Homélie pour le 1er Dimanche du Carême

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La victoire du désert

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 1,12-15.
Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert
et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient.
Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu ;
il disait : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »

 

COMMENTAIRE

J’aimerais insister tout d’abord sur le sens de l’expérience du désert, ce désert qui évoque dans la Bible une terre de malédiction où vivent les démons et les bêtes sauvages. Ce désert, qui va devenir pour le peuple hébreu le lieu de l’épreuve et de la tentation, se révèlera surtout comme étant le lieu de la présence de Dieu.

Le désert devient donc un temps de passage où Dieu accompagne, nourrit, désaltère et conduit. Le désert se transforme en lieu où l’on vit l’expérience de se situer devant Dieu comme seul guide ; c’est le temps de la confiance et de la fidélité, c’est un retour à l’essentiel. Et c’est là le grand voyage que nous propose le temps du carême.

Entrer au désert, c’est se rappeler chaque année que l’essence même de la vie de foi se vit dans un total abandon entre les mains de Dieu, dans cette attitude du Fils qu’est Jésus, qui se laisse conduire par l’Esprit Saint. Ce désert évoque aussi la tentation, la présence de forces adverses en nous, qui cherchent à nous faire renoncer à notre vie d’enfant de Dieu. Et parfois, nous tombons, nous cédons… C’est pourquoi le désert évoque aussi une expérience de conversion, un appel à renoncer à nos façons de faire, qui sont souvent un refus de l’amour de Dieu et un refus de l’autre. C’est pourquoi le temps du carême est donc un appel à la conversion.

Mais avons-nous besoin de conversion ? Nous convertir à quoi ? Tant que nous n’aurons pas saisi l’enjeu de cette question, nos prières, nos célébrations, nos eucharisties demeureront stériles. Si la grâce de Dieu nous est donnée, il faut coopérer à la grâce afin d’en être des signes lumineux dans le monde. Un incroyant disait à l’abbé Pierre : « Monsieur le curé, je ne sais pas si le Bon Dieu existe, mais je suis sûr que s’il existe, il est ce que vous faites ».

Mais l’on se sent tellement démuni devant ce monde qui constamment nous glisse entre les mains comme un enfant turbulent que l’on voudrait retenir, mais qui nous échappe constamment, et qui est capable du meilleur et du pire. Non pas que l’homme soit mauvais, mais il y a la contagion du mal, comme il y a la contagion de l’amour.

S’il nous est difficile de nous situer dans notre vie comme ayant besoin de conversion, c’est que l’on oublie trop souvent le lien qui existe entre les drames humains à l’échelle de la planète, et notre petit quotidien, avec ses façons de faire. L’on s’imagine, lorsque l’on entend les récits de violences qui se commettent un peu partout dans le monde que nous avons affaire à des barbares de la pire espèce, des choses qu’on ne verrait jamais chez nous, pensons-nous. Pourtant, la guerre et ses violences, ce n’est pas bien loin de nous. Il suffit de regarder en nous-mêmes pour nous en convaincre.

Non pas que nous soyons méchants, mais nous aussi, nous laissons parfois dominer le mal sur nos vies. À petite échelle, ça semble avoir bien peu de conséquences. Petite parole désobligeante, envie et jalousie, un malin plaisir à s’en prendre à des personnes parce qu’elles ne nous plaisent pas ; un petit geste malhonnête, surtout quand c’est le gouvernement ; des refus de pardonner, chercher à alimenter consciemment la haine… Une foule de petites guerres en puissance que l’on sème sur notre passage, comme des bombes à retardement, et que les enfants apprennent sur les genoux de leurs parents. Et l’on n’aurait pas besoin de conversion…

En ce début du carême, nous sommes invités à tourner nos regards et notre cœur vers le Christ. En fait, il est lui notre véritable désert, puisqu’en lui nous avons surmonté l’épreuve. Sa victoire, c’est la nôtre! Il s’est fait pour nous l’eau vive du désert, le pain de vie, la lumière dans la nuit sur le chemin. Il est le guide sûr qui nous mène vers le Père.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 6e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1,40-45.
En ce temps-là, un lépreux vint auprès de Jésus ; il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier. »
Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. »
À l’instant même, la lèpre le quitta et il fut purifié.
Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt
en lui disant : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. »
Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui.

COMMENTAIRE

De dimanche en dimanche, la Parole de Dieu est la première table qui nous rassemble. Tout comme l’Eucharistie, elle vient nous nourrir et nous ressourcer. Il est bon de savoir que certains Pères de l’Église avaient proposé, de faire de la proclamation de la Parole de Dieu un sacrement, au même titre que les autres sacrements. Si cette idée n’a pas été retenue par l’Église, le Concile Vatican II n’a toutefois pas hésité à affirmer que c’est le Christ lui-même qui s’adresse à nous chaque fois que la Parole de Dieu est proclamée.

Entrer dans l’intelligence de la Parole de Dieu, de dimanche en dimanche, lui être attentif, demande un certain effort, il faut bien l’avouer. L’un de mes frères qui venaient de raconter l’histoire de l’enfant prodigue à un groupe d’enfants leur avait demandé ce qu’ils pensaient de cette histoire et le plus jeune avait répondu : « On l’a déjà entendu cette histoire! »

Ces textes sacrés qui sont proclamés de dimanche en dimanche nous sont tous familiers, trop peut-être, d’où le risque de les écouter sans beaucoup d’intérêt, oubliant ainsi que Dieu parle à chacun et chacune de nous à travers sa Parole. C’est un acte de foi que nous posons chaque fois que nous accueillons avec attention la Parole de Dieu. Revenons maintenant aux textes de ce dimanche.

Tout d’abord, quel contraste entre la première lecture du livre des Lévites et l’attitude de Jésus dans l’évangile, alors que selon la loi juive le lépreux devait être exclu de la société! Non seulement Jésus accueille un lépreux, mais il le touche et il le guérit. La gravité de cette maladie et l’exclusion qu’elle entraînait mettent certainement en relief l’impressionnant miracle de Jésus, mais il nous faut regarder au-delà du miracle lui-même, afin d’en dégager sa signification profonde, et ce en quoi l’action de Jésus nous interpelle dans notre vie de foi. Pour les besoins de notre méditation, je vous propose trois pistes de réflexion.

Premièrement, le récit évangélique oriente tout d’abord notre regard vers le lépreux. On ne peut qu’admirer son attitude. Non seulement il fait preuve de beaucoup de courage en s’approchant de Jésus, car il devait se tenir à l’écart des villes et des foules, mais il manifeste surtout une grande foi. Il se prosterne devant Jésus, alors que l’on ne tombe à genoux que devant Dieu, et il affirme sans hésitation que Jésus a le pouvoir de le guérir : « Si tu le veux, dit-il, tu peux me purifier. »

Cette requête nous entraîne au coeur de la prière de demande, telle que voulue par Dieu. C’est une prière qui fait tout d’abord confiance à Dieu, malgré la lourdeur de l’épreuve, malgré la nuit où nous enferme parfois le malheur, la maladie ou le désespoir. C’est une prière qui attend tout de Dieu, et qui sait tout remettre entre ses mains, comme Jésus à Gethsémani : « Non pas ma volonté, mais la tienne ». C’est une prière exigeante que la prière de demande à l’école de Jésus. Elle demande beaucoup de foi, beaucoup d’amour, beaucoup d’abandon, et seul le Christ peut nous introduire dans cette prière, quand nous crions vers Dieu comme le lépreux ou le psalmiste :

Seigneur, entends ma prière :que mon cri parvienne jusqu’à toi!

Deuxièmement, l’évangile d’aujourd’hui oriente aussi notre regard vers l’attitude de Jésus. Devant la demande du lépreux, il répond sans hésiter : « Je le veux, sois purifié. » Nous touchons ici au plus profond désir de Dieu sur nous, ainsi qu’à notre besoin le plus fondamental. Car nous sommes souvent mis à l’épreuve dans nos vies, humiliés et blessés par nos faiblesses et nos manquements. Nous avons besoin de guérisons afin de vivre le plus fidèlement possible comme les enfants de Dieu que nous sommes, car nul ne peut échapper au mal qui nous assaille, au péché qui prend trop souvent le dessus sur nous. Jésus vient nous libérer de cette emprise du mal sur nos vies, il vient nous purifier.

Remarquez dans l’évangile, il est dit de Jésus qu’il est pris de pitié devant cet homme. Cet homme c’est nous, et Jésus est le reflet de l’amour du Père pour nous. Il s’émeut de compassion devant nos souffrances et sans cesse il se fait proche de nous, d’où l’importance de lui confier nos vies dans la foi, en ne doutant pas qu’il va agir en notre faveur dans sa grande miséricorde, quelle que soit notre nuit.

Troisièmement, le récit évangélique, comme tout l’évangile d’ailleurs, invite les disciples du Christ à porter le regard de Jésus sur notre monde. À son époque, l’on croyait que la lèpre était causée par le péché. Nous ne voyons plus la maladie comme une malédiction de Dieu, pourtant notre humanité est toujours aux prises avec cette lèpre qu’est le péché et qui la défigure sans cesse. C’est le mal qui est à l’oeuvre en nous et dans notre monde, notre pauvre monde, comme me le confiait un vieux moine trappiste, où le cri des malheureux peut devenir assourdissant si l’on sait prêter l’oreille.

Je repense à ces paroles émouvantes du Pape François, lors de sa bénédiction de Noël il y a quelques années, quand il disait, la voix étranglée par l’émotion : « Il y a tant de larmes en ce Noël. » Il avait mentionné l’Irak et la Syrie, où sévit encore une « persécution brutale » des minorités religieuses. Il avait fait mention de l’Ukraine, du Nigeria, de la Libye… Mais ce qui restera dans les mémoires, c’est lorsqu’il a évoqué toutes les violences faites aux enfants.

