Paul Ricoeur sur les religions

« Si vraiment les religions doivent survivre… il leur faudra en premier lieu renoncer à toute espèce de pouvoir autre que celui qu’une parole désarmée; elles devront en outre faire prévaloir la compassion sur la raideur doctrinale ; il faudra surtout, et c’est le plus difficile, chercher au fond même de leurs enseignements ce surplus non dit de grâce à quoi chacune peut espérer rejoindre les autres, car ce n’est pas à l’occasion de superficielles manifestations, qui reste des compétitions, que les vrais rapprochements se font : c’est en profondeur seulement que les distances se raccourcissent. »

(Collectif sur les moines de Tibhirine. Sept vies. Op. cit. Paul Ricoeur dans Lettre circulaire,  p. 226)

Homélie pour le 14e Dimanche T.O. Année A

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Livre de Zacharie 9, 9-10.
Ainsi parle le Seigneur : « Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse.
Ce roi fera disparaître d’Éphraïm les chars de guerre, et de Jérusalem les chevaux de combat ; il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations. Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre, et de l’Euphrate à l’autre bout du pays. »

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 11,25-30.
En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits.
Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance.
Tout m’a été remis par mon Père ; personne ne connaît le Fils, sinon le Père, et personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. »
« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos.
Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme.
Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »

COMMENTAIRE

Alors que les dirigeants du G20 arrivaient à Hambourg ce weekend dans leurs limousines blindées, entourés de leur garde rapprochée, les empereurs et les rois des temps anciens entraient dans une ville assis sur de superbes chevaux, signes de leur pouvoir et de leur force militaire. Le messie qu’annonce le prophète Zacharie se présente lui à Jérusalem monté sur un âne. Spectacle à première vue risible si l’on ne sait pas que cette image d’un roi sauveur sur un âne est avant tout un puissant symbole de paix. Le roi qui va sauver Israël se présente comme un roi pacifique et Jésus fera sienne cette entrée à Jérusalem le Dimanche des rameaux.

À la suite de la prophétie de Zacharie, l’évangile de Matthieu nous invite à repenser à la fois la présence de l’Église au monde, ainsi que les représentations que nous nous faisons de la présence de Dieu au cœur de nos vies. Nous le savons trop bien, Jésus est venu parmi nous comme un pauvre, sillonnant villes et villages de la Galilée et de la Judée, objet de moqueries et de menaces, vivant comme un mendiant, quémandant sans cesse notre amour avec toute la douceur de celui qui aime d’une patience infinie : « Pierre, m’aimes-tu ? »

Quand on découvre la foi en Dieu, et c’est particulièrement remarquable chez les nouveaux convertis, il se vit alors chez la personne qui en est l’objet une certaine exaltation, une joie difficile à contenir devant la grandeur de la découverte de Dieu, comme si ces personnes passaient de la nuit à la pleine lumière du jour, tel un aveugle recouvrant la vue. Cette joie profonde n’est pas que passagère, mais ce qu’il l’est c’est de croire que Dieu viendra enlever tous les obstacles sur notre route, que nos prières insistantes nous apporteront éventuellement tout ce que nous demandons. C’est là l’enfance de la vie spirituelle. Et parfois, le réveil est brutal.

Certains auront alors le sentiment que Dieu les abandonne, mais sa présence à nos vies n’est pas celle d’un roi triomphant et puissant. Cette présence est plutôt de l’ordre de la brise légère, une présence aimante des plus discrète nous donnant la force d’aller de l’avant comme le font les parents qui encouragent leur enfant qui apprend à marcher. Sans la présence des parents, l’enfant n’apprendrait jamais à marcher, mais ces derniers ne pourront jamais marcher à sa place.

Jésus agit ainsi avec nous et c’est pourquoi il nous propose de prendre son joug. Le joug est cet attelage de bois que l’on met sur deux bêtes qui travaillent aux champs, une bête plus forte étant habituellement jumelée à une bête plus faible, l’une entraînant l’autre. Cette image où nous portons le joug de Jésus sur nos épaules est aussi interpellante que celle de l’âne sur lequel est assis ce roi pacifique, car ce que nous propose Jésus c’est de nous attacher à lui ! Jésus invite tous ceux et celles qui ploient sous le fardeau de leur existence à se mettre à son école, à oeuvrer avec lui car lui il est doux et humble de coeur, et il ne saurait faire peser son autorité sur ceux et celles qui s’en remettent à lui. Sa toute-puissance est celle de l’amour et il ne demande qu’à se faire proche de nous, remettant son amour entre nos mains et nous tirant vers l’avant par la puissance de sa vie de ressuscité. Et c’est ainsi que se joue le grand mystère de la présence de l’Église au monde, humble servante des aspirations profondes de l’humanité.

C’est Alexandre Men, prêtre orthodoxe assassiné en 1990 en Russie, qui écrivait au sujet du christianisme : « Au fil de son histoire, le christianisme peut traverser les crises les plus pénibles, se trouver au bord de l’extermination, de la disparition physique ou spirituelle, mais à chaque fois il renaît. Non pas parce qu’il est dirigé par des personnes exceptionnelles – ce sont des pécheurs comme tout le monde – mais parce que le Christ lui-même a dit : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Le Seigneur n’a pas dit : « Je vous laisse tel ou tel texte, que vous pouvez suivre aveuglément. » […] Il n’a rien laissé de tel, mais il s’est laissé lui-même, lui seul. » Nous invitant à labourer cette terre avec lui, à participer aux semailles du monde nouveau, assurés que son joug est facile à porter et son fardeau léger, mettant notre confiance dans les paroles du Christ qui nous promet le véritable repos pour notre âme. Que ce soit là notre joie !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 13e dimanche T.O. Année A

Homélie revue et corrigée qui est déjà paru sur ce site.

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 10,37-42.
En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ;
celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera.
Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé.
Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »

COMMENTAIRE

L’Évangile de ce dimanche fait partie de ces passages difficiles que nous propose le Nouveau Testament quand Jésus dit : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » Comment concilier la tendresse de Dieu et la dureté apparente de cet évangile et que nous avons acclamé comme bonne nouvelle ?

Jésus n’est-il pas le porte-parole et l’expression même du souci de Dieu pour les petits, les pauvres ? N’est-ce pas lui qui souligne l’importance ailleurs dans les évangiles de venir en aide à ses parents, qui affirme qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ? Comment concilier cette bonté de Jésus avec un texte qui semble évoquer un certain sectarisme, où nous serions invités à nous couper du monde ? C’est là bien sûr un premier niveau de lecture que pourrait faire une personne qui ne connaît pas bien les évangiles.

Pour concilier ces contradictions apparentes, nous avons besoin de comprendre ce que cela veut dire marcher à la suite du Christ. En dépit des paroles-chocs de Jésus, nous le savons, cette suite est libératrice et le passage d’aujourd’hui est extrêmement révélateur en ce qu’il nous dit au sujet de notre vie chrétienne. Elle implique des choix, des renoncements, et un attachement indéfectible à la personne de Jésus et son évangile.

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Un jour, j’ai vu dans un magazine une photo extraordinaire qui date de 1936. Elle a été prise à Berlin à la veille de la dernière guerre mondiale. On y voit une grande foule qui accueille Adolph Hitler et qui fait le salut nazi, le salut au chef ! Au milieu de cette foule, il y a un homme qui se tient debout les bras croisés. C’est le seul que l’on voit ainsi, alors que tout autour de lui les bras sont tous levés bien haut pour acclamer Hitler. Cet homme seul dans la foule a une mine très résolue, le visage défiant, et l’on devine qu’il s’agit d’une personne courageuse, prenant un risque énorme par sa non-conformité. J’ai vu dans l’image de cet homme une belle analogie avec notre suite du Christ.

Le disciple du Christ est appelé à marcher sur les mêmes routes que son Maître. Son engagement en ce monde au nom de l’évangile est fait de risques, d’audaces et de courage. Son combat est souvent solitaire, et il doit être prêt à y engager toute sa vie comme son maître. Même seuls au cœur de la masse humaine, nous sommes appelés à nous ouvrir sans cesse au désir de Dieu sur nous, comme Jésus lui-même en a donné l’exemple. Le véritable bonheur est à ce prix, mais il est souvent fait de luttes, de renoncements et de refus, même lorsque des proches, des intimes cherchent à nous entraîner sur d’autres chemins que celui de l’évangile. D’où la première place qu’il nous faut accorder au Christ dans nos vies,

Jésus aujourd’hui nous parle de radicalisme, et pourtant il était loin d’être un révolutionnaire violent et anarchiste. Certains l’appelaient un prophète, ce qu’il était certainement. Mais pour nous chrétiens, il est avant tout le Fils de Dieu, lui qui connait si bien le cœur de l’Homme. Et il est venu nous dire que le plus grand combat qui se livre en ce monde est un combat pour l’amour. Il est venu s’engager au cœur de cette lutte que nous menons, nous invitant à le suivre et à aimer comme lui.

Alors, comment concilier cet amour de Jésus avec l’amour de nos proches ? Tout d’abord, il est important de souligner qu’il n’y a aucune contradiction entre ces deux amours, puisqu’ils n’en forment qu’un seul, mais l’un de ces deux amours a préséance sur l’autre, car c’est en demeurant dans l’amour de Dieu que nous apprenons à aimer le prochain en vérité. Et cette vérité de l’amour nous oblige parfois à reprendre le prochain quand ses paroles ou ses actions sont en contradiction avec l’évangile. C’est en ce sens que l’amour de Dieu l’emporte sur l’autre. N’est-ce pas cette logique que vivent les parents lorsqu’ils corrigent leurs enfants qui se montrent égoïstes, violents ou rancuniers. Leur amour pour leurs enfants n’a de sens que s’ils leur apprennent à devenir de véritables adultes. Et il en serait autrement dans notre rapport les uns avec les autres, alors que nous sommes tous et toutes appelés à grandir et à nous épanouir en tant qu’enfants de Dieu ?

Frères et soeurs, l’évangile de ce dimanche nous rappelle que c’est en aimant Jésus le premier que l’amour sera toujours le premier servi dans nos vies, et qu’il pourra alors se déployer tout autour de nous en nous mettant au service les uns des autres, nous donnant d’aimer davantage, mais en vérité, père, mère, fils et fille, époux et épouse, au nom même de cet amour qui a sa source en Dieu.

Yves Bériault, O.P.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 13e dimanche T.O. (A)

 

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Lecture du deuxième livre des Rois (2 R 4, 8-11.14-16a)

Un jour, le prophète Élisée passait à Sunam ;
une femme riche de ce pays
insista pour qu’il vienne manger chez elle.
Depuis, chaque fois qu’il passait par là,
il allait manger chez elle.
Elle dit à son mari :
« Écoute, je sais que celui qui s’arrête toujours chez nous
est un saint homme de Dieu.
Faisons-lui une petite chambre sur la terrasse ;
nous y mettrons un lit, une table, un siège et une lampe,
et quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
Le jour où il revint,
il se retira dans cette chambre pour y coucher.
Puis il dit à son serviteur :
« Que peut-on faire pour cette femme ? »
Le serviteur répondit :
« Hélas, elle n’a pas de fils,
et son mari est âgé. »
Élisée lui dit :
« Appelle-la. »
Le serviteur l’appela et elle se présenta à la porte.
Élisée lui dit :
« À cette même époque,
au temps fixé pour la naissance,
tu tiendras un fils dans tes bras. »

COMMENTAIRE

L’homme était un étranger. Ils auraient peut-être dû se méfier de lui. Sous les apparences d’un saint homme, se déguisait peut-être un mécréant, un espion, un être malfaisant et dangereux.

Mais le couple de Sunam a plutôt choisi de se montrer accueillant et généreux envers le prophète Élisée. Les deux, la femme et le mari, ils ont pressenti que cet itinérant était un saint homme. Ils lui ont aménagé un espace chez eux. La bonté a su reconnaître la bonté. Ils ont pris le parti courageux de la bienveillance et de la confiance.

