La chasteté en question

À l’heure où plusieurs s’interrogent quant à la pertinence de maintenir un clergé célibataire, alors que les besoins des communautés chrétiennes se font criants, il me paraît d’une extrême importance de dégager le sens du célibat consacré, et de la chasteté qu’il sous-tend, dans le contexte de la vie religieuse. Mon propos ici n’est pas de me prononcer quant à la question d’un clergé marié ou non, mais plutôt de mettre en évidence le voeu de chasteté pour lui-même et de tenter d’en comprendre le dynamisme. Même si un jour des hommes mariés étaient admis au presbytérat, il restera toujours cette réalité des religieux et des religieuses pour qui le voeu de chasteté est une composante intrinsèque de leur engagement. Il est possible d’imaginer un clergé marié, mais la vocation des religieux et des religieuses ne pourra jamais se définir sans cette référence aux trois conseils évangéliques qui la déterminent, et plus particulièrement le voeu de chasteté.

Dans un article précédent (cf. Obéir à Dieu, à soi-même et au monde), je rappelais que saint Thomas d’Aquin avait défini le voeu d’obéissance comme étant le plus important des trois voeux et qu’il conditionnait les voeux de pauvreté et de chasteté. Mais cette affirmation a besoin d’être saisie avec beaucoup de nuances à une époque où la primauté de l’individu et sa liberté personnelle occupent une place tellement prépondérante dans la conception de nos sociétés post-modernes. Moins que par le passé, la tentation demeure néanmoins présente chez certains à réduire la vie religieuse ou le célibat, à une simple question de devoir, comme si un impératif moral déterminait le choix de ceux et de celles qui s’y engagent. Bien des vocations se sont vécues difficilement dans le passé, à cause d’un choix mal éclairé, influencées souvent par des pressions sociales ou ecclésiales, insistant surtout sur une certaine obligation à répondre à « l’appel », ou encore jouant de manière culpabilisante quant au risque de dire non à Dieu ! D’ailleurs, toute cette notion d’appel de Dieu aurait besoin d’être renouvelée afin de présenter aux personnes en quête vocationnelle ce qui est vraiment au coeur de l’appel à la vie religieuse : une invitation où le sujet de l’appel trouve son bonheur et non pas une contrainte où il se perd.

Le « viens suis-moi! » de Jésus, lorsqu’il invite ses apôtres à le suivre, est sans doute ferme et sans hésitation, mais il ne peut certainement pas s’agir d’un ordre péremptoire ne laissant aucun choix aux personnes interpelées! Les disciples qui ont répondu à l’invitation de Jésus étaient libres de le faire, et ils ne devaient certainement pas suivre Jésus sans une certaine fascination à son endroit, sans être saisis par le mystère de sa personne et de son message. Et c’est là un point de départ important pour bien comprendre le voeu de chasteté. Car ce vœu est certainement celui qui rejoint le plus la personne dans la totalité de son être, tant dans sa quête de sens que dans ses désirs et ses besoins les plus intimes. Il faut sérieusement se demander quelle force est capable de mobiliser totalement une personne, et ce, pour toute sa vie, en l’engageant dans un célibat et une chasteté absolus?

Bien des témoignages d’engagements au célibat font état de cheminements ayant amené des personnes à se donner au nom d’un idéal social et communautaire, au nom d’un altruisme voulant se mettre au service de l’humanité. L’on entend aussi certaines justifications pour le célibat des prêtres faisant valoir leur plus grande disponibilité pour le service de l’Église. D’autres personnes encore se sont engagées parce qu’elles ont été marquées par des témoins, par de grandes figures d’Église. Elles voient en ces témoins des modèles sur lesquels elles veulent conformer leur vie.

Bien que tous ces motifs soient valables en soi et puissent jouer un rôle déterminant dans le choix d’une vocation religieuse, ils ne peuvent constituer le motif fondamental d’une vie entièrement vouée au célibat. Il y a risque de s’enfermer dans une certaine idéologie de l’engagement quand le choix pour la vie religieuse ne fait pas aussi appel à tout ce qui constitue le dynamisme d’une personne, tant au plan spirituel, qu’au plan affectif. Car il manque une dimension fondamentale aux motifs d’engagement évoqués jusqu’à maintenant : la dimension relationnelle avec le Christ, qui seule peut fonder la vocation religieuse.

Qu’est-ce qui détermine la décision des disciples à suivre le Christ dans les évangiles si ce n’est une rencontre personnelle avec lui ? Une rencontre où le disciple est saisi par la personne de Jésus, où il est fasciné et où il se sent aimé par lui. Rappelons-nous la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche : « Et Jésus se mit à l’aimer » . Ou encore lorsqu’il rencontre Pierre après sa résurrection sur la rive du lac Tibériade et lui demande : « Pierre, m’aimes-tu ? » . Nous sommes ici au coeur de l’expérience spirituelle chrétienne, qui consiste en une foi vive en l’amour de Dieu pour nous, où l’amour appelle l’amour. Cette expérience de réciprocité est une composante fondamentale dans le choix que fait une personne pour la vie religieuse. Un engagement pour la vie ne peut être fondé que sur l’amour.

Naturellement, tous les chrétiens sont appelés à faire cette expérience. Elle n’est pas l’apanage exclusif des religieux et des religieuses. Mais cette expérience constitue un terreau fondamental dans l’appel à la vie religieuse, et plus particulièrement pour le voeu de chasteté. Car le voeu de chasteté doit être source d’équilibre et d’épanouissement pour la personne qui s’y engage. Il ne peut donc reposer uniquement sur des théories ou sur un activisme social. Il doit permettre au religieux et à la religieuse de se réaliser, non seulement spirituellement, mais aussi dans toute sa vie psychique et affective, et ainsi trouver son bonheur dans la vie religieuse. Pour cela le Dieu de Jésus-Christ doit être son tout et mobiliser toutes ses énergies.

Le plus grand idéal social ne suffira jamais à donner toute sa profondeur à la vie religieuse si l’amour de Dieu, l’expérience d’être saisis par lui, ne sont pas présents chez celui ou celle qui s’y engage. C’est parce qu’il se sent interpelé par le mystère d’un tel amour, ou encore parce qu’il le pressent, qu’un aspirant à la vie religieuse peut choisir de renoncer à l’amour d’une autre personne, et ce, pour toute la vie. Il y a quelque chose d’exclusif dans le fait d’aimer, et cette dynamique se retrouve tout aussi bien dans le voeu de chasteté que dans l’engagement au mariage. Le religieux ou la religieuse sera chaste non pas parce qu’il en a fait le voeu, mais parce que l’amour vrai requiert la fidélité et l’engagement. Celui ou celle qui en est épris veut y consacrer toute sa vie et toute sa personne. C’est le défi de tout mariage et c’est aussi le défi de toute vie religieuse. Chacun de ces engagements en Église, qu’il s’agisse du mariage ou de la vie religieuse, est un appel à aimer, et le voeu de chasteté, tout comme le fait le mariage, consacre dans l’amour. Il implique le choix de Dieu comme fin absolue de son existence en lui offrant toutes ses ressources, tout son être, dans la suite du Christ.

Afin de bien comprendre la pertinence de la vie religieuse, il nous faudra redécouvrir tout l’importance de l’aspect éminemment personnel de l’appel à la vie religieuse. Un appel qui est une invitation en toute liberté, à tout laisser pour suivre le Christ. Un appel à se donner et à se réaliser dans le monde par un engagement de sa personne avec le Christ et pour le Christ. Ce choix trouve sa véritable authenticité lorsqu’il est fait dans la liberté et dans la joie, lorsqu’il est accueilli à la fois comme un don et comme un appel de la part de Dieu. Et au coeur de cet appel, le voeu de chasteté met tout particulièrement en relief la dimension intime et personnel de la suite du Christ.

« Qui peut vivre sans affections ? » demande saint Augustin dans son commentaire du psaume 76, où il développe sa notion de délectation en Dieu. Il poursuit ainsi : « Pensez-vous, frères, que ceux qui craignent Dieu, honorent Dieu, aiment Dieu, n’aient pas d’affections? » (In Ps. 76, 1; PL, 36, 278). « L’homme ivre se réjouit, et le juste ne se réjouirait pas ?… » (In Ps 57, 22; ibid, 691). Pour Augustin, Dieu surpasse infiniment sa création, et c’est pourquoi il est en lui-même la véritable délectation: « Il y a une volupté dans le Seigneur, qui est le vrai Sabbat et le vrai repos… », dit Augustin. « Qui peut délecter autant que Celui qui a fait tout ce qui nous délecte? » (In Ps 32, 2,6; ibid 281). Cette délectation est au coeur même de la vie chrétienne et fonde, par le fait même, l’appel à la vie religieuse. Tout au long de l’histoire de l’Église, des hommes et des femmes ont été saisis par Dieu au point de se dessaisir d’eux-mêmes afin de suivre le Christ obéissant, pauvre et chaste. Cette aventure spirituelle demeure toujours actuelle.

Parmi les trois conseils évangéliques, le vœu de chasteté est sans doute celui qui met le plus en évidence cette dimension de l’amour chez celui ou celle qui s’engage dans la vie religieuse. D’ailleurs, n’est-ce pas ce vœu, parmi les trois vœux, qui suscite le plus d’incompréhension de la part de nos contemporains? En effet, le vœu de chasteté, s’il est déterminé par le vœu d’obéissance comme l’affirme saint Thomas d’Aquin, l’est uniquement en ce sens où l’obéissance réside avant tout dans la capacité à entendre l’appel qui vient de Dieu et à y répondre librement, avec tout son coeur. La véritable obéissance est amour, puisqu’elle est le don total et volontaire de soi-même au nom de l’Évangile et par amour pour Dieu. Et le vœu de chasteté est celui qui met le plus en évidence la radicalité du choix du Christ comme unique compagnon de route.

Au coeur de la vie religieuse, il y a cette réalité sublime que Thérèse de l’Enfant-Jésus décrivait avec une simplicité désarmante pour parler de sa vocation. Elle disait « un amour m’appelle » . Tout est dit ici ! Nous touchons à l’essence même du vœu de chasteté, et de la vie religieuse elle-même, lorsque nous le comprenons tout simplement comme une réponse à l’amour de Dieu qui appelle! C’est dans cet amour que s’enracine le vœu de chasteté, où toute vie consacrée trouve son fondement ainsi que sa raison d’être. Un amour offert à tous, également et sans exception, mais qui appelle certaines personnes à en témoigner à la face du monde en s’y consacrant totalement, exclusivement, afin d’annoncer à tous et à toutes que cet amour de Dieu pour nous est tellement sublime et insurpassable, qu’une personne peut sans hésitation fonder toute son existence sur lui.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les vœux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

Pauvres comme Lui, riches avec Lui

Religieuse dominicaineLa vie religieuse est une invitation faite par le Seigneur à des hommes et à des femmes à se réaliser dans le monde en se mettant à sa suite, dans l’observance des conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Cette mission se situe au cœur de l’histoire du salut où Dieu est à l’œuvre jusqu’à la fin des temps et où il appelle l’Homme à s’engager, à devenir un acteur central de cette histoire, puisque ce salut qui est offert le concerne en tout premier lieu. Il est pour lui et pour tous ses frères et sœurs en humanité. La vie religieuse se veut donc une réponse radicale à l’appel qui est fait à tous, appel qui se réalise différemment selon la vocation de chacun, mais qui implique toujours une même dynamique de conversion et d’appel à la sainteté, quel que soit notre état de vie.

Trois voeux, trois conseils évangéliques, façonnent et orientent fondamentalement la vie de celui ou de celle qui s’engage dans la vie religieuse, et je voudrais traiter ici de l’un de ces trois voeux qui a sans doute comme particularité, du moins plus que les deux autres voeux il me semble, de se réaliser tout autant au plan individuel qu’au plan communautaire. Je veux parler ici du voeu de pauvreté. Car il est bien difficile de réaliser communautairement le voeu de chasteté, même si tous y sont tenus, et quant au vœu d’obéissance, même s’il se réalise dans la réalisation quotidienne des observances régulières par exemple, sa pleine signification touche avant tout la volonté propre de la personne qui s’y engage. Tandis que le voeu de pauvreté repose tout autant sur les épaules du religieux ou de la religieuse que sur celles de la communauté.

Nous vivons une époque et une culture où la vie religieuse se cherche face au vœu de pauvreté. Bien des religieux et des religieuses vivent un malaise, sinon une contradiction, entre les conditions de vie en communauté et l’appellation « vœu de pauvreté ». D’entrée de jeu, il faut bien l’avouer : souvent les religieux et les religieuses ne sont pas des pauvres. Il suffit de regarder les lieux que nous habitons, ainsi que notre mode de vie. Tous nos besoins sont assurés. Notre vie est des plus confortables et ferait l’envie de bien des pauvres. Pourtant nous sommes « marqués » par ce vœu de pauvreté auquel nous nous engageons lorsque nous faisons profession religieuse. Impossible de renier ce vœu ou de nous en détacher. Tout le monde sait que nous avons fait vœu de pauvreté et les gens attendent de nous une conduite et un mode de vie qui soit conséquent avec notre engagement. Toute notre vie il y aura là un combat personnel à mener, un appel évangélique à la radicalité.

Frères dominicainsUne autre difficulté qui se rencontre en communauté face au voeu de pauvreté est que la volonté d’une communauté d’assumer une vie pauvre et dépouillée se heurte parfois à la réalité de certains frères ou de certaines soeurs qui sont incapables d’assumer leur voeu de pauvreté. Leur témoignage a souvent pour effet de rejaillir sur l’ensemble de la communauté, sur son image et son rayonnement. D’où la tentation chez certains de vouloir « faire comme les autres » ou d’en faire moins.

Il y a et il y aura toujours une tension à vivre à l’intérieur des communautés religieuses face au voeu de pauvreté. Ultimement, nous serons toujours seuls avec nous-mêmes quand il s’agira d’assumer nos vœux. Et notre premier devoir sera toujours de répondre de nous-mêmes devant Dieu et devant le monde.

Il est bon de se rappeler par ailleurs que les divers projets de vie religieuse ne peuvent pas tous assumer un type de vie pauvre qui serait semblable à celui des petites sœurs d’une Mère Térésa par exemple, vivant dans les bidonvilles où se retrouvent les plus démunis du monde. La mission dominicaine, par exemple, se situe surtout au cœur des villes, près des universités. Sa mission nécessite donc certaines ressources pour mener à bien à la fois sa vie conventuelle et intellectuelle, ainsi que la mission qui en découle : bibliothèques, ordinateurs, outils multimédias, salles de conférences, etc…. Ce type d’apostolat peut se vivre sobrement, mais difficilement dans le dénuement le plus complet. Le vœu de pauvreté ne veut pas dire indigence, mais il implique néanmoins une pauvreté de l’être et de l’avoir, ainsi qu’un authentique souci de partage avec les plus démunis.

En quoi consiste cette pauvreté de l’être qu’implique notre vœu de pauvreté ? Il s’agit tout d’abord d’une orientation fondamentale de nos vies, appelées à entrer dans l’abaissement même du Christ, lui qui s’est abaissé dans une vie humaine pauvre, solidaire avec les plus démunis, avec les exclus (Phil 2, 5-8). Jésus n’a pas recherché le pouvoir, ni le prestige, ni à occuper la première place, mais il s’est fait le serviteur de tous. Être frère prêcheur signifie pour nous un engagement ferme et radical dans cette voie de pauvreté. Une pauvreté de l’être dans un monde où le « paraître », « l’avoir » et le « pouvoir » sont si essentiels aux yeux de nos contemporains. La pauvreté du Christ est une affirmation de sa liberté, et notre vœu de pauvreté est une invitation à entrer nous-mêmes dans cette liberté à l’égard du monde et ses dominations.

Notre vœu de pauvreté est aussi une pauvreté de l’avoir. Par ce voeu nous nous engageons à ne rien posséder en propre. Non pas parce que la pauvreté est en soi un bien. Au contraire, la pauvreté dans le monde est un mal, un mal qu’il nous faut combattre de toutes nos forces. Mais nous sommes appelés à nous détacher du matériel afin de signifier que le sens de la vie ne trouve pas sa fin dans le fait de posséder. Ainsi le vœu de pauvreté vise à affirmer la dignité de tous ceux et celles qui ne possèdent pas, en rappelant que l’abondance matérielle n’est pas la raison d’être ultime de l’homme, qu’elle n’est pas sa fin.

Enfin, notre vœu de pauvreté est aussi un engagement à la solidarité avec les plus pauvres. Notre engagement ne fera pleinement sens que si nous parvenons individuellement et communautairement, ensemble avec nos frères religieux, à transformer une simplicité de vie, tout aussi spirituelle soit elle, en un engagement concret auprès des plus nécessiteux de notre milieu, afin de partager avec eux non seulement notre temps et nos talents, non seulement le trop plein de notre avoir, mais aussi de notre nécessaire.

Pourquoi faire vœu de pauvreté? Parce que notre vie religieuse nous attache au Christ. Elle nous engage à le suivre sur les routes du monde, afin de vivre avec lui et comme lui. La condition de disciple est un appel à vivre dans le monde avec le Christ pauvre et donné aux pauvres : les pauvres de richesses, bien sûr, mais aussi les pauvres d’amour, les pauvres de savoir, ainsi que les pauvres de sens. Écouter les besoins du monde et tenter d’y répondre à la lumière de l’Évangile ne peut se réaliser si nous sommes esclaves du monde et de ses pouvoirs. Il y a donc dans notre vœu de pauvreté une orientation fondamentale de notre vie chrétienne en tant que religieux. Notre vœu est avant tout un appel à vivre une qualité d’être au monde, solidaires des plus pauvres, un appel à nous détacher du monde et de ses séductions afin de nous attacher à l’essentiel : aimer et se donner comme le Christ. C’est pourquoi notre vœu de pauvreté est un appel à la liberté, un appel à devenir libres comme lui, libres de cette liberté qui nous configure peu à peu au Christ, lui qui s’est fait tout à tous. Elle est là notre seule et unique richesse !

Ce sera toujours là le défi de notre vie en communauté que de nous rappeler le sens de notre voeu de pauvreté et de chercher ensemble comment le réaliser le mieux possible, au jour le jour. Mais il ne faudra pas attendre que tous se soient mis en route avant de faire nous-mêmes le premier pas.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les voeux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

L’obéissance religieuse : Obéir à Dieu, à soi-même et au monde

Le mot obéissance n’est pas un mot à la mode dans notre société. Les libertés récemment acquises font que ce mot évoque surtout l’attitude de l’enfant devant ses parents ou un rapport à l’autorité qui semble tout à fait dépassé pour nos contemporains. En abordant la notion d’obéissance il faut se rappeler que le mot  » obéir  » veut dire  » écouter « . Écouter pour ensuite répondre, pour obéir. D’ailleurs le mot  » responsabilité  » veut aussi dire  » donner une réponse « . Obéissance et responsabilité, deux notions indissociables dans la vie religieuse. L’obéissance implique donc une attitude très active et très dynamique qui fait appel à toute la personne.

Pour nous religieux, le mot « obéir » est au cœur de notre engagement dans la vie religieuse et chez nous, les dominicains, il est même le seul vœu évoqué pour signifier notre engagement religieux quand nous faisons profession : « Moi frère un tel je promets que je serai obéissant… ». Notre rituel de profession religieuse nous situe ainsi dans la grande tradition monastique où le vœu d’obéissance au Maître de l’Ordre et à nos constitutions, implique nécessairement les vœux de chasteté et de pauvreté. Mais notre manière de faire profession met encore plus en valeur notre vœu d’obéissance, bien qu’il ne soit pas notre seul vœu. D’ailleurs, c’est saint Thomas d’Aquin qui affirmait que le vœu d’obéissance est le plus important des trois vœux, puisqu’il sous-tend les deux autres.

Le mot obéissance vient du latin « oboedire » qui signifie «prêter l’oreille à quelqu’un» d’où l’implication d’« être soumis » ou d’« écouter ». Toutefois, dans la vie religieuse, telle qu’elle se vit aujourd’hui, ce serait vraiment ne pas comprendre la profondeur de ce vœu que d’en faire une obéissance servile à des supérieurs, bien que l’obéissance aux supérieurs soit requise dans le projet de vie religieuse.

L’obéissance religieuse est à comprendre selon quatre axes majeurs :

1. Obéissance à Dieu. Tout d’abord écouter ce que Dieu a à me dire à propos de ma vie et puis découvrir ce que je pourrais en faire afin de m’y réaliser pleinement. C’est toute la notion de vocation, d’appel, qui se joue. Naturellement cette obéissance à Dieu, aux inspirations de l’Esprit Saint au cœur de ma vie, implique les trois autres points qui suivent, mais fondamentalement, l’obéissance c’est avant tout se mettre à l’écoute de Dieu afin de discerner qu’elle est son projet de vie sur moi.

2. Obéissance à soi-même. Il y a aussi dans le vœu d’obéissance, une obéissance à soi-même. Une congruence comme diraient les psychologues. On pourrait définir cette obéissance ainsi : ce que j’aimerais avoir accomplit au terme de ma vie. Obéir implique donc une connaissance de soi et de ses aspirations les plus profondes, afin d’être fidèle à soi-même, afin d’être capable de s’écouter en vérité.

3. Obéissance au monde. Écouter, obéir, veut aussi dire accueillir le monde et ses habitants, qui sont mes frères et mes sœurs en humanité. Les écouter afin de pouvoir les accueillir dans leurs luttes et leurs détresses, et m’y engager selon ce que j’ai pu découvrir de moi-même en me mettant à l’écoute de Dieu et des autres. Obéir implique donc d’avoir le cœur en disponibilité, l’oreille tendue vers le monde, d’être à son écoute, afin d’identifier les points de convergence entre ce que je porte comme aspirations et ce que le monde attend de moi, ce que mes frères et soeurs en communauté attendent de moi, ce que Dieu attend de moi.

4. Obéissance à sa famille religieuse. Enfin, obéir comme religieux, c’est aussi choisir à nouveau, à chaque jour, le projet de vie religieuse qui est le nôtre et où Dieu nous a conduit. Car notre Ordre est le moyen que nous avons choisis, afin de répondre de notre mieux à cette obéissance à soi-même, au monde et à Dieu. Quand je dis  » choisir à chaque jour le projet de vie religieuse « , je veux dire devenir à chaque jour de plus en plus responsable de notre projet de vie religieuse, de vie donnée à la manière de saint Dominique. Parce que ce projet est pour nous un modèle crédible pour vivre comme disciple de Jésus. Le projet de l’Ordre des Prêcheurs est pour nous une voie originale dans la façon d’assumer la mission apostolique de l’Église et nous nous sommes engagés par notre profession à obéir à ce projet, à nous mettre à son écoute, afin de nous mettre à son service.

L’obéissance que nous voulons vivre en tant que dominicains, avec les limites et les faiblesses qui sont les nôtres, a donc les implications suivantes :

1- Une écoute attentive de soi-même, des appels du monde et de nos frères et soeurs en communauté, afin de mieux discerner les appels de Dieu dans nos vies ;

2- une disponibilité à ce que l’on peut nous demander comme service, comme mission; il s’agit d’avoir le cœur ouvert, tendu vers l’avant ;

3- et, enfin, une créativité responsable pour réaliser ensemble notre projet de vie et notre mission ; savoir prendre des initiatives, oser avancer vers le large et y lancer nos filets.

Le vœu d’obéissance est un vœu qui, loin d’inviter à la servilité, nous rend au contraire libres pour la mission à la suite du Christ, responsables de l’Ordre des Prêcheurs qui nous accueille en tant que frères et sœurs. À travers l’Ordre, c’est Dieu qui compte sur nous.

