Je me souviens du 2 avril 2005

Jean-Paul IIAu moment du décès de Jean-Paul II j’étais à Paris. La veille, je m’étais rendu à Notre-Dame où une vigile de prière avait été organisée par le diocèse de Paris. La cathédrale était pleine à craquer. La foule avait aussi envahi le parvis et la place devant la basilique. Un sentiment de deuil était déjà palpable. Des inconnus se parlaient tout à coup, solidaires d’une même peine, d’un même sentiment de perte. Un ami, un frère et un père était sur le point de nous quitter. Et je ne pouvais m’empêcher de penser à tous ceux qui avaient cherché à discréditer cet homme, à ridiculiser son influence. Des chrétiens, des théologiens, des frères et des soeurs dans la foi. Et là sur ce parvis je me disais qu’un jour l’Histoire aurait le dernier mot. L’histoire lue à la lumière de l’Esprit Saint et non pas des tractations et calculs politiques des hommes.

Devant moi, au coeur d’une foule bigarrée, curieuse ou en pleurs, je vis tout à coup une tête portant une kippa, un jeune juif, cherchant à tout prix à entrer dans la cathédrale parce qu’il voulait payer un dernier hommage au pape, lui qui fit tellement pour l’ouverture d’un dialogue avec le peuple juif. Comment ne pas se rappeler cet inoubliable voyage à Jérusalem?

Et chacun y allait sans doute de ses souvenirs : les JMJ, les innombrables voyages à travers le monde. Je pense ici à Cuba, à Haïti, au Nicaragua, aux Philippines, et combien d’autres voyages qui ont frappé l’imagination et le coeur deS foules enthousiastes et fascinées par cet homme en blanc. Je revois ces extraordinaires rassemblements à l’occasion du Jubilé de l’an 2000: le jubilé du pardon, des martyrs, des prisonniers, la JMJ de Rome… Quel homme que ce pape dont le Seigneur a gratifié son église. Je revois ces deux jeunes filles de 16 ans qui pleuraient en voyant le pape lors de sa visite au Canada. À la journaliste qui leur demandait pourquoi elles pleuraient elles répondirent: « Cet homme est tellement près de Dieu que lorsque l’on est près de lui, l’on se sent nous aussi près de Dieu. »

« Santo subito », criait la foule lors des funérailles de Jean-Paul II! « Saint tout de suite! » La foule, le sentiment populaire, le sensum fidelium (le sens de la foi des fidèles), ne s’y trompent pas, car Jean-Paul II a tellement su incarner ce qu’il écrivait dans sa lettre encyclique Novo Millenio Ineunte : « Celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer » (Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001 ). En ce pape nous avions un frère qui avait rencontré le Christ et qui n’avait qu’un seul désir: le faire connaître et le faire aimer. Ce témoignage il voulait le donner tout particulièrement à la jeunesse du monde entier et elle le lui a bien rendu par sa participation joyeuse et enthousiaste aux JMJ qui se sont déroulées sur tous les continents depuis plus de vingt ans.

Ce pape nous a aussi donné le témoignage éloquent d’un homme affrontant courageusement la vieillesse et la maladie. Il a su donner espérance et soutient à bien des hommes et des femmes souffrant dans leur vieillesse et s’interrogeant sur le sens de leur vie dans un tel état de faiblesse ou d’abandon.

Jean-Paul II nous a appris qu’une vie chrétienne pleinement assumée ne peut faire l’économie de cet envers de la vie que sont la vieillesse et la mort. C’est sans doute là une des grandes leçons des dernières années du pontificat de Jean-Paul II. Voici ce qu’en disait la journaliste Denise Bombardier dans une chronique du journal La Presse :

« Le pape, provocateur, nous contraint à assister à sa lente descente vers la mort, une mort que personne ne lui ravira… À la manière de ces artistes grandioses, le pape souhaite mourir à la tâche, sur scène, devant la terre entière, en communion avec ceux qui souffrent dans l’isolement et l’abandon. Il affiche la laideur de la maladie et, ainsi, il la transfigure. Il y a dans le geste un mélange de foi et d’orgueil qui impose le respect. En ce sens, ce pape qu’on peut critiquer pour ses positions en matière de morale, par exemple, demeure un être d’exception, lequel a transformé le monde; il a livré son combat à la fois spirituel et temporel. » (La Presse. Samedi 4 octobre 2003)

Rendons grâce à Dieu d’avoir connu un tel frère dans la foi. Santo subito!

L’avenir de l’Église

Je ne puis parler que de mon coin de pays, mon petit coin d’Église. Je sais que la réalité est à géométrie variable selon le lieu où le soleil se couche sur l’Église, mais ici où j’habite, les chrétiens sont inquiets.Inutile de se le cacher. Il est difficile de trouver des communautés chrétiennes vivantes, des prêtres inspirants et prophétiques, des apôtres de feu, des laïcs conscients de la richesse de leur foi… Bien souvent la foi « chrétienne » que l’on rencontre est plus proche de la religiosité que d’une suite personnelle du Christ. Et pourtant je connais des chrétiens et des chrétiennes admirables et qui font ma joie.

Membre d’une communauté religieuse, je côtoie à la fois la ténacité tranquille d’hommes de foi et d’espérance, dans un contexte où d’autres ont tout simplement démissionné ou ne voient plus très bien le sens de leur engagement premier. Les couples connaissent bien cet itinéraire obligé de « l’engagement pour la vie », qui fait appel à une lucidité et un engagement de tous les instants, afin de passer sur la rive de la fidélité créatrice. C’est tout un défi et il ne peut se mener que dans la prière et l’abandon.

C’est là le défi de mon Église et c’est aussi mon défi personnel. Et cela m’amène toujours à la même question: comment faire pour évangéliser, mot qu’il faut manier avec beaucoup de doigté et de circonspection tellement il est soupçonné ou même décrié. On lui associe les pires intentions, comme si évangéliser s’apparentait à un viol des consciences et au mépris des cultures. Ce n’est pas reconnaître le don de Jésus-Christ que de penser ainsi. Alors comment donner le goût aux hommes et aux femmes que nous côtoyons de connaître Celui qui est, la Source même de nos vies et qui nous appelle à Lui?

Jean-Paul II l’affirmait, et je le crie tout haut : « Comment cacher la joie qui nous habite? » Et comment l’annoncer sans que l’on se bouche les oreilles autour de nous? La partie la plus difficile de cette équation demeure toujours l’annonce, qui sans cesse rencontre le « nous t’entendrons un autre jour. »

Cette problématique pose bien sûr toute la question du « comment faire communauté entre chrétiens? » Faut-il viser le plus petit dénominateur commun, comme c’est trop souvent le cas, et qui nous donne alors des communautés peu attirantes, axées sur la sacramentalisation et les rites sociologiques, ou viser un radicalisme qui ne peut que réduire nos communautés qu’à des peaux de chagrin, bien que plusieurs en soient déjà à ce stade? Voilà ce que moi et bien des amis chrétiens partageons ensemble, en attente de réponses ou de signes probants quant à la direction à prendre.

Quel vaste chantier qui se dresse devant nous dans mon coin d’Église et que je ne puis que confier à l’Esprit Saint tellement l’entreprise m’échappe, dans un contexte de refus de l’Église et de Dieu lui-même.

Il faut prier. Voilà notre première responsabilité afin que Dieu ouvre une fenêtre quand les portes se ferment. Car je sais dans la foi que cela arrivera, mais je ne sais ni le jour ni l’heure…