Il a mentionné des événements précis comme l’horrible attaque contre une école de Peshawar au Pakistan, où une centaine d’enfants avaient été assassinés. Il avait ensuite évoqué les enfants « tués et maltraités, ceux qui le sont avant de voir la lumière du jour (…), enterrés dans l’égoïsme d’une culture qui n’aime pas la vie », ceux qui sont « abusés et exploités sous nos yeux et notre silence complice », ceux qui sont « massacrés sous les bombardements, même là où le fils de Dieu est né ». Le coeur du message du pape François se résumait à ceci : « Combien le monde a besoin de tendresse aujourd’hui! »

Et où allons-nous la trouver cette tendresse? Cette tendresse, c’est le don que Dieu nous fait en son Fils, afin que nous devenions des témoins de sa compassion. Dans le répons du psaume de notre liturgie en ce dimanche, nous chantons  : « Seigneur, entends monter vers toi le cri des malheureux ». Mais cette supplication elle nous est aussi adressée par tous les malheureux. Lors de la multiplication des pains, Jésus ne dit-il pas à ses disciples : « Donnez-leur vous-mêmes à manger! »

L’on me répondra que le défi est énorme à vue humaine, utopique même, mais nous croyons qu’avec le Christ tout est possible. N’est-ce pas lui qui devant le spectacle de notre misère humaine s’écrie dans l’évangile d’aujourd’hui : « Je le veux, sois purifié. » Car rien n’est impossible à Dieu, et c’est avec cette foi qu’il nous invite à vivre en ce monde qui est le nôtre. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Fernand Ouellette et le regret de ses fautes

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«Je pense qu’il faut déjà aimer Dieu pour être sensible à la gravité de la faute morale. Seul l’amour de Dieu, en mon être, peut éclairer mes défaillances, mes fêlures, mes rébellions. C’est pourquoi celui qui s’éloigne peu à peu de Lui a tellement de difficulté à se voir, à saisir les enchaînements de ses actes et de ses conséquences. Il est entré dans une obscurité où les pistes et les bornes se perdent. Ce n’est qu’en Dieu que le dévoilement est possible. Lui seul a la vraie Lumière pour fouiller l’être. »


Fernand Ouellette. Le danger du divin. Fides, 2002. pp. 197

 

Homélie pour le 5e Dimanche T.O. (B)

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ANNONCER L’ÉVANGILE

Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 9,16-19.22-23.
Frères, annoncer l’Évangile, ce n’est pas là pour moi un motif de fierté, c’est une nécessité qui s’impose à moi. Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile !
Certes, si je le fais de moi-même, je mérite une récompense. Mais je ne le fais pas de moi-même, c’est une mission qui m’est confiée.
Alors quel est mon mérite ? C’est d’annoncer l’Évangile sans rechercher aucun avantage matériel, et sans faire valoir mes droits de prédicateur de l’Évangile.
Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous afin d’en gagner le plus grand nombre possible.
Avec les faibles, j’ai été faible, pour gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns.
Et tout cela, je le fais à cause de l’Évangile, pour y avoir part, moi aussi.

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 1,29-39.
En ce temps-là, aussitôt sortis de la synagogue de Capharnaüm, Jésus et ses disciples allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André.
Or, la belle-mère de Simon était au lit, elle avait de la fièvre. Aussitôt, on parla à Jésus de la malade.
Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait.
Le soir venu, après le coucher du soleil, on lui amenait tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons.
La ville entière se pressait à la porte.
Il guérit beaucoup de gens atteints de toutes sortes de maladies, et il expulsa beaucoup de démons ; il empêchait les démons de parler, parce qu’ils savaient, eux, qui il était.
Le lendemain, Jésus se leva, bien avant l’aube. Il sortit et se rendit dans un endroit désert, et là il priait.
Simon et ceux qui étaient avec lui partirent à sa recherche.
Ils le trouvent et lui disent : « Tout le monde te cherche. »
Jésus leur dit : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »
Et il parcourut toute la Galilée, proclamant l’Évangile dans leurs synagogues, et expulsant les démons.

COMMENTAIRE

L’évangéliste Marc nous présente une journée type dans la vie publique de Jésus. On le voit guérir les malades et chasser les démons; il se retire bien avant l’aube pour aller prier à l’écart; dès le matin, il reprend la route afin d’annoncer la bonne nouvelle du Royaume : « Allons ailleurs, dans les villages voisins, dit-il à ses disciples, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. » Jésus est un homme POUR les autres. Sa mission est d’inaugurer la venue du Royaume. Il en est la pierre angulaire. Il nous dévoile le vrai visage de Dieu et il vient non seulement pour nous le faire connaître, mais aussi pour nous donner le goût de Dieu.

Un de mes professeurs de théologie avait cette expression pour parler du Royaume de Dieu : « le déjà-là et le pas-encore ! » Le « pas-encore », c’est cette réalité du ciel qui nous sera dévoilée un jour, quand de nos yeux nous verrons Dieu. C’est là une promesse inouïe, vous en conviendrez. Mais est-ce suffisant pour soutenir notre espérance, pour justifier notre foi et nous dire chrétiens ? Même si cette réalité du ciel je l’anticipe plus que jamais depuis le décès de mes parents ou de personnes qui me sont très chères, je dois avouer que je ne crois pas avant tout parce que je veux aller au ciel.

Bien sûr que je veux y aller, mais je crois surtout parce qu’il y a ce « déjà là » que Jésus est venu instaurer, ce Royaume qui est au milieu de nous et qui est cette présence et cette action de l’Esprit du ressuscité en nous. Ce « déjà-là », c’est cette vie intérieure de l’Esprit qui nous anime, c’est la joie de croire qui nous fait vivre dès maintenant! Parce que la foi ouvre sur Quelqu’un qui nous aime, une présence à nos vies qui nous donne de voir le monde avec des yeux neufs, avec ce regard que Jésus portait sur notre réalité humaine.

C’est ainsi que je comprends ce feu qui anime le cœur de l’apôtre Paul quand il affirme qu’annoncer l’Évangile, c’est une nécessité qui s’impose à lui.  Comme le disait le saint Pape Jean-Paul II : « Comment taire la joie qui nous habite ! » Saint Paul, lui qui persécutait les chrétiens, est maintenant habité par un amour qui non seulement le dépasse, mais qui l’entraîne sur les routes du monde afin de poursuivre la mission du Christ.

« Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! » dit-il. Cette exclamation est à entendre non pas comme une menace qui pèserait sur Paul, mais plutôt que ce serait la plus grande des tragédies si Paul, après avoir été saisi par le Christ, n’en témoignait pas à la face du monde. Il serait vraiment comme le plus malheureux des hommes s’il ne se montrait pas à la hauteur d’un tel amour. Ce serait en quelque sorte renier le Christ à nouveau. D’où le constat qui s’impose pour Paul : « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile ! »

Quant à nous, nous ne pouvons entendre cette phrase de Paul comme de simples spectateurs, comme si nous étions au théâtre et que c’était là la tirade d’un personnage vite oublié après la messe. Il nous faut faire nôtre aussi cette affirmation de Paul et voir comment. À notre tour, nous pouvons annoncer l’évangile. Car nous ne sommes pas dans la situation de Paul qui sillonnait les routes du bassin de la Méditerranée. Après tout, nous ne sommes pas des apôtres. Mais nous sommes quand même des disciples, des amis de Jésus, et, quand on aime, on trouve les mots et les gestes pour exprimer cet amour.

Une épouse reprochait un jour à son époux de ne pas lui dire assez souvent qu’il l’aimait. Elle lui répétait souvent : « Dis-moi-le que tu m’aimes. Dis-moi-le ! Dis-moi-le! » Ce dernier avait compris le message, et parfois, en partant le matin pour le travail, il lui laissait un billet sur la table de cuisine sur lequel était écrit en majuscule : LE. Nous n’avons peut-être pas toujours les mots justes pour dire je t’aime, mais nous ne sommes pas à court de moyens pour exprimer cet amour que Dieu a déposé en nous et qu’il nous appelle à partager. Annoncer l’évangile, c’est cela tout d’abord. C’est faire comme Paul qui se fait faible avec les plus faibles, qui pleure avec ceux qui pleurent, qui se réjouit avec ceux qui sont dans la joie. Voilà notre mission à nous aussi.

Je suis toujours émerveillé par ce qui se vit dans nos communautés chrétiennes où tous les jours l’Évangile est annoncé. À chaque fois que vous venez à cette eucharistie, l’Évangile est annoncé. Quand je vous vois braver la pluie, la neige et le verglas pour venir à la messe ou à une rencontre, je n’en doute pas, l’Évangile est annoncé. Quand je vous vois pleurer parce que vous vous souciez de vos enfants et de vos petits enfants, l’Évangile est annoncé. Quand nous avons voulu accueillir une famille syrienne et que votre générosité a tellement dépassé les attentes, que nous avons pu en accueillir deux, l’Évangile a été annoncé. Quand vous accompagnez des personnes qui ne pourraient venir seule à la messe, quand vous visitez les malades, quand vous leur apportez la communion, l’Évangile est annoncé. Quand vous vous engagez auprès de personnes dans le besoin, des personnes seules, l’Évangile est annoncé. Quand vous portez le souci quotidien de vos enfants, au point de faire vôtres leurs joies et leurs peines, l’Évangile est annoncé.

Nous le savons, les charismes, les talents sont divers dans une communauté. Et chacun de nous, sans exception, a une mission unique et toute particulière qui lui est confiée, qui est appelée à se vivre au jour le jour, comme nous voyons Jésus le faire dans l’évangile. Il visite les malades, il a le souci de chacun; il prend le temps de manger avec ses amis, il prend aussi le temps pour se reposer, pour prier, mais toujours sous le soleil de Dieu, dans cette grande intimité avec son Père, et notre Père. Chaque jour suffit sa peine, chaque journée apporte son lot de défis, et c’est ainsi que l’Évangile est annoncé aujourd’hui, tant par notre rassemblement pour l’eucharistie que par notre attention à ceux et celles qui ont besoin de notre présence, ou encore parce que nous aurons eu l’occasion ou l’audace de parler de ce qui nous fait vivre, et peut-être même parler de notre foi. Comme le disait saint François à ses frères : « Prêchez toujours l’évangile et, si c’est nécessaire, aussi par les paroles. »

Frères et sœurs, puissions-nous toujours trouver les mots et les gestes qui sauront parler de notre foi, surtout de l’amour que nous sommes appelés à avoir pour tous, tout comme Jésus en donne l’exemple aujourd’hui dans l’évangile.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 4e Dimanche. T.O. (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 1,21-28.
Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm. Aussitôt, le jour du sabbat, Jésus se rendit à la synagogue, et là, il enseignait.
On était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes.
Or, il y avait dans leur synagogue un homme tourmenté par un esprit impur, qui se mit à crier :
« Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. »
Jésus l’interpella vivement : « Tais-toi ! Sors de cet homme. »
L’esprit impur le fit entrer en convulsions, puis, poussant un grand cri, sortit de lui.
Ils furent tous frappés de stupeur et se demandaient entre eux : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent. »
Sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de la Galilée.

