Homélie pour la fête de la Toussaint

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5,1-12a.
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

 

COMMENTAIRE

La Toussaint, c’est la fête des disciples du Christ qui nous devancent au ciel, et qu’on appelle des saints et des saintes. Ils sont une multitude ceux et celles qui nous ont précédés sur ce chemin de la sainteté, et dont on célèbre la mémoire en cette fête. Ils sont pour nous des modèles, des frères et des sœurs ainés dans la foi, parce qu’ils ont pris au sérieux l’évangile, et qu’ils se sont mis à la suite du Christ avec passion et radicalité. Ils n’ont pas eu peur de compromettre leur sécurité, leur bien-être, ou même leur vie, au nom de l’évangile. Ils ont saisi à bras-le-corps ce bonheur des béatitudes promis par le Christ. C’est pourquoi la Toussaint est une fête lumineuse qui nous invite à nous réjouir et à contempler le magnifique album de famille qui est le nôtre.

Ils sont beaux ces témoins de l’amour, ces témoins d’un Dieu qui ne cesse de nous aimer malgré nos fragilités. À travers tous ces visages bien-aimés de l’Église, connus ou inconnus, Dieu nous révèle combien il veut avoir besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité. Tout comme des miroirs lumineux, les saints et les saintes sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, Dieu cherchera toujours, à travers les battements d’une vie humaine, à se dire à nous, à se faire proche de nous. 

L’Église nous propose sans cesse des modèles de la suite du Christ à travers ceux et celles que l’on appelle les saints. Mais ils ne représentent que la fine pointe de tous ceux et celles qui leur ressemblent, et que l’histoire a gardés dans l’anonymat, mais qui aujourd’hui sont célébrés eux aussi. 

La fête de la Toussaint nous donne de contempler ce mystère auquel nous participons déjà, et qu’on appelle la communion des saints. Il s’agit d’une solidarité entre les morts et les vivants, dans une même communion en Dieu. Et aujourd’hui, nous fêtons plus particulièrement ces témoins dont la vie a été pleinement saisie par le Christ et qui ont fait leur, sa passion pour notre monde. 

Nous fêtons les saints non seulement pour nous tourner vers cet avenir qui nous attend, mais nous les fêtons pour aujourd’hui même, afin de rendre grâce à Dieu qui ne cesse de veiller sur notre monde en se communiquant à nous par l’entremise d’une vie humaine, reflet de son amour, de sa tendresse et de sa miséricorde. 

Nous fêtons les saints afin de nous rappeler aussi notre vocation à nous tous, pour nous rappeler que le monde a toujours besoin de la présence d’hommes et de femmes qui portent dans leur vie la marque du Christ.

Il y a bien des manières de répondre à cet appel dans nos vies. Dans l’Évangile selon saint Jean, lors de la dernière Cène, l’on voit Jésus revêtir le tablier et se mettre à genoux, afin de laver les pieds de ses disciples. C’est le trappiste Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine, assassiné avec six de ses frères en Algérie en 1996, qui commentait ainsi ce passage : « Prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don de sa vie… Mais vice-versa, donner sa vie peut être aussi simple que de prendre un tablier », le tablier du service, le tablier du don de soi, généreux et sans calcul.

Frères et sœurs, n’en doutons pas, cette sainteté nous y sommes tous appelés, et la fête de la Toussaint vient nous rappeler que nous pouvons compter sur le soutien de ces innombrables témoins qui nous ont précédés, et qui nous accompagnent de leur prière, afin que nous vivions nous aussi de l’esprit des béatitudes. C’est la grâce que je nous souhaite en cette fête de la Toussaint.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

L’étranger : risques et profits, dans la pensée de Christian de Chergé

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Yves Bériault, o.p., prieur, couvent des Dominicains, Ottawa, Ontario. Donnera la conférence grand public dans le cadre du colloque organisé par la faculté de théologie du Collège dominicain universitaire d’Ottawa, les 16 et 17 novembre prochain.

Le titre de la conférence donnée par le frère Yves Bériault le 16 novembre à 19h30 est le suivant :

 

L’étranger : risques et profits, dans la pensée de Christian de Chergé

 

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Aimer l’étranger – programme

Homélie pour le 30e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 46b-52)

En ce temps-là,
tandis que Jésus sortait de Jéricho
avec ses disciples et une foule nombreuse,
le fils de Timée, Bartimée, un aveugle qui mendiait,
était assis au bord du chemin.
Quand il entendit que c’était Jésus de Nazareth,
il se mit à crier :
« Fils de David, Jésus, prends pitié de moi ! »
Beaucoup de gens le rabrouaient pour le faire taire,
mais il criait de plus belle :
« Fils de David, prends pitié de moi ! »
Jésus s’arrête et dit :
« Appelez-le. »
On appelle donc l’aveugle, et on lui dit :
« Confiance, lève-toi ;
il t’appelle. »
L’aveugle jeta son manteau,
bondit et courut vers Jésus.
Prenant la parole, Jésus lui dit :
« Que veux-tu que je fasse pour toi ? »
L’aveugle lui dit :
« Rabbouni, que je retrouve la vue ! »
Et Jésus lui dit :
« Va, ta foi t’a sauvé. »
Aussitôt l’homme retrouva la vue,
et il suivait Jésus sur le chemin.

 

COMMENTAIRE

Ce petit récit de miracle, tout simple, aux allures presque naïves, est fort touchant. Comment ne pas être ému par la situation de ce pauvre homme assis sur le bord du chemin? Ce Bartimée, le fils de Timée. Que tout le monde connait. Si démuni pourtant. Tout seul dans son obscurité. Voilà que nous nous retrouvons un peu en lui. Quand nous sommes enfermés nous aussi dans la solitude, dans l’isolement, dans la nuit de nos souffrances personnelles, de nos peurs, de nos deuils. Ce qui lui arrive peut-il soulever en nous aussi l’espérance?

Car il se passe quelque chose d’extraordinaire dans son cœur, dans son esprit. Lui le dernier de tous, l’exclu, l’ignorant, le décroché de la vie sociale et religieuse, il va servir, dans les circonstances, à montrer la lumière à tout le monde. Il voit plus clair que tous les autres, tellement il est illuminé en son cœur sur qui est ce Jésus de Nazareth qui passe. Au fond de sa misère l’Esprit l’a rejoint pour faire de lui un témoin surprenant de la vérité. Il voit en Jésus le Fils de David. Celui qu’il peut prier. Celui qui peut avoir vraiment pitié de lui.

Le traitement que le pauvre homme reçoit des disciples et de la foule n’arrive d’ailleurs pas à le faire taire. Il est entendu de Jésus. Et c’est sur l’ordre exprès du Seigneur que l’homme peut bondir vers son maître. Tous les gestes rapportés, et l’arrangement du récit, ne nous parlent que de ce mendiant et ne semblent viser personne d’autre. Et pourtant nous sommes concernés par cette histoire. Son témoignage nous instruit, il nous encourage et nous rapproche nous aussi de Jésus.

L’événement rapporté ici en S. Marc se situe à un moment significatif de l’évangile. En sortant de la ville de Jéricho, Jésus s’engage dans le dernier droit qui le mène à Jérusalem. Il ne s’en cache plus, il s’en va vers la Ville Sainte, bien conscient de ce qui l’attend. Les gens qui l’accompagnent, ses disciples et la foule, réalisent-ils l’enjeu de cette montée, les risques et les périls de l’aventure où Jésus s’engage? Savent-ils vraiment qui est Jésus de Nazareth? Voient-ils en lui le serviteur qui s’avance avec courage et détermination vers le lieu ultime de son témoignage?

L’aveugle de Jéricho devient curieusement celui qui donne l’heure juste à tout le monde. « Fils de David! Aie pitié de moi ». Cette prière est une annonce messianique. Elle est révélatrice, sans doute pour Jésus lui-même et pour tous ceux qui déjà le suivent, pour nous aussi ce matin. Quel paradoxe que d’entendre cette déclaration surgir au creux de la vallée du Jourdain, comme une vive lumière émanant du cœur et de l’esprit d’un mendiant aveugle assis au bord du chemin. Ce témoignage surgit de façon bien saisissante alors que Jésus va bientôt vivre sa passion, sa mort et sa résurrection.

Et si ce matin nous entrions nous aussi dans le jeu de la foi qui nous ferait nous tenir en lieu et place de Bartimée? Jusqu’à reconnaître notre pauvreté, notre cécité, notre besoin de guérison. Jusqu’à laisser l’Esprit de Dieu nous illuminer dans notre nuit, faisant jaillir de nos cœurs une intense prière, pour entendre le Maître nous appeler, et nous dire : « Que veux-tu que je fasse pour toi? ». Pour obtenir qu’il ouvre nos yeux. Pour enfin le « voir » jusqu’à vouloir librement le suivre dans le don qu’il fait de lui-même, dans l’amour qui le mène vers les petits et les pauvres, en route vers le jour prochain de sa Pâques, pour passer avec lui dans ce monde nouveau du Royaume qu’il vient réaliser?

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 29e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 35-45)

En ce temps-là,
Jacques et Jean, les fils de Zébédée,
s’approchent de Jésus et lui disent :
« Maître, ce que nous allons te demander,
nous voudrions que tu le fasses pour nous. »
Il leur dit :
« Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »
Ils lui répondirent :
« Donne-nous de siéger,
l’un à ta droite et l’autre à ta gauche,
dans ta gloire. »
Jésus leur dit :
« Vous ne savez pas ce que vous demandez.
Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire,
être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? »
Ils lui dirent :
« Nous le pouvons. »
Jésus leur dit :
« La coupe que je vais boire, vous la boirez ;
et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé.
Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche,
ce n’est pas à moi de l’accorder ;
il y a ceux pour qui cela est préparé. »

Les dix autres, qui avaient entendu,
se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
Jésus les appela et leur dit :
« Vous le savez :
ceux que l’on regarde comme chefs des nations
les commandent en maîtres ;
les grands leur font sentir leur pouvoir.
Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi.
Celui qui veut devenir grand parmi vous
sera votre serviteur.
Celui qui veut être parmi vous le premier
sera l’esclave de tous :
car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi,
mais pour servir,
et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

 

COMMENTAIRE

Pourquoi n’appartient-il pas à Jésus d’accorder les places demandées? Cette question peut sembler secondaire dans notre récit et pourtant elle a intéressé certains Pères de l’Église, tel saint Jean Chrysostome, et sans doute beaucoup d’entre nous qui ne comprennent pas pourquoi Jésus, le Fils de Dieu, n’ait pas en lui ce pouvoir de faire ce qu’il veut, d’accorder ces places qu’on lui demande. Il nous faut donc nous tourner vers les Écritures afin de trouver une explication et, par le fait même, cela nous aidera à mieux comprendre la mission de Jésus et ce à quoi il nous appelle.

Faut-il rappeler que le fils de Dieu, en s’incarnant parmi nous, est venu faire la volonté de son Père en nous donnant la parole qui vient du Père (« ils ont gardé ta parole » Jn 17, 6), afin que nous puissions connaître le Père, et que nous ayons ainsi la vie éternelle.

Car nous appartenons au Père et la mission de Jésus est de nous ramener vers lui en prenant sur lui nos péchés, en donnant sa vie en rançon pour nous. Il n’est pas celui qui juge, celui qui récompense ; il est le fils obéissant qui en donnant sa vie pour nous, nous fait entrer dans l’éternité de Dieu.

Mais que veut-on dire quand on affirme que Jésus a prit sur lui nos péchés, qu’il a donné sa vie en rançon pour nous ? L’on comprend bien qu’il y a ici dans ces mots l’expression d’un sacrifice extrême, l’acte de quelqu’un qui va au bout de lui-même, et pour comprendre cet acte il faut se tourner vers la croix.

Il y a bien sûr dans cette croix l’évocation d’un supplice, d’une mort atroce, mais pour qui sait regarder avec les yeux de la foi, cette croix est l’aboutissement d’un choix délibéré de Dieu, celui de venir nous sauver, de nous ramener vers lui alors que nous sommes aux prises avec les conséquences du péché, où la vie humaine n’est souvent que haine, violence, jalousie, mesquinerie, maladie, et où tous les humains, qui que nous soyons, sommes aux prises avec la mort.

Jésus est venu briser ce cycle infernal et ouvrir le chemin qui mène vers le Père en assumant notre condition humaine en tout, sauf le péché ; il a connu la tentation, les joies humaines et ses misères, il a connu la souffrance et même la mort, mais jamais dans tout cela il ne s’est détourné de Dieu. Il a exprimé dans son humanité ce qu’était une vie pleinement tournée vers Dieu, jusqu’à affronter les puissances de la mort et mourir sur une croix. C’est pourquoi, comme le dit saint Paul, Dieu l’a exalté parce qu’il a vaincu le péché par la force même de son amour, sachant qu’ainsi tous ceux qui croiraient en lui pourraient participer à sa vie de ressuscité, et ce, dès ici bas, car il leurs serait alors donné son esprit.

Voilà ce que Jésus est venu accomplir en prenant sur lui notre nature humaine et en allant combattre jusque dans la mort les forces du mal qui nous assaillent. En nous donnant son esprit Jésus nous affranchi de la domination du péché et de la mort sur nous. Il a payé le prix, la rançon, en aimant d’un amour plus fort que la mort, qui seul pouvait nous libérer des chaines du péché et de ses conséquences, la mort. C’est tout cela que nous contemplons quand nous regardons la croix.

Maintenant, pourquoi Jésus nous invite-t-il à l’imiter?

« Celui qui veut devenir grand sera votre serviteur. Celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous : car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir… »

Pourquoi y-a-t-il plus de bonheur à donner qu’à recevoir ? Qu’est-ce qu’on y gagne ? C’est une réalité dont nous faisons tous l’expérience, et en même temps, il nous est difficile de l’expliquer, mais nous savons tous que nous en retirons un grand bonheur, comme si notre nature était toute orientée vers le don de soi, comme si nous étions faits pour aimer, et nous le sommes. 

C’est ce que nous révèle le Christ en s’offrant pour nous. Aimer c’est notre nature profonde, et c’est cette nature que Jésus est venu guérir, restaurer, en prenant sur lui notre nature humaine, afin que nous puissions nous tourner résolument vers le Père avec lui, comme ces tournesols qui se tournent toujours en direction du soleil où qu’il soit…

L’être humain a comme mission de donner un fruit unique dans la création, c’est le fruit de l’amour, et c’est pourquoi l’existence du prochain est tellement central dans la foi chrétienne. Le prochain est ce lieu où Dieu habite. Chacun de nous est porteur des richesses insondables de Dieu et notre communauté de vie en société et en Église a pour but de nous apprendre à nous donner les uns aux autres ces richesses, à les découvrir et à les contempler ensemble, car chaque personne est une part précieuse du mystère de la vie. Chacun de nous a un rôle unique à jouer dans le dévoilement de ce mystère, tous, sans exception, d’où l’importance des plus petits, des plus pauvres, ayant d’autant plus besoin d’être protégés et soutenus parce que leur vie est plus menacée.

Quand on s’ouvre à ce mystère que Jésus est venu nous révéler, le prochain devient alors à nos yeux, ce qu’il est aux yeux de Dieu : un autre soi-même, un proche, précieux, irremplaçable, au service duquel nous sommes invités à nous mettre au nom même de cet amour, de cet esprit que Jésus a déposé en nos cœurs.

En Jésus Christ, nous sommes appelés à une participation à l’amour de Dieu pour cette terre comme Jésus l’a vécue, et c’est là que la proximité au prochain atteint des sommets inégalés. Sur la route de l’éternité je ne puis abandonner mon prochain, fut-il mon ennemi, car il est un autre moi-même, Dieu me le donne comme frère, comme sœur, et en lui, comme le disait Maurice Zundel, « nous avons la garde de l’Autre ». C’est là le message radical et insurpassable, impraticable à vue humaine, de l’évangile de Jésus-Christ.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 28e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 10, 17-27)

En ce temps-là,
Jésus se mettait en route
quand un homme accourut
et, tombant à ses genoux, lui demanda :
« Bon Maître, que dois-je faire
pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
Jésus lui dit :
« Pourquoi dire que je suis bon ?
Personne n’est bon, sinon Dieu seul.
Tu connais les commandements :
Ne commets pas de meurtre,
ne commets pas d’adultère,
ne commets pas de vol,
ne porte pas de faux témoignage,
ne fais de tort à personne,
honore ton père et ta mère
. »
L’homme répondit :
« Maître, tout cela, je l’ai observé
depuis ma jeunesse. »
Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima.
Il lui dit :
« Une seule chose te manque :
va, vends ce que tu as
et donne-le aux pauvres ;
alors tu auras un trésor au ciel.
Puis viens, suis-moi. »
Mais lui, à ces mots, devint sombre
et s’en alla tout triste,
car il avait de grands biens.

Alors Jésus regarda autour de lui
et dit à ses disciples :
« Comme il sera difficile
à ceux qui possèdent des richesses
d’entrer dans le royaume de Dieu ! »
Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles.
Jésus reprenant la parole leur dit:
« Mes enfants, comme il est difficile
d’entrer dans le royaume de Dieu !
Il est plus facile à un chameau
de passer par le trou d’une aiguille
qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
De plus en plus déconcertés,
les disciples se demandaient entre eux :
« Mais alors, qui peut être sauvé ? »
Jésus les regarde et dit:
« Pour les hommes, c’est impossible,
mais pas pour Dieu ;
car tout est possible à Dieu. »

 

COMMENTAIRE

La Parole de Dieu en ce dimanche nous fait entendre l’invitation de Jésus qui vaut pour toutes les époques : « Viens, suis-moi. Marche courageusement avec moi. » Cette invitation est plus que jamais d’actualité alors que plusieurs ont la foi triste devant le paysage désolé de bon nombre de nos paroisses et même de l’Église.

Une amie qui m’est très chère me faisait parvenir récemment un billet demandé par son pasteur pour publication dans le feuillet paroissial. Stéphanie, qui a à peine trente ans, est épouse et mère de deux jeunes enfants. Elle n’a fait aucune étude en théologie. Sa foi s’est enracinée tout naturellement dans sa vie quotidienne, foi qu’elle a apprise sur les genoux de ses parents. Et le billet qu’elle m’a fait parvenir exprime magnifiquement à mon avis comment le Christ peut s’emparer d’une vie quand on est prêt à l’accueillir et à le suivre. Ainsi à la question de son pasteur : comment elle vit sa vie de foi en Jésus Christ dans son quotidien, elle a tout simplement répondu ce qui suit :

« La foi en Dieu, en la beauté, en l’harmonie sublime intérieure, m’habitent depuis aussi longtemps que je me rappelle. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu cette grâce, mais elle m’habite depuis longtemps. Ma mère et mon père m’en ont sûrement nourri à grande dose depuis ma naissance, grâce à leur foi inébranlable en la vie et à leur conviction profonde d’être constamment accompagnés. On me demande ce que c’est pour moi être pratiquante? Pour la musicienne que je suis, c’est aussi simple que de pratiquer, comme on le ferait pour un instrument. Il faut être constant au quotidien, si on s’arrête que quelques jours, on y perd déjà un peu la main. Être croyante pour moi c’est aimer le monde comme le Christ, vouloir du bien pour tous les peuples. Être en communion avec le Christ, dans mon expérience personnelle, dit-elle, fait disparaître l’angoisse de ce temps et la peur qui nous prend encore parfois aux tréfonds de nous-mêmes quand des catastrophes surviennent. Cette grande peur qui assaille le monde n’existe pas dans le Christ. »

Comme vous pouvez le constater, Stéphanie affirme sa foi avec un aplomb et une sagesse qui étonnent et qui m’émerveillent surtout quand elle conclut avec cette formule-choc : « cette grande peur qui assaille le monde n’existe pas dans le Christ. » Oui, la suite de Jésus rend sages et courageux les humbles et les cœurs purs devant un monde qui trop souvent désespère ou qui nous fait peur. Ce que Jésus nous propose c’est de nous redresser et de cesser de nous attacher à de fausses sécurités, à des valeurs éphémères, à notre réputation, à notre savoir. Ce qu’il nous propose c’est de cesser d’avoir peur, et d’aller jusqu’au bout de l’amour qu’il nous offre puisque cet amour bannit la crainte. 

C’est là le drame de l’homme riche dans l’évangile et de celui de tant d’hommes et de femmes qui se croient incapables d’aller jusqu’au bout de ce que l’amour peut exiger d’eux. Ce que Jésus offre à cet homme qui vient le voir c’est d’aimer le monde comme lui, comme l’a si bien compris Stéphanie. Car cet amour que Dieu fait jaillir du plus profond de nos cœurs est véritablement en mesure de bannir la peur dans nos vies, car c’est un amour qui libère. 

Voilà ce que Jésus offre à celui que la tradition aime bien appeler le jeune homme riche. Bien sûr, l’inquiétude ne disparaît pas pour autant de nos vies quand on est chrétien, après tout nous ne sommes pas des êtres désincarnés; mais si nous suivons vraiment le Christ, notre espérance ne peut que s’affirmer même dans les situations les plus difficiles, et elle l’emportera toujours sur un optimisme à la petite semaine échafaudé uniquement sur nos efforts personnels. Quand on accepte de mettre Dieu au cœur même de notre existence, tout le reste ne peut que devenir relatif en comparaison du trésor qui est le nôtre, car nous sommes alors portés par cette foi, rendus courageux et persévérants grâce à elle. Qu’il nous suffise de regarder autour de nous dans nos églises pour y trouver une foule de témoins de ce dynamisme spirituelle.

De nos jours, les personnes que nous voyons aux eucharisties sont pour la plupart des survivants, qui ont traversé la grande épreuve de la sécularisation dans notre société. Beaucoup sont des Anciens comme on les appelait dans les premiers temps de l’Église, c.-à-d. des aînés, mais avant tout des aînés dans la foi qui par leur fidélité et leur persévérance, sont des porteurs et des gardiens de la bonne nouvelle de Jésus Christ. 

C’est surtout cela qui me frappe quand je vois des fidèles rassemblés pour l’eucharistie. Fidèles ! On ne peut trouver mot plus beau pour décrire ce qui habite le cœur des disciples du Christ. Elle est belle cette fidélité qui semble à toute épreuve, et où des parents et des grands-parents persévèrent dans leur foi, tout en portant le souci parfois douloureux de leurs enfants et de leurs petits-enfants qui semblent loin de l’Église, priant sans cesse pour eux. Elle est belle aussi la fidélité de ces personnes qui font le choix d’être fidèles et qui s’engagent dans la Cité et dans l’Église au nom même de leur amour du Christ et du prochain.

C’est cette même fidélité qui s’exprime quand nous portons douloureusement le monde avec ses souffrances et ses violences, car la foi en Dieu transforme notre cœur et notre regard sur le monde. Quand l’évangile prend racine en nous, il nous rend responsables et il fait de nous des hommes et des femmes qui prennent au sérieux l’appel du Christ, qui savent tendre l’oreille et le cœur aux cris de détresse des plus proches, comme des plus lointaines. 

C’est à ce radicalisme de l’amour que nous sommes invités quand Jésus dit : « Viens suis-moi ». Car le danger qui toujours nous guette, est soit celui de la peur qui nous enferme dans l’attitude de cet homme devant Jésus, pour qui le défi évangélique semble trop coûteux, alors que c’est la vie même qui lui est proposée, ou encore de ressembler à ces chrétiens qui, comme les deux disciples sur la route d’Emmaüs, ne savent plus parler de leur Seigneur qu’au passé, comme s’il n’était jamais ressuscité, comme s’il ne marchait plus avec eux.

Frères et sœurs, il est dit dans l’évangile que Jésus posa son regard sur l’homme qui voulait le suivre et qu’il l’aima. C’est ce même regard d’amour que le Seigneur pose sur chacune de nos vies alors que nous sommes rassemblés en son nom. Et si nous ouvrons nos cœurs à sa Parole ce matin nous pourrons entendre sa voix qui nous dit : « Allez viens suis-moi, n’aie pas peur, et tu auras un trésor dans les cieux. Promesse de ressuscité! »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

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Homélie pour le 27e Dimanche T.O. (B)

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CEUX QUE DIEU A UNIS

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 10,2-16. 
Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? »
Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. »
Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.
Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme.
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle.
Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »
Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement.
Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »
Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

 

COMMENTAIRE

« L’amour est aveugle, mais le mariage lui rend la vue. » Proverbe allemand

« Les amoureux rêvent, les époux sont réveillés. » (A. Pope).

Mieux vaut aborder le sujet du mariage avec un peu d’humour, car c’est un sujet délicat, aujourd’hui comme hier, alors que s’ouvre à Rome le Synode sur la famille. Nous le savons, le mariage traverse une crise sans précédent, et les couples chrétiens, déçus dans leur amour ou engagés dans une deuxième union, se sentent sûrement interpellés, sinon jugés par les paroles de Jésus aujourd’hui.

Bien sûr, Jésus nous rappelle le sérieux du mariage, le sérieux de nos vies et de nos engagements, mais lors de son ministère en Galilée, il a aussi témoigné d’un souci extraordinaire pour les blessés de la vie, rappelant ainsi à l’Église qu’elle a un devoir de compréhension et de compassion face à des millions de drames humains liés au mariage et qui affaiblissent les communautés chrétiennes. Je pense aux souffrances que vivent ces couples et ces familles, je pense au problème de l’accès à la communion eucharistique, ou encore à la difficulté d’un remariage à l’église. Le synode ne pourra pas faire l’économie d’une discussion en profondeur sur ces questions.

Par ailleurs, notre récit évangélique a une visée beaucoup plus large que la simple question du divorce. Alors que les pharisiens tendent un piège à Jésus en lui demandant s’il est permis de quitter sa femme, Jésus, en bon pédagogue, les questionne plutôt sur ce qu’a prescrit Moïse : « Moïse, disent-ils, a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » Jésus réplique de façon assez brutale, que c’est en raison de la dureté de leur cœur que Moïse a permis une telle prescription.

Jésus n’est pas sans savoir que dans le Judaïsme, il y a différentes écoles de pensée au sujet du divorce. Certaines écoles rabbiniques affirment que le divorce n’est possible que dans le cas d’une immoralité grave, et donc qu’on ne peut divorcer à la légère. D’autres écoles, plus libérales, prétendent qu’une épouse peut être renvoyée sur-le-champ dès qu’elle déplaît à son mari.  L’on cherche donc à entraîner Jésus dans ce débat sur les motifs du divorce, mais Jésus invite plutôt ses interlocuteurs à une réflexion sur le sens du mariage. Il rappelle qu’au commencement Dieu créa l’homme et la femme en les appelant à ne former qu’une seule chair.

Pour comprendre l’intention de Jésus, il faut regarder le texte biblique qu’il invoque pour faire contrepoids à l’autorité de Moïse. Jésus affirme que Moïse a légiféré à cause de la dureté de cœur des hommes. Car il faut bien le dire, le divorce dans la société juive était avant tout le privilège des hommes, et une femme qui subissait un divorce se trouvait souvent mise à la rue du jour au lendemain, sur simple remise d’une lettre du mari. À moins d’être reprise par sa famille, l’épouse renvoyée de la maison de l’époux était souvent vouée, soit à la mendicité, soit à la prostitution. Jésus connaît trop bien l’existence de ces rapports de domination entre l’homme et la femme, et il s’attaque à cette loi du plus fort, à l’égoïsme des maris érigé en loi, mais il le fait avant tout en rappelant la beauté de la vocation de l’homme et de la femme dans le mariage.

En réponse à la loi de Moïse, Jésus cite le livre de la Genèse où l’homme et la femme sont créés égaux, et ont pour vocation d’être féconds comme Dieu. Car il y a une communion d’amour en Dieu, c’est ce que nous révèle le mystère de la Trinité, et de cette communion jaillit un amour fécond qui engendre la vie. Il en est de même pour l’homme et la femme. Créés à l’image de Dieu, ils sont appelés à la communion dans l’amour, communion qui trouve son accomplissement dans le mariage, où l’homme et la femme se complètent l’un l’autre et ne forment plus qu’un.

Bien sûr, ce mystère de communion et de fécondité vaut pour tous et toutes, chacun et chacune selon notre état de vie, mais le mariage en est l’expression la plus visible. Il agit comme un signe prophétique qui est là pour nous rappeler jusqu’où il faut aimer et donner de soi-même aux autres. Et cela prend toute une vie. C’est la perspective du mariage chrétien.

Dans le mariage, un être unique et irremplaçable m’est confié pour la vie, et à qui je me donne pour la vie, dans une fidélité qui se veut une réponse à l’appel et à la fidélité même de Dieu. Et c’est ainsi que l’homme et la femme ne forment plus qu’un seul oui pour toute la vie, qu’un seul et même projet d’amour, dans une fidélité sans faille, et dans le respect mutuel de chacun.

C’est tout cela la beauté et la grandeur du mariage que Jésus vient rappeler à ses interlocuteurs, alors que ces derniers semblent davantage préoccupés par les contraintes du mariage que de sa finalité. Jésus leur rappelle que le mariage est avant tout un projet de Dieu, la vocation la plus belle et la plus noble qu’il ait confiée à l’homme et à la femme, et où lui-même s’engage dans la réalisation de cette union, puisque c’est lui qui unit les époux : « Ce que Dieu a uni… », dit Jésus.

C’est pourquoi l’Église a le devoir de nous rappeler sans cesse la grandeur de ce mystère d’amour et l’importance d’y être fidèle. Mais elle ne peut oublier ceux et celles qui ont connu l’échec dans ce projet de vie, car l’on ne saurait encourager les uns sans soutenir les autres, puisque Jésus est venu relever ce qui est faible, pauvre et blessé en nous.

L’échec ne doit pas faire de nous des exclus, du moins ce n’est pas ce que l’Évangile nous enseigne, sinon nous serions tous des exclus. Le radicalisme évangélique est avant tout un radicalisme de la miséricorde dont nous avons tous besoin. Et toutes nos belles paroles, tous nos beaux discours ne seront que de pieux bavardages, si la miséricorde de Jésus n’a pas le dernier mot en Église. C’est pourquoi il nous faut prier sans cesse pour que ce défi soit relevé dans notre Église, et plus particulièrement pendant ce synode sur la famille qui se tient à Rome !

Terminons cette réflexion comme nous l’avons commencée, avec un proverbe chinois : « Les grands bonheurs viennent du ciel, mais les petits bonheurs viennent de l’effort. » C’est la grâce que je nous souhaite.

Yves Bériault, o.p
Dominicain. Ordre des prêcheurs