Le vœu d’obéissance nous demande tout à la fois d’être responsables de nos frères et de nos sœurs avec qui nous vivons, responsables de notre vie de prière et de ressourcement, responsables de notre mission et du monde où nous sommes insérés. Le vœu d’obéissance est un vœu qui fait appel à l’adulte en nous. C’est pourquoi il est un vœu libérateur, qui vient chercher ce qu’il y a de meilleur en nous. Mais le vœu d’obéissance, à cause du droit de regard de mes frères et de mes soeurs sur ma manière de vivre avec eux le projet de saint Dominique et la suite du Christ, devient aussi un lieu de vérité, de croissance et de libération vis-à-vis mes limites et mes pauvretés. Le vœu d’obéissance est un lieu d’interpellation et de libération qui ne peut faire de moi qu’un meilleur dominicain, un dominicain plus heureux et plus engagé, mais dans la mesure où j’accepte  » d’entendre « !.

En somme, le vœu d’obéissance nous rapproche du Christ, lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort. C’est son obéissance à lui qui fonde la nôtre et y donne sens. Notre défi comme religieux est d’entrer dans l’intelligence de ce vœu et alors, avec la grâce de Dieu, nous pourrons assumer le exigences de notre vie religieuse et la faire fructifier pour le salut du monde et le nôtre.

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Yves Bériault, o.p., « Réflexion sur les voeux », in La vie des communautés religieuses, mars-avril 2004, pp. 92-102. Sur le site, appelé: « Pauvres comme lui, riches comme lui ».

Lettre de captivité de Dietrich Bonhoeffer

« Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Mc 15, 34) ! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide […] Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu; … L’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui accomplit sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. » (D. Bonhoeffer, Dietrich. Résistance et soumission, Lettres et notes de captivité. Lettre du 16 juillet 1944, Genève 1967, p. 162-163.)


Qui est Dietrich Bonhoeffer?

D. Bonhoeffer« Né à Breslau en 1906, fils de la haute bourgeoisie allemande, docteur en théologie à 23 ans après de brillantes études, tout semble destiner Dietrich Bonhoeffer à une haute position dans la société. Il voyage en Europe et aux Etats-Unis et est ordonné pasteur en 1931.

Le 30 janvier 1933, Hitler arrive au pouvoir. Dès le 1er février, Bonhoeffer dénonce, dans une allocution à la radio, la prétention de souveraineté totale du Führer. Son émission est immédiatement interrompue. Il publie ensuite un article contre l’antisémitisme et participe à l’organisation de l’Eglise confessante, avec Karl Barth et Niemöller. Chez ce « théologien de la réalité » (selon André Dumas), la vie, l’oeuvre, la foi, sont indissolublement liées.

En 1935, il est responsable du séminaire de Finkenwalde dont les activités sont rapidement interdites, et se poursuivent dans la clandestinité.

« Nachfolge » (Le prix de la Grâce) – 1937 – « Gemeinsames Leben » (De la vie communautaire) – 1939 – Ethique – paru en 1949 – Résistance et soumission, lettres de prison publiées en 1951 : l’oeuvre de Bonhoeffer a marqué son époque. Comment être croyant dans un monde qui semble ne pas avoir besoin de Dieu, quelle peut être l’action de l’Eglise dans le monde ?

En 1940, Bonhoeffer s’engage dans la conjuration contre Hitler. Arrêté par la Gestapo le lendemain de l’attentat manqué de 1943, il est condamné à mort et pendu le 9 avril 1945 sur l’ordre personnel de Hitler. » (Source)


Une biographie récente de D. Bonhoeffer

Schlingenspien, Ferdinand. Dietrich Bonhoeffer 1906-1945. Salvator, 2005. 438 pp.

« Sur la base de nouvelles sources (oeuvres complètes, correspondances diverses), l’auteur nous décrit l’itinéraire exemplaire et courageux du pasteur luthérien allemand, Dietrich Bonhoeffer. Dans cet ouvrage, il fait preuve d’une très grande maîtrise pour présenter en Dietrich Bonhoeffer l’homme, l’écrivain, le résistant à Hitler, le théologien d’exception qui ouvre de nouvelles voies au christianisme contemporain. Après une longue période – puisque le livre de Ebehard Bethge remonte à 1967 – cette biographie devient l’ouvrage de référence sur Dietrich Bonhoeffer. »