Homélie pour le 29e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 35-45)

En ce temps-là,
Jacques et Jean, les fils de Zébédée,
s’approchent de Jésus et lui disent :
« Maître, ce que nous allons te demander,
nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
Il leur dit :
« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
Ils lui répondirent :
« Donne-nous de siéger,
l’un à ta droite et l’autre à ta gauche,
dans ta gloire. »
Jésus leur dit :
« Vous ne savez pas ce que vous demandez.
Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire,
être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
Ils lui dirent :
« Nous le pouvons. »
Jésus leur dit :
« La coupe que je vais boire, vous la boirez ;
et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé.
Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche,
ce n’est pas à moi de l’accorder ;
il y a ceux pour qui cela est préparé. »

Les dix autres, qui avaient entendu,
se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
Jésus les appela et leur dit :
« Vous le savez :
ceux que l’on regarde comme chefs des nations
les commandent en maîtres ;
les grands leur font sentir leur pouvoir.
Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi.
Celui qui veut devenir grand parmi vous
sera votre serviteur.
Celui qui veut être parmi vous le premier
sera l’esclave de tous :
car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi,
mais pour servir,
et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

 

COMMENTAIRE

Pourquoi n’appartient-il pas à Jésus d’accorder les places demandées? Cette question peut sembler secondaire dans notre récit et pourtant elle a intéressé certains Pères de l’Église, tel saint Jean Chrysostome, et sans doute beaucoup d’entre nous qui ne comprennent pas pourquoi Jésus, le Fils de Dieu, n’ait pas en lui ce pouvoir de faire ce qu’il veut, d’accorder ces places qu’on lui demande. Il nous faut donc nous tourner vers les Écritures afin de trouver une explication et, par le fait même, cela nous aidera à mieux comprendre la mission de Jésus et ce à quoi il nous appelle.

Faut-il rappeler que le fils de Dieu, en s’incarnant parmi nous, est venu faire la volonté de son Père en nous donnant la parole qui vient du Père (« ils ont gardé ta parole » Jn 17, 6), afin que nous puissions connaître le Père, et que nous ayons ainsi la vie éternelle.

Car nous appartenons au Père et la mission de Jésus est de nous ramener vers lui en prenant sur lui nos péchés, en donnant sa vie en rançon pour nous. Il n’est pas celui qui juge, celui qui récompense ; il est le fils obéissant qui en donnant sa vie pour nous, nous fait entrer dans l’éternité de Dieu.

Mais que veut-on dire quand on affirme que Jésus a prit sur lui nos péchés, qu’il a donné sa vie en rançon pour nous ? L’on comprend bien qu’il y a ici dans ces mots l’expression d’un sacrifice extrême, l’acte de quelqu’un qui va au bout de lui-même, et pour comprendre cet acte il faut se tourner vers la croix.

Il y a bien sûr dans cette croix l’évocation d’un supplice, d’une mort atroce, mais pour qui sait regarder avec les yeux de la foi, cette croix est l’aboutissement d’un choix délibéré de Dieu, celui de venir nous sauver, de nous ramener vers lui alors que nous sommes aux prises avec les conséquences du péché, où la vie humaine n’est souvent que haine, violence, jalousie, mesquinerie, maladie, et où tous les humains, qui que nous soyons, sommes aux prises avec la mort.

Jésus est venu briser ce cycle infernal et ouvrir le chemin qui mène vers le Père en assumant notre condition humaine en tout, sauf le péché ; il a connu la tentation, les joies humaines et ses misères, il a connu la souffrance et même la mort, mais jamais dans tout cela il ne s’est détourné de Dieu. Il a exprimé dans son humanité ce qu’était une vie pleinement tournée vers Dieu, jusqu’à affronter les puissances de la mort et mourir sur une croix. C’est pourquoi, comme le dit saint Paul, Dieu l’a exalté parce qu’il a vaincu le péché par la force même de son amour, sachant qu’ainsi tous ceux qui croiraient en lui pourraient participer à sa vie de ressuscité, et ce, dès ici bas, car il leurs serait alors donné son esprit.

Voilà ce que Jésus est venu accomplir en prenant sur lui notre nature humaine et en allant combattre jusque dans la mort les forces du mal qui nous assaillent. En nous donnant son esprit Jésus nous affranchi de la domination du péché et de la mort sur nous. Il a payé le prix, la rançon, en aimant d’un amour plus fort que la mort, qui seul pouvait nous libérer des chaines du péché et de ses conséquences, la mort. C’est tout cela que nous contemplons quand nous regardons la croix.

Maintenant, pourquoi Jésus nous invite-t-il à l’imiter?

« Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir… »

Pourquoi y-a-t-il plus de bonheur à donner qu’à recevoir ? Qu’est-ce qu’on y gagne ? C’est une réalité dont nous faisons tous l’expérience, et en même temps, il nous est difficile de l’expliquer, mais nous savons tous que nous en retirons un grand bonheur, comme si notre nature était toute orientée vers le don de soi, comme si nous étions faits pour aimer, et nous le sommes. 

C’est ce que nous révèle le Christ en s’offrant pour nous. Aimer c’est notre nature profonde, et c’est cette nature que Jésus est venu guérir, restaurer, en prenant sur lui notre nature humaine, afin que nous puissions nous tourner résolument vers le Père avec lui, comme ces tournesols qui se tournent toujours en direction du soleil où qu’il soit…

L’être humain a comme mission de donner un fruit unique dans la création, c’est le fruit de l’amour, et c’est pourquoi l’existence du prochain est tellement central dans la foi chrétienne. Le prochain est ce lieu où Dieu habite. Chacun de nous est porteur des richesses insondables de Dieu et notre communauté de vie en société et en Église a pour but de nous apprendre à nous donner les uns aux autres ces richesses, à les découvrir et à les contempler ensemble, car chaque personne est une part précieuse du mystère de la vie. Chacun de nous a un rôle unique à jouer dans le dévoilement de ce mystère, tous, sans exception, d’où l’importance des plus petits, des plus pauvres, ayant d’autant plus besoin d’être protégés et soutenus parce que leur vie est plus menacée.

