Homélie pour le 5e Dimanche du Carême (A)

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Il y a quelques années, on avait présenté au Grand théâtre de Québec, les neuf symphonies de Beethoven, sur une période de deux semaines ! Un véritable tour de force dont j’avais eu le privilège d’être le témoin. C’est à la suite de ces concerts que l’inspiration suivante m’était venue de comparer les évangiles à des symphonies, chacun de ces évangiles ayant son propre compositeur inspiré par Dieu, pour nous parler de Dieu et de son action en son Fils Jésus Christ. Un dictionnaire nous dirait d’une symphonie qu’il s’agit d’une longue pièce musicale pour un grand orchestre et qui est souvent constituée de plusieurs mouvements, tout aussi variés les uns que les autres.

Dans une symphonie, il y a toujours un thème principal, soutenu par des thèmes sous-jacents qui viennent l’introduire, qui le laissent deviner, qui préparent son exécution, jusqu’à ce que la symphonie éclate et atteigne son apogée. C’est alors que le thème principal et les sous-thèmes s’unissent l’un à l’autre dans une extraordinaire explosion de sons et d’émotions. Et tout est dit et la salle éclate en bravos.

La liturgie du carême est ainsi conçue. Elle ressemble à s’y méprendre elle aussi à une symphonie, où de dimanche en dimanche, nous passons d’un mouvement à un autre, d’un évangile à un autre, alors que Jésus se révèle peu à peu, jusqu’à l’accomplissement final de sa mission.

Revenons sur le chemin parcouru jusqu’à maintenant en ce carême. Les récits évangéliques des quatre premiers dimanches nous ont amené sur le Mont de la Tentation avec Jésus, pour ensuite passer au Mont de la Transfiguration. Nous avons été témoins de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, ainsi que de la guérison de l’aveugle-né à la piscine de Siloé. Depuis le début du carême, la liturgie de la Parole s’est déroulée progressivement sur le mode d’une symphonie. Appelons-la : la Symphonie pascale, dans laquelle les sous-thèmes du désert, de la lumière, de la montagne et de l’eau nous ont préparés au mouvement symphonique de ce dimanche où nous sommes mis en présence du miracle de la résurrection de Lazare.

Il s’agit sans doute du miracle le plus spectaculaire de Jésus. Dans ce récit, dans ce mouvement l’on peut entendre clairement le thème sous-jacent à tout l’évangile, même s’il n’est pas encore joué à sa pleine mesure, dans son total déploiement. Mais ce que nous avons vu et entendu aujourd’hui prépare la finale de cette Symphonie pascale qui est la résurrection du Christ le matin de Pâques, et qui est en fait un véritable Hymne à la joie. Voyons maintenant d’un peu plus près ce qui se passe dans ce mouvement de notre symphonie aujourd’hui.

Remarquez comment Jésus prend son temps avant d’aller voir Lazare et ses deux sœurs. Ce n’est pas de l’indifférence de la part de Jésus. Au contraire, il sait ce qu’il fait et il ira voir Lazare en temps et lieu, à l’Heure de Dieu.

N’avons-nous pas tous et toutes un jour attendu cette Heure dans nos vies, convaincus que si Dieu avait été là, s’Il avait agi quand nous le lui avions demandé, les choses se seraient passées bien différemment. « Seigneur, si tu avais été ici. Mon frère ne serait pas mort. » Non seulement les miracles ne surviennent pas toujours quand nous les demandons, mais Dieu ne répond pas toujours comme nous le lui demandons. Les miracles dans nos vies, et ils existent, sont le plus souvent imperceptibles, comme la sève printanière dans les arbres en attente de leur floraison. Mais le plus grand miracle de tous, c’est combien Dieu tient à nous, combien il nous aime, nous promettant qu’en temps et lieu il va nous sauver et nous ramener à la vie, qu’il va ouvrir nos tombeaux.

Notre foi nous affirme que cela est vrai à cause de la résurrection de Jésus qui nous confirme qu’il est véritablement la Lumière du monde, qu’il est la Vie éternelle. Et c’est là le thème central de notre symphonie pascale que l’on entend de dimanche en dimanche, tout au long de ce Carême, et qui va se déployer et retentir solennellement le matin de Pâques, dans un formidable Allegro vivace !

Mais poursuivons notre réflexion. L’Évangile de ce dimanche nous présente l’un des sous-thèmes majeurs de la vie de Jésus, qui est d’une grande importance dans notre Symphonie pascale.

Quelle est la réaction de Jésus quand Marie, la sœur de Lazare, lui dit : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » L’Écriture nous dit que lorsque Jésus a vu pleurer Marie, ainsi que la foule qui l’accompagnait, il frémit intérieurement. Il demanda alors où l’on avait déposé le corps de Lazare et il pleura à son tour devant son tombeau. C’est là une des scènes les plus poignantes des évangiles, où la vie tout à coup semble s’arrêter. Tous les acteurs de ce récit semblent retenir leur souffle, attendant de voir ce que Jésus va faire, alors qu’il pleure.

