Homélie pour le 31e Dimanche T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 23,1-12.
En ce temps-là, Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples,
et il déclara : « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse.
Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas.
Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt.
Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ;
ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues
et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi.
Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères.
Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux.
Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ.
Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé. »

COMMENTAIRE

Il est bon de savoir que chacun des évangélistes reprend à son compte les enseignements de Jésus avec sa créativité propre, tenant compte du contexte social et religieux qui est le sien. C’est ainsi que l’évangéliste Matthieu, un Juif devenu chrétien, s’adresse surtout à des chrétiens venus du judaïsme vivant à Antioche, en Syrie, où se retrouvaient d’importantes communautés juives et chrétiennes. L’opposition y était vive entre le judaïsme traditionnel et le christianisme naissant qui faisait figure d’hérésie.

C’est sur ce fond de polémique que Matthieu prend bien soin de rappeler à ces chrétiens d’Antioche les paroles sévères de Jésus au sujet du comportement des élites religieuses juives, car il ne doit pas en être ainsi parmi eux alors que l’attrait des comportements ostentatoires liés à la pratique religieuse demeure toujours une tentation. Mais comme le dit le proverbe : « Chassez le naturel et il revient au galop », et c’est pourquoi cet enseignement de Jésus garde toute son actualité pour nous aujourd’hui. Il y a là une mise en garde sévère pour les responsables religieux dans l’Église qui est la nôtre.

Par ailleurs, cet évangile ne concerne pas uniquement les chefs religieux, car ce sont tous les disciples qui sont invités à un nouveau mode de relation entre eux. Et pour bien le comprendre, il faut avoir en tête les paroles de Jésus que Matthieu rapporte un peu plus haut dans son évangile : « Vous le savez : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. » (Mt 20, 25-28.)

Parmi les quatre évangélistes, Matthieu est celui qui a le plus insisté sur le thème de l’Église rapportant les paroles de Jésus proposant une vision très égalitaire des rapports qui doivent animer les disciples du Christ entre eux, toujours dans une perspective du service et du don de soi aux autres. C’est pourquoi quand Jésus nous rappelle le second commandement de l’amour où il est dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », nous avons là une clé de lecture fondamentale pour mieux comprendre ce que cela veut dire que de nous faire les serviteurs les uns des autres.

Tout d’abord, il nous faut nous poser la question suivante : est-ce que nous prenons au sérieux cet amour de nous-mêmes évoqué par ce commandement. Nous le savons, certaines personnes n’arrivent pas vraiment à s’aimer. Et c’est ainsi qu’il y a un proverbe juif qui relève ce fait et où il est dit : « Ne te méprise pas, car Dieu lui ne te méprise pas. » Certaines personnes portent néanmoins un regard des plus négatifs sur leur apparence, leurs talents, leur intelligence, le sort que leur fait la vie. Et pourtant même ces personnes sont attentives à leur bien-être, tout comme nous le sommes du nôtre.

Ainsi, ne sommes-nous pas les serviteurs de nous-mêmes, attentifs à nos moindres bobos, au moindre malaise, au moindre inconfort que nous pouvons éprouver. Nous répondons habituellement à tous les caprices de notre organisme, de ce corps en manque de chaleur, de nourriture, de douceur, attentifs au moindre petit caillou dans notre soulier, nous empressant de nous pencher et de l’enlever. Et au moindre malaise qui nous inquiète, nous voilà chez le médecin, chez le pharmacien, et j’en passe…

Vous voyez bien où je veux en venir : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. » Nous sommes les serviteurs les plus dévoués et le plus attentionnés de nos petites personnes et Jésus vient nous rappeler que c’est cette même attitude à l’égard du prochain, qui doit animer les personnes dont la vie a été touchée par le Christ. Si nous portons à ce point le souci de nous-mêmes quand nous sommes en manque ou quand nous souffrons, ne doit-il pas en être ainsi les uns à l’égard des autres, et cela, non seulement à l’endroit des membres de notre Église ou de nos familles, mais pour toutes les personnes en situation de faiblesse ou de souffrance autour de nous ? La prescription du don de soi que nous propose Jésus est une invitation à revêtir le tablier du service comme lui le fait.

Voyez l’attitude de l’apôtre Paul, dans sa lettre aux Thessaloniciens, entendue en deuxième lecture. Chez Paul, nous le savons, l’expérience chrétienne se résume en cette simple phrase, tellement dense de signification : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Gal 2, 20). Et quand il déclare aux Thessaloniciens : « Nous aurions voulu vous livrer, en même temps que l’Évangile de Dieu, notre propre vie », nous avons là un magnifique exemple de ce que veut dire se faire proche de l’autre à l’exemple du Christ. Saint Paul, le Juif, le pharisien, qui n’aurait jamais osé toucher à un païen avant sa conversion, il est prêt maintenant à donner sa vie pour ces Grecs païens à qui il a annoncé l’Évangile. Car en Jésus, comme le dit saint Paul dans son épître aux Galates 3:28 : « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. »

Jésus étend cette proximité non seulement à toute l’humanité, aux proches comme aux lointains, aux amis comme aux ennemis, mais cette proximité va jusqu’au don de sa vie. Jésus nous révèle que le prochain est un autre soi-même, tellement aimé de Dieu, qu’il nous faut nous attacher à lui comme à notre propre chair, qu’il nous faut aimer comme nous-mêmes, car en tant que disciples du Christ, nous aussi nous sommes appelés à donner la vie, appelés « à mettre Dieu au jour dans les cœurs martyrisés des autres », comme l’écrivait la jeune juive Etty Hillesum dans son journal.

Frères et sœurs, en Jésus Christ nous sommes appelés à une participation à l’amour de Dieu pour cette terre comme Jésus l’a vécue, et puisque nous formons le Corps du Christ, cela veut dire littéralement que depuis le matin de Pâques, nous sommes ce Christ en marche dans son humanité qui guérit, qui accueille, qui pardonne, qui enseigne et qui donne la vie. C’est là le grand défi auquel nous convie Jésus lorsqu’il nous invite à devenir les serviteurs les uns des autres, et à servir le prochain comme nous le ferions pour nous-mêmes.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 30e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22, 34-40.

En ce temps-là, les pharisiens, apprenant qu’il avait fermé la bouche aux sadducéens, se réunirent,
et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus pour le mettre à l’épreuve :
« Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? »
Jésus lui répondit : « ‘Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit.’
Voilà le grand, le premier commandement.
Et le second lui est semblable : ‘Tu aimeras ton prochain comme toi-même.’
De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »

COMMENTAIRE

J’aimerais partager avec vous une expérience personnelle qui m’a apporté un éclairage tout particulier au sujet de ce prochain que Jésus nous demande d’aimer comme nous-mêmes. Il s’agit d’une réflexion suite à une visite chez le dentiste.

Me voici donc dans la chaise. Tout est prêt : le ronron discret, mais menaçant de la technologie, la musique d’ambiance et le patient résigné que je suis. Contre mauvaise fortune bon cœur, dit le proverbe! Allons, courage! Lentement on incline ma chaise au point où je suis pratiquement couché à l’horizontale. Astuce de dentiste sans doute, j’aperçois au plafond une grande affiche sur laquelle on voit une flottille de petites embarcations entourant un grand voilier. Toutes convergent vers lui, le tout sur fond bleu de la mer. Me voilà fasciné par cette image.

J’aperçois alors le regard attentif de ma dentiste. Un regard soucieux et bienveillant penché sur moi. Un regard d’une extrême intelligence tout entier consacré à cette dent qu’il faut sauver à tout prix. Du grand voilier à ce regard, il y a là comme une allégorie de la présence de Dieu à ma vie. Une présence qui se manifeste à travers l’autre. Et voilà qui me relance sur cette grande question de la proximité au prochain qu’évoque Jésus dans son Évangile, ce prochain qu’il faut aimer comme soi-même.

L’autre est marqué de l’empreinte de Dieu. Non pas qu’il soit Dieu, mais il possède en partage ce qui marque l’être même de Dieu : intelligence, amour, compassion, liberté. Ces qualités Dieu en fait don à l’homme, au point où elles deviennent intimement liées à son être. En l’autre, je puis contempler quelque chose de Dieu. L’autre me devient précieux à cause de ce qu’il est, aimable pour ce qu’il est, car Dieu le rend digne d’amour, sujet de mon émerveillement. Tout comme l’on se saisit d’admiration devant la plus belle des fleurs. Comment l’expliquer? Sinon que la fleur est investie de beauté et que la beauté est la nourriture même de l’âme.

Il est vrai que la beauté n’est pas toujours évidente chez certaines personnes à cause de leur agir, de leurs blessures, ou de leurs violences. Et pourtant tous les humains nous sont donnés comme prochain. Voilà ce que Jésus nous rappelle dans l’évangile.

La foi chrétienne affirme que Dieu ne fait pas de distinction entre les personnes. Toutes sont appelées à le connaître et à l’aimer. Dieu n’est pas chiche et il n’a pas de préférés. Ou s’il en a, comme nous le voyons dans les évangiles, ce sont toujours ceux et celles qui sont les plus loin de lui. C’est ainsi que Jésus manifeste une attention toute particulière pour les plus pauvres, pour les exclus, pour ceux et celles que l’on considère comme perdus. Déjà au livre de l’Exode que nous avons entendu en première lecture, Dieu lui-même explique pourquoi il agit ainsi : « Car moi, dit-il, je suis compatissant. »

Par ailleurs, Jésus nous rappelle que tout dépend du premier commandement si nous voulons bien vivre le second qui lui est semblable soit aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit. Sans trop réfléchir, on pourrait croire qu’aimer Dieu est plus facile qu’aimer le prochain, mais il suffit parfois que l’épreuve frappe à la porte pour que notre confiance en Dieu soit ébranlée, notre foi remise en question. Car aimer Dieu c’est de l’ordre du divin. C’est un don tout gratuit qu’il faut sans cesse demander.

Alors pourquoi est-il si difficile parfois d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit? Certaines personnes semblent être tombées dans l’eau bénite dès leur tendre enfance et la foi ne semble jamais leur avoir fait défaut. D’autres, au contraire, doivent chercher de manière plus laborieuse. Mais je ne doute pas que Dieu les attend ailleurs, tout en étant des plus présent à leur vie. Non pas que Dieu se refuse à certaines personnes, ce qui est une impossibilité en soi, mais parfois notre histoire personnelle peut nous avoir fait fermer la porte à cette visitation de Dieu. Mais Jésus nous fait cette promesse au livre de l’Apocalypse : « Je me tiens à la porte et je frappe, Celui qui m’ouvrira, je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi. » Ailleurs dans les évangiles Jésus dira : « Frappez et l’on vous ouvrira, demandez et vous recevrez ».

Nous le savons, la foi en Dieu est une richesse incomparable dans une vie, mais il est facile aussi de la perdre si l’on n’en prend pas soin. C’est pourquoi il nous faut toujours demander à Dieu la grâce de le connaître et de l’aimer de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit, ainsi que la grâce d’aimer le prochain comme soi même. Car aimer Dieu et aimer le prochain comme soi-même, voilà l’essentiel de notre vie sur terre. C’est là le chemin du véritable bonheur. Il n’y en a pas d’autres !

À toutes les étapes de nos vies, que nous soyons nouvellement convertis, chrétiens de mère en fille, de père en fils, il nous faut toujours reprendre ce chemin de la prière confiante où nous demandons à Dieu de nous faire grandir dans notre foi. Car c’est ainsi que nous devenons peu à peu des familiers de Dieu, apprenant à nous accepter nous-mêmes, apprenant à nous aimer malgré nos limites et nos erreurs, apprenant à grandir dans l’amour du prochain comme nous-mêmes nous devons nous aimer, puisque nous sommes tous et toutes dignes de l’amour de Dieu. C’est là une dimension fondamentale de notre foi en Dieu que trop souvent nous oublions : nous aimer nous-mêmes.

Frères et sœurs, en nous rassemblant pour cette eucharistie nous faisons acte de foi, mais aussi nous demandons à Dieu de nous maintenir dans cette foi et de nous y faire grandir. Car on ne peut se donner la foi à soi-même, on ne peut que la désirer toujours, la demander, l’espérer humblement avec confiance quand elle nous échappe. Et toujours, Dieu qui est fidèle répondra ! Telle est notre foi en Lui. Amen.

Yves Bériault,o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Christian de Chergé : Rendre César à Dieu

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« Entre l’avoir et le pouvoir, la foi nous dit, ici et là, qu’il y a place pour un «tiers-monde» inédit, celui de l’espérance. Aucune évasion pour autant. Simplement, l’évidence partagée qu’on ne saurait servir deux maîtres, et que lorsque nous avons rendu à César tout le dû légitime, il nous faut encore «rendre» César à Dieu. Entre nous donc, César peut être pluriel, et Dieu sait qu’il ne s’en prive pas. Cela ne saurait nous détourner de tendre à construire ensemble un monde à l’Unique dont l’espérance nous dit qu’il nous mène à Son Rivage. Et si le moine croit avoir son mot à dire ici, c’est moins comme constructeur efficace de la cité des Hommes (encore que…), que comme adepte résolu d’une façon d’être au monde, qui n’aurait aucun sens en dehors de ce que nous appelons les «fins dernières» (eschatologie) de l’espérance. »


Ce texte est un extrait de l’intervention-témoignage que le Père Christian de Chergé fit aux Journées Romaines de septembre 1989 devant un auditoire de personnes engagées dans le dialogue islamo-chrétien. Il voulut y exprimer son point de vue spirituel et eschatologique quant à «un projet commun de société» . Voici le lien pour accéder au texte intégral : http://hiwar.blogs.usj.edu.lb/2011/04/19/lechelle-mystique-du-dialogue/

Homélie pour le 29e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,15-21.

Alors les pharisiens allèrent tenir conseil pour prendre Jésus au piège en le faisant parler.
Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d’Hérode : « Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens.
Alors, donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? »
Connaissant leur perversité, Jésus dit : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ?
Montrez-moi la monnaie de l’impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d’un denier.
Il leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? »
Ils répondirent : « De César. » Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

COMMENTAIRE

Comme nous le raconte cette page d’évangile, les adversaires de Jésus espèrent le prendre au piège en lui demandant s’il faut payer des impôts à César. L’Empire romain faisait peser sa domination sur Israël et les publicains, collecteurs d’impôts au nom de l’envahisseur, étaient souvent pris à partie, alors que Jésus semblait être l’ami de tous. Ne disait-on pas de lui qu’il était l’ami des publicains ? Ses adversaires lui tendent donc un piège : s’il se montre trop proche du pouvoir romain, en soutenant qu’il faut payer l’impôt, les foules vont l’abandonner, c’est sûr. Et si, au contraire, il se prononce contre l’impôt à César, il deviendra alors un ennemi de l’État.

C’est pourquoi le retournement de situation est quand même spectaculaire et d’une grande habileté de la part de Jésus. Ce dernier va demander à ses opposants qu’ils lui montrent une pièce de monnaie. Ils en présentent une aussitôt, montrant ainsi leur duplicité puisqu’ils font la démonstration qu’ils vivent quotidiennement à même cet argent à l’effigie de l’empereur romain. C’est alors que Jésus leur assène cette formule qui a traversé les âges : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Autrement dit : vous acceptez de vivre selon les lois et les règles de l’Empire romain ? Alors, rendez-lui ce qui lui appartient, sans toutefois oublier Dieu.

À première vue, la compréhension de cette sentence nous paraît assez simple. Il nous faudrait vivre tout d’abord comme de bons citoyens dans l’État qui est le nôtre. Voter aux élections municipales, que l’on soit pour ou contre un troisième lien, payer nos taxes et nos impôts, respecter les lois et ceux qui nous gouvernent, etc. Est-ce que cela vaut pour tous les pays, tous les systèmes politiques, tous les politiciens ? La brièveté de la réponse de Jésus ne prétend pas répondre à toutes ces questions, mais une chose est certaine, elle ne saurait nous déresponsabiliser, ni nous désengager face aux défis auxquels doivent faire face les différents pays, car nous sommes tous les habitants de cette maison commune qu’est notre terre, nous en avons la responsabilité.

Maintenant, Jésus nous invite aussi à rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Alors, que nous faut-il rendre à Dieu au juste ? Nous le savons, la foi en Dieu est variable selon les personnes et selon les saisons de nos vies. D’ailleurs, saint Paul parle de la foi comme d’une croissance, où nous sommes appelés à devenir progressivement des adultes dans la foi.

C’est bien connu, certaines personnes vont surtout vers Dieu lorsqu’elles sont atteintes par une épreuve, tout comme l’on va chez le médecin lorsque l’on est malade. À moins, bien sûr que ce médecin ne soit aussi un ami très cher. Alors il sera de toutes les fêtes de notre famille et de nos vies, et non seulement appelé en cas de besoin.

Remettre à Dieu ce qui appartient à Dieu implique cette même logique de l’ami très cher. Dieu n’est ni une roue de secours ni un bouche-trou. Il est l’ami le plus précieux que nous ayons. Il veut être de toutes nos fêtes, il est soucieux de tous nos malheurs. Qu’il s’agisse de naissances, mariages, épreuves, maladies, nouvel emploi, voyages, bonnes ou mauvaises nouvelles de toutes sortes, joie de vivre et d’aimer… Il devrait toujours être le premier informé. Comment en serait-il autrement avec l’être qui nous est le plus cher. Il est l’ami, l’époux, l’amoureux fou, celui-là même qui donne la vie, celui-là même qui donne sa vie, et qui nous appelle à vivre éternellement avec lui. Mais jamais il ne s’impose.

Remettre à Dieu ce qui appartient à Dieu, c’est lui remettre toutes nos joies, toutes nos peines, tous nos projets, tous ceux et celles que nous portons dans nos cœurs, même ceux qui nous veulent du mal. C’est faire de Dieu notre tout, le fondement même de notre existence et de notre bonheur, c’est le reconnaître comme le créateur de toutes choses, à qui nous nous devons honneur, gloire et louange!

Maintenant, à l’occasion de ce dimanche des missions, il y a une réflexion du frère Christian de Chergé, moine de Tibhirine, qu’il vaut la peine d’entendre en lien avec l’évangile de ce jour. Ce dernier disait qu’il nous fallait non seulement rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, mais qu’il fallait aussi rendre César à Dieu ! En somme, on ne peut envisager le royaume de Dieu et celui de César comme deux chemins parallèles qui ne se rencontreraient jamais.

N’est-ce pas Jésus lors de son procès qui disait à Pilate, le représentant de l’autorité romaine : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il cela ne t’avait été donné d’en haut. » (Jn 19, 11) Tout sur cette terre, qu’il s’agisse de nos institutions humaines, politiques ou sociales, tout est appelé à porter la marque de l’évangile. C’est pourquoi il faut rendre César à Dieu afin qu’aucun peuple, aucune race, aucune religion, aucune nation, ne soit victime de violences, de persécutions ou de discrimination.

Rendre César à Dieu, c’est prendre sur nous le sérieux de l’évangile où Jésus ne fait acception de personne, où tous sont invités au festin des noces, où tous trouvent bon accueil auprès de lui.

Comment en serait-il autrement alors pour ses disciples ? Le racisme, la discrimination, l’intolérance, l’injustice, l’oppression, le sexisme, le harcèlement sexuel, ne sauraient donc habiter nos cœurs ni les sociétés où nous vivons. Et si c’était le cas, il faudrait alors vouloir en guérir au plus vite et faire nôtre la mission du Christ, lui le médecin des âmes, qui est venu pour les malades et les pécheurs !

Comme le soulignait le pape Benoît XVI dans son encyclique Dieu est amour : « À l’origine de l’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un évènement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive. 1 » En cette journée mondiale des missions, nous affirmons que c’est la rencontre avec Jésus Christ qui a le pouvoir de changer les cœurs ainsi que notre regard sur le monde, et faire de nous, au cœur même de nos activités quotidiennes les plus banales, des artisans de paix, des passionnés pour la justice, des cœurs épris de compassion pour la misère du monde. Et si nous agissons ainsi, nous aurons alors contribué à rendre César à Dieu.

En terminant, voici comment le pape François termine son message à l’occasion de cette journée mondiale des missions :

« Chers frères et sœurs, soyons missionnaires en nous inspirant de Marie, Mère de l’Évangélisation. Mue par l’Esprit, elle accueillit le Verbe de la vie dans la profondeur de son humble foi. Que la Vierge nous aide à dire notre “oui” dans l’urgence de faire résonner la Bonne Nouvelle de Jésus à notre époque ; qu’elle nous obtienne une nouvelle ardeur de ressuscités pour porter à tous l’Évangile de la vie qui remporte la victoire sur la mort ; qu’elle intercède pour nous afin que nous puissions acquérir la sainte audace de rechercher de nouvelles routes pour que parvienne à tous le don du salut. 2 »

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.


  1.  Benoît XVI. Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 1 : AAS 98 (2006), 217.
  2.  Message du pape François pour la Journée Mondiale des Missions 2017.

Homélie pour le 28e Dimanche. T.O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 22,1-14.
En ce temps-là, Jésus se mit de nouveau à parler aux grands prêtres et aux anciens du peuple, et il leur dit en paraboles :
« Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils.
Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir.
Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : “Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce.”
Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ;
les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent.
Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville.
Alors il dit à ses serviteurs : “Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes.
Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.”
Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives.
Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce.
Il lui dit : “Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?” L’autre garda le silence.
Alors le roi dit aux serviteurs : “Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.”
Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »

COMMENTAIRE

Nous connaissons tous l’histoire d’Alice au pays des merveilles, alors qu’il lui est donné de passer de l’autre côté d’un miroir où l’attend un monde féérique. Ce conte, à sa manière, est évocateur de l’une des grandes interrogations de la foi chrétienne au sujet de l’au-delà et de la réalité qui nous y attend. C’est saint Paul qui le premier aborde cette anticipation d’un monde futur lorsqu’il écrit : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. » (1 Cor 13, 12)

Le Christ, par sa résurrection, a jeté les fondements de ce passage qui nous attend tous et toutes, et les textes de la Parole de Dieu de ce dimanche nous convoquent comme par anticipation à contempler cette réalité future qui nous est promise. C’est pourquoi depuis l’avènement de Jésus Christ, nous ne pouvons plus lire l’Ancien Testament de la même manière, car nous le lisons désormais à la lumière de sa résurrection et de la promesse qu’il nous fait de nous entraîner à sa suite.

C’est ainsi que notre première lecture au livre d’isaïe, un texte fréquemment entendu lors des funérailles chrétiennes, est porteur pour nous d’une espérance inouïe alors qu’il affirme que le Seigneur « fera disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. Qu’il fera disparaître la mort pour toujours. » À travers ces paroles d’Isaïe comment ne pas entendre la voix de Jésus nous redire que nous sommes faits pour la vie éternelle, que ceux et celles que nous avons aimés et perdus, nous les reverront un jour, et que nous serons rendus à ceux et celles que nous avons aimés. Et c’est avec un cœur plein d’espérance que nous entendons, comme en écho à Isaïe, le psalmiste chanter :

Si je traverse les ravins de la mort,
je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi,
ton bâton me guide et me rassure.

Ces textes que nous avons proclamés nous préparent à l’écoute de l’évangile où Jésus compare le Royaume des cieux, non seulement en évoquant un festin comme le fait Isaïe, mais où ce festin est donné à l’occasion des noces du fils d’un roi. Bien sûr, l’évocation est claire pour nous. Ce roi c’est Dieu le Père et, le fils, c’est Jésus Christ. Ces noces ce sont les épousailles de Dieu avec l’humanité, et c’est pourquoi l’Église est présentée dans le Nouveau Testament comme l’épouse, alors qu’elle a pour mission de rassembler tous les enfants de Dieu.

Mais l’évangile d’aujourd’hui s’avère particulièrement difficile à cause de la finale de cette parabole qui se termine par cette sentence sévère à l’endroit de l’un des invités qui ne porte pas le vêtement de noce : « Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Paroles terribles qui semblent contredire l’incroyable miséricorde qui se déploie dans les enseignements et les actions de Jésus. Comment concilier cela ?

Certains d’entre nous diraient que c’est bien là le Dieu qu’on leur a présenté dans leur jeunesse. Un Dieu-juge, intransigeant et impitoyable, régissant la vie de ses enfants avec beaucoup de sévérité. Notre Église du Québec a longtemps fréquenté ce Dieu. C’était une Église toute-puissante et omniprésente, où les bergers du troupeau se transformaient trop souvent en préfets de discipline. C’était dans l’air du temps et notre société était marquée par cet esprit janséniste où l’on voyait le péché partout, et où la joie de croire était trop souvent absente. Et pourtant, l’on ne peut faire de compromissions avec la Parole de Dieu, choisir uniquement les passages qui nous conviennent, et passer sous silence cette scène où le roi chasse l’invité qui ne porte pas l’habit de noce.

Il faut tout d’abord se rappeler que les passages les plus difficiles de l’évangile ne sont jamais une condamnation des personnes ni un jugement irrévocable. Il s’agit avant tout d’un appel à la conversion, et si Jésus nous parle parfois avec des images fortes et provocantes, c’est que son propos se veut avant tout pédagogique, et n’est jamais dépourvu d’amour pour nous. Une parabole ne peut tout dire, mais ce qu’il nous faut surtout retenir aujourd’hui, c’est que l’invitation du roi est pour tous. Ce n’est pas une fête pour quelques initiés, mais une fête où les bons et les méchants ont tous une place de choix, et où la seule exigence est de revêtir l’habit de noce.

De quoi s’agit-il au juste? L’exemple le plus touchant dans la Bible est sans doute la parabole de l’enfant prodigue où le Père revêt son fils repenti du vêtement de fête, cette tunique signifiant que le fils est à nouveau choisi par son père. Il retrouve sa dignité de fils et il est admis à la salle du festin. L’Apôtre Paul va utiliser le symbole du vêtement lorsqu’il dira aux Galates : « Vous avez revêtu le Christ ». Ce sont ces mêmes paroles qui sont dites lors d’un baptême, alors que le nouveau baptisé est revêtu d’un vêtement blanc, et que le prêtre lui déclare : « Tu as maintenant revêtu le Christ. »

La parabole aujourd’hui évoque cette réalité. Revêtir le Christ, c’est se laisser habiter par sa puissance de résurrection, par l’amour et la miséricorde dont il a toujours témoigné. C’est vivre de son Esprit. C’est ce vêtement qu’il faut porter quand on entre dans la salle du banquet. Car comment participer à cette fête de l’amour si nous refusons d’en vivre; si nous méprisons ceux et celles que Dieu nous donne comme frères et sœurs.

Tout en nous dévoilant la grande libéralité de l’amour de Dieu à notre endroit, cette parabole de Jésus nous met en garde contre le danger toujours réel de nous exclure nous-mêmes de la fête en refusant de prendre sur nous le sérieux de l’évangile. Car la fête est déjà commencée et une seule condition est exigée pour y prendre part : se revêtir le cœur d’amour, et ne compter que sur Dieu et sa miséricorde pour y parvenir.

Frères et sœurs, aujourd’hui encore, le Seigneur dresse la table du festin pour nous et nous invite dans les verts pâturages de son eucharistie, afin que grâce et bonheur nous accompagnent tous les jours de notre vie. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 27e Dimanche T. O. Année A

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 21,33-43.
En ce temps-là,  Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Écoutez cette parabole : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir et bâtit une tour de garde. Puis il loua cette vigne à des vignerons, et partit en voyage.
Quand arriva le temps des fruits, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de sa vigne.
Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième.
De nouveau, le propriétaire envoya d’autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais on les traita de la même façon.
Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : “Ils respecteront mon fils.”
Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : “Voici l’héritier : venez ! tuons-le, nous aurons son héritage !”
Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent.
Eh bien ! quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? »
On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il louera la vigne à d’autres vignerons, qui lui en remettront le produit en temps voulu. »
Jésus leur dit : « N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : ‘La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux !’
Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. »

COMMENTAIRE

Jésus dans sa parabole nous parle d’un homme. Toujours cet homme qui est à l’œuvre. Un homme qui donne, un homme qui embauche et qui pardonne. Jésus, à travers les paraboles, nous parle de son Père. Il y a deux dimanches, il nous racontait l’histoire d’un maître de domaine qui engageait des ouvriers à toute heure du jour, afin de les envoyer à sa vigne. Dimanche dernier, Jésus nous parlait d’un père demandant à ses deux fils d’aller travailler à sa vigne. Et aujourd’hui, il nous raconte encore une parabole au sujet d’une vigne, de son propriétaire et de son fils.

Pourquoi la vigne revient-elle si souvent dans les paraboles de Jésus? C’est en relisant la Bible que nous trouvons réponse à cette question. Souvenez-vous de Noé. C’est lui le premier vigneron dans la Bible, et la vigne est le premier arbre cultivé, le premier signe de civilisation après le déluge qui inaugure une ère de paix, car le vin dans la tradition biblique est signe de joie et de prospérité, d’où l’importance de la vigne.

Beaucoup plus tard, lorsque le peuple hébreu se retrouve au désert après sa sortie d’Égypte, Moïse organise une première mission de reconnaissance dans le royaume que Dieu lui a promis. Les explorateurs envoyés par Moïse seront impressionnés par la richesse des vignobles qui s’y trouvent; on raconte qu’ils vont couper une branche de vigne avec une grappe de raisins tellement imposante, qu’ils devront la porter à deux au moyen d’une perche (Nb 13, 23)! Comme il est fertile ce pays où Dieu nous invite à entrer !

À travers son histoire, et par la bouche de ses prophètes, Israël prendra conscience qu’il est le peuple chéri de Dieu, qu’il est comparable à une vigne sur laquelle Dieu veille avec beaucoup de soin, afin de lui faire porter du fruit. Comme le chante le psaume aujourd’hui : Israël est la vigne que Dieu a prise à l’Égypte, et qu’il replante en chassant des nations.

Une autre composante importante des paraboles de Jésus où il est question de la vigne est la présence du maître du domaine, celui que Jésus appelle son Père. Ces paraboles nous parlent d’un Dieu qui est à l’œuvre, qui travailler la terre, une terre où il a planté une vigne qu’il a solidement établie, une vigne qu’il protège afin qu’elle donne du fruit.

Ces paraboles nous parlent à la fois de Dieu et de l’Église, du monde et de chacun et chacune de nous. Car, comme le chante le psalmiste, la vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël, maison dont les murs s’étendent désormais aux confins de l’Église universelle.

L’histoire d’Israël ressemble à notre histoire, elle est souvent marquée par des refus, des compromissions ou des démissions. Mais Dieu est tenace dans son amour. Il ne désespère jamais de nous. La parabole d’aujourd’hui ouvre des perspectives très larges, beaucoup plus que les précédentes, car c’est la manière même dont Dieu se donne au monde qui nous est dévoilée. Il envoie son propre Fils afin de nous ramener dans son amour.

L’auditeur de la parabole que nous sommes doit l’entendre non seulement pour le peuple d’Israël, mais pour nous-mêmes personnellement. Elle nous interpelle et nous demande : à qui veux-tu confier la direction de ta vie? Veux-tu en être le maître absolu? L’unique artisan? Ne compter que sur tes propres forces? Si c’est le cas, c’est voué à l’échec. Car cette vie que nous croyons être la nôtre est une vie qui nous est prêtée, comme une terre que l’on prête en fermage afin de lui faire porter du fruit.

Le message fondamental de notre parabole est que Dieu met son amour entre nos mains, afin que nous portions avec lui son rêve et son souci pour le monde, afin que nous portions des fruits de miséricorde et de compassion, solidaires des humiliés et des offensés. L’amour ! Voilà le fruit unique que nous sommes appelés à nous donner les un aux autres.

Un jour, j’ai fait la rencontre d’une jeune infirmière qui revenait d’un stage en Haïti, un voyage qui l’avait bouleversée tant la misère qu’elle y avait côtoyée était à fendre l’âme. Je revois son visage au bord des larmes me disant : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous autres. » En dépit de son propos, je la trouvais belle dans son indignation et dans sa tristesse. Je me disais : voilà vraiment la fille de son père, son Père du ciel. Comme il doit se reconnaître en elle, tout comme il veut se reconnaître en chacun et chacune de nous, puisqu’il nous a fait à son image.

Jésus est venu nous dévoiler le véritable visage de son Père. Il est ce Dieu dont il témoigne tout au long de sa vie publique. Il nous parle de son amour pour nous, tout particulièrement pour ceux et celles qui souffrent, pour les exclus, les opprimés.

C’est Lui ce Dieu Père qui en Jésus, fait bon accueil aux pécheurs, qui pleure devant le tombeau de Lazare, devant la ruine à venir de Jérusalem. C’est Lui qui écrit dans le sable un langage nouveau et qui relève la femme adultère. Oui, notre Père du ciel, comme le chante la Vierge Marie dans son Magnificat : « Il élève les humbles. Il comble de bien les affamés », et Il nous envoie son propre Fils, afin de nous aider à vivre pleinement la vie qu’il nous donne en partage, afin que nous apprenions à aimer comme lui.

Car comme l’affirme l’évangéliste Jean, qui reprend lui aussi l’image de la vigne : « Nous avons été greffés sur le Christ, comme les sarments sur le cep de la vigne » (cf. Jean 15). La vie du ressuscité circule en nous, elle transforme nos vies, et à travers cette Parole de Dieu que nous venons de proclamer, nous pouvons entendre la voix de Jésus qui nous murmure à l’oreille : « C’est moi qui vous ai choisis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. » Que ce soit là notre joie !

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 26e Dimanche. T.O. Année A

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Comme nous pardonnons…

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 21,28-32.

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux anciens : « Que pensez-vous de ceci ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : ‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne’.
Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas. ‘ Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
Abordant le second, le père lui dit la même chose. Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur ! ‘ et il n’y alla pas.
Lequel des deux a fait la volonté du père ? » Ils lui répondent : « Le premier ». Jésus leur dit : « Amen, je vous le déclare : les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu.
Car Jean Baptiste est venu à vous, vivant selon la justice, et vous n’avez pas cru à sa parole ; tandis que les publicains et les prostituées y ont cru. Mais vous, même après avoir vu cela, vous ne vous êtes pas repentis pour croire à sa parole.

COMMENTAIRE

Le jeudi 22 septembre 2011, au pénitencier de Jackson, dans l’état de Géorgie, aux USA, la peine de mort a eu raison d’un noir américain de 42 ans. L’homme protestait toujours de son innocence. Le cas Troy Davis a ému le monde entier.

Le 1er mai de la même année, un commando américain tombait à l’improviste sur le repaire d’Oussama Ben Laden au Pakistan et tuait l’homme le plus recherché de la planète. Après 9 ans et demi de chasse à l’homme. Après 9 ans et demi d’une guerre qui semait la terreur là-bas – en Afghanistan.

En fin de septembre 2011, avec la rentrée parlementaire à Ottawa, un bill omnibus était déposé, qui avait toutes les chances d’être adopté puisqu’il émanait d’une majorité confortable aux Communes. Plusieurs éléments de ce projet donnaient à notre justice de reprendre la main en matière de répression et de punition.

Toutes ces actions avaient, il me semble, quelque chose en commun : elles s’inspiraient d’une même attitude, qui fait qu’on se montre dur avec les durs, qu’on ne donne pas à ceux et celles qu’on juge coupables, la chance de s’expliquer, de s’amender et de se convertir. On réduit les personnes au mal qu’elles ont fait. Quitte à éliminer celui ou celle qui a mal agi, dans l’espoir peut-être d’éliminer le mal lui-même.

Pareille attitude n’est pas nouvelle. Elle est ancrée chez les humains depuis bien longtemps, depuis toujours. Cette violence en escalade est source de malheurs et de détresses, nous le savons bien.  Elle  existe encore dans les pays et les  milieux qui ont été façonnés pourtant par la culture chrétienne. L’Évangile aurait dû orienter ce monde-là dans un autre sens.

J’avoue que ces conduites et ces législations me rendent mal à l’aise. Car l’évangile nous parle constamment de conversion, de la capacité que nous avons de changer, de nous amender, de nous redresser. Il nous dit la confiance que le Père met dans ses fils et ses filles. Cet appel ne trouve pas écho dans nos manières prétendument civilisées.

Notre Père des cieux ne réduit pas l’homme et la femme à leurs fautes; il souhaite que le méchant guérisse de son mal. S’il déplore que le oui du juste se traduise parfois par un nondans les faits, il espère toujours que le non du pécheur soit un état de passage, qui se change bientôt en un oui authentique, agissant.

L’amour, la confiance, la patience d’un Père pour chacun de ses enfants, voilà la merveille à proclamer au sujet de Dieu ! À quand notre réponse personnelle, libre et joyeuse, qui aille dans le même sens ?  À quand notre changement d’attitude vis-à-vis nos frères et sœurs candidats eux-aussi à la conversion, à la grâce du pardon ?

Nous n’avons pas grand pouvoir sur nos politiques carcérales et punitives. Comment en arriver même à nous entendre sur les justes méthodes pour humaniser nos façons de faire avec les prisonniers, les opposants, les récalcitrants ? Comment les traiter avec respect, décence et justice tout en assurant la sécurité et la paix sociales ? Voilà de graves questions à ne pas traiter légèrement.

Nous pouvons cependant contribuer à un changement d’approche ? En renonçant d’abord à nous faire complices ou partisans d’attitudes délibérément vindicatives, répressives et vengeresses. Notre mission d’Évangile est de travailler à sauver tous ceux et celles que Dieu aime. En appliquant partout dans nos vies la loi de l’amour et du pardon. Jusqu’à reprendre en nos cœurs et nos manières les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus. Avec tendresse et compassion, ayant à cœur un amour vraiment fraternel pour tous. Tout commence dans le secret de notre cœur. Dans l’élan de notre prière. Dans ces rapports de réconfort et d’encouragement que nous saurons établir ou rétablir avec nos proches, au travail, dans les loisirs.

Vivons sérieusement et en toute cohérence l’Évangile au quotidien, et nous arriverons ensemble à transformer notre monde !

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs