La Transfiguration du Seigneur

Deuxième dimanche du Carême. Année A

metamorfosis

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 17,1-9. 

Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmène à l’écart, sur une haute montagne. 
Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière.
Voici que leur apparurent Moïse et Élie, qui s’entretenaient avec lui.
Pierre alors prit la parole et dit à Jésus : « Seigneur, il est heureux que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. »
Il parlait encore, lorsqu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre ; et, de la nuée, une voix disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! »
Entendant cela, les disciples tombèrent la face contre terre et furent saisis d’une grande frayeur.
Jésus s’approcha, les toucha et leur dit : « Relevez-vous et n’ayez pas peur ! »
Levant les yeux, ils ne virent plus que lui, Jésus seul.
En descendant de la montagne, Jésus leur donna cet ordre : « Ne parlez de cette vision à personne, avant que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts. »

COMMENTAIRE

C’est le théologien Karl Rahner qui dit de Jésus qu’il est « la parole ultime de Dieu et la plus belle. » Le récit de la Transfiguration met cette affirmation en évidence comme aucun autre récit évangélique. Aucune des manifestations de Jésus après sa résurrection n’atteint une telle intensité, un tel éblouissement. Aussi, il n’est pas surprenant que la Transfiguration soit l’un des événements les plus commenté du Nouveau Testament avec la passion et la résurrection du Christ.

Même s’il ne parle pas de l’épisode de la Transfiguration, l’évangéliste Jean y fait sans doute référence quand il écrit : « Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire » (Jean 1:14). Ailleurs, dans sa première épître, Jean écrira encore : « ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie… nous vous l’annonçons. » Comment ne pas voir là un rappel de ce que ce disciple a vécu avec Jésus.

L’apôtre Pierre lui, dans sa deuxième épître, fait explicitement référence à l’événement de la Transfiguration en affirmant avec emphase : nous l’avons « vu de nos yeux dans tout son éclat… Et cette voix, nous-mêmes nous l’avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. »

Par ailleurs, les évangélistes peinent à trouver les mots pour nous décrire ce qui s’est réellement passé sur la montagne. Luc, Matthieu et Marc ne trouvent pas de meilleur comparaison que celle d’une « lumière éclatante » pour parler de la Transfiguration. Saint Luc raconte que le visage de Jésus « devint autre, et ses vêtements d’une blancheur fulgurante. » « Son visage resplendit comme le soleil », écrit saint Matthieu. Saint Marc lui, nous dit que ses vêtements devinrent resplendissants, très blancs, comme aucun foulon sur terre ne peut blanchir de la sorte. » Les évangélistes et les témoins de la Transfiguration de Jésus sont à court de mots pour tenter de décrire l’indicible, l’insaisissable. Mais ce qui est certain, c’est que la Transfiguration est la manifestation de la divinité du Christ, de sa gloire tenue cachée et, pour un instant, dévoilée devant les yeux stupéfaits des trois apôtres.

Mais que vient faire ce récit, au coeur de ce Carême, dans notre montée vers Jérusalem? Il est bon de se rappeler que la Transfiguration de Jésus survient après la première annonce de sa passion. Les disciples sont effrayés. Ils ne comprennent pas et, surtout, ils n’acceptent pas l’éventualité de la fin tragique de leur maître. C’est alors que Jésus amène avec lui trois de ses disciples et leur donne de contempler sa gloire de Fils de Dieu avec Moïse et Élie, les grands témoins de la foi d’Israël.

Certains commentateurs ont vu dans la Transfiguration une démarche pédagogique de la part de Jésus afin de préparer les disciples à l’éventualité de sa mort, et ainsi leur redonner courage devant l’épreuve à venir. Mais il faut bien reconnaître que cela n’a pas suffit. Comme les autres Apôtres, Pierre, Jacques et Jean vont abandonner Jésus devant le spectacle insoutenable de sa crucifixion, confrontés au souvenir de celui-là même qu’ils ont vu transfiguré, et qui est maintenant défiguré sous leurs yeux, méprisé, livré à l’hostilité de la foule. Il faudra que le Christ ressuscite et que sa gloire les enveloppent à nouveau de sa présence pour que ces disciples trouvent le courage de le suivre, et ce, jusqu’au don même de leur vie. C’est donc après la résurrection que l’événement de la Transfiguration va dévoiler tout son sens.

Les Apôtres se rappelleront que lors de la montée de Jésus à Jérusalem, sa vie était en parfaite communion avec le Père, sa gloire et sa passion ne pouvant être dissociés l’une de l’autre. Il s’agit d’un même mouvement chez Jésus. C’est à la lumière de ce mystère incroyable, que saint Paul pourra encourager son fidèle Timothée à prendre sa part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile. Car la passion du Christ ne peut s’arrêter avec sa mort en croix. Elle se poursuit pour tous ceux et celles qui mettent leur foi en lui et qui ont cette conviction que la bonne nouvelle de l’Évangile est le seul chemin proposé à notre humanité dans sa quête du bonheur.

Le récit de la Transfiguration en ce deuxième dimanche du Carême, vient nous rappeler à la fois la grandeur, mais aussi l’exigence de notre foi en Jésus-Christ. Non seulement il nous dévoile sa divinité; non seulement il nous donne d’entendre la voix du Père, mais il nous engage à marcher courageusement avec lui dans un monde qui cherche toujours à le crucifier. Allons-nous partir nous aussi quand les vents contraires semblent menacer l’Église? Est-ce que notre foi est capable de contempler le Christ aujourd’hui alors qu’il est souvent rejeté?

Faut-il le rappeler, nous n’avons pas mis notre foi dans des fables sophistiquées, comme l’affirme l’Apôtre Pierre. Nous le savons, il n’est pas facile de rester au pied de la croix de Jésus quand la foule se moque de lui. Et pourtant, c’est cette croix elle-même qui nous incite à croire et qui vient authentifier la foi des premiers disciples. Car, comment penser que les évangélistes aient pu inventer une telle histoire, qui ne pouvait que les humilier et les discréditer, et qui aurait dû même empêcher la naissance du christianisme? Ils ont voulu rapporter les faits, aussi improbables qu’ils étaient, tels qu’ils les ont vécus, soit la victoire glorieuse du Christ alors qu’il était crucifié au coeur de la mort.

Dans le récit de la Transfiguration, l’apôtre Pierre, ce cher Pierre, veut s’arrêter sur cette montagne en y plantant trois tentes, perdu qu’il est dans la contemplation de cette vision merveilleuse du Père avec le Fils. Mais Jésus nous invite à redescendre dans la plaine avec lui.

C’est pourquoi Abraham nous est proposé comme modèle en ce dimanche, lui qui quitte son pays et qui part dans la foi vers l’inconnu à la demande de Dieu. Alors que sa femme Sarah est stérile et qu’il est devenu apatride, il se voit promettre une postérité aussi nombreuse que le sable de la mer. Tout semble contredire les promesses de Dieu dans la vie d’Abraham, et pourtant il avance dans la foi et la confiance. C’est à cette audace que nous invite ce dimanche de la Transfiguration.

Frères et soeurs, aujourd’hui encore, le Christ s’offre à notre contemplation, en nous rassemblant tout comme les Apôtres Pierre, Jacques et Jean, afin de nous partager sa vie dans cette eucharistie que nous célébrons. C’est la grâce qui nous est faite de pouvoir nous arrêter avec lui sur ce sommet de notre foi, et d’être les témoins éblouis de la gloire de Dieu. Au terme de notre célébration, nous pourrons retourner dans la plaine de nos occupations et de nos engagements, sûrs de sa présence et de sa force au coeur de nos vies. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Porter sa croix. Homélie pour le 12e Dimanche du temps ordinaire. Année C.

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,18-24. 
Un jour, Jésus priait à l’écart. Comme ses disciples étaient là, il les interrogea : « Pour la foule, qui suis-je ? »
Ils répondirent : « Jean Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un prophète d’autrefois qui serait ressuscité. »
Jésus leur dit : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre prit la parole et répondit : « Le Messie de Dieu. »
Et Jésus leur défendit vivement de le révéler à personne,
en expliquant : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, le troisième jour, il ressuscite. »
Il leur disait à tous : « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive.
Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera.

COMMENTAIRE

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« Porter sa croix ! » Nous connaissons tous l’expression et c’est sans doute l’un des points communs les plus répandus entre tous les humains. Nous avons tous à porter notre croix un jour ou l’autre.

Mais d’où vient cette expression ? Elle existait bien avant Jésus. Nous savons que la crucifixion était un mode d’exécution très commun chez les Romains, en particulier pour les esclaves. Le condamné devait porter sa croix jusqu’au lieu de sa mise à mort. Quant à l’expression elle-même, elle signifie dans le langage populaire : persévérer dans l’épreuve, supporter avec patience les difficultés qui s’abattent sur nous.