« Voyez comme il aimait Lazare », se disent-ils entre eux. Et ce mouvement musical s’entend comme un émouvant Adagio. Ce sous-thème dans notre symphonie nous parle de l’humanité de Jésus qui réagit avec indignation et tristesse devant la mort de son ami Lazare.

Les passages où Jésus pleure dans les Évangiles sont les plus révélateurs quant à la nature de Dieu et de son amour pour nous, et nous n’avons pas souvent l’occasion de porter un regard aussi intime sur l’humanité de Jésus. Le miracle d’aujourd’hui évoque non seulement la résurrection du Christ et son pouvoir sur la mort, mais il nous dévoile aussi l’extraordinaire proximité de Jésus à chacune de nos vies.

Jésus pleure devant le tombeau de Lazare. Il va pleurer aussi sur la ville de Jérusalem, qui refuse de l’accueillir comme Sauveur. Il va pleurer et supplier au Jardin de Gethsémani devant la passion à venir, et il va pleurer sur la croix en intercédant pour nous auprès de son Père. Jusqu’à la fin, notre salut et notre bonheur seront la seule et unique passion de Jésus.

Si la mort semble l’emporter dans nos vies, nous savons désormais que l’amour de Dieu pour nous est plus fort que la mort. C’est là le message central de l’évangile d’aujourd’hui. Nous entendons le Christ le crier : « Lazare ! Sors de ton tombeau ! Tiens-toi debout ! Viens, n’aie pas peur, car je suis avec toi ! »

Avec ce miracle, notre Symphonie pascale n’est pas encore terminée, mais elle n’a jamais été aussi proche de son mouvement final, qui éclatera au matin de Pâques, confirmant ainsi les paroles de Jésus à Marthe, la sœur de Lazare :

« Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »

Telle est la foi de l’Église, cette foi que nous proclamons et célébrons, alors que nous poursuivons notre montée pascale.

fr. Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour le 4e Dimanche de Carême (A)

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Ce récit de l’aveugle-né, un des chefs-d’œuvre de l’évangile de Jean, nous entraîne dans un parcours initiatique qui a pour enjeux la personne de Jésus. « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » À cette question des pharisiens nous sommes amenés nous aussi à y répondre. C’est d’ailleurs là la visée de tout l’évangile de saint Jean.

Des noces de Cana à l’histoire de la Samaritaine, de l’ami Lazare et ses sœurs Marthe et Marie, à Marie-Madeleine au tombeau, ainsi que l’apôtre Pierre et le disciple que Jésus aimait y courant le matin de Pâques, tout converge dans ces récits au dévoilement de l’identité de Jésus. Comme le souligne saint Jean à la fin de son évangile : tout cela a été écrit afin que « vous croyiez que Jésus est le Christ, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31).

Cette vie est représentée de diverses manières chez saint Jean : elle se fait vin des noces à Cana avec celui qui est le véritable époux, la véritable vigne ; elle se fait eau vive avec la Samaritaine au puits de Jacob. Cette vie se fait aussi pain partagé pour la faim du monde au mont des béatitudes ; elle se fait bon pasteur et porte des brebis ; elle se fait tablier de service à la dernière Cène, signe d’un amour qui va aller jusqu’au bout de lui-même.

Aujourd’hui dans l’évangile, cette vie qu’est Jésus se fait lumière pour l’aveugle-né à la piscine de Siloé. Un récit, qui par sa symbolique, évoque finement la création de l’homme modelé dans la glaise au début du monde, alors que Jésus, avec la salive, fit de la boue ; puis l’appliqua sur les yeux de l’aveugle.  Un récit de recréation nous donnant d’entendre comme en écho la voix de Dieu au moment de la naissance du monde alors qu’il ordonnait : « Que la lumière soit ! » Mais alors que l’aveugle-né s’avance vers cette lumière qu’est le Christ, les chefs religieux, eux, s’enfoncent de plus en plus dans les ténèbres.

Cet évangile nous raconte le cheminement d’un homme qui, au départ, ignore tout de Jésus, mais dont la prise de position à son endroit devient de plus en plus audacieuse et assumée au fil du récit. Au début, il n’est que le bénéficiaire passif d’une guérison incroyable, mais ses échanges avec ceux qui l’entourent et l’opposition qu’il rencontre, l’amènent à ouvrir son esprit et son cœur à cet évènement qu’il vient de vivre, et à découvrir peu à peu l’identité de celui qui l’a tiré de sa nuit.

Peu à peu, la conclusion s’impose d’elle-même à l’aveugle-né. Jésus ne peut venir que de Dieu. Et quand ce dernier lui demande :

« Crois-tu au Fils de l’homme ? »

Il répond :
« Et qui est-il, Seigneur,
pour que je croie en lui ? »
Jésus lui dit :
« Tu le vois,
et c’est lui qui te parle. »
Il dit :
« Je crois, Seigneur ! »
Et il se prosterna devant lui.

Étonnement, le personnage le plus effacé de cette page d’évangile, c’est Jésus lui-même. Pourtant tout au long du récit sa présence est palpable, il n’est question que de lui et de son miracle le jour du sabbat. Nous assistons alors à un chassé-croisé entre Jésus, les pharisiens, les disciples, l’aveugle-né, ses voisins et ses parents, comme si toute la ville de Jérusalem était en émoi devant la guérison extraordinaire de cet homme.

