Homélie pour le 4e Dimanche de Pâques (B)

12-770x425.jpg

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 10,11-18.
En ce temps-là, Jésus déclara : « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis.
Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse.
Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui.
Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent,
comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis.
J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur.
Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau.
Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

 

COMMENTAIRE

Dans les évangiles, Jésus a cette préoccupation constante d’amener ses auditeurs à croire en lui, mais il le fait sans jamais dévoiler pleinement son identité. Ainsi, il ne dit jamais : « Je suis le Verbe » ou encore « Je suis le Fils de Dieu ». Au contraire, Jésus procède par analogies, avec des paraboles et des miracles, qui deviennent des clés d’interprétation afin de nous ouvrir à son mystère.

Jésus emploie aussi beaucoup d’images afin d’expliquer sa personne et sa mission. Il dit de lui-même qu’il est la lumière du monde, le pain vivant, la vraie vigne, le chemin, la vérité, la résurrection et la vie. Mais il y a deux autres attributs que Jésus fait siens et que l’on retrouve dans l’Ancien Testament pour représenter Dieu, soit les titres d’époux et de pasteur. Comme l’époux aime l’épouse, Jésus nous révèle dans l’évangile de ce dimanche qu’il est le Bon pasteur qui aime ses brebis au point de donner sa vie pour elles.

08813d2a6206f2f8c1952199504d65b2.jpg

Cette image du Bon pasteur est l’une des plus anciennes dans l’iconographie chrétienne, et les premiers chrétiens peignaient cette image sur les murs de leurs catacombes. On peut y voir Jésus vêtu en simple berger, un bâton à la main, portant une brebis sur ses épaules. « Voilà notre Dieu ! disaient les premiers chrétiens. Il est le Bon pasteur, le vrai chef des brebis. »

Faut-il se surprendre si Jésus emploie l’image du berger afin d’exprimer jusqu’où va son amour pour nous ? Nous le savons, il ne s’est pas présenté en roi triomphant, imposant son autorité au monde. Pour se dire à nous et nous décrire sa mission, Jésus s’est identifié à l’un des métiers les plus humbles de son époque, soit celui de berger, dont la seule richesse était ses brebis, et pour lesquelles il était prêt à affronter le loup et à donner sa vie pour elles. Jésus agit de même en notre faveur. Il est le Bon pasteur qui connaît ses brebis.

Ce qui est extraordinaire dans la façon dont Jésus décrit cette intimité qu’il vit avec ses brebis, c’est que ces dernières le connaissent elles aussi. Elles reconnaissent sa voix, elles sont dociles à son appel. Elles se tiennent toujours près de lui, et lui les prend sur son cœur, tellement elles lui sont chères. Il veille sur elles et les protège.

Il y a entre Jésus et ses brebis une connaissance réciproque, qui est fondée sur cette intimité qui unit Jésus à son Père. « Qui m’a vu a vu le Père », dit Jésus. Voilà l’intimité dans laquelle le Seigneur nous entraîne quand nous mettons notre foi en lui. Il nous donne de le connaître ainsi que son Père qui est le nôtre.

Ce dimanche est une invitation à entrer plus avant dans cette relation d’amour que le Seigneur veut vivre avec nous. D’où ces quelques questions que j’aimerais proposer à notre réflexion.

Jésus nous dit qu’il est le Bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Est-ce que cette réalité du don que Jésus fait de lui-même nous rejoint personnellement ? Est-ce que nous mesurons à quel point Dieu nous aime et veut nous avoir avec lui, tout près de lui ?

Quand Jésus nous dit que ses brebis entendent sa voix et le reconnaissent, est-ce que nous cherchons à entendre cette voix quand nous faisons face à des épreuves, ou lorsqu’il nous faut prendre des décisions importantes, ou tout simplement quand la vie éclate en bonheurs de toutes sortes autour de nous ? Jésus est-il le confident de nos nuits, de nos peines et de nos joies ? Le complice de nos rêves ?

Par ailleurs, les paroles de Jésus aujourd’hui sont l’occasion pour nous de réfléchir à cette bergerie que nous sommes appelés à former avec lui, et qui s’appelle l’Église. Certains chrétiens vivent leur foi sans l’Église, sans souci ni attachement pour elle. Ils se décrivent comme des personnes spirituelles, mais non pas religieuses, sans appartenance à l’Église. Pourtant, Jésus définit bien son rapport à nous comme celui du berger avec ses brebis qui veut nous rassembler en une seule bergerie.

Un poète a énoncé une grande vérité au sujet de l’Église : « Nul ne va au ciel tout seul ». En tant que chrétiens, nous sommes appelés à aller dans ces verts pâturages où Jésus nous conduits, là où se retrouve l’assemblée chrétienne, à l’écoute de la Parole de Dieu, se ressourçant aux sources vives des sacrements, construisant la fraternité au nom du Christ, y apprenant notre métier d’hommes et de femmes en ce monde, tel que rêvé par Dieu. C’est là le beau et grand mystère de la vie en Église, cette verte prairie où naissent et grandissent les enfants de Dieu.

Aussi différents que nous soyons les uns des autres, nous portons tous les mêmes peines, les mêmes aspirations, le même besoin d’aimer et d’être aimés. C’est cette humanité, avec ses grandeurs et ses misères, que le Bon pasteur prend sur ses épaules, nous invitant à le suivre et à nous faire à la fois brebis et pasteurs du troupeau avec lui. Pour y parvenir, il nous confie son Église.

C’est le cardinal Christoph Schönborn, dominicain et archevêque de Vienne, dans son livre intitulé « Qui a besoin de Dieu », qui écrit : « Même après soixante-deux ans, je ne connais rien de mieux (que l’Église). Je n’ai rien trouvé de plus beau que cette Église. Et c’est une grande chance pour moi qu’elle soit imparfaite parce que j’y ai ainsi ma place.[1] »

Frères et sœurs, le Seigneur nous appelle tous dans sa bergerie. Il n’exclut personne. Et aujourd’hui encore, il dresse la table pour nous et il nous invite dans les verts pâturages de son eucharistie, afin que grâce et bonheur nous accompagnent tous les jours de notre vie. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


[1]Christoph Schönborn. Qui a besoin de Dieu. Entretiens avec Barbara Stöckl. Éditions Parole et Silence, 2008, p. 200-201

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (B)

Rembrandt-Head-of-Christ.jpg

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 24,35-48.
En ce temps-là, les disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Comme ils en parlaient encore, lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Saisis de frayeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit.
Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ?
Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os comme vous constatez que j’en ai. »
Après cette parole, il leur montra ses mains et ses pieds.
Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisis d’étonnement. Jésus leur dit : « Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
qu’il prit et mangea devant eux.
Puis il leur déclara : « Voici les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. »
Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures.
Il leur dit : « Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem.
À vous d’en être les témoins. »

 

COMMENTAIRE

Ce récit d’apparition de Jésus à ses disciples est sans doute le récit le plus détaillé que nous ayons, où l’évangéliste Luc nous décrit à la fois la nouvelle réalité corporelle de Jésus, tout en nous laissant entrevoir sa profonde humanité. Même au-delà de la mort, Jésus ressuscité est plus vrai que jamais.

Il apparaît de façon si réellement incarnée à ses disciples, que ces derniers n’ont d’autre choix que de s’incliner et de le reconnaître. « Quand leurs yeux et leurs oreilles ne suffisent pas, ils doivent encore le toucher; quand le toucher ne suffit pas pour réveiller leur foi, ils doivent présenter à Jésus nourriture et boisson qu’il consomme devant leurs yeux.[1] » Décidément, ils n’ont pas affaire à un fantôme. Jésus est bel et bien vivant, plus vivant que jamais!

D’ailleurs, Jésus apparaît à ses disciples dès le premier jour de sa résurrection, comme si les liens noués ici-bas étaient de la plus grande importance pour lui. Malgré qu’ils l’aient abandonné, renié et trahi, Jésus ne se détourne pas de ses disciples. Au contraire, il vient vers eux avec empressement, et il traverse les murs de leurs peurs, et de leurs doutes afin de les ramener vers lui, et de les établir fermement dans cet amour sans limites qu’il a pour eux. À travers ses apparitions, Jésus nous révèle combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. C’est cet amour qui l’a conduit à sa passion et dont il porte encore les marques dans son corps glorifié.

Benoît XVI a exprimé cela de manière magnifique dans une homélie pour le deuxième dimanche de Pâques : « Le Seigneur a apporté avec lui ses blessures dans l’éternité, dit-il. C’est un Dieu blessé; il s’est laissé blesser par l’amour pour nous. » Dans ses blessures, Jésus porte la marque de notre péché. Car si le péché nous blesse dans nos vies personnelles, Jésus nous fait découvrir que le péché s’adresse avant tout à Dieu. « C’est la mort du Christ en croix qui nous renvoie l’image de notre péché.[2] » Il est mort pour nos péchés et il en porte les blessures jusque dans sa résurrection. Et pourtant, les premiers mots du ressuscités à ses apôtres réunis sont tout empreint de tendresse et de miséricorde quand il leur dit : « La paix soit avec vous ! »

Tout comme pour les Apôtres, le Christ ressuscité vient jusqu’à nous et il nous offre sa paix. Il nous invite à porter avec lui les blessures du monde et à nous laisser blesser à notre tour pour lui; à faire oeuvre de miséricorde, de paix et de justice avec lui, et ainsi devenir des témoins de sa résurrection.

Le ministère visible du Christ, alors qu’il foulait le sol de la terre d’Israël, se poursuit désormais de manière invisible, mais encore plus personnelle et intérieure par l’action de l’Esprit Saint. C’est cet Esprit de Jésus qui nous donne de comprendre les Écritures, ainsi que le dessein de Dieu pour nous.

Et si parfois nous sommes tentés par le découragement, dépassés par le mal dont nous sommes témoins, à perte de moyens et de solutions, n’oublions jamais Celui en qui nous avons mis notre foi, car c’est lui le Sauveur du monde, le Chef des vivants !


[1]Urs von Balthasar. La gloire et la croix. p.263

[2]Sesboüé, Bernard. L’homme, merveille de Dieu. Salvator, 2015. p. 216

Homélie pour le 2e Dimanche de Pâques (B)

2_thumbnail.jpg

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 20,19-31.

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu.
Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! »
Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »
Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre.
Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

 

COMMENTAIRE

Si l’évangile de Jean occupe une place de premier plan dans la Semaine sainte et le temps pascal, c’est que l’évangéliste nous livre une méditation d’une profondeur incomparable sur le mystère du Christ. L’objectif de Jean est bien précisé quand il écrit à la fin de son évangile que les signes dont il a témoigné « ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. » 

Pour que nous croyions et que nous ayons la vie ! Voilà le but de l’évangéliste, et c’est ainsi qu’il nous met en présence de trois personnages à la fin de son évangile, qui ont pour but de nous aider à comprendre à quel acte de foi nous sommes appelés. J’ai nommé le disciple bien-aimé, Marie-Madeleine, et bien sûr l’Apôtre Thomas.

Commençons tout d’abord par Marie-Madeleine, elle qui occupe une position privilégiée le matin de Pâque, et qui est tellement émouvante dans son amour pour le Seigneur. Toutefois, Jésus doit corriger ses attentes lorsqu’il lui apparaît, car elle semble vouloir le retenir, ne saisissant pas encore la nouvelle réalité dont vit Jésus. Elle ne peut plus le connaître comme auparavant alors qu’elle marchait avec lui et ses disciples. Le Ressuscité l’invite à un lâcher-prise afin de le connaître autrement. « Ne me retiens pas, lui dit-il, car je ne suis pas encore monté vers le Père. »

Quant à l’apôtre Thomas, on ne peut douter de son attachement à Jésus. Ainsi, quand Jésus est appelé au chevet de son ami Lazare, voyage qui va impliquer un retour en Judée où sa vie est menacée, Thomas dira alors aux autres disciples : « Allons nous aussi, et nous mourrons avec lui. » Aucun doute, Thomas aime Jésus, mais c’est aussi un homme des plus réaliste, et cela explique sans doute pourquoi il ne peut accueillir le témoignage des autres Apôtres à qui Jésus est apparu, alors que lui-même était absent. Il a beau aimer Jésus, mais il ne faut quand même pas forcer la note ! D’où, sa vive réaction : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! » 

Comme un défi lancé à ses amis, Thomas exige de voir Jésus dans toute sa réalité humaine. Mais ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est que le Ressuscité va répondre aux attentes de Thomas, au point de le confondre dans son incroyance. Le Seigneur Jésus le prend au mot et l’accompagne dans son acte de foi, comme il le fait pour Marie-Madeleine. Il va répondre à la demande de Thomas de voir ses plaies, de le toucher, et cette rencontre va amener Thomas à la plus belle expression de foi de tous les évangiles : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » 

Et c’est alors que Jésus va corriger Thomas pour lui révéler ce que c’est que d’être véritablement croyant : « Parce que tu m’as vu, tu crois, lui dit Jésus. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » En disant cela, le Ressuscité se tourne vers nous et nous regarde., car cette invitation nous concerne en premier lieu, nous qui avons mis notre foi en lui sans le voir.

C’est pourquoi l’évangéliste Jean nous livre le témoignage du disciple bien-aimé, qui représente le vrai disciple du Christ, celui qui croit sans avoir vu! Entre Marie-Madeleine, qui cherche à retenir Jésus, et l’Apôtre Thomas qui a besoin d’une certitude tangible pour croire, l’évangéliste Jean nous laisse le témoignage de celui qui court avec l’Apôtre Pierre le matin de Pâque. Se tenant devant le tombeau vide, l’évangéliste a cette formule laconique au sujet du disciple bien-aimé : « il vit et il crut. »

Pourtant, on peut comprendre les doutes de Thomas. Ses amis se cachent depuis trois jours suite à la crucifixion de Jésus. Ils sont terrorisés. Ne seraient-ils pas l’objet d’une hallucination collective quand ils disent avoir vu Jésus vivant? « Je veux des preuves », dit Thomas. N’est-ce pas là ce que nous objecte le monde qui ne peut accueillir cette bonne nouvelle de la résurrection ? Quelles preuves avons-nous à offrir? Un tombeau vide? Mais ne sommes-nous pas alors dans le registre d’une foi naïve et sans fondement. Sur quoi allons-nous donc fonder notre foi?

L’expérience que nous rapporte l’évangéliste à propos du disciple bien-aimé va bien au-delà de la foi en un absent. Ce qu’il veut nous dire c’est que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure à nos vies, d’un appel au plus profond de nous-mêmes, une présence d’amour devant laquelle la foi se prosterne et adore.

En fait, c’est l’amour qui fait croire le disciple bien-aimé ! Comme s’il se disait en regardant le tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, cet amour qui nous dépasse, c’est la rencontre du regard aimant du Ressuscité, qui nous fait entendre son appel au plus profond de nous-mêmes.

Lorsque Thomas fait la rencontre du Seigneur, il ne s’est pas encore arrêté à cette présence nouvelle au cœur de sa vie, trop occupé à chercher des preuves en dehors de lui-même. Mais Jésus ne l’abandonne pas, bien au contraire. Il l’accompagne dans son doute, tout comme il aide Marie-Madeleine à purifier son désir afin de mieux s’attacher à lui, tout comme il nous prend par la main, chacun et chacune de nous.

Et voilà que Thomas nous livre l’expression la plus achevée de qui est Jésus, « mon Seigneur et mon Dieu », et que Marie-Madeleine devient la première à annoncer la résurrection du Christ aux premières lueurs de Pâque. C’est cette bonne nouvelle parvenue jusqu’à nous et qui nous fait vivre !

En terminant, écoutons une méditation du poète Patrice de La Tour du Pin, qui a inspiré bien des hymnes de l’Église au XXe siècle, et dont l’hymne Lumière du monde, ô Jésus, exprime bien ce que c’est que de vivre en tant que chrétiens et chrétiennes. Écoutons :


HYMNE : LUMIÈRE DU MONDE, Ô JÉSUS

La Tour du Pin — CNPL

Lumière du monde, ô Jésus,
Bien que nous n’ayons jamais vu
Ta tombe ouverte,
D’où vient en nous cette clarté,
Ce jour de fête entre les fêtes
Sinon de toi, ressuscité ?

Quand sur nos chemins on nous dit :
Où est votre Christ aujourd’hui
Et son miracle ?
Nous répondons : D’où vient l’Esprit
Qui nous ramène vers sa Pâque,
Sur son chemin, sinon de lui ?

Nous avons le cœur tout brûlant
Lorsque son amour y descend
Et nous murmure :
L’amour venu, le jour viendra
Au cœur de toute créature,
Et le Seigneur apparaîtra.

Et si l’on nous dit : Maintenant
Montrez-nous un signe éclatant
Hors de vous-mêmes !
Le signe est là qu’à son retour
Nous devons faire ce qu’il aime
Pour témoigner qu’il est amour.


fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le Dimanche de Pâques

resurrection.jpg

« IL VIT ET IL CRUT ! »

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 20,1-9.
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.
Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. »
Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat,
ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place.
C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut.
Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

COMMENTAIRE

En entendant le récit de la course passionnée de Simon-Pierre et du disciple bien-aimé, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus ?

Comme il était grand leur espoir ! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant ? Quelle est cette nouvelle ? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire de l’évangéliste à son sujet est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut ! »

La résurrection de Jésus est la réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme que le Vivant n’a pas sa place dans les tombeaux de ce monde. Pourtant, l’expérience du tombeau vide n’explique en rien la foi des disciples du Christ. Ce serait là un bien faible appui sur lequel miser nos vies. Le tombeau vide n’est que le signe annonciateur préparant les disciples à une rencontre décisive avec le Ressuscité.

« Il vit et il crut ! », nous dit l’évangéliste. Nous avons là une clé d’interprétation fondamentale pour comprendre ce que veut dire la foi en Jésus Christ. Ceci peut sembler contradictoire, mais avant de croire, il faut avoir vu. Je m’explique. La foi au Dieu de Jésus Christ ne se fonde pas sur des raisonnements intellectuels irréfutables, bien que l’intelligence soit au service de la foi. Je serais un bien mauvais dominicain si j’osais affirmer le contraire. Mais je garde cette conviction fondamentale que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure, d’un appel au plus profond de nous, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore. « Il vit et il crut ! »

En fait, c’est l’amour qui fait croire ici ! Comme si l’apôtre bien-aimé se disait en regardant le tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, c’est la rencontre du regard aimant de Jésus posé sur nous, qui nous attire vers lui et qui nous fait entendre cet appel intérieur, au plus profond de nous-mêmes, tout comme les deux disciples devant le tombeau vide, à qui le Ressuscité semble dire : « Voyez ! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez ce tombeau vide, c’est plein de vie dedans. »

Tout comme pour Pierre et le disciple bien-aimé, c’est la bonne nouvelle de la résurrection du Christ qui nous fait accourir ici en ce matin de Pâques. C’est une recherche commune qui nous unit, ensemble en Église, où nous ne cessons d’approfondir le don que Dieu nous fait en Jésus Christ, et où nous ne cessons de nous en émerveiller ensemble.

C’est tout le sens de cette grande Semaine sainte qui nous a conduits jusqu’à ce matin de la résurrection, où nous nous tenons éblouis nous aussi devant ce tombeau vide. Un tombeau à la porte grande ouverte, irradiant la lumière de Pâques. « Il vit et il crut ! » C’est à ce regard de foi et d’amour que nous sommes conviés ce matin.

Par ailleurs, la joie pascale ne doit pas nous faire oublier combien est exigeante notre foi au Christ. Nous le savons, notre espérance est sans cesse mise à l’épreuve devant les convulsions que subissent nos vies et notre monde, aux prises avec le mal et la violence. Nous ne sommes ni naïfs ni aveugles. Et c’est pourquoi il importe plus que jamais de célébrer la Pâque du Seigneur, quand les forces du mal se déchaînent autour de nous et au cœur même de nos vies. Les attentats récents ne font que renforcer cette certitude.

Notre époque n’est pas unique en ce sens, toutes les générations depuis la nuit des temps ont connu la violence, Caïn s’en prenant sans cesse à Abel. Mais ce qui est caractéristique de notre époque c’est le refus de Dieu ; c’est de croire que nos vies soient sans direction et sans lendemain. C’est de croire que notre monde puisse se construire par lui-même et prétendre à la sagesse. « Insensés », leur dirait Jésus.

En ce matin de Pâques, nous tenant debout avec le Christ ressuscité, nous affirmons que ce monde est voulu et aimé par Dieu. Nous affirmons que Dieu s’est révélé à travers notre histoire, à la fois par sa création et par ses prophètes, et qu’en ces temps qui sont les derniers, Dieu a confié au monde sa dernière parole, la plus belle et la plus profonde en son Fils fait chair, qui nous dit en ce matin de sa résurrection :

« Je t’aime ô monde, homme et femme. Je suis là. Je pleure vos larmes. Je suis votre joie. N’ayez pas peur. Quand vous ne savez pas comment allez plus loin, je suis avec vous. Je suis dans vos angoisses, parce que je les aie souffertes moi aussi. Je suis dans vos besoins et dans votre mort, parce qu’aujourd’hui j’ai commencé à vivre et à mourir avec vous. Je suis votre vie. Et je vous le promets : la vie vous attend vous aussi. Pour vous aussi, les portes vont s’ouvrir. » (Karl Rahner).

En cette fête de Pâques, debout devant la croix glorieuse du Christ, nous affirmons qu’elle porte toutes nos douleurs, toutes nos peines, toutes nos morts, et toutes nos violences. Nous affirmons que seul le Ressuscité est capable de transfigurer nos blessures, capable de nous prendre avec lui et de nous rendre vainqueurs, malgré nos défaites apparentes, malgré la mort elle-même.

Un philosophe de l’Antiquité a dit un jour : « Si tu ne sais pas espérer, tu ne pourras jamais accueillir l’inespéré » (Héraclite). En cette fête de Pâques, qui est la mère de toutes les fêtes, de toutes les attentes au cœur de la vie des hommes et des femmes de ce monde, nous proclamons que l’inespéré s’est fait chair, que le Fils du Père a habité parmi nous, et qu’il est le grand vainqueur de la mort.

La pierre qui retenait la vie a été roulée sur le côté. La vie qui était captive de la mort a été libérée de ses entraves, et Jésus est devenu notre éternel printemps.

Voilà, frères et sœurs, ce qui fait notre joie ce matin ! Réjouissons-nous ! Célébrons ! Rendons grâce à Dieu en ce jour de Pâques ! Car Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le Vendredi Saint

unnamed-1.jpg

C’est en communion avec toute l’Église universelle que nous proclamons avec l’apôtre Paul, en ce Vendredi Saint, que « notre fierté c’est la croix du Christ ! » Cette croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi pour nous dire combien il nous aime.

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement. Mais peut-on dire qu’il l’a recherchée ? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il au jardin de Gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean, il dira à ses disciples : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, son amour pour nous, et son amour pour le Père. Et Jésus ne saurait s’esquiver, car il sait que ce don de lui-même ne peut que nous apporter la vie. C’est pour cela qu’il est venu, lui le grand vainqueur de la mort, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements, cette croix qui évoque la méchanceté des hommes, symbole de notre péché.

Jésus a dit oui à la croix, et son amour pour nous s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui. Comme le disait avec justesse le dominicain Yves Congar : « Ce n’est pas la souffrance de Jésus qui nous sauve; c’est l’amour avec lequel il a vécu cette souffrance; c’est tout autre chose.» Alors que la dominicaine Catherine de Sienne, au XIIIe siècle affirmait : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

C’est pourquoi nous sommes fiers de proclamer un Messie crucifié, parce que sa passion nous parle du plus grand amour qui soit, alors que c’est la vie même qui est clouée au coeur de la mort.

Frères et soeurs, c’est ce grand mystère que nous contemplons en cette heure solennelle où Jésus « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le Jeudi Saint (B)

web-lavement-pieds-eglise-corinne-simonciric.jpg

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 13,1-15.
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer,
Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu,
se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ;
puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture.
Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? »
Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. »
Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. »
Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. »
Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ?
Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis.
Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres.
C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »


Cette messe du Jeudi Saint, qui est la commémoration de la Cène du Seigneur, accueillait 63 enfants et leurs familles à l’occasion de leur première communion.

COMMENTAIRE

Je sais que vous aimez les histoires les enfants, et ce que je vais vous raconter est une histoire vraie. Et les adultes peuvent aussi écouter s’ils le désirent. Si je vous demandais, les enfants, ce que font vos parents dans la vie, vous auriez sûrement beaucoup de choses à nous raconter. Mais imaginez-vous qu’un jour une enseignante à l’école a demandé à ses élèves de raconter ce que Dieu faisait dans la vie! Le petit Danny âgé de huit ans a répondu ceci :

« Le travail principal de Dieu, dit-il, c’est de faire des personnes afin de remplacer celles qui nous quittent, pour qu’il y ait toujours du monde sur la terre pour faire rouler les autobus scolaires, faire des bonbons et des biscuits. Dieu, dit Danny, ne fait pas de grandes personnes, seulement des bébés. Je pense, dit-il, que c’est parce que les bébés sont plus petits et plus faciles à faire. Le temps de Dieu est précieux vous savez, dit Danny, il n’a pas le temps de leur apprendre à marcher et à parler. Il laisse ce travail aux papas et aux mamans! »

Ainsi donc, chers parents, vous comprenez maintenant d’où vous viennent toutes ces responsabilités à l’égard de vos enfants! Vous voilà informés! Et je ne vous apprendrai rien si je vous dit que vos enfants sont votre bien le plus précieux, arrivés dans vos vies comme ces petits crocus au printemps qui lèvent la tête pour la première fois. Nous, les prêtres et les agents de pastorale, nous sommes des témoins privilégiés de l’amour que vous leur portez. Nous le voyons bien quand vous les présentez au baptême, quand vous les accompagnez à leur première communion, à leur confirmation, à leur mariage. Mais on n’est pas rendu là ce soir, soyez rassurés!

Pour beaucoup d’entre vous vos enfants sont encore très jeunes, et c’est une histoire extraordinaire qui commence à s’écrire dans vos familles, comme un film qui n’en est qu’à ses premières séquences, et qui va vous conduire de découverte en découverte, où tout n’est pas toujours rose ou facile bien sûr. Mais quand l’amour est là, il peut nous faire franchir tous les obstacles. Et bien des fois, j’en ai été témoin.

Ce soir, alors que nous célébrons le dernier repas de Jésus avec ses amis, il est justement question d’amour, où Jésus nous livre son secret afin de bien vivre cette aventure humaine et d’y trouver le bonheur. Et ce qu’il fait est vraiment étonnant : Jésus s’agenouille devant ses amis et se met à laver les pieds! « Vraiment, me direz-vous. C’est ça sa recette du bonheur! »

Mais regardez bien. Qu’est-ce que ce geste de Jésus nous dit au sujet de nos vies? Dès la naissance de vos enfants, et ce, pendant plusieurs années, n’êtes-vous pas à genoux devant eux à leur laver les pieds et tout le reste ? À veiller sur eux quand ils sont malades ou tristes. À les encourager, à les valoriser, à les consoler, à les aimer beaucoup!

Et remarquez le renversement qui se produit quand on vieillit. L’enfant plus tard devient lui-même le gardien de ses parents, va souvent s’occuper d’eux jusque dans leur vieil âge, les chouchouter, les caresser, les encourager, les laver même. Je me souviens lorsque ma mère était à l’hôpital, dans les dernières années de sa vie, c’est moi qui lui lavait les cheveux, comme elle l’avait fait pour moi quand j’étais petit.

On voit aussi cette dynamique entre conjoints où parfois c’est l’un des deux qui porte l’autre quand l’un ne va pas, quand l’épreuve ou la maladie frappe à la porte. Dans toutes ces situations, vous prenez la tenue de service, vous vous mettez au pied les uns des autres, comme Jésus nous invite à le faire. Et mystérieusement, dans ce don de vous-mêmes, vos vies gagnent en profondeur dans cette fidélité quotidienne à l’autre, dans la patience généreuse et le don de soi.

C’est cette porte que nous ouvre Jésus dans le récit de la dernière Cène ce soir. L’on n’y voit pas Jésus bénir du pain et du vin, contrairement aux autres évangélistes. L’évangéliste Jean met plutôt l’accent sur un geste bien particulier de Jésus pendant le repas, geste qui a pour but de nous dévoiler ce que la communion à sa vie de ressuscité peut accomplir dans nos vies.

Car elles sont parfois compliquées nos vies, ce n’est pas toujours facile d’être bons. Et c’est ici que Dieu vient à notre aide en nous donnant son Fils. Jean, dans le récit du lavement des pieds, nous montre comment Dieu lui-même se met à nos pieds, et il le fait parce que nous sommes son bien le plus précieux, parce que nous sommes ses enfants ! Et si nous aimons nos enfants, que dire de l’amour de Dieu pour nous. Voilà ce que Jésus est venu nous dire ce soir.

Tout comme l’amour des parents pour leurs enfants façonne ces derniers, les aide à grandir, prépare les hommes et les femmes de demain, l’amour de Dieu pour nous vient donner toute sa profondeur et sa direction à nos vies. Et c’est là le sens de l’eucharistie que Jean veut nous faire découvrir en retenant cette image du lavement des pieds. Il tient à nous dire combien Jésus Christ est une présence vivante auprès de nous, et combien l’eucharistie, ce que nous appelons la messe, est un lieu privilégié où il s’offre à nous, un lieu où il refait nos forces, où il lave nos blessures, où il nous enracine dans la vie et nous rend capables d’aimer comme lui.

Célébrer l’eucharistie, c’est le cœur de la vie de toute l’Église, vous savez, car c’est non seulement y célébrer le don que Jésus fait de lui-même par amour pour nous, mais c’est aussi le lieu de notre transformation où nous devenons peu à peu comme lui en partageant le pain et le vin qu’il nous donne. L’eucharistie nous aide à grandir afin que nous devenions des femmes et des hommes selon le cœur de Dieu, ouvrant nos cœurs aux besoins de tous ceux qui nous entourent et dont Dieu nous confie la responsabilité. Et comme nous sommes faits pour aimer, l’eucharistie vient élargir nos cœurs aux dimensions du monde, nous donnant de le regarder avec les yeux mêmes de Jésus.

Chers parents, c’est à ce grand mystère d’amour que vont communier vos enfants ce soir, ainsi que nous tous. Et vous, chers enfants, préparez vos cœurs, car Jésus vous attend. C’est votre fête ce soir et c’est aussi la nôtre!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le Dimanche des Rameaux et de la Passion

palm-sunday-an_african_jesus_christ_s_triumphal_entry_into_jerusalem_riding_on_a_donkey_to_the_enthusiasm_of_the_crowds.jpg

 

Après avoir entendu le récit tragique de la Passion et de la mort de notre Seigneur, faut-il risquer une parole supplémentaire ? Il semble que le silence et le recueillement soient le seul langage qui s’impose à nous devant le mystère de cet abaissement volontaire de Jésus, « lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2,8).

Une question, pourtant, nous habite et parcourt 2000 ans de christianisme : Pourquoi le Fils de Dieu devait-il mourir ainsi? Il y a là quelque chose de la folie de Dieu qui nous dépasse. Il y a dans la mort de Jésus un acte d’amour tellement absolu qu’il questionnera notre humanité jusqu’à la fin des temps. Mais ce dont nous pouvons témoigner, nous ses amis, c’est qu’à cause de lui, mystérieusement, les hommes et les femmes qui le suivent se surprennent à vouloir aimer et servir comme lui, en dépit de leurs manques, de leurs faiblesses, ou de leur histoire personnelle.

Si nous entreprenons cette marche avec Jésus en cette Semaine Sainte, c’est parce que lui le premier nous a saisis. N’a-t-il pas marqué profondément nos vies, nous laissant le témoignage d’un amour capable d’ouvrir toutes les portes, celles de nos peurs, de nos souffrances et même de toutes nos morts!

C’est pourquoi, année après année, de Semaine Sainte en Semaine Sainte, nous montons à Jérusalem avec Jésus. Nous l’acclamons, nous marchons à ses côtés, portant sa croix avec lui, afin qu’il ne soit plus jamais seul dans son combat, dans cette vie donnée pour nous.

Comme l’écrivait avec justesse sainte Catherine de Sienne : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent Jésus sur la croix, mais l’amour. » Et c’est sur ce bois que la vie va refleurir, c’est sur ce bois de la croix que l’amour du Fils de l’Homme va être livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, chacun et chacune de nous, toutes les générations présentes et à venir.

Frères et sœurs, c’est la Semaine Sainte qui commence. Encore une fois, sachons ouvrir nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit et ainsi faire nôtre la passion de Jésus Christ pour notre monde. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs