

Pour les besoins de notre méditation, je vous propose trois pistes de réflexion.

Premièrement, le récit évangélique oriente tout d’abord notre regard vers le lépreux. On ne peut qu’admirer son attitude. Non seulement il fait preuve de beaucoup de courage en s’approchant de Jésus, car il devait se tenir à l’écart des villes et des foules, mais il manifeste surtout une grande foi. Il se prosterne devant Jésus, alors que l’on ne tombe à genoux que devant Dieu, et il affirme sans hésitation que Jésus a le pouvoir de le guérir : « Si tu le veux, dit-il, tu peux me purifier. » 

Cette requête nous entraîne au cœur de la prière de demande, telle que voulue par Dieu. C’est une prière qui fait tout d’abord confiance à Dieu, malgré la lourdeur de l’épreuve, malgré la nuit où nous enferme parfois le malheur, la maladie ou le désespoir. C’est une prière qui attend tout de Dieu, et qui sait tout remettre entre ses mains, comme Jésus à Gethsémani : « Non pas ma volonté, mais la tienne ». C’est une prière exigeante que la prière de demande à l’école de Jésus. Elle demande beaucoup de foi, beaucoup d’amour, beaucoup d’abandon, et seul le Christ peut nous introduire dans cette prière, quand nous crions vers Dieu comme le lépreux ou le psalmiste :

Seigneur, entends ma prière : que mon cri parvienne jusqu’à toi!

Deuxièmement, l’évangile d’aujourd’hui oriente aussi notre regard vers l’attitude de Jésus. Devant la demande du lépreux, il répond sans hésiter : « Je le veux, sois purifié. » Nous touchons ici au plus profond désir de Dieu sur nous, ainsi qu’à notre besoin le plus fondamental. Car nous sommes souvent mis à l’épreuve dans nos vies, humiliés et blessés par nos faiblesses et nos manquements. Nous avons besoin de guérisons afin de vivre le plus fidèlement possible comme les enfants de Dieu que nous sommes, car nul ne peut échapper au mal qui nous assaille, au péché qui prend trop souvent le dessus sur nous. Jésus vient nous libérer de cette emprise du mal sur nos vies, il vient nous purifier. 

Remarquez dans l’évangile, il est dit de Jésus qu’il est pris de pitié devant cet homme. Cet homme c’est nous, et Jésus est le reflet de l’amour du Père pour nous. Il s’émeut de compassion devant nos souffrances et sans cesse il se fait proche de nous, d’où l’importance de lui confier nos vies dans la foi, en ne doutant pas qu’il va agir en notre faveur dans sa grande miséricorde, quelle que soit notre nuit.

Troisièmement. Le récit évangélique, comme tout l’évangile d’ailleurs, invite les disciples du Christ à porter le regard de Jésus sur notre monde. À son époque, l’on croyait que la lèpre était causée par le péché. Nous ne voyons plus la maladie comme une malédiction de Dieu, pourtant notre humanité est toujours aux prises avec cette lèpre qu’est le péché et qui la défigure sans cesse. C’est le mal qui est à l’œuvre en nous et dans notre monde, notre pauvre monde, comme me le confiait un vieux moine trappiste, où le cri des malheureux peut devenir assourdissant si l’on sait prêter l’oreille.

Je repense à ces paroles émouvantes du Pape François, lors de sa bénédiction de Noël, quand il disait, la voix étranglée par l’émotion : « Il y a tant de larmes en ce Noël. »

Il avait mentionné l’Irak et la Syrie, où sévissait une « persécution brutale » des minorités religieuses. Il avait fait mention de l’Ukraine, du Nigeria, de la Libye… Mais ce qui restera dans les mémoires, c’est lorsqu’il a évoqué toutes les violences faites aux enfants.

Il a mentionné des événements précis comme l’horrible attaque contre une école de Peshawar au Pakistan, où une centaine d’enfants avaient été assassinés. Il avait ensuite évoqué les enfants « tués et maltraités, ceux qui le sont avant de voir la lumière du jour (…), enterrés dans l’égoïsme d’une culture qui n’aime pas la vie », ceux qui sont « abusés et exploités sous nos yeux et notre silence complice », ceux qui sont « massacrés sous les bombardements, même là où le fils de Dieu est né ».