COMMENTAIRE

D’entrée de jeu, Jésus nous est présenté dans l’évangile de Marc comme un homme qui parle et agit avec autorité. On est frappé par son enseignement que ses auditeurs qualifient de « nouveau », car cet enseignement se distingue de celui des scribes. Jésus ne fait pas que répéter les préceptes de la loi juive, mais il en élargit l’application au point où sa parole a le pouvoir de libérer, de transformer ceux et celles qui l’écoutent. Elle a le pouvoir de donner le goût de Dieu !

Un peu plus loin dans ce même évangile, Jésus va appeler les Douze et les inviter à participer à sa mission. Cet appel nous concerne tous. Nous sommes à la fois les premiers bénéficiaires de cette action de Jésus en nos vies, et nous sommes invités, nous aussi, à prêcher l’évangile et à chasser les démons avec lui. Mais pour bien comprendre ce que cela signifie, il nous faut regarder comment ces deux réalités s’expriment dans le ministère de Jésus.

Revenons à l’évangile d’aujourd’hui. Alors que Jésus vient d’appeler ses premiers disciples, saint Marc nous présente le premier acte public de Jésus alors qu’il enseigne dans la synagogue de Capharnaüm. L’évangéliste ne nous dit pas en quoi consiste cet enseignement. Ce qui lui importe, ce sont ses conséquences. La prédication de Jésus est existentielle, c’est une parole agissante qui change les cœurs, et c’est ainsi qu’un homme qui se trouve dans l’assemblée est rejoint au plus profond de son être. C’est un possédé. C’est-à-dire un homme divisé, partagé et qui est membre de la synagogue.

L’évangéliste nous dit qu’il est possédé par un esprit impur. Il est important de savoir que « dans la tradition juive, l’impureté se caractérise par le mélange. Par exemple, la loi juive interdisait, dans le travail des champs, d’accoupler deux espèces différentes de bétail, ou de porter un vêtement dont l’étoffe était tissée de deux fibres différentes. » (Bernard Mourou)

Ce possédé porte en lui-même un tel mélange, il est impur car c’est un homme divisé, un homme habité par une grande détresse, par des conflits intérieurs que personne dans la synagogue n’a encore perçus. Mais la parole de Jésus va ouvrir une brèche dans le cœur de cet homme possédé, et c’est alors que surgissent au grand jour les sentiments contradictoires qui l’habitent, où il reconnaît à la fois que Jésus vient de Dieu, tout en refusant de se laisser toucher par lui. Mais Jésus va mettre à nue cette division, et il libère l’homme par la toute-puissance de sa parole, cette parole qui a le pouvoir de transformer le monde, un cœur à la fois, et que Jésus confie à son Église.

L’Évangile de Marc est un Évangile de l’action. Il nous montre un Jésus agissant. Et au cœur de son action, il y a sa prédication. Mais cette prédication est rarement développée dans les évangiles. De quoi était-elle faite au juste ? Les évangélistes nous racontent que Jésus parlait surtout en paraboles. Sa prédication s’enracinait dans la vie quotidienne de ses auditeurs à travers des images familières évoquant la pêche, la vigne, l’agriculture, la fête et le prochain.

Jésus s’adressait à ses auditeurs à partir de leur réalité, de ce qui meublait leurs journées et leurs rapports les uns aux autres, les tirant en quelque sorte vers le haut, afin qu’ils découvrent toute la profondeur, la largeur et la hauteur de leurs vies d’enfants de Dieu. Jésus, par ses récits et ses actions, nous dévoile le mystère de nos vies et sa parole est une parole qui libère, qui guérit, qui pardonne, et qui investit celui ou celle qui l’accueille d’un souffle nouveau, car la parole de Jésus témoigne qu’il est véritable lDieu. Après l’avoir écoutée, on n’est plus le même!

Ce ministère de la parole et de la guérison, Jésus le confie à son Église. Et ce ministère va bien au-delà d’une prédication stéréotypée, bien au-delà de l’annonce de préceptes ou de lois, du permis et de l’interdit, car ce serait alors retomber dans les mêmes pièges, la même stérilité que Jésus reprochait aux scribes et aux pharisiens.

Comme Jésus, nous sommes appelés à être présents à tous ceux et celles que nous rencontrons, appelés à marcher avec eux, en n’ayant par peur de ce que ces personnes peuvent portent en elles-mêmes de blessures et de divisions, de douleurs, de révoltes ou de peines.

 

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Je crois que le pape François nous en donne un bel exemple à travers son ministère de pasteur et de frère dans la foi. Comme lui, nous avons pour mission non seulement d’annoncer Jésus-Christ à notre monde, mais nous sommes appelés aussi à élargir sans cesse notre compréhension de l’évangile du Christ, car c’est une Parole vivante qu’on ne peut ni enfermer, ni aseptiser, car l’Esprit Saint nous précède toujours dans la Galilée des nations, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car la Parole de Dieu fait toujours du neuf. C’est ce que l’on voit dans l’évangile de ce jour, et c’est ce dont l’Église doit témoigner sans cesse dans son ouverture au monde. Le pape François nous en donne un témoignage des plus interpellant, il me semble.

Ainsi, alors que l’Église a connu bien des conflits avec l’islam, n’a-t-on pas vu le pape François revenir d’un voyage dans les camps de réfugiés en Grèce accompagné de quelques familles musulmanes, afin de leur offrir un refuge au Vatican? N’a-t-il pas tendu la main à nos frères et sœurs protestants à l’occasion du 500e anniversaire de la Réforme de Luther, leur rendant même visite en Suède à l’occasion de cette commémoration ? N’a-t-il pas porté un regard neuf sur le drame des divorcés remariés, choisissant la miséricorde avant la loi ? N’est-il pas celui qui a dit : « Qui suis-je pour juger ? » nous rappelant, comme l’exprimait un théologien dominicain, que «  la doctrine ne verrouille pas la miséricorde. » (fr. Garrigues).

Dès l’annonce officielle de son programme, le 23 novembre 2013 dans l’exhortation sur « la joie de l’Évangile », le pape François faisait cet acte de foi : « Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort qui consiste à s’accrocher à ses propres sécurités… L’Église, écrivait-il, est comme un hôpital de campagne qui a pour caractéristique de naître là où on se bat ». Voilà un pape qui, en ses propres mots, nous invite à « l’intranquillité ». Les contemporains de Jésus diraient certainement en l’écoutant : « Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! »

Quant à nous, tout ce que nous pouvons demander, c’est d’être là où le Christ nous appelle, afin que, par nos actions, nos paroles et nos prières, ce soit véritablement sa puissance à lui ainsi que sa miséricorde qui se déploient à travers le rayonnement de nos vies.

Ce langage nouveau de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm, c’est la nouveauté de l’évangile, c’est la Parole de Dieu qui fera toujours du neuf, qui nous surprendra toujours et qui nous est maintenant confiée. À nous de voir maintenant jusqu’où elle nous entraînera avec la grâce de Dieu.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens

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Rencontre entre le pape François et le patriarche Bartholomée Ier de Constantinople

 

Il est bon de rappeler en cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens que dès les tout débuts de l’Église, cette dernière a souffert de conflits et de divisions internes. On le voit déjà dans les Actes des Apôtres et dans les lettres de Paul. Mais les plus grandes divisions remontent vers l’an mille de notre ère avec le grand schisme d’Orient, soit les divergences théologiques entre l’Église romaine et les orthodoxes de Byzance, et qui conduisirent à une première rupture. Le XVIe siècle lui sera le témoin du grand schisme de l’Occident, avec Luther et la réforme protestante, affrontement qui blessera profondément l’Église. Ce schisme sera suivi quelques années plus tard par celui de l’anglicanisme, sous Henri VIII, qui marquera la séparation de l’Église d’Angleterre avec de celle de Rome.

Voilà, en quelques lignes, un bref survol de l’histoire des divisions dans l’Église, divisions qui se poursuivent encore aujourd’hui. C’est pourquoi, il nous faut toujours prier pour l’unité des chrétiens. Mais je serais tenté d’appeler cette semaine de prière, la Semaine de prière pour l’unité des théologiens et des chefs d’Église, car l’on pourrait très bien dire que nous n’y sommes pour rien si les Églises sont divisées. C’est en haut lieu que ces questions se sont décidées, entre chefs d’Églises, entre les rois et les chefs de guerre. Les peuples ne faisant que suivre leurs chefs religieux ou leurs princes.

Certains pourraient dire que nous ressemblons aux enfants du divorce qui, sans être responsables de la séparation de leurs parents, se retrouvent à vivre avec l’un des deux, et qui, aujourd’hui, prient afin qu’ils se rapprochent et se réconcilient. Bien sûr, en rester à une telle vision des choses serait certainement réducteur, car nous avons notre part de responsabilité face à l’avenir, et il faut bien avouer que les germes de divisions qui déchirent l’Église, sont aussi en nous, divisions à plus petite échelle bien sûr, mais qui n’en blessent pas moins nos Églises locales et nos communautés chrétiennes.

La semaine de prière pour l’unité des chrétiens n’est pas tout à fait une fête, vous en conviendrez. On ne peut quand même pas célébrer une blessure, surtout lorsqu’elle atteint le Corps du Christ, et devient un scandale aux yeux de tous. Cette semaine n’a de sens que si elle est vécue en quelque sorte comme un mini-carême, un temps de pénitence, de prière et de réconciliation, une semaine où l’on prend le temps de se reconnaitre divisés et blessés, car l’avenir de l’Église doit nous tenir à cœur.

C’est le bienheureux pape Paul VI qui disait : « L’on ne peut aimer le Christ si l’on n’aime pas l’Église ». Cette semaine de prière est une occasion idéale pour réfléchir non seulement à notre attitude à l’endroit des chrétiens des autres confessions, mais aussi à notre propre attachement à l’Église. Est-ce que par notre attitude les gens qui nous entourent sentent chez nous un amour réel de l’Église, un attachement à sa Tradition, un souci affectueux pour ses difficultés, une solidarité avec les défis auxquels elle doit faire face, ou profitons-nous de la moindre occasion pour la critiquer?

Il n’est pas question ici de remettre en question de droit de critiquer. C’est un droit fondamental dans nos sociétés, et il faut bien reconnaître que les catholiques n’ont pas toujours eu le sentiment d’être entendus dans leur Église. Il y a certainement des progrès à faire sur ce point. Mais cela ne peut justifier le manque d’amour dans les critiques que l’on entend parfois, sinon l’hostilité, qui laissent croire que ce ne sont pas là des sentiments animés par l’Esprit Saint.

Qui de nous n’a pas été complice de telles attitudes à l’occasion? Rappelons-nous, comme l’écrit saint Paul, que l’Esprit de Dieu n’est pas un Esprit de rancune, de jalousie ou de haine, car c’est par de telles attitudes que commencent les schismes et les divisions qui déchirent le Corps du Christ.

Cette semaine vient nous rappeler l’importance d’aimer l’Église et son mystère, car on ne peut aimer l’Église uniquement dans ses institutions. Le grand Corps de l’Église, ce sont avant tout ses membres, présents et passés, qu’il s’agisse d’un saint Paul, d’un saint François, d’une sainte Thérèse de Lisieux, de nos défunts, de vous et de moi. Nous sommes tous unis dans une même communion, grâce à l’Esprit Saint qui nous fait vivre de la vie même du Christ.

Quand je dis qu’il nous faut aimer l’Église et son mystère, c’est de toute cette réalité que je veux parler. J’englobe à la fois le présent, le passé, et l’avenir de l’Église. Je pense à tous ceux et celles qui ont mis leur foi en Dieu, depuis notre père Abraham, jusqu’aux plus modestes témoins d’aujourd’hui, dont la vie et les actions sont marquées par l’évangile.

Le mystère de l’Église s’exprime tout autant dans les familles chrétiennes que chez les moines et les ermites, il se vit chez les veufs et les veuves, chez les célibataires et les couples chrétiens. Ce mystère de l’Église s’exprime tout autant dans la vie des grands saints que dans la vie de tous ces hommes et ces femmes anonymes, qui n’ont cessé de se mettre au service de leurs frères et de leurs sœurs en humanité, à cause de cette vie du ressuscité qui les appelle et qui les fait vivre, et ce, dans toutes les Églises.

L’Église du Christ est tout aussi présente dans les grandes cathédrales et les monastères du monde, que dans les soupes populaires de nos villes ou dans les taudis de Calcutta ou du Nunavut. Partout nous trouvons des chrétiens et des chrétiennes engagées au nom de leur foi, et ce, indépendamment de leurs confessions chrétiennes.

C’est toute cette Église qu’il nous faut aimer et faire nôtre, tout autant celle de la place Saint-Pierre de Rome que la plus petite des églises de nos villages, tout comme celle qui est à l’œuvre chez nos frères et nos sœurs dans la foi, et que nous désignons avec la formule maladroite « nos frères et nos soeurs séparés ». Chez eux, comme chez nous, il y a ce même mystère d’une présence d’amour qui laboure cette terre et qui nous interpelle. Il y a cette même présence de Jésus Christ et de son Esprit, car il est fidèle à sa promesse d’être présent à ses disciples, au fil du temps et des siècles, lui le cœur battant de cette grande maison que nous appelons l’Église universelle.

Frères et sœurs, demandons à Dieu, en cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens, de nous rapprocher les uns des autres, d’aplanir nos différences, et de nous aider à grandir dans notre amour de l’Église, car comment pourrions-nous prétendre aimer le Christ, si nous ne portons pas le souci de l’Église et de son unité? N’a-t-il pas donné sa vie pour elle?

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

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Homélie pour le 2e Dimanche T.O. (B)

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OÙ DEMEURES-TU ?

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 1,35-42.
En ce temps-là, Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples.
Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. »
Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus.
Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ? »
Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).
André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus.
Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ.
André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre.

COMMENTAIRE

Alors que nous reprenons le cycle du temps ordinaire de la liturgie, l’évangéliste Jean nous raconte l’appel des premiers disciples. Mais au-delà de cet appel, l’évangéliste nous aide aussi à comprendre que nos vies se construisent essentiellement sur une quête de sens où nous interrogeons à la fois le présent et l’avenir. Pour l’évangéliste, Jésus est la réponse à cette quête, lui en qui Dieu se manifeste et dont la rencontre ne peut que transformer nos vies. « Venez et voyez ! » Et c’est ainsi que les disciples laisseront tout pour suivre Jésus et ainsi découvrir ce lieu secret où il habite.

En accord avec la grande tradition spirituelle de l’Église, nous croyons que c’est Dieu qui a mis en nous le désir de le chercher et de l’aimer. Saint Basile de Césarée, l’un des grands fondateurs de la vie monastique, écrit déjà dans sa règle de vie au IVe siècle que : « L’amour envers Dieu n’est pas matière d’enseignement. Car personne ne nous a enseigné à jouir de la lumière, à aimer la vie, à chérir ceux qui nous ont mis au monde ou qui nous ont élevés. De même, ou plutôt à plus forte raison, écrit-il, le désir de Dieu ne s’apprend pas par un enseignement venu de l’extérieur; dès que cet être vivant que nous sommes commence à exister, une sorte de germe est déposé en nous qui possède en lui-même le principe interne de l’amour. » Principe qui fait de nous des chercheurs de Dieu, qui dépose au plus profond de nous cette question lancinante des disciples : « Où demeures-tu? » « Où es-tu ? »

Sans cesse, cette question nous monte au cœur au cours de notre existence. N’est-ce pas là l’interrogation de ceux et celles qui cherchent dans la nuit un sens à leur vie? Mais à son tour, et c’est là la perspective que nous présente l’évangéliste aujourd’hui, Dieu est en droit de nous questionner. « Que cherchez-vous », nous demande-t-il?

L’être humain a besoin de se situer face à son existence, il a besoin de bien cerner son univers et de se l’expliquer. Des premières migrations humaines aux longues caravanes parcourant les continents; des caravelles qui traversèrent les océans aux satellites de toutes sortes qu’on lance dans l’espace, nous voulons découvrir et comprendre, nous voulons fonder notre existence sur des vérités et des valeurs durables.

La Parole de Dieu aujourd’hui nous révèle en quelque sorte notre condition d’Homme. L’être humain est quelqu’un qui cherche et dont la quête, sans qu’il le sache toujours, est guidée vers ce lieu où Dieu habite. Le jeune Samuel qui sert le prophète Élie, et qui sera lui-même prophète de Dieu auprès du roi David, il fait l’expérience d’un appel dans sa vie. Dans un premier temps, il n’en mesure pas toute la profondeur. Il a besoin d’être guidé afin d’apprendre à reconnaître la voix de Dieu. Il lui faut apprendre à écouter.

Les disciples de Jean qui sont envoyés auprès de Jésus seront eux invités à venir voir, car il faut aussi apprendre à regarder autour de nous et à nous interroger. Et c’est ainsi que les disciples sont invités à entrer dans la demeure du Christ.  Et quelle est cette demeure ? N’est-il pas dit dans l’évangile que le Fils de l’homme n’avait pas de pierre où reposer la tête. Il faut donc chercher la véritable demeure de Jésus ailleurs que dans un lieu physique.

Rappelons ici que le verbe « DEMEURER » chez l’évangéliste Jean est très évocateur et qu’il revient souvent dans les paroles de Jésus. En voici quelques exemples :

  • Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là produira du fruit en abondance.
  • Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui.
  • Demeurez dans mon amour.

On pourrait faire un rapprochement ici avec l’expérience qui est évoquée dans le livre Le Petit Prince où le renard dit au Petit Prince « qu’on ne voit bien qu’avec les yeux du cœur ». Découvrir la demeure de Jésus, c’est tout d’abord faire l’expérience de sa demeure spirituelle, de sa profonde communion avec le Père. C’est découvrir en lui que Dieu est amour et qu’il nous aime d’un amour infini. C’est faire l’expérience de Jésus comme Fils de Dieu qui nous appelle à une communion de destin avec lui, qui nous appelle à partager son amour pour le Père et pour le monde.

En ces temps parfois difficiles et angoissants où nous vivons, avec les bruits de guerres et de violences autour de nous, la question des disciples à Jésus revêt une grande acuité : « Où demeures-tu? » Car s’il vient faire sa demeure en nous,  les disciples doivent aussi chercher la demeure du Christ parmi les hommes et les femmes de ce monde. Cette demeure ne sera jamais un lieu physique, on le comprend bien maintenant. La demeure du Christ est au cœur des humains, des villes et des métros, des champs de bataille et des lits d’hôpitaux, auprès des réfugiés et des enfants abandonnés, auprès de tous ceux et celles qui souffrent et sont persécutés.

Et c’est ainsi que ceux et celles qui vivent de la résurrection du Christ sont appelés à transformer la question naïve des disciples en une prière! Où demeures-tu Seigneur au cœur de mon existence et au cœur de ce monde? En quel lieu m’appelles-tu à te suivre, à faire l’expérience du pardon et de la réconciliation. Où m’appelles-tu à soigner, à visiter, à consoler, à engager toute mon existence au risque même d’y laisser ma vie? Où m’appelles-tu à aimer et à donner comme toi aujourd’hui?

Quand Jésus répond à ses disciples : « Venez et voyez ! » Il nous invite à entrer dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, mystère d’amour qui nous invite à jeter un regard neuf sur notre monde, là où le mal et la mort n’auront jamais le dernier mot, puisque le Christ est ressuscité.

Venez et voyez ! C’est ce mystère de mort et de vie que nous célébrons en chacune de nos eucharisties.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs