Homélie pour le 2e Dimanche (B)

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OÙ DEMEURES-TU ?

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 1,35-42. 
En ce temps-là, Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples.
Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. »
Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus.
Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient, et leur dit : « Que cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Rabbi – ce qui veut dire : Maître –, où demeures-tu ? »
Il leur dit : « Venez, et vous verrez. » Ils allèrent donc, ils virent où il demeurait, et ils restèrent auprès de lui ce jour-là. C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).
André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus.
Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ.
André amena son frère à Jésus. Jésus posa son regard sur lui et dit : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre.

COMMENTAIRE

Alors que nous reprenons le cycle du temps ordinaire de la liturgie, l’évangéliste Jean nous raconte l’appel des premiers disciples. Mais au-delà de cet appel, l’évangéliste nous aide aussi à comprendre que nos vies se construisent essentiellement sur une quête de sens où nous interrogeons à la fois le présent et l’avenir. Pour l’évangéliste, Jésus est la réponse à cette quête, lui en qui Dieu se manifeste et dont la rencontre ne peut que transformer nos vies. « Venez et voyez ! » Et c’est ainsi que les disciples laisseront tout pour suivre Jésus et ainsi découvrir ce lieu secret où il habite.

En accord avec la grande tradition spirituelle de l’Église, nous croyons que c’est Dieu qui a mis en nous le désir de le chercher et de l’aimer. Saint Basile de Césarée, l’un des grands fondateurs de la vie monastique, écrit déjà dans sa règle de vie au IVe siècle que : « L’amour envers Dieu n’est pas matière d’enseignement. Car personne ne nous a enseigné à jouir de la lumière, à aimer la vie, à chérir ceux qui nous ont mis au monde ou qui nous ont élevés. De même, ou plutôt à plus forte raison, écrit-il, le désir de Dieu ne s’apprend pas par un enseignement venu de l’extérieur; dès que cet être vivant que nous sommes commence à exister, une sorte de germe est déposé en nous qui possède en lui-même le principe interne de l’amour. » Principe qui fait de nous des chercheurs de Dieu, qui dépose au plus profond de nous cette question lancinante des disciples : « Où demeures-tu? » « Où es-tu ? »

Sans cesse, cette question nous monte au cœur au cours de notre existence. N’est-ce pas là l’interrogation de ceux et celles qui cherchent dans la nuit un sens à leur vie? Mais à son tour, et c’est là la perspective que nous présente l’évangéliste aujourd’hui, Dieu est en droit de nous questionner. « Que cherchez-vous », nous demande-t-il?

L’être humain a besoin de se situer face à son existence, il a besoin de bien cerner son univers et de se l’expliquer. Des premières migrations humaines aux longues caravanes parcourant les continents; des caravelles qui traversèrent les océans aux satellites de toutes sortes qu’on lance dans l’espace, nous voulons découvrir et comprendre, nous voulons fonder notre existence sur des vérités et des valeurs durables.

La Parole de Dieu aujourd’hui nous révèle en quelque sorte notre condition d’Homme. L’être humain est quelqu’un qui cherche et dont la quête, sans qu’il le sache toujours, est guidée vers ce lieu où Dieu habite. Le jeune Samuel qui sert le prophète Élie, et qui sera lui-même prophète de Dieu auprès du roi David, il fait l’expérience d’un appel dans sa vie. Dans un premier temps, il n’en mesure pas toute la profondeur. Il a besoin d’être guidé afin d’apprendre à reconnaître la voix de Dieu. Il lui faut apprendre à écouter.

Les disciples de Jean qui sont envoyés auprès de Jésus seront eux invités à venir voir, car il faut aussi apprendre à regarder autour de nous et à nous interroger. Et c’est ainsi que les disciples sont invités à entrer dans la demeure du Christ.  Et quelle est cette demeure ? N’est-il pas dit dans l’évangile que le Fils de l’homme n’avait pas de pierre où reposer la tête. Il faut donc chercher la véritable demeure de Jésus ailleurs que dans un lieu physique.

Rappelons ici que le verbe « DEMEURER » chez l’évangéliste Jean est très évocateur et qu’il revient souvent dans les paroles de Jésus. En voici quelques exemples :

  • Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là produira du fruit en abondance.
  • Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui.
  • Demeurez dans mon amour.

On pourrait faire un rapprochement ici avec l’expérience qui est évoquée dans le livre Le Petit Prince où le renard dit au Petit Prince « qu’on ne voit bien qu’avec les yeux du cœur ». Découvrir la demeure de Jésus, c’est tout d’abord faire l’expérience de sa demeure spirituelle, de sa profonde communion avec le Père. C’est découvrir en lui que Dieu est amour et qu’il nous aime d’un amour infini. C’est faire l’expérience de Jésus comme Fils de Dieu qui nous appelle à une communion de destin avec lui, qui nous appelle à partager son amour pour le Père et pour le monde.

En ces temps parfois difficiles et angoissants où nous vivons, avec les bruits de guerres et de violences autour de nous, cette pandémie qui ne semble pas vouloir lâcher prise, la question des disciples à Jésus revêt une grande acuité : « Où demeures-tu? » Car s’il vient faire sa demeure en nous,  les disciples doivent aussi chercher la demeure du Christ parmi les hommes et les femmes de ce monde. Cette demeure ne sera jamais un lieu physique, on le comprend bien maintenant. La demeure du Christ est au cœur des humains, des villes et des métros, des champs de bataille et des lits d’hôpitaux, auprès des réfugiés et des enfants abandonnés, auprès de tous ceux et celles qui souffrent et sont persécutés.

Et c’est ainsi que ceux et celles qui vivent de la résurrection du Christ sont appelés à transformer la question naïve des disciples en une prière! Où demeures-tu Seigneur au cœur de mon existence et au cœur de ce monde? En quel lieu m’appelles-tu à te suivre, à faire l’expérience du pardon et de la réconciliation. Où m’appelles-tu à soigner, à visiter, à consoler, à engager toute mon existence au risque même d’y laisser ma vie? Où m’appelles-tu à aimer et à donner comme toi aujourd’hui?

Quand Jésus répond à ses disciples : « Venez et voyez ! » Il nous invite à entrer dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, mystère d’amour qui nous invite à jeter un regard neuf sur notre monde, là où le mal et la mort n’auront jamais le dernier mot, puisque le Christ est ressuscité.

Venez et voyez ! C’est ce mystère de mort et de vie que nous célébrons en chacune de nos eucharisties.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête du Baptême du Seigneur (B)

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Le baptême de Jésus marque le début de son ministère public, alors que la voix du Père se fait entendre et nous dévoile sa véritable identité : « C’est toi mon Fils bien-aimé; en toi j’ai mis tout mon amour ».

Il est important de préciser que ce baptême qu’il reçoit, ce n’est pas encore le baptême chrétien. Il s’agit d’une démarche de pénitence et de conversion, qui est propre à Jean Baptiste, et qui survient alors qu’il y a une grande effervescence dans toute la Judée. De plus en plus, des voix se font entendre pour dire que le messie va bientôt venir, que Dieu va enfin accomplir sa promesse de salut.

Alors que certains se demandent si Jean Baptiste n’est pas le Messie tant attendu, ce dernier annonce la venue d’un plus puissant que lui. Quand il le reconnaît en la personne de Jésus, il s’étonne de sa présence dans les eaux du Jourdain. Il est décontenancé par ce Messie qui prend place parmi les pécheurs, et qui vient se faire baptiser par lui. Mais pourquoi Jésus se fait-il baptiser?

Faut-il le rappeler, le Fils de Dieu, en se faisant homme, assume pleinement notre condition humaine. Il la prend sur lui avec son poids de péché et il marche avec nous. Il se fait solidaire de tous ceux qui se présentent à Jean-Baptiste en quête de pardon. Son baptême est l’expression de son amour pour nous, un amour qui se donnera jusqu’à la mort. Par ce baptême qu’il reçoit, Jésus nous prend sur ses épaules, comme il a pris sa croix, comme le berger prend sur lui la brebis blessée. Il prend sur lui nos péchés et il se fait baptiser avec tout le peuple, solidaire de lui, solidaire de nous.

L’iconographie orientale a bien saisi ce mystère du Baptême de Jésus, le représentant se faisant baptiser dans un tombeau rempli d’eau. Ces eaux symbolisent à la fois la mort et le shéol, le lieu où sont en attente tous les défunts depuis Adam et Ève, et que Jésus va aller chercher. Elles symbolisent aussi la vie, ces eaux vives que le Christ va offrir à la Samaritaine, ces eaux qu’il va transformer en vin des noces, comme à Cana.

Les icônes du baptême de Jésus sont très semblables à celles de sa résurrection des morts, et dans cette vision du Christ qui se fait baptiser, c’est déjà le Christ victorieux qui nous est présenté au début des évangiles. Plongé dans l’eau de la mort, il en ressort victorieux, et il nous entraine avec lui vers l’autre rive, où nous attend le Père. Voilà le mystère que contemple l’Église en cette fête du Baptême du Seigneur.

Par ailleurs, ce qui se produit au baptême de Jésus est une anticipation de notre propre baptême dans le Christ. Chacun et chacune de nous avons été marqué par le don de l’Esprit Saint à notre baptême et, depuis ce jour, jusqu’à notre entrée dans l’éternité de Dieu, se fait entendre cette voix intérieure qui nous dit : « Tu es ma fille bien aimée, tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. »

Mais quelles sont les conséquences de ce baptême pour nous et pour ce monde où nous vivons? C’est là une question pressante et difficile, en ces jours où la violence semble se faire omniprésente autour de nous.

Il est clair que lorsque la violence est légitimée, quand elle est perçue comme la voie normale pour affirmer sa personne ou ses idées, comme à Paris ces derniers jours, nous sommes alors confrontés à un lamentable échec de notre humanité. C’est le mal qui triomphe, c’est Caïn qui tue Abel encore une fois. Par ailleurs, si les sociétés sont en droit de se protéger, elles ont aussi le devoir de s’interroger quant aux causes de ces violences, tout en évitant de diaboliser l’adversaire, car il y a là un piège.

Parfois la violence est inévitable, lors d’une guerre ou en cas de légitime défense, mais la violence qui est le fruit de la haine ou du désir de vengeance, ne peut qu’alimenter de nouvelles violences. C’est Sylvie Germain, écrivaine française catholique, qui dégage cette analyse de la pensée d’Etty Hillesum sur la haine, cette jeune juive tuée à Auschwitz en 1943 :

« La haine n’est pas seulement la voie la plus facile […]; la haine est aussi la voie la plus dangereuse, la plus trompeuse, elle est sans issue. Là où se lève la haine en réaction à une violence, à un outrage, à une injustice subie, le mal triomphe, car la victime, aussi innocente soit-elle, se laisse alors atteindre au plus intime de son être […] par la maladie du mal. »

Quand nous cédons à la haine et à la vengeance, nous devenons complices du mal, et nous alimentons à notre tour cette bête insatiable en nous. En tant que disciples du Christ, il est de notre devoir de préserver en nous notre humanité à tout prix. C’est ce que notre vie baptismale exige de nous et rend possible en nous. Etty Hillesum écrivait dans son journal :

“Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la Paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit. » (Juin 1942)

Bien sûr, c’est là un grand défi, mais il est possible de le relever, car Jésus lui-même nous y invite. Faut-il le rappeler : notre baptême nous configure au Christ, et nous rend vainqueurs du mal avec lui. Bien sûr, c’est un long travail d’enfantement qui se fait en nous, un patient travail de guérison, où nous connaitrons des échecs, mais Jésus nous a ouvert le chemin du pardon et de l’amour du prochain. Il faut accepter de nous y engager courageusement avec lui. Telle est notre foi. Et quand des frères et des soeurs deviennent nos ennemis, plutôt que de les haïr, Jésus nous apprend à pleurer avec lui sur notre pauvre monde, à pardonner avec lui, à prier avec lui, afin que l’amour ne s’éteigne pas en nous.

En cette fête du baptême du Seigneur, demandons-lui la grâce de vivre pleinement notre baptême, et ainsi rendre témoignage de l’évangile au coeur de notre monde. La paix véritable est à ce prix.

Yves Bériault o.p.

Homélie pour l’Épiphanie du Seigneur

Frères et sœurs, la Parole de Dieu forme une vraiment belle unité en cette fête de l’Épiphanie. Elle commence avec cette proclamation solennelle du prophète Isaïe qui s’écrie : Debout, Jérusalem, resplendis! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Une annonce que reprendra Zacharie, le père de Jean Baptiste dans son cantique, où à son tour il affirmera que : l’astre d’en-haut s’est levé pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix. 

Pour l’Apôtre Paul, dans notre deuxième lecture, il découle de sa méditation des Écritures à la lumière de la venue du Messie, que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus. Oui, comme le chante le prophète Isaïe, un jour tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront.

Même si cette espérance est loin d’être réalisée, nous proclamons en cette fête que du plus profond de nos nuits, il y a deux mille ans, une lumière s’est levée sur le monde, afin d’accompagner l’humanité dans sa quête de bonheur. C’est l’Épiphanie du Seigneur, la manifestation de Dieu parmi nous, qui, en cette fête, est adoré par les mages qui symbolisent les nations. C’est un avenir en dévoilement que nous célébrons et qui n’a pas fini de nous surprendre!

L’évangéliste Matthieu lui nous décrit les tensions que soulève la naissance de cet enfant, et ce chassé-croisé entre Jérusalem, les rois mages et l’étoile, où s’expriment à la fois les peurs et les espoirs de notre monde, ainsi que la tentation toujours présente de refuser d’accueillir le Prince de la paix quand son message de vie semble menacer nos fausses sécurités, nos soifs égoïstes de bonheur, ou encore nos rêves orgueilleux de construire un monde sans Dieu et sans amour. C’est là le drame d’Hérode et de tous les despotes de ce monde.

L’Épiphanie! C’est la toute-puissance de Dieu qui se livre à nous, dépouillée et pauvre, quémandant en quelque sorte notre amour, nous invitant à déposer les armes, et à mettre à ses pieds ce que nous avons de plus précieux, notre besoin d’aimer et d’être aimés, vraiment aimés.

Ce qui est à l’œuvre au cœur de ce mystère qui nous est dévoilé, c’est qu’en Jésus Christ nous assistons ni plus ni moins aux débuts d’une re-création du monde. Dieu, qui créa l’homme et la femme à son image, vient en quelque sorte parfaire son œuvre en prenant lui-même notre image. Il se revêt de notre humanité, afin de nous apprendre à aimer, et ainsi libérer l’amour en nous.

Cette œuvre de salut n’est pas seulement pour demain, pour la Vie après la vie, mais c’est une œuvre qui nous engage dès maintenant. Car la Parole de Dieu est sans équivoque : seul l’amour, qui a sa source en Dieu, est capable de sauver notre monde, de lui donner de vivre dans le respect et le souci de chacun, dans un amour responsable pour la création, capable de surmonter les égoïsmes nationaux pour qui les pauvres, les réfugiés et les exclus de toutes sortes n’existent pas, comme s’ils ne faisaient pas partie de la famille humaine. D’ailleurs, l’indifférence écologique qui secoue la planète ou encore le chacun pour soi des pays riches dans leur appropriation des vaccins contre la covid ou encore des ressources mêmes des pays pauvres, en sont des exemples criants et scandaleux.

L’Épiphanie célèbre le mystère d’un Dieu qui vient nous sauver de nous-mêmes en se livrant à nous déjà dans la crèche de Noël, mystère d’Incarnation que les mages viennent contempler, et nous avec eux en cette fête. Oui, ça dépasse l’entendement, et pourtant, c’est bien cette bonne nouvelle qui nous soulève et nous fait vivre, nous les amis du Christ, lui qui nous appelle à concevoir notre vie en Église comme un don de Dieu pour le monde, et où nous ne pouvons absolument pas vivre repliés sur nous-mêmes.

C’est le moine martyr, Christian de Chergé, qui décrit de manière très imagée cette réalité de l’Église dans le monde d’aujourd’hui à l’occasion d’une homélie pour de la fête de la Trinité : 

Ainsi, nous souffle le frère Christian, le chrétien ne peut jamais camper à l’aise dans sa différence, dres­ser sa tente sur la montagne de la séparation. Son temple est ouvert. Sa tente est en plein vent. Sa différence le voue à la multitude. Le voici en marche vers l’autre, vers tous les autres, au nom même du mystère de Dieu qui est communion des Personnes… (1)

Frères et sœurs, c’est ce mystère de communion que nous contemplons en cette fête de l’Épiphanie. C’est Dieu avec nous, et nous avec Lui, qui vient se donner à toutes les nations, à tous ceux et celles qui cherchent la lumière dans les nuits obscures de leur vie, à tous ceux et celles qui foulent cette Terre et qui ont pour mission d’édifier ensemble la grande famille des enfants de Dieu, où pas un seul ne doit être laissé en chemin, car nul ne va au ciel tout seul. 

Bonne fête de l’Épiphanie! Et le Paradis à la fin de vos jours!

fr. Yves Bériault, o.p.

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  1. DE CHERGÉ, Christian. L’Autre que nous attendons. Homélies de Père Christian de Chergé (1970-1996). Abbaye Notre-Dame d’Aiguebelle, coll. « Cahiers de Tibhirine », no 2, 2006, p. 132

Sainte Marie Mère de Dieu

C’est à l’initiative du pape Paul VI, en 1968, que le premier janvier fut consacré Journée mondiale de la Paix. Si l’on s’arrête à cette époque, la crise de Cuba avec ses ogives nucléaires avait conduit le monde au seuil d’un conflit international; la Guerre froide était toujours à l’ordre du jour de l’échiquier mondial; la guerre du Vietnam faisait rage, et il faudra attendre encore une vingtaine d’années avant l’écroulement du Mur de Berlin et le démantèlement de l’Union Soviétique. Paul VI était convaincu que le monde avait besoin de consacrer la première journée de la nouvelle année à la paix, afin de rappeler à l’humanité que la paix est notre défi le plus fondamental. Il en va de notre survie.

Depuis le début de son pontificat, le pape François ne cesse de nous rappeler les énormes défis que le monde doit affronter s’il veut véritablement bâtir une paix durable. Dans son message au monde pour le 1er janvier 2015, il démasque les multiples visages de l’esclavage d’hier et d’aujourd’hui et nous invite à « résister à la tentation de nous comporter de manière indigne de notre humanité ». Dans son message qui a pour titre « non plus esclaves, mais frères », il dénonce à la fois les guerres, la corruption, la violence faite aux enfants, le trafic humain, les dérives de la mondialisation et le mépris des pauvres.

Mais le cœur de son message vise à rappeler au monde que, tous autant que nous sommes sur cette terre, nous sommes tous frères et sœurs, avant d’être des ennemis. Et s’il y a une mondialisation que nous devons réaliser au nom de l’évangile, c’est celle de la solidarité, de la justice et de la fraternité.

Quand le péché corrompt le cœur de l’homme, dit le pape François, et l’éloigne de son Créateur et de ses semblables, ces derniers ne sont plus perçus comme des êtres d’égale dignité, comme frères et sœurs en humanité, mais sont vus comme des objets, ce qui justifie alors tous les esclavages. On oublie alors que : « Tous sont aimés de Dieu, tous ont été rachetés par le sang du Christ, mort et ressuscité pour chacun. » Voilà ce que l’Église proclame sans cesse au monde.

La liturgie d’aujourd’hui, dans le prolongement de la fête de Noël, nous fait voir cette nécessité de la paix en notre monde dans une perspective beaucoup plus large que la simple absence de conflit. L’évangile nous enseigne que la véritable paix est un don de Dieu, et que cette paix trouve son fondement dans ce don unique au monde du Prince de la Paix, Jésus Christ.

Le deuxième point central de notre célébration, en ce premier Jour de l’An, est la fête en l’honneur de la Vierge Marie, alors que se termine l’octave de Noël. Si notre attention à Noël était tout orientée vers la naissance du Sauveur, aujourd’hui nous contemplons sa mère à qui nous avons donné le titre de Sainte Mère de Dieu. L’affirmation est plus qu’audacieuse. Marie Mère de Dieu! Comment cela est-il possible? Comment Dieu peut-il avoir une mère?

Ce titre, « Sainte Marie Mère de Dieu », a été proclamé solennellement lors du grand Concile d’Éphèse en l’an 431, et repris au Concile de Chalcédoine, vingt ans plus tard, afin d’affirmer la doctrine chrétienne concernant la divinité de Jésus. Une grave crise sévissait alors dans l’Église où certains remettaient en question que Jésus soit à la fois vrai Dieu et vrai homme. La formule « Sainte Marie Mère de Dieu », a alors été énoncé non pas tant pour glorifier la Vierge Marie, que pour affirmer la véritable nature de celui qu’elle a donné au monde : Jésus Christ qui tout en étant vrai homme, est vraiment Dieu.

En cette fête de Sainte Marie, Mère de Dieu, nous sommes invités à contempler à la fois la bénédiction qui nous est faite en Jésus Christ, l’Emmanuel, Dieu parmi nous, le Prince de la paix, ainsi que celle qui a reçu une telle bénédiction de concevoir l’Homme-Dieu. Lorsque l’ange Gabriel salut Marie, il lui dit « Je te salue, pleine de grâce », c’est-à-dire comblée de la grâce de Dieu; elle est par excellence celle sur qui le nom de Dieu a été prononcé. C’est pourquoi elle est « bénie entre toutes les femmes… »

Sa cousine Élisabeth dira de Marie « bienheureuse celle qui a cru! » Avant d’être une maternité physique, ce qui se vit en Marie c’est une maternité spirituelle : « Elle conçoit le Christ dans son cœur avant de le concevoir dans son sein. » Augustin dira « qu’il est plus grand pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. » Ce mystère nous concerne en tout premier lieu.

Car comme le veut le vieil adage : « Telle mère, telles filles, et tels fils », car nous aussi nous sommes disciples du Christ, participant au même mystère que Marie, notre Mère.

En honorant la maternité de Marie aujourd’hui, nos regards se portent à la fois sur elle en tant que modèle de foi et, surtout, sur l’extraordinaire mystère de sa maternité où Dieu se donne au monde. C’est cette bénédiction sur notre humanité, que nous célébrons au début de chaque nouvelle année, car Dieu s’est fait l’un des nôtres, il y a deux mille ans, il nous a bénis et comblé de sa présence.

Marie, par sa maternité, est Parole de Dieu en acte, elle porte le Verbe de Dieu, elle est « enceinte de la Parole de Dieu », et elle la donne au monde sans rien retenir pour elle-même.

C’est pourquoi Marie se retrouvera au cœur de l’assemblée des Apôtres à la Pentecôte. Elle poursuit sa tâche de Mère, car les disciples du Christ lui deviennent des fils et des filles qu’elle va accompagner à leur tour de sa foi et de sa prière maternelle.

En ce début d’année 2021, alors que la paix demeure toujours quelque chose de précaire et de fragile en notre monde, que la pandémie poursuit sa course, nous nous confions à Dieu. Nous lui confions nos familles, ceux et celles que nous aimons, nous lui confions notre monde dans sa recherche du bonheur, nous prions pour les pays en guerre, pour ceux et celles qui sont persécutés, et nous invoquons la prière de notre Mère du ciel sur nous : Sainte Marie Mère de Dieu, Mère de l’Église, Mère des disciples, priez pour nous ! Amen.

Yves Bériault, o.p.

[1] Augustin. Sermons 215, 4, PL 38, 1074.