Homélie pour le 1er Dimanche de l’Avent (A)

Le poète Charles Péguy dans un poème sur la fête de Noël met en scène trois personnages qu’il appelle les filles de Dieu, et qui sont la foi, l’espérance et la charité. Il compare la charité à une mère ou à une sœur aînée; la foi à une épouse fidèle; et l’espérance, à une toute petite fille. Péguy a là une intuition des plus intéressante, car les saints et les saintes sont surtout reconnus à cause de leur foi à déplacer les montagnes, de leur charité à toute épreuve, mais l’espérance… Qui a déjà été canonisé parce qu’il ou elle avait espéré? Et pourtant, nous dit Péguy, c’est la petite fille espérance qui entraîne par la main ses deux sœurs aînées, la foi et la charité. Cette vision du poète nous introduit, il me semble, dans une belle compréhension de l’année liturgique que nous inaugurons aujourd’hui.

Faut-il le rappeler, l’année liturgique qui commence avec le premier dimanche de l’Avent, et qui se termine avec la fête du Christ-Roi, est marquée par trois grands mouvements, comme une vaste symphonie, qui correspondent au temps de Noël, de Pâques, et du temps appelé « ordinaire », à défaut d’un qualificatif plus poétique. Quand on y regarde de plus près, chacun de ces trois temps de l’année liturgique semble davantage orienté vers l’une des trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité. Non pas que toutes ces vertus ne soient pas évoquées tout au long de l’année liturgique à travers les lectures bibliques qui nous sont proposées, mais c’est comme s’il y avait une insistance plus soutenue à l’endroit de l’une ou l’autre de ces vertus, selon les grands moments de l’année.

Tout d’abord, le temps ordinaire, celui qui occupe la plus large part de l’année liturgique, est loin d’être « ordinaire ». Je le dirais surtout consacré à la vertu de charité, à la mise en œuvre quotidienne de l’amour, manifesté par les paroles, les gestes et la personne même de Jésus. Le temps ordinaire de la liturgie est une invitation à faire nôtre sa mission, afin que par nos gestes et nos paroles, l’amour et la tendresse du Père soient à nouveau manifestés à notre monde par nos œuvres de justice et de miséricorde. Le temps ordinaire, c’est l’aujourd’hui de Dieu, l’aujourd’hui de l’Évangile et de l’Église. On pourrait l’appeler le temps de la charité de l’Église.

Le Carême et le temps pascal me semblent davantage consacrés à la vertu de foi. C’est un temps qui invite à croire, à croire sans réserve. Une invitation nous y est faite à suivre le Christ dans sa mort-résurrection et à proclamer avec les Apôtres que ce Jésus qui a été crucifié, Dieu l’a ressuscité des morts. Carême et temps pascal sont ces temps de l’année où nous retournons aux sources de notre foi et où, à la fête de Pâques, sommet de l’année liturgique, nous proclamons que ce Jésus, Dieu l’a fait Christ et Seigneur. Et nous faisons nôtre cette béatitude promise par Jésus à ses disciples : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu! » C’est à cette foi audacieuse que nous invitent le Carême et le temps pascal.

Vous l’aurez deviné, le temps de l’Avent lui me semble tout orienté vers l’espérance. L’Avent, première halte dans l’année liturgique, vient dresser sur l’horizon de nos attentes humaines une toute petite lueur. Elle a les dimensions d’un berceau, mais elle est capable d’embraser tout l’univers. Pourtant, elle est toute contenue dans le mystère de cette étable de Bethléem. Mystère de l’humilité et de la petitesse de Dieu, qui se donne sans s’imposer à nous.

Noël, c’est Dieu qui déjà se livre une première fois entre nos mains. En attendant d’être couché sur la croix, il est couché dans une mangeoire, emmailloté, offert à notre contemplation. Et là, dans cette vie humaine naissante, gît, impuissant, donnée à nous, l’espérance du monde, le Christ, le Fils de Dieu. C’est Dieu lui-même qui vient allumer au cœur de notre nuit une soif d’infini et qui nous ouvre le chemin qui y conduit.

Pas étonnant qu’en ce temps de l’année, plus qu’à n’importe quel autre, les gens aient le goût de décorer, de revêtir les villes et les villages de lumières et de couleurs flamboyantes. Ils ont envie de donner d’eux-mêmes sans compter, d’être une fois pour toutes bonté et générosité, comme si leur cœur saisissait à l’approche de Noël, comme l’espace d’un instant, sa véritable vocation, même dans les sociétés les plus sécularisées. Non, les indices ne trompent pas. C’est la petite vertu espérance qui se fraie son chemin depuis cette étable de Bethléem et qui illumine la nuit des temps.

Nous le savons, la Parole de Dieu ne nous propose pas une espérance à la petite semaine, une espérance facile et béate. Non, elle est de tous les combats, de toutes les luttes, et c’est elle qui nous rend capables de nous engager, de nous aimer les uns les autres, de changer nos cœurs, de recommencer quand tout s’écroule. C’est cette espérance, têtue et obstinée, que nous demandons au Prince de la paix de renouveler en nous alors que nous nous préparons à célébrer la fête de Noël, afin qu’il nous trouve fidèles et en tenues de service quand il viendra, de telle sorte que cette espérance qui nous habite puisse soulever le monde avec lui, chacun et chacune à notre mesure, dans le quotidien qui est le nôtre.

En terminant, écoutons Charles Péguy :

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.
Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles, mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de cœur.
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne. Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.

C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de l’Orient.
Vers le berceau de mon fils.
Ainsi une flamme tremblante.
Elle seule conduira les Vertus et les mondes.
Une flamme percera des ténèbres éternelles.


CHARLES PÉGUY, tiré de «Le porche du mystère de la deuxième vertu. pp. 26-27

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la solennité de Jésus Christ et Roi de l’Univers

Nous fêtons aujourd’hui la solennité du Christ-Roi, une fête qui vient clore l’année liturgique où, pour la seule fois de l’année, nous célébrons l’identité même de Jésus en tant que Messie et Roi de l’Univers. Les trois années liturgiques soulignent toutes cette fête, mais avec un évangile différent : soit en évoquant l’entrée de Jésus à Jérusalem, assis sur le dos d’un âne, ou encore Jésus, prisonnier humilié, comparaissant devant Pilate; et enfin, ce dimanche, Jésus bafoué, cloué sur une croix entre deux malfaiteurs. Et nous l’appelons le Roi de l’Univers.

Mais le danger qui guettera toujours l’Église en célébrant son Seigneur à titre de Roi de l’Univers, sera d’oublier ce qu’il a dit de lui-même à Pilate alors qu’il était son prisonnier. Rappelez-vous, ce dernier lui demanda s’il était le roi des Juifs et Jésus lui répondit : «ma royauté n’est pas de ce monde».

Comment ne pas voir, en cette fin d’année liturgique, encore une fois fort éprouvante pour les catholiques que nous sommes, une contradiction flagrante entre l’affirmation de Jésus, dont la royauté est dépouillée de toute forme de puissance ou de domination, et de sombres pages de l’histoire de notre Église qui s’écrivent encore aujourd’hui, où les abus d’autorité de la part de membres de l’Église font la manchette, protégés parfois par une hiérarchie se croyant au-dessus des lois. Encore, ces dernières semaines en France, les journaux en ont fait écho amplement.

Bien sûr, nous sommes convaincus que la grande majorité des chrétiens et des chrétiennes prennent au sérieux leur foi, et il en va de même pour les ministres de l’Église. Mais il y aura toujours ceux par qui le scandale arrive, surtout quand c’est la structure même de l’Institution qui les favorise. Et cela doit changer. Si Jésus invite à laisser pousser le bon grain avec l’ivraie, il y a urgence dans la demeure quand l’ivraie étouffe le bon grain, détruit des vies. Nous ne voulons ni ne pouvons être complices d’une telle conception de l’Église du Christ, qui est appelée à servir comme Lui.

Et c’est ainsi qu’au terme d’une année liturgique où nous ont été rappelé successivement les abus commis dans les écoles résidentielles autochtones, les comportements scandaleux reprochés à des prêtres, des évêques et des religieux, il est difficile, pour plusieurs catholiques, de retrouver le chemin du vivre ensemble en Église, ou même du pourquoi de leur foi. Oui, au terme de cette année liturgique notre Église en ressort humiliée et, même s’ils n’en mouraient pas tous, comme le raconte une fable de Lafontaine, tous en sont atteints.

C’est Mgr de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, qui lors de la réunion de l’assemblée des évêques à Lourdes l’année dernière, décrivait une Église qui croyait pouvoir enseigner sans écouter, sanctifier sans se dépouiller, gouverner sans se convertir.

Vous en conviendrez avec moi, ce constat est très difficile à entendre, mais comme dit Jésus : «La vérité vous rendra libres!» C’est pourquoi, frères et sœurs, il est important de nous redire quelle Église nous voulons, comment nous voulons vivre entre nous, et de quelle manière nous voulons annoncer la bonne nouvelle de Jésus Christ.

Car, au-delà de tous les scandales, de toutes les campagnes aussi pour discréditer l’Église, un fait demeure: nul ne va au ciel tout seul, et c’est ensemble que le Christ nous invite à le suivre, à nous reconnaître les uns les autres de sa bergerie, et à nous soutenir dans cette marche qui sera toujours très exigeante, soit de faire Église ensemble.

Former Église, ne va pas de soi, et dès le début de la mission des apôtres, ces derniers en ont fait l’expérience: abandon de certains disciples, reniement de Pierre, trahison de Judas, persécutions, dispersions des disciples du Christ dans le bassin de la Méditerranée, discordes entre Pierre et Paul. Pourtant, cette même Église a porté la Bonne nouvelle de la Résurrection aux quatre coins du monde jusqu’à nous rejoindre, nous tous qui sommes ici. C’est pourquoi le défi de faire Église sera toujours à notre portée puisque c’est le Christ qui nous y appelle et qui nous y accompagne malgré les mauvais jours. Alors comment cela va-t-il se faire? Il nous suffit de contempler la vie de celui dont nous célébrons la royauté aujourd’hui.

Rappelez-vous: Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche lors de l’établissement de son Royaume. «Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave.» 

Frères et sœurs, voilà l’agenda qui nous est proposé, tant aux ministres de l’Église qu’à tous les baptisés. Car nous sommes de l’ordre du tablier, dont le maître est le premier des serviteurs. Et nous l’appelons le Roi de l’Univers. Car notre Roi a comme palais une étable, comme trône, une croix, son armée, ceux et celles qui vivent de l’esprit des béatitudes, car sa royauté n’est pas celle des puissants de ce monde. Le seul royaume que le Christ est venu établir parmi nous est celui de l’amour qui sait se donner et servir jusqu’au bout. Servir et donner, et non pas prendre et être servis. Et cela, l’Église ne doit jamais l’oublier. 

« Souviens-toi de nous, Seigneur Jésus, quand tu viendras dans ton Royaume. »

fr. Yves Bériault, o.p.

Ordre des prêcheurs. Dominicain.

Homélie pour la Toussaint

Toussaint

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 5,1-12a. 
En ce temps-là, voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui.
Alors, ouvrant la bouche, il les enseignait. Il disait :
« Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des Cieux est à eux.
Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi.
Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

COMMENTAIRE

Cette page de l’Évangile de Matthieu, que l’on appelle les béatitudes, est l’une des plus connus des évangiles, que l’on soit chrétien ou non. C’est Gandhi, pacifiste et guide spirituel de l’Inde au siècle dernier, qui disait des béatitudes : « C’est ce sermon qui m’a fait aimer Jésus ». Les béatitudes, ce sont les paroles de bonheur qui ouvrent la vie publique de Jésus ! Ce dernier ne commence pas sa mission en nous faisant la morale, mais en nous souhaitant d’être heureux !

Les béatitudes sont le plus beau chemin de bonheur qui nous soit proposé ici-bas pour combattre l’égoïsme et la volonté de puissance, pour faire place aux pauvres et aux humiliés ! Les béatitudes renversent bien souvent nos échelles de valeurs, car elles nous remettent sans cesse devant la clé du mystère de notre vie, et qui est d’aimer ! C’est là l’esprit des béatitudes. C’est correspondre de plus en plus à cet appel de Dieu au cœur de nos vies et trouver notre joie dans le don de nous-mêmes aux autres. C’est pourquoi la liturgie de l’Église nous propose cet évangile en cette fête de la Toussaint.

La Toussaint, c’est la fête des disciples du Christ qui nous devancent au ciel, et qu’on appelle des saints et des saintes. Ils sont une multitude ceux et celles qui nous ont précédés sur ce chemin de la sainteté, et dont on célèbre la mémoire en cette fête. Ils sont pour nous des modèles, des frères et des sœurs ainés dans la foi, parce qu’ils ont pris au sérieux l’évangile, et qu’ils se sont mis à la suite du Christ avec passion et radicalité. Ils n’ont pas eu peur de compromettre leur sécurité, leur bien-être, ou même leur vie, au nom de l’évangile. Ils ont saisi à bras-le-corps ce bonheur des béatitudes promis par le Christ. C’est pourquoi la Toussaint est une fête lumineuse qui nous invite à nous réjouir et à contempler le magnifique album de famille qui est le nôtre.

Ils sont beaux ces témoins de l’amour, ces témoins d’un Dieu qui ne cesse de nous aimer malgré nos fragilités. À travers tous ces visages bien-aimés de l’Église, connus ou inconnus, Dieu nous révèle combien il veut avoir besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité. Tout comme des miroirs lumineux, les saints et les saintes sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, Dieu cherchera toujours, à travers les battements d’une vie humaine, à se dire à nous, à se faire proche de nous.

L’Église nous propose sans cesse des modèles de la suite du Christ à travers ceux et celles que l’on appelle les saints. Mais ils ne représentent que la fine pointe de tous ceux et celles qui leur ressemblent, et que l’histoire a gardés dans l’anonymat, mais qui aujourd’hui sont célébrés eux aussi.

La fête de la Toussaint nous donne de contempler ce mystère auquel nous participons déjà, et qu’on appelle la communion des saints. Il s’agit d’une solidarité entre les morts et les vivants, dans une même communion en Dieu. Et aujourd’hui, nous fêtons plus particulièrement ces témoins dont la vie a été pleinement saisie par le Christ et qui ont fait leur sa passion pour notre monde.

Nous fêtons les saints non seulement pour nous tourner vers cet avenir qui nous attend, mais nous les fêtons pour aujourd’hui même, afin de rendre grâce à Dieu qui ne cesse de veiller sur notre monde en se communiquant à nous par l’entremise d’une vie humaine, reflet de son amour, de sa tendresse et de sa miséricorde.

Nous fêtons les saints afin de nous rappeler aussi notre vocation à nous tous, pour nous rappeler que le monde a toujours besoin de la présence d’hommes et de femmes qui portent dans leur vie la marque du Christ.

Depuis la résurrection, la suite de Jésus s’est traduite dans l’existence de millions et de millions de personnes, toutes aussi différentes les unes que les autres, et cette suite a pris le visage de ces personnes, car nous sommes le Corps du Christ, nous sommes le visage du Christ pour ce temps qui est le nôtre. Chacun et chacune de nous sommes appelés à incarner cette suite d’une manière unique, qui nous est propre, et qui est de vivre l’Évangile là où la vie nous entraîne. C’est la sainteté du quotidien qui est tout simplement la synthèse des ressources et des talents que nous portons, marqués au jour le jour par notre foi au Christ, marqués par son Esprit qui habite en nous.

Être saint, c’est vouloir aimer comme Dieu nous appelle à aimer, et ce malgré nos limites et nos faiblesses. N’en doutons pas, la grâce de Dieu peut nous entraîner vers des dépassements dont on ne se serait jamais crus capables. C’est l’expérience qu’ont faite les saints et les saintes, eux qui sont des hommes et des femmes comme nous, des pécheurs, avec des limites et des défauts, mais qui ont su s’en remettre entièrement à Dieu et à sa miséricorde.

Il y a bien des manières de répondre à cet appel dans nos vies. Dans l’Évangile selon saint Jean, lors de la dernière Cène, l’on voit Jésus revêtir le tablier et se mettre à genoux, afin de laver les pieds de ses disciples. C’est le trappiste Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine, assassiné avec six de ses frères en Algérie en 1996, qui commentait ainsi ce passage : « Prendre un tablier comme Jésus, cela peut être aussi grave et solennel que le don de sa vie… Mais vice-versa, donner sa vie peut être aussi simple que de prendre un tablier », le tablier du service, le tablier du don de soi, généreux et sans calcul.

Revêtir le tablier du service, c’est devenir des hommes et des femmes de compassion et de miséricorde, assoiffés de justice et de paix, attentifs aux besoins des plus pauvres et des plus démunis.

Frères et sœurs, n’en doutons pas, cette sainteté nous y sommes tous appelés, et la fête de la Toussaint vient nous rappeler que nous pouvons compter sur le soutien de ces innombrables témoins qui nous ont précédés, et qui nous accompagnent de leur prière, afin que nous vivions nous aussi de l’esprit des béatitudes. C’est la grâce que je nous souhaite en cette fête de la Toussaint.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 31e Dimanche – C

zachee

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 19,1-10. 
En ce temps-là, entré dans la ville de Jéricho, Jésus la traversait.
Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d’impôts, et c’était quelqu’un de riche.
Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas à cause de la foule, car il était de petite taille.
Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui allait passer par là.
Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. »
Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie.
Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. »
Zachée, debout, s’adressa au Seigneur : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. »
Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham.
En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

COMMENTAIRE

Ce récit pose avec acuité la question de la conversion. Dans l’évangile nous voyons un homme du nom de Zachée qui s’interroge au sujet de Jésus, et une chose semble évidente, il ne cherche pas simplement à voir Jésus, tel un spectateur qui contemplerait un défilé traversant la ville.

Si Zachée monte dans le sycomore, c’est qu’il veut en connaître davantage au sujet de ce Jésus. À n’en pas douter, il est fasciné par sa personne. La réputation de Jésus l’a sûrement précédé dans cette petite ville de Jéricho et, à n’en pas douter, il a la réputation d’un homme de Dieu, d’un prophète. Voyez la foule qui l’acclame ! De plus, Zachée a sûrement entendu parler du bon accueil que Jésus fait aux pécheurs et aux publicains, lui qui en est un. Un profond désir de changement semble l’animer, et Zachée semble se dire : « Et si c’était vrai qu’il fait bon accueil aux gens comme moi ! » Et le voilà qui monte dans le sycomore.

Nous, chrétiens et chrétiennes, quand nous parlons d’évangélisation, nous souhaitons avant tout faire connaître Jésus, donner le goût à tous ceux et celles qui ne le connaissent pas encore de monter dans le sycomore afin de mieux le voir et ainsi l’accueillir dans leur maison. Car nous le voyons bien dans notre récit, qui que nous soyons, Jésus n’éprouve aucune gêne, aucune aversion à entrer chez qui que ce soit, même chez les pécheurs les plus endurcis. Il s’invite surtout chez eux, car Jésus nous révèle que Dieu sait voir au-delà de nos péchés, et qu’il nous donne son Fils afin, qu’avec lui, nous menions le bon combat contre le mal. C’est pourquoi dans notre première lecture, il est dit au livre de la Sagesse : « Tu fermes les yeux sur leurs péchés pour qu’ils se convertissent. »

Au cœur de ce récit de la conversion de Zachée, il est bien sûr question du péché. Sûrement que les passages de nos eucharisties où il est question du péché ne vous laissent pas indifférents. Parfois, n’avons-nous pas l’impression que l’on parle trop du péché en Église, comme une obsession qui nous caractériserait ? Et il est juste de dire que ce danger existe et qu’il est souvent lié à une conception d’un Dieu juge et sévère. Que l’on pense aux personnes qui vivent constamment dans le scrupule, ayant toujours peur d’offenser Dieu.

Par ailleurs, on ne peut minimiser la présence du mal en notre monde. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. En ce moment, l’attention des médias est surtout dirigée vers le Moyen-Orient et les atrocités que l’on y commet. Demain, ce sera l’Afrique, l’Europe, l’Asie, ou dans les Amériques. La présence du mal est universelle et c’est pourquoi nos prières eucharistiques insistent autant sur le mal et le péché, car le Christ est venu combattre à nos côtés, nous appelant tout d’abord à éradiquer ce mal en nous-mêmes. C’est ainsi que l’on retrouve les formules suivantes bien connues dans nos eucharisties :

Ainsi, il est dit au moment de la consécration : « Prenez, et buvez-en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. »

Dans la prière du Notre Père, nous disons à la fin : « Délivre du mal », et le prêtre enchaine en disant : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ; par ta miséricorde, libère-nous du péché. » Pourquoi insister autant : c’est que le mal est intimement lié à nos péchés, à nos manquements, à nos violences, à nos injustices et nous avons besoin d’en être libérés pour être fidèles à notre vocation de fils et de filles de Dieu.

C’est pourquoi lors de la prière pour la paix, nous disons au Seigneur Jésus Christ, « ne regarde pas nos péchés, mais la foi de ton Église. » Et nous insistons au moment de l’Agneau de Dieu en disant : « Seigneur Jésus toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous. » Et enfin, au moment de communier, en réponse à la proclamation du prêtre qui nous dit, montrant le pain consacré : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », nous répondons : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dit seulement une parole et je serai guéri. » Et le Christ vient alors prendre son repas avec nous. C’est la communion !

Comme nous pouvons le constater, les notions de mal et de péché occupent une place importante dans nos eucharisties, et l’histoire de Zachée peut nous aider à comprendre pourquoi, parce que cette histoire illustre à merveille ce que la rencontre du Christ peut provoquer dans une vie.

Tout d’abord, Zachée se met en route, il grimpe dans le sycomore, il veut mieux voir Jésus, mieux le connaître, et Jésus ne le déçoit pas, bien au contraire, il répond à son attente en s’invitant chez lui. Mais pour cela, il faut redescendre du sycomore, comme le fait Zachée, et répondre à la demande insistante de Jésus qui veut prendre son repas avec nous, et nous introduire ainsi dans l’intimité de son amour. L’on assiste alors à un revirement inattendu chez ce publicain, cet homme détesté de ses concitoyens. À la surprise générale, il reconnaît ses fautes, il prend conscience de son péché en présence de Jésus, et il s’engage à réparer tous les torts commis.

Remarquez que la liste de ces torts se rapporte uniquement au prochain : « Je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, dit Zachée, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Sa générosité au contact de Jésus semble tout à coup sans borne !

C’est que la conversion nous tourne non seulement vers Dieu, mais elle est aussi de l’ordre d’une grâce fraternelle, où le prochain est enfin reconnu pour qui il est. Nous le voyons alors avec les yeux mêmes de Jésus quand il dit de Zachée qu’il est lui aussi un fils d’Abraham. Cette amitié avec le Christ, comme Zachée en fait l’expérience, nous amène alors à poser ce même regard de bienveillance et de miséricorde sur les autres. C’est là la grâce de la conversion. C’est se tourner vers celui à qui nous disons dans l’eucharistie : « Toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous. »

Frères et sœurs, se convertir, c’est prendre une autre direction, c’est se laisser déraciner pour être mieux ré-enraciné dans l’amour. Et elle est de tous les jours la conversion. C’est ce qui fait dire à Jésus, chaque fois que nous nous approchons de lui et que nous entrons dans cette dynamique du pardon et de la réconciliation : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour ta (cette) maison ! Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » Que ce soit là notre joie et notre consolation.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 30e Dimanche T.O. (C)

« J’ai été arraché à la gueule du lion ;
    le Seigneur m’arrachera encore
à tout ce qu’on fait pour me nuire.
Il me sauvera et me fera entrer dans son Royaume céleste. » 2 Tim 4,18

Quand on considère l’assurance de Paul devant la mort et que l’on entend l’évangile de ce jour qui nous parle de la prière du pharisien et du publicain au Temple, l’on peut se demander s’il n’y a pas de la prétention à se tenir devant Dieu avec assurance. Après tout, Dieu n’est-il pas comparé à un juge ? Le jugement de Dieu dont il est question dans la bible ne devrait-il pas nous jeter dans l’effroi au moment de la mort ? Pourtant c’est une attitude tout à fait contraire que l’on retrouve chez l’apôtre Paul.

Peut-être est-ce notre compréhension des mots juge et justice qui nous amène à déformer le visage de Dieu, à méconnaître le véritable sens de sa miséricorde. Dans l’Ancien Testament, lorsque l’on dit de Dieu qu’il est juge, l’on signifie par là qu’il est un modèle d’intégrité de qui découle toute justice. Les Juges en Israël, et ensuite les Rois, auront pour principale fonction de faire triompher la justice de Dieu, lui qui prend le parti de la veuve et de l’orphelin, du pauvre et du réfugié. Ben Sirac le Sage le dit clairement : Le Seigneur est un juge qui ne fait pas de différence entre les hommes. Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute l’opprimé, ne méprise pas l’orphelin, ni la veuve. Il accueille celui qui sert Dieu de tout son cœur, il se prononce en faveur des justes.

Le Seigneur regarde les justes,
il écoute, attentif à leurs cris.
Le Seigneur entend ceux qui l’appellent :
de toutes leurs angoisses, il les délivre.

Il est proche du cœur brisé,
il sauve l’esprit abattu.
Le Seigneur rachètera ses serviteurs :
pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge. (Psaume 33)

Le psaume 33, comme en écho à ce texte, vient nous rappeler que le Seigneur regarde les justes. Il écoute, il est attentif, il entend, il délivre. Il est proche, il sauve, il rachète. Tout ce qui est requis pour que le Seigneur agisse de la sorte à notre endroit c’est d’avoir besoin de lui, de chercher en lui notre refuge, d’avoir le cœur brisé, de regretter ses fautes, d’être conscient de sa misère. Somme toute, pour entrer dans la miséricorde de Dieu, pour bénéficier de sa justice, pour devenir juste, il faut entrer dans la dynamique de celui qui reconnaît que tout vient de Dieu et que sans lui nous ne sommes rien. 

Il faut savoir se reconnaître pécheur comme le publicain pour entrer dans le Royaume. Non pas que Dieu veuille notre humiliation. Au contraire, il veut nous élever, nous grandir à la mesure de ses rêves sur nous. Mais pour cela, il faut avoir le cœur ouvert, il faut laisser naître en nous le désir de devenir ce à quoi Dieu nous appelle. 

Dieu, comme le dit Jésus du publicain, nous justifie. C’est-à-dire qu’il nous rend juste, il nous donne la grâce de participer à l’œuvre qu’il accomplit en son Fils, lui le seul Juste. Il nous rend capables de porter son amour et de le donner au monde. Mais pour cela, il faut, comme le publicain, se tenir devant lui pauvre et entièrement abandonné, les mains ouvertes, prêts à tout recevoir de lui. 

Le pharisien, lui, se tient devant Dieu le cœur suffisant, plein de lui-même. Étant incapable de s’ouvrir à la vérité de la prière du publicain, il ne peut donc pas accueillir la grâce de Dieu. D’ailleurs, comment la prière du pharisien pourrait-elle être une véritable prière puisqu’il méprise son frère. C’est l’évangéliste Luc qui l’affirme au début de la présentation de cette parabole lorsqu’il dit : « Jésus dit une parabole pour certains hommes qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres ».

Ainsi donc, différents motifs peuvent nous faire nous tenir avec assurance devant Dieu. L’assurance devant Dieu peut soit être le résultat de l’orgueil ou de l’inconscience. Ou bien elle peut être la conséquence d’une vie tout entière remise entre les mains de Dieu, où seulement là peut se vivre l’expérience de la miséricordieuse fidélité de Dieu, l’expérience de Dieu qui m’accorde sa grâce et me justifie. C’est là le sens profond de l’expérience spirituelle d’un Paul. Et c’est cela que le pharisien n’a pas compris dans l’évangile d’aujourd’hui.

Attendre tout de Dieu, comme le publicain, c’est comprendre que Dieu veut opérer en nous une transformation qui n’a rien à voir avec une pratique légaliste de la foi. Bien sûr, c’est parfois déroutant de comprendre Dieu. Après tout, qui est ce Dieu qui accorde autant d’importance aux pauvres, aux petits, aux « losers » de notre société ? Qui est ce Dieu qui, en Jésus-Christ, préfère la fréquentation des pécheurs, des voleurs, des prostitués, aux prétendus justes des castes religieuses ?

Dieu se révèle à nous en tant que Père, un père qui nous aime. Nous ne pouvons le voir, mais pour tenter de comprendre qui il est, il importe de saisir ce qu’il fait en nous. Pour comprendre l’action de Dieu en nous, j’aime bien la comparer à ces merveilles de la technologie biomédicale où des personnes afin de sauver un membre de leur famille ou un ami, vont donner de leur sang ou de la moelle osseuse ou un rein à la personne aimée. Ces personnes aiment tellement l’autre qu’elles sont prêtes à donner une partie d’elle-même afin de sauver l’autre. Dieu, lui, il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils, son Unique. Il a voulu transplanter en nous sa vie. C’est cela le don de la grâce. Dieu nous aime tellement qu’il veut mettre en nous un cœur neuf pour aimer comme lui, des yeux pour voir l’autre dans toute sa réalité d’enfant de Dieu, des oreilles pour entendre les besoins de notre monde.

Le croyant, la croyante qui se reçoit ainsi de Dieu est alors capable de porter l’amour de Dieu jusqu’au bout du monde. Il est justifié par Dieu, porteur de sa justice et de son amour. Il sait qu’en dépit de sa fragilité, Dieu est avec lui et l’accompagne tous les jours de sa vie. C’est pourquoi, tout en reconnaissant ses fragilités et ses limites, il n’a pas peur de se tenir en présence de Dieu. 

Humblement, il sait se tenir debout au cœur du mystère de sa pauvreté tout en s’en remettant entièrement à Dieu. La prière devient alors le lieu de la rencontre de Dieu avec l’homme racheté. C’est le secret de la prière du publicain.

Yves Bériault o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

Homélie pour le 28e Dimanche – Année C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 17, 11-19

En ce temps-là,
    Jésus, marchant vers Jérusalem,
traversait la région située entre la Samarie et la Galilée.
    Comme il entrait dans un village,
dix lépreux vinrent à sa rencontre.
Ils s’arrêtèrent à distance
    et lui crièrent :
« Jésus, maître,
prends pitié de nous. »
    À cette vue, Jésus leur dit :
« Allez vous montrer aux prêtres. »
En cours de route, ils furent purifiés.

    L’un d’eux, voyant qu’il était guéri,
revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix.
    Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus
en lui rendant grâce.
Or, c’était un Samaritain.
    Alors Jésus prit la parole en disant :
« Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ?
Les neuf autres, où sont-ils ?
    Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger
pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! »
    Jésus lui dit :
« Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

COMMENTAIRE

La liturgie de la Parole est tout particulièrement adaptée à cette fête de l’Action de grâce. Mais rendre grâce c’est bien plus que se réjouir ou dire un simple merci. C’est aussi reconnaître l’auteur de la vie à travers ses bienfaits et entrer dans cette dynamique de louange et d’adoration dont un Samaritain nous donne l’exemple dans l’évangile. N’est-ce pas se souvenir de Jésus Christ comme le fait Paul à son fils bien-aimé Timothée!

Dans ce récit, nous voyons Jésus marcher vers Jérusalem, cette ville où l’on tue les prophètes. Sur sa route, dix lépreux s’avancent vers lui, tout en se tenant à distance, car leur maladie les rend impurs. Ils implorent la pitié de Jésus afin d’être guéris. On le sait bien par les évangiles, Jésus est le témoin de la compassion de Dieu. Il guérit, il pardonne, il ramène à la vie, et devant ces lépreux qui crient leur misère, Jésus est saisi de pitié. Il les envoie donc se montrer aux prêtres du Temple sans avoir même posé un seul geste; c’est chemin faisant que les dix lépreux seront guéris. 

Mais pourquoi se montrer aux prêtres ? C’est que seuls ces derniers pouvaient attester de la guérison d’un lépreux et ainsi confirmer sa réadmission dans la société dont il était banni à cause de sa lèpre. Le premier souci de Jésus est donc que ces lépreux puissent vivre en hommes libres au cœur de la cité.

C’est dans la foi et animés d’une folle espérance que ces hommes se dirigent vers Jérusalem, mais alors qu’ils sont guéris en route, un seul d’entre eux revient vers Jésus. Il s’agit d’un Samaritain que tout sépare des Juifs et de leur religion. Pourtant, il est le seul à se prosterner devant Jésus en glorifiant Dieu à pleine voix. Sa foi en Jésus devient l’occasion de l’affirmation d’une grande nouveauté en Israël. Désormais, pour rendre gloire à Dieu, ce n’est plus vers le Temple de Jérusalem qu’il faudra se tourner, mais vers Jésus lui-même.

Il est difficile de juger les autres lépreux, mais Jésus semble déçu de leur attitude. C’est comme s’ils avaient accueilli leur guérison sans aller au cœur de cette expérience, comme s’ils étaient restés en surface. L’heure de Dieu est passée et ils n’ont pas véritablement accueilli celui qui les visitait. Ils se sont attachés davantage à ses dons, qu’au sens de l’appel qui leur était fait à travers cet évènement de leur guérison. Et c’est là un danger qui nous guette nous aussi.

Mais il y a un aspect de ce récit qui est quand même intrigant. Ce Samaritain fait partie d’un groupe de lépreux où il y a neuf Juifs. Comme si le malheur avait fait de ces dix hommes des compagnons d’infortune, solidaires dans leur malheur, alors que le plus lointain d’entre eux va devenir un modèle de foi pour les autres. Il en est encore ainsi dans nos sociétés et dans nos vies personnelles où se vivent de ces solidarités imprévues avec des inconnus qui préparent le terrain à des découvertes merveilleuses, des rencontres qui vont changer nos vies.

Plus que jamais nos sociétés sont devenues des carrefours des nations où se rencontrent des personnes d’horizons des plus divers. Elles viennent à nous avec un regard différent sur le monde, un regard capable de nous aider à voir notre monde avec des yeux neufs. Ces personnes nous apportent leur musique, leurs coutumes, leur cuisine, leur art, leur foi en Dieu, leur joie de vivre, l’amour de leurs proches, sans oublier leur contribution à l’effort commun de bâtir ensemble une société meilleure.

Le pape François soulignait au tout début de son pontificat le danger d’une Église repliée sur elle-même, atteinte du syndrome qu’il appelle « l’auto-référencement », c’est-à-dire une attitude par laquelle certains chrétiens vivraient en vase clos, où le pur et l’impur du pharisaïsme reprendrait ses lettres de noblesse, en excluant ceux et celles qui ne sont pas des nôtres. Les dix lépreux de notre évangile représentent en quelque sorte tous les exclus du monde, alors que Jésus n’hésite pas à se faire proche d’eux, à les guérir et à les réintroduire dans la cité. Qu’en est-il de nous  disciples de Jésus Christ?

Elle est loin l’époque où nous formions une société tricotée-serrée où l’étranger était une bête rarissime, et où l’exclusion « des autres », si différents de nous, allait de soi. Même si cette méfiance n’a pas complètement disparue, notre démographie connaît une véritable révolution alors qu’un pourcentage de plus en plus grand de familles, une sur dix selon les dernières statistiques, compte au moins un membre qui provient d’un autre pays. 

Nous connaissons tous des couples où l’un des conjoints vient d’ailleurs. Combien d’enfants adoptés à l’étranger qui grandissent dans nos familles, de vrais petits Canadiens, sans oublier le phénomène de l’immigration et des réfugiés que nous accueillons chaque année ! 

Pour reprendre l’image évocatrice de l’évangile et nous l’appliquer à nous aujourd’hui, je dirais qu’à l’entrée du village global où nous marchons avec Jésus, une foule bigarrée et de toutes provenances nous attend. Et quand le prêtre ou le diacre, à la fin de nos eucharisties, nous dit : « Allez dans la paix du Christ ! », cela signifie que les portes de nos églises ne sont pas faites uniquement pour qu’on y entre, ou pire encore, pour qu’on les ferme, mais qu’elles sont surtout faites pour qu’on les franchissent avec le Christ, porteurs de sa paix et de sa miséricorde. Nos célébrations n’ont pas d’autres finalités que celle-là !

Yves Bériault, o.p. Ordre des prêcheurs (Dominicains)

Homélie pour le 27e dimanche – ANNÉE C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 17, 5-10

En ce temps-là,
    les Apôtres dirent au Seigneur :
« Augmente en nous la foi ! »
    Le Seigneur répondit :
« Si vous aviez de la foi,
gros comme une graine de moutarde,
vous auriez dit à l’arbre que voici :
‘Déracine-toi et va te planter dans la mer’,
et il vous aurait obéi.

    Lequel d’entre vous,
quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes,
lui dira à son retour des champs :
‘Viens vite prendre place à table’ ?
    Ne lui dira-t-il pas plutôt :
‘Prépare-moi à dîner,
mets-toi en tenue pour me servir,
le temps que je mange et boive.
Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour’ ?
    Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur
d’avoir exécuté ses ordres ?
    De même vous aussi,
quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné,
dites :
‘Nous sommes de simples serviteurs :
nous n’avons fait que notre devoir’ »

COMMENTAIRE

Il vous est sans doute arrivé un jour de remettre Dieu en question, de douter ou même de perdre la foi. Tout cela fait partie des chemins qui nous mènent vers Dieu, même si parfois ils s’en écartent. La foi en Dieu tout en étant capable de transformer nos vies, de changer complètement notre regard sur le monde, cette foi demeure fragile, elle est comme une jeune pousse qui a constamment besoin d’être entretenue, arrosée, émondée.

C’est lorsque l’épreuve frappe à notre porte que nous sommes tentés de questionner Dieu, tentés de le faire comparaître devant le tribunal de notre indignation afin qu’il se justifie. Secrètement, nous faisons notre le cri des contradicteurs de la foi d’Israël, que reprend le psalmiste dans l’un de ses psaumes quand il écrit : « Où est-il ton Dieu ? » C’est ce cri qui trouve son écho chez le prophète Habacuc dans notre première lecture. C’est la même détresse, la même supplication qui monte aux lèvres des opprimés, des souffrants, des malheureux à travers les siècles. Habacuc reprend la plainte d’Israël dont la survie est menacée par des rois ennemis : « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? »

Nous le savons, le plus grand des défis que la foi en Dieu doit affronter, c’est le silence de Dieu quand le malheur frappe. Jésus lui-même en a fait l’expérience à Gethsémani quand il s’écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » En fait, Jésus reprend ici le cri d’un psaume qui a comme conclusion une remise totale de sa personne entre les mains du Père : « Père, non pas ma volonté, mais la tienne. » Cette prière d’abandon est la plus difficile qui soit, car elle implique l’acceptation de ce que l’on ne peut changer, alors que l’on voudrait que Dieu intervienne, qu’il change le cours des événements qui nous frappent de plein fouet.

Alors, qu’est-ce que Dieu attend de nous ? Et que pouvons-nous attendre de lui ? Pour illustrer mon propos, j’aimerais parler ici d’Etty Hillesum, cette jeune juive assassinée à Auschwitz en 1943. Une jeune convertie qui a des réflexions renversantes au sujet de Dieu. Au cœur de sa détresse et des persécutions qui frappent son peuple, Etty est convaincue que Dieu ne peut intervenir et empêcher comme d’un coup de baguette magique le drame qui se déroule autour d’elle, soit l’extermination systématique de tout un peuple à l’échelle de l’Europe.

Etty, à la lumière de sa foi toute jeune, mais combien lumineuse, est convaincue que c’est à nous d’aider Dieu, que Dieu veut avoir besoin de nous. Mais pour y parvenir, dit-elle, il faut le laisser habiter en nous. « Un peu de toi en nous mon Dieu », écrira-t-elle dans son journal. Etty a cette vive conscience que la force intérieure qui peut nous donner le courage d’affronter la vie et ses tempêtes ne peut que nous venir de Dieu. Qu’il est lui le véritable artisan de nos courages, de nos redressements, de nos recommencements ! « Un peu de toi en nous mon Dieu »

On est tout proche ici de ce qu’affirme le prophète Habacuc quand il dit que le juste vivra par sa fidélité. C’est là une condition indispensable pour bien vivre sa foi, qui est de s’attacher à Dieu envers et contre tout, de mettre toute sa confiance en lui, tout en sachant que cela n’a pas pour but de nous mettre à l’abri des épreuves, même si c’est là notre désir le plus profond. La foi en Dieu nous aide surtout à mieux assumer nos vies d’hommes et de femmes, et ainsi affronter la vie et ses tempêtes avec la force de Dieu, tout en sachant aussi gouter les plages ensoleillées de l’existence avec une vive reconnaissance pour celui qui en est l’auteur.

À la demande des apôtres d’augmenter leur foi, Jésus répond : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous aurait obéi. »

La mer dans la bible est un lieu dangereux, symbole du doute, du péché et de la mort. C’est ainsi que Jésus dans les évangiles va marcher en vainqueur sur les eaux de la mer déchaînée. Jésus parle donc de planter un arbre dans cette mer. L’image de l’arbre est parfois employée dans la Bible pour signifier le fidèle qui met sa confiance en Dieu. Le psalmiste nous dit qu’il ressemble à un arbre verdoyant planté près d’un cours d’eau, et qui porte du fruit en sa saison.

L’analogie surréaliste de Jésus prend alors tout son sens : si nous avons vraiment la foi, pas une foi qui calcule, ni une foi qui cherche son intérêt, mais simplement la foi qui nous fait nous donner à Dieu, qui fait confiance, et bien cette foi, nous dit Jésus, elle est capable de nous donner la force de nous planter comme un mât de bateau dans la mer au cœur de la tempête.

Malgré toutes ces considérations, est-ce que cela veut dire qu’on ne souffre pas quand on est chrétien ? Qu’on n’est pas saisi de vertige devant la peine et la douleur ? Bien sûr que non ! Mais Dieu sera toujours l’appui le plus sûr, l’ami le plus fidèle que nous ayons pour affronter l’épreuve.

En guise de témoignage, voici ce que m’écrivait une correspondante un jour, en me parlant de son quotidien vécu à la lumière de sa foi en Dieu :

« La foi, m’écrivait-elle, c’est Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. La charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune. L’espérance ! Elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour, auquel je crois, où nous serons définitivement réunis dans la paix. »

Frère et sœurs, lorsque nous laissons la foi prendre racine en nous, comme cette petite graine de moutarde dont parle Jésus, elle a ce pouvoir de nous conduire à l’amour, et l’amour nous conduit à la source de tout amour qui est Dieu. Comme le dit saint Paul à Timothée, « ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force et d’amour », qui nous rends vainqueurs avec Christ, et ce, à tous les âges de la vie.

Yves Bériault, o.p. Ordre des prêcheurs (Dominicains)

Homélie pour le 26e dimanche C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16, 19-31

En ce temps-là,
Jésus disait aux pharisiens :
    « Il y avait un homme riche,
vêtu de pourpre et de lin fin,
qui faisait chaque jour des festins somptueux.
    Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare,
qui était couvert d’ulcères.
    Il aurait bien voulu se rassasier
de ce qui tombait de la table du riche ;
mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
    Or le pauvre mourut,
et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham.
Le riche mourut aussi,
et on l’enterra.
    Au séjour des morts, il était en proie à la torture ;
levant les yeux, il vit Abraham de loin
et Lazare tout près de lui.
    Alors il cria :
‘Père Abraham, prends pitié de moi
et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau
pour me rafraîchir la langue,
car je souffre terriblement dans cette fournaise.
    – Mon enfant, répondit Abraham,
rappelle-toi :
tu as reçu le bonheur pendant ta vie,
et Lazare, le malheur pendant la sienne.
Maintenant, lui, il trouve ici la consolation,
et toi, la souffrance.
    Et en plus de tout cela, un grand abîme
a été établi entre vous et nous,
pour que ceux qui voudraient passer vers vous
ne le puissent pas,
et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.’
    Le riche répliqua :
‘Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare
dans la maison de mon père.
    En effet, j’ai cinq frères :
qu’il leur porte son témoignage,
de peur qu’eux aussi ne viennent
dans ce lieu de torture !’
    Abraham lui dit :
‘Ils ont Moïse et les Prophètes :
qu’ils les écoutent !
    – Non, père Abraham, dit-il,
mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver,
ils se convertiront.’
    Abraham répondit :
‘S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes,
quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts :
ils ne seront pas convaincus.’ »

COMMENTAIRE

C’est Paul Claudel, écrivain français qui écrivait : « Aujourd’hui ce n’est rien encore que d’être un saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent… Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins. » La parabole d’aujourd’hui nous est proposée par Jésus afin de nous inviter à entrer dans cette sainteté du quotidien qui chaque jour se présente à nous avec son lot d’occasions de faire le bien, comme de véritables artisans de l’évangile.

Dans l’imaginaire populaire, lorsque l’on parle de cette parabole, on la désigne habituellement sous le nom de la parabole de Lazare et du mauvais riche. Pourtant l’Évangile ne qualifie pas cet homme de mauvais riche. Une fois mort, dans le shéol, dans cet enfer qui symbolise la séparation d’avec Dieu, cet homme riche pense même à ses frères et il demande à Abraham d’envoyer Lazare avertir ses frères afin qu’ils changent de vie. Nous avons devant nous un homme qui a le sens de la famille, qui pense au bien des siens. Alors, faut-il parler de lui comme d’un mauvais riche ? Pourtant, le sort de cet homme dans la parabole semble bien donner raison à cette interprétation. Car ce que Jésus lui reproche, c’est que ses biens le rendent aveugle. Les hommes ne sont pas tous des siens.

Alors que Lazare gît par terre dans le portail de la maison de l’homme riche ; alors que ce riche et les siens ont sans doute dû enjamber bien des fois ce Lazare encombrant, il y a pourtant un abîme qui sépare cet homme du pauvre Lazare. Ce riche qui aime ses frères, sa famille et ses amis, ne fait pas de tous les hommes ses frères et ses sœurs. Son cœur reste insensible à la misère de certains. L’on croirait réentendre ici le cri de Dieu à Caïn, après qu’il eût tué son frère : « Qu’as-tu fait de ton frère ? Le cri de son sang est monté jusqu’à moi ! » La question nous est lancée comme aux pharisiens à qui Jésus s’adresse, « eux qui aiment l’argent », nous rappelle saint Luc.

Cette parabole chez Luc, s’inscrit dans une charge à fond de train où Jésus s’en prend à l’amour des richesses qui rend aveugle, et où il invite ses auditeurs à ne pas servir deux maîtres, Dieu et l’argent, mais plutôt à se faire des amis avec ce qu’il appelle l’argent malhonnête.

Il ne faut pas s’y tromper. Le pouvoir et l’argent sont une religion avec ses adeptes partout dans le monde, avec ses villes saintes qui sont les capitales financières du monde. Cette religion a ses temples, qui sont les banques et les places boursières, et souvent les plus beaux édifices de nos villes lui sont consacrés. Cette religion a ses prédicateurs et ses évangélistes, elle offre même l’exemple de ses témoins héroïques qui, souvent partis de rien, sont montés aux plus hauts sommets de la richesse et de la gloire. Ce sont les saints et les saintes de cette religion. Toutefois, l’on n’entend rarement parler de leurs vertus, ou de l’exemplarité de leur vie. Ce qui compte dans cette religion, c’est avant tout d’avoir réussi, c’est le succès, et parfois, quels qu’en soient les moyens. Cette religion est le plus grand adversaire de Dieu, c’est la religion de Mammon.

Pour Jésus, l’argent n’a de sens que s’il est humanisé, que s’il permet de faire le bien, de faire justice, de le faire non seulement à nous-mêmes et à nos proches, mais à tous ceux et celles que Dieu place sur nos routes, devant le portail de nos maisons, car l’argent, les possessions, les talents, s’ils ne sont au service des autres, ne peuvent qu’endurcir le cœur. C’est le drame de l’homme riche.

À travers le personnage de Lazare, l’Évangile vient nous rappeler que Dieu est fidèle, et, parce qu’il nous aime, il veille sur nous, il nous protège, il nous soutient dans la nuit de nos épreuves. La Parole de Dieu nous redit que le mal et le méchant ne peuvent triompher en dépit des apparences. Elle nous invite, lorsque nous sommes au cœur de l’épreuve, à la confiance absolue en Dieu qui jamais ne nous abandonnera, et ce jusque dans la mort. Voilà la première conversion à laquelle nous appelle la parabole de Jésus.

Pour cet homme riche que nous sommes parfois, quand nous créons un gouffre d’indifférence entre nous et les pauvres de toute sorte, la Parole de Dieu nous dit ceci : écoute le cri de tes frères et de tes sœurs. Ne sois pas dur de cœur devant l’humanité qui est à ta porte. Entends l’indignation de Dieu devant les excès que l’on commet partout à l’endroit des pauvres et des démunis. Entends l’indignation de Dieu devant le gouffre grandissant entre pays riches et pays pauvres, entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Que cette indignation de Dieu soit aussi la tienne. Laisse-toi toucher par les autres. Ne pense pas qu’à ton seul bonheur. Ne remets pas constamment à demain ta générosité qui est sollicitée, car c’est maintenant que ton frère a faim, que ta sœur a besoin de toi. Voilà la deuxième conversion à laquelle la Parole de Dieu nous invite aujourd’hui.

Par ailleurs, contrairement à l’époque de Jésus, le contexte de modernité et d’avancées technologiques dans lequel nous vivons, avec ses moyens de communication sans précédent, nous propulse en quelques secondes à l’échelle de la planète, où le cri des Lazare est démultiplié à l’infini. Il y a là de quoi donner le vertige. Le défi est de taille, mais son ampleur ne doit pas nous décourager.  Le monde a toujours besoin de saints et de saintes qui aient du génie, et cette sainteté nous pouvons l’exercer tant au plan international qu’à la porte de nos maisons, car la mondialisation de la charité et de la solidarité est aussi une réalité de notre époque.

Frères et sœurs, la Parole de Dieu nous invite en ce dimanche à nous convertir au désir de Dieu sur nous. Et tout comme les cinq frères de l’homme riche, nous avons nous aussi pour nous guider Moïse, les prophètes, et surtout la puissance de résurrection du Christ dans nos vies, qui est capable de changer nos cœurs et nous aider à combler cet écart entre nous et les pauvres qui attendent à notre porte. Si nous acceptons de faire un pas dans cette direction où Jésus nous invite, alors c’est une parabole vivante et nouvelle qui s’écrira dans nos vies : c’est Lazare qui sera invité à la table du riche ; c’est le riche qui pansera les plaies de Lazare ; c’est Lazare qui donnera à boire au riche. Il n’y aura plus ce pauvre et ce mauvais riche, mais deux frères qui marcheront ensemble avec la grâce de Dieu. C’est là la grande utopie de l’évangile; et si nous y croyons, c’est que le Christ nous y invite, lui qui nous rassemble en ce dimanche.

fr. Yves Bériault, o.p. Ordre des prêcheurs (Dominicains)

Homélie pour le 25e Dimanche C

Luc est le seul parmi les quatre évangélistes à nous rapporter la parabole de l’intendant malhonnête. Ce n’est pas un hasard, car son évangile retient beaucoup d’épisodes de la vie de Jésus où dominent le souci du pauvre, la dénonciation des injustices, le danger des richesses. C’est ainsi que l’on retrouve chez Luc des enseignements ou des actions de Jésus ignorés par les autres évangélistes. Pensons au récit de la veuve de Naïm, à la parabole du bon Samaritain, celle du publicain Zachée, celle de l’homme riche et de Lazare, sans oublier les célèbres paraboles de la miséricorde : la brebis perdue, la drachme perdue et celle de l’enfant prodigue. C’est le poète italien Dante au XIVe siècle, qui disait au sujet de l’évangéliste Luc qu‘il était le « scribe de la mansuétude de Dieu. » C’est-à-dire la bienveillance, la douceur d’âme de Dieu.

Dès les débuts du christianisme, et cela dans le prolongement des invectives des prophètes à l’égard des oppresseurs, comme le fait Amos dans notre première lecture, les Pères de l’Église ont été attentifs à cette question des inégalités sociales et de l’exploitation des plus pauvres, de l’indifférence à leur endroit. Pour traiter de cette question, ils ont employé une expression inédite, inspirée par l’action de Jésus lors de la dernière Cène, alors qu’il lavait les pieds de ses disciples au cours du dernier repas. Ils ont appelé ce geste de Jésus le « sacrement du frère », prolongement tout naturel du sacrement de l’Eucharistie.

Saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople, un homme réputé pour sa droiture et la qualité de sa prédication, mort en exil en l’an 401, a beaucoup développé ce thème, car il avait un grand souci des pauvres. Il affirmait que donner aux pauvres n’était pas un acte de charité, mais un acte de justice. Et dans une homélie célèbre, il disait :

Tu veux honorer le corps du Sauveur ? Ne le dédaigne pas quand il est nu. Ne l’honore pas à l’église par des vêtements de soie, tandis que tu le laisses dehors, transi de froid, et qu’il est nu. Celui qui a dit : Ceci est mon corps, et qui a réalisé la chose par la parole, celui-là a dit : Vous m’avez vu avoir faim et vous ne m’avez pas donné à manger. Ce que vous n’avez pas fait à l’un des plus humbles, c’est à moi que vous l’avez refusé ! » Honore-le donc en partageant ta fortune avec les pauvres : car il faut à Dieu non des calices d’or, mais des âmes d’or[1].

Pour saint Jean Chrysostome et les Pères de l’Église, on ne peut dissocier le sacrement de l’eucharistie du service du frère ou du pauvre. Le sacrement du pauvre est comme une extension de l’offrande que Jésus fait de lui-même. Il y a une continuité entre les deux actions et c’est pourquoi « nul ne peut recevoir dans l’Eucharistie le pardon et la paix de Dieu sans devenir un homme ou une femme de pardon et de paix. Nul ne peut partager le banquet eucharistique sans devenir un homme ou une femme de partage.[2] »

C’est dans cette voie que nous entraîne la parabole du gérant malhonnête. Jésus, avec la pédagogie qui est la sienne, a l’art de nous provoquer et de nous amener au-delà des images convenues et rassurantes. Bien sûr, il ne fait pas l’apologie de la malhonnêteté dans sa parabole, ou s’il le fait, c’est de nous inviter à tromper l’argent malhonnête, l’argent possessif, l’argent exploiteur, en lui donnant une direction toute contraire à sa finalité égoïste. En somme, Jésus nous invite à tromper le dieu argent, en nous faisant des amis avec l’argent malhonnête, en le donnant aux plus nécessiteux, de sorte que ces amis soient là pour nous accueillir quand nous serons introduits, au-delà de notre vie ici-bas, dans les demeures éternelles. Il est question ici du ciel et de notre salut.

Il vous est sans doute arrivé d’aller seul à une réception et une fois sur place de n’y reconnaître personne. D’être tout à coup comme un objet des plus anonyme et inintéressant au cœur d’une foule animée. Une telle expérience, sans être dramatique, est quand même celle d’une certaine solitude, tout comme il est possible d’être seul au cœur d’une foule immense. Jésus par sa parabole nous parle du rendez-vous ultime dans les demeures éternelles. Il veut nous faire comprendre qu’il y a une profonde unité entre nos vies ici-bas et la vie dans l’au-delà. Une profonde continuité.

La vie éternelle, et le voyage qui y mène sont déjà commencés. Nous sommes tous et toutes membres d’une communion qu’on appelle la communion des saints et notre avenir se construit déjà dans ce présent qui est le nôtre. Jésus, par sa parabole, vient nous rappeler que le sacrement du frère est au cœur de cette communion. Le ciel qui nous attend, cette vie éternelle avec Dieu, est un monde nouveau où ceux et celles que nous avons aimés nous seront rendus un jour, où tous ceux et celles que nous avons aidés, soutenus, accompagnés, seront là pour nous accueillir, alors que nous serons invités à notre tour à entrer dans la joie de notre maître.

Mais si nous voulons être reconnus, il faut pour cela avoir aimé nous dit Jésus, être allé au-devant des autres, avoir donné de soi-même, ne pas avoir mis un frein à notre générosité, ne pas avoir méprisé le pauvre. D’où l’urgence, nous dit Jésus, de nous faire des amis avec l’argent malhonnête, car ces amis sauront nous reconnaître et nous accueillir un jour. En aidant les plus démunis, l’argent trouve alors sa destination véritable et la plus noble, il est alors transfiguré en quelque sorte, car aider les pauvres n’est pas une question de charité, mais de justice !

Jésus nous présente dans sa parabole une clef pour notre salut : la générosité ! Demandons à Dieu en cette eucharistie de nous aider à vivre en vérité le sacrement du frère et de la sœur, car c’est ainsi que nous pourrons alors reconnaître dans l’autre cette intime présence du Christ qui nous attend, tout comme il nous attend dans son eucharistie.

Yves Bériault, o.p.


[1] Sur Matthieu, Homélie 50, 3, PG 58, 508 ; cité dans O. Clément, Sources : Les mystiques chrétiens des origines, textes et commentaires, Stock, 1982, p. 109).

[2] O. Clément, Sources, p. 108. par Métropolite Daniel (Ciobotea) de Moldavie

Homélie pour le 20e Dimanche C

JE SUIS VENU APPORTER UN FEU…

Si l’évangile d’aujourd’hui nous dévoile la hâte de Jésus à voir s’allumer ce feu qu’il est venu apporter, l’on est surtout frappé par l’opposition que va rencontrer l’accomplissement de ce désir chez lui. Ne vous y méprenez pas, nous dit Jésus, « je ne suis pas venu apporter la paix, mais la division ». Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : pourquoi la suite du Christ est-elle si difficile ? Après tout, l’évangile n’est-il pas un message de paix et d’amour. En quoi cette annonce peut-elle provoquer autant de divisions ?

D’une part, Jésus compare son action dans le monde à un feu. On pense spontanément à ces langues de feu qui vont descendre sur les apôtres à la Pentecôte. On pense au feu qui réchauffe, au feu qui purifie, au feu qui éclaire et chasse les ténèbres. À n’en pas douter, ce feu qu’apporte Jésus ne peut être que salutaire. 

D’ailleurs, l’image du feu est très évocatrice pour tous les humains puisque le feu remonte à la nuit des temps. Le feu a conduit les êtres humains au travers les millénaires, il leur a permis de survivre aux longs hivers, humanisant leurs relations dans ces maisonnées réunies autour du feu, lors des longues nuits de veille et de palabres, aidant à garder au loin les animaux sauvages, permettant de domestiquer la nature, de travailler le fer, de cuire les aliments, de chauffer la terre et d’en faire des récipients de toutes sortes. Mille et un usages du feu au service de l’Homme. Le feu est sans doute le premier don qui lui est fait pour l’aider à apprivoiser son existence sur terre. Et Jésus adopte cette image du feu. Il est venu sur terre allumer un feu, il est venu nous donner de partager sa vie afin de domestiquer notre vie de tous les jours.

Par ailleurs, ce feu sera en butte à l’incompréhension et au rejet nous dit Jésus. Beaucoup d’entre nous ont fait cette expérience, car il n’est pas inhabituel de rencontrer de l’opposition ou même de l’hostilitéquand on affirme sa foi en Jésus Christ. Mais vivre de la Parole du Christ et connaître la persécution, est-ce simplement lié au fait de professer sa foi ? Bien que cela soit fondamental, l’affirmation de notre foi n’épuise pas ce en quoi consiste le témoignage chrétien. Il ne s’agit pas ici de minimiser ou de taire notre foi, mais je crois que les lieux de rencontre et de confrontation de l’évangile avec le monde dépassent largement la question de l’annonce explicite de notre foi au Christ. Je m’explique.

L’Évangile est avant tout un message de paix, d’amour et de justice, dont les disciples sont porteurs àcause de leur attachement au Christ ressuscité. Comme le souligne la lettre aux Hébreux en ce dimanche, Jésus est « à l’origine et au terme de notre foi ». Nos vies portent la marque du Christ, et parce que nous sommes appelés à nous laisser configurer au Christ, à vivre de sa vie à lui, nous connaîtrons nous aussi la confrontation avec le monde au nom de l’évangile, même avec nos plus proches, même avec nos familles.

Toutes les fois que l’amour est violenté, que la paix est menacée, que la justice est méprisée, chaque fois que les pauvres sont humiliés, que les droits des personnes sont bafoués et que les plus faibles parmi nous sont exploités, il y a confrontation de l’évangile avec le monde. Chaque fois que les riches ne pensent qu’à s’enrichir au détriment des autres, que des dictateurs oppriment des peuples et que les artisans de paix sont persécutés, il y a confrontation de l’évangile avec le monde. Jésus n’a pas fait qu’annoncer la venue du Royaume, il a pris fait et cause pour les pauvres et les exclus, et ses disciples sont donc invités à se tenir en première ligne de ce combat.

C’est ce feu qui doit brûler au cœur des disciples, car vivre de l’évangile c’est de ne pouvoir s’endormir tout bêtement quand le tiers-monde est à notre porte, quand des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont maintenus en esclavage, soumis à la prostitution, spoliés de leurs biens, privés de soins ou d’éducation, alors que des milliers d’autres, dans l’hémisphère sud, meurent de faim tous les jours, tandis que dans l’hémisphère nord on fait bombance et que nos poubelles débordent.

Vivre de l’évangile ça n’a rien de fleur bleue, ça n’a rien à voir avec une piété enfantine où l’on se replierait sur soi et où le prochain serait constamment oublié. Prendre fait et cause pour l’évangile c’est être porteur de ce feu que Jésus est venu allumer, c’est littéralement entrer dans son combat à lui où le but n’est pas d’être les plus forts ou d’imposer notre loi, car ceux et celles qui s’opposent au message évangélique sont tout autant nos frères et nos sœurs. Ce que le Christ demande à ses disciples, c’est de gagner les cœurs un à un au véritable sens de l’amour, de la paix, du partage et de la justice, tout en rappelant au monde l’extraordinaire dignité de toute personne humaine, car tous et toutes sont voulus et aimés de Dieu, car toute vie humaine est une histoire sacrée. Voilà le feu de la Parole de Dieu que Jésus désire voir s’allumer dans tous les cœurs, mais cette bonne nouvelle ne peut que rencontrer beaucoup de résistance et demande donc beaucoup de courage et de confiance de la part des disciples.

C’est Mgr Tutu de l’Afrique du Sud qui disait un jour dans une homélie : « Quand les Européens sont venus en Afrique du Sud, ils nous ont mis dans les chaînes, mais ils nous ont aussi donné la Bible, ne se doutant pas que le don de cette Bible entraînerait leur perte. Ils étaient finis. En effet ! Les Hollandais et les Anglais nous apportaient la Bible afin de nous éclairer, nous les sauvages, afin de nous libérer de notre ignorance et de notre péché, mais cette Bible devint la clé de notre libération de l’esclavage de l’apartheid. Car cette Bible nous appris que Dieu est miséricorde, que Dieu est à l’œuvre, que Dieu entend les cris de ceux et celles qui sont perdus ou opprimés, que Dieu soutient ceux et celles qui luttent pour la justice, et que Dieu va vaincre, parce qu’il est vainqueur. »

Mgr Tutu nous rappelle que cette Parole vivante qui habite le cœur des disciples agit comme un feu dans le monde quand elle est prise au sérieux et qu’elle est vécue. Écoutons un autre témoin, un autre frère dans la foi, Dom Helder Camara, évêque de Recife au Brésil, décédé en 1998 : 

« Un jour, écrit-il, une délégation est venue me voir, ici, à Recife : « Vous savez, Dom Helder, il y a un voleur qui a réussi à pénétrer dans l’église. Il a ouvert le tabernacle. Comme il ne s’intéressait qu’au ciboire, il a jeté les hosties par terre, dans la boue… Vous entendez, Dom Helder : le Seigneur vivant jeté dans la boue !… Nous avons recueilli ces hosties et les avons portées en procession jusqu’àl’église, mais il faut faire une grande cérémonie de réparation !… » — « Oui, je suis d’accord. On va préparer une procession eucharistique. On va réunir tout le monde. On va vraiment faire un acte de réparation. » Le jour de la cérémonie, quand tout le monde était là, j’ai dit : « Seigneur, au nom de mon frère le voleur, je te demande pardon. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas que tu es vraiment présent et vivant dans l’Eucharistie. Ce qu’il a fait nous touche profondément. Mais mes amis, mes frères, comme nous sommes tous aveugles ! Nous sommes choqués parce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties, le Christ eucharistique dans la boue, mais dans la boue vit le Christ tous les jours, chez nous, au Nordeste ! Il nous faut ouvrir les yeux ! »« Je suis venu apporter un feu sur la terre, nous dit Jésus, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » Ce profond désir a trouvé son accomplissement avec sa mort et sa résurrection, et il a traversé les siècles jusqu’à nous. Depuis lors, ce sont des millions d’hommes et de femmes qui ont porté et témoigné de ce feu. Puissions-nous être de ceux-là nous aussi. 

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

« Comment fait-on pour entendre la voix de Dieu? » (19e dimanche. Année C)

« Comment fait-on pour entendre la voix de Dieu? » Voilà la question que me posait la petite Mia, six ans, accompagnée de sa mère, alors qu’elle tenait un cornet de crème glacée dans sa main. Les deux s’étaient approchées de moi alors que j’étais dans le jardin du couvent de Québec, et la maman m’avait tout simplement dit : « Ma fille aurait une question à vous poser. » Cette question m’habite depuis cette rencontre il y a quelques semaines. C’est comme si un ange m’était apparu afin de me demander de répondre à cette question pour moi-même, comme s’il me disait : « Devant les responsabilités qui sont les tiennes, comment vas-tu t’y prendre pour entendre la voix de Dieu? »

L’auteur de la lettre aux Hébreux affirme que « la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. » Cette affirmation est très forte, car il est question ici de posséder et de connaître l’objet même de notre foi. 

Cette possession, c’est goûter à la présence de Dieu en nos vies, même si on ne le voit pas. Les comparaisons sont toujours boiteuses, mais l’on pourrait évoquer ici la communion avec l’être aimé, parti pour un long voyage, mais dont le souvenir et l’affection nous habitent toujours, malgré l’absence. Il s’agit d’une présence vivante en nous.

Mystérieusement, la foi en Dieu nous donne de posséder ce que l’on espère, une espérance qui trouvera sa pleine réalisation dans la vie éternelle, mais qui déjà nous fait vivre. Il est question ici de relation à un autre, de communion. L’auteur de la lettre aux Hébreux affirme que cette communion d’amour avec Dieu nous le fait connaître et nous fait entrer dans une vie « conversante » avec lui, une vie de dialogue avec lui.

Frères et sœurs, je crois que Dieu nous parle à travers tous les événements de nos vies, qu’il nous parle dans la prière, dans les sacrements, à travers les complicités et les amitiés que nous tissons entre nous, dans les demandes de discernement lors des grandes décisions de nos vies. Dieu nous parle aussi beaucoup à travers les souffrances et les violences de notre monde qui blessent son amour et doivent éveiller notre indignation ! 

Je crois que Dieu remet sans cesse son amour entre nos mains et que c’est cet amour qui nous inspire, qui nous guide et qui nous donne de nous dépasser au nom de cet amour, qui nous donne de revêtir le tablier de service qu’évoque l’Évangile aujourd’hui.

Frères et sœurs, je crois avec l’Église que Dieu nous appelle à une vie plus grande que nous, et qu’il nous appelle à poursuivre avec lui ce périple d’une naissance à ce monde vers un ailleurs qu’on appelle la vie éternelle. Et pourtant, je n’ai pas la foi parce que je tiens à tout prix à vivre éternellement. Parfois une vie éternelle, ça peut paraître bien long ! Mais il s’agit d’une promesse du Christ lui-même, où nos vies sont appelées à se déployer pleinement avec lui après la mort. Et c’est ainsi que Jésus fait cette promesse extraordinaire à ses disciples qui l’auront servi fidèlement. Il leur promet de les faire assoir à sa table et de les servir lui-même quand il reviendra. 

Frères et sœurs, cette promesse trouve déjà son accomplissement quand le Christ nous rassemble autour de son eucharistie, un avant-goût des biens qu’il nous donnera dans le monde à venir.

Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 19e Dimanche (C)

Veilleurs pour Dieu!

Les lectures de ce dimanche sont assez longues, notamment la 2e lecture et l’évangile. Cela nous justifie d’y aller brièvement avec l’homélie, et de vous proposer de nous arrêter sur quelques vérités plus simples qui nous sont dites, plus d’une fois d’ailleurs, au long de ce parcours impressionnant.

Le Seigneur nous demande de veiller, d’être en état d’alerte et de service, de rester dans la lumière jusque tard dans la nuit. Comme des serviteurs dévoués, responsables. Comme des gens qui attendent son retour, dans la confiance, dans la certitude qu’il viendra, dans la complicité d’une foi active, dans la générosité du partage.

La 1ère lecture nous parlait de la nuit pascale dont le rappel est l’occasion de rendre grâce à Dieu et d’exprimer la ferté collective et la solidarité du peuple de Dieu, d’année en année, de siècle en siècle. C’est comme si la victoire de l’Exode, la sortie d’Égypte d’autrefois, était garante d’un avenir, de l’engagement divin pour la suite, victoire promise pour aujourd’hui et pour demain.

 La 2ème lecture faisait l’éloge des croyants de toujours, nous rappelant la foi des patriarches qui ont pris Dieu au sérieux et qui par leur confiance ont comme forcé la main au Bon Dieu pour qu’il réalise ses promesses. Grâce à leur foi, Sara et Abraham ont fait que des choses leur arrivent, les promesses trouvant à s’accomplir en eux, à se réaliser à cause de leur entêtement à y croire.

Et nous retrouvons tout ça dans l’évangile du jour. Jésus compte sur notre vigilance pour hâter le règne de son Père, la venue du Royaume. Notre attente sera donc une veille active, responsable, le service d’une fidélité, d’un amour indispensable. Comme croyants nous sommes au service d’un Dieu d’alliance et d’amour qui veut faire advenir de grandes choses pour l’humanité. Mais il ne va pas le faire sans notre accord, sans notre désir, sans notre prière. Dieu ne va pas agir sans l’acceptation par nous de ses promesses. Savons-nous que nous travaillons à leur accomplissement quand nous prenons nos responsabilités, en vivant bien humblement et de notre mieux les valeurs du Royaume, quand nous marchons dans la foi, quand nous mettons « pratiquement » sur pied notre espérance?

Nous avons tout un défi à relever dans la grâce de notre Dieu. À une époque où nous avons bien des raisons de pleurer peut-être, de nous lamenter sur tout ce que nous avons perdu, sur tous nos deuils, nos erreurs passées, nos manques actuels, nos peurs. Il nous reste la foi, l’espérance et l’amour! Il nous reste Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob! Le Dieu de Moïse et des Prophètes! Le Christ, le Fils de Dieu et notre frère, grand vainqueur du mal et de la mort! L’Esprit saint, l’Esprit de Pentecôte, Esprit de force et de lumière! 

Ce n’est pas rien tout ce qu’il nous reste… Toutes ces promesses à réaliser! Pensons qu’elles se réaliseront avec l’accord de notre bonne volonté, de notre prière. Telle est la puissance de notre foi! Parce qu’elle s’appuie sur les promesses d’un Dieu qui est fidèle et qui ne saurait nous décevoir. Le meilleur est en avant de nous. Allons-y de notre foi et de l’ardeur de notre prière. Le Seigneur donne raison à ceux qui veillent pour lui, à tous ceux qui de leurs lampes allumées lui font signe dans la Nuit.

fr. Jacques Marcotte, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 18e Dimanche (C)

L’homme, j’en suis convaincu, ne naît ni meilleur ni pire qu’à l’aube de l’humanité. Il est toujours cet être fragile et mortel, en manque de salut. Bien sûr, s’il naît dans un milieu porteur, dans une société « éclairée », ce cadre pourra lui être utile afin de grandir en humanité. Mais le mal étant toujours présent dans notre monde, ces structures sociales, aussi avancées soient-elles, pourront toujours se retourner contre ses citoyens et les entraîner dans les horreurs les plus abjectes au nom de cette même humanité que ces sociétés sont censées protéger. L’Allemagne nazie en est un parfait exemple.

L’être humain aura toujours besoin d’être sauvé de lui-même, et aucune société ne parviendra à l’arracher à sa fascination pour le mal. Le monde sera toujours menacé par le péché, par les égoïsmes individuels et collectifs. Qu’il s’agisse d’idéologies totalitaires, de guerres de religion ou de notre échec écologique lamentable ou encore des abus dont ont été victimes des milliers d’enfants autochtones dans les écoles résidentielles du Canada pendant plus d’un siècle, et dont la visite du pape François nous a rappelé le douloureux et honteux souvenir. Nous avons besoin d’être sauvés de nous-mêmes et nous n’y parviendrons jamais sans Dieu, sans cette action rédemptrice du Christ ressuscité au cœur de nos vies et de nos sociétés. C’est l’écrivain Umberto Ecco qui écrivait : « Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas qu’il ne croit plus en rien, il croit alors en n’importe quoi ». 

« Vanité des vanités », nous dit le sage au livre de l’Ecclésiaste, si nous mettons notre salut en ce monde qui passe, alors que le psalmiste fait entendre sa supplication qui garde toute sa valeur au fil des âges : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse. »

Cette sagesse, c’est le Christ, lui qui nous invite à devenir riche en vue de Dieu, au lieu de marcher tête baissée, les yeux rivés sur les biens passagers de cette terre, possessions que nous ne pourrons jamais emporter avec nous au paradis : terres et maisons, gloire et talents, richesses et réputation. Tous ces biens ne peuvent constituer le dernier mot d’une vie humaine, même s’il est vrai que nous ne pouvons vivre en ce monde de manière désincarnée. 

Pour nous chrétiens et chrétiennes, nos vies d’hommes et de femmes prennent leur enracinement dans notre foi en Dieu, et dans l’évangile qui nous conduit au Christ. À son école nous apprenons à nous tenir debout dans le monde, tout en n’étant pas du monde, refusant de nous soumettre aux valeurs qui sont en contradiction avec l’évangile.

Bien des témoins se tiennent ainsi parmi nous dans des vies humbles et cachées. Ce matin, j’aimerais vous parler d’un tel homme. Il se nomme Clovis, et il a été pour moi un père spirituel, alors que jeune adulte, je découvrais le Christ. Je me souviens de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale, ou dans son beau jardin qu’il entretenait avec tant de soin et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie ensemble, de l’histoire de l’Église, de la vie des saints et des saintes, sans jamais me lasser de ces heures bénies.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite à l’hôpital, alors qu’il ne lui restait que quelques jours à vivre, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve, il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur, que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu », me disait-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », avait-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi, je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis ».

Toute sa vie mon ami Clovis a été conscient de sa fragilité, de sa condition de pécheur, et c’est pourquoi il s’en est toujours remis à la miséricorde de Dieu, et ce, jusque sur son lit de mort, dans une joyeuse espérance, dans une vie de foi épanouie et généreuse, dans une fidélité patiente qui attend tout de Dieu. Clovis n’était pas surhumain. Il était tout simplement un chrétien qui prenait au sérieux sa vie de foi et qui chaque jour la remettait sur le métier à travers l’eucharistie quotidienne, la prière, la lecture, le bénévolat, l’accueil du prochain.

Pour comprendre l’action de Dieu en nous, j’aime bien la comparer à ces merveilles de la technologie biomédicale où des personnes, afin de sauver un membre de leur famille ou un ami, vont donner de leur sang ou de la moelle osseuse ou un rein à la personne aimée. Ces personnes aiment tellement l’autre qu’elles sont prêtes à donner une partie d’elle-même afin de sauver l’autre. 

Dieu lui, il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils, son Unique. Il a voulu transplanter sa vie en nous. C’est cela le don de la grâce. Dieu nous aime tellement qu’il veut mettre en nous un cœur neuf pour aimer comme lui, pour voir l’autre dans toute sa réalité d’enfant de Dieu.

Le croyant qui se reçoit ainsi de Dieu est appelé à être un témoin de l’amour de Dieu et de sa miséricorde. Il sait qu’en dépit de ses faiblesses, Dieu est avec lui et l’accompagnera tous les jours de sa vie. C’est pourquoi, tout en reconnaissant ses fragilités et ses limites, il n’a pas peur de se tenir en présence de Dieu. Et c’est ainsi que l’on fait de Dieu son TOUT, son bien le plus précieux, alors que tout le reste pâlit en comparaison et trouve en même temps sa juste place dans nos vies.

C’est cela revêtir l’homme nouveau dont parle saint Paul : c’est se revêtir de la charité même de Dieu qui s’est révélée en Jésus Christ, lui qui de riche qu’il était s’est fait pauvre pour nous, afin que nous devenions riches en vue de Dieu. Car Jésus nous enseigne que nous avons une destinée ouverte sur l’infini, et que nous enfermer dans un égoïsme défensif, qui nous rendrait sourds aux besoins du monde, ce serait refuser d’assumer le sérieux de l’évangile.

Christian de Chergé disait à ses frères moines de Tibhirine : « Je sais n’avoir que ce petit jour d’aujourd’hui à donner à Celui qui m’appelle pour TOUT JOUR, mais comment lui dire oui pour toujours si je ne lui donne pas ce petit jour-ci… Dieu a mille ans pour faire un jour ; je n’ai qu’un seul jour pour faire de l’éternel, c’est aujourd’hui ! » (Christian de Chergé. Chapitre du 30 janvier 1990)

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 17e Dimanche (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 11, 1-13

    Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.
Quand il eut terminé,
un de ses disciples lui demanda :
« Seigneur, apprends-nous à prier,
comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. »
    Il leur répondit :
« Quand vous priez, dites :
‘Père,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne.
    Donne-nous le pain
dont nous avons besoin pour chaque jour
    Pardonne-nous nos péchés,
car nous-mêmes, nous pardonnons aussi
à tous ceux qui ont des torts envers nous.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation. »
    Jésus leur dit encore :
« Imaginez que l’un de vous ait un ami
et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander :
‘Mon ami, prête-moi trois pains,
    car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi,
et je n’ai rien à lui offrir.’
    Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond :
‘Ne viens pas m’importuner !
La porte est déjà fermée ;
mes enfants et moi, nous sommes couchés.
Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’.
    Eh bien ! je vous le dis :
même s’il ne se lève pas pour donner par amitié,
il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami,
et il lui donnera tout ce qu’il lui faut.
    Moi, je vous dis :
Demandez, on vous donnera ;
cherchez, vous trouverez ;
frappez, on vous ouvrira.
    En effet, quiconque demande reçoit ;
qui cherche trouve ;
à qui frappe, on ouvrira.
    Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson,
lui donnera un serpent au lieu du poisson ?
    ou lui donnera un scorpion
quand il demande un œuf ?
    Si donc vous, qui êtes mauvais,
vous savez donner de bonnes choses à vos enfants,
combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint
à ceux qui le lui demandent ! »

COMMENTAIRE

En lisant cette page d’Évangile, il m’est venu à l’esprit la question suivante : pouvons-nous voir les fruits de notre prière? Évidemment, quand notre prière semble trouver réponse, soit une guérison, un emploi ou une réconciliation, nous en attribuons alors le mérite à Dieu. Notre prière semble alors avoir été efficace puisqu’elle a été exaucée. Et cette prière est importante puisque Jésus lui-même nous invite à prier sans relâche, à ne pas avoir peur de demander. Mais la plupart d’entre nous avons une trop longue expérience de vie de prière en tant que chrétiens et chrétiennes pour être naïfs en ce qui concerne l’exaucement à tout coup de nos demandes. Car combien de nos prières restent sans réponses, dont la supplication fervente ne semble jamais se rendre à bon port.

Un des lieux où cette expérience m’a le plus marqué c’est lorsque j’ai travaillé en tant qu’aumônier dans un hôpital pour enfants. Ce dont je me souviens le plus, ce ne sont pas tellement les guérisons qui, Dieu merci sont fort nombreuses, mais ce sont surtout les décès, la mort des enfants, des nouveau-nés, la douleur effroyable de leurs parents et de leurs familles. Je ne saurais oublier aussi la grande compassion du personnel soignant, pleurant souvent avec les parents, d’une attention sans relâche auprès de leurs petits patients. 

En tant qu’aumônier, j’avais pour tâche d’accompagner les parents et leur enfant malade dès leur arrivée à l’urgence, et ce, tout au long des moments les plus critiques du processus d’évaluation et d’hospitalisation. Je soutenais les parents, je priais pour la guérison de leur enfant, mais l’exaucement de ma prière n’était pas toujours au rendez-vous. Avouons que ces situations effroyables nous donnent envie de crier vers Dieu notre douleur et notre révolte, lui disant avec le psalmiste : « Cela ne te fais rien de nous voir mourir? »

Nous voyons parfois la prière comme l’effort surhumain à déployer afin d’arracher à Dieu une faveur, un verdict favorable, tel un juge inique à qui il faudrait soutirer un peu de miséricorde, comme si notre cœur était plus grand que le sien et qu’il nous suffisait de le convaincre afin qu’il nous soit favorable. Mais en écho au silence apparent de Dieu, et au cri du psalmiste, se fait entendre la voix de Jésus à Gethsémani : « Non pas ce que je veux Père, mais ce que tu veux! » 

Il y a là un mystère insondable de la prière qui nous dépasse, alors que nous ne saurions douter de la bonté infinie de Dieu à notre endroit. Mais il faut bien reconnaître que la prière à laquelle Jésus nous invite n’est pas de l’ordre de l’exaucement à tout prix. D’ailleurs, les premières demandes du Notre Père n’ont-elles pas pour objet Dieu lui-même avant nos besoins personnels. « Père que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »

Voilà le fondement de toute prière, car même lorsque la prière n’a pas sa réponse, cette prière porte aussi des fruits, car elle est entendue, elle est accueillie et je dirais même qu’elle est déjà exaucée, mais dans le secret de la grande bienveillance de notre Père du ciel. Car, quel est le premier but de la prière si ce n’est de nous enraciner dans une confiance inébranlable en Lui, de le reconnaître tout d’abord, non pas comme un Dieu lointain et indifférent, mais comme un Dieu Père, notre Père, qui veille sur chacun et chacune de nous et qui à son heure saura bien nous sauver, qui saura même ramener nos morts à la vie.

Cette présence de Dieu à nos vies, même si elle est capable d’opérer de grandes choses, même des miracles dans notre quotidien, cette présence à Dieu à travers la prière nous appelle avant tout à la confiance et à l’abandon comme Jésus l’a vécu, car qui d’entre nous peut échapper à ses Gethsémani : à l’épreuve, à la solitude, à la maladie ou à la mort? « Père non pas ma volonté mais la tienne! »

La prière a pour but avant tout de faire de nous des intimes de Dieu où nous apprenons à nous reconnaître comme ses enfants, attendant tout de lui, et devenant capables peu à peu de nous en remettre totalement à lui, même quand tout nous est enlevé, même quand nos souhaits et nos désirs les plus chers demeurent sans réponses. 

La prière à laquelle Jésus nous invite est bien sûr une prière qui coûte, puisqu’il nous invite à prier comme lui et à vivre dans l’abandon à la volonté de Dieu comme lui. C’est là une prière qui à la fois engage et qui invite à avancer courageusement sur les chemins de la vie. C’est pourquoi la prière véritable, celle qui attend tout de Dieu, et qui sait en même temps s’en remettre à sa volonté, cette prière-là transforme véritablement nos vies en profondeur, elle nous fait porter des fruits non seulement pour la vie éternelle, mais avant tout pour la vie ici-bas. 

Comme le jardinier qui travaille patiemment à faire fructifier son jardin, le Seigneur est à l’œuvre en chacune de nos vies afin que nous devenions des enfants selon son cœur, poursuivant avec lui son œuvre de création. C’est pourquoi, quand notre cœur s’ouvre à sa présence, quand il se fait prière, c’est Lui alors qui nous donne de croire avec conviction, qui nous donne une foi inébranlable, qui nous fait grandir dans l’espérance, et qui nous donne de porter les fruits de l’amour. 

La prière qui sait s’abandonner, qui est capable de s’en remettre à Dieu en toute chose en dépit des ténèbres et des silences, cette prière-là est capable de sauver le monde, même si elle semble n’avoir rien changé en apparence. C’est là la promesse que nous fait Jésus, lui dont la passion et la mort l’ont conduit jusqu’au matin de Pâques. C’est vers ce jardin aux lueurs de Pâques que nous entraine la prière à l’école de Jésus, et ce, dès aujourd’hui!

Du fond de sa prison, assassiné sous les ordres de Hitler en 1945, le pasteur Dietrich Bonhoeffer écrivait : «  Dieu réalise en nous non pas tous nos désirs, mais toutes ses promesses.  » À travers toutes ces situations de détresse que nous traversons et que nous présentons dans la prière, Dieu se fait encore plus proche de nous. Il nous guide et nous soutient à travers nos épreuves afin que l’obscurité ne l’emporte pas sur la lumière, cette lumière du matin de Pâques qui vient illuminer nos ténèbres, guider nos pas, guérir nos blessures et qui nous fait grandir dans l’amour. 

Frères et soeurs, il n’y a pas de plus grand bonheur et il est là le secret de la prière véritable à laquelle Jésus nous invite.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 15e Dimanche (C)

samaritain

LE BON SAMARITAIN

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10,25-37. 
En ce temps-là, voici qu’un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? »
L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. »
Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. »
Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? »
Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté.
De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté.
Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion.
Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui.
Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : “Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.”
Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »

COMMENTAIRE

Si jésus revenait marcher sur nos chemins, non plus limité à la géographie de la Palestine, mais marcheur sur les grandes routes du monde, quel regard porterait-il sur cette multitude que nous sommes, plus que jamais en quête de bonheur ? Suivrait-il un horaire fixé au quart de tour et géré par des apôtres imprésarios, se promenant d’un aéroport à l’autre, telle une grande vedette internationale ?

Ce serait mal connaître Jésus que d’envisager un tel scénario. D’ailleurs, à son époque Jésus n’est jamais allé à Rome, à Athènes ou à Constantinople, même si un tel un voyage aurait été possible. À lire les évangiles, on voit bien que dans les quelques centaines de kilomètres carrés où il a exercé son ministère, Jésus a pu prendre toute la mesure de notre nature humaine, des défis qui sont les nôtres, se désolant de nos misères intérieures et extérieures, s’émerveillant tout à la fois lorsque la grandeur d’âme et la générosité pouvaient l’emporter sur le chacun pour soi. Jésus est le témoin de cet amour qui est capable de transfigurer une vie et c’est ce témoignage qu’il nous livre sans cesse à travers ses enseignements et ses actions. La parabole du bon Samaritain est très évocatrice en ce sens et nous fait voir comment Jésus portait déjà sur notre monde un regard universel dépassant les cadres étroits du judaïsme de l’époque. 

Dans cette parabole, qui est l’une des plus belles de tous les évangiles, il y a tout d’abord la question du docteur de la Loi qui demande à Jésus qui est son prochain. Par sa question cet homme tend un piège à Jésus puisqu’il lui demande jusqu’où il faut aimer. Car ne reproche-t-on pas à Jésus de trop aimer, de se faire proche même des pécheurs, des publicains et des prostituées ? Faut-il vraiment aimer jusque là, lui demande cet homme ? Agir ainsi n’est-ce pas contrevenir à la Loi ? C’est ainsi qu’il lui demande si tous les hommes sont nécessairement son prochain.

Par la parabole qu’il donne en réponse à cet homme, Jésus renverse complètement la problématique soulevée par son interlocuteur en donnant comme exemple de charité fraternelle le comportement hors de l’ordinaire d’un Samaritain. Il faut savoir que les Samaritains étaient des hérétiques pour les Juifs, des maudits, qui ne méritaient que le mépris et l’exclusion. 

Pourtant Jésus choisit un Samaritain comme personnage central de sa parabole qui va manifester une charité qui va au-delà du simple souci pour l’autre. 

Non seulement il soigne l’homme blessé, abandonné sur la route par des brigands, mais il le met sur sa monture, l’amène à l’auberge, il lui offre une chambre, il passe la nuit à veiller sur lui et, le lendemain, au moment de payer et de reprendre la route, il confie l’homme blessé à l’aubergiste, lui assurant qu’il va tout payer à son retour pour les frais supplémentaires encourus. 

Alors que le prêtre et le lévite, des hommes religieux d’Israël, sont passés tout droit, abandonnant l’homme blessé à son sort, Jésus demande au docteur de la Loi, qui dans cette histoire s’est fait le prochain de l’autre ? Ce dernier ne peut que répondre que c’est le Samaritain. La pédagogie de Jésus est implacable et le docteur de la Loi doit bien reconnaître que l’amour ne connaît pas de frontières. 

Par sa parabole, Jésus prend la peine non seulement d’illustrer comment il faut se comporter quand nous sommes confrontés à des situations de malheur ou d’injustice, mais il en profite aussi pour faire de ce Samaritain le héros de son histoire. Il amène l’homme de la Loi à concevoir qu’un païen puisse faire preuve d’une plus grande charité que des Juifs pieux et il l’amène ainsi à porter un regard neuf sur cet étranger que tout dans sa culture religieuse l’encourageait à mépriser.

Jésus par cette parabole nous enseigne tout d’abord que le prochain c’est toute personne qui a besoin de mon aide, au-delà des prescriptions juridiques, des clivages ethniques ou religieux. Ensuite, et c’est l’aspect le plus surprenant de la parabole, c’est que toute personne, même un Samaritain, même un hindou, un musulman ou un athée, toute personne peut être porteuse de cette charité qui a sa source en Dieu et dont Jésus témoigne sans cesse dans son ministère. Et c’est là le plus surprenant dans cette parabole ! On ne soupçonne pas à première vue son côté subversif qui nous oblige à un regard totalement nouveau sur le prochain qui n’est pas des nôtres.

Dieu met son amour entre nos mains. C’est à ce dépassement inouï que nous appelle le Christ, et le secret de la parabole du bon Samaritain est de considérer tous les hommes comme nos frères et nos sœurs, tant celui qui aide et qui fait preuve d’humanité, que celui qui est abandonné au bord de la route et qui appelle au secours. Il s’agit de considérer tous les humains comme s’ils étaient du même sang que nous, puisque c’est le même sang qui nous a rachetés sur la croix.

 « Qui est mon prochain ? », ou encore « Jusqu’où faut-il aimer ? » À qui puis-je véritablement donner le nom de frère ou de sœur ? Jésus nous répond : « A toi de décider jusqu’où tu acceptes de te faire proche. Mais sache que si tu fermes ton cœur à tes frères et tes sœurs de ce monde, tu ne connaîtras jamais la joie véritable. » 

C’est Maurice Zundel qui affirme : « L’autre finalement, l’autre c’est Dieu. Dans les autres, il y a l’Autre et c’est parce que dans les autres le destin de Dieu est engagé, c’est parce qu’il est mis en question par chaque décision de la volonté, c’est à cause de cela que le prochain nous est confié, c’est à cause de cela que nous avons la charge des autres, parce qu’en eux nous avons la charge de l’Autre ».

Avec Jésus, j’apprends que tout être humain m’est un proche que je dois aimer comme moi-même, que je dois aimer tout comme Dieu m’aime, car moi aussi je suis appelé à donner la vie. Dieu nous confie les uns aux autres, il est au cœur de ce mystère de pauvreté et de communion qui habite au plus profond de nous-mêmes, et avec la parabole du bon Samaritain Jésus vient nous rappeler que notre monde sera toujours en manque d’avenir si nous persistons à passer tout droit notre chemin lorsque le prochain nous appelle à son secours.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 14e Dimanche (C)

« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. »

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10,1-12.17-20. 
Parmi ses disciples, le Seigneur en désigna encore soixante-douze, et il les envoya deux par deux devant lui dans toutes les villes et localités où lui-même devait aller. 
Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. 
Allez ! Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. 
N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales, et ne vous attardez pas en salutations sur la route. 
Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison. ‘
S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. 
Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous servira ; car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. 
Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qu’on vous offrira. 
Là, guérissez les malades, et dites aux habitants : ‘Le règne de Dieu est tout proche de vous. ‘
Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, sortez sur les places et dites : 
‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser. Pourtant sachez-le : le règne de Dieu est tout proche. ‘
Je vous le déclare : au jour du Jugement, Sodome sera traitée moins sévèrement que cette ville. 
Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux. Ils racontaient : « Seigneur, même les esprits mauvais nous sont soumis en ton nom. » 
Jésus leur dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. 
Vous, je vous ai donné pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et pouvoir sur toute la puissance de l’Ennemi ; et rien ne pourra vous faire du mal. 
Cependant, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux. » 

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L’on parle beaucoup d’évangélisation ces temps-ci. L’évangile d’aujourd’hui peut certainement nous aider à approfondir cet appel en tant que disciples du Christ. Mais soyons réalistes. Peu d’entre nous se mettront à sillonner villes et villages pendant l’été comme le font les disciples. C’est pourquoi je vous propose d’aborder la question de l’évangélisation sous un autre angle, et qui est aussi au coeur du récit que nous venons d’entendre.

Il s’agit de la consigne de Jésus à ses disciples quand il leur dit : « Je vous envoie comme des agneaux parmi les loups. » Tout d’abord, l’annonce de la foi au Christ est risquée, elle est périlleuse encore aujourd’hui, et elle le sera jusqu’à la fin des temps. Il serait trop long d’en développer le pourquoi, sinon pour dire que l’évangile est porteur d’un message de paix, d’amour et de justice, et que les idéologues, les faux messies, les dictateurs et les violents ne peuvent s’accommoder d’un tel message. C’est pourquoi l’on a crucifié Jésus. Le même sort menace ses disciples, car en suivant le Christ ils s’engagent dans un combat pour le bien et pour la vérité.

Par ailleurs, cette image des agneaux qu’emploie Jésus vient nous rappeler que l’évangélisation n’est pas une entreprise de séduction ou de conquête. Elle est une proposition de vie qui doit être offerte avec le plus de délicatesse et de bienveillance possible. Car, ne l’oublions pas, les disciples sont appelés à imiter leur maître, lui qui est doux et humble de coeur.

Comme lui, les disciples sont appelés à s’en remettre entièrement à Dieu. Remarquez dans le récit d’aujourd’hui qu’ils n’apportent ni argent, ni provisions, ni sandales. Ils acceptent l’hospitalité qu’on veut bien leur offrir. Ils n’imposent rien, n’entrent en conflit avec personne, parce qu’ils sont porteurs de la paix du Christ. Et quand on ne veut pas les entendre, ils reprennent tout bonnement leur chemin, secouant la poussière de leurs pieds, afin de bien signifier que leur « démarche est totalement désintéressée, et que les bénéficiaires du message restent toujours libres de le refuser. » L’évangile de ce dimanche nous interpelle donc quant à la manière dont nous devons partager notre foi avec les autres.

C’est Marc Donzé, le biographe de Maurice Zundel, l’un des grands spirituels du XXesiècle, qui écrivait à son sujet : « Il voudrait pouvoir parler de Dieu, à pas de silence et de respect, au coeur de ce qui importe le plus à l’homme. Il voudrait pouvoir dire sans violence, mais en prenant chaque homme par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme. »

La foi ne s’impose pas. Elle échappe aux raisonnements logiques qui en donneraient une preuve définitive. On ne peut ni la donner, ni la prêter, ni la transmettre comme un bien qui nous appartiendrait. On peut tout au plus en parler, la proposer et surtout en vivre. C’est-à-dire l’insérer au plus intime de nos journées, de nos faits et gestes, y puiser force et courage, goûter à cette joie secrète de celui ou celle qui accueille en sa vie la présence de Dieu et qui ne peut qu’en éprouver un grand bonheur et beaucoup de gratitude. Pour nous chrétiens et chrétiennes, c’est cela vivre notre foi en Jésus-Christ et c’est pourquoi nous voulons offrir à d’autres cette chance de croire en Dieu.

Nous sommes donc loin ici de définitions abstraites, de doctrines et de choses à retenir. Quand nous abordons la question de la foi, nous parlons avant tout de ce bonheur et de cette espérance qui nous habitent et qui nous font vivre. C’est la joie de croire. Et pour bien saisir ce que veut dire évangéliser, j’emploierais la comparaison suivante. Nous sommes comme des sourciers au pays de la soif, qui auraient découvert une source cachée et intarissable d’eau vive. Annoncer Jésus Christ, c’est tout simplement vouloir faire connaître cette source pour le plus grand bonheur de tous. Aux proches comme aux lointains, à nos enfants, à nos amis, à nos familles. Mais cela n’est pas simple. Nous le savons, car la foi est un don et il appartient à chacun d’accueillir librement ce don.

Pour beaucoup de nos contemporains, Dieu est méconnu, sinon ignoré, et c’est là la plus grande des tragédies pour l’humanité, car elle est alors orpheline et sans direction, vulnérable à toutes les passions, aux idéologies les plus meurtrières, car elle est sans espérance. Jésus, en nous envoyant dans le monde, nous rappelle que nous avons la responsabilité de nos frères et soeurs en humanité. Comme le soulignait le pape Jean-Paul II, «celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer. »

C’est pourquoi Jésus, lui le Prince de la Paix, nous envoie comme des agneaux et non comme des loups, nous invitant à marcher à pas de patience et de sollicitude avec tous ceux et celles que Dieu met sur notre route, afin qu’ils puissent reconnaître cette réalité fondamentale de l’existence humaine : c’est en Dieu que reposent toutes nos joies, tous nos bonheurs et toutes nos amours, il en est la source et c’est pourquoi nous pouvons dire de Dieu qu’il est véritablement l’accomplissement de l’Homme. Voilà ce que nous annonçons au monde, voilà ce que nous ne pouvons taire, car comment pourrions-nous cacher la joie qui nous habite?

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

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1 Thabut. 14e Dimanche. Année C.

2 Donzé, Marc. La pauvreté comme don de soi. Cerf/Saint-Augustin,1997. pp. 36-37

3 Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001

Homélie pour la fête du Saint-Sacrement

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,11b-17. 
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu et guérissait ceux qui en avaient besoin.
Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. »
Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. »
Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde.
Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule.
Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

COMMENTAIRE

La solennité du Corps et du Sang du Christ est une fête très ancienne puisqu’elle remonte au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient alors en question la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. D’ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Une dame m’en faisait la remarque un jour lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages ! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages !

Je vais peut-être vous surprendre, mais je dirais que ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est vous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans Peuple de Dieu, l’eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche, chaque jour de la semaine, dans cette église. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée, et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec le Christ.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le cœur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal, elle est une fête pascale. Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

L’importance du dimanche est donc centrale dans une réflexion sur l’eucharistie, puisque c’est le lieu par excellence où se fait l’Église, où se construit sa fraternité, et où elle renouvèle ses forces. Il est vrai que la vitalité de nos communautés chrétiennes, à tout le moins en Occident, semble contredire cette affirmation et n’apporter qu’un discrédit supplémentaire à la pertinence de nos assemblées dominicales. Pourtant l’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, père de l’Église, demeure toujours actuelle : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ ! »

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est celui d’un étudiant italien que j’ai connu à l’université et qui, suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père et ils ont préparé le repas en silence. Ce repas était composé de mets que la mère avait préparés quelques jours auparavant. Et au moment de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine familiale, le partage de la nourriture qui rappelait tellement celle qui la préparait avec soin et affection, ont fait se rappeler au père et à son fils le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée. Et ils parlèrent très tard ce soir-là de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. De retour au pays, cet étudiant m’a confié que ce repas lui avait donné de comprendre l’eucharistie comme jamais auparavant.

En écoutant son récit, je croyais réentendre l’histoire des disciples d’Emmaüs qui reconnurent le ressuscité à la fraction du pain. Et pourtant, cette belle histoire que je viens de vous raconter est bien loin de nous révéler toute la profondeur de l’eucharistie. Mais il y a là une piste très belle et très pertinente, je crois.

Dans l’eucharistie nous retrouvons bien sûr la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, mais là s’arrête toute comparaison, car ce n’est pas un absent qui nous rassemble, mais une présence bien vivante. Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses mains ce qu’il y a de plus précieux dans la création, et en ce sens, Jésus n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Car il se fait voir dans le pain et le vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée et qui nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa grande force d’aimer, et qui ainsi nous rétablit dans notre dignité humaine blessée.

Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde. C’est Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’eucharistie, qui affirmait ce qui suit : « Même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, préparer aux quatre coins du monde la grande salle du banquet pascal où tous et toutes sont invités.

Voilà frères et sœurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

Homélie pour la fête de la Sainte Trinité

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 16, 12-15)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,
mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,
il vous conduira dans la vérité tout entière.
En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
mais ce qu’il aura entendu, il le dira ;
et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
Lui me glorifiera,
car il recevra ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître.
Tout ce que possède le Père est à moi ;
voilà pourquoi je vous ai dit :
L’Esprit reçoit ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître. »

COMMENTAIRE

Un jour un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. L’enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour où ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri de surprise en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut chez lui tout affolé, criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion de caché dans la pierre. »

Sans doute nous faut-il un regard d’enfant pour découvrir Dieu au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en invitant les fidèles de dimanche en dimanche à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Parmi tous les dimanches, le dimanche de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre rapport avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu ? »

Discutant cette semaine avec un ami celui-ci m’affirma : « Dieu est un égoïste. Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-il, est un égoïste ! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par cette affirmation que je trouvais trop facile et injuste. Dieu un égoïste ! Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant lorsque l’on croit en Dieu l’on se sent saisi par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend, un amour qui nous invite à vivre notre vie en profondeur. La foi, nous le savons, donne un sens à notre existence, une direction. Avoir la foi en Dieu, c’est pressentir qu’il y a effectivement une réalité cachée en ce monde, qui est le créateur de ce monde, qui l’anime et lui donne vie.

La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu, pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » Et quand on contemple la vie de Jésus, lui qui a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare ; lui qui a pleuré devant Jérusalem dont il voit venir la destruction ; lui qui a pleuré au jardin de l’agonie en offrant librement sa vie pour nous sauver ; lui qui demanda à Pierre à trois reprises après la résurrection « Pierre, m’aimes-tu ? » Quand nous contemplons tous ces évènements de la vie de Jésus et son amour pour nous, comment peut-on dire que Dieu est égoïste. Dieu est amour et la plus grande preuve de son amour, nous dit saint Jean, est qu’il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils bien-aimé, son unique.

D’ailleurs, notre foi s’appuie sur celle des Apôtres qui affirment : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de Vie… nous vous l’annonçons ! » (1 Jn 1)

Et c’est là que nous commençons à mieux comprendre ce Dieu qui dès l’Ancien Testament nous dit par la bouche du prophète Isaïe : « Dès le sein de ta mère je t’ai appelé par ton nom, je t’ai choisi. » Dieu est créateur, il est source de toute vie et il nous appelle à l’existence, à la vie sans fin auprès de lui. Son amour n’est pas égoïste. Au contraire, il est don de soi, il est généreux, il pardonne, il accueille, il console, il donne la vie. Et l’expérience que nous faisons de l’amour dans nos relations humaines n’est qu’un pâle reflet de l’amour que Dieu a pour nous.

Et la mission du fils de Dieu est de nous consacrer dans cet amour, de nous aider à y grandir en nous donnant son Esprit.

Et c’est là que nous entrons dans ce mystère de la Trinité, d’un seul Dieu en trois personnes. Si Dieu est amour c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu, ils sont trois et ne font qu’un. C’est le mystère de la Trinité. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie ; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe et qui a pour mission de nous le faire connaître ; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père,

Bien sûr, un mystère demeure un mystère et on ne peut l’approcher que par des images. Les Pères de l’Église employaient cette analogie pour parler de la Trinité : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ». (Saint Grégoire de Nazianze)

Parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte. Nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi : nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour la fête de la Pentecôte

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 14, 15-16.23b-26)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
    « Si vous m’aimez,
vous garderez mes commandements.
    Moi, je prierai le Père,
et il vous donnera un autre Défenseur
qui sera pour toujours avec vous.
    Si quelqu’un m’aime,
il gardera ma parole ;
mon Père l’aimera,
nous viendrons vers lui
et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
    Celui qui ne m’aime pas
ne garde pas mes paroles.
Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi :
elle est du Père, qui m’a envoyé.
    Je vous parle ainsi,
tant que je demeure avec vous ;
    mais le Défenseur,
l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom,
lui, vous enseignera tout,
et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »

COMMENTAIRE

Voici un conte de tradition autochtone que j’aimerais vous partager. Un soir, assis près du feu, un vieux sage parlait à son petit-fils du combat qui a lieu à l’intérieur de toute personne. Il disait : «Mon petit, il y a une lutte entre deux loups à l’intérieur de chacun de nous.»

L’un est le mal — c’est la colère, l’envie, la jalousie, la cupidité, l’arrogance, l’amertume, le mensonge, l’orgueil, et le sentiment de supériorité.

L’autre loup c’est le Bien — c’est la joie, la paix, l’amour, l’espoir, la sérénité, l’humilité, la bonté, la bienveillance, l’empathie, la générosité, la vérité, la compassion et la foi.

Le petit-fils a réfléchi pendant quelques instants, puis il demanda à son grand-père : «Quel loup, grand-papa, va gagner?» Et ce dernier de simplement répondre : «Celui que tu nourris mon enfant.»

Ce conte, je nous propose de l’entendre à la lumière de la promesse que nous fait le Christ. Il promet à ses disciples qu’il continuera à les former après son départ en leur envoyant l’Esprit Saint. Ce Maître intérieur leur fera se souvenir de tout ce qu’il leur a enseigné. Cet Esprit de Vérité et de discernement nous est donné afin de nous guider et de nous former, afin que nous sachions choisir ce qui est porteur de vie en nous et non pas de morts.

Car le Fils de Dieu est venu parmi nous afin de nous apprendre ce que cela veut dire être vraiment un homme, cela veut dire être vraiment une femme sur cette terre, même quand le mal ou l’épreuve nous font courber le dos. Oui, le Christ est venu nous apprendre à nous tenir debout, à choisir la vie, à habiter notre monde dans la confiance, malgré les vents contraires, nous sachant porteurs d’un don qu’il nous est parfois difficile de nous expliquer à nous-mêmes. C’est le don de la foi, le don de la Pentecôte.

À l’exception des grands convertis, dont la vie a été bouleversée à un moment précis de leur existence, et qui se souviendront toute leur vie d’avoir été saisis par Dieu, la foi tranquille et longuement vécue par la plupart d’entre nous, peut nous amener à méconnaître à quel point la foi en Dieu transfigure notre existence, foi en Dieu sans laquelle nous ne serions plus tout à fait les mêmes.

Le week-end dernier nous accueillions quatre jeunes adultes pour une retraite à notre couvent et, lors d’un tête-à-tête avec l’un d’eux, je découvrais un jeune en recherche, avec une foi en Dieu plutôt vacillante. Et chaque fois que je suis confronté à cette réalité de la difficulté de croire, tellement répandue en notre monde, je me demande toujours : «Pourquoi, moi et pas les autres?»

Cette question je me la suis souvent posée, et je l’ai retrouvée tout récemment sous la plume d’un théologien canadien, Gregory Baum, qui dans son dernier livre, publié quelques mois à peine avant sa mort en 2017, raconte l’histoire de son parcours théologique. Gregory Baum était un juif allemand converti au catholicisme, et qui, à l’âge de 92 ans, au terme de sa vie, demandait d’entrée de jeu dans son livre : «Pourquoi moi, et pas les autres?»

Étrange question à se poser en cette fête de la Pentecôte, me direz-vous? Mais je sais que cette question ne vous est sans doute pas étrangère et qu’elle a habité une foule de témoins au fil des siècles parce qu’ils se sentaient tributaires d’un héritage qui leur était tombé dans le cœur sans qu’ils n’aient rien fait pour le mériter, souvent même, sans l’avoir demandé. Mais le don est là, immensément présent, et dont ils ne pourraient se défaire même s’ils le voulaient. Et voilà qu’ils contemplent ce cadeau incroyable de croire en Dieu, et même d’aimer Dieu, et qui leur fait se demander : «pourquoi moi et pas les autres?» 

Pourquoi vous et pas votre frère, ou votre sœur, votre conjoint, ou vos enfants? Car quand on a la foi, on aimerait tellement la partager avec d’autres, afin qu’ils aient la chance eux aussi de vivre d’un tel don, d’avoir ce regard différent sur la vie qui change profondément notre manière de l’assumer et de faire nos choix, de choisir le bien ou le mal. Car c’est là le sens premier du don de l’Esprit Saint : une présence mystérieuse qui part du plus profond de nous-mêmes et qui nous ouvre à plus grand que nous-mêmes.

Quant à ce don de la foi qui nous est fait, tout ce que je sais c’est que tous sont appelés, je n’en ai aucun doute. Tous et toutes aimés de Dieu, voulus par lui, appelés à le connaître et à l’aimer. Et pour plusieurs, ce chemin de rencontre semblera ne jamais se réaliser dans leur vie, même si Dieu les rejoint sûrement par des chemins inattendus où il ne se laisse pas toujours reconnaître. D’autres auront grandi à l’ombre d’une foi familiale, sans jamais s’en détacher. Merveilleuse délicatesse de Dieu dont le dessein nous dépasse.

«Pourquoi moi, et pas les autres?» Sans prétendre sonder le cœur de Dieu, une des réponses qui me monte au cœur pour certains d’entre nous, et je le fais pour moi-même, est peut-être parce que nous en avions davantage besoin! Où en serions-nous si Dieu ne nous avait pas appelés à lui? Si l’évangile ne s’était pas inséré tant bien que mal, au fil des ans, dans les moindres replis de nos vies? Nous n’avons pas la réponse à cette question, mais de toute évidence, il y a là une miséricorde de Dieu qui s’exerce à notre endroit, que nous ne pourrons mesurer que lors du grand face-à-face, miséricorde qui nous appelle à être d’autant plus miséricordieux en nous laissant conduire par l’Esprit de Dieu, cherchant sans cesse à être meilleurs.

Frères et sœurs, il n’y a pas de quoi se glorifier que d’avoir la foi, puisque c’est un don. Mais c’est le don le plus extraordinaire qui soit, et c’est pourquoi notre seule fierté, comme l’affirme saint Paul, c’est la croix du Christ, c’est le don qu’il nous fait de lui-même en nous donnant son esprit, puisque tout vient de lui! C’est là un grand mystère! C’est la fête de la Pentecôte!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 6e Dimanche de Pâques (C)

La Paix qu’il nous donne!

« Levons-nous, partons d’ici ! » Cette petite phrase vient conclure – quelques lignes plus loin – le discours que Jésus achève aujourd’hui. Le Seigneur parle à des disciples qui sont bouleversés, effrayés, qui savent que leur maître est menacé, sur le point d’être arrêté et mis en procès. Jésus ne leur cache pas le danger dans lequel il se trouve. Déjà la trahison de Judas est en marche. On peut dire que le compte à rebours de la Passion est commencé. « Je m’en vais, leur dit Jésus, et je reviens vers vous ». Ces paroles sont à la fois mystérieuses et graves. Elles donnent l’allure d’un testament à ces consignes de dernières minutes que le Seigneur transmet aux disciples, d’où leur importance.

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et chez lui nous nous ferons une demeure. » Jésus s’adresse ainsi à tout le monde. « Si quelqu’un m’aime… » Chacun, chacune est sollicité pour une amitié avec le Seigneur, l’invitation à rien de moins qu’une histoire de cœur et d’intimité avec lui et avec le Père.

Sa parole, c’est ce qui nous restera de lui. La parole de Jésus qui est un ensemble d’appels à aimer, à vivre de miséricorde, dans l’humilité du service fraternel. Son commandement étant de nous aimer les uns les autres. 

Le testament de Jésus se continue et s’étend sur une promesse. La promesse de l’envoi d’un Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en son nom. L’Esprit qui va prolonger l’enseignement du Christ. Non pas pour un nouveau chapitre, mais pour protéger la mémoire de ce que Jésus nous a dit. Fidélité à l’Évangile pour l’approfondir et nous permettre de le mettre intégralement en pratique. 

Dernier élément que Jésus souligne, c’est la paix. La paix qu’il nous laisse, la paix qu’il nous donne. Qui n’est pas une tranquillité béate, l’absence de problèmes ni même de conflits; ce n’est pas un temps calme et serein chaque jour, ni non plus l’absence de trouble et de questionnement. La paix pour lui, c’est d’abord l’humble certitude de la foi, celle de l’abandon dans la confiance. Il nous partage cette paix qui l’habite, lui, puisqu’il s’abandonne résolument à la volonté du Père. C’est la paix dont il a le secret parce qu’il est le Fils bien-aimé, et qu’il est certain que le Père ne va jamais l’abandonner. « Je m’en vais, et je reviens vers vous. » Jésus sait qu’il va mourir et qu’il va ressusciter. Il a intimement la preuve que sa confiance dans le Père ne saurait être trahie ou déçue. Que cette paix soit pour nous le secret qui nous tient debout, qui nous garde en confiance, forts et en sécurité profonde! C’est là la paix des fils et filles du Père infiniment puissant et bienveillant qui est le nôtre.

Ces dernières paroles de Jésus doivent faire leur chemin en nous, dans les circonstances que nous vivons aujourd’hui, dans les temps troublés et souvent difficiles où nous sommes. Ne sommes-nous pas cette Église dont nous parlait le livre de l’Apocalypse. Cette Jérusalem nouvelle venue de chez Dieu, toute précieuse, toute belle et sainte, mais que nous savons menacée de toute part. Elle est habitée de lumière et de paix, cette Église qui a la capacité de régler ses problèmes, puisque l’Esprit lui est donné. Puisque l’amour et les dons de Dieu lui donnent les moyens d’aller de l’avant et de vivre maintenant le rêve de Dieu.

Faisons donc notre profit de l’enseignement du Seigneur. Laissons-nous rejoindre aujourd’hui, instruire par sa parole pour en vivre. Qu’elle soit notre paix, notre joie, notre assurance! « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. » 

fr. Jacques Marcotte, o.p. Dominicain