Il est important de rappeler ici que saint Jean débute son évangile en affirmant que « le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. » Il reprend ce thème avec l’histoire de l’aveugle-né, où Jésus, devant cet homme qui ne lui a rien demandé, le tire de sa nuit. Le récit le dit bien, cet homme est un aveugle de naissance et son état décrit la situation de toute personne qui naît sur cette terre.

Qui peut prétendre connaître le sens des choses et de la vie en naissant ? C’est un long chemin d’humanisation que nous entreprenons en venant au monde, alors que nos yeux sont appelés à s’ouvrir peu à peu au grand mystère de la vie, au sens de même de notre destinée.

Nous sommes tous des aveugles de naissance, et certaines personnes le demeurent toute leur vie. Mais à nous qui avons croisé les pas de Jésus, il nous est demandé à nouveau aujourd’hui : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » C’est ce mouvement de guérison en notre faveur qui s’est opéré avec la venue du Christ en notre monde, quand, au terme de sa vie, Jésus s’enfonça dans la nuit sombre de sa passion, afin que nous puissions vivre de sa vie, illuminés de la joie pascale.

L’histoire de l’aveugle-né nous fait entrer par sa symbolique dans la dynamique baptismale alors que le baptisé doit professer sa foi, comme le fait l’aveugle-né en se prosternant devant Jésus et lui disant : « Je crois Seigneur. » Lors de son baptême, le nouveau baptisé ayant affirmé sa foi au Dieu Père, Fils et Esprit Saint, se voit alors remettre un cierge, allumé au cierge pascal, symbole du Christ ressuscité, alors qu’un très vieux chant baptismal, que saint Paul rappelle aux Éphésiens, lui dit : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. »

La caractéristique la plus profonde de la foi chrétienne, comme le rappelait le pape Benoît XVI, « est son ouverture sur un être personnel. La foi chrétienne est plus qu’une option pour un principe spirituel du monde. Le chrétien ne dit pas : “Je crois en quelque chose”, mais “je crois en Toi”. Cette foi est rencontre avec l’homme Jésus, et elle découvre dans une telle rencontre que le sens du monde est une personne. »

Jésus devient alors la présence de l’éternel lui-même dans le monde. Dans sa vie et dans le don de lui-même pour l’humanité, il se révèle comme une présence, une présence sous la forme de l’amour et du pardon, capable d’illuminer nos vies et ainsi ouvrir nos yeux à la profondeur de cet amour qui nous habite et qui ne demande qu’à se déployer en nous et autour de nous.

« Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? »

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Un carême au temps du coronavirus

Anne-Lécu-291x300Religieuse dominicaine et médecin en prison, Anne Lécu appelle les chrétiens à se montrer « légitimistes » et appliquer les décisions sanitaires sans état d’âme, au nom du bien commun. Mais elle propose aussi une profonde méditation pour temps de solitude et de silence.

 

Il est 21h, le niveau 2 du plan blanc de mon hôpital vient d’être activé, ce qui signifie qu’il faut être prêt à être appelé si besoin, et La Vie me demande de réfléchir au coronavirus à partir de ma double expérience de médecin et de religieuse. Ma première réaction à cette demande est assez simple : je n’ai pas grand-chose à dire, si ce n’est qu’il nous faut être légitimistes. Faire ce que l’on nous demande de faire est sans doute le plus grand service que nous pouvons nous rendre mutuellement, au nom du bien commun. Je n’ai pas la compétence pour dire si nous fermons les écoles trop tôt ou trop tard, si nous sommes trop souples ou trop rigides, et je pense que ce n’est pour l’heure pas le sujet. Le moment n’est pas de se demander si l’on a confiance ou non dans nos autorités, il faut agir ensemble dans la même direction. Cela est vrai dans la prison. Cela est vrai dans l’Église. Je sais seulement que pour rien au monde je ne voudrais être à la place de ceux qui ont à prendre ce genre de décision. Être fidèle au Christ, où que nous soyons, c’est mettre du lien dans tout ce qui distend et abime le corps social, la méfiance, l’arrogance, le cynisme, le mensonge, la lâcheté et la division. (Pour lire la suite…)

(Extrait d’un article tiré du magazine LA VIE)

Homélie pour le 3e Dimanche du Carême (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (4, 5-42)

Jésus arrivait à une ville de Samarie, appelée Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph, et où se trouve le puits de Jacob. Jésus, fatigué par la route, s’était assis là, au bord du puits. Il était environ midi.
Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau.
Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. »
(En effet, ses disciples étaient partis à la ville pour acheter de quoi manger.)
La Samaritaine lui dit : « Comment ! Toi qui es Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ? » (En effet, les Juifs ne veulent rien avoir en commun avec les Samaritains.)
Jésus lui répondit : « Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. »
Elle lui dit : « Seigneur, tu n’as rien pour puiser, et le puits est profond ; avec quoi prendrais-tu l’eau vive ? Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui nous a donné ce puits, et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
Jésus lui répondit : « Tout homme qui boit de cette eau aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle. »
La femme lui dit : « Seigneur, donne-la-moi, cette eau : que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser. »
Jésus lui dit : « Va, appelle ton mari, et reviens. »
La femme répliqua : « Je n’ai pas de mari. » Jésus reprit : « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari, car tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari : là, tu dis vrai. »
La femme lui dit : « Seigneur, je le vois, tu es un prophète. Alors, explique-moi : nos pères ont adoré Dieu sur la montagne qui est là, et vous, les Juifs, vous dites que le lieu où il faut l’adorer est à Jérusalem. »
Jésus lui dit : « Femme, crois-moi : l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père.
Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons, nous, celui que nous connaissons, car le salut vient des Juifs.
Mais l’heure vient — et c’est maintenant — où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père.
Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »
La femme lui dit : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ. Quand il viendra, c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. »
Jésus lui dit : « Moi qui te parle, je le suis. »

COMMENTAIRE

Le puits est sans doute l’un des lieux les plus importants pour la vie des habitants d’un village. Il suffit d’être allé dans ces régions du monde où l’on puise encore l’eau à un puits pour s’en convaincre. On fait habituellement la file afin d’y puiser son eau et, parfois, il faut attendre de longues heures.

Ce qui est surprenant dans notre récit, c’est que Jésus semble se retrouver seul avec cette femme de Samarie. Même les apôtres sont absents, puisqu’ils sont allés au village, chercher de la nourriture, alors que Jésus est resté assis près du puits à les attendre. Ou plutôt, n’attend-il pas cette femme qui vient puiser sur l’heure de midi ? Car un caractère d’intimité indéniable se dégage de cette scène, comparable à celles où Jésus reçoit, de nuit, la visite de Nicodème ou, encore, après sa résurrection, quand il s’assoit avec Pierre sur le bord du lac et lui demande : « Pierre, m’aimes-tu ? »

Il est midi quand la femme se présente au puits. C’est l’heure de la grande chaleur au Moyen-Orient, où habituellement on ne va pas puiser de l’eau. Pourquoi y va-t-elle à midi ? Ce détail de l’évangéliste n’est sans doute pas fortuit. On peut penser qu’elle y va parce qu’elle espère y être seule. Mais elle ne se doute pas que Dieu, Lui, l’attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience et de la miséricorde.

Mais qui est cette femme qui vit une situation matrimoniale des plus particulières ? Une certaine tradition s’est vite empressée à voir en elle une femme légère à cause de ses nombreux maris. Mais on n’en sait rien. Ce ne sont que des spéculations qui montrent à quel point nous sommes portés à juger sur les apparences. Une chose est certaine, la situation de cette femme était sûrement difficile à assumer, certains commentateurs rappelant qu’une femme était jugée sévèrement par les rabbins après trois mariages, même si elle n’y était pour rien. Et notre Samaritaine en a connu cinq !

Une exégète de l’Université Laval, Anne Fortin, apporte un éclairage fort original, et plein de compassion quant au drame qui se joue sous nos yeux dans cet évangile. Selon elle, la Samaritaine aurait été veuve à cinq reprises et obligée par la loi à prendre cinq maris, aucun d’eux n’ayant pu lui donner un enfant.

Rappelez-vous cette controverse entre Jésus et les sadducéens au sujet de la « femme aux sept maris ». On rappelait alors à Jésus la loi de Moïse qui stipulait que si un homme dont le frère ayant femme était mort sans enfant, il fallait que cet homme épouse la femme de son frère afin de lui donner une descendance. Selon Anne Fortin, nous pourrions avoir là l’explication des cinq maris de la Samaritaine, qui aurait été obligée successivement de prendre des maris après avoir été laissée sans enfant par eux. Cinq maris en tout. Une victime de la loi en quelque sorte.

Mais il n’en reste pas moins qu’elle se retrouve quand même dans une situation irrégulière en regard de la loi, puisque le dernier mari, le sixième, n’est pas vraiment le sien, comme le lui rappelle Jésus. Comment en est-elle arrivée à faire ce choix, nous n’en savons rien, mais c’est l’attitude de Jésus qui importe ici. Ce dernier ne la condamne pas. Il ne fait que dévoiler, signifiant ainsi à cette femme qu’il connaît tout de sa vie et qu’il connaît tout de sa misère, car sa situation matrimoniale irrégulière en fait une pécheresse publique aux yeux de la loi. L’anonymat d’une grande ville l’aurait sans doute protégée, mais elle habite un petit village, et dans un petit village tout le monde se connaît, s’épie, jacasse. Notre Samaritaine ne passe pas inaperçue, et l’on murmure sans doute sur son passage. Mais voilà que Jésus l’attend tout près du puits et, quand il la voit, il lui demande à boire.

Maintenant, notre Samaritaine a du caractère et elle ne se laisse pas intimider facilement par cet étranger. Non seulement elle ose lui parler à son tour, mais il y a même une pointe de défi quand elle répond à Jésus : « Toi, un Juif, tu me demandes de l’eau à boire, à moi, une Samaritaine ? » Elle est fière de son appartenance au peuple de Samarie, d’autant plus que sa situation est souvent l’occasion d’humiliation et de rejet. Elle en souffre sûrement, ce qui semble la rendre d’autant plus combative et déterminée, car elle n’a pas peur d’interpeller ce Juif, cet étranger. Elle est sur son terrain près de ce puits.

C’est alors qu’un retournement de situation se produit quand Jésus lui répond : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Alors que selon les coutumes de l’époque Jésus ne devrait même pas parler avec cette femme, une samaritaine de surcroît, Jésus persiste dans le dialogue, il se fait proche d’elle, car il la connaît comme Dieu seul peut nous connaître, et c’est ainsi qu’il lui offre l’eau vive, l’eau vive de sa parole, de sa compassion et de son amour.

Pour les Juifs, comme pour les Samaritains, l’évocation de l’eau fait appel à un puissant symbole dans les Écritures. L’on pourrait évoquer ici le rocher de Massa et Mériba, dont Moïse a fait couler l’eau afin d’étancher la soif du peuple hébreu au désert. Ou encore ce passage du livre du prophète Ézéchiel qui annonce, lors de l’Exil à Babylone, l’avènement d’un Temple nouveau, d’où jaillit une source d’eau vive, qui va devenir un fleuve puissant et se s’épandre partout dans le désert, et assainir tout ce qu’elle touche. Les psaumes aussi reviennent souvent sur l’image de l’eau. Pensons ici au psalmiste qui s’écrie : « Mon âme a soif de toi mon Dieu. » Ou encore : « Tu me fais reposer près des sources d’eau vive. »

C’est cette eau annonciatrice de la venue des temps nouveaux que Jésus propose à la Samaritaine. Et c’est ainsi que touchée par les paroles de Jésus et le regard qu’il pose sur elle, voici qu’elle court vers le village n’hésitant plus à se faire voir au grand jour, racontant son histoire à qui veut bien l’entendre, se demandant si ce Jésus ne serait pas le Messie, tellement sa joie intérieure déborde. Car alors qu’elle venait puiser de l’eau, Jésus s’est penché sur sa misère, sans la juger, lui offrant une eau jaillissant en vie éternelle. C’est comme si les paroles de Jésus avaient dégagé en elle un puits profond où Dieu semblait enfoui et méconnu, et dont Jésus lui avait dévoilé le visage.

Frères et sœurs, cette belle histoire de la Samaritaine vient nous rappeler que Jésus nous attend toujours sur l’heure de midi, assis au bord du puits de nos vies. Il s’intéresse passionnément à chacun et chacune de nous. Et sans se lasser, il nous fait la même demande qu’il faisait à cette femme de Samarie : « Donne-moi ta soif et moi je l’étancherai. Je te donnerai l’eau vive. »

Car au fil des années, au fil des ciels gris et des temps d’épreuves, il nous faut sans cesse aller au puits où Jésus nous attend, afin d’y puiser l’eau vive, qui est l’esprit même de Jésus qui redonne force et courage quand nous baissons les bras, et qui nous révèle un Dieu qui nous aime à l’infini. C’est pourquoi, en écoutant cet évangile, nous ne pouvons que faire nôtre la réponse de la Samaritaine à Jésus : « Seigneur, donne-la-nous toujours cette eau, afin que nous n’ayons plus jamais soif. »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 2e Dimanche du Carême (A)

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Un théologien a déjà dit de Jésus quil était « la parole ultime de Dieu et la plus belle » (K. Rahner). Le récit de la transfiguration met cette affirmation en évidence comme aucun autre récit évangélique, alors que le mystère de Jésus nous est dévoilé : il est le Fils bien-aimé du Père !

Par ailleurs, les évangélistes peinent à trouver les mots pour nous décrire ce qui s’est réellement passé sur la montagne. Luc, Matthieu et Marc ne trouvent pas de meilleure comparaison que celle d’une « lumière éclatante » pour parler de la transfiguration. Saint Luc raconte que le visage de Jésus « devint autre, et ses vêtements d’une blancheur fulgurante. » « Son visage resplendit comme le soleil », écrit saint Matthieu. Saint Marc, lui, nous dit que ses vêtements devinrent resplendissants, très blancs, comme aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. »

Les évangélistes sont à court de mots pour tenter de décrire l’indicible, l’insaisissable. Mais ce qui est évident pour eux, c’est que la transfiguration est la manifestation de la divinité du Christ, de sa gloire tenue cachée, et, pour un instant, dévoilée devant les yeux stupéfaits des trois apôtres.

Mais que vient faire ce récit au cœur de notre Carême, alors que nous montons à Jérusalem avec Jésus ?

Il est bon de se rappeler que la transfiguration de Jésus survient après la première annonce de sa passion. Les disciples sont effrayés. Ils ne comprennent pas et, surtout, ils n’acceptent pas l’éventualité de la fin tragique de leur maître. C’est alors que Jésus amène avec lui trois de ses disciples, et leur donne de contempler sa gloire de Fils de Dieu, avec Moïse et Élie, les grands témoins de la foi d’Israël.

Certains commentateurs ont vu dans la transfiguration une démarche pédagogique de la part de Jésus, afin de préparer les disciples à l’éventualité de sa mort, et ainsi leur redonner courage devant l’épreuve à venir. Mais il faut bien le reconnaître : cela n’a pas suffi.