Toutefois, l’expression « porter sa croix » a une portée beaucoup plus profonde dans l’évangile. « Porter sa croix » ne veut pas simplement dire pâtir en attendant que l’épreuve soit passée. Cette expression revêt un caractère plus volontaire et plus dynamique dans la bouche de Jésus, car elle est indissociable de sa mission et de son identité. C’est pourquoi il sent le besoin de faire une mise au point avec ses disciples. Mais il est important de connaître le contexte de cette confidence de Jésus pour en saisir toute la portée.

Cette scène survient après la multiplication des pains. Un prodige extraordinaire qui propulse la renommée de Jésus. Tous le cherchent ; tous veulent manger de ce pain ; tous recherchent ce faiseur de miracles. Jésus, lui, s’est retiré à l’écart de la foule et il prie son Père. Il s’entretient sûrement avec lui de sa mission et au sortir de cette prière, il va interroger ses disciples. À n’en pas douter, Jésus est soucieux, inquiet même. Il vit sans doute une grande solitude pour interroger les siens comme il le fait.

« Pour la foule qui suis-je ? » Comme il peut paraître étrange que Jésus, lui le Messie, le Fils de Dieu, porte une préoccupation aussi humaine, aussi terre à terre, que de demander à ses disciples ce que la foule pense de lui. La suite de cet échange ne fait que renforcer cette impression puisque Jésus se permet même d’insister en leur demandant : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »

Bien sûr, on pourrait se limiter à ne voir dans cet épisode évangélique, qu’une belle leçon de pédagogie où Jésus instruit ses disciples, tel un bon professeur, en les engageant, par une série de questions, à découvrir qui il est véritablement. Mais croire que Jésus est le Messie n’est pas ce qu’il y a de plus exigeant pour la foi des disciples. On l’attendait depuis tellement longtemps ce Messie. Et si c’était lui le Roi puissant envoyé par Dieu pour libérer Israël ? Par contre, croire en un Messie souffrant comme l’annonçait le prophète Zacharie, voilà qui a de quoi bouleverser les disciples et mettre leur foi à l’épreuve. Sont-ils prêts à entendre cette vérité ?

La question de Jésus est donc fondamentale et elle nous dévoile la grande intimité qui existe entre lui et ses disciples. Ce sont ses amis, et Jésus veut savoir ce qu’ils pensent de lui. Ses disciples vont-ils accepter de le suivre s’il ne répond à leurs attentes ? Cette préoccupation de Jésus se retrouve ailleurs dans les évangiles. Rappelez-vous cette scène où certains disciples abandonnent Jésus à cause de son enseignement, et où ce dernier demande aux disciples qui restent : « Allez-vous partir vous aussi ? »

L’évangile de ce jour évoque ce même drame qui sans cesse vient hanter Jésus. L’incompréhension des foules, le refus de sa personne, le détournement du sens de sa mission. Jésus veut s’assurer que ses disciples ne se méprennent pas quant à l’issue inévitable de son combat en faveur des pauvres et des humiliés, des accablés et des pécheurs. C’est pourquoi il évoque cette croix qui se profile à l’horizon et tout le drame qui va se jouer autour d’elle. Mais les disciples ne peuvent pas encore comprendre.

Par ailleurs, cette conversation entre Jésus et ces derniers soulève une question fondamentale. Pourquoi Jésus s’entoure-t-il de disciples ? Pourquoi est-ce si important pour lui que nous soyons là ? Qu’est-ce que nous pouvons bien apporter au Christ qu’il ne peut accomplir par lui-même ?

Un constat s’impose : Jésus ne peut s’engager seul dans ce don de lui-même. Aussi étonnant que cela puisse paraître. Il a besoin de nous. Il a besoin que nous portions la croix de sa mission avec lui et que nous marchions à ses côtés. Saint Paul va dire dans la lettre aux Colossiens (1, 24) « que nous achevons dans notre chair ce qui manque aux souffrances du Christ ». Ce passage paraît bien étrange, mais il s’éclaire avec l’évangile de ce jour.

Le Christ, depuis sa résurrection, poursuit sa mission dans le monde à travers la vie de tous ceux et celles qui mettent leur foi en lui. Les combats que nous menons pour l’évangile, nos luttes pour le bien, pour la justice, pour la vérité, sont un prolongement même de la vie du Christ, parce que nous sommes intimement liés à son souci pour le monde par notre baptême. C’est pourquoi saint Paul dira aux Galates, que nous avons revêtu le Christ. Et si nous avons revêtu le Christ, nous ne pouvons que nous engager à sa suite quand il dit du disciple : « qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive. »

Cela veut dire que le seul amour qui soit digne de nous, c’est d’aimer avec le Christ, en partageant sa passion pour le monde, et en étant habités par cette invincible espérance que la charité est possible, même là où il y a la haine, l’exclusion et le mépris de l’autre ; même là où Dieu n’est pas reconnu, là où il est bafoué, humilié et rejeté. Et parce que nous croyons que le Christ est ressuscité, nous préparons déjà avec lui ces temps nouveaux qu’il a inaugurés.

C’est le moine trappiste, Christian de Chergé, assassiné avec six de ses frères en Algérie, qui disait dans l’une de ses dernières homélies : « l’espérance est une attitude qui nous fait habiter aujourd’hui l’au-delà de la mort », dans une communion avec l’autre qui nous rend responsable de lui, même au risque d’y laisser sa vie. Le dominicain Mgr Claverie, évêque d’Alger, assassiné la même année que les moines de Tibhirine, affirmait quant à lui que la mort ne peut rien nous ravir quand l’amour a tout donné. Elle est là l’espérance des disciples, et entrer dans ce combat, c’est porter sa croix avec le Christ.

C’est être convaincu que Dieu le premier espère en nous, qu’il a besoin de nous, et qu’il nous demande d’être là avec lui dans les marges de l’humanité, dans la vie de tous les jours, afin d’y porter un message d’espoir qui sera un témoignage à la grandeur de la vie humaine, ainsi qu’à sa destinée. C’est à cette présence prophétique dans le monde que les disciples sont appelés. Et c’est dans ce don de lui-même que Jésus veut nous entraîner, lui le grand vainqueur de la mort.

C’est pourquoi, quand il demande à ses disciples : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Il ne nous demande pas une définition de sa personne. Il nous invite tout simplement à le connaître, à l’aimer, afin de pouvoir donner un témoignage vivant et vrai de qui il est pour nous. Et c’est ainsi que nous serons véritablement les disciples du Christ. Que ce soit notre joie ! Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

Devant la croix

basilique oratoire

Étonnant de parler de ma rencontre avec la croix, moi qui suis un chrétien engagé depuis plus de 35 ans maintenant. Cela s’est passé à l’Oratoire Saint-Joseph, à l’occasion d’une visite impromptue, dans ce lieu sans grande beauté à première vue, mais qui demeure un haut lieu spirituel au coeur de Montréal et qui recèle néanmoins de beaux trésors d’art religieux.

Non pas que la croix n’ait pas eût sa place dans ma vie de foi, mais c’était la première fois que j’éprouvais un tel sentiment devant la croix du Christ. Cette belle croix de l’Oratoire, immense et dépouillée, sur laquelle le Christ semble dormir tout en nous contemplant. À ses pieds veillent Marie et l’Apôtre bien-aimé. Un spectacle émouvant qui m’a tout à coup saisi, me détachant de l’immense basilique pour ne plus voir que le Christ crucifié.

C’est en disant le Notre Père que j’ai alors compris, d’une manière nouvelle, pourquoi on l’appelait la prière du Seigneur. Je compris tout à coup que sur la croix ce fut la prière de Jésus : « Notre Père… ». Je le voyais, je l’entendais la dire pour moi, pour nous : « Notre Père ». C’est la prière du Christ en croix : « Notre Père ». Le Fils de Dieu étant venu pour ne plus faire qu’un avec notre humanité, ne parle plus à son Père désormais qu’en nous incluant dans sa propre prière. Il ne dit plus mon père, mais « notre Père ». Il ne dit plus donne-moi mais « donne-nous », « ne nous soumets pas », « délivre-nous ».

Je compris d’une manière plus profonde combien nous étions présents dans la prière du Christ sur la croix, crucifiés avec lui, offerts par lui, comme son bien le plus précieux: « Père, ceux que tu m’as donnés je te les offre, et je m’offre avec eux, pour eux. Notre Père… »

La croix m’est véritablement apparue comme le lieu par excellence de notre filiation avec le Christ. C’est là qu’il nous prend dans son mystère d’amour et qu’il ne fait plus qu’un avec nous. Il est là à cause de nous. Il prend sur lui nos péchés, nos détresses, et il s’associe pour l’éternité à notre pauvre humanité blessée par le péché. Par amour, il se laisse vaincre et il donne sa vie. Désormais sa vie est notre vie, son Père est notre Père et il prie avec nous : « Notre Père… »

La croix devient le cœur de toute prière et je ne vois pas comment il m’est possible désormais de prier sans passer par la croix, sans désirer m’unir à cette croix avec Jésus. Comme elle est belle cette croix quand Jésus la recouvre de sa présence. C’est la vie même qui est clouée au cœur de la mort. Notre humanité peut enfin refleurir. Elle n’est plus orpheline, car elle peut désormais appeler Dieu « notre Père ».

Simone Weil a écrit un texte extraordinaire au sujet de la croix. Le voici :

« Le don plus précieux pour moi, comme vous le savez, c’est la croix. S’il ne m’est pas donné de mériter de participer à la croix du Christ, j’espère au moins de pouvoir y participer en tant que larron repentant. Après le Christ, de toutes les personnes dont il est fait mention dans l’Évangile, le bon larron est celui que j’envie le plus. D’être avec le Christ pendant la crucifixion, à ses côtés et dans la même position que lui, me semble être un privilège encore plus grand et plus enviable que d’être assis à sa droite dans la gloire. » (Lettre du 16 avril 1942).

Mais comme disait Paul Claudel : « il faut savoir porter la croix avant de monter dessus ». C’est la grâce que je te demande Ô mon Seigneur crucifié.

Stabat Mater

« Près de la croix de Jésus se tenait debout sa mère. » (Jn 19, 25)

« Près de la croix de Jésus se tenait debout sa mère. » C’est avec Marie que je vous propose de contempler la croix du Seigneur en ce Vendredi Saint. À travers la figure de Marie, la Mère du Seigneur, l’évangéliste Jean nous introduit dans le sens profond du mystère de la croix et de notre mystère en tant que disciples du Christ.

Il est vrai que les évangiles ne nous parlent pas beaucoup de la Mère du Seigneur, et pourtant elle est la seule personne dans les évangiles dont on mentionne la présence à toutes les étapes importantes de la vie de Jésus.

Elle est présente à son incarnation, elle en est même l’objet privilégié; elle est là pendant la mission de Jésus, pensons ici aux noces de Cana; elle est présente à Jérusalem, lors de la passion et de la mort de Jésus; et, après la résurrection, elle est sera présente à la Pentecôte avec les apôtres. Malgré leur discrétion, Marie occupe une place unique dans les évangiles, parce qu’elle occupe une place unique dans l’histoire du salut.

Celui que Marie a contemplé tout petit, couché dans une mangeoire, emmailloté, le voici maintenant couché sur la croix. Marie se tient debout devant lui, en silence, mère courageuse et en attente, comme la femme enceinte qui attend l’heure de sa délivrance. Marie, devant la croix, vit une pauvreté spirituelle qui la dépouille de tout privilège, de toute promesse. Il n’y a plus que cette nuit obscure, nuit de la passion, dans laquelle est entré son fils Jésus et dans laquelle elle entre avec lui. Et Marie se tient debout au pied de la croix…

L’évangéliste Jean est le seul qui présente cette scène, et pour bien la comprendre, il faut savoir ce que représente le Calvaire chez Jean. Le Calvaire représente l’ « Heure » de Jésus. Jean mentionne cette « Heure » à plusieurs reprises dans son évangile. Ainsi Jésus dira : « Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils » (Jn 17, 1), « c’est pour cette Heure que je suis venu dans le monde » (Jn 12, 27). Et voilà que tout est consommé. Jésus est suspendu entre ciel et terre, et Marie se tient debout au pied de la croix.

Pour l’évangéliste Jean, le Calvaire est le lieu privilégié où se révèle la gloire du Christ. C’est l’« Heure » par excellence. Jésus ne disait-il pas : « lorsque vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous connaîtrez que Je Suis. » (Jn 8, 28).

Et en plaçant Marie au pied de la croix, Jean la situe au coeur du mystère pascal. Elle est témoin non seulement de la mort de son fils, mais de sa victoire sur la mort. Jésus après sa résurrection dira : « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu! » Marie sa mère est de ceux-là.

De Marie au pied de la croix, on ne nous rapporte ni cri, ni lamentation. Seulement son silence et sa position : Marie se tait, elle est debout, « donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour » (Vatican II : Lumen gentium, 58). Elle entre avec Jésus dans sa Pâque. C’est l’« Heure » de Jésus, mais c’est aussi l’« Heure » de Marie. Son oui la conduisait à cette « Heure », et c’est aussi le lieu de notre « Heure » à nous, parce que la croix est le lieu du disciple du Christ, et, comme Marie, le disciple est appelé à entrer dans l’offrande de Jésus faite au Père en notre nom.

Est-il surprenant alors que Marie se tienne debout au pied de la croix? Le Calvaire, où le cœur de Marie est transpercé par le glaive qu’annonçait la prophétie du vieux Syméon (« toi-même un glaive te transpercera l’âme »), nous donne de contempler la Mère du Seigneur qui avance dans la foi à la rencontre de la passion et de la mort de son fils. En Marie, nous contemplons déjà l’Église qui va à la rencontre de son Seigneur et qui se tient debout avec lui. C’est cette grâce qui est à l’œuvre en Marie et qui fait d’elle le véritable modèle du disciple du Christ. Avec elle, en ce Vendredi Saint, nous nous tenons debout près de la croix.

Marie se tient debout dans un sens physique bien sûr, mais avant tout, dans un sens spirituel. Au pied de la croix, Marie se tient debout et victorieuse avec le Christ. La passion est achevée, le long périple dans la nuit de la foi s’ouvre déjà sur l’Heure de Jésus, sur sa victoire sur la mort.

Quant à nous, nous savons combien il est difficile parfois de rester avec Jésus. C’est pourquoi il nous invite à prendre avec nous sa mère : « Voici ta mère » dit-il à chacun et chacune de nous. Avec elle, nous pouvons apprendre à nous tenir debout, là où dans la nuit de nos épreuves la résurrection de notre Seigneur est déjà à l’œuvre. Telle est notre foi et nous la proclamons fièrement en ce Vendredi Saint en nous tenant debout tout près de la croix. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Une croix se profile à l’horizon

Bientôt nous entrerons dans la Semaine Sainte et déjà le Dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invitera les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ».C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi afin de nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ!

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, amour pour nous et amour pour le Père, où Jésus ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie, il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme dira saint Paul.

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et pourtant, Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, le grand vainqueur de la Mort.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car la prédication d’un Messie crucifié n’était pas de nature à plaire et à séduire:

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. » (Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72)

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, et c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

La foi populaire

De passage à Montréal, je suis allé à l’Oratoire Saint-Joseph. Un sanctuaire gigantesque, sans grande beauté, mais où affluent des millions de personnes chaque année, chacune avec son petit bagage de demandes, de souffrances ou de curiosité. Il y avait là une jeune femme au pied de cette grande croix dans la chapelle de la crypte.Le corpus sur la croix fait près de deux mètres et lorsque l’on se tient devant cette croix, il faut lever les mains au-dessus de sa tête afin de toucher les pieds du Christ. Les pèlerins qui viennent poser ce geste de dévotion sont tellement nombreux qu’il n’y a plus aucune couleur sur les pieds de ce Christ en croix, elles ont toutes été effacées par les touchers successifs de tous ces pèlerins venant exprimer leur amour et leur supplication.

Cette jeune femme aux longs cheveux noirs est restée de longues minutes en prière au pied de cette croix, la tête appuyée sur le bois, tenant fermement les pieds de Jésus. Un spectacle émouvant, où je me sentais un peu voyeur devant cette foi qui s’affichait ouvertement et sans honte. En même temps que je l’observais, je l’admirais et je l’enviais. J’enviais cette prière de confiance amoureuse, cette prière suppliante, comme si elle était seule au monde avec Jésus en croix, et je me disais : « Voilà la vraie prière! », celle qui donne tout, où l’opinion des autres ne nous atteint plus, où l’on se donne tout entier au Christ.

Certains se moquent de cette foi populaire ou en parlent avec complaisance, le regard attendrit, mais tout en laissant entendre que la cause est déjà jugée. Le mépris des pauvres sera toujours une tentation en Église, et pourtant n’est-ce pas leur prière qui seule est capable de toucher le coeur de Dieu? N’est pas là ce que Jésus est venu nous enseigner. Il faut savoir se tenir avec lui au pied de la croix, comme le font les pauvres, et ne pas avoir honte d’avoir besoin de lui. C’est avec cette leçon que j’ai quitté ce haut lieu de prière qu’est l’Oratoire Saint-Joseph.

Sans le savoir, cette jeune femme aux longs cheveux noirs a rendu témoignage au Christ. Il faut prier pour elle et porter avec elle sa prière. « Vois Seigneur comme elle t’aime, et comme elle a confiance en toi. »

Le scandale de la croix

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et seigneur, seule voie vers le Père. »

(Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72)