Le cœur du message du pape François se résumait à ceci : « Combien le monde a besoin de tendresse aujourd’hui! » Et où allons-nous la trouver cette tendresse? Cette tendresse, c’est le don que Dieu nous fait en son Fils, afin que nous devenions des témoins de sa compassion. Dans le répons du psaume, nous chantons : « Seigneur, entends monter vers toi le cri des malheureux ». Mais cette supplication, elle nous est aussi adressée par tous les malheureux. Lors de la multiplication des pains, Jésus ne dit-il pas à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger! »

L’on me répondra que le défi est énorme à vue humaine, utopique même, mais nous croyons qu’avec le Christ tout est possible. N’est-ce pas lui qui devant le spectacle de notre misère humaine s’écrie dans l’évangile d’aujourd’hui : « Je le veux, sois purifié. » Rien n’est impossible à Dieu, et c’est avec cette foi qu’il nous invite à vivre en ce monde qui est le nôtre.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 5e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1, 29-39

En ce temps-là,
aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm,
Jésus et ses disciples allèrent, avec Jacques et Jean,
dans la maison de Simon et d’André.
Or, la belle-mère de Simon était au lit,
elle avait de la fièvre.
Aussitôt, on parla à Jésus de la malade.
Jésus s’approcha,
la saisit par la main
et la fit lever.
La fièvre la quitta,
et elle les servait.

Le soir venu, après le coucher du soleil,
on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal
ou possédés par des démons.
La ville entière se pressait à la porte.
Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies,
et il expulsa beaucoup de démons ;
il empêchait les démons de parler,
parce qu’ils savaient, eux, qui il était.

Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube.
Il sortit et se rendit dans un endroit désert,
et là il priait.
Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche.
Ils le trouvent et lui disent :
« Tout le monde te cherche. »
Jésus leur dit :
« Allons ailleurs, dans les villages voisins,
afin que là aussi je proclame l’Évangile ;
car c’est pour cela que je suis sorti. »

Et il parcourut toute la Galilée,
proclamant l’Évangile dans leurs synagogues,
et expulsant les démons.

COMMENTAIRE

L’évangéliste Marc nous présente une journée type dans la vie publique de Jésus. On le voit guérir les malades et chasser les démons; il se retire bien avant l’aube pour aller prier à l’écart; dès le matin, il reprend la route afin d’annoncer la bonne nouvelle du Royaume : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, dit-il à ses disciples, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. » Jésus est un homme POUR les autres. Sa mission est d’inaugurer la venue du Royaume. Il en est la pierre angulaire. Il nous dévoile le vrai visage de Dieu et il vient non seulement pour nous le faire connaître, mais aussi pour nous donner le goût de Dieu. 

Un de mes professeurs de théologie avait cette expression pour parler du Royaume de Dieu : « le déjà-là et le pas-encore ! » Le « pas-encore », c’est cette réalité du ciel qui nous sera dévoilée un jour, quand de nos yeux nous verrons Dieu. C’est là une promesse inouïe, vous en conviendrez. Mais est-ce suffisant pour soutenir notre espérance, pour justifier notre foi et nous dire chrétiens ? Même si cette réalité du ciel je l’anticipe plus que jamais depuis le décès de mes parents ou de personnes qui me sont très chères, je dois avouer que je ne crois pas avant tout parce que je veux aller au ciel. 

Bien sûr que je veux y aller, mais je crois surtout parce qu’il y a ce « déjà là » que Jésus est venu instaurer, ce Royaume qui est au milieu de nous et qui est cette présence et cette action de l’Esprit du ressuscité en nous. Ce « déjà-là », c’est cette vie intérieure de l’Esprit qui nous anime, c’est la joie de croire qui nous fait vivre dès maintenant! Parce que la foi ouvre sur Quelqu’un qui nous aime, une présence à nos vies qui nous donne de voir le monde avec des yeux neufs, avec ce regard que Jésus portait sur notre réalité humaine.

C’est ainsi que je comprends ce feu qui anime le cœur de l’apôtre Paul quand il affirme qu’annoncer l’Évangile, c’est une nécessité qui s’impose à lui.  Comme le disait le saint Pape Jean-Paul II : « Comment taire la joie qui nous habite ! » Saint Paul, lui qui persécutait les chrétiens, est maintenant habité par un amour qui non seulement le dépasse, mais qui l’entraîne sur les routes du monde afin de poursuivre la mission du Christ.

« Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » dit-il. Cette exclamation est à entendre non pas comme une menace qui pèserait sur Paul, mais plutôt que ce serait la plus grande des tragédies si Paul, après avoir été saisi par le Christ, n’en témoignait pas à la face du monde. Il serait vraiment comme le plus malheureux des hommes s’il ne se montrait pas à la hauteur d’un tel amour. Ce serait en quelque sorte renier le Christ à nouveau. D’où le constat qui s’impose pour Paul : « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! »

Quant à nous, nous ne pouvons entendre cette phrase de Paul comme de simples spectateurs, comme si nous étions au théâtre et que c’était là la tirade d’un personnage vite oublié après la messe. Il nous faut faire nôtre aussi cette affirmation de Paul et voir comment, à notre tour, nous pouvons annoncer l’évangile. Car nous ne sommes pas dans la situation de Paul qui sillonnait les routes du bassin de la Méditerranée. Après tout, nous ne sommes pas des apôtres. Mais nous sommes quand même des disciples, des amis de Jésus, et, quand on aime, on trouve les mots et les gestes pour exprimer cet amour. 

Une épouse reprochait un jour à son époux de ne pas lui dire assez souvent qu’il l’aimait. Elle lui répétait souvent : « Dis-moi-le que tu m’aimes. Dis-moi-le ! Dis-moi-le! » Ce dernier avait compris le message, et parfois, en partant le matin pour le travail, il lui laissait un billet sur la table de la cuisine sur lequel était écrit en majuscule le mot LE. Oui, l’humour est souvent le sel indispensable de l’amour et de l’amitié !

Nous n’avons peut-être pas toujours les mots justes pour dire je t’aime, mais nous ne sommes pas à court de moyens pour exprimer cet amour que Dieu a déposé en nous et qu’il nous appelle à partager. Annoncer l’évangile, c’est cela tout d’abord. C’est faire comme Paul qui se fait faible avec les plus faibles, qui pleure avec ceux qui pleurent, qui se réjouit avec ceux qui sont dans la joie. Voilà notre mission à nous aussi.

Je suis toujours émerveillé par ce qui se vit dans nos communautés chrétiennes où tous les jours l’Évangile est annoncé, même en ces temps de pandémie. À chaque fois que vous participez à l’eucharistie, en présentiel ou en visio-conférence, l’Évangile est annoncé. Quand je vous vois braver la pluie, la neige et le verglas pour venir à la messe ou à une rencontre, je n’en doute pas, l’Évangile est annoncé. Quand je vous vois pleurer parce que vous vous souciez de vos enfants et de vos petits-enfants, l’Évangile est annoncé. Quand nous avons voulu accueillir une famille syrienne dans mon ancienne paroisse de Québec et que la générosité des paroissiens a tellement dépassé les attentes, que nous avons pu en accueillir deux, l’Évangile a été annoncé. Quand vous accompagnez des personnes qui ne pourraient venir seule à la messe, quand vous visitez les malades, quand vous leur apportez la communion, l’Évangile est annoncé. Quand vous vous engagez auprès de personnes dans le besoin, des personnes seules, l’Évangile est annoncé. Quand vous portez le souci quotidien de vos enfants, au point de faire vôtres leurs joies et leurs peines, l’Évangile est annoncé.

Nous le savons, les charismes, les talents sont divers dans une communauté. Et chacun de nous, sans exception, a une mission unique et toute particulière qui lui est confiée, qui est appelée à se vivre au jour le jour, comme nous voyons Jésus le faire dans l’évangile. Il visite les malades, il a le souci de chacun; il prend le temps de manger avec ses amis, il prend aussi le temps pour se reposer, pour prier, mais toujours sous le soleil de Dieu, dans cette grande intimité avec son Père, et notre Père. Chaque jour suffit sa peine, chaque journée apporte son lot de défis, et c’est ainsi que l’Évangile est annoncé aujourd’hui, tant par notre rassemblement pour l’eucharistie, qui se fait par zoom ces jours-ci, que par notre attention à ceux et celles qui ont besoin de notre présence, même virtuelle, ou encore parce que nous aurons eu l’occasion ou l’audace de parler de notre foi. Comme le disait saint François à ses frères : « Prêchez toujours l’évangile et, si c’est nécessaire, aussi par les paroles. »

Frères et sœurs, puissions-nous toujours trouver les mots et les gestes qui sauront parler de notre foi, surtout de l’amour que nous sommes appelés à avoir pour tous, tout comme Jésus en donne l’exemple aujourd’hui dans l’évangile.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 4e Dimanche (B)

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 1,21-28. 
Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue, et là, il enseignait.
On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes.
Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier :
« Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. »
Jésus l’interpella vivement : « Tais-toi ! Sors de cet homme. »
L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui.
Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. »
Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée.

COMMENTAIRE

D’entrée de jeu, Jésus nous est présenté dans l’évangile de Marc comme un homme qui parle et agit avec autorité. On est frappé par son enseignement que ses auditeurs qualifient de « nouveau », car cet enseignement se distingue de celui des scribes. Jésus ne fait pas que répéter les préceptes de la loi juive, mais il en élargit l’application au point où sa parole a le pouvoir de libérer, de transformer ceux et celles qui l’écoutent. Elle a le pouvoir de donner le goût de Dieu !

Un peu plus loin dans ce même évangile, Jésus va appeler les Douze et les inviter à participer à sa mission. Cet appel nous concerne tous. Nous sommes à la fois les premiers bénéficiaires de cette action de Jésus en nos vies, et nous sommes invités, nous aussi, à prêcher l’évangile et à chasser les démons avec lui. Mais pour bien comprendre ce que cela signifie, il nous faut regarder comment ces deux réalités s’expriment dans le ministère de Jésus.

Revenons à l’évangile d’aujourd’hui. Alors que Jésus vient d’appeler ses premiers disciples, saint Marc nous présente le premier acte public de Jésus alors qu’il enseigne dans la synagogue de Capharnaüm. L’évangéliste ne nous dit pas en quoi consiste cet enseignement. Ce qui lui importe, ce sont ses conséquences. La prédication de Jésus est existentielle, c’est une parole agissante qui change les cœurs, et c’est ainsi qu’un homme qui se trouve dans l’assemblée est rejoint au plus profond de son être. C’est un possédé. C’est-à-dire un homme divisé, partagé et qui est membre de la synagogue.

L’évangéliste nous dit qu’il est possédé par un esprit impur. Il est important de savoir que « dans la tradition juive, l’impureté se caractérise par le mélange. Par exemple, la loi juive interdisait, dans le travail des champs, d’accoupler deux espèces différentes de bétail, ou de porter un vêtement dont l’étoffe était tissée de deux fibres différentes. » (Bernard Mourou)

Ce possédé porte en lui-même un tel mélange, il est impur car c’est un homme divisé, un homme habité par une grande détresse, par des conflits intérieurs que personne dans la synagogue n’a encore perçus. Mais la parole de Jésus va ouvrir une brèche dans le cœur de cet homme possédé, et c’est alors que surgissent au grand jour les sentiments contradictoires qui l’habitent, où il reconnaît à la fois que Jésus vient de Dieu, tout en refusant de se laisser toucher par lui. Mais Jésus va mettre à nue cette division, et il libère l’homme par la toute-puissance de sa parole, cette parole qui a le pouvoir de transformer le monde, un cœur à la fois, et que Jésus confie à son Église.

L’Évangile de Marc est un Évangile de l’action. Il nous montre un Jésus agissant. Et au cœur de son action, il y a sa prédication. Mais cette prédication est rarement développée dans les évangiles. De quoi était-elle faite au juste ? Les évangélistes nous racontent que Jésus parlait surtout en paraboles. Sa prédication s’enracinait dans la vie quotidienne de ses auditeurs à travers des images familières évoquant la pêche, la vigne, l’agriculture, la fête et le prochain.

Jésus s’adressait à ses auditeurs à partir de leur réalité, de ce qui meublait leurs journées et leurs rapports les uns aux autres, les tirant en quelque sorte vers le haut, afin qu’ils découvrent toute la profondeur, la largeur et la hauteur de leurs vies d’enfants de Dieu. Jésus, par ses récits et ses actions, nous dévoile le mystère de nos vies et sa parole est une parole qui libère, qui guérit, qui pardonne, et qui investit celui ou celle qui l’accueille d’un souffle nouveau, car la parole de Jésus témoigne qu’il est véritable lDieu. Après l’avoir écoutée, on n’est plus le même!

Ce ministère de la parole et de la guérison, Jésus le confie à son Église. Et ce ministère va bien au-delà d’une prédication stéréotypée, bien au-delà de l’annonce de préceptes ou de lois, du permis et de l’interdit, car ce serait alors retomber dans les mêmes pièges, la même stérilité que Jésus reprochait aux scribes et aux pharisiens.

Comme Jésus, nous sommes appelés à être présents à tous ceux et celles que nous rencontrons, appelés à marcher avec eux, en n’ayant par peur de ce que ces personnes peuvent portent en elles-mêmes de blessures et de divisions, de douleurs, de révoltes ou de peines.

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Je crois que le pape François nous en donne un bel exemple à travers son ministère de pasteur et de frère dans la foi. Comme lui, nous avons pour mission non seulement d’annoncer Jésus-Christ à notre monde, mais nous sommes appelés aussi à élargir sans cesse notre compréhension de l’évangile du Christ, car c’est une Parole vivante qu’on ne peut ni enfermer, ni aseptiser, car l’Esprit Saint nous précède toujours dans la Galilée des nations, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car la Parole de Dieu fait toujours du neuf. C’est ce que l’on voit dans l’évangile de ce jour, et c’est ce dont l’Église doit témoigner sans cesse dans son ouverture au monde. Le pape François nous en donne un témoignage des plus interpellant, il me semble.

Ainsi, alors que l’Église a connu bien des conflits avec l’islam, n’a-t-on pas vu le pape François revenir d’un voyage dans les camps de réfugiés en Grèce accompagné de quelques familles musulmanes, afin de leur offrir un refuge au Vatican? N’a-t-il pas tendu la main à nos frères et sœurs protestants à l’occasion du 500e anniversaire de la Réforme de Luther, leur rendant même visite en Suède à l’occasion de cette commémoration ? N’a-t-il pas porté un regard neuf sur le drame des divorcés remariés, choisissant la miséricorde avant la loi ? N’est-il pas celui qui a dit : « Qui suis-je pour juger ? » nous rappelant, comme l’exprimait un théologien dominicain, que «  la doctrine ne verrouille pas la miséricorde. » (fr. Garrigues).

Dès l’annonce officielle de son programme, le 23 novembre 2013 dans l’exhortation sur « la joie de l’Évangile », le pape François faisait cet acte de foi : « Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort qui consiste à s’accrocher à ses propres sécurités… L’Église, écrivait-il, est comme un hôpital de campagne qui a pour caractéristique de naître là où on se bat ». Voilà un pape qui, en ses propres mots, nous invite à « l’intranquillité ». Les contemporains de Jésus diraient certainement en l’écoutant : « Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! »

Quant à nous, tout ce que nous pouvons demander, c’est d’être là où le Christ nous appelle, afin que, par nos actions, nos paroles et nos prières, ce soit véritablement sa puissance à lui ainsi que sa miséricorde qui se déploient à travers le rayonnement de nos vies.

Ce langage nouveau de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm, c’est la nouveauté de l’évangile, c’est la Parole de Dieu qui fera toujours du neuf, qui nous surprendra toujours et qui nous est maintenant confiée. À nous de voir maintenant jusqu’où elle nous entraînera avec la grâce de Dieu.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de saint Thomas d’Aquin

« J’ai prié et l’intelligence m’a été donnée. J’ai supplié et l’esprit de la sagesse est venue en moi ». Cet extrait du livre de la Sagesse nous situe sans doute au coeur même de la vie de frère Thomas d’Aquin. Lui qui a si bien parlé du mystère de la foi et de Dieu tout au long de sa vie et qui pourtant, au terme de son parcours sur terre, considère ses enseignements comme de la paille. Frère Thomas se voit alors comme le plus humble des frères et il ne peut que se taire devant le mystère qu’il a tellement cherché à comprendre. 

Thomas d’Aquin était un mystique qui donnait toute sa valeur à cette affirmation d’un Père de l’Église qui disait que « le théologien est quelqu’un qui prie, et celui qui prie est un théologien ». Avant d’être un théologien, frère Thomas était un simple croyant, un priant, un amant de Dieu. C’est pourquoi nous ne sommes pas étonnés de voir des personnes comme Catherine de Sienne ou Thérèse de Lisieux, sans formation théologique,  porter le même titre que ce grand intellectuel, soit celui de docteur de l’Église. Dieu se donne à tous ceux et celles qui le cherchent et il nous rend capable de le trouver. 

En cette fête de saint Thomas d’Aquin, la liturgie nous propose comme modèle un personnage qui est très important pour l’Ordre des Prêcheurs et pour l’Église. Nous somme fiers de son génie et de son oeuvre, bien sûr.

Et en la fête d’un tel saint on ne peut oublier à quel point la recherche de Dieu et de la vérité demande un travail acharné, où, sans cesse, l’intelligence doit se mettre au service de la foi. C’est pourquoi cette fête est l’occasion de rendre hommage à tous ces frères et soeurs dans l’Ordre des Prêcheurs et dans l’Église toute entière qui se consacrent à ce ministère de la vérité. Mais l’on aurait rien saisit du mystère de ce docteur de l’Église si l’on ne célébrait pas tout d’abord l’homme de foi, l’humble frère qui, un jour, attacha ses pas à ceux du Christ et consacra toute sa vie à se faire proche de Dieu.

Yves Bériault, o.p.

Prière avant l’étude – de St Thomas d’Aquin

Créateur ineffable, Vous êtes la vraie source de la lumière et de la sagesse. Daignez répandre Votre clarté sur l’obscurité de mon intelligence ; chassez de moi les ténèbres du péché et de l’ignorance.

Donnez-moi : La pénétration pour comprendre, La mémoire pour retenir, La méthode et la facilité pour apprendre, La lucidité pour interpréter, Une grâce abondante pour m’exprimer, Aidez le commencement de mon travail, Dirigez en le progrès, Couronnez en la fin, Par Jésus Christ Notre Seigneur.

Homélie pour la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens

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Rencontre entre le pape François et le patriarche Bartholomée Ier de Constantinople

 

Il est bon de rappeler en cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens que dès les tout débuts de l’Église, cette dernière a souffert de conflits et de divisions internes. On le voit déjà dans les Actes des Apôtres et dans les lettres de Paul. Mais les plus grandes divisions remontent vers l’an mille de notre ère avec le grand schisme d’Orient, soit les divergences théologiques entre l’Église romaine et les orthodoxes de Byzance, et qui conduisirent à une première rupture. Le XVIe siècle lui sera le témoin du grand schisme de l’Occident, avec Luther et la réforme protestante, affrontement qui blessera profondément l’Église. Ce schisme sera suivi quelques années plus tard par celui de l’anglicanisme, sous Henri VIII, qui marquera la séparation de l’Église d’Angleterre avec de celle de Rome.

Voilà, en quelques lignes, un bref survol de l’histoire des divisions dans l’Église, divisions qui se poursuivent encore aujourd’hui. C’est pourquoi, il nous faut toujours prier pour l’unité des chrétiens. Mais je serais tenté d’appeler cette semaine de prière, la Semaine de prière pour l’unité des théologiens et des chefs d’Église, car l’on pourrait très bien dire que nous n’y sommes pour rien si les Églises sont divisées. C’est en haut lieu que ces questions se sont décidées, entre chefs d’Églises, entre les rois et les chefs de guerre. Les peuples ne faisant que suivre leurs chefs religieux ou leurs princes.

Certains pourraient dire que nous ressemblons aux enfants du divorce qui, sans être responsables de la séparation de leurs parents, se retrouvent à vivre avec l’un des deux, et qui, aujourd’hui, prient afin qu’ils se rapprochent et se réconcilient. Bien sûr, en rester à une telle vision des choses serait certainement réducteur, car nous avons notre part de responsabilité face à l’avenir, et il faut bien avouer que les germes de divisions qui déchirent l’Église, sont aussi en nous, divisions à plus petite échelle bien sûr, mais qui n’en blessent pas moins nos Églises locales et nos communautés chrétiennes.

La semaine de prière pour l’unité des chrétiens n’est pas tout à fait une fête, vous en conviendrez. On ne peut quand même pas célébrer une blessure, surtout lorsqu’elle atteint le Corps du Christ, et devient un scandale aux yeux de tous. Cette semaine n’a de sens que si elle est vécue en quelque sorte comme un mini-carême, un temps de pénitence, de prière et de réconciliation, une semaine où l’on prend le temps de se reconnaitre divisés et blessés, car l’avenir de l’Église doit nous tenir à cœur.

C’est le bienheureux pape Paul VI qui disait : « L’on ne peut aimer le Christ si l’on n’aime pas l’Église ». Cette semaine de prière est une occasion idéale pour réfléchir non seulement à notre attitude à l’endroit des chrétiens des autres confessions, mais aussi à notre propre attachement à l’Église. Est-ce que par notre attitude les gens qui nous entourent sentent chez nous un amour réel de l’Église, un attachement à sa Tradition, un souci affectueux pour ses difficultés, une solidarité avec les défis auxquels elle doit faire face, ou profitons-nous de la moindre occasion pour la critiquer?

Il n’est pas question ici de remettre en question de droit de critiquer. C’est un droit fondamental dans nos sociétés, et il faut bien reconnaître que les catholiques n’ont pas toujours eu le sentiment d’être entendus dans leur Église. Il y a certainement des progrès à faire sur ce point. Mais cela ne peut justifier le manque d’amour dans les critiques que l’on entend parfois, sinon l’hostilité, qui laissent croire que ce ne sont pas là des sentiments animés par l’Esprit Saint.

Qui de nous n’a pas été complice de telles attitudes à l’occasion? Rappelons-nous, comme l’écrit saint Paul, que l’Esprit de Dieu n’est pas un Esprit de rancune, de jalousie ou de haine, car c’est par de telles attitudes que commencent les schismes et les divisions qui déchirent le Corps du Christ.

Cette semaine vient nous rappeler l’importance d’aimer l’Église et son mystère, car on ne peut aimer l’Église uniquement dans ses institutions. Le grand Corps de l’Église, ce sont avant tout ses membres, présents et passés, qu’il s’agisse d’un saint Paul, d’un saint François, d’une sainte Thérèse de Lisieux, de nos défunts, de vous et de moi. Nous sommes tous unis dans une même communion, grâce à l’Esprit Saint qui nous fait vivre de la vie même du Christ.

Quand je dis qu’il nous faut aimer l’Église et son mystère, c’est de toute cette réalité que je veux parler. J’englobe à la fois le présent, le passé, et l’avenir de l’Église. Je pense à tous ceux et celles qui ont mis leur foi en Dieu, depuis notre père Abraham, jusqu’aux plus modestes témoins d’aujourd’hui, dont la vie et les actions sont marquées par l’évangile.

Le mystère de l’Église s’exprime tout autant dans les familles chrétiennes que chez les moines et les ermites, il se vit chez les veufs et les veuves, chez les célibataires et les couples chrétiens. Ce mystère de l’Église s’exprime tout autant dans la vie des grands saints que dans la vie de tous ces hommes et ces femmes anonymes, qui n’ont cessé de se mettre au service de leurs frères et de leurs sœurs en humanité, à cause de cette vie du ressuscité qui les appelle et qui les fait vivre, et ce, dans toutes les Églises.

L’Église du Christ est tout aussi présente dans les grandes cathédrales et les monastères du monde, que dans les soupes populaires de nos villes ou dans les taudis de Calcutta ou du Nunavut. Partout nous trouvons des chrétiens et des chrétiennes engagées au nom de leur foi, et ce, indépendamment de leurs confessions chrétiennes.

C’est toute cette Église qu’il nous faut aimer et faire nôtre, tout autant celle de la place Saint-Pierre de Rome que la plus petite des églises de nos villages, tout comme celle qui est à l’œuvre chez nos frères et nos sœurs dans la foi, et que nous désignons avec la formule maladroite « nos frères et nos soeurs séparés ». Chez eux, comme chez nous, il y a ce même mystère d’une présence d’amour qui laboure cette terre et qui nous interpelle. Il y a cette même présence de Jésus Christ et de son Esprit, car il est fidèle à sa promesse d’être présent à ses disciples, au fil du temps et des siècles, lui le cœur battant de cette grande maison que nous appelons l’Église universelle.

Frères et sœurs, demandons à Dieu, en cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, de nous rapprocher les uns des autres, d’aplanir nos différences, et de nous aider à grandir dans notre amour de l’Église, car comment pourrions-nous prétendre aimer le Christ, si nous ne portons pas le souci de l’Église et de son unité? N’a-t-il pas donné sa vie pour elle?

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

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Homélie pour le 3e Dimanche (B)

Un jour, non sans une certaine gêne, un de mes amis me confia l’anecdote suivante. Le fils de son voisin, qui avait alors une douzaine d’années, était allé faire une course pour lui. À son retour, il avait aperçu sur l’un des murs de la cuisine un objet qu’il n’avait décidément jamais vu, un crucifix. Il demanda à mon ami Pierre qui était cet homme accroché sur son mur. Ce dernier, n’étant pas disposé à s’engager dans une longue catéchèse, balbutia tout simplement : «Ah! C’est un homme qui a été exécuté parce qu’il faisait de la politique.» Et le garçon de lui demander : «Et toi, est-ce que tu en fais de la politique?»

Ce jeune garçon avait compris qu’on ne peut impunément se revendiquer d’une grande figure de l’Histoire sans que cela ait des conséquences sur notre manière de vivre et de penser. Je me permets donc de nous relayer sa question : «Et toi, est-ce que tu en fais de la politique?» Si nous nous signons régulièrement de cette croix, croix que nous affichons dans nos églises, dans nos maisons et même autour de nos cous, cela veut sans doute dire que notre adhésion au Christ et à sa croix compte beaucoup pour nous, et a donc des conséquences sur nos vies. 

Comment alors interpréter pour nous-mêmes dans l’Évangile, l’invitation que fait Jésus à ses disciples de tout laisser et devenir des pêcheurs d’homme? Il est bien sûr question ici d’annonce de la bonne nouvelle, une mission qui concerne toute l’Église. Mais parfois, les moyens pour l’accomplir nous échappent, nous ne savons plus trop par où commencer pour faire connaître le Christ et son Évangile autour de nous. Mais peut-être n’avons-nous pas bien compris quelle est la nature première de l’invitation que nous fait Jésus à devenir pêcheur d’hommes avec lui.

Je dois avouer que cette question de l’évangélisation me taraude depuis bien des années alors que régulièrement les responsables de Église nous invitent à être missionnaires, à devenir des disciples engagés dans l’annonce de l’Évangile, à porter le souci du renouvellement de nos communautés chrétiennes, et surtout de faire connaître la bonne nouvelle du Christ ressuscité. Le pape François lui-même insiste pour que nous devenions une Église en sortie. Il emploie même l’image de Jésus qui se tient à la porte et qui frappe, non pas pour entrer dans l’Église, dit-il, mais pour en sortir!

Mais s’il nous faut devenir des disciples-missionnaires, lancer le filet avec le Christ, je garde en moi cette conviction que l’Évangile doit tout d’abord se transmettre par le filet de la contagion, avant même celui de la persuasion; par le filet de la bienveillance et de la compassion du Christ, avant même l’annonce du mystère qui nous habite et nous fait vivre. C’est pourquoi la mission qui s’impose à nous, en tout premier lieu, sera toujours celle de l’amour qui va jusqu’au bout, l’amour qui ne garde rien pour lui-même, qui donne tout, comme Jésus en a témoigné. Les programmes missionnaires et catéchétiques viendront bien ensuite avec la grâce de Dieu et notre créativité.

Mais ces programmes resteront lettre morte si nous ne prenons pas au sérieux l’imitation de celui que nous contemplons sur la croix et en qui nous avons mis notre foi. Non seulement le monde doit pouvoir reconnaître entre nous chrétiens, le «voyez comme ils s’aiment», comme l’observaient les païens au sujet des premiers chrétiens, mais le monde a aussi besoin d’expérimenter à notre contact le «voyez comme ils nous aiment.» Si on a pu le dire du Christ tout au long de sa mission, il faudrait bien qu’on puisse le dire aussi de ses amis, n’est-ce pas.

C’est le frère dominicain Pierre Claverie, évêque d’Oran en Algérie et martyr, qui disait dans une homélie donnée aux moniales dominicaines de Prouilhe en France, quelques mois avant sa mort tragique : «Je crois que l’Église meurt de ne pas être assez proche de la Croix de son Seigneur. Si paradoxal que cela puisse paraître, […] sa vitalité, son espérance et sa fécondité, lui viennent de là. Pas d’ailleurs, ni autrement. Tout, tout le reste, disait-il, n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe elle-même et elle trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation humanitaire ou même comme un mouvement évangélique à grand spectacle. Elle peut briller, elle ne brille pas du feu de l’amour “fort comme la mort”, comme le dit le Cantique des Cantiques. Car il s’agit bien ici d’amour, d’amour d’abord et d’amour seul. Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : (Quand il disait) “Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis”.»

Frères et sœurs, la mission de l’Église trouve son fondement dans ce récit où Jésus invite ses disciples à lancer le filet avec lui, mais elle trouve sa raison d’être au pied de sa croix. Si la mission de l’Église est de conduire les hommes et les femmes de ce monde à la pleine lumière de qui est Jésus Christ, notre marche avec lui nous engage tout d’abord en une présence au monde faite de respect et de douceur, de patience et d’amour, présence d’accompagnement qui a sa source dans les gestes, les enseignements et la vie même de notre Seigneur.

Notre mission à nous se vivra donc dans la cité, là où nous levons les voiles chaque matin. Où chaque parole bienveillante, chaque mot d’encouragement, chaque marque de tendresse et de réconfort, tout geste de réconciliation, le moindre petit service, le travail quotidien fait consciencieusement, le temps donné gratuitement, l’écoute généreuse et attentive de celui ou de celle qui souffre, sont là mille et une manières de signifier ce trop-plein d’amour que l’esprit du Christ déverse en nos cœurs. Et ce sont là des semences du Royaume, n’en doutons pas.

L’Évangile de ce jour nous invite donc à avancer vers le large avec Jésus, acceptant de partir de nuit comme de jour, avec nos lampes bien allumées, la prière chevillée au cœur, assumant avec courage chacune des journées qui nous sont confiées, nous donnant à ceux et celles qui en ont le plus besoin, à cause du Christ. Et c’est cela aussi se faire pêcheurs d’hommes, ou pour reprendre l’expression de mon ami Pierre, faire de la politique comme le Christ!

fr. Yves Bériault, o.p.