Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5, 13-16
En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« Vous êtes le sel de la terre.
Mais si le sel devient fade,
comment lui rendre de la saveur ?
Il ne vaut plus rien :
on le jette dehors et il est piétiné par les gens.
Vous êtes la lumière du monde.
Une ville située sur une montagne
ne peut être cachée.
Et l’on n’allume pas une lampe
pour la mettre sous le boisseau ;
on la met sur le lampadaire,
et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
De même, que votre lumière brille devant les hommes :
alors, voyant ce que vous faites de bien,
ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. »
COMMENTAIRE
Je me souviens d’une étudiante en sciences infirmières à l’Université de Montréal, revenue d’un stage en Haïti. C’était quelques années après le tremblement de terre de 2010. Rien n’avait changé, toujours la même misère. Elle en était sortie bouleversée, profondément marquée par la misère dont elle avait été témoin. Issue d’un milieu confortable, elle n’avait jamais été confrontée à une telle détresse humaine. En me racontant son expérience, elle s’était mise à pleurer en me disant : « Il me semble que le bon Dieu doit avoir honte de nous. » Et je m’étais dit : « Voilà bien la fille de son Père du ciel. »
Cette rencontre m’est revenue à l’esprit en prenant connaissance des textes bibliques proposés pour ce dimanche. Une pensée s’est alors imposée à moi — vous m’en excuserez : comment les catholiques aux États-Unis reçoivent-ils ces textes sacrés, alors que la chasse aux immigrants bat son plein, que des familles sont séparées, que l’on déporte des personnes vers des pays gouvernés par des dictatures, et que l’on emprisonne même des enfants de cinq ans ? Cette réalité se vit à quelques heures de vol de chez nous. Elle est effrayante. Elle me lève le cœur comme pour de nombreux Américains.
Si nous nous disons chrétiens et chrétiennes, il est impossible de demeurer dans le confort et l’indifférence. Nos lectures en sont témoins en ce dimanche. Le prophète Isaïe nous interpelle :
Partage ton pain avec celui qui a faim,
accueille chez toi les pauvres sans-abri,
couvre celui que tu verras sans vêtement,
ne te dérobe pas à ton semblable.
Et le psalmiste de nous dire :
L’homme de bien a pitié, il partage ;
à pleines mains, il donne au pauvre.
La première lecture du prophète Isaïe et le psaume viennent appuyer l’enseignement de Jésus tel que rapporté par saint Matthieu. Cet évangile fait partie du sermon sur la montagne, où Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde. »
Je ne peux alors m’empêcher de me demander et de vous demander : où cela se manifeste-t-il dans ma vie ? Car l’évangile de ce jour définit, en quelque sorte, l’identité du disciple, ce à quoi nous sommes appelés. Notre foi en Jésus-Christ n’est pas une idée abstraite ou une philosophie ; elle est un dynamisme intérieur qui transforme nos vies, une relation personnelle à Dieu qui change nos cœurs et nous indique un chemin à suivre, avec toutes ses exigences.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice,
heureux les miséricordieux,
heureux les artisans de paix,
heureux ceux qui sont persécutés pour la justice.
Comment ces paroles résonnent-elles aujourd’hui, dans nos pays, dans nos villes, dans nos choix quotidiens ? La Parole de Dieu est toujours dérangeante, même lorsqu’elle est belle. Marie elle-même, dans le Magnificat, proclame un Dieu qui renverse les puissants, élève les humbles, comble les affamés et renvoie les riches les mains vides.
Dès les débuts du christianisme — dans le prolongement des invectives des prophètes contre les exploiteurs et les oppresseurs — les Pères de l’Église ont été très attentifs à la question des inégalités sociales et de l’indifférence envers les plus pauvres. Pour en parler, ils ont utilisé une expression forte, inspirée du geste de Jésus lors de la dernière Cène, lorsqu’il lava les pieds de ses disciples : ils ont appelé ce geste le « sacrement du frère », prolongement naturel du sacrement de l’Eucharistie. Le lavement des pieds : le sacrement du frère.
Saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople au quatrième siècle, reconnu pour sa droiture et la qualité de sa prédication, a beaucoup développé ce thème, animé d’un profond souci pour les pauvres. Il affirmait que donner aux pauvres n’était pas un acte de charité, mais un acte de justice. Dans une homélie célèbre, il déclarait :
Tu veux honorer le corps du Sauveur ?
Ne le méprise pas lorsqu’il est nu.
Ne l’honore pas à l’église avec des vêtements de soie
pour ensuite le laisser dehors, transi de froid.
Celui qui a dit : « Ceci est mon corps »
a aussi dit : « J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger. »
Ce que vous n’avez pas fait au plus petit d’entre les miens,
c’est à moi que vous l’avez refusé.
Honore-le donc en partageant ta fortune avec les pauvres,
car Dieu n’a pas besoin de calices d’or,
mais d’âmes d’or.
« Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde », nous dit Jésus. Ces paroles prennent un poids particulier, et nous interpellent, à la lumière des événements que nous observons aujourd’hui chez nos voisins du Sud, pays de tradition chrétienne, dont la monnaie porte la devise : In God we trust. Par ailleurs, et cela vaut la peine d’être souligné, alors que j’étais en Californie il y a quelques semaines, j’ai vu des restaurants afficher à leur porte : Les immigrants sont ici les bienvenus. Oui, j’ai vu là-bas des signes de l’Évangile qui descend dans la rue, et ce fut d’un grand réconfort.
Frères et sœurs, quand on voit Jésus sillonner les routes de la Palestine et de la Galilée, quand on écoute ses enseignements et ses paraboles, comment ne pas reconnaître que l’Évangile nous impose non seulement un devoir de rencontre et de dialogue avec le prochain, mais aussi un devoir d’assistance et de reconnaissance de sa dignité humaine ? Il faut le redire : le cœur de l’Évangile nous invite à une charité fraternelle envers toute personne, d’où qu’elle vienne et qui qu’elle soit.
Le concile Vatican II a fortement insisté sur cette dimension, notamment dans notre rapport aux autres religions. C’est le pape Paul VI qui affirmait alors : « Tout homme est mon frère. » Que faisons-nous donc de cette parole ?
Je me rappelle lors d’une vigile à Québec, après l’attentat contre la mosquée, une jeune femme avait pris la parole et avait dit ceci : « La haine ne tombe pas du ciel. Elle prend racine dans un environnement politique et social qui l’arrose. »
Par nos paroles, nos gestes ou nos silences complices, contribuons-nous à ce climat malsain envers les immigrants et les autres religions ? Laissons-nous ces discours marquer les personnes influençables, les jeunes esprits, nos enfants ? Ou choisissons-nous plutôt d’être des agents de changement, des artisans de paix?
Nous ne pouvons nous enfermer dans une société qui érige des murs, exclut l’étranger ou méprise ceux et celles qui ne sont pas « des nôtres ». L’histoire nous montre que ce scénario ne mène qu’à des lendemains qui déchantent. Méfiance et intolérance ne feront jamais bon ménage avec la fraternité. Ceux qui nous gouvernent doivent toujours se le rappeler.
Mais rendons grâce à Dieu, frères et sœurs, car l’Esprit Saint n’est pas chiche. Il répand ses dons avec générosité, partout sur la terre, chez toutes les personnes de bonne volonté. Il nous appelle, tous et toutes, à être lumière du monde et sel de la terre.
C’est cette grâce que je nous souhaite, car elle seule peut nous faire vivre et goûter au véritable bonheur — même si elle nous coûte parfois par ses exigences. Que cette eucharistie nous redonne force et courage face à la mission que le Seigneur nous confie.
Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain
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