Et ils ont voulu donner sa chance au prophète. Ils ont choisi d’être facilitants pour lui. Ce faisant ils avaient part à sa mission. Ils n’ont pas été déçus. Au sein même de toute leur richesse, ils vivaient une grande pauvreté. Celle de ne pas avoir d’enfant à eux. Leur amour mutuel était en manque d’une fécondité attendu. C’était pour eux leur grande pauvreté. Ils auraient pu en être aigris, révoltés, tristes, cherchant ailleurs, égoïstement et autrement leur bonheur de vivre.

Pourtant, s’ils étaient riches de biens matériels, ils étaient surtout riches de leur ouverture de cœur, riches de leur sens du partage. Riches de leur amour. Ils ont donc choisi la confiance, la bonté, la générosité, tout en acceptant paisiblement leur sort. Ils venir de s’ouvrir ainsi à un avenir jusque là insoupçonné.

Leur contact avec le prophète Élisée leur fut une bénédiction. L’homme et la femme n’avaient pas pensé à cela. Ils n’avaient pas agi pour cela. Une merveilleuse conséquence s’en est suivie pour leur couple. La grâce d’un enfant qui leur advint par pure gratuité, de Dieu lui-même. Ils ont été divinement récompensés. Ce qui leur arrive n’était plus à vraiment à leur portée. Dieu a deviné leur peine et il a fait le nécessaire pour la transformer en une grande joie. Il est venu au-devant de leur désir le plus grand, le plus profond.

C’est pareil pour nous. Nous sommes riches de capacités diverses et peut-être aussi de biens matériels. Nous prenons conscience de l’insuffisance de tous nos biens et ressources à combler nos rêves et nos désirs les plus profonds. Au quotidien de nos vies et au niveau de nos charges les plus habituelles, nous avons toujours de belles opportunités pour être bons et serviables, pour nous ouvrir à l’autre, à l’étranger, aux mal nourris, mal logés, mal aimés. Nous pouvons faire une différence dans la vie de quelqu’un avec notre confiance, notre ouverture de cœur, notre bienveillance.

C’est à Dieu qu’alors nous faisons confiance. Or « qui donne au pauvre, prête à Dieu ». Notre Dieu ne se laisse pas vaincre au plan de la générosité. Il a les moyens de nous rendre le centuple en retour. Il sait ce qui peut nous combler. Il s’y emploie, nous pouvons en être certains.

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 12e dimanche T.O. (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 10,26-33.

En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Ne craignez pas les hommes ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu.
Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le en pleine lumière ; ce que vous entendez au creux de l’oreille, proclamez-le sur les toits.
Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps.
Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille.
Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés.
Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux.
Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est aux cieux.
Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. »

COMMENTAIRE

Pendant l’été, beaucoup de personnes s’arrêtent pour visiter notre église. La semaine dernière, j’ai fait ici la rencontre d’une dame avec sa petite-fille âgée de huit ans. Elles sont entrées dans l’église, et après avoir fait leur génuflexion, elles se sont tout d’abord dirigées vers le bénitier. Après avoir chuchoté une explication à sa petite-fille, la dame s’est signée avec l’eau bénite, invitant la petite à faire comme elle. Elles se sont ensuite dirigées vers l’autel de la Vierge, où elles ont allumé ensemble un lampion pour ensuite aller s’agenouiller quelques minutes. Elles ont ensuite quitté l’église en silence main dans la main. Cette scène m’a beaucoup interpellée en prévision de cette méditation sur l’évangile de ce dimanche, où Jésus invite ses disciples à ne pas avoir peur de témoigner, leur confiant les paroles suivantes :

Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes,
moi aussi je me déclarerai pour lui
devant mon Père qui est aux cieux.

Jésus nous invite à nous déclarer pour lui devant les hommes, à agir de telle manière que l’on sache que nous sommes du Christ, que nous croyons en lui. C’est ce témoignage que cette inconnue avec sa petite fille a laissé dans cette église. Mais cette invitation à se déclarer pour le Christ fait naître en moi les questions suivantes : de quoi voulons-nous témoigner au juste quand nous parlons de notre foi en Jésus Christ, quand nous nous disons chrétiens et chrétiennes ?  Pourquoi souhaitons-nous que davantage de personnes nous rejoignent ici dans cette église pour célébrer avec nous notre foi ? Pourquoi des parents et des grands-parents se désolent-ils que leurs enfants et leurs petits-enfants soient indifférents à la question de Dieu ? Après tout on n’en fait pas une maladie si des proches ne partagent pas notre amour pour la musique classique ou l’opéra, le bridge ou la cuisine asiatique. Mais la foi en Jésus Christ, c’est bien autre chose, nous le savons bien.

Quand Jésus nous invite à nous déclarer pour lui devant les hommes, nous touchons ici à quelque chose de fondamental dans nos vies de chrétiens et de chrétiennes, une manière de voir le monde qui définit le sens même de nos vies. Et c’est pourquoi la démarche de cette grand-maman avec sa petite-fille a quelque chose de profondément sacré, puisqu’elle voulait lui parler de Dieu, comme ces parents qui amènent leurs enfants à l’église en leur disant : « Viens, on va aller voir le Bon Dieu. »

Il y a de ces vérités, de ces valeurs fondamentales dans l’existence, qui nous font nous lever et nous tenir bien droits debout, envers et contre tous parfois. Jésus nous le rappelle dans l’évangile, parce que ces valeurs représentent un bien que l’on ne saurait négliger impunément sans remettre en question notre humanité et le sens même de nos vies. Et c’est ainsi que nous nous insurgeons quand il  y a des injustices, des violences, de la tricherie, de la malhonnêteté. Il y a alors en nous comme un réflexe qui s’active d’instinct, et qui nous fait protester ou encore témoigner de certaines valeurs qui nous tiennent à coeur.

Jésus évoque de telles situations quand il parle à ses disciples de l’importance de témoigner de ce qu’ils ont vu, de cette vie qui désormais les habite. Jésus parle ouvertement de danger, de violence, et de persécutions dont seront victimes ses amis. Et il les invite à prendre courageusement la route avec lui, à ne pas avoir peur, car il n’y a pas d’autre chemin que celui que nous indique Jésus quand la vie humaine nous tient à cœur, quand il nous paraît essentiel de défendre l’amour et la dignité humaine, quand il nous faut parler de Dieu. Tous ne seront pas martyrs, bien sûr, mais nous sommes tous appelés à porter ce profond désir du bonheur de tous et qui a sa source en Dieu.

C’est pourquoi nous ne sommes pas indifférents quand Dieu est méconnu, oublié. Car, nous les premiers, nous sommes bénéficiaires de cette foi en Dieu qui change notre regard sur le monde, qui fonde nos valeurs et notre amour de la vie, qui donne sens à tous nos efforts, à toutes nos épreuves et à toutes nos joies. Car il existe en nous une source profonde et limpide où nous puisons l’eau vie et qui s’appelle Dieu.

Alors, pourquoi témoigner ? Parce que nous étant abreuvés à cette source intarissable, nous aimerions tellement la partager quand nous voyons tant d’hommes et de femmes s’avancer dans le désert de l’existence en quête d’un lieu où s’abreuver et donner sens à leur vie, et qui ne savent où trouver. On ne voudrait jamais laisser quelqu’un mourir de soif. C’est pourquoi témoigner du Christ, c’est offrir un peu de cette eau vive comme l’a fait cette grand-maman puisant au bénitier pour offrir de cette eau à sa petite-fille.

Tous les gestes qui parlent du Christ sont porteurs d’une promesse, d’où l’importance de témoigner, de partager avec les autres ce regard de l’âme sur le secret des choses que nous donne notre foi en Dieu. N’est-ce pas ce que font les musiciens et les chanteurs, mais aussi les peintres, les cinéastes et tous les artistes qui s’adonnent à un art.

Frères et soeurs, Dieu fait de nous des artistes en quelque sorte, appelés à témoigner de cette vie intérieure qui nous habite, cette vie qui nous est si précieuse et que l’on appelle la foi en Dieu, la foi en Jésus christ.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Sainte Trinité

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 3,16-18.
En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle.
Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. »
Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

COMMENTAIRE

Un jour, un évêque exprima le souhait de rencontrer un groupe d’enfants qui se préparait pour la première communion. Il les recevait l’un après l’autre et les questionnait sur ce qu’ils avaient appris dans leurs cours de catéchèse. Il demanda à une fillette : « Peux-tu me parler de la Sainte Trinité ? » L’enfant commença son boniment, mais après une minute, l’évêque étant un peu sourd se pencha vers elle, et tendant l’oreille, il lui dit : « Je m’excuse mon enfant, mais je ne comprends pas ». La petite fille lui répondit en chuchotant, sur le ton de la confidence : « Moi non plus, monseigneur, je ne comprends pas. C’est un mystère ! »

Un mystère ! C’est ainsi habituellement que l’on nous présente ce qui est le coeur de notre foi, la Sainte Trinité. Ce mystère d’un Dieu en trois personnes, bien des pères de l’Église et des mystiques ont tenté de l’expliquer en usant de métaphores de toutes sortes afin de le rendre intelligible.

Saint Grégoire de Nazianze, disait de la Trinité : « Le Père est la Source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit Saint est le courant du fleuve. » Catherine de Sienne, elle, prenait l’analogie du Buisson ardent, le Père étant le feu, le Fils étant la lumière qui se dégage du feu, et l’Esprit Saint la chaleur du feu.

Mais l’exemple dont je garde le souvenir le plus frappant est celui de cette soirée chez mes parents. Nous étions assis au salon ensemble sur un divan. Ma mère était assise entre moi et mon père, heureuse de nous avoir tout près d’elle. Soudain, comme si elle venait de faire une grande découverte, elle s’exclama, en indiquant mon père : « Le père »; ensuite elle se tourna vers moi et dit : « le fils », et, se pointant du doigt, elle eût un moment d’hésitation, et elle dit avec un grand sourire : « et le Saint Esprit ». Ma mère ne parlait jamais de sa foi, et je me demande encore aujourd’hui comment lui est venue une telle idée ? C’était tout à fait spontané, et je garde le souvenir que ma mère venait d’exprimer là une profonde intuition du mystère de la Trinité, qui m’interpelle encore aujourd’hui.

Il n’est pas simple de parler de la Sainte Trinité, et pourtant, cette vérité de notre foi est fondamentale. Elle structure notre Credo, ainsi que toutes nos liturgies. Lorsque nous prions et célébrons ensemble, nous prions toujours le Père, par le Fils, dans le Saint Esprit. Notre foi est décidément trinitaire.

Pourtant, vous conviendrez avec moi qu’il serait tellement plus facile d’affirmer que nous croyons tout simplement en un Dieu, comme toutes les autres grandes religions. On éviterait ainsi beaucoup de querelles et de désaccords. Alors, pourquoi tenons-nous tellement à affirmer cette foi en la Sainte Trinité ?

Poser la question, c’est y répondre. Nous croyons au Dieu trinitaire parce que c’est Dieu lui-même qui nous a donné de le connaître. C’est lui qui s’est révélé à nous. Ce serait tellement plus simple s’il ne nous avait pas légué cet héritage en Jésus Christ. Mais voilà, Jésus est venu, et il nous a dévoilé le vrai visage de Dieu, nous donnant de comprendre que si Dieu est amour, c’est parce qu’il est Trinité.

De la même manière que les astrophysiciens ne cessent de s’émerveiller devant l’infinie grandeur d’un univers, qui ne cesse de se complexifier et de s’étendre au fur et à mesure qu’ils le découvrent, la foi chrétienne est le résultat de cette découverte progressive du Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Moïse et de tous les prophètes, et qui a atteint son point culminant, il y a deux mille ans, alors que Dieu est venu parmi nous, qu’il a pris un visage, et qu’il s’est fait connaître de nous comme un être de communion, en qui se vit une profonde intimité, un mystère d’amour inouï entre le Dieu Père qui envoie son Fils, le Dieu Fils qui est tout donné à son Père, qui vient pour nous ramener vers lui, et le Dieu Saint Esprit, qui est cet amour éternel qui uni le Père et le Fils. Ils sont trois, mais ils ne forment qu’un seul Dieu en trois personnes. On l’appelle la Sainte Trinité et c’est un mystère !

Frères et soeurs, parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte. Nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi-même. Nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint. Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit Saint. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Pentecôte (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 20,19-23.

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »

COMMENTAIRE

Les gens qui vous voient entrer à l’église, s’ils s’interrogent, se disent sans doute que vous croyez en Dieu. Et vous avez sûrement la foi puisque vous êtes ici pour célébrer l’eucharistie. Mais pourquoi vous, et pourquoi pas les autres? Cette question je me la suis souvent posée, et je l’ai retrouvée tout récemment avec bonheur sous la plume d’un théologien canadien, Gregory Baum, qui dans son dernier livre, qui vient de paraître, raconte l’histoire de son parcours théologique. Gregory Baum est un juif allemand converti au catholicisme, et qui, à l’âge de 92 ans, se demande d’entrée de jeu dans son livre : «Pourquoi moi, et pas les autres?»

Étrange question à se poser en cette fête de la Pentecôte, me direz-vous? Mais je sais que cette question ne vous est sans doute pas étrangère et qu’elle a sûrement habité une foule de témoins au fil des siècles parce qu’ils se sentaient tributaires d’un héritage qui leur est tombé dans le cœur sans qu’ils aient rien fait pour le mériter, souvent même, sans l’avoir demandé. Mais le don est là, immensément présent, et dont ils ne pourraient se défaire même s’ils le voulaient. Et voilà qu’ils contemplent ce cadeau incroyable de croire en Dieu, et même d’aimer Dieu, et qui les amène à se demander : «pourquoi moi et pas les autres?»

Alors je vous la pose cette question en cette fête de la Pentecôte : «Pourquoi vous et pas votre frère, ou votre sœur, votre conjoint, ou vos enfants?» Car quand on a la foi, on aimerait tellement la partager avec d’autres, afin qu’ils aient la chance eux aussi de vivre un tel don, d’avoir ce regard différent sur la vie et qui change profondément notre manière d’assumer nos vies. Car c’est là, je crois, le sens premier du don de l’Esprit Saint. Une présence mystérieuse qui part du plus profond de nous-mêmes et qui nous ouvre à plus grand que nous-mêmes.

Un don par lequel Dieu nous appelle à le connaître, à l’aimer et à le faire connaître, et ce, sans aucun mérite de notre part. On l’a bien vu avec Jésus dans le choix qu’il a fait de ses apôtres. Ce dernier n’était pas très regardant quand on considère ceux qu’il a choisis. Il n’y a donc pas de quoi se glorifier que d’avoir la foi. Comme le dit saint Paul, notre seule fierté c’est la croix du Christ, c’est le don qu’il nous fait de lui-même. Quant à nous, nous ne sommes que des vases d’argile, mais combien précieux, en qui Dieu veut mettre sa confiance et tout son amour. Quel don extraordinaire! C’est la fête de la Pentecôte!

C’est pourquoi il importe de nous redire la chance que nous avons en ces temps difficiles pour l’Église et pour notre monde, d’être appelés à vivre une fidélité à Dieu souvent humble et cachée, sans grands éclats, sans grande renommée, goûtant tout simplement les fruits de l’Esprit Saint, tâchant de vivre en paix les uns avec les autres, soucieux de la justice et du bon droit, de la défense des plus pauvres, cherchant sans cesse à être bons, à être meilleurs.

Oui, c’est la fête de la Pentecôte où Dieu se fait tout à tous, même à nous, et pourtant la question demeure entière : «Pourquoi nous et pas les autres?» Sans prétendre sonder le coeur de Dieu, la réponse qui me paraît la plus juste est peut-être parce que nous en avons davantage besoin de cette foi ! Où en serions-nous si Dieu ne nous avait pas appelé à lui ? De toute évidence, il y a là une miséricorde de Dieu qui s’exerce à notre endroit en nous donnant la foi, en nous appelant à son service, et cette miséricorde nous ne pourrons en mesurer la profondeur et le pourquoi qu’une fois au ciel.

En attendant, bonne fête de la Pentecôte frères et soeurs dans le Christ ! En ce jour, nous avons mille et une raisons de nous réjouir et de dire merci !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs