L’amour du prochain selon Simone Weil

weil51Le Christ dit : « Celui qui vous accueille m’accueille ». Mais il faut aussi accueillir l’autre pour sa valeur propre. Notre sollicitude ne peut reposer uniquement sur des principes ou des valeurs, ou même parce que le Christ nous y invite. Si l’autre est précieux aux yeux du Christ il doit aussi le devenir pour lui-même. Notre sollicitude, le cas échéant, doit s’adresser à l’autre personnellement et non seulement comme convenance évangélique.

Simone Weil (1909-1943) propose une réflexion sur l’amour du prochain d’une justesse incisive et étonnante :

« L’amour du prochain est l’amour qui descend de Dieu vers l’homme. Il est antérieur a celui qui monte de l’homme vers Dieu. Dieu a hâte de descendre vers les malheureux. Dès qu’une âme est disposée au consentement, fût-elle la dernière, la plus misérable, la plus difforme, Dieu se précipite en elle pour pouvoir, à travers elle, regarder, écouter les malheureux. Avec le temps seulement elle prend connaissance de cette présence. Mais ne trouverait-elle pas de nom pour la nommer, partout où les malheureux sont aimés pour eux-mêmes, Dieu est présent.

Dieu n’est pas présent, même s’il est invoqué, là où les malheureux sont simplement une occasion de faire le bien, même s’ils sont aimés à ce titre. Car alors ils sont dans leur rôle naturel, dans leur rôle de matière, de chose. Ils sont aimés impersonnellement. Il faut leur porter, dans leur état inerte, anonyme, un amour personnel.

C’est pourquoi des expressions comme aimer le prochain en Dieu, pour Dieu, sont des expressions trompeuses et équivoques. Un homme n’a pas de trop de son pouvoir d’attention pour être capable simplement de regarder ce peu de chair inerte et sans vêtements au bord de la route. Ce n’est pas le moment de tourner la pensée vers Dieu. Comme il y a des moments où il faut penser à Dieu en oubliant toutes les créatures sans exception, il y a des moments où en regardant les créatures il ne faut pas penser explicitement au Créateur. Dans ces moments, la présence de Dieu en nous a pour condition un secret si profond qu’elle soit un secret même pour nous. Il y a des moments où penser à Dieu nous sépare de lui. La pudeur est la condition de l’union nuptiale.

Dans l’amour vrai, ce n’est pas nous qui aimons les malheureux en Dieu, c’est Dieu en nous qui aime les malheureux. Quand nous sommes dans le malheur, c’est Dieu en nous qui aime ceux qui nous veulent du bien. La compassion et la gratitude descendent de Dieu, et quand elles s’échangent en un regard, Dieu est présent au point où les regards se rencontrent. Le malheureux et l’autre s’aiment à partir de Dieu, à travers Dieu, mais non pas pour l’amour de Dieu; ils s’aiment pour l’amour l’un de l’autre. Cela est quelque chose d’impossible. C’est pourquoi cela ne s’opère que par Dieu. »

(Simone Weil. Attente de Dieu. La Colombe, 1950, pp. 110-111.)

La providence de Dieu. Qu’en est-il?

C’est le théologien Dietrich Bonhoeffer qui écrivait ce constat terrible et alarmant au sujet de sa foi en Dieu :

« Le Dieu qui est avec nous est celui qui nous abandonne (Mc 15, 34) ! Le Dieu qui nous laisse vivre dans le monde, sans l’hypothèse de travail Dieu, est celui devant qui nous nous tenons constamment. Devant Dieu et avec Dieu, nous vivons sans Dieu. Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide […] Voilà la différence décisive d’avec toutes les autres religions. La religiosité de l’homme le renvoie dans sa misère à la puissance de Dieu dans le monde, Dieu est le deus ex machina. La Bible le renvoie à la souffrance et à la faiblesse de Dieu; … L’évolution du monde vers l’âge adulte dont nous avons parlé, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui accomplit sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. »

Ce que propose Bonhoeffer, est de passer à une vision monarchique de Dieu à un Dieu solidaire avec nous, dont le seul et unique soutien est celui de sa grâce, de son amour, à travers lequel nous progressons peu à peu vers notre pleine stature humaine et spirituelle. Nous devenons majeurs et responsables dans l’existence avec Dieu. Nous rejoignons ici un saint Paul dans le plus profond de son expérience de Dieu qui l’amenait à dire : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi. »

Jacques LisonCela veut-il dire que nous sommes laissés à nous-mêmes? Qu’en est-il alors de la providence de Dieu? Jacques Lison, dans son livre « Dieu intervient-il vraiment? (Novalis 2006) en arrive à la définition suivante en parlant de la Providence de Dieu :

« La providence divine désigne la pleine maîtrise avec laquelle Dieu saisit les hommes et les femmes de bonne volonté pour que ceux-ci protègent le monde selon son projet éternel et pour que, par eux, son règne vienne. »

Notre déficit de compréhension à l’endroit de la providence de Dieu est directement proportionnel à notre incompréhension vis-à-vis de l’état précaire de notre condition humaine. Ce que nous ne parvenons pas à assimiler, c’est à la fois la tragédie de notre condition mortelle, avec tout son cortège de souffrances et de calamités, et la toute-puissance de Dieu. Pourquoi sa force ne vient-elle pas contrebalancer notre état de faiblesse, nous demandons-nous? Jacques Lison répond :

« L’expression toute-puissance n’évoque pas la capacité qu’aurait Dieu de pouvoir faire n’importe quoi, mais plutôt la maîtrise absolue de son amour. L’action de la Providence de Dieu, c’est avant tout Dieu qui saisit les hommes et les femmes de bonne volonté. Cela signifie que la providence divine ne désigne pas son action sur les éléments ni dans les événements du monde que nous habitons, mais avant tout sur nous qui voyons le monde. Dieu nous touche pour que nous voyions le monde comme il le voit lui-même et que nous y agissions avec ses mœurs à lui, puisque nous sommes créés à son image. »

Dans la perspective de la définition que propose Jacques Lison, Dieu ne prédétermine pas notre histoire, ni le cours des choses. Le monde où nous nous retrouvons est à peine organisé, il est un quasi-chaos. Mais Dieu a quand même un projet. II veut que les humains protègent ce monde, c’est-à-dire qu’ils le rendent habitable en l’humanisant selon son projet éternel, en étant porteurs de son amour.

« Ce projet, Dieu ne l’impose pas. Il s’efface plutôt au point de paraître absent, et même impuissant, quand triomphe la volonté des tyrans. Dieu cache sa face, il ne fait pas de miracles – au sens d’une intervention directe dans les lois de la nature -, il ne se comporte pas comme on l’attendrait d’un dieu. Il est néanmoins mystérieusement présent à ceux et celles qui mettent leur confiance en sa providence au point de l’aider en devenant eux-mêmes providence. Il les saisit dans le mouvement de sa vie trinitaire pour que, par eux, son règne vienne. »