Quand on s’ouvre à ce mystère que Jésus est venu nous révéler, le prochain devient alors à nos yeux, ce qu’il est aux yeux de Dieu : un autre soi-même, un proche, précieux, irremplaçable, au service duquel nous sommes invités à nous mettre au nom même de cet amour, de cet esprit que Jésus a déposé en nos cœurs.

En Jésus Christ, nous sommes appelés à une participation à l’amour de Dieu pour cette terre comme Jésus l’a vécue, et c’est là que la proximité au prochain atteint des sommets inégalés. Sur la route de l’éternité je ne puis abandonner mon prochain, fut-il mon ennemi, car il est un autre moi-même, Dieu me le donne comme frère, comme sœur, et en lui, comme le disait Maurice Zundel, « nous avons la garde de l’Autre ». C’est là le message radical et insurpassable, impraticable à vue humaine, de l’évangile de Jésus-Christ.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 28e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 17-27)

En ce temps-là,
Jésus se mettait en route
quand un homme accourut
et, tombant à ses genoux, lui demanda :
« Bon Maître, que dois-je faire
pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
Jésus lui dit :
« Pourquoi dire que je suis bon ?
Personne n’est bon, sinon Dieu seul.
Tu connais les commandements :
Ne commets pas de meurtre,
ne commets pas d’adultère,
ne commets pas de vol,
ne porte pas de faux témoignage,
ne fais de tort à personne,
honore ton père et ta mère
. »
L’homme répondit :
« Maître, tout cela, je l’ai observé
depuis ma jeunesse. »
Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima.
Il lui dit :
« Une seule chose te manque :
va, vends ce que tu as
et donne-le aux pauvres ;
alors tu auras un trésor au ciel.
Puis viens, suis-moi. »
Mais lui, à ces mots, devint sombre
et s’en alla tout triste,
car il avait de grands biens.

Alors Jésus regarda autour de lui
et dit à ses disciples :
« Comme il sera difficile
à ceux qui possèdent des richesses
d’entrer dans le royaume de Dieu ! »
Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles.
Jésus reprenant la parole leur dit:
« Mes enfants, comme il est difficile
d’entrer dans le royaume de Dieu !
Il est plus facile à un chameau
de passer par le trou d’une aiguille
qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
De plus en plus déconcertés,
les disciples se demandaient entre eux :
« Mais alors, qui peut être sauvé ? »
Jésus les regarde et dit:
« Pour les hommes, c’est impossible,
mais pas pour Dieu ;
car tout est possible à Dieu. »

 

COMMENTAIRE

La Parole de Dieu en ce dimanche nous fait entendre l’invitation de Jésus qui vaut pour toutes les époques : « Viens, suis-moi. Marche courageusement avec moi. » Cette invitation est plus que jamais d’actualité alors que plusieurs ont la foi triste devant le paysage désolé de bon nombre de nos paroisses et même de l’Église.

Une amie qui m’est très chère me faisait parvenir récemment un billet demandé par son pasteur pour publication dans le feuillet paroissial. Stéphanie, qui a à peine trente ans, est épouse et mère de deux jeunes enfants. Elle n’a fait aucune étude en théologie. Sa foi s’est enracinée tout naturellement dans sa vie quotidienne, foi qu’elle a apprise sur les genoux de ses parents. Et le billet qu’elle m’a fait parvenir exprime magnifiquement à mon avis comment le Christ peut s’emparer d’une vie quand on est prêt à l’accueillir et à le suivre. Ainsi à la question de son pasteur : comment elle vit sa vie de foi en Jésus Christ dans son quotidien, elle a tout simplement répondu ce qui suit :

« La foi en Dieu, en la beauté, en l’harmonie sublime intérieure, m’habitent depuis aussi longtemps que je me rappelle. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette grâce, mais elle m’habite depuis longtemps. Ma mère et mon père m’en ont sûrement nourri à grande dose depuis ma naissance, grâce à leur foi inébranlable en la vie et à leur conviction profonde d’être constamment accompagnés. On me demande ce que c’est pour moi être pratiquante? Pour la musicienne que je suis, c’est aussi simple que de pratiquer, comme on le ferait pour un instrument. Il faut être constant au quotidien, si on s’arrête que quelques jours, on y perd déjà un peu la main. Être croyante pour moi c’est aimer le monde comme le Christ, vouloir du bien pour tous les peuples. Être en communion avec le Christ, dans mon expérience personnelle, dit-elle, fait disparaître l’angoisse de ce temps et la peur qui nous prend encore parfois aux tréfonds de nous-mêmes quand des catastrophes surviennent. Cette grande peur qui assaille le monde n’existe pas dans le Christ. »

Comme vous pouvez le constater, Stéphanie affirme sa foi avec un aplomb et une sagesse qui étonnent et qui m’émerveillent surtout quand elle conclut avec cette formule-choc : « cette grande peur qui assaille le monde n’existe pas dans le Christ. » Oui, la suite de Jésus rend sages et courageux les humbles et les cœurs purs devant un monde qui trop souvent désespère ou qui nous fait peur. Ce que Jésus nous propose c’est de nous redresser et de cesser de nous attacher à de fausses sécurités, à des valeurs éphémères, à notre réputation, à notre savoir. Ce qu’il nous propose c’est de cesser d’avoir peur, et d’aller jusqu’au bout de l’amour qu’il nous offre puisque cet amour bannit la crainte. 

C’est là le drame de l’homme riche dans l’évangile et de celui de tant d’hommes et de femmes qui se croient incapables d’aller jusqu’au bout de ce que l’amour peut exiger d’eux. Ce que Jésus offre à cet homme qui vient le voir c’est d’aimer le monde comme lui, comme l’a si bien compris Stéphanie. Car cet amour que Dieu fait jaillir du plus profond de nos cœurs est véritablement en mesure de bannir la peur dans nos vies, car c’est un amour qui libère. 

Voilà ce que Jésus offre à celui que la tradition aime bien appeler le jeune homme riche. Bien sûr, l’inquiétude ne disparaît pas pour autant de nos vies quand on est chrétien, après tout nous ne sommes pas des êtres désincarnés; mais si nous suivons vraiment le Christ, notre espérance ne peut que s’affirmer même dans les situations les plus difficiles, et elle l’emportera toujours sur un optimisme à la petite semaine échafaudé uniquement sur nos efforts personnels. Quand on accepte de mettre Dieu au cœur même de notre existence, tout le reste ne peut que devenir relatif en comparaison du trésor qui est le nôtre, car nous sommes alors portés par cette foi, rendus courageux et persévérants grâce à elle. Qu’il nous suffise de regarder autour de nous dans nos églises pour y trouver une foule de témoins de ce dynamisme spirituelle.

De nos jours, les personnes que nous voyons aux eucharisties sont pour la plupart des survivants, qui ont traversé la grande épreuve de la sécularisation dans notre société. Beaucoup sont des Anciens comme on les appelait dans les premiers temps de l’Église, c.-à-d. des aînés, mais avant tout des aînés dans la foi qui par leur fidélité et leur persévérance, sont des porteurs et des gardiens de la bonne nouvelle de Jésus Christ. 

C’est surtout cela qui me frappe quand je vois des fidèles rassemblés pour l’eucharistie. Fidèles ! On ne peut trouver mot plus beau pour décrire ce qui habite le cœur des disciples du Christ. Elle est belle cette fidélité qui semble à toute épreuve, et où des parents et des grands-parents persévèrent dans leur foi, tout en portant le souci parfois douloureux de leurs enfants et de leurs petits-enfants qui semblent loin de l’Église, priant sans cesse pour eux. Elle est belle aussi la fidélité de ces personnes qui font le choix d’être fidèles et qui s’engagent dans la Cité et dans l’Église au nom même de leur amour du Christ et du prochain.

C’est cette même fidélité qui s’exprime quand nous portons douloureusement le monde avec ses souffrances et ses violences, car la foi en Dieu transforme notre cœur et notre regard sur le monde. Quand l’évangile prend racine en nous, il nous rend responsables et il fait de nous des hommes et des femmes qui prennent au sérieux l’appel du Christ, qui savent tendre l’oreille et le cœur aux cris de détresse des plus proches, comme des plus lointaines. 

C’est à ce radicalisme de l’amour que nous sommes invités quand Jésus dit : « Viens suis-moi ». Car le danger qui toujours nous guette, est soit celui de la peur qui nous enferme dans l’attitude de cet homme devant Jésus, pour qui le défi évangélique semble trop coûteux, alors que c’est la vie même qui lui est proposée, ou encore de ressembler à ces chrétiens qui, comme les deux disciples sur la route d’Emmaüs, ne savent plus parler de leur Seigneur qu’au passé, comme s’il n’était jamais ressuscité, comme s’il ne marchait plus avec eux.

Frères et sœurs, il est dit dans l’évangile que Jésus posa son regard sur l’homme qui voulait le suivre et qu’il l’aima. C’est ce même regard d’amour que le Seigneur pose sur chacune de nos vies alors que nous sommes rassemblés en son nom. Et si nous ouvrons nos cœurs à sa Parole ce matin nous pourrons entendre sa voix qui nous dit : « Allez viens suis-moi, n’aie pas peur, et tu auras un trésor dans les cieux. Promesse de ressuscité! »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

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Homélie pour le 27e Dimanche T.O. (B)

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CEUX QUE DIEU A UNIS

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 10,2-16. 
Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? »
Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. »
Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.
Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme.
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle.
Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »
Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement.
Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »
Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

 

COMMENTAIRE

« L’amour est aveugle, mais le mariage lui rend la vue. » Proverbe allemand

« Les amoureux rêvent, les époux sont réveillés. » (A. Pope).

Mieux vaut aborder le sujet du mariage avec un peu d’humour, car c’est un sujet délicat, aujourd’hui comme hier, alors que s’ouvre à Rome le Synode sur la famille. Nous le savons, le mariage traverse une crise sans précédent, et les couples chrétiens, déçus dans leur amour ou engagés dans une deuxième union, se sentent sûrement interpellés, sinon jugés par les paroles de Jésus aujourd’hui.

Bien sûr, Jésus nous rappelle le sérieux du mariage, le sérieux de nos vies et de nos engagements, mais lors de son ministère en Galilée, il a aussi témoigné d’un souci extraordinaire pour les blessés de la vie, rappelant ainsi à l’Église qu’elle a un devoir de compréhension et de compassion face à des millions de drames humains liés au mariage et qui affaiblissent les communautés chrétiennes. Je pense aux souffrances que vivent ces couples et ces familles, je pense au problème de l’accès à la communion eucharistique, ou encore à la difficulté d’un remariage à l’église. Le synode ne pourra pas faire l’économie d’une discussion en profondeur sur ces questions.

Par ailleurs, notre récit évangélique a une visée beaucoup plus large que la simple question du divorce. Alors que les pharisiens tendent un piège à Jésus en lui demandant s’il est permis de quitter sa femme, Jésus, en bon pédagogue, les questionne plutôt sur ce qu’a prescrit Moïse : « Moïse, disent-ils, a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » Jésus réplique de façon assez brutale, que c’est en raison de la dureté de leur cœur que Moïse a permis une telle prescription.

Jésus n’est pas sans savoir que dans le Judaïsme, il y a différentes écoles de pensée au sujet du divorce. Certaines écoles rabbiniques affirment que le divorce n’est possible que dans le cas d’une immoralité grave, et donc qu’on ne peut divorcer à la légère. D’autres écoles, plus libérales, prétendent qu’une épouse peut être renvoyée sur-le-champ dès qu’elle déplaît à son mari.  L’on cherche donc à entraîner Jésus dans ce débat sur les motifs du divorce, mais Jésus invite plutôt ses interlocuteurs à une réflexion sur le sens du mariage. Il rappelle qu’au commencement Dieu créa l’homme et la femme en les appelant à ne former qu’une seule chair.

Pour comprendre l’intention de Jésus, il faut regarder le texte biblique qu’il invoque pour faire contrepoids à l’autorité de Moïse. Jésus affirme que Moïse a légiféré à cause de la dureté de cœur des hommes. Car il faut bien le dire, le divorce dans la société juive était avant tout le privilège des hommes, et une femme qui subissait un divorce se trouvait souvent mise à la rue du jour au lendemain, sur simple remise d’une lettre du mari. À moins d’être reprise par sa famille, l’épouse renvoyée de la maison de l’époux était souvent vouée, soit à la mendicité, soit à la prostitution. Jésus connaît trop bien l’existence de ces rapports de domination entre l’homme et la femme, et il s’attaque à cette loi du plus fort, à l’égoïsme des maris érigé en loi, mais il le fait avant tout en rappelant la beauté de la vocation de l’homme et de la femme dans le mariage.

En réponse à la loi de Moïse, Jésus cite le livre de la Genèse où l’homme et la femme sont créés égaux, et ont pour vocation d’être féconds comme Dieu. Car il y a une communion d’amour en Dieu, c’est ce que nous révèle le mystère de la Trinité, et de cette communion jaillit un amour fécond qui engendre la vie. Il en est de même pour l’homme et la femme. Créés à l’image de Dieu, ils sont appelés à la communion dans l’amour, communion qui trouve son accomplissement dans le mariage, où l’homme et la femme se complètent l’un l’autre et ne forment plus qu’un.

Bien sûr, ce mystère de communion et de fécondité vaut pour tous et toutes, chacun et chacune selon notre état de vie, mais le mariage en est l’expression la plus visible. Il agit comme un signe prophétique qui est là pour nous rappeler jusqu’où il faut aimer et donner de soi-même aux autres. Et cela prend toute une vie. C’est la perspective du mariage chrétien.

Dans le mariage, un être unique et irremplaçable m’est confié pour la vie, et à qui je me donne pour la vie, dans une fidélité qui se veut une réponse à l’appel et à la fidélité même de Dieu. Et c’est ainsi que l’homme et la femme ne forment plus qu’un seul oui pour toute la vie, qu’un seul et même projet d’amour, dans une fidélité sans faille, et dans le respect mutuel de chacun.

C’est tout cela la beauté et la grandeur du mariage que Jésus vient rappeler à ses interlocuteurs, alors que ces derniers semblent davantage préoccupés par les contraintes du mariage que de sa finalité. Jésus leur rappelle que le mariage est avant tout un projet de Dieu, la vocation la plus belle et la plus noble qu’il ait confiée à l’homme et à la femme, et où lui-même s’engage dans la réalisation de cette union, puisque c’est lui qui unit les époux : « Ce que Dieu a uni… », dit Jésus.

C’est pourquoi l’Église a le devoir de nous rappeler sans cesse la grandeur de ce mystère d’amour et l’importance d’y être fidèle. Mais elle ne peut oublier ceux et celles qui ont connu l’échec dans ce projet de vie, car l’on ne saurait encourager les uns sans soutenir les autres, puisque Jésus est venu relever ce qui est faible, pauvre et blessé en nous.

L’échec ne doit pas faire de nous des exclus, du moins ce n’est pas ce que l’Évangile nous enseigne, sinon nous serions tous des exclus. Le radicalisme évangélique est avant tout un radicalisme de la miséricorde dont nous avons tous besoin. Et toutes nos belles paroles, tous nos beaux discours ne seront que de pieux bavardages, si la miséricorde de Jésus n’a pas le dernier mot en Église. C’est pourquoi il nous faut prier sans cesse pour que ce défi soit relevé dans notre Église, et plus particulièrement pendant ce synode sur la famille qui se tient à Rome !

Terminons cette réflexion comme nous l’avons commencée, avec un proverbe chinois : « Les grands bonheurs viennent du ciel, mais les petits bonheurs viennent de l’effort. » C’est la grâce que je nous souhaite.

Yves Bériault, o.p
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 26e Dimanche (T.O.) B

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc  (Mc 9, 38-43.45.47-48)

En ce temps-là,
Jean, l’un des Douze, disait à Jésus :
« Maître, nous avons vu quelqu’un
expulser les démons en ton nom ;
nous l’en avons empêché,
car il n’est pas de ceux qui nous suivent. »
Jésus répondit :
« Ne l’en empêchez pas,
car celui qui fait un miracle en mon nom
ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ;
celui qui n’est pas contre nous
est pour nous.
Et celui qui vous donnera un verre d’eau
au nom de votre appartenance au Christ,
amen, je vous le dis,
il ne restera pas sans récompense.

Celui qui est un scandale, une occasion de chute,
pour un seul de ces petits qui croient en moi,
mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou
une de ces meules que tournent les ânes,
et qu’on le jette à la mer.
Et si ta main est pour toi une occasion de chute,
coupe-la.
Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains,
là où le feu ne s’éteint pas.
Si ton pied est pour toi une occasion de chute,
coupe-le.
Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds.
Si ton œil est pour toi une occasion de chute,
arrache-le.
Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux,
là où le ver ne meurt pas
et où le feu ne s’éteint pas. »

 

COMMENTAIRE

Les textes bibliques de ce dimanche nous donnent une belle occasion de réfléchir ensemble au sujet de notre présence au monde en tant que chrétiens et chrétiennes. En fait, la question qui m’habite est la suivante : qu’est-ce que cela signifie pour nous être prophète au nom du Christ? En quoi cela nous concerne-t-il?

Commençons donc par le commencement en reconnaissant tout d’abord qu’il y a un grand désir qui traverse toute la Bible, et qui est déjà énoncé par la bouche de Moïse, au livre des Nombres, et que nous avons entendu dans notre première lecture. En réponse à ceux qui se plaignent que des personnes prophétisent sans y avoir été appelées, Moïse répond : « Ah! puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit » (Nb 11, 29). Comme en écho à la réponse de Moïse, Jésus dans l’évangile adopte la même attitude : « Laissez les faire. Qui n’est pas contre nous est avec nous. »

Les prophètes dans la Bible sont les porte-parole du désir de Dieu, et leur mission est de faire connaître son rêve pour ses enfants. Il rêve de leur donner son Esprit. C’est Joël, l’un des derniers prophètes de l’A.T., qui prophétisait ainsi : « Dans les derniers temps […] je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit. » (Jl 3, 1-2).

Ce qui est annoncé par Joël, c’est l’avènement d’un peuple de prophètes, comme en rêvait Moïse. Dans l’histoire d’Israël, seulement quelques individus étaient investis de cette mission. Le prophète était un personnage hors du commun, dont l’Esprit du Seigneur s’emparait pour un temps, afin de se servir de lui pour parler au peuple. Joël, par sa prophétie, confirme la venue des temps nouveaux. Alors que Moïse appelait de tout son coeur ce jour comme inspiré dans l’élan d’une intuition mystérieuse, d’un rêve fou, où il serait possible que tout le peuple devienne prophète, Joël vers l’an 500 av. J.-C., nous amène à l’étape d’une promesse formelle, d’un projet de Dieu en voie de se réaliser. L’événement Jésus Christ sera à la fois le révélateur de ce dessein de Dieu et son accomplissement.

L’expérience chrétienne se situe donc à l’intérieur d’une longue quête spirituelle. Une quête où la grandeur de Dieu dans la tradition mosaïque a toujours été affirmée : un Dieu Tout-Puissant, un Dieu Créateur, mais surtout un Dieu Père, un Dieu d’Amour et de Miséricorde. Les hommes et les femmes de l’A.T. n’ignoraient pas quelle était la nature de leur Dieu. Toute la Bible nous révèle que Dieu est avant tout un être de relation, comme nous. Et s’il pose des êtres hors de lui-même, par son acte de création, c’est pour les ramener à lui, afin de les faire participer pleinement, au terme de leur existence, à ce qu’Il est. Voilà notre destinée.

La grandeur de Dieu, ce qui le rend fascinant, c’est que c’est un Dieu qui veut se faire connaître et qui prend l’initiative, comme s’il avait besoin de se faire connaître. Il nous est difficile de parler de Dieu comme d’un être de besoin, et pourtant, Dieu ne joue pas à « avoir besoin de nous ». Il ne fait pas semblant. Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire. Quand Dieu donne, il ne donne pas à moitié. Quand Dieu appelle à la vie, c’est à une vie en plénitude qu’il appelle.

Saint-Exupéry, dans son livre Le Petit Prince, fait dire au renard que l’on est responsable de ce que l’on apprivoise. Que dire alors lorsque l’on crée, lorsque l’on donne la vie à des créatures! Dieu s’intéresse passionnément à notre réalité. Il vient s’y insérer avec tout le respect et la tendresse de celui qui aime. Il invite, il n’impose pas. Il invite avec une infinie discrétion à le connaître et à l’aimer. C’est pourquoi survient l’événement Jésus-Christ, et son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous, qui est de le connaître et de l’aimer tel que l’a connu et aimé Jésus.

Mais l’Esprit Saint nous entraîne aussi à poursuivre la mission du Christ, à discerner les lieux, les situations, les personnes à l’endroit desquels il nous demande d’agir en son nom. Et c’est là la dimension prophétique de nos vies de baptisés. La vie dans l’Esprit Saint nous transforme et nous fait voir le monde d’une manière nouvelle. Comme l’écrivait Henri Nouwen : « C’est laisser le feu de l’amour de Jésus faire fondre la glace du ressentiment en nous; c’est créer un espace où la joie remplace la tristesse, où la miséricorde supplante l’amertume, où l’amour déplace la peur, où la douleur et la tendresse surmontent la haine et l’indifférence. » (1) Où la foi déplace les montagnes!

Depuis sa résurrection, le Christ vient réaliser en notre monde ce souhait de Moïse : « Ah! puisse tout le peuple de Dieu être prophète. » Par notre baptême, nous participons à la fonction prophétique de l’Église, et cette action du Christ en son Église en dépasse les structures pour s’étendre au monde entier, partout où il y a des hommes et des femmes de bonne volonté.

Le concile Vatican II l’affirme : « Le Saint-Esprit se manifeste où il veut », car « le Royaume de Dieu est plus vaste que l’Église. » (2) Jean-Paul II lui-même, dans son encyclique Le Rédempteur de l’homme, écrit : « Peut-on dire que l’Église n’est pas seule dans la supplication à l’Esprit Saint? Oui, on peut le dire, écrit-il, parce que le “besoin” de ce qui est spirituel (dans notre monde) est exprimé également par des personnes qui se trouvent hors des frontières visibles de l’Église. » (3)

Et c’est ainsi que se rencontrent des hommes et des femmes de toutes langues, peuples, cultures, religions, animés par ce même Esprit qui est à l’oeuvre en notre monde, et qui fait dire à Jésus : « Laissez les faire. Qui n’est pas contre nous est avec nous. » Ce sont les oeuvres caritatives partout dans le monde au service des enfants, des pauvres et des malades; les ONG, telles que Médecins sans Frontières, Amnistie Internationale; ce sont aussi les Raoul Follereau et les lépreux; Henri Dunant et la Croix-Rouge; soeur Emmanuel et les chiffonniers du Caire; frère Roger de Taizé; Nelson Mandela et Mgr Tutu; Martin Luther King et Gandhi, et j’en passe et j’en passe…

Comme il est riche ce trésor de notre humanité. Il s’agit d’une multitude d’hommes et de femmes chez qui nous reconnaissons cette action prophétique du Christ, qui est une oeuvre de guérison, de réconciliation, de justice et de miséricorde, et qui annonce un monde nouveau, le Règne de Dieu à venir, dont l’aube s’est déjà levée au matin de Pâques.

Frères et soeurs, voilà le prophétisme dans lequel nous engage notre suite du Christ. C’est pourquoi nous demandons à Dieu, en cette eucharistie, d’être trouvés fidèles et de nous donner la force de répondre aux appels de l’Esprit Saint dans nos vies, afin que s’imprime en nous le visage du Christ, et que l’on puisse dire en nous voyant agir : voilà véritablement ses disciples! Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1. Prayer embraces the world. Extrait de La seule chose nécessaire. (recueil des écrits de Henri Nouwen), Bellarmin, 2001, p. 40.
  2.  Gaudium et spes
  3.  (18), cf. V 11, LG 16.

 

 

Homélie pour le 25e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 9, 30-37)
En ce temps-là,
Jésus traversait la Galilée avec ses disciples,
et il ne voulait pas qu’on le sache,
car il enseignait ses disciples en leur disant :
« Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ;
ils le tueront
et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. »
Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles
et ils avaient peur de l’interroger.
Ils arrivèrent à Capharnaüm,
et, une fois à la maison, Jésus leur demanda :
« De quoi discutiez-vous en chemin ? »
Ils se taisaient,
car, en chemin, ils avaient discuté entre eux
pour savoir qui était le plus grand.
S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit :
« Si quelqu’un veut être le premier,
qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
Prenant alors un enfant,
il le plaça au milieu d’eux,
l’embrassa, et leur dit :
« Quiconque accueille en mon nom
un enfant comme celui-ci,
c’est moi qu’il accueille.
Et celui qui m’accueille,
ce n’est pas moi qu’il accueille,
mais Celui qui m’a envoyé. »

COMMENTAIRE

« De quoi discutiez-vous en chemin? » Voilà la question que Jésus nous demande alors que nous nous rassemblons pour faire mémoire du don incroyable que Dieu nous fait en son Fils. Par le simple fait d’être ici réunis, nous proclamons à la face du monde le grand mystère de la mort-résurrection du Christ, ainsi que le sérieux de nos vies en tant que disciples. Mais « de quoi discutiez-vous en chemin », nous demande Jésus? Quelles passions portons-nous pour le monde? Qu’est-ce qui nous inquiète? Quelles sont les drames humains qui nous font pleurer ou encore qui soulèvent notre indignation et notre colère? En somme, qu’est-ce qui nous habite et qui porte l’empreinte même de Jésus et de sa bonne nouvelle?

À travers les plus grands projets que nous puissions mener, jusqu’aux tâches les plus humbles, nous sommes appelés à être porteurs de l’évangile et du souci de Dieu pour le monde. Et pour être vraiment fidèles à cette mission, Jésus nous dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. » 

Nous le savons, tout dans nos sociétés est orienté vers ce but d’être premier, d’être le meilleur, de se surpasser sans cesse. L’évangile nous fait aussi cette invitation, mais il s’agit plutôt de se surpasser dans l’amour, de rivaliser de charité afin d’être les premiers à porter le fardeau de ceux et celles qui peinent sur les routes de ce monde. 

L’enseignement de Jésus à ce sujet est explicite et incontournable : « Quiconque accueille un petit enfant à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille. » En prenant l’exemple de l’enfant, Jésus nous présente non seulement ce qu’il y a de plus faible dans notre monde, mais il va jusqu’à s’identifier à cet enfant. Là où des personnes sont rejetées, méprisées, persécutées, c’est Jésus lui-même qui souffre et qui est victime.

Alors, de quoi discutez-vous en chemin avec vos frères et vos sœurs dans la foi? Car nous sommes tous en route, ensemble, car nous formons l’Église, le Corps du Christ, et nul ne va au ciel tout seul. Comme l’écrivait le poète Charles Péguy : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Voilà une image évocatrice qui vient nous rappeler que nous sommes tous et toutes des « pèlerins de l’absolu » en marche vers le Royaume, un pèlerinage qui se vit dans la solidarité.

Des pèlerins, voilà ce que nous sommes. Peut-être avez-vous déjà fait cette expérience d’être pèlerin un jour? Si vous avez eu cette chance, vous savez que le pèlerinage est une extraordinaire école pour entrer dans la spiritualité de la route. Je ne parle pas ici de ces pèlerinages où l’autobus nous dépose à un sanctuaire, mais de ceux où il faut se lever de bon matin, prendre la route et marcher, soit seul ou avec d’autres. Il y a quelques années j’ai eu la chance de vivre cette expérience pendant plusieurs jours, avec des compagnons de route, sac au dos, dans le but de nous rendre dans un monastère.

L’une des premières constatations que l’on fait au cours d’un pèlerinage est de se rendre compte que la route est tout aussi importante que le lieu qui nous attend. Si le but visé a du sens, il en prend surtout un à cause de ce que l’on a souffert pour y arriver, de ce que l’on a partagé avec les autres, à cause du soutien mutuel et de la fraternité que l’on s’est prodigués au fil des kilomètres. Pourquoi faire un pèlerinage de cette façon, comme des milliers de personnes le font en allant par exemple à Compostelle ou à Lourdes? C’est que le pèlerinage est une école de la vie qui nous apprend que le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle, la vie en Église, c’est avant tout un compagnonnage avec Dieu sur les routes du monde, sur les voies rapides comme sur les chemins les plus escarpés.

Quand on termine un pèlerinage, en se levant le premier matin où l’on se retrouve chez soi, on a le sentiment d’avoir acquis une nouvelle habitude. L’on a envie de chausser à nouveau ses bottes de marche, prendre son sac à dos à nouveau, et s’engager sur la route vers l’inconnu. C’est lors du retour à la maison que l’on comprend le vrai sens du pèlerinage. Il est comme une « parabole en acte » de nos vies, une sorte de mise en scène du quotidien que nous avons à assumer, et qui est d’aller vers l’avant tout au long de nos vies, par-delà les épreuves et les défis rencontrés sur le chemin. 

L’expérience du pèlerinage pour un chrétien ou une chrétienne nous révèle que le vrai chemin où il nous faut engager nos vies est celui de notre quotidien vécu en Église. Ce n’est plus seulement la fin du voyage qui importe, mais surtout la vie qui y conduit. Le pèlerinage nous apprend que tous les jours, de bon matin, il nous faut mettre nos souliers de marche, prendre avec nous nos rêves, nos projets et nos peines, et nous engager ensemble sur le chemin que le Christ ouvre devant nous et sur lequel il marche avec nous. Jésus continue de traverser la Galilée des nations avec nous, comme on le voit faire avec ses disciples dans l’évangile. Il devient notre compagnon de route qui nous rappelle sans cesse ce qu’il disait à ses apôtres : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. »

Frères et sœurs, demandons à Dieu en cette eucharistie qu’il conforme de plus en plus nos vies à celle de son Fils Jésus, afin qu’avec lui nous devenions des pèlerins de l’absolu, confiants en nos lendemains, sachant qu’il saura nous donner la force de nous engager sur ce bout de chemin qui nous est confié. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicains. Ordre des prêcheurs

 

Si je n’ai pas l’amour je ne suis rien

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De la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens (1 Co 12, 31 – 13, 13)

Frères,
recherchez avec ardeur les dons les plus grands.
Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.

J’aurais beau parler toutes les langues
des hommes et des anges,
si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour,
je ne suis qu’un cuivre qui résonne,
une cymbale retentissante.
J’aurais beau être prophète,
avoir toute la science des mystères
et toute la connaissance de Dieu,
j’aurais beau avoir toute la foi
jusqu’à transporter les montagnes,
s’il me manque l’amour,
je ne suis rien.
J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés,
j’aurais beau me faire brûler vif,
s’il me manque l’amour,
cela ne me sert à rien.

L’amour prend patience ;
l’amour rend service ;
l’amour ne jalouse pas ;
il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;
il ne fait rien d’inconvenant ;
il ne cherche pas son intérêt ;
il ne s’emporte pas ;
il n’entretient pas de rancune ;
il ne se réjouit pas de ce qui est injuste,
mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
il supporte tout, il fait confiance en tout,
il espère tout, il endure tout.
L’amour ne passera jamais.

Les prophéties seront dépassées,
le don des langues cessera,
la connaissance actuelle sera dépassée.
En effet, notre connaissance est partielle,
nos prophéties sont partielles.
Quand viendra l’achèvement,
ce qui est partiel sera dépassé.
Quand j’étais petit enfant,
je parlais comme un enfant,
je pensais comme un enfant,
je raisonnais comme un enfant.
Maintenant que je suis un homme,
j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.

Nous voyons actuellement de manière confuse,
comme dans un miroir ;
ce jour-là, nous verrons face à face.
Actuellement, ma connaissance est partielle ;
ce jour-là, je connaîtrai parfaitement,
comme j’ai été connu.
Ce qui demeure aujourd’hui,
c’est la foi, l’espérance et la charité ;
mais la plus grande des trois,
c’est la charité.

COMMENTAIRE

L’hymne à la charité chez saint Paul est l’un des textes les plus connus et les plus beaux du Nouveau Testament ; un texte que même des non-croyants connaissent et qui est lu parfois lors de mariages civils, là où la dimension religieuse est habituellement absente. Bien sûr ce texte se prête à tous les amalgames sans qu’on n’en saisisse toujours les exigences ou la portée.

Car pour saint Paul l’amour est plus qu’une vertu, c’est une force, c’est la force vivifiante de l’Esprit Saint qui nous entraine vers l’avenir tout en nous appelant à édifier dès maintenant la cité où nous avons la responsabilité les uns des autres. C’est pourquoi l’amour ne peut se contenter du paraître, des artifices ou de la superficialité des sentiments; de plus, il ne supporte ni la haine, la rancœur, la jalousie, l’orgueil ou l’injustice. Et c’est avec des formules-chocs, telle « j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transformer les montagnes », que Paul peut affirmer sans hésitation que « s’il me manque l’amour je ne suis rien. »

Pourtant, après avoir souligné avec force l’importance de l’amour, Paul prend bien peu de mots pour le décrire. Il énonce tout simplement que l’amour est vrai, il est juste, il prend patience, il supporte tout, il fait confiance en tout et il endure tout. Voilà! Tout est dit.

L’amour pour Paul, c’est aller au bout de soi, au bout du don de soi-même, ce qui parfois nous paraît tellement difficile, surtout quand nous ne comptons que sur nous-mêmes et oublions que Dieu est la source de tout amour. Etty Hillesum, une jeune juive morte à Auschwitz à l’âge de 29 ans, notait dans son journal : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. »

« Le remettre au jour », dit-elle, car l’amour a été répandu dans nos cœurs, nous dit saint Paul, il habite au plus profond de nous, car l’amour est la nourriture de l’âme et c’est lui qui fait croire et agir selon le cœur de Dieu. Alors, il nous faut sans cesse le remettre au jour. C’est pourquoi saint Paul rappelle aux Corinthiens que les charismes et les dons ne sont rien sans l’amour, car l’Église ne saurait s’édifier sans être pétrie de cet amour qui vient de Dieu et qui nous a été manifesté en Jésus Christ. Cela vaut pour notre communauté chrétienne ainsi que notre communauté dominicaine.

Frères et sœurs, ce petit joyau paulinien qu’est l’hymne à la charité vient raviver notre espérance ce matin, car il nous rappelle que cet amour qui ne passera jamais et qui sera notre demeure pour l’éternité, cet amour c’est l’Esprit de Dieu versé en nos cœurs, et telle une source d’eau vive, on ne se lassera jamais de venir y boire si nous sommes fidèles à celui qui nous a appelés. Amen.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicains. Ordre des prêcheurs

 

 

Homélie pour le 24e Dimanche T.O. (B)

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SE LAISSER SURPRENDRE PAR DIEU

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 8,27-35. 
En ce temps-là, Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? »
Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. »
Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Christ. »
Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne.
Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite.
Jésus disait cette parole ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches.
Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera.

COMMENTAIRE

Un jour, une personne m’a demandé ce que les chrétiens faisaient de si exceptionnel? J’avais répondu qu’ils essayaient tout simplement d’assumer le sérieux de leurs vies à la lumière de leur foi en Dieu. L’évangile d’aujourd’hui vient nous rappeler que c’est là une chose exigeante, car être chrétien ce n’est ni une fuite hors du monde, ni une voie de facilité.

Être chrétien, c’est aussi exigeant qu’être un bon père, une bonne mère de famille pour ses enfants. C’est aussi exigeant que d’entourer de soins et de prévenance un proche, ses vieux parents ou un ami malade. C’est aussi exigeant que d’engager sa vie dans la lutte pour la justice, pour les pauvres, pour les blessés de la vie. C’est aussi exigeant que d’avoir le souci de cette planète et de ses ressources. En somme, être chrétien, c’est assumer pleinement cette vie qui est la nôtre. C’est être bon et fidèle, pacifique et miséricordieux, charitable et honnête. C’est se faire le prochain de ceux et celles qui ont besoin de nous, c’est accepter de donner de soi-même, et ce parfois, jusqu’au don de sa vie.

C’est à cet achèvement de nos vies que Dieu nous appelle en son Fils, lui qui nous donne la force de nous réaliser en tant qu’enfants de Dieu. La foi est une grâce, un don, mais c’est une grâce qui coûte. C’est ce que l’apôtre Pierre n’a pas encore saisi quand Jésus lui parle de sa passion à venir, et du don qu’il fera de lui-même jusqu’à donner sa vie. Il est facile de proclamer sa foi bien haut et fort, mais la vivre jusqu’au bout, cela fait appel à un courage et à une lucidité que seul Dieu peut nous donner.

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, dit Jésus, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Cette suite du Christ peut prendre bien des formes dans notre quotidien, mais elle nous demande toujours d’être à l’écoute des signes des temps et des événements. Voici une expérience personnelle que j’aimerais vous partager.

Alors que j’étais responsable d’une troupe de théâtre multidisciplinaire au service de pastorale de l’Université de Montréal, une troupe composée de cinquante à soixante-quinze étudiants selon les années, nous avions créé une pièce qui abordait la problématique des réfugiés illégaux au Canada. C’était le choix des étudiants. La pièce mettait en scène un groupe de jeunes en excursion qui faisaient la rencontre en forêt d’un jeune couple d’Amérique centrale en fuite, cherchant refuge dans notre pays.

La préparation de cette pièce nous avait amenés à méditer l’enseignement de Jésus qui dit à ses disciples : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli ». Nous ne nous doutions pas alors jusqu’où cette parole de Jésus nous entraînerait.

Pendant la semaine où nous présentions notre spectacle, les médias parlaient abondamment du cas d’une famille de réfugiés somaliens à Montréal, qui avait été refoulée par notre gouvernement fédéral vers Plattsburgh, et qui était condamnée à être déportée par le gouvernement des États-Unis vers la Somalie, là où la guerre sévissait.

Notre spectacle était des plus actuel et il connut un bon succès. Tous les membres de la troupe semblaient satisfaits, sauf une comédienne qui demanda à me voir le lendemain de notre dernière représentation. C’était une jeune juive qui s’appelait Esther. Elle se planta bien droit devant moi et me dit d’un ton assuré : « C’est bien de présenter une pièce sur le drame des réfugiés, mais une famille somalienne, du nom de Guelhes, vient d’être déportée aux États-Unis. Tout le monde en parle. Est-ce que notre troupe a l’intention de faire quelque chose après la pièce de théâtre que nous venons de présenter? »

La famille Guelhes, c’était une jeune somalienne de 21 ans, avec ses deux frères de quatorze et douze ans, qui se retrouvaient complètement laissés à eux-mêmes à la frontière de notre pays. Esther avait raison, il fallait faire quelque chose. Nous nous sommes donc entendus pour réunir les membres de la troupe, et les étudiants acceptèrent avec enthousiasme le défi qu’Esther nous proposait.

Nous avons entrepris une campagne en faveur des Guelhes, sensibilisant familles et amis, approchant des politiciens, les médias, les professeurs de l’école que fréquentaient les deux plus jeunes Somaliens. Nous avons organisé des manifestations, sensibilisé les communautés chrétiennes à la sortie des églises le dimanche, nous avons fait circuler une pétition à l’université. Deux mois plus tard, le gouvernement provincial nous annonçait qu’il donnait enfin son accord et qu’il était prêt à donner le statut d’immigrants reçus aux Guelhes!

Je partis aussitôt pour Plattsburgh afin d’aller les chercher et les amener au consulat canadien de New York afin d’obtenir leurs visas. Trois jours plus tard, nous étions de retour à la frontière canadienne où nous attendaient Esther, une meute de journalistes, ainsi que plusieurs membres de la troupe. Ce soir-là, nous avons fêté cette victoire inespérée, à travers laquelle notre pièce de théâtre trouvait en quelque sorte son véritable dénouement : une victoire où l’évangile nous avait entraînés beaucoup plus loin que nous ne l’aurions imaginé au moment de monter cette pièce : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. »

Esther nous avait rappelé cette sagesse fondamentale, et dont j’aime bien l’expression anglaise : « To walk the walk, and talk the talk! » Que l’on peut traduire par une expression populaire chez les jeunes d’ici : « Que les bottines suivent les babines ». Ou encore, pour employer un langage un peu plus châtié : De la nécessité d’être congruent avec soi-même.

C’est l’apôtre saint Jacques dans sa lettre qui écrit: « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? » C’est dans cette dynamique que nous avons été entraînés au printemps de 1991, alors qu’une jeune juive, un groupe de chrétiens et trois jeunes musulmans vivaient ensemble une page d’évangile.

Et c’est ainsi que la suite du Christ nous entraîne sans cesse sur des chemins de traverse à la fois surprenants et inattendus, où nous faisons l’expérience que l’exigence de l’évangile c’est parfois accepter de se laisser surprendre par Dieu.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs