Homélie pour le 1er Dimanche de l’Avent (C)

Karl Barth, célèbre théologien protestant, disait que le pasteur devait vivre sa vie de foi en tenant la bible dans une main et le journal dans l’autre. Ce conseil vaut pour chacun et chacune de nous, et traduit bien, il me semble, la consigne de Jésus à ses disciples quand il leur dit de veiller et prier en tout temps.

La recommandation de « prier en tout temps », on peut la représenter par cette bible à la main, signe de cette présence de Dieu au cœur de nos vies, de nos actions et de nos préoccupations, même si l’on ne pense pas toujours à Dieu. Est-ce que les personnes qui s’aiment pensent toujours l’une à l’autre ? L’on s’attache à l’être aimé, à ses enfants, à nos amis, sans toujours penser à eux. Néanmoins l’amour est là, il est dynamique, en attente, prêt à répondre. Il devrait en être de même dans notre relation avec Dieu. Il faut savoir être prêt, porter Dieu en soi comme un souffle précieux, comme une prière constante, un peu comme ce coeur qui bat en nous, mais dont on n’est pas toujours conscient.

Quant au « restez éveillés » que demande Jésus, je le comparerais au journal tenu dans l’autre main dont parle Karl Barth. Ce journal représente pour moi le souci du prochain qui s’étend jusqu’aux extrémités de la terre, puisque rien ne nous est étranger en tant que disciples du Christ. « Rester éveillé », c’est non seulement veiller sur soi-même, mais c’est n’être indifférent à aucune douleur, aucune détresse, car toute atteinte à la dignité humaine doit nous blesser. Car si notre cœur devient insensible à la misère, c’est qu’il s’est sclérosé, ou même qu’il s’est arrêté de battre. Il faut alors guérir au plus vite.

Alors, tenez-vous sur vos gardes et restez éveillés, nous dit Jésus, le journal dans une main et la bible dans l’autre, attentifs à cette présence du Fils de l’homme qui vient au cœur de notre monde en crise. Jésus se décrit comme venant à nous au milieu des tempêtes et du fracas des mers, victorieux, puisqu’il est le Seigneur. Et c’est ainsi que Dieu accompli sa promesse de bonheur en son Fils, telle que nous l’annonçait le prophète Jérémie.

Frères et soeurs, ce premier dimanche de l’Avent donne d’emblée le ton pour l’année liturgique qui commence, en nous faisant entendre la parole de Jésus qui nous invite à nous redresser, et à nous tenir debout avec lui, comme des veilleurs, confiants au milieu de cette nuit qui tire à sa fin, et où nous sommes déjà vainqueurs avec le Christ, en dépit des épreuves et des échecs inévitables. 

C’est dans cette dynamique que nous devons entrer, alors que notre espérance est sans cesse mise à l’épreuve par les évènements du monde, par des actions où le frère et la soeur se dressent en ennemi, ce qui vient compliquer singulièrement notre rapport au prochain.

J’ai fait une lecture des plus intéressante au sujet de Christian de Chergé, prieur au monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères en 1996. Le frère Christian était habité par cette question lancinante au sujet de la place des musulmans dans le plan du salut de Dieu. Un musulman lui avait sauvé la vie alors qu’il faisait son service militaire en Algérie, et cette action avait été déterminante quant à son choix de la vie monastique en Algérie. Il se sentait redevable à ce peuple, et au fil des années, de son monastère qu’il appelait une petite épave cistercienne dans un océan d’islam, il avait appris à connaître des hommes et des femmes autour de lui vraiment habités par l’amour de Dieu et du prochain.

Mais le questionnement vécu par Christian de Chergé peut s’étendre aussi à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté sur cette terre, quelle que soit leur appartenance religieuse, et nous faire nous demander qu’elle est leur place dans le plan du salut de Dieu? Sont-ils aimés de Dieu? Il est facile de développer de l’antipathie pour ceux et celles qui ne sont pas comme nous, pour les étrangers, ou encore pour ceux que l’on associe aux faits et gestes des terroristes islamistes par exemple, et qui projettent l’ombrage de leur violence et de leur haine sur tous les musulmans. Il y a là un un enjeu majeur pour nous chrétiens et chrétiennes quant à notre manière de nous situer dans le monde.. 

Prenons le cas de personnes qui nous sont chères, des amis, nos enfants par exemple, et qui nous disent ne pas partager notre foi ou ne pas croire en Dieu. Comment les jugeons-nous? Des parents me parlent souvent de leurs enfants. Ils s’inquiètent pour eux et parfois, pour les excuser de ne pas avoir la foi ou de ne pas aller à l’église, ces mêmes parents me disent: « Vous savez, nos enfants ne sont pas mauvais, ils aiment leur famille, ils sont généreux, ils se donnent beaucoup. » Et je les crois, parce que moi aussi je suis témoin de cette réalité, tout comme vous. Alors, vos enfants et vos amis, sont-ils aimés de Dieu? Le sont-ils tout autant que nous?

Le journal dans une main, c’est savoir porter un regard sur le monde comme le ferait Jésus lui-même. N’est-ce pas saint Paul, dans la deuxième lecture, qui fait cette prière en faveur des Thessaloniciens, lorsqu’il dit : « Que le seigneur vous donne entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant. » 

Saint Paul ne s’en tient pas seulement à la charité entre les chrétiens de Thessalonique, mais il étend la notion de charité à tous, à tous les hommes, toutes les femmes sans exception. Et cela est possible parce que Paul a rencontré le Christ ressuscité et sa vie en a été transformée. Une transformation inouïe! Ce pharisien s’est mis à aimer les païens et à vouloir leur bonheur. 

C’est cette présence de l’Esprit du Christ en nous qui nous rend capables de mieux voir le prochain, et de reconnaitre en l’autre la présence de Dieu. Voici un proverbe tibétain qui décrit magnifiquement cette réalité : « Un jour en marchant dans la montagne, j’ai vu un animal. En m’approchant, j’ai vu que c’était un homme. En arrivant près de lui, j’ai vu que c’était mon frère. »  Pour illustrer cette réalité, Christian de Chergé prend l’exemple de François d’Assise et son célèbre Cantique des créatures, où François fait l’éloge de tout ce que Dieu a créé dans l’univers et qui est là pour refléter sa gloire. François d’Assise, dit Christian de Chergé, « il n’a pas cherché à baptiser le soleil et la lune… Il les a accueillis comme porteurs, signes de l’Évangile… Et il les remercie de contribuer à sa conversion. » Et pourtant ce ne sont que des astres!

Nous trouvons la même dynamique dans les psaumes, quand il est dit au psaume 18 : « Les cieux proclament la gloire de Dieu ! » Les créatures elles-mêmes sont missionnaires et elles nous aident à voir la présence de Dieu au cœur de sa création. Et il en serait autrement de l’homme et de la femme créés par Dieu à son image? Ne sont-ils pas porteurs de cette gloire de Dieu eux aussi, quelle que soit leur provenance ou leur religion?

Si nous savons ouvrir les yeux et nos cœurs, nous serons alors capables d’un langage commun, intelligible pour tous, nous unissant les uns aux autres, en dépit de toutes nos différences, nous donnant de reconnaître ces semences d’évangiles partout où elles poussent, sans que l’on sache comment, animés de cette conviction que l’autre, qui qu’il soit et d’où qu’il soit, est un frère, une sœur à découvrir et à aimer.

Ce n’est que sur cette base que nous pourrons prétendre travailler à l’avènement du Royaume, nous tenant parmi les hommes comme des veilleurs et des priants, au nom même de notre foi au Christ.

L’évangile, c’est tout ça et ce n’est que ça !!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Le Christ, Roi de l’univers (B)

Frères et sœurs, je dois vous mettre en garde, cette homélie n’est pas facile à entendre. Nous fêtons aujourd’hui le Christ, Roi de l’univers, une fête qui vient clore l’année liturgique où, pour la seule fois de l’année, nous célébrons l’identité même de Jésus. Mais le danger qui guettera toujours l’Église en célébrant son Seigneur à titre de Messie et Roi de l’univers, sera d’oublier ce qu’il a dit de lui-même à Pilate alors qu’il était son prisonnier. Ce dernier lui demanda s’il était le roi des Juifs et Jésus lui répondit : «ma royauté n’est pas de ce monde».

Comment ne pas voir en cette fin d’année liturgique, fort éprouvante pour les catholiques que nous sommes, une contradiction flagrante entre l’affirmation de Jésus, dont la royauté est dépouillée de toute forme de puissance ou de domination, et les sombres pages de l’histoire de notre Église qui s’écrivent encore jusqu’à ce jour, où les abus d’autorité de membres de l’Église font sans cesse la manchette, protégés parfois par une hiérarchie se croyant au-dessus des lois.

Alors que nous sommes convoqués à un synode universel où les catholiques sont invités à se dire comment ils marchent et croient ensemble, comment taire cette indignation qui nous habite devant les abus commis, étouffés, ou même tenus secrets par des membres de l’Église? 

C’est le pape François lui-même, lors de son homélie marquant l’ouverture de ce processus synodal, qui affirmait, et je cite : «Que le chemin synodal commence en écoutant le Peuple qui “participe aussi de la fonction prophétique du Christ”, selon un principe cher à l’Église du premier millénaire:  Ce qui affecte tout le monde doit être discuté et approuvé par tous ». C’est pourquoi beaucoup de catholiques veulent être entendus et partager leur indignation, ainsi que leur profonde conviction de la nécessité de réformes importantes dans l’Église.

Bien sûr, nous sommes convaincus que la grande majorité des chrétiens et des chrétiennes prennent au sérieux leur foi et il en va de même pour les ministres de l’Église. Mais il y aura toujours ceux par qui le scandale arrive, surtout quand c’est la structure même de l’institution qui les favorise. Et cela doit changer. Si Jésus invite à laisser pousser le bon grain avec l’ivraie, il y a urgence dans la demeure quand l’ivraie étouffe le bon grain, détruit des vies. Nous ne voulons ni ne pouvons être complices d’une telle conception de l’Église du Christ, qui est appelée à servir comme Lui, mais dont le bilan est tout de même accablant pour nous tous aujourd’hui.

Et c’est ainsi qu’au terme d’une année liturgique où nous ont été rappelé successivement les abus commis dans les écoles résidentielles autochtones, les comportements scandaleux reprochés à des prêtres et des religieux faisant la manchette des journaux, ou encore les conclusions massue du rapport Sauvé en France sur les abus commis pendant plus de soixante-dix ans sur des enfants, je dirais qu’au terme de cette année liturgique notre foi se tient comme au-dessus d’un abîme où il est difficile pour plusieurs catholiques de retrouver le chemin du vivre ensemble en Église, ou même du pourquoi de leur foi. Oui, au terme de cette année liturgique notre Église en ressort humiliée et, même s’ils n’en mouraient pas tous, comme le raconte une fable de Lafontaine, tous en sont atteints.

Nous ne faisons que commencer à chercher les causes de tels abus, qui sont le fait d’une minorité, faut-il le rappeler, mais où le Corps du Christ tout entier est blessé. Le rapport Sauvé parle d’un système d’abus systémique en Église, semblable au racisme systémique qui marque nos sociétés. Ce rapport, demandé courageusement par les évêques de France, va très loin et remet à la fois en question la formation des séminaristes, le célibat ecclésiastique, l’entre-soi ecclésial qui ferme les yeux sur les comportements déviants, l’impact mortifère du cléricalisme dans les communautés chrétiennes, les abus d’autorité et de conscience, l’absence des femmes et des laïcs à tous les niveaux importants de l’Église, l’obsession de la morale catholique avec la sexualité qui a pu […] contribuer à la pédocriminalité, etc. 

C’est Mgr de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, qui lors de la réunion récente de l’assemblée des évêques à Lourdes, a décrit une Église qui croyait pouvoir enseigner sans écouter, sanctifier sans se dépouiller, gouverner sans se convertir. Ce qui a conduit, a-t-il dit, à «un système humain de dégradation, de mépris, de mort». 

Vous en conviendrez avec moi, ce constat est très difficile à entendre, mais comme dit Jésus : «La vérité vous rendra libres!» C’est pourquoi, frères et sœurs, il est important de nous redire en Église, à l’occasion de ce synode, quelle Église nous voulons, comment nous voulons vivre entre nous, et de quelle manière nous voulons annoncer la bonne nouvelle de Jésus Christ, lui qui affirme haut et fort que sa royauté n’est pas de ce monde.

Rappelez-vous. Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche, lors de l’établissement de son Royaume. «Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave.» Voilà l’agenda qui est proposé tout particulièrement aux ministres de l’Église, ainsi qu’à tous les baptisés.

C’est pourquoi nous croyons que le seul royaume que le Christ est venu établir parmi nous est celui de l’amour qui sait se donner et servir jusqu’au bout. Servir et donner, et non pas prendre et être servis. Et quand nous proclamons que Jésus est le Christ, le Roi de l’univers, il ne faut jamais oublier que son palais est une étable, son trône, une croix, son armée, ceux et celles qui vivent de l’esprit des béatitudes, car sa royauté n’est pas celle des puissants de ce monde. Et cela l’Église ne doit jamais l’oublier.

Sœurs et frères, quant à nous, que ces temps difficiles que nous vivons ne nous fassent pas perdre espérance, ni oublier le don incroyable qui est le nôtre de la foi en Jésus Christ, et puissions continuer à vivre et à approfondir ce don, ensemble, dans notre petite communauté chrétienne de Saint-Jean-Baptiste.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour la fête du Christ-Roi (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 18, 33b-37

En ce temps-là,
    Pilate appela Jésus et lui dit :
« Es-tu le roi des Juifs ? »
    Jésus lui demanda :
« Dis-tu cela de toi-même,
ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
    Pilate répondit :
« Est-ce que je suis juif, moi ?
Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi :
qu’as-tu donc fait ? »
    Jésus déclara :
« Ma royauté n’est pas de ce monde ;
si ma royauté était de ce monde,
j’aurais des gardes
qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs.
En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
    Pilate lui dit :
« Alors, tu es roi ? »
Jésus répondit :
« C’est toi-même qui dis que je suis roi.
Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :
rendre témoignage à la vérité.
Quiconque appartient à la vérité
écoute ma voix. »

COMMENTAIRE

L’Évangile de ce dimanche est le seul épisode de tous les Évangiles où Jésus affirme sa royauté, alors que devant Pilate il est enchaîné, humilié, abandonné de tous. Mais quelle est donc cette royauté de Jésus tellement contraire aux appétits des puissants de ce monde ? 

Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche, lors de l’établissement de son royaume. « Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Étrange royauté que celle de Jésus où le Messie revêt le tablier du serviteur.

Par ailleurs, Jésus affirme être venu pour rendre témoignage à la Vérité. Pilate ne comprend pas. Qu’est-ce donc la vérité demande-t-il à Jésus ? « Les Juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c’est Dieu lui-même. » (Thabut) Il est la seule vérité et Jésus est venu nous le révéler, nous dévoiler le visage du Père. 

Cette royauté que Jésus fait sienne est celle-là même de Dieu et il semble y avoir là un renversement incroyable, puisque nous proclamons la toute-puissance de Dieu dans notre Credo. Cette toute-puissance, nous révèle Jésus, est avant tout la toute-puissance de l’amour dans l’humble service des autres.

Alors, qu’affirmons-nous en ce dimanche du Christ-Roi ? Tout d’abord, nous croyons qu’il y a deux mille ans « l’Absolu s’est incarné et qu’il porte un visage, le visage de Jésus Christ ! » (Jacques de Bourbon-Busset). Nous croyons et nous affirmons qu’il est le Seigneur des vivants et des morts, que tout a été remis entre ses mains par le Père, et qu’il nous appelle à vivre éternellement auprès de lui. Nous croyons que sa vie donne sens à notre existence, qu’elle en est le fondement et qu’il nous appelle à une vie en plénitude dès ici-bas. Nous faisons nôtre l’affirmation de l’Apôtre Pierre à Jésus, lorsqu’il lui disait : « A qui d’autre irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ! » 

Nous croyons que le seul royaume que le Christ veut établir en tant que roi est celui de l’amour. Son palais est une étable. Son trône, une croix. Son armée, tous ceux et celles qui veulent vivre de l’esprit des béatitudes, car le Royaume des cieux est à eux. Notre roi est le plus humble des hommes que la terre ait jamais porté. Il se présente à nous comme celui qui frappe à la porte et qui attend qu’on lui ouvre. Il promet à la personne qui lui ouvrira, qu’il entrera dans sa maison, qu’il s’assoira à sa table, et qu’il prendra son repas avec elle. Le Christ-Roi est un roi d’humilité qui vient quémander notre hospitalité et notre amour, et qui jamais ne s’impose à nous. Vraiment sa royauté n’est pas de ce monde.

N’est-ce pas Jésus qui disait dans les évangiles : « Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos ». Ou encore ce que nous dit l’épître de Paul aux Philippiens, au sujet de Jésus : « Jésus n’a pas retenu le rang d’être l’égal de Dieu mais… il s’est dépouillé prenant la forme d’esclave…. Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix ».

Voilà, frères et sœurs, le roi qui se tient au milieu de nous. Il est le Seigneur de l’univers et pourtant il vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transformer, pour nous donner le vrai bonheur, pour nous inviter à transformer le monde avec lui, avec le seul pouvoir qu’il connaisse, celui de l’amour et de la miséricorde.

Dans un proverbe arabe, Dieu dit ceci : « Viens à moi avec ton cœur, et je te donnerai mes yeux. » N’est-ce pas là l’appel que nous fait sans cesse le Christ, à nous son Église. Si tu viens à moi avec ton cœur, si tu écoutes ma voix, je te donnerai mes yeux, et non seulement les yeux, mais les mains et le cœur, et l’intelligence des choses. En somme, le Fils de Dieu est venu pour se remettre entre nos mains. Il est notre bien le plus précieux. Il est le Christ-Roi ! 

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 33e Dimanche (B)

Les textes de ce dimanche nous présentent des scènes de fin du monde, de catastrophes terrifiantes à l’échelle planétaire. Ce sont là sans doute les passages les plus énigmatiques et troublants de la Bible. Il s’agit d’un style littéraire appelé apocalyptique, d’où le nom bien connu d’apocalypse. Mais il est important de savoir qu’au temps de Jésus, et bien avant, ce type de récit était fort populaire dans les cultures du Moyen-Orient. Jésus et le prophète Daniel s’en inspirent afin de livrer leur message. 

D’ailleurs, tout au cours de l’histoire des derniers millénaires, des mouvements apocalyptiques sont apparus prédisant une fin du monde éminente. Que ce soit les mouvements prédisant la fin du monde à la fin du premier millénaire, Nostradamus au Moyen-Âge, ou encore les Témoins de Jéhovah au XXe siècle. Aucune époque n’a échappé à cette angoisse qui s’enracine dans notre finitude humaine, dans la peur de la mort, mais aussi dans la crainte de Dieu et de son jugement. 

Que veulent nous dire alors ces textes que nous venons d’entendre ? Précisons tout d’abord qu’en rester à l’annonce d’une fin du monde dans les paroles de Jésus ou du prophète Daniel, c’est déformer le sens de leur message qui, paradoxalement, est avant tout un message d’espérance. Jésus  et le prophète Daniel ne nous parlent pas de fin du monde, malgré les apparences, mais ils nous parlent de la fin d’un monde, où Dieu va se manifester et sauver son peuple.

Daniel écrit vers 170 av. J.-C. alors qu’un certain Antiochus Épiphane règne sur la Palestine. C’est un despote, un homme cruel qui gouverne avec une main de fer. Se prenant pour un dieu, il ordonne même qu’on lui rende un culte dans le temple de Jérusalem. Ceux qui refusent sont mis à mort.

C’est donc à ses compatriotes juifs que le prophète Daniel adresse son message en le camouflant dans un récit apocalyptique, un récit de fin du monde, mais dont ses lecteurs savent bien lire entre les lignes. C’est l’écroulement du règne de ce despote Antiochus Épiphane qui est annoncé par le prophète Daniel, et qui est représenté par un grand combat dans le ciel où l’archange Gabriel lutte en faveur du peuple de Dieu et remporte la victoire. Donc courage, leur dit le prophète Daniel, votre libération est proche. Dieu est avec vous.

Ce message est d’autant plus vrai dans la bouche de Jésus. Dans l’évangile, les paroles de Jésus semblent tourner nos regards vers un avenir encore lointain où tout sera détruit. Mais il est important de souligner que le style littéraire apocalyptique ne signifie pas « destruction », mais « dévoilement », « révélation ». Ce qui est annoncé par Jésus, c’est un monde nouveau, un monde non seulement pour demain, mais pour aujourd’hui même. C’est la saison de Dieu qui arrive avec son figuier en fleurs, c’est la nouveauté du Christ. C’est pourquoi les certitudes des hommes avec leur superbe et leur sentiment de puissance en sont ébranlées, comme si le ciel se décrochait, car c’est le règne de Dieu qui se manifeste. 

Jésus emploie des images puissantes afin de nous faire comprendre qu’il y a un avant et un après avec sa venue. Même si le ciel et la terre passent, dit-il, « mes paroles ne passeront pas », puisqu’elles sont promesse de vie, elles sont Paroles de Dieu. Jésus nous invite donc à cette ferme espérance qui n’est pas un banal espoir, mais cette conviction inébranlable que Dieu est avec nous, en ce monde fragile et menacé, ce monde aux prises avec ses guerres et ses catastrophes, ses violences, ses populations qui gémissent et ses saisons qui se dérèglent. Dieu est avec nous. Et bien sûr, confrontés aux évènements qui viennent de se dérouler en France, plusieurs ont sans doute l’impression que notre espérance se tient comme au-dessus d’un abime sans fond. Et pourtant Dieu est avec nous. Telle est notre foi. Vers qui d’autre irions-nous?

Mais il ne s’agit pas là d’une invitation à la passivité. Le Christ se tient à notre porte nous dit l’évangile et il frappe. Il nous invite à lui ouvrir et à marcher avec lui. L’espérance chrétienne n’est pas seulement tournée vers l’avenir, mais elle est pour ce présent qui nous est donné. Et l’évangile nous rappelle sans cesse que c’est moins l’homme qui se tourne vers Dieu et qui espère, que Dieu qui se tourne vers nous et qui espère, puisque c’est lui qui a espéré le premier, en nous donnant la vie et en nous envoyant son Fils.

Bien sûr, on nous demandera où elle est cette présence du Christ dans la vie de tous les jours. Où est-il ton Dieu ? Mais comme le dit le renard au Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »  La victoire du Christ peut sembler dérisoire à l’œil nu, et pourtant notre foi nous donne de le reconnaitre, de deviner les signes de sa présence, de le savoir tout proche de nous, d’être à l’œuvre dans le monde comme le levain dans la pâte, d’être présents dans tous les gestes d’amour et de solidarité. Car notre espérance s’enracine tout d’abord dans le présent. C’est pourquoi nous croyons et nous aimons pour aujourd’hui et non pas pour un futur lointain. 

Alors, la fin du monde est-elle pour bientôt ? Nous n’en savons rien et ce n’est pas là la question qui importe. Il faut plutôt se demander ce que nous faisons de notre monde alors que le Christ est à notre porte. La foi en Dieu nous engage à marcher les yeux ouverts, à ne pas faire fi des défis qui sont les nôtres sur cette terre trop malmenée. Car notre foi fait de nous les gardiens de notre maison commune qui a plus que jamais besoin d’artisans de paix alors que la violence cherche à s’imposer partout.

Demandons au Seigneur de nous venir en aide, d’éclairer nos dirigeants, et demandons-lui aussi de nous donner de comprendre ce qu’il attend de chacun et chacune nous.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 32e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 12, 41-44)

En ce temps-là,
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor,
et regardait comment la foule y mettait de l’argent.
Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
Une pauvre veuve s’avança
et mit deux petites pièces de monnaie.
Jésus appela ses disciples et leur déclara :
« Amen, je vous le dis :
cette pauvre veuve a mis dans le Trésor
plus que tous les autres.
Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
mais elle, elle a pris sur son indigence :
elle a mis tout ce qu’elle possédait,
tout ce qu’elle avait pour vivre. »

COMMENTAIRE

Le récit de la veuve et du don qu’elle fait au Temple de Jérusalem est l’un des mieux connus des Évangiles. L’on peut dire que cette femme a frappé l’imagination populaire. Spontanément, elle nous est sympathique. Non pas parce que tous s’identifient à elle. Sans doute pas la plupart d’entre nous. Mais sûrement les pauvres semblables à elle, qui se reconnaissent dans sa pauvreté et qui sont touchés par l’attention que Jésus lui porte. Quant aux autres, quant à la plupart d’entre nous, si elle nous est sympathique, c’est que l’on admire secrètement sa générosité, sans doute plus grande que la nôtre. Nous l’envions et, en même temps, son humilité nous empêche d’être jaloux. Car nous nous doutons bien comme il doit être grand ce don de la foi qui l’habite, et qui la rend suffisamment confiante pour donner avec une générosité que même Jésus remarque. Avec l’évangéliste on se réjouit du trésor qui habite cette femme et que Jésus a su si bien deviner, malgré la discrétion dont elle fait preuve. Il a su lire dans son cœur, il a su lire bien plus loin que sa gêne à se tenir dans un tel endroit, parmi les riches et les prêtres du Temple.

Car ce qu’elle offre au Temple, c’est non seulement un don pour le culte et pour les pauvres; ce que cette veuve offre c’est un cœur généreux qui met toute sa confiance en Dieu, une telle confiance qu’elle prend même sur son indigence, sur sa pauvreté. Jésus dira d’elle qu’elle a tout donné. L’évangile de ce dimanche nous invite à faire comme elle, et cela, il faut bien l’avouer, ça nous fait peur. Puis-je avoir confiance en Dieu à ce point dans ma vie? Voilà la question. Suis-je capable de cette générosité qui ne calcule pas et où je m’engage totalement? L’évangile de ce dimanche veut nous aider à faire un pas dans cette direction.

Tout d’abord, le contexte où se déroule cet évènement qui nous est rapporté, c’est le temple de Jérusalem, le lieu où l’on vient offrir des prières, des sacrifices, des dons en argent. Et ce Temple, Jésus, dans l’Évangile de Marc, le fréquente beaucoup, surtout après son entrée triomphale à Jérusalem, qui se situe avant le récit de ce dimanche dans l’évangile de Marc.
Déjà, il en a chassé les vendeurs et commerçants de toutes sortes. Et bientôt il annoncera qu’il ne restera pas pierre sur pierre de ce temple. Pourtant, c’est là le lieu où se déroule toute la vie religieuse d’Israël, c’est le temple du Dieu vivant. De grandes transformations sont encore à venir. Et Jésus lui est ainsi dans ce Temple, comme s’il en avait déjà pris possession. Il observe. Sans doute voit-il venir les évènements qui le conduiront à sa passion. Déjà, il porte en lui cette vérité qu’il annoncera bientôt, qu’il est lui le Temple nouveau, le Temple qu’on ne pourra plus détruire, le Temple où viendront de nouveaux adorateurs du Père et dont la veuve est déjà un signe, tandis que les scribes que Jésus voit à l’œuvre en sont un contresigne.

Les scribes qui s’affairent au Temple, sont des conseillers religieux bien en vue du peuple. Ils font partie de cette caste qui règlemente les manières de bien vivre la loi religieuse d’Israël, qui servent d’avocats dans les litiges religieux et l’application de la Loi. Ils conseillent, mais souvent à fort prix. Plusieurs d’entre eux exploitent ceux et celles qui les consultent en exigeant des sommes exorbitantes, ne se gênant pas même pour abuser des plus petits, des veuves, considérées comme faisant partie des plus pauvres, car elles sont seules, souvent abandonnées par leur famille, sans ressources. Le phénomène de ces abus est suffisamment important pour que Jésus le dénonce et entre en conflit ouvert avec ces scribes. C’est pourquoi ces derniers chercheront à éliminer ce gêneur, cet empêcheur de tourner en rond.

Alors l’évangile nous présente comme un tableau à deux panneaux où, sur celui de gauche nous avons les scribes que Jésus dénonce et, sur le panneau de droite, la veuve et son obole. Le récit parle de lui-même et il s’adresse à nous. Nous sommes à la fois les riches et les pauvres de ce récit. Aux riches que nous sommes parfois à cause de nos attitudes et nos manques de générosité, Jésus nous invite à découvrir combien cette façon d’agir nous appauvrie, combien elle nous tient loin du Royaume. Jésus condamne la dureté de cœur.

Il remet en question nos prétendues sécurités et richesses qui ne font que nous appauvrir si nous les possédons comme un avare ou comme un enfant égoïste. Car l’amour ne calcule pas, il ne mesure pas la dépense. Il donne tout ce qu’il a. Au point même de prendre sur son indigence, de donner quand ça coûte, de marcher deux kilomètres avec l’autre quand il nous demande de n’en faire qu’un.

L’évangile aujourd’hui interpelle le riche que nous sommes parfois. C’est Jésus qui vient nous aider à combattre nos égoïsmes. Mais cet évangile s’adresse aussi aux pauvres que nous sommes. Tellement dépassés parfois par les exigences de la vie, par les épreuves, par le manque de ressources soit financières, de talents, d’opportunités, que nous pouvons douter de nous-mêmes. Et c’est là une vraie pauvreté. Qu’est-ce je puis apporter au monde avec le peu que j’ai? Dans ma situation actuelle? Jésus nous donne en exemple la veuve et son obole. Il vient nous dire que si nous sommes inégaux en ressources, tous sont égaux dans leur capacité d’aimer, avec la grâce de Dieu. Tous nous sommes égaux dans notre capacité de nous donner totalement, sans compter. L’évangile est pour tout le monde, sans distinction. Tous nous sommes appelés à la sainteté.

Cette page d’évangile, qui est comme une parabole vivante, est vraiment une bonne nouvelle pour nous. Car elle nous enseigne que si nous engageons notre vie à l’école du don de soi et de la générosité, nous ferons alors partie de ces vrais adorateurs du Père. L’écrivain Georges Bernanos posait la question suivante : « Quel sont les riches, quels sont les pauvres dans la communion des saints? » Et la réponse, l’évangile nous la dévoile aujourd’hui : les vrais riches, selon le Royaume, sont ceux et celles qui accueillent l’invitation de Jésus à porter le souci du monde avec lui et à se donner sans compter. Ainsi nos actions, nos engagements, s’ils sont confiés à Dieu, deviennent alors porteurs de sa présence, une présence qui s’inscrit au cœur même de notre existence. Comme le dit un proverbe juif : « Dieu est partout où tu le laisses entrer ». N’ayons donc pas peur d’ouvrir la porte de notre cœur et de demander à Dieu de faire grandir en nous la générosité à laquelle il nous appelle aujourd’hui.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Toussaint

L’Église nous propose sans cesse des modèles de la suite du Christ à travers ceux et celles que l’on appelle les saints et les saintes. Mais ils ne représentent que la fine pointe de tous ceux et celles qui leur ressemblent et que l’histoire a gardés dans l’anonymat. Aujourd’hui ils sont célébrés en cette solennité de la Toussaint.

La Toussaint, c’est la fête des disciples du Christ qui nous devancent au ciel. Ils sont une multitude ceux et celles qui nous ont précédés sur ce chemin de la sainteté. Ils sont pour nous des modèles, des frères et des sœurs ainés dans la foi, qui ont pris au sérieux l’évangile, et qui se sont mis à la suite du Christ avec passion et radicalité. Ils n’ont pas eu peur de compromettre leur sécurité, leur bien-être, ou même leur vie, au nom de l’évangile. Ils ont saisi à bras-le-corps ce bonheur des béatitudes promis par le Christ. C’est pourquoi la Toussaint est une fête lumineuse qui nous invite à nous réjouir et à contempler le magnifique album de famille qui est le nôtre.

Nous fêtons les saints et les saintes non seulement pour nous tourner vers cet avenir qui nous attend, mais nous les fêtons pour aujourd’hui même, afin de rendre grâce à Dieu qui ne cesse de veiller sur notre monde en se communiquant à nous par l’entremise d’une vie humaine, reflet de son amour, de sa tendresse, et de sa miséricorde. 

Nous fêtons les saints et les saintes afin de nous rappeler notre vocation à nous tous, pour nous rappeler que le monde a toujours besoin de la présence d’hommes et de femmes qui portent dans leur vie la marque du Christ.

Quelle fête lumineuse que la fête de la Toussaint, car ils sont beaux ces témoins de l’amour, ces témoins d’un Dieu qui ne cesse de nous aimer malgré nos fragilités. Comment ne pas penser aujourd’hui à ces témoins qui ont peut-être marqués nos vies, témoins dont le monde n’a peut-être pas retenu le nom, mais dont le témoignage est resté indélébile dans le coeur de ceux et celles qui les ont côtoyés et qui ont été marqués de leur amour et du don d’eux-même : un père, une mère, un grand-parent, un frère, une soeur, un ami. À travers tous ces visages de l’Église, qu’ils soient connus ou inconnus, Dieu nous révèle combien il veut avoir besoin de nous. Et tant que nous sommes de ce monde, Dieu cherchera toujours à se dire à travers les battements d’une vie humaine, à se faire proche de nous.

Frères et soeurs, m’en doutons pas, cette sainteté nous y sommes tous appelés, et la fête de la Toussaint vient nous rappeler que nous pouvons compter sur le soutien de ces innombrables témoins qui nous ont précédés, et qui nous accompagnent de leur prière, afin que nous vivions nous aussi de l’esprit des béatitudes. C’est la grâce que je nous souhaite en cette fête de la Toussaint.

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 31e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 12, 28b-34

En ce temps-là,
un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander :
« Quel est le premier de tous les commandements ? »
Jésus lui fit cette réponse :
« Voici le premier :
Écoute, Israël :
le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de tout ton esprit et de toute ta force.
Et voici le second :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
Le scribe reprit :
« Fort bien, Maître,
tu as dit vrai :
Dieu est l’Unique
et il n’y en a pas d’autre que lui.
L’aimer de tout son cœur,
de toute son intelligence, de toute sa force,
et aimer son prochain comme soi-même,
vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse,
lui dit :
« Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. »
Et personne n’osait plus l’interroger.

COMMENTAIRE

«Tu n’es pas loin du royaume de Dieu.» Je dois vous avouer que ces paroles de Jésus me sont souvent venues à l’esprit lors de rencontres privilégiées avec des personnes qui ignoraient tout du Seigneur Jésus, mais dont la vie et les actions étaient tellement belles, empreintes d’une telle compassion, que je ne pouvais qu’y reconnaître Celui en qui nous avons mis notre foi.

Vous conviendrez avec moi qu’elle est belle cette figure du scribe qui, ouvertement et avec beaucoup de sincérité, vient converser avec Jésus. Nulle duplicité de sa part. Il ne vient ni de nuit, comme Nicodème afin que personne ne le voie, ni pour prendre Jésus au piège, comme l’ont fait des pharisiens et des docteurs de la Loi. Non, ce scribe est un chercheur de Dieu, un Juif fervent dont la foi impressionne Jésus; d’où la réponse de ce dernier, empreinte d’une réelle amitié, où l’on pourrait lire entre les lignes le même commentaire que fait l’évangéliste Marc au sujet de l’homme riche venu voir Jésus : «Et Jésus se mit à l’aimer.» En effet, mon ami, lui dit Jésus : «Tu n’es pas loin du royaume de Dieu.»

Mais s’il n’est pas loin du Royaume de Dieu, la remarque de Jésus laisse quand même entendre que ce scribe doit faire de nouveaux progrès afin de s’en approcher. Alors voulez-vous bien me dire ce qui peut lui manquer? Car voilà un scribe qui fait vraiment exception parmi ces élites religieuses d’Israël auxquelles Jésus est sans cesse confronté. Car non seulement comprend-il bien les enseignements de Jésus, mais il exprime aussi avec beaucoup d’enthousiasme son accord avec lui. Oui, dit-il, «aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices.» Alors, que lui manque-t-il? Vous l’avez sans doute deviné. 

C’est que si tout était déjà là, «en germe dans la Loi d’Israël, Jésus vient annoncer et accomplir la dernière étape de la Révélation : premièrement, il vient élargir à l’infini la notion de prochain; deuxièmement, il vient sur terre pour vivre en lui ces deux amours inséparables, celui de Dieu, celui des autres sans exception; enfin, il vient nous en rendre capables en nous donnant son Esprit. (1)» C’est cela l’avènement du Royaume de Dieu que Jésus vient inaugurer. C’est à cette reconnaissance que le scribe est implicitement invité.

Mais ce qui est au cœur de l’enseignement de Jésus, et qui deviendra ultimement une pierre d’achoppement pour beaucoup, c’est sa personne même. Car l’entrée en plénitude dans cette dynamique du Royaume de Dieu passe inévitablement par sa personne, lui qui est le Messie, le Fils de Dieu. Et cela, nous ne saurons jamais si ce scribe aura pu le reconnaître, car nous ne savons rien de la suite du récit.

Mais ce que je retiens surtout de cet évangile, c’est le regard de Jésus sur le scribe. D’une part, on y reconnait bien cette sollicitude de Dieu, ce regard bienveillant qu’il pose sur chacune de nos vies, nous encourageant sans cesse à faire de nouveaux progrès. D’autre part, il y a dans ce regard une leçon de vie quant à notre manière de regarder le monde où nous vivons et ceux et celles que nous y côtoyons. Car au-delà des différences, et de ce qui parfois nous sépare les uns des autres, même sur le plan de la foi, ne nous faut-il pas nous inspirer de ce regard bienveillant du Christ, lui qui est toujours attentif à la quête de sens qui anime ceux et celles qu’il rencontre sur sa route?

Cette ouverture du cœur à l’autre, qui d’entre nous n’en a pas déjà fait l’expérience? J’en suis parfois témoin quand je parle tout particulièrement avec des parents ou des grands-parents. Je vous entends me parler de vos enfants, de vos petits-enfants, dont le manque de foi en Dieu vous désole. Mais parce que vous les aimez à la folie, vous êtes capables de porter sur eux un regard émerveillé comme le fait Jésus avec le scribe. Je vous entends dire : «Ah! si vous saviez comme ils sont généreux mes enfants, comme ils sont bons et charitables mes petits-enfants.» Ce regard vous êtes capables de le porter parce que vous aimez, bien sûr. 

Mais, en tant que disciples du Christ, ne nous faut-il pas aussi apprendre à regarder avec lui ces tout proches que sont nos frères et soeurs en humanité, qui cherchent eux aussi le chemin du vrai bonheur, sans toujours en connaître la direction, sans toujours croire en Dieu, qui souvent ne sont pas si loin du Royaume, et sur qui Dieu porte le même regard d’amour que sur nous?

Mais alors, me direz-vous, croire en Dieu, croire en Jésus Christ, ne serait que facultatif? Un choix de vie sans vraiment de conséquence, tout au plus une étiquette, puisque Dieu aime tout le monde? 

Un jour un jeune qui me demanda ce que la foi en Dieu pourrait changer à la vie de sa soeur, elle qui était déjà merveilleusement engagée en Afrique? Et je lui avais répondu, spontanément, un peu pris par surprise, que sa sœur ne pourrait qu’aimer davantage, et avec encore plus de profondeur (2) si elle accueillait le Dieu de Jésus Christ dans sa vie. Et cela demeure ma conviction. Est-ce que tous les chrétiens font preuve d’un plus grand amour que les autres? Malheureusement, les faits contredisent trop souvent cette affirmation. Mais nous savons que le chrétien ou la chrétienne qui marche sérieusement et fidèlement à la suite du Christ, ne pourra que grandir dans le don d’elle-même, un don d’elle-même qui souvent la dépasse. Je dirais que la foi en Jésus Christ vient nous prendre là où nous sommes et nous entraîne plus loin que nous ne l’aurions jamais imaginé.

Car il est celui dont résonnent sans cesse en nous les paroles inoubliables à la Samaritaine : «Si tu savais le don de Dieu et celui qui te parle!» Car la foi en Jésus Christ est de l’ordre d’un don, d’une rencontre qui transforme une vie. Il vient rendre possible pour nous le rêve fou de Dieu qui est de le connaître et de l’aimer d’une manière nouvelle, tel que Jésus l’a connu, et d’aimer notre prochain tout comme Jésus nous a aimés. Croire en Dieu, vraiment y croire, c’est dire oui à ce dynamisme de vie en nous qui nous fait grandir et tendre sans cesse vers Lui.

Ce sont là, frères et sœurs, les portes du Royaume que nous ouvre le Christ, là où la seule monnaie d’échange sera toujours notre humanité transfigurée par Lui.

Yves Bériault, o.p.

  1. Marie Noëlle Thabut. Commentaire de l’évangile du 31e dimanche (B)
  2. Pour moi cette « profondeur » (i.e. approfondissement) dans une vie qu’entraîne la foi en Jésus Christ se résume à deux notions explicatives : soit l’unification et l’intentionnalité d’une vie, d’où une profondeur renouvelée dans l’engagement et le don de soi qu’apporte la foi en Jésus Christ.

Homélie pour le 30e Dimanche (B)

Seigneur, fais que je vois!

Nous assistons aujourd’hui au dernier miracle de Jésus rapporté dans l’évangile de S. Marc. Nous sommes à Jéricho, au pied de la grande montée vers Jérusalem. Jésus y reprend la route vers la Ville sainte. 

Le récit qui précède, on l’a vu dimanche dernier, nous rapportait la demande des fils de Zébédée désireux d’occuper les premières places auprès de leur maître dans sa gloire. À cela Jésus avait répondu qu’il est venu pour servir et non pour être servi, que ce n’était pas vraiment le temps de parler de gloire quand lui-même venait de leur annoncer par trois fois sa passion et sa mort prochaine. 

Ces annonces d’ailleurs donnaient à la marche vers Jérusalem un accent dramatique. Jésus était désormais en danger. Il fallait être prudent. Le Seigneur n’avait-il pas exigé le silence et la discrétion de la part de ceux qu’il avait guéris ou de ceux qui voyaient en lui le Messie? 

C’est dans un contexte délicat, un peu tendu, que se produit l’incident d’aujourd’hui, avec ce mendiant aveugle Bartimée, qui se met à crier, comme ça, devant tout le monde : « Fils de David, Jésus, prends pitié de moi! » Ça ne peut pas être plus clair ni plus dérangeant ni plus dangereux. Cet homme doit se taire. On le lui dit franchement. On s’attendrait à ce que Jésus lui-même veuille le museler, le faire taire. Rien de la sorte ne se produit. Le Maître réagit bien autrement. Il prête attention; il appelle le pauvre homme auprès de lui. 

« Que voulez-vous que je fasse pour vous », avait dit Jésus à Jacques et Jean. « Que nous soyons, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. » « Que veux-tu que je fasse pour toi? » demande-t-il au mendiant. « Que je vois! », répond le fils de Timée. « Va, ta foi t’a sauvé! » reprend Jésus. « L’homme retrouva la vue aussitôt. Il suivait Jésus sur la route ».

  On voit bien le sens de ce miracle qui, au fond, est révélateur de l’identité de Jésus. Il ouvre leurs yeux à tout le monde. Jésus, maintenant, ne refuse pas l’appellation qu’on lui fait de Fils de David. Il assume. Comme si c’était là un signal pour son ultime mise en route vers Jérusalem depuis Jéricho. Et la suite vient immédiatement après, qui est son entrée triomphale à Jérusalem.  Alors même que se mettent en marche, dans l’ombre, les intrigues et le complot qui mèneront à la mise à mort prochaine du Christ.

Quel message nous donne ce beau récit, toujours émouvant à relire, de la guérison de l’aveugle Bartimée? – Que nous sommes peut-être ce pauvre mendiant aveugle, assis au bord du chemin. Jésus passe. Saurons-nous le pressentir, le reconnaître et l’appeler courageusement? N’hésitons pas à lui crier notre foi, notre besoin, notre quête. Notre cri, c’est certain, va déranger plusieurs de ceux qui ont peur, qui s’en moquent peut-être ou qui vont s’en étonner. Faisons confiance à l’inspiration qui nous vient de l’Esprit. Risquons vers le Christ notre chance. Il ne va pas se dérober. Il nous accueillera. Il se reconnaîtra en nous. Nous deviendrons son maître. « Que veux-tu que je fasse pour toi? » dira-t-il. À nous de lui dire que nous voulons voir et comprendre.

Demandons-lui simplement de voir, de le voir lui, pour mieux le connaître, mieux le suivre sur son chemin. Qu’il nous fasse découvrir le sens de notre existence si souvent enveloppée de peur et de ténèbres. Qu’il trace pour nous le chemin de la conversion. Qu’il nous rende sensibles à nos frères et sœurs pour que nous allions vers eux en des gestes de paix, d’amitié, de compassion, de communion. Et alors nous aurons jeté le manteau de nos méfiances et de nos tristesses pour marcher librement comme lui. Quel bonheur que d’aller désormais avec lui dans l’amour et la lumière! 

fr. Jacques Marcotte, o.p.

Homélie pour le 29e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 35-45)

En ce temps-là,
Jacques et Jean, les fils de Zébédée,
s’approchent de Jésus et lui disent :
« Maître, ce que nous allons te demander,
nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
Il leur dit :
« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
Ils lui répondirent :
« Donne-nous de siéger,
l’un à ta droite et l’autre à ta gauche,
dans ta gloire. »
Jésus leur dit :
« Vous ne savez pas ce que vous demandez.
Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire,
être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
Ils lui dirent :
« Nous le pouvons. »
Jésus leur dit :
« La coupe que je vais boire, vous la boirez ;
et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé.
Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche,
ce n’est pas à moi de l’accorder ;
il y a ceux pour qui cela est préparé. »

Les dix autres, qui avaient entendu,
se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
Jésus les appela et leur dit :
« Vous le savez :
ceux que l’on regarde comme chefs des nations
les commandent en maîtres ;
les grands leur font sentir leur pouvoir.
Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi.
Celui qui veut devenir grand parmi vous
sera votre serviteur.
Celui qui veut être parmi vous le premier
sera l’esclave de tous :
car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi,
mais pour servir,
et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

COMMENTAIRE

« Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir… »

Pourquoi y-a-t-il plus de bonheur à donner qu’à recevoir ? Qu’est-ce qu’on y gagne ? C’est une réalité dont nous faisons tous l’expérience, et en même temps, il nous est difficile de l’expliquer, mais nous savons tous que nous en retirons un grand bonheur, comme si notre nature était toute orientée vers le don de soi, comme si nous étions faits pour aimer, et nous le sommes. 

C’est ce que nous révèle le Christ en s’offrant pour nous. Aimer c’est notre nature profonde, et c’est cette nature que Jésus est venu guérir, restaurer, en prenant sur lui notre nature humaine, afin que nous puissions nous tourner résolument vers le Père avec lui, comme ces tournesols qui se tournent toujours en direction du soleil où qu’il soit…

L’être humain a comme mission de donner un fruit unique dans la création, c’est le fruit de l’amour, et c’est pourquoi l’existence du prochain est tellement central dans la foi chrétienne. Le prochain est ce lieu où Dieu habite. Chacun de nous est porteur des richesses insondables de Dieu et notre communauté de vie en société et en Église a pour but de nous apprendre à nous donner les uns aux autres ces richesses, à les découvrir et à les contempler ensemble, car chaque personne est une part précieuse du mystère de la vie. Chacun de nous a un rôle unique à jouer dans le dévoilement de ce mystère, tous, sans exception, d’où l’importance des plus petits, des plus pauvres, ayant d’autant plus besoin d’être protégés et soutenus parce que leur vie est plus menacée.

Quand on s’ouvre à ce mystère que Jésus est venu nous révéler, le prochain devient alors à nos yeux, ce qu’il est aux yeux de Dieu : un autre soi-même, un proche, précieux, irremplaçable, au service duquel nous sommes invités à nous mettre au nom même de cet amour, de cet esprit que Jésus a déposé en nos cœurs.

En Jésus Christ, nous sommes appelés à une participation à l’amour de Dieu pour cette terre comme Jésus l’a vécue, et c’est là que la proximité au prochain atteint des sommets inégalés. Sur la route de l’éternité je ne puis abandonner mon prochain, fut-il mon ennemi, car il est un autre moi-même, Dieu me le donne comme frère, comme sœur, et en lui, comme le disait Maurice Zundel, « nous avons la garde de l’Autre ». C’est là le message radical et insurpassable, impraticable à vue humaine, de l’évangile de Jésus-Christ.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 28e Dimanche (B)

Cette rencontre entre Jésus et l’homme riche est quand même paradoxale, car malgré l’échec de la rencontre, le contexte est des plus amical. Une chaleur indéniable s’en dégage. À noter que cet homme est le seul personnage des évangiles à qui Jésus offre de le suivre et qui refuse. 

Il représente en quelque sorte tous ceux et celles pour qui la foi en Dieu porte la marque d’un certain légalisme, de la lourdeur de la bonne conscience, où Dieu et la vie éternelle sont à classer au rayon des choses que l’on possède ou que l’on cherche à posséder par ses propres forces. La question de cet homme à Jésus est très révélatrice en ce sens : «Bon Maître, que dois-je faire pour AVOIR la vie éternelle». 

Mais la réponse de Jésus déstabilise complètement cet homme si bien intentionné. Car ce qui lui est demandé, c’est de se détacher de ses fausses sécurités, ses réalisations, ses possessions les plus chères, qui lui servent de points d’ancrage dans l’existence et par lesquelles il se définit, se donnant ainsi l’impression d’être le seul maître de sa vie. Jésus lui révèle que la vie éternelle n’est pas une récompense pour demain, elle est la vie avec lui, tout de suite et pour toujours, et qu’elle doit être reçue comme un don, et non pas comme une récompense. 

Bien sûr, cet homme était sans doute très dévot, généreux et compatissant. D’ailleurs, le regard bienveillant que Jésus pose sur lui nous en dit long sur la qualité de cet homme, et cela en dit long aussi sur le regard que Dieu pose sur chacune de nos vies. Mais l’invitation de Jésus met à nue une faille au cœur de la vie spirituelle de cet homme : contrairement à ce qu’il croit, il n’a pas vraiment remis toute sa vie entre les mains de Dieu. Bien qu’il soit un homme de foi, son Dieu semble enfermé dans des limites dont Jésus lui demande de s’affranchir en le suivant. En fait, l’on voit cet homme se justifier devant Jésus, alors que c’est Jésus qui justifie, qui fait de nous des justes selon le cœur de Dieu.

Mais que serait-il arrivé si cet homme avait accepté l’invitation de Jésus à le suivre? Sans doute aurait-il connu un destin semblable aux autres disciples. Il aurait tout d’abord renoncé à tous ses biens pour ensuite suivre Jésus comme Matthieu, Pierre ou son frère André. Il aurait sillonné les routes de la Palestine. Il aurait connu le dénouement douloureux de cette aventure en étant témoin de la passion de son maître. Il aurait sans doute fui comme tous les autres, pour se retrouver au matin de Pâques, lui aussi illuminé de la joie pascale, comprenant enfin où l’entrainait cette suite du Christ : soit dans la pleine réalisation de sa personne, marquée désormais par cette présence intérieure du Ressuscité.

Quand le psalmiste s’écrie dans le psaume entendu ce dimanche : «Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse», cette attente qui se fait entendre du plus profond de l’Ancien Testament, trouve son plein accomplissement avec la venue du Christ qui deviendra pour tous ceux et celles qui le suivent, ce Maître intérieur qui forme et qui instruit, le visage bien concret de cette Sagesse à laquelle aspirent les hommes et les femmes de l’Ancienne Alliance. Ce que Jésus propose à cet homme riche, c’est un passage : passer de la Loi, des règles et des préceptes de la bonne conscience, à l’amour transfiguré par le Christ, à travers lequel se réalise l’accomplissement parfait de la Loi.

Maintenant, au-delà des mots compliqués et abstraits qui nous servent parfois en Église pour décrire ce mystère insondable de notre appel en tant que disciples, il y a la réalité toute simple de ceux et celles qui en témoignent par une vie chrétienne bien assumée dans les défis de chaque jour. De véritables pages d’évangiles qui s’écrivent sous nos yeux à travers la vie de femmes et d’hommes dont la confiance en Dieu ne peut que nous émouvoir, et où le «viens et suis-moi» de Jésus, semble enfin avoir trouvé réponse.

Un jour, une femme que je ne connaissais pas m’avait écrit et m’avait tout simplement demandé des conseils via l’internet pour sa vie de foi, un peu à la manière de cet homme riche qui se présente à Jésus. Elle m’avait parlé de sa vie quotidienne, de ses soucis pour son époux malade. Elle m’a laissé un témoignage dont je me souviendrai toujours, elle qui avait mis toute sa confiance en Dieu, dans le contexte d’une fin de vie difficile, mais empreinte de beaucoup d’amour. Elle concluait son message en me confiant le plus intime de son vécu, sorte de profession de foi avec ses propres mots. Voici ce qu’elle m’a écrit :

«Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. 

Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour, après plus de 56 ans de vie commune.

Enfin, écrivait-elle, Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, et où moi et mon époux nous serons définitivement réunis dans la paix.»

Dans le témoignage de cette chrétienne anonyme, nous voyons comment une vie marquée par le Christ peut nous rendre capables d’assumer toutes les conditions d’une vie, tous les dépouillements, toutes les épreuves, dans la confiance et l’abandon. L’homme riche voulait des recettes pour son salut, mais Jésus lui propose de tout risquer pour le Royaume de Dieu. 

Or, nous savons qu’il y a des gens prêts à tout risquer pour posséder la richesse, la gloire ou le pouvoir. Certains sont même prêts à le faire au péril de leur vie. Nous pourrions admirer ici un certain sens de l’aventure et du courage chez ces personnes si nous ne savions quelles tragédies sous-tendent souvent leur existence. Jésus lui nous offre une autre voie, un autre trésor pour vivre une vie pleine de sens. C’est le trésor de la Sagesse qui est venu vivre parmi nous, se révélant à nous comme le Verbe incarné, et dont le nom est Jésus-Christ. 

Frères et sœurs, c’est là la proposition qui nous est faite dans l’Évangile aujourd’hui et c’est là le seul motif pour expliquer ce qui nous rassemble de dimanche en dimanche.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 27e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 10,2-16. 
Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? »
Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. »
Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.
Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme.
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle.
Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »

COMMENTAIRE

« L’amour est aveugle, mais le mariage lui rend la vue. » Proverbe allemand

« Les amoureux rêvent, les époux sont réveillés. » (A. Pope).

Mieux vaut aborder le sujet du mariage avec un peu d’humour, car c’est un sujet délicat, aujourd’hui comme hier. Nous le savons trop bien, le mariage traverse une crise sans précédent, et les couples chrétiens, déçus dans leur amour ou engagés dans une deuxième union, se sentent sûrement interpellés, sinon jugés par les paroles de Jésus aujourd’hui.

Bien sûr, Jésus nous rappelle le sérieux du mariage, le sérieux de nos vies et de nos engagements, mais lors de son ministère en Galilée, il a aussi témoigné d’un souci extraordinaire pour les blessés de la vie, rappelant ainsi à l’Église qu’elle a un devoir de compréhension et de compassion face à des millions de drames humains liés au mariage et qui affaiblissent les communautés chrétiennes. Je pense aux souffrances que vivent ces couples et ces familles, je pense au problème de l’accès à la communion eucharistique, ou encore à la difficulté d’un remariage à l’église. L’Église ne pourra pas faire l’économie d’une discussion en profondeur sur ces questions.

Par ailleurs, notre récit évangélique a une visée beaucoup plus large que la simple question du divorce. Alors que les pharisiens tendent un piège à Jésus en lui demandant s’il est permis de quitter sa femme, Jésus, en bon pédagogue, les questionne plutôt sur ce qu’a prescrit Moïse : « Moïse, disent-ils, a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » Jésus réplique de façon assez brutale, que c’est en raison de la dureté de leur cœur que Moïse a permis une telle prescription.

Jésus n’est pas sans savoir que dans le Judaïsme, il y a différentes écoles de pensée au sujet du divorce. Certaines écoles rabbiniques affirment que le divorce n’est possible que dans le cas d’une immoralité grave, et donc qu’on ne peut divorcer à la légère. D’autres écoles, plus libérales, prétendent qu’une épouse peut être renvoyée sur-le-champ dès qu’elle déplaît à son mari.  L’on cherche donc à entraîner Jésus dans ce débat sur les motifs du divorce, mais Jésus invite plutôt ses interlocuteurs à une réflexion sur le sens du mariage. Il rappelle qu’au commencement Dieu créa l’homme et la femme en les appelant à ne former qu’une seule chair.

Pour comprendre l’intention de Jésus, il faut regarder le texte biblique qu’il invoque pour faire contrepoids à l’autorité de Moïse. Jésus affirme que Moïse a légiféré à cause de la dureté de cœur des hommes. Car il faut bien le dire, le divorce dans la société juive était avant tout le privilège des hommes, et une femme qui subissait un divorce se trouvait souvent mise à la rue du jour au lendemain, sur simple remise d’une lettre du mari. À moins d’être reprise par sa famille, l’épouse renvoyée de la maison de l’époux était souvent vouée, soit à la mendicité, soit à la prostitution. Jésus connaît trop bien l’existence de ces rapports de domination entre l’homme et la femme, et il s’attaque à cette loi du plus fort, à l’égoïsme des maris érigé en loi, mais il le fait avant tout en rappelant la beauté de la vocation de l’homme et de la femme dans le mariage.

En réponse à la loi de Moïse, Jésus cite le livre de la Genèse où l’homme et la femme sont créés égaux, et ont pour vocation d’être féconds comme Dieu. Car il y a une communion d’amour en Dieu! C’est ce que nous révèle le mystère de la Trinité, et de cette communion jaillit un amour fécond qui engendre la vie. Il en est de même pour l’homme et la femme. Créés à l’image de Dieu, ils sont appelés à la communion dans l’amour, communion qui trouve son accomplissement dans le mariage, où l’homme et la femme se complètent l’un l’autre et ne forment plus qu’un.

Bien sûr, ce mystère de communion et de fécondité vaut pour tous et toutes, chacun et chacune selon notre état de vie, mais le mariage en est l’expression la plus visible. Il agit comme un signe prophétique qui est là pour nous rappeler jusqu’où il faut aimer et donner de soi-même aux autres. Et cela prend toute une vie! C’est la perspective du mariage chrétien.

Dans le mariage, un être unique et irremplaçable m’est confié pour la vie, et à qui je me donne pour la vie, dans une fidélité qui se veut une réponse à l’appel et à la fidélité même de Dieu. Et c’est ainsi que l’homme et la femme ne forment plus qu’un seul oui pour toute la vie, qu’un seul et même projet d’amour, dans une fidélité sans faille, et dans le respect mutuel de chacun.

C’est tout cela la beauté et la grandeur du mariage que Jésus vient rappeler à ses interlocuteurs, alors que ces derniers semblent davantage préoccupés par les contraintes du mariage que de sa finalité. Jésus leur rappelle que le mariage est avant tout un projet de Dieu, la vocation la plus belle et la plus noble qu’il ait confiée à l’homme et à la femme, et où lui-même s’engage dans la réalisation de cette union, puisque c’est lui qui unit les époux : « Ce que Dieu a uni… », dit Jésus.

C’est pourquoi l’Église a le devoir de nous rappeler sans cesse la grandeur de ce mystère d’amour et l’importance d’y être fidèle. Mais elle ne peut oublier ceux et celles qui ont connu l’échec dans ce projet de vie, car l’on ne saurait encourager les uns sans soutenir les autres, puisque Jésus est venu relever ce qui est faible, pauvre et blessé en nous.

L’échec ne doit pas faire de nous des exclus, du moins ce n’est pas ce que l’Évangile nous enseigne, sinon nous serions tous des exclus. Le radicalisme évangélique est avant tout un radicalisme de la miséricorde dont nous avons tous besoin. Et toutes nos belles paroles, tous nos beaux discours ne seront que de pieux bavardages, si la miséricorde de Jésus n’a pas le dernier mot en Église.

Terminons cette réflexion comme nous l’avons commencée, avec un proverbe chinois : « Les grands bonheurs viennent du ciel, mais les petits bonheurs viennent de l’effort. » C’est la grâce que je nous souhaite.

Yves Bériault, o.p
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 26e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 9, 38-43

En ce temps-là,
Jean, l’un des Douze, disait à Jésus :
« Maître, nous avons vu quelqu’un
expulser les démons en ton nom ;
nous l’en avons empêché,
car il n’est pas de ceux qui nous suivent. »
Jésus répondit :
« Ne l’en empêchez pas,
car celui qui fait un miracle en mon nom
ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ;
celui qui n’est pas contre nous
est pour nous.
Et celui qui vous donnera un verre d’eau
au nom de votre appartenance au Christ,
amen, je vous le dis,
il ne restera pas sans récompense.


Qu’est-ce que cela signifie pour nous être prophète au nom du Christ? En quoi cela nous concerne-t-il?

Commençons donc par le commencement en reconnaissant tout d’abord qu’il y a un grand désir qui traverse toute la Bible, et qui est déjà énoncé par la bouche de Moïse, au livre des Nombres, et que nous avons entendu dans notre première lecture. En réponse à ceux qui se plaignent que des personnes prophétisent sans y avoir été appelées, Moïse répond : « Ah! puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit » (Nb 11, 29). Comme en écho à la réponse de Moïse, Jésus dans l’évangile adopte la même attitude : « Laissez les faire. Qui n’est pas contre nous est avec nous. » Les prophètes dans la Bible sont les porte-parole du désir de Dieu, et leur mission est de faire connaître son rêve pour ses enfants. Il rêve de leur donner son Esprit. 

C’est Joël, l’un des derniers prophètes de l’A.T., qui prophétisait ainsi : « Dans les derniers temps […] je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit. » (Jl 3, 1-2). 

Ce qui est annoncé par Joël, c’est l’avènement d’un peuple de prophètes, comme en rêvait Moïse. Dans l’histoire d’Israël, seulement quelques individus étaient investis de cette mission. Le prophète était un personnage hors du commun, dont l’Esprit du Seigneur s’emparait pour un temps, afin de se servir de lui pour parler au peuple. Joël, par sa prophétie, confirme la venue des temps nouveaux. Alors que Moïse appelait de tout son coeur ce jour comme inspiré dans l’élan d’une intuition mystérieuse, d’un rêve fou, où il serait possible que tout le peuple devienne prophète, Joël vers l’an 500 av. J.-C., nous amène à l’étape d’une promesse formelle, d’un projet de Dieu en voie de se réaliser. L’événement Jésus Christ sera à la fois le révélateur de ce dessein de Dieu et son accomplissement.

L’expérience chrétienne se situe donc à l’intérieur d’une longue quête spirituelle. Une quête où la grandeur de Dieu dans la tradition mosaïque a toujours été affirmée : un Dieu Tout-Puissant, un Dieu Créateur, mais surtout un Dieu Père, un Dieu d’Amour et de Miséricorde. Les hommes et les femmes de l’A.T. n’ignoraient pas quelle était la nature de leur Dieu. Toute la Bible nous révèle que Dieu est avant tout un être de relation, comme nous. Et s’il pose des êtres hors de lui-même, par son acte de création, c’est pour les ramener à lui, afin de les faire participer pleinement, au terme de leur existence, à ce qu’Il est. Voilà notre destinée.

La grandeur de Dieu, ce qui le rend fascinant, c’est que c’est un Dieu qui veut se faire connaître et qui prend l’initiative, comme s’il avait besoin de se faire connaître. Il nous est difficile de parler de Dieu comme d’un être de besoin, et pourtant, Dieu ne joue pas à « avoir besoin de nous ». Il ne fait pas semblant. Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire. Quand Dieu donne, il ne donne pas à moitié. Quand Dieu appelle à la vie, c’est à une vie en plénitude qu’il appelle. 

Saint-Exupéry, dans son livre Le Petit Prince, fait dire au renard que l’on est responsable de ce que l’on apprivoise. Que dire alors lorsque l’on crée, lorsque l’on donne la vie à des créatures! Dieu s’intéresse passionnément à notre réalité. Il vient s’y insérer avec tout le respect et la tendresse de celui qui aime. Il invite, il n’impose pas. Il invite avec une infinie discrétion à le connaître et à l’aimer. C’est pourquoi survient l’événement Jésus-Christ, et son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous, qui est de le connaître et de l’aimer tel que l’a connu et aimé Jésus. 

Mais l’Esprit Saint nous entraîne aussi à poursuivre la mission du Christ, à discerner les lieux, les situations, les personnes à l’endroit desquels il nous demande d’agir en son nom. Et c’est là la dimension prophétique de nos vies de baptisés. La vie dans l’Esprit Saint nous transforme et nous fait voir le monde d’une manière nouvelle. Comme l’écrivait Henri Nouwen : « C’est laisser le feu de l’amour de Jésus faire fondre la glace du ressentiment en nous; c’est créer un espace où la joie remplace la tristesse, où la miséricorde supplante l’amertume, où l’amour déplace la peur, où la douleur et la tendresse surmontent la haine et l’indifférence. » Où la foi déplace les montagnes!

Depuis sa résurrection, le Christ vient réaliser en notre monde ce souhait de Moïse : « Ah! puisse tout le peuple de Dieu être prophète. » Par notre baptême, nous participons à la fonction prophétique de l’Église, et cette action du Christ en son Église en dépasse les structures pour s’étendre au monde entier, partout où il y a des hommes et des femmes de bonne volonté.

Le concile Vatican II l’affirme : « Le Saint-Esprit se manifeste où il veut », car « le Royaume de Dieu est plus vaste que l’Église. » Jean-Paul II lui-même, dans son encyclique Le Rédempteur de l’homme, écrit : « Peut-on dire que l’Église n’est pas seule dans la supplication à l’Esprit Saint? Oui, on peut le dire, écrit-il, parce que le “besoin” de ce qui est spirituel (dans notre monde) est exprimé également par des personnes qui se trouvent hors des frontières visibles de l’Église. »

Et c’est ainsi que se rencontrent des hommes et des femmes de toutes langues, peuples, cultures, religions, animés par ce même Esprit qui est à l’oeuvre en notre monde, et qui fait dire à Jésus : « Laissez les faire. Qui n’est pas contre nous est avec nous. » Ce sont les oeuvres caritatives partout dans le monde au service des enfants, des pauvres et des malades; les ONG, telles que Médecins sans Frontières, Amnistie Internationale; les centres d’accueil pour les itinérants; les organismes en faveur des réfugiés; ce sont aussi les Raoul Follereau et les lépreux; Henri Dunant et la Croix-Rouge; soeur Emmanuel et les chiffonniers du Caire; frère Roger de Taizé; Nelson Mandela et Mgr Tutu; Martin Luther King et Gandhi, et j’en passe et j’en passe… 

Comme il est riche ce trésor de notre humanité. Il s’agit d’une multitude d’hommes et de femmes chez qui nous reconnaissons cette action prophétique du Christ, qui est une oeuvre de guérison, de réconciliation, de justice et de miséricorde, et qui annonce un monde nouveau, le Règne de Dieu à venir, dont l’aube s’est déjà levée le matin de Pâques.

Frères et soeurs, voilà le prophétisme dans lequel nous engage notre suite du Christ. C’est pourquoi nous demandons à Dieu d’être trouvés fidèles et de nous donner la force de répondre aux appels de l’Esprit Saint dans nos vies, afin que s’imprime en nous le visage du Christ, et que l’on puisse dire en nous voyant agir : voilà véritablement ses disciples! Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 25e Dimanche (B)

DE QUOI PARLIEZ-VOUS EN CHEMIN?

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 9,30-37.
En ce temps-là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache,
car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. »
Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger.
Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? »
Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand.
S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit :
« Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »

COMMENTAIRE

« De quoi discutiez-vous en chemin? » Voilà la question que Jésus nous pose alors que nous nous rassemblons pour faire mémoire du don incroyable que Dieu nous fait en son Fils. Par le simple fait d’être ici réunis, nous proclamons à la face du monde le grand mystère de la mort-résurrection du Christ ainsi que le sérieux de nos vies en tant que disciples. Alors, « de quoi discutiez-vous en chemin », nous demande Jésus? Quelles passions portons-nous pour le monde? Qu’est-ce qui nous inquiète? Qu’est-ce qui nous habite et qui porte l’empreinte même de Jésus et de sa bonne nouvelle?

À travers les plus grands projets que nous pouvons mener, jusqu’aux tâches les plus humbles, nous sommes appelés à être porteurs de l’évangile et du souci de Dieu pour le monde. Et si nous voulons vraiment être fidèles à cette mission, Jésus nous dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. »

Tout dans nos sociétés est orienté vers ce but d’être premier, d’être le meilleur, de se surpasser sans cesse. L’évangile nous fait aussi cette invitation, mais il s’agit plutôt de se surpasser dans l’amour, d’être les premiers à porter le fardeau de ceux et celles qui peinent sur les routes de ce monde.

L’enseignement de Jésus est explicite à ce sujet et incontournable : « Quiconque accueille un petit enfant à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille. » En prenant l’exemple de l’enfant, Jésus nous présente non seulement ce qu’il y a de plus faible dans notre monde, mais il va jusqu’à s’identifier à cet enfant. Là où des personnes sont rejetées, méprisées, persécutées, c’est Jésus lui-même qui souffre et qui est victime.

Alors, de quoi discutez-vous en chemin avec vos frères et vos soeurs dans la foi? Car nous sommes tous en route, ensemble, car nous formons l’Église, le Corps du Christ, et nul ne va au ciel tout seul. Comme l’écrivait le poète Péguy : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Voilà une image évocatrice qui vient nous rappeler que nous sommes tous et toutes des « pèlerins de l’absolu » en marche vers le Royaume.

Des pèlerins, voilà ce que nous sommes. Peut-être avez-vous déjà fait cette expérience d’être pèlerin un jour? Si vous avez eu cette chance, vous savez que le pèlerinage est une extraordinaire école pour entrer dans la spiritualité de la route. Je ne parle pas ici de ces pèlerinages où l’autobus nous dépose à un sanctuaire, mais de ceux où il faut se lever de bon matin, prendre la route et marcher, soit seul ou avec d’autres. J’ai eu la chance de vivre cette expérience pendant plusieurs jours, avec des compagnons de route, sac au dos, dans le but de nous rendre dans un monastère ou un sanctuaire.

L’une des premières constatations que l’on fait au cours d’un pèlerinage est de se rendre compte que la route est tout aussi importante que le lieu qui nous attend. Si le but visé a du sens, il en prend surtout un à cause de ce que l’on a souffert pour y arriver, de ce que l’on a partagé avec les autres, à cause du soutien mutuel que l’on s’est prodigué au fil des kilomètres. En fin de compte, le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle, la vie en Église, c’est avant tout un compagnonnage sur les routes du monde.

Quand on termine un pèlerinage, en se levant le premier matin où l’on se retrouve chez soi, on a le sentiment d’avoir acquis une nouvelle habitude. L’on a envie de chausser ses bottes de marche, prendre son sac à dos à nouveau, et s’engager sur la route vers l’inconnu. C’est lors du retour à la maison que l’on comprend le vrai sens du pèlerinage. Il est comme une « parabole en acte » de nos vies, une sorte de mise en scène du quotidien que nous avons à assumer, et qui est d,aller vers l’avant tout au long de nos vies, par-delà les épreuves et les défis.

L’expérience du pèlerinage pour un chrétien ou une chrétienne nous révèle que le vrai chemin où il nous faut engager nos vies est celui de notre quotidien vécu en Église. Ce n’est plus seulement la fin du voyage qui devient importante, mais surtout la vie qui y conduit. Le pèlerinage nous apprend que tous les jours, de bon matin, il nous faut mettre nos souliers de marche, prendre avec nous nos rêves, nos projets et nos peines, et nous engager ensemble sur le chemin que le Christ ouvre devant nous et sur lequel il marche avec nous.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 24e Dimanche (B)

Un jour, une personne m’a demandé ce que les chrétiens faisaient de si exceptionnel? J’avais répondu qu’ils essayaient tout simplement d’assumer le sérieux de leur vie à la lumière de leur foi en Dieu. L’Évangile d’aujourd’hui vient nous rappeler que c’est là une chose exigeante, car être chrétien ce n’est ni une fuite hors du monde, ni une voie de facilité.

Être chrétien, c’est aussi exigeant qu’être un bon père, une bonne mère de famille pour ses enfants. C’est aussi exigeant que d’entourer de soins et de prévenance un proche, ses vieux parents ou un ami malade. C’est aussi exigeant que d’engager sa vie dans la lutte pour la justice, pour les pauvres, pour les blessés de la vie. C’est aussi exigeant que d’avoir le souci de cette planète et de ses ressources. En somme, être chrétien, c’est assumer pleinement cette vie qui est la nôtre sur terre. C’est être bon et fidèle, pacifique et miséricordieux, charitable et honnête. C’est se faire le prochain de ceux et celles qui ont besoin de nous, c’est accepter de donner de soi-même, et ce parfois, jusqu’au don de sa vie. 

C’est à cet achèvement de nos vies que Dieu nous appelle en son Fils, lui qui nous donne la force de nous réaliser en tant qu’enfants de Dieu. La foi est une grâce, un don, mais c’est une grâce qui coûte. C’est ce que l’apôtre Pierre n’a pas encore saisi quand Jésus lui parle de sa passion à venir, et du don qu’il fera de lui-même jusqu’à donner sa vie. Il est facile de proclamer sa foi bien haut et fort, mais la vivre jusqu’au bout, cela fait appel à un courage et à une lucidité que seul Dieu peut nous donner. 

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, dit Jésus, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Cette suite du Christ peut prendre bien des formes dans notre quotidien, mais elle nous demande toujours d’être à l’écoute des signes des temps et des événements. Vous savez, nous accueillons dans nos murs différents organismes, dont une troupe de théâtre. Il s’agit de la compagnie de théâtre Company of Fools qui présente chaque une création autour des textes de Shakespeare que l’on appelle « Shakespeare in the Park ». Les voyant répéter la semaine dernière un souvenir m’est revenu de mes propres expériences théâtrales qui peut nous aider à entrer dans la dynamique de cet évangile. Je vous raconte.

Alors que j’étais responsable d’une troupe de théâtre multidisciplinaire à l’Université de Montréal, une troupe composée de cinquante à soixante-quinze étudiants selon les années, nous avions créé une pièce qui abordait la problématique des réfugiés illégaux au Canada. C’était le choix des étudiants. La pièce mettait en scène un groupe de jeunes en excursion qui faisaient la rencontre en forêt d’un jeune couple d’Amérique centrale en fuite, cherchant refuge dans notre pays. Fallait-il les aider, oui ou non? C’était l’enjeu de la pièce.

La préparation de cette pièce nous avait amenés à méditer l’enseignement de Jésus qui disait à ses disciples : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli ». Nous ne nous doutions pas alors jusqu’où cette parole de Jésus nous entraînerait. Pendant la semaine où nous présentions notre spectacle, les médias parlaient abondamment du cas d’une famille de réfugiés somaliens à Montréal qui avait été refoulée par notre gouvernement fédéral vers la ville de Plattsburgh aux États-Unis, et qui était condamnée à être déportée par le gouvernement américains vers la Somalie, là où la guerre sévissait. Et où elle sévit encore.

Notre spectacle était des plus actuel et il connut un bon succès. Tous les membres de la troupe semblaient satisfaits, sauf une comédienne qui demanda à me voir le lendemain de notre dernière représentation. C’était une jeune juive qui s’appelait Esther. Elle se planta bien droit devant moi et me dit d’un ton assuré : « C’est bien de présenter une pièce sur le drame des réfugiés, mais une famille somalienne, du nom des Guelhes, vient d’être déportée aux États-Unis. Tout le monde en parle. Est-ce que notre troupe a l’intention de faire quelque chose après la pièce de théâtre que nous venons de présenter? Ou est-ce que nous faisons seulement du théâtre?» La même question pourrait nous être adressée à nous dans nos assemblées : « Est-ce que nous faisons seulement des prières? »

La famille Guelhes, c’était une jeune somalienne de 21 ans, avec ses deux frères de quatorze et douze ans, qui se retrouvaient complètement laissés à eux-mêmes à la frontière de notre pays. Esther avait raison, il fallait faire quelque chose. Nous nous sommes donc entendus pour réunir les membres de la troupe, et les étudiants acceptèrent avec enthousiasme le défi qu’Esther nous proposait.

Nous avons entrepris une campagne en faveur des Guelhes, sensibilisant familles et amis, approchant des politiciens, les médias, les professeurs de l’école que fréquentaient les deux plus jeunes Somaliens. Nous avons organisé des manifestations, sensibilisé les communautés chrétiennes à la sortie des églises le dimanche, nous avons fait circuler une pétition à l’université, nous avons fait du piston en approchant des personnes influentes que nous pouvions connaître : oncles, tantes, papa, maman, professeurs d’universités, députés… Deux mois plus tard, le gouvernement provincial nous annonçait qu’il donnait enfin son accord et qu’il était prêt à donner le statut d’immigrants reçus aux Guelhes!

Je partis aussitôt pour Plattsburgh afin d’aller les chercher et les amener au consulat canadien de New York afin d’obtenir leurs visas. Trois jours plus tard, nous étions de retour à la frontière canadienne où nous attendaient Esther, une meute de journalistes, ainsi que plusieurs membres de la troupe. Ce soir-là, nous avons fêté cette victoire inespérée à l’école des deux plus jeunes, victoire à travers laquelle notre pièce de théâtre trouvait en quelque sorte son véritable dénouement : une victoire où l’évangile nous avait entraînés beaucoup plus loin que nous ne l’aurions imaginé au moment de monter cette pièce : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. »

Esther nous avait rappelé cette sagesse fondamentale, et dont j’aime bien l’expression anglaise : « To walk the walk, and talk the talk! » Que l’on peut traduire par une expression populaire chez les jeunes d’ici : « Que les bottines suivent les babines ». Ou encore, pour employer un langage un peu plus châtié : De la nécessité d’être congruent avec soi-même.

C’est l’apôtre saint Jacques dans sa lettre qui écrit: « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? » C’est dans cette dynamique que nous avons été entraînés en ce printemps pas si lointain, alors qu’une jeune juive, un groupe de chrétiens et trois jeunes musulmans vivaient ensemble une page d’évangile. Et c’est ainsi, frères et soeurs, que la suite du Christ nous entraîne sans cesse sur des chemins de traverse inattendus, où nous faisons l’expérience que l’exigence de l’évangile, c’est parfois d’accepter de se laisser surprendre par Dieu. Tous les jours, ce Dieu surprenant frappe à notre porte nous invitant à marcher avec lui, aussi dur que ce soit le chemin. C’est cela aussi prendre sa croix, perdre sa vie au nom de l’Évangile!

fr. Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 22e Dimanche (B)

Jésus nous rappelle le fondement de toute vie spirituelle en reprenant les paroles d’Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi. » Jésus nous invite à regarder en nous-mêmes, à bien examiner les forces qui sont à l’oeuvre en nous et qui parfois nous entraînent loin de Dieu et loin de nous-mêmes.

Pourtant, les textes de la Parole de Dieu en ce dimanche sont unanimes pour nous rappeler combien Dieu est proche de nous. Il ne s’éloigne jamais de nous. Dans notre première lecture, Moïse en fait le rappel au peuple hébreu en lui disant : « Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? » Dans la deuxième lecture, c’est l’apôtre saint Jacques qui nous fait l’invitation suivante : « Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. » La Parole de Dieu habite en nous et elle est agissante, elle est vivante!

Quant à Jésus, il identifie clairement dans l’évangile le lieu où réside la source du mal qui nous éloigne de Dieu. Il affirme que c’est ce qui sort du coeur de l’homme qui le rend impur, qui le sépare de Dieu, et il illustre sans complaisance comment le mal se démultiplie et prospère dans le monde : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Toutes ces actions, pensées ou attitudes nous rendent complices du mal et nous rendent impurs, nous dit Jésus. Mais alors, qui donc peut être sauvé? La réponse de la Parole de Dieu en ce dimanche est très claire à ce sujet : en nous attachant fermement à Dieu, et en vivant selon ses commandements. 

C’est ce que Jésus vient nous aider à réaliser en nos vies. Il est l’ami fidèle capable d’ouvrir nos coeurs fermés, capable d’effacer la haine et le ressentiment en nous, capable de nous libérer des pulsions qui nous habitent et qui parfois nous obsèdent. Car il est lui cette Parole de Dieu semée en nos coeurs, dont parle saint Jacques, et il a le pouvoir de nous purifier et de renouveler nos vies.

Par ailleurs, le Seigneur Jésus ne vient pas simplement nous indiquer un but à atteindre dans notre vie spirituelle, il nous propose une voie sur laquelle il nous invite à marcher avec lui, lui qui EST le CHEMIN. Cette voie est une voie de MISÉRICORDE, qui prend sa source dans la miséricorde de Dieu pour nous. Jésus nous invite et nous fait participer à la miséricorde de Dieu, lui qui prend le risque, en nous confiant son Fils, de remettre son amour entre nos mains. 

L’expérience que nous faisons de la miséricorde du Christ convertit notre indifférence à la misère humaine autour de nous, attendrit notre coeur et nous entraîne à aimer comme lui, afin que nos coeurs soient toujours cette demeure privilégiée de Dieu où son amour prolonge son action. L’Esprit Saint n’est pas chiche et il déploie ses dons avec générosité, partout sur la terre, chez tous ceux et celles dont le coeur reconnaît qu’il est fait pour aimer, que c’est là sa véritable vocation. 

En voici un exemple il me semble, en ces temps de violences; une histoire qui s’entend comme une parabole évangélique et qui met en scène des chrétiens et des musulmans. C’est le Père Michel Morlet, prêtre et médecin, qui raconte ce qui suit alors qu’il était en Éthiopie auprès des lépreux : 

« C’était dans les débuts de mon arrivée à Gambo, où il y a un petit village où l’on garde les lépreux trop mutilés pour retourner chez eux. Ils reçoivent un peu de nourriture chaque jour et ils complètent avec leur jardin et leurs poules. Ils vivent pauvrement et ne mangent de la viande qu’aux grandes fêtes, soit musulmanes, soit chrétiennes. À Noël et à Pâques, on donnait une vache aux chrétiens. La même chose pour les musulmans à la fin du ramadan ou à la naissance du Prophète. Ils ne peuvent pas manger ensemble. Or vers la fin du ramadan, Mohamed, un musulman du village, accompagné des anciens, vint voir le Père italien chargé de la mission. Ce dernier lui demanda : « Tu viens déjà chercher ta vache ? » Mohamed lui répondit : « Non, on a discuté tous ensemble au village. Mes enfants vont rire et manger de la viande pendant que les enfants des chrétiens pleureront parce qu’ils n’en ont pas; alors qu’à Noël c’est le contraire. Comme on est tous les enfants du même Dieu, désormais, tu donneras à chaque fête. Tu nous donneras seulement un mouton. Comme cela, tu pourras pour le même prix en payer un autre aux chrétiens. Ainsi nos enfants riront et mangeront de la viande en même temps. » 

Cette histoire est une histoire prophétique pour notre temps, qui vient nous rappeler combien « Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi (2) », car lui seul à ce pouvoir de nous rendre meilleurs, bons comme le Christ. Et c’est pourquoi de ce même coeur de l’homme, capable des pires atrocités, Dieu a voulu faire sa demeure d’où jailliraient les fruits de l’Esprit Saint qui sont : charité, joie, paix, bienveillance, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur et maîtrise de soi. Aucune richesse n’est comparable à ces dons en cette vie, car ils nous ouvrent au véritable bonheur.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

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1. Annales, n. 301, février 1988. pp. 41-42. Dans Cahiers Saint-Dominique. Numéro 319, juin 2015. Article Qui nous fera voir le bonheur? de Soeur Marie-Isabelle Rioux, o.p. pp. 39-43.

2. Zundel, Maurice. L’évangile intérieur. Saint-Augustin, 1997. p. 23

Homélie pour la fête de l’Assomption de la Vierge Marie

La dormition de la Vierge Marie par le dominicain fra Angelico

Les Pères de l’Église, en accord avec toute la Tradition, ont toujours vu en Marie la « figure de l’Église », celle qui nous précède, qui est là au tout début, porteuse d’un mystère qui la dépasse, en même temps qu’elle nous devance et nous entraîne dans le mystère de la vie et la mort de Celui qui nous aima jusqu’au bout. Elle est à la fois derrière nous et elle est devant de nous. La Vierge Marie est, par excellence, « figure de l’Église », expression de son mystère le plus profond et c’est ce que la fête de son Assomption nous donner d’entrevoir dans la foi.

En Jésus, l’humanité apporte un oui définitif à l’œuvre de salut inaugurée par le Père en notre faveur, mais celui-ci voulait que le don de son Fils soit aussi accueilli par le « oui » humain d’une créature humaine. » (Raniero Cantalamessa, p. 56) C’est le fiat de Marie.

On a volontiers comparé Marie à la nouvelle Ève, car il lui est donné par la conception du Verbe fait chair, de donner à l’humanité celui qui serait capable de la relever de la chute originelle. Le théologien Karl Rahner dira de Marie :

« En un instant qui n’aura jamais plus de couchant et qui reste valable pour toute l’éternité, la parole de Marie fut la parole de l’humanité, et son “oui” l’amen de toute la création au “oui” de Dieu ».

« Amen », « oui », « fiat », tous ces mots ne font plus qu’un dans la bouche de Marie. Et son oui occupe une place unique dans l’histoire du salut. Il fait office de charnière indispensable entre l’Ancien et le Nouveau Testament, car Dieu ne voulait et ne pouvait nous sauver sans notre libre adhésion à son plan de salut. Par son oui, Marie rend possible le Verbe fait chair. Et parce qu’elle est tout ouverte à l’action de la grâce en elle, Marie devient la « pleine de grâce », la nouvelle Ève par qui le retour vers le Père va pouvoir s’opérer grâce à son fils Jésus.

C’est Dieu le Père qui accomplit tout en son Fils, bien sûr, mais Dieu veut avoir besoin de nous et c’est Marie qui en notre nom dira : « Me voici, je suis la servante du Seigneur. »

En notre nom, au nom de notre humanité, Marie a dit oui à cette présence infinie de Dieu en notre chair et de par sa mission et son état de Mère du Sauveur, elle est la première d’une multitude à être entraînée corps et âme à la suite de son fils ressuscité.

« L’Assomption de Marie, affirme Benoît XVI (dans une homélie pour l’Assomption de la Vierge Marie en 2009), est un évènement unique et extraordinaire destiné à combler d’espérance et de bonheur le cœur de chaque être humain ». Il y a un climat de « joie pascale qui émane de la fête de l’Assomption. “Marie, ajoute-t-il, est la prémisse de l’humanité nouvelle, la créature dans laquelle le mystère du Christ a déjà eu un plein effet en la rachetant de la mort. Marie constitue le signe sûr de l’espérance et de la consolation.”

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 19e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 41-51)

En ce temps-là,
les Juifs récriminaient contre Jésus
parce qu’il avait déclaré :
« Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. »
Ils disaient :
« Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ?
Nous connaissons bien son père et sa mère.
Alors comment peut-il dire maintenant :
‘Je suis descendu du ciel’ ? »
Jésus reprit la parole :
« Ne récriminez pas entre vous.
Personne ne peut venir à moi,
si le Père qui m’a envoyé ne l’attire,
et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
Il est écrit dans les prophètes :
Ils seront tous instruits par Dieu lui-même.
Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement
vient à moi.
Certes, personne n’a jamais vu le Père,
sinon celui qui vient de Dieu :
celui-là seul a vu le Père.
Amen, amen, je vous le dis :
il a la vie éternelle, celui qui croit.
Moi, je suis le pain de la vie.
Au désert, vos pères ont mangé la manne,
et ils sont morts ;
mais le pain qui descend du ciel est tel
que celui qui en mange ne mourra pas.
Moi, je suis le pain vivant,
qui est descendu du ciel :
si quelqu’un mange de ce pain,
il vivra éternellement.
Le pain que je donnerai, c’est ma chair,
donnée pour la vie du monde. »

COMMENTAIRE

Dans la première lecture, nous voyons le prophète Élie, soutenu par Dieu, trouver la force de marcher quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu. Dans la Bible, le chiffre quarante signifie un temps de gestation et de mûrissement. Il me semble que nous avons là chez le prophète Élie, une belle analogie avec notre vie spirituelle puisque nous sommes en marche nous aussi vers cette montagne de la rencontre où un jour nous verrons Dieu face à face. C’est pourquoi, il nous est dit en ce dimanche : « Lève-toi et mange, car il est long le chemin qui te reste. » Il est fait d’obstacles, de tentations et d’épreuves, alors « Lève-toi et mange! »

Relisant ce texte à la lumière de l’Évangile, comment ne pas y entendre la disposition intérieure qui doit être la nôtre devant le Christ qui s’offre à nous comme le pain vivant tombé du ciel. Il est dépassé le temps de la manne au désert, ou encore celui de la galette et de la cruche d’eau servies à Élie. Désormais, Dieu se donne lui-même. « Lève-toi et mange! » 

La transformation intérieure qu’annonçaient les prophètes trouve son achèvement en Jésus Christ. Désormais, ceux et celles qui mettent leur foi en lui voient leur vie spirituelle se transformer en profondeur et ils font l’expérience d’une communion mystérieuse à cet amour qui unit le Père à son Fils. Sinon comment expliquer cet amour qui nous habite quand nous mettons notre foi en Dieu et remettons nos vies entre ses mains? Accueillant le Christ qui se donne à nous comme nourriture spirituelle, nous devenons les hôtes intimes de l’Esprit Saint et nous sommes alors appelés à marcher nous aussi vers la montagne de l’Horeb, vers la maison de Dieu, pour vivre éternellement avec Lui. Alors, « Lève-toi et mange! »

Jésus compare ce don qu’il nous fait dans l’offrande de sa vie à un pain vivant, un pain venu du ciel, à de la nourriture pour l’âme et dont l’Eucharistie est l’expression la plus achevée de ce mystère. 

Maintenant la communion à un tel mystère doit être porteuse de changements bien sentis dans nos vies, changements qui se produiront dans la mesure où nous collaborons à cette grâce de conversion qui est à l’oeuvre en nous. On le voit bien dans cet extrait de la lettre de Paul aux Éphésiens qui précède notre évangile :

« Frères et sœurs, n’attristez pas le Saint Esprit de Dieu, qui vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre  délivrance. Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes, tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. »

Voilà l’agir qui nous est proposé dans le Christ, sinon, qu’en est-il de cette foi que nous prétendons avoir? Nous le savons, la suite du Christ est exigeante et elle coûte; pourtant nous ne sommes pas laissés à nous-mêmes. C’est pourquoi, sans cesse, il nous faut crier vers Dieu quand nous faisons le mal plutôt que le bien, quand notre vie spirituelle s’affadit, car tout ce qui blesse autour de nous est aussi une blessure faite à Dieu. « N’attristez pas le Saint Esprit de Dieu », nous dit saint Paul, nous dévoilant ainsi qu’il est possible de blesser l’Amour, de blesser Dieu lui-même.

Vous le savez comme moi, lorsque l’on marche avec le Christ on a toujours cette vive conscience de ce qui peut nous séparer de Lui par nos paroles et nos actions. Le témoignage le plus fort qui m’a été donné en ce sens est celui de mon père. Il avait vécu une grande révolte contre Dieu à la suite de la mort tragique de ma sœur cadette âgée de dix-huit ans. Ce n’est que lors de mon entrée dans la vie dominicaine, quinze ans plus tard, qu’un changement s’est opéré en lui, comme si la grâce de mon appel l’avait aussi rejoint. Et c’est ainsi que je l’ai vu au fil des années développer une véritable vie de prière au sujet de laquelle il a toujours été très discret. Mais à l’occasion du cinquantième anniversaire de mariage de mes parents, mon père m’a confié qu’il remerciait Dieu de vivre un tel bonheur avec ma mère qu’il aimait beaucoup; j’en ai alors profité pour lui demander en quoi consistait sa prière. Il m’a alors confié ceci : 

« Parfois j’ai peur de marcher tout seul, mais si Lui marche avec moi, alors je n’ai plus peur, parce que je sais qu’avec Lui ça va bien aller! Je ne demande pas à Dieu qu’il me donne la santé, la richesse, le succès ou même d’être heureux. Je ne lui demande que ceci : qu’il me rende bon. Bon avec ma femme, mes enfants, mes voisins et mes proches. Pour le reste : santé, richesse, succès, bonheur, je m’en occupe. Mais qu’Il me donne seulement d’être bon. »

Mon père avait une vive conscience de ses faiblesses, mais sa foi en Dieu lui faisait comprendre comme par instinct l’importance de « vivre dans l’amour », comme le souligne saint Paul. Car c’est cela finalement vivre spirituellement et revêtir l’homme nouveau : « c’est se transformer de plus en plus, jusqu’à ce que le visage du Christ soit visible en nous. » (1) Sans le savoir, en cherchant à être bon et meilleur, mon père tendait vers cet idéal.

Frères et soeurs, tous les rites liturgiques, tous les sacrements que nous célébrons en Église, nous insèrent dans une démarche de transformation de nos vies, et l’Eucharistie en est l’expression la plus forte. C’est Anselm Grün, moine bénédictin, qui écrit :

« Dans toute eucharistie, nous célébrons la métamorphose de notre vie. Dans le don du pain et du vin, nous nous en remettons à Dieu avec nos déchirements, avec tout ce qui nous blesse et nous broie, avec nos pensées et nos sentiments, nos besoins et nos passions, notre conscience et notre inconscient. Et nous faisons confiance à Dieu : il va accepter nos dons et les transformer, de sorte que peu à peu, imperceptiblement, quelque chose va changer en nous au fil des Eucharisties… » (2)

C’est pourquoi chaque dimanche nous sommes invités à participer à l’eucharistie, non par obligation, mais par fidélité, non par habitude, mais par amour, parce que c’est là que Dieu a choisi de se donner à nous de la manière la plus inattendue et la plus absolue qui soit : en se faisant pain vivant pour nous.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1.  Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 8-9
  2.  Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 24

Homélie pour le 18e Dimanche (B)

Après avoir entendu le récit de la multiplication des pains la semaine dernière, nous en poursuivons la lecture aujourd’hui alors que Jésus se présente à nous comme le Pain de vie. J’aimerais aborder cette affirmation de Jésus à la lumière de l’exhortation de saint Paul : « Revêtez-vous de l’homme nouveau. »

Quand saint Paul fait cette invitation aux Éphésiens, il décrit de manière saisissante ce en quoi consiste la vie nouvelle des baptisés : « Revêtez-vous de l’homme nouveau. » La liturgie du baptême évoque cette réalité spirituelle, alors que le nouveau baptisé est revêtu d’un vêtement blanc et que le ministre lui dit : « En Jésus, par le baptême, tu es renouvelé; ce vêtement blanc en est le signe. Tu as revêtu le Christ. » 

Revêtir l’homme nouveau, c’est revêtir le Christ, c’est entrer dans cette dynamique de transformation de nos vies qui en est une de croissance spirituelle, et qui se vit à travers nos forces et nos faiblesses. Nous sommes tous en cheminement, et nous faisons tous l’expérience de limites dans notre idéal de vie, mais parce que nous avons foi en Dieu et que nous voulons suivre le Christ, nos limites ne peuvent plus avoir le dernier mot dans nos vies.

Il y a un proverbe juif qui affirme cette belle vérité : « Ne te méprise pas, car Dieu lui ne te méprise pas. » Le Seigneur croit en nous, il espère en nous et il nous aime non pas malgré nos limites et nos échecs, mais avec tout ce que nous sommes. Et son amour se déploie en proportion de notre misère, tel l’enfant malade à qui l’on prodigue des soins attentionnés parce qu’il en a davantage besoin. L’amour cherche toujours à faire plus. C’est pourquoi Dieu nous envoie son Fils afin que nous puissions revêtir l’homme nouveau et trouver notre plein épanouissement.

C’est là le sens de notre rassemblement tous les dimanches, alors que nous venons célébrer le repas du Seigneur, participer à ce que les premiers chrétiens appelaient aussi la fraction du pain ou la sainte Cène. Nous le faisons à l’invitation de Jésus qui nous dit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

La faim est un enjeu fondamental pour l’être humain puisqu’elle est liée à sa survie même. C’est la mort si nous nous privons de nourriture et des millions de personnes dans le monde vivent cette tragédie. Les chrétiens et les chrétiennes à travers l’histoire se sont toujours engagés dans cette lutte contre la faim, la pauvreté et la misère. Mais Jésus nous rappelle que la faim la plus importante pour  l’homme n’est pas celle du pain, mais la quête de sens, de savoir que la vie est porteuse d’avenir, qu’elle est voulue et précieuse, car c’est là un enjeu fondamental dans toute vie humaine. 

La faim la plus profonde et la plus significative qui habite le cœur de l’homme, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non, c’est la faim de Dieu. Et tout comme nos poumons sont faits pour aspirer l’air dès notre naissance, nous sommes faits pour Dieu. C’est une recherche qui est inscrite au coeur même de la vie. Saint Augustin décrit bien cette réalité quand il dit à Dieu dans sa prière : « Tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. »

C’est pourquoi Jésus dira lors de la tentation au désert : « L’homme ne vit pas seulement de pain… » Ou encore à l’occasion de la multiplication des pains : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle. »

C’est dans cette dynamique que nous entrons quand nous célébrons l’eucharistie. Car cette vie ici-bas nous prépare à la vie qui ne finira jamais, alors qu’un jour nous verrons Dieu face à face, ayant revêtu le Christ, pleinement configurés à lui, devenus semblables à lui. Voilà notre destinée!

Tous les rites liturgiques, tous les sacrements que nous célébrons en Église, nous insèrent dans une démarche de transformation de nos vies, et l’eucharistie en est l’expression la plus forte. Tout comme le pain et le vin sont transformés en corps et en sang du Christ, nous aussi nous sommes transformés. C’est le moine bénédictin Anselm Grün qui affirme ce qui suit dans son livre Réussir la transformation de soi

« Dans toute eucharistie, nous célébrons la métamorphose de notre vie. Dans le don du pain et du vin, nous nous en remettons à Dieu avec nos déchirements, avec tout ce qui nous blesse et nous broie, avec nos pensées et nos sentiments, nos besoins et nos passions, notre conscience et notre inconscient. Et nous faisons confiance à Dieu : il va accepter nos dons et les transformer, de sorte que peu à peu, imperceptiblement, quelque chose va changer en nous au fil des Eucharisties, de la même manière que le levain va se mêler à la farine pour donner toute sa saveur à la pâte. » 

Frères et soeurs, c’est cela vivre spirituellement, revêtir l’homme nouveau : « c’est se transformer de plus en plus, jusqu’à ce que le visage du Christ soit visible en nous. »

C’est pourquoi chaque dimanche nous sommes invités à participer à l’eucharistie, non par obligation, mais par fidélité, non par habitude mais par amour, parce que c’est là que Dieu a choisi de se donner à nous de la manière la plus inattendue, la plus absolue qui soit, en se faisant nourriture pour nous.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs.

Homélie pour le 17e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 6,1-15. 
En ce temps-là, Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée, le lac de Tibériade.
Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades.
Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples.
Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche.
Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? »
Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire.
Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain. »
Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :
« Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! »
Jésus dit : « Faites asseoir les gens. » Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes.
Alors Jésus prit les pains et, après avoir rendu grâce, il les distribua aux convives ; il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient.
Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : « Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde. »
Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.
À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. »
Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.

COMMENTAIRE

Nous commençons aujourd’hui avec l’évangéliste Jean une suite de cinq dimanches où nous ferons la lecture de son récit sur le Pain de vie. Il s’agit en fait d’une méditation sur l’eucharistie et sur la foi. Par ailleurs, la mention de la venue prochaine de la Pâque juive dans l’évangile aujourd’hui nous donne déjà une clé de lecture pour la compréhension de la multiplication des pains. Jean veut nous dire que Jésus est l’accomplissement de cette Pâque, l’accomplissement de toutes les promesses de Dieu faites à son peuple à travers l’histoire.

Il est nécessaire de souligner d’entrée de jeu que la tradition évangélique accorde une grande importance à la multiplication des pains, car c’est le seul miracle de Jésus que nous retrouvons dans les quatre évangiles, et il y est mentionné à six reprises, ce qui est tout à fait exceptionnel.

Tout l’évangile de Jean est une invitation à contempler la personne de Jésus, et la multiplication des pains survient dans son évangile comme un sommet de l’action de Jésus, une synthèse de son ministère et une profonde révélation de son identité, qui va se déployer tout au long de son discours sur le Pain de vie.

Par ailleurs, la multiplication des pains est la réalisation de l’un des signes majeurs qui devaient accompagner la venue du Messie. Les Juifs attendaient pour les temps messianiques le renouvellement du miracle de la manne au désert et c’est pourquoi, à la suite de ce miracle de Jésus, la foule veut l’enlever et le faire roi. Mais comme il le dira lui-même, sa royauté n’est pas de ce monde, et il va fuir cette foule.

La multiplication des pains évoque bien le miracle de la manne au désert, mais il y a bien plus que Moïse ici, car dans le désert c’est Dieu qui fait tomber la manne du ciel suite à la prière de Moïse, alors que dans le récit évangélique, c’est Jésus lui-même qui multiplie les pains et les poissons, et qui les distribue à la foule. De plus, alors que la manne ne pouvait se conserver au-delà d’une journée, ici, à la demande de Jésus, l’on garde tout ce qui reste du pain afin que rien ne soit perdu, évocation à mots couverts du caractère sacré que prendra ce pain après la résurrection. Le miracle est évocateur de l’eucharistie.

Rappelons-nous que chez l’évangéliste Marc, c’est la compassion de Jésus pour la foule qui entraîne la multiplication des pains, alors que chez Jean ce miracle a pour but de dévoiler l’identité de Jésus. Il est le nouveau Moïse qui nous entraîne dans un nouvel exode vers la terre promise, et de même qu’il est capable de donner de la nourriture matérielle, il est capable de donner de la nourriture spirituelle.

Voilà pour une brève explication de ce passage évangélique. Mais quelles sont les leçons de ce récit pour notre vie de foi de tous les jours? Peut-être nous faut-il réentendre l’histoire en modifiant légèrement l’angle de notre lecture. Écoutons à nouveau…

Il était une fois un jeune garçon qui avait cinq pains et deux poissons, au milieu d’une foule de cinq mille personnes venue entendre Jésus. Cette foule commençait à avoir faim et Jésus mit alors à l’épreuve la foi de Philippe, l’un de ses disciples, en lui demandant comment nourrir une telle foule. Ce dernier avoua son impuissance, le défi lui paraissant insurmontable à vue humaine.

C’est alors que le jeune garçon s’avança et offrit à Jésus le peu qu’il avait, soit ses cinq pains et ses deux poissons, ce qui suscita l’incrédulité d’André, le frère de Simon-Pierre, qui dit à Jésus : « Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde? » Mais Jésus, posant un regard admiratif sur le jeune garçon, fit asseoir la foule, là où il y avait beaucoup d’herbe nous précise l’évangéliste, évoquant ainsi l’image du Bon pasteur conduisant son troupeau sur de verts pâturages. Prenant alors dans ses mains les cinq pains et les deux poissons, Jésus rendit grâce au Père et il les distribua à la foule. Après que tout le monde eût mangé, il en resta assez pour emplir douze corbeilles, évocation des douze apôtres, des douze tribus d’Israël, mais surtout signe de plénitude et de salut, annonçant l’Église à venir.

Quant au jeune garçon, dont on ne connaît ni le nom ni la provenance, il est un personnage central dans cette histoire. Alors que les Apôtres sont incapables de s’en remettre au Christ, Jésus a sans doute voulu leur faire voir en ce garçon, un modèle de la présence des disciples au monde, nous rappelant que le fruit de nos travaux et de nos luttes reste toujours fondamentalement un don de Dieu.

Le geste de ce garçon nous rappelle que tout ce que nous donnons de nous-mêmes dans la foi, malgré la pauvreté de nos moyens, Dieu est capable de transformer ce don en nourriture pour la multitude. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore, Jésus nous associe à sa mission de nourrir les foules avec lui et ainsi participer à la surabondante générosité de Dieu pour notre monde.

À travers les siècles, les chrétiens et les chrétiennes ont toujours reconnu le Christ à la fois dans le service du prochain et dans la fraction du pain. C’est pourquoi, à la fin de chacune de nos eucharisties, nourris du Pain de vie, nous sommes envoyés en mission, mais pas avant de nous être unis au Christ dans son offrande au Père, présentant nos cinq pains et nos deux poissons, et nous en remettant à lui quant à la portée de ce don, lui qui est capable de transformer le pauvre pain auquel nous communions en nourriture pour la vie éternelle. C’est ce mystère qui s’offre à nous maintenant au moment de célébrer notre eucharistie. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 16e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 6 30-34

En ce temps-là,
après leur première mission,
    les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, 
et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. 
Il leur dit : 
« Venez à l’écart dans un endroit désert, 
et reposez-vous un peu. » 
De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, 
et l’on n’avait même pas le temps de manger. 
    Alors, ils partirent en barque 
pour un endroit désert, à l’écart. 
    Les gens les virent s’éloigner, 
et beaucoup comprirent leur intention. 
Alors, à pied, de toutes les villes, 
ils coururent là-bas 
et arrivèrent avant eux. 
    En débarquant, Jésus vit une grande foule. 
Il fut saisi de compassion envers eux, 
parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. 

COMMENTAIRE

Voilà un évangile qui arrive à point nommé au cœur de notre été avec un récit qui s’apparente en quelque sorte à une parabole pour nos vies de baptisés.

Si cet évangile sert de prélude au miracle de la multiplication des pains, récit qui est repris par les quatre évangélistes, la version que nous présente saint Marc est sans doute la plus intimiste, la plus touchante. Tout d’abord on y voit Jésus dans toute son humanité à travers son attachement à ses disciples. Ainsi, la joie des retrouvailles est bien tangible quand les Douze reviennent de mission et racontent à Jésus le détail de ce qu’ils ont vécu. Après les avoir écoutés longuement sans doute, l’amitié de Jésus pour eux se fait encore plus tangible alors que sensible à leur fatigue, il les invite à se retirer à l’écart, afin de se reposer dans un endroit désert, loin des foules.

Mais aussitôt arrivé à destination, Jésus lui-même ne peut bénéficier de ce repos puisqu’une grande foule les a rejoints. Bien loin d’être exaspéré, Jésus est saisi de compassion. L’expression «saisi de compassion ou de pitié» est très forte ici dans la version grecque de l’évangile de Marc. Littéralement le texte dit ceci : «Ses entrailles se sont émues», comme celle de Dieu à l’égard de son peuple danscertains passages de l’Ancien Testament (Os 11,8). Cette sollicitude de Jésus est comparée à celle du berger pour ses brebis perdues, brebis qui sont le bien le plus précieux du berger . Cet évangile, à n’en pas douter, nous rappelle combien nous avons du prix aux yeux de Dieu.

Cet épisode de la vie des disciples avec le Christ est très interpellant en cet été de liberté retrouvée, alors que les vacances redeviennent possibles après un long hiver sanitaire. Tout d’abord, cet évangile nous rappel que le repos est quelque chose de tout à fait souhaitable et légitime pour Jésus. Ce n’est pas un caprice, ce n’est pas de l’égoïsme. Tout comme notre corps a besoin de sommeil, nos vies ont besoin de se refaire, de marquer une pause face à nos engagements et nos soucis.

D’ailleurs, le repos est un thème important dans la bible. C’est ainsi que dans le récit de la création, Dieu lui-même se repose le septième jour. Le véritable repos dans la Bible prend tout son sens en ce qu’il est tourné vers Dieu. Il devient action de grâce pour sa création, pour la vie qu’il nous donne, pour les personnes qui nous entourent. Et c’est ainsi que le psalmiste dira : «Je n’ai de repos qu’en Dieu seul». 

C’est Dieu qui donne le véritable repos, la joie intérieure devant tous ses bienfaits. Et c’est ainsi que les vacances deviennent un moment tout à fait béni pour entrer dans cette dynamique de l’action de grâce, pour laisser s’élever en nous un grand merci vers Dieu pour tous ses bienfaits dans nos vies, et célébrer ainsi cette vie avec nos proches et nos amis-ies.

Maintenant, Jésus n’abandonne pas les disciples sur le rivage alors qu’il les invite à se reposer. Il part avec eux, tout comme il part avec nous. Mais comme nous le révèle notre récit, Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos. Car lorsque l’on marche avec le Christ, nous voyons alors le monde avec ses yeux à lui, nous sommes invités à mettre nos cœurs en diapason avec le cœur de Dieu.

Je me souviens de mon père qui était un homme aux opinions bien arrêtées, et qui avait parfois des réactions très vives quand il était témoin d’injustices ou de misère humaine. Mon père était un homme qui savait s’indigner, et cela me gênait parfois quand j’étais enfant de le voir faire une «sainte colère». Ce n’est que plus tard, bien plus tard après mon adolescence, que j’ai compris et qu’a grandi en moi un sentiment de fierté pour l’intégrité de mon père et son sens de la justice. Et c’est alors que j’ai réalisé qu’il avait profondément marqué mon regard sur la vie et sur les personnes.

Nous avons sans doute tous vécu quelque chose de semblable, soit au contact de nos parents ou de personnes signifiantes dans nos vies, et qui sont devenues pour nous des modèles. S’il en est ainsi dans nos relations humaines, que dire alors de cette émulation quand nous sommes disciples du Christ et que nous affirmons vouloir le suivre? Car nous ne pouvons isoler cette sollicitude dont témoigne leSeigneur dans l’évangile, avec l’invitation qu’il nous fait de nous mettre à son école et ainsi apprendre de lui. Car il n’y a pas de force transformatrice plus grande que la présence de son esprit au cœur de nos vies, ce qui explique pourquoi Jésus Christ et son évangile ne sont pas des compagnons de voyage de tout repos! Et pourtant, il n’y a pas de plus beau voyage!

Car si nous voulons vraiment vivre la vie évangélique, nous assumer pleinement comme enfants de Dieu, nous ne pouvons plus porter le même regard sur notre monde. Nous ne pouvons pas rester indifférents face à la misère humaine, même quand on est en vacances. Et c’est là qu’il nous faut opérer une jonction : un disciple en vacances n’est pas en vacance de l’évangile. Il n’est ni en vacances de son prochain, de sa famille ou de ses amis. 

Il est certainement important pour notre bien-être de pouvoir nous retirer à l’écart et nous reposer, maisil nous faut accepter aussi de nous laisser interpeller, déranger même, par ceux et celles qui nousattendent sur l’autre rive de nos vacances. C’est là le témoignage que nous donne le Seigneur dans l’évangile aujourd’hui.

Oui, frères et sœurs, vivement les vacances! Mais n’oublions pas de partir avec le Christ bon pasteur, qui saura bien nous garder les yeux et le cœur ouverts tout au long de nos rencontres et de nos découvertes cet été. C’est peut-être là que nous attend le véritable repos réparateur. Bon été et bonnes vacances!

fr. Yves Bériault, o.p.

Dominicains. Ordre des prêcheurs