Homélie pour l’Épiphanie du Seigneur

Frères et sœurs, la Parole de Dieu forme une vraiment belle unité en cette fête de l’Épiphanie. Elle commence avec cette proclamation solennelle du prophète Isaïe qui s’écrie : Debout, Jérusalem, resplendis! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Une annonce que reprendra Zacharie, le père de Jean Baptiste dans son cantique, où à son tour il affirmera que : l’astre d’en-haut s’est levé pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix. 

Pour l’Apôtre Paul, dans notre deuxième lecture, il découle de sa méditation des Écritures à la lumière de la venue du Messie, que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus. Oui, comme le chante le prophète Isaïe, un jour tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront.

Même si cette espérance est loin d’être réalisée, nous proclamons en cette fête que du plus profond de nos nuits, il y a deux mille ans, une lumière s’est levée sur le monde, afin d’accompagner l’humanité dans sa quête de bonheur. C’est l’Épiphanie du Seigneur, la manifestation de Dieu parmi nous, qui, en cette fête, est adoré par les mages qui symbolisent les nations. C’est un avenir en dévoilement que nous célébrons et qui n’a pas fini de nous surprendre!

L’évangéliste Matthieu lui nous décrit les tensions que soulève la naissance de cet enfant, et ce chassé-croisé entre Jérusalem, les rois mages et l’étoile, où s’expriment à la fois les peurs et les espoirs de notre monde, ainsi que la tentation toujours présente de refuser d’accueillir le Prince de la paix quand son message de vie semble menacer nos fausses sécurités, nos soifs égoïstes de bonheur, ou encore nos rêves orgueilleux de construire un monde sans Dieu et sans amour. C’est là le drame d’Hérode et de tous les despotes de ce monde.

L’Épiphanie! C’est la toute-puissance de Dieu qui se livre à nous, dépouillée et pauvre, quémandant en quelque sorte notre amour, nous invitant à déposer les armes, et à mettre à ses pieds ce que nous avons de plus précieux, notre besoin d’aimer et d’être aimés, vraiment aimés.

Ce qui est à l’œuvre au cœur de ce mystère qui nous est dévoilé, c’est qu’en Jésus Christ nous assistons ni plus ni moins aux débuts d’une re-création du monde. Dieu, qui créa l’homme et la femme à son image, vient en quelque sorte parfaire son œuvre en prenant lui-même notre image. Il se revêt de notre humanité, afin de nous apprendre à aimer, et ainsi libérer l’amour en nous.

Cette œuvre de salut n’est pas seulement pour demain, pour la Vie après la vie, mais c’est une œuvre qui nous engage dès maintenant. Car la Parole de Dieu est sans équivoque : seul l’amour, qui a sa source en Dieu, est capable de sauver notre monde, de lui donner de vivre dans le respect et le souci de chacun, dans un amour responsable pour la création, capable de surmonter les égoïsmes nationaux pour qui les pauvres, les réfugiés et les exclus de toutes sortes n’existent pas, comme s’ils ne faisaient pas partie de la famille humaine. D’ailleurs, l’indifférence écologique qui secoue la planète ou encore le chacun pour soi des pays riches dans leur appropriation des vaccins contre la covid ou encore des ressources mêmes des pays pauvres, en sont des exemples criants et scandaleux.

L’Épiphanie célèbre le mystère d’un Dieu qui vient nous sauver de nous-mêmes en se livrant à nous déjà dans la crèche de Noël, mystère d’Incarnation que les mages viennent contempler, et nous avec eux en cette fête. Oui, ça dépasse l’entendement, et pourtant, c’est bien cette bonne nouvelle qui nous soulève et nous fait vivre, nous les amis du Christ, lui qui nous appelle à concevoir notre vie en Église comme un don de Dieu pour le monde, et où nous ne pouvons absolument pas vivre repliés sur nous-mêmes.

C’est le moine martyr, Christian de Chergé, qui décrit de manière très imagée cette réalité de l’Église dans le monde d’aujourd’hui à l’occasion d’une homélie pour de la fête de la Trinité : 

Ainsi, nous souffle le frère Christian, le chrétien ne peut jamais camper à l’aise dans sa différence, dres­ser sa tente sur la montagne de la séparation. Son temple est ouvert. Sa tente est en plein vent. Sa différence le voue à la multitude. Le voici en marche vers l’autre, vers tous les autres, au nom même du mystère de Dieu qui est communion des Personnes… (1)

Frères et sœurs, c’est ce mystère de communion que nous contemplons en cette fête de l’Épiphanie. C’est Dieu avec nous, et nous avec Lui, qui vient se donner à toutes les nations, à tous ceux et celles qui cherchent la lumière dans les nuits obscures de leur vie, à tous ceux et celles qui foulent cette Terre et qui ont pour mission d’édifier ensemble la grande famille des enfants de Dieu, où pas un seul ne doit être laissé en chemin, car nul ne va au ciel tout seul. 

Bonne fête de l’Épiphanie! Et le Paradis à la fin de vos jours!

fr. Yves Bériault, o.p.

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  1. DE CHERGÉ, Christian. L’Autre que nous attendons. Homélies de Père Christian de Chergé (1970-1996). Abbaye Notre-Dame d’Aiguebelle, coll. « Cahiers de Tibhirine », no 2, 2006, p. 132