Tout comme les autres Apôtres, Pierre, Jacques et Jean vont abandonner leur maître devant le spectacle insoutenable de sa crucifixion, malgré le souvenir de celui-là même qu’ils ont vu transfiguré, et qui sera défiguré sous leurs yeux, méprisé, livré à l’hostilité de la foule.

Il faudra que Jésus ressuscite et que sa gloire les enveloppe à nouveau de sa présence pour qu’ils trouvent le courage de le suivre à nouveau, et ce, jusqu’au don même de leur vie. C’est donc après la résurrection que l’évènement de la transfiguration va dévoiler tout son sens.

Les Apôtres se rappelleront alors que lorsqu’ils montaient vers Jérusalem avec Jésus, sa vie était en parfaite communion avec le Père, que sa gloire et sa passion ne pouvaient être dissociées l’une de l’autre; que l’amour qui va au bout de lui-même est capable de tout donner, car c’est Dieu qui est à la source de cet amour. C’est à la lumière de ce grand mystère que saint Paul, dans la deuxième lecture de ce dimanche, va encourager son fidèle Timothée à prendre sa part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile, car la passion du Christ pour notre monde ne peut s’arrêter avec sa mort en croix. Elle se poursuit dans son corps qui est l’Église.

Le récit de la transfiguration vient nous rappeler à la fois la grandeur, mais aussi l’exigence de notre foi en Jésus-Christ. Non seulement ce récit nous dévoile sa divinité, non seulement il nous donne d’entendre la voix du Père, mais il nous engage à marcher courageusement avec Jésus Christ dans un monde qui cherche toujours à le crucifier. Allons-nous partir nous aussi quand les vents contraires semblent menacer l’Église ? Est-ce que notre foi est capable de contempler le Christ aujourd’hui alors qu’il est souvent rejeté ?

Voilà les questions qu’il nous faut nous poser en ce dimanche, alors que Jésus révèle sa gloire à ses disciples, et que demain il sera crucifié au cœur de la mort. Mais nous, contrairement aux disciples sur la montagne, nous connaissons l’issue de ce combat. L’évangile de la transfiguration, malgré la passion qui s’annonce, nous donne déjà d’anticiper l’aube radieuse du matin de Pâques.

Un détail important dans l’évangile de ce dimanche, c’est celui de lapôtre Pierre qui propose à Jésus de sarrêter sur la montagne en y plantant trois tentes, perdu quil est dans la contemplation de cette vision merveilleuse qui soffre à lui. Mais Jésus redescend dans la plaine.

 Pour comprendre cette démarche dans laquelle Jésus entraîne ses disciples, la figure dAbraham nous est proposée comme modèle en ce dimanche. Dans notre première lecture, nous voyons Abraham et Loth quitter leur pays, partir dans la foi vers linconnu à la demande de Dieu, alors quAbraham se voit promettre un pays, une postérité aussi nombreuse que le sable de la mer.

Nous le savons, tout semblera contredire les promesses de Dieu dans la vie dAbraham, et pourtant, celui que lon appelle le père des croyants avancera dans la foi et la confiance àcause des promesses de Dieu. Dans le récit de la transfiguration, la voix du père se fait entendre à nouveau : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Redescendez avec lui dans la plaine lhumanité, porteurs de son amour et de son message de salut, car cest le temps de l’Église qui souvre devant vous.

Frères et sœurs, en ce dimanche de la Transfiguration, le Christ soffre encore à notre contemplation, nous rassemblant, comme il la fait pour les Apôtres Pierre, Jacques et Jean, afin de nous partager sa vie. Cest la grâce qui nous est faite de pouvoir nous arrêter avec lui sur ce sommet de notre foi quest leucharistie. Au terme de notre célébration, nous serons invités à retourner dans la plaine de nos occupations et de nos engagements, sûrs de la présence de Dieu et de sa force au cœur de nos vies.

 

Homélie pour le 1er Dimanche du Carême. Année A

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Nous connaissons bien ce récit de la Genèse qui nous parle de la chute d’Adam et Ève. Sous l’influence du serpent, le père du mensonge, ils se mettent à rêver de devenir comme des dieux, le serpent leur promettant sagesse et immortalité, les incitant à devenir les seuls maîtres de leur destinée. Après avoir mangé du fruit défendu, nous dit le récit, « leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. »

Il y a dans cette histoire une description de notre condition humaine qui est criante de vérité et qui vaut pour toutes les générations. Chaque fois que nous nous tenons loin de Dieu, chaque fois que l’humanité s’en remet à sa seule toute-puissance, elle se retrouve nus et désemparés. Cette histoire raconte que le poids du péché dans le monde, aussi innocents que nous soyons, pèse sur nos cœurs et sur nos vies. C’est le lot de la condition humaine pécheresse. Nous aurions beau vivre la vie la plus isolée qui soit, le mal finit toujours par s’insinuer dans notre quotidien comme une profonde blessure.

Nous en avons été les témoins involontaires il y a quelques jours en apprenant la triste nouvelle au sujet de Jean Vanier. Comme l’écrivait une journaliste, ces révélations « c’est la vérité qui vous fend le cœur. » « Non, pas lui ! » avons-nous envie de crier. Mais avant de pousser plus loin notre jugement face à une situation où nous ne connaissons rien du cheminement de Jean Vanier les dernières années de sa vie, ce scandale vient surtout nous rappeler combien nous sommes nus et fragiles, pauvres de nous-mêmes, quand nous nous éloignons du chemin que Dieu veut tracer dans nos vies.

Nous sommes tous pécheurs, nous le savons, c’est pourquoi le Carême nous invite à faire pénitence, à saisir à bras-le-corps cette soif de salut qui nous habite et à nous tourner résolument vers le Christ. Mais comment faire ?

Manger moins de chocolat, couper la télévision ? Je pense qu’il faut chercher plus loin, chercher quelque chose de plus radical qui nous engage vraiment spirituellement. Et c’est à la lumière des événements récents, qu’il s’agisse de Jean Vanier ou les drames à grandes échelles telles les guerres, les persécutions ou les famines, que j’ai pensé nous suggérer la résolution suivante, soit la prière pour les péchés du monde, péchés dont nous sommes solidaires sans le vouloir. Je m’explique.

Je veux parler de notre complicité avec le mal, même si c’est à petite échelle, parce que notre nature humaine est bel et bien blessée. Nous sommes nus. Nous ne pouvons pas jouer les innocents comme s’il n’y avait pas un peu de nous dans ces drames et ces conflits qui nous révoltent, car ce sont bien nos frères et nos sœurs en humanité qui quelque part abusent, laissent mourir de faim, torturent et assassinent. Cela nous concerne tous. C’est pourquoi j’aimerais nous proposer cet objectif de porter encore plus intensément le monde dans notre prière, d’entrer en communion avec tous ceux et celles qui souffrent, nous tenant devant Dieu pour eux, priant pour les pauvres pécheurs que nous sommes.

Je nous propose un Carême nous permettant d’aller en profondeur, à la source de toute guérison, en accordant une place toute particulière à notre devoir d’intercession en faveur de notre pauvre monde. Que ce soit par le chapelet, la prière de recueillement, la liturgie des Heures, la messe quotidienne ou l’adoration, devenons de ces intercesseurs dont le monde a tant besoin pour grandir dans l’amour.

C’est le Christ lui-même qui nous invite à prendre sur nos épaules le sérieux de notre humanité, elle qui est nue et blessée et qui a tellement besoin de se laisser trouver par Dieu, car les guerres et les millions de crimes commis dans le monde ne sont pas imputables à Dieu, mais aux hommes — à la folie humaine.

Dans son commentaire au sujet du journal d’une jeune juive morte à Auschwitz, l’écrivaine catholique Sylvie Germain, rapporte la pensée de la jeune Etty Hillesum pour qui Dieu est « la première victime du déferlement de haine et de violence qui sévit autour d’elle… ». Dans un texte à couper le souffle Sylvie Germain écrit que « Dieu gît dans les fossés de l’Histoire embrasée par la guerre, “à demi mort” dans les ruines de l’amour. À demi mort de trahison, de violences subies, et également d’oubli, d’indifférence, d’abandon.[1] »

Cette vision d’un Dieu faible et pauvre qui semble souffrir dans son amour peu nous paraître incompréhensible, mais c’est là une manière d’exprimer à la fois le sérieux de l’engagement et de l’amour de Dieu en notre faveur, ainsi que le poids tragique de notre péché et de ses conséquences mortifères. D’ailleurs, n’est-ce pas là ce dont Jésus témoigne à travers sa vie et sa passion, cet amour sans borne de Dieu pour notre humanité et que l’on peut si aisément blesser, drame qui trouve son expression la plus affirmée quand Jésus pleure sur Jérusalem, lorsqu’il pleure devant le tombeau de son ami Lazare, ou encore lorsqu’il il s’écrie au jardin de Gethsémani : « Mon âme est triste à en mourir. […] Priez pour ne pas entrer en tentation. » C’est pourquoi la prière est sans doute le devoir le plus pressant que nous puissions rendre à l’humanité.

Il nous revient donc frères et sœurs d’aider Dieu, comme l’écrivait Etty Hillesum, de porter en Église notre monde qui souffre, de porter à la fois ses victimes et ses bourreaux et nous faire ainsi intercesseurs avec le Christ, confiants que mystérieusement la prière à ce pouvoir de retenir le monde dans sa chute.

fr. Yves Bériault, o.p.
Ordre des prêcheurs

[1] GERMAIN, Sylvie, Etty Hillesum, Paris, Pygmalion, 1999, p. 195.

Homélie pour le 1er Dimanche du Carême (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 4,1-11.
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable.
Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Mais Jésus répondit : « Il est écrit : ‘L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.’ »
Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple
et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : ‘Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre.’ »
Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : ‘Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.’ »
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire.
Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. »
Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : ‘C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.’ »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.

COMMENTAIRE

J’aimerais aborder ce carême qui commence avec un passage du livre du Petit Prince de Saint-Exupéry. Dans ce conte, le Petit Prince, seul sur son astre, s’est lié d’amitié avec un renard. Il vient lui rendre visite un jour, mais sans le prévenir. Le renard lui en fait alors le reproche :

Il eût mieux valu, revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites. 

Il faut des rites ! Voilà qui décrit bien la démarche dans laquelle nous nous engageons en Église, année après année, et qui s’appelle le carême. Il faut des rites pour s’habiller le cœur, afin de redécouvrir et d’affirmer encore une fois, combien notre foi en Jésus Christ nous importe, combien elle a ce pouvoir de transformer nos vies. Il nous faut des rites pour nous préparer à la grande fête de l’amour, la fête de Pâques, où Dieu nous donne sa dernière et sa plus belle parole en son Fils Jésus-Christ.

Le 5 février dernier, décédait le théologien français Claude Geffré, un dominicain et théologien de grande envergure, qui décrivait avec des mots tout simples, le mystère d’amour au cœur de sa vie de croyant : « Désirer Dieu, disait-il, c’est désirer d’abord que Dieu soit Dieu dans ma vie, parce qu’il est mon tout, mon bonheur et ma fin ».

C’est en marche vers ce bonheur que le temps du carême nous entraîne, et qui nous invite à nous habiller le cœur. Mais, n’en doutons pas, il s’agit aussi d’un combat à mener, car il nous arrive de perdre ce désir que Dieu soit Dieu dans nos vies. Et c’est ainsi que le rite du carême vient nous inviter à nous remettre en marche et à prendre au sérieux, le sérieux de notre foi, ainsi que le sérieux de nos vies.

L’évangile de ce premier dimanche du carême illustre bien le combat qui doit être le nôtre. Nous y voyons Jésus entrer dans le drame de l’existence humaine, alors qu’il est tenté par Satan. Les trois tentations que Jésus doit affronter sont l’expression de la tentation d’un monde sans Dieu, qui ne croit qu’en lui-même, qui se construit en dehors de tout principe de vie capable de fonder son existence, et de lui donner sens. De là, toutes les dérives, tous les abus qui deviennent possibles, quand l’homme devient la mesure absolue de son emprise sur le monde.

C’est cette tentation qui s’exprime dans le récit de la Genèse, alors qu’Adam et Ève sont invités par le serpent, à s’approprier le fruit de la connaissance du bien et du mal, et ainsi à se construire en dehors de toute référence à Dieu. Alors que le serpent leur promettait qu’ils seraient comme des dieux, ils font l’expérience qu’ils sont nus, expression d’une rupture avec Dieu. Jésus au désert doit affronter cette même tentation. Il le fera en notre nom, assumant pleinement le drame de l’existence humaine, se faisant solidaire de nos luttes, nous entraînant à sa suite afin de nous donner de participer à sa victoire sur le mal et sur la mort.

Frères et sœurs, le carême est une invitation à aller au désert avec le Christ, afin d’entrer dans son combat, et ainsi réaffirmer la primauté de Dieu dans nos vies. Mais parfois, nous tombons, nous cédons, nous ne sommes pas toujours à la hauteur de ce que nous aimerions vivre en tant que chrétiens et chrétiennes. C’est pourquoi le désert est aussi une expérience de conversion.

Car on peut bien prétendre aimer Dieu de tout notre cœur, mais nos vies chrétiennes n’ont de sens que dans la mesure où elles nous font ressentir comme des blessures personnelles les malheurs de ce monde, les souffrances et les injustices que les humains se font subir. Je revois cette jeune infirmière, de retour d’un stage en Haïti, me confiant les larmes aux yeux, suite à la misère qu’elle y avait vue : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous. »

Le temps du carême est là non seulement pour que nous nous rapprochions de Dieu, mais aussi pour creuser en nous cette compassion devant la souffrance humaine, notre indignation devant le mal, mobilisant nos énergies devant les situations où des hommes, des femmes et des enfants souffrent. Que ce soit la famine au Soudan, qui menace des millions de personnes en ce moment, ou encore le sort de nos frères et sœurs chrétiens du Moyen-Orient, qu’il s’agisse de tous ces pays ravagés par la guerre, du sort des réfugiés, ou encore de la misère au coin de nos rues, nous sommes tous concernés par ces situations tragiques qu’il nous faut porter à la fois dans notre chair et dans notre prière.

Les voies d’engagement vont variée selon chacun, bien sûr. Il peut d’agir d’un engagement concret sur le terrain, ou encore un soutien à des organisme, tels Développement et Paix ou Caritas International, ou encore le combat spirituel par la prière, le jeûne et la pénitence, vécus en solidarité avec tous ceux et celles qui souffrent. À nous de choisir selon ce qui nous est possible, mais c’est maintenant l’heure favorable.

Alors, habillons-nous le cœur pour ce temps du Carême qui s’ouvre devant nous, car le Christ nous y précède et nous entraîne à sa suite. Notre combat, ce sera celui de la disponibilité du cœur, afin d’accueillir les fruits de sa victoire. Voilà le mouvement de conversion dans lequel nous nous engageons à l’aube de ce Carême, qui nous conduira jusqu’au matin de Pâques, le cœur à la joie ! Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs