Homélie pour le 24e Dimanche T.O. (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 15,1-32.
En ce temps-là,  les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »
Alors Jésus leur dit cette parabole :
« Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ?
Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux,
et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !”
Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion. »
Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’àce qu’elle la retrouve ?
Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !”
Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »
« Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens.
Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin.
Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim !
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.”
Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.”
Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses.
Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait.
Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.”
Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier.
Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !”
Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »

COMMENTAIRE

Nous connaissons bien ces trois paraboles qui sont appelées les paraboles de la miséricorde de Dieu. Celle du fils prodigue est appelée par les Pères de l’Église « l’évangile dans l’évangile », c.-à-d. le cœur de la Bonne Nouvelle de Jésus. Voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’une courte nouvelle de l’écrivain Ernest Hemingway.

Un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : Cher Paco, je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a une foule rassemblée devant les bureaux du journal.  Ils sont près de huit cents jeunes hommes. Ils s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

On ne soupçonne sans doute pas le nombre impressionnant de personnes qui dans nos sociétés, dans nos milieux de travail, dans nos familles, se trouvent en rupture avec la vie ou avec leurs proches. Leur vie est souvent sans direction, en errance, et ces personnes souffrent et vivent une grande solitude. La bonne nouvelle du Christ elle vient nous dévoiler le visage d’un Dieu qui nous cherche comme un père, comme une mère, tellement il nous aime, et ce, d’autant plus si nous sommes désemparés, abandonnés, désespérés.

Et c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion, dit Jésus

« Plus que pour 99 justes », nous dit Jésus. Dieu aurait-il donc des préférés ? Il y a quelques mois, j’ai entendu une entrevue à la radio avec un couple qui avait accueilli près de trois cents enfants en difficulté dans leur foyer sur une période de près de trente-cinq années. Un véritable exploit. La journaliste leur avait demandé s’il y avait certains de ces enfants qu’ils avaient aimés plus que d’autres. La maman avait répondu de but en blanc : « Oui, ceux qui en avaient le plus besoin. »

C’est ainsi que Dieu agit avec nous. Il est à la recherche de tous les Paco du monde, qu’ils soient athées ou catholiques, juifs ou musulmans, de l’Orient ou de l’Occident. Nous avons un Dieu chasseur qui jamais ne cessera de nous poursuivre jusqu’à ce que nous rendions les armes et parvenions à le reconnaître pour qui il est : un Dieu Père qui nous aime d’un amour infini.

Par ailleurs, il nous faut bien reconnaître que si nous sommes rassemblés pour cette eucharistie dominicale, où nous célébrons la résurrection du Christ, c’est que nous faisons sans doute partie de ces 99 brebis qui vivent dans l’intimité du Christ pasteur. Il est possible que nous nous soyons égarés un jour, mais aujourd’hui nous sommes là avec le Christ dans sa bergerie. Alors, en quoi ces paraboles nous concernent elles, nous qui sommes ici ?

Tout d’abord, avec l’extraordinaire talent de conteur qu’est le sien, Jésus nous donne de contempler le visage de notre Dieu. Les trois paraboles nous parlent de sa tendresse pour chacun et chacune de nous. Elles nous donnent de réentendre ces mots empreints d’une infinie tendresse et tellement réconfortants du Père à son fils aîné : « Toi tu es toujours avec moi ». Dieu est toujours là avec nous, et tout ce qui est à Lui est à nous, nous dit Jésus. Cette parole est sûre ! La Parole de Dieu est là pour nous aider à comprendre et à vivre l’extraordinaire destinée qui est la nôtre. Tout ce qui est à Dieu est à nous. Telle est la grandeur de notre vocation humaine, tel est l’amour de Dieu pour nous.

Nous le voyons bien, le christianisme est d’un optimisme renversant. Notre espérance est sans borne, car nous savons désormais, grâce aux Écritures et au témoignage des Apôtres, combien Dieu nous aime et jusqu’où il est prêt à aller pour se faire connaître de nous. Il s’est même fait eucharistie pour que nous puissions le tenir dans nos mains et nous nourrir de sa vie à Lui. Voilà la grandeur du mystère de la foi que nous proclamons sans cesse en Église.

Par ailleurs, ces paraboles nous rappellent que le sort de tout homme, de toute femme doit nous importer au plus haut point, puisqu’ils sont la chair de notre chair, nos frères et sœurs en humanité, et qu’ils comptent plus que tout aux yeux de Dieu. Quand le Père s’adresse à son fils aîné pour lui parler du cadet, il ne lui dit pas « mon fils que voici était perdu », mais bien « ton frère que voici ». Ton frère !

Ces trois paraboles nous sont racontées afin de nous rappeler la responsabilité qui est la nôtre face à un monde désenchanté, où Dieu est méconnu, et où trop souvent l’amour n’est pas aimé. Notre mission à nous, chrétiens et chrétiennes, c’est de revêtir le Christ, c’est nous faire bons pasteurs avec lui, et nous mettre à la recherche de tous ceux et celles qui ont perdu espoir et qui, sans le savoir, ne demandent qu’à être trouvés et aimés. Voyez dans nos paraboles, ce sont tous les anges et tout le ciel qui se réjouissent quand une seule brebis perdue est retrouvée. Voyez comme elle est importante cette mission que le Christ confie à ses disciples.

En fin de compte, le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle que le Christ nous propose est avant tout un compagnonnage sur les routes du monde, car nul ne peut aller au ciel tout seul. C’est Charles Péguy qui écrivait : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 23e Dimanche T.O. (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 25-33)

En ce temps-là,
de grandes foules faisaient route avec Jésus ;
il se retourna et leur dit :
« Si quelqu’un vient à moi
sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs,
et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.
Celui qui ne porte pas sa croix
pour marcher à ma suite
ne peut pas être mon disciple.

Quel est celui d’entre vous
qui, voulant bâtir une tour,
ne commence par s’asseoir
pour calculer la dépense
et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever,
tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :
‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir
et n’a pas été capable d’achever !’
Et quel est le roi
qui, partant en guerre contre un autre roi,
ne commence par s’asseoir
pour voir s’il peut, avec dix mille hommes,
affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ?
S’il ne le peut pas,
il envoie, pendant que l’autre est encore loin,
une délégation pour demander les conditions de paix.

Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas
à tout ce qui lui appartient
ne peut pas être mon disciple. »

COMMENTAIRE

En méditant l’évangile de ce dimanche, et tout particulièrement le passage où Jésus nous invite à le préférer à père, mère, époux, épouse, enfants, frères, sœurs, et même à sa propre vie, je m’imaginais une personne, complètement ignorante des évangiles, se présentant à notre assemblée dominicale, et entendant pour la première fois cette déclaration de Jésus. Comment réagirait-elle ? Et nous-mêmes, comment entendons-nous ce que Jésus nous dit aujourd’hui? Car il y a là une condition fondamentale pour nous si nous voulons être des siens.

Vous en conviendrez, le texte ne fait pas dans la dentelle, il est dur, et semble même aller à l’encontre de l’amour pour nos proches. Pourtant, plusieurs textes évangéliques postulant le contraire peuvent être évoqués ici. Par exemple, ne devons-nous pas aimer notre prochain comme nous-mêmes, donner même notre vie pour nos amis puisqu’il n’y a pas de plus grand amour ? Et que dire des ennemis qu’il faut aussi aimer et pardonner? Il y a de quoi en perdre son latin pour qui fréquente les évangiles pour la première fois et même pour nous.

Donc, en méditant ces paroles de Jésus il m’est revenu en mémoire cette expérience familiale qui m’aide à comprendre pourquoi Jésus nous appelle à le préférer. Permettez-moi de me raconter un peu ici. Je suis venu à la foi en Dieu alors que j’étais dans la vingtaine. J’avais alors commencé ma vie professionnelle et, tout en étant assez proche de mes parents, étant le seul seul survivant de deux enfants, je ne les voyais que de temps en temps à travers mes activités et mes loisirs. Sans les négliger, mes visites étaient plutôt occasionnelles. J’étais davantage préoccupé par ma découverte du monde et de mes amis que par l’approfondissement de mes liens familiaux. Ce qui est le lot de bien des familles avec leurs enfants.

Alors que j’avais 27 ans, ma rencontre avec le Christ et son Évangile, l’expérience nouvelle de la présence de Dieu dans ma vie, ont été profondément bouleversants pour moi. Je voyais alors le sens de ma vie sous un tout nouveau jour, et pour la première fois je prenais conscience de la présence d’une vie spirituelle en moi. Et c’est ainsi que par ma fréquentation des Écritures, d’auteurs spirituels et de la prière, ma relation avec mes parents s’est mise à changer, à s’approfondir. Je prenais alors la mesure de la place importante qu’ils occupaient dans ma vie. Je les voyais avec des yeux neufs à travers leurs épreuves, leur fidélité, leur amour, et leurs combats pour le bien de notre famille; je réalisais combien je leur étais redevable et que je devais exprimer davantage de reconnaissance..

C’est ainsi que s’est amorcé en moi un changement profond quant à mon attitude à leur endroit, ainsi que la fréquence de mes visites à la maison avec la joie toute simple de passer plus de temps avec eux. Et c’est vraiment ma rencontre avec le Christ qui m’a fait vivre ce passage, cette conversion à mon appartenance familiale.

Aujourd’hui, mon père et ma mère sont tous deux décédés, et ils me manquent encore beaucoup. Presque aucune journée ne se passe sans que je pense à eux, sans qu’un souvenir de ma vie avec eux ne me revienne. Et ils sont sans cesse présents dans ma prière.

Si je vous raconte tout cela, c’est afin de nous aider à mieux comprendre pourquoi il nous faut « préférer Jésus avant tout ». Car la foi en Dieu ne m’a pas éloigné de ma famille, bien au contraire. Elle a fait de moi, je crois, un meilleur fils, et elle m’a donné de reconnaître avec une profonde gratitude tout ce que mes parents avaient fait pour moi et notre famille.

Car voyez-vous, à l’école de Jésus, on apprend à la fois l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Mais l’un des deux est premier, et c’est cet amour pour Dieu qui permet d’aimer le prochain en vérité. On apprend à aimer en aimant Dieu le premier. C’est là le chemin de transformation que nous ouvre Jésus Christ par sa vie donnée. Et si nous acceptons de marcher courageusement avec lui, l’amour sera toujours le premier servi dans nos vies, et nous ne pourrons qu’aimer davantage : père, mère, enfant, frère, sœur, conjoints, amis et même ennemis…

Bien sûr, tout n’est pas simple dans nos relations familiales et sociales, nous le savons trop bien. Le précepte de Jésus à l’aimer par-dessus tout a pour but aussi de nous prémunir contre tout ce qui pourrait entrer en conflit avec notre vie de foi, car Jésus nous « entraîne à sortir de nous-mêmes pour aimer — comme Dieu nous a montré qu’Il aimait en Jésus Christ ». Ainsi, il ne faudrait pas nous détourner de cette foi qui fait vivre par crainte du rejet ou de la désapprobation sociale ou familiale. C’est pourquoi Jésus ne veut laisser aucune illusion à ses disciples : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple ».

C’est là une invitation qui peut certainement en faire hésiter plus d’un, car nous savons trop bien qu’il n’est pas facile de nous retrouver seuls avec notre foi, dans un monde où trop souvent Jésus est méprisé, où l’Évangile est contredit. Jésus connaît bien ce combat et cette solitude. C’est pourquoi il nous appelle à avoir le courage de nos choix et à ne pas hésiter à prendre notre croix et à le suivre. Si nous le faisons, nous trouverons alors force et courage en marchant avec lui, lui qui nous souffle sans cesse à l’oreille : « Ne crains pas, je suis avec toi! ». Promesse de Ressuscité !

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 22e Dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 1.7-14)

Un jour de sabbat,
Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens
pour y prendre son repas,
et ces derniers l’observaient.
Jésus dit une parabole aux invités
lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places,
et il leur dit :
« Quand quelqu’un t’invite à des noces,
ne va pas t’installer à la première place,
de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi.
Alors, celui qui vous a invités, toi et lui,
viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ;
et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place.
Au contraire, quand tu es invité,
va te mettre à la dernière place.
Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira :
‘Mon ami, avance plus haut’,
et ce sera pour toi un honneur
aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi.
En effet, quiconque s’élève sera abaissé ;
qui s’abaisse sera élevé. »

Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité :
« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner,
n’invite pas tes amis, ni tes frères,
ni tes parents, ni de riches voisins ;
sinon, eux aussi te rendraient l’invitation
et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception,
invite des pauvres, des estropiés,
des boiteux, des aveugles ;
heureux seras-tu,
parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour :
cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

COMMENTAIRE

En fin observateur de notre nature humaine, Jésus dégage une leçon déconcertante pour nous qui recherchons souvent les meilleures places au détriment des autres : les derniers seront premiers et qui s’abaisse sera élevé. Il faut bien l’avouer, cette leçon de Jésus devait laisser son auditoire bien perplexe. S’abaisser, prendre la dernière place, y pensez-vous! C’est comme si l’on disait : attendez que tous soient entrés dans la salle de spectacle, et ensuite allez vous asseoir; à l’urgence de l’hôpital, laissez passer devant vous tous ceux qui s’y présentent; au restaurant, exigez la moins bonne table, bien sûr; à l’épicerie, demandez toujours d’être servis les derniers à la caisse. Vous verrez, on vous fera toujours passer les premiers! Pensez-vous?

On comprend bien que cette interprétation littérale des paroles de Jésus ne tient pas la route. Ses paroles ne deviennent transparentes que pour les disciples qui ont des oreilles pour entendre et des yeux pour voir, car ce n’est qu’en contemplant Jésus lui-même que ses paroles deviennent compréhensibles, lui qui n’a pas retenu « jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. »

Luc, craignant sans doute que ses lecteurs chrétiens ne comprennent pas les paroles de Jésus les invitant à choisir la dernière place, fait suivre la parabole du repas par une invitation de Jésus à célébrer le banquet des blessés de la vie plutôt que le banquet des fortunés et des repus. D’où cette image fort évocatrice où les invités de marque deviennent les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. Ils représentent les exclus de la société pour qui la compassion de Dieu est sans borne. Jésus en est le témoin, mais cette compassion ne peut s’exercer sans nous, car Dieu veut avoir besoin de nous.

C’est ce dynamisme de vie que Jésus veut faire jaillir en nous comme une source profonde et qui trop souvent semble tarie. La jeune juive Etty Hillesum avait cette intuition pleine d’à propos au sujet de sa vie spirituelle. Elle écrivait dans son journal : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » 

C’est ce que le Fils de Dieu vient réaliser en nous : mettre Dieu au jour dans nos cœurs en nous donnant de voir l’autre pour ce qu’il est : un prochain, c.-à-d. celui qui est le plus proche de moi après moi-même. C’est ce prochain qui nous est confié, qu’il nous faut sauver à tout prix, car nul ne va au ciel tout seul. Le chemin qui y mène passe nécessairement par le prochain et nul ne peut être laissé sur le bord de la route. Mais pour le voir, il nous faut savoir revêtir l’humilité de Jésus, nous décentrer de nous-mêmes pour mieux voir l’autre et ainsi apprendre à aimer comme le Christ. Comme l’écrivait Catherine de Sienne : « L’humilité est la gouvernante et la nourrice de la charité » (Le Dialogue).

Il y a quelques années, un poste de télévision américaine diffusait une annonce publicitaire pour la promotion de la vocation religieuse. Une publicité fort originale. On voyait un malade couché sur un lit, le corps recouvert de plaies répugnantes. Devant lui, dos à la caméra, une religieuse refaisait les pansements. On entendait une voix qui disait : « Je ne ferais pas cela pour un million ». Et la religieuse, en se tournant vers la caméra, d’ajouter : « Moi non plus ! » Ce message reprenait une réflexion de Mère Teresa de Calcutta. La célèbre religieuse disait à peu près ceci en parlant de sa tâche auprès des mourants, abandonnés dans les rues de l’Inde : « Je ne pourrais pas faire cela pour un million de dollars, mais je suis prête à faire davantage pour l’amour de Dieu ».

C’est cela s’abaisser; c’est cela être saint. Comme le dit le pape François, la sainteté, c’est vivre les mystères de sa vie en union avec le Christ. À chacun et chacune de trouver la voie qui lui correspond. Dans son encyclique sur la sainteté, il a ces paroles belles et profondes pour nous :

« Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit le pape François. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever. »

Frères et sœurs, c’est avec cette joie au cœur que nous allons maintenant célébrer l’eucharistie, source et sommet de la vie de l’Église !

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 21e Dimanche (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 13, 22-30)

En ce temps-là,
tandis qu’il faisait route vers Jérusalem,
Jésus traversait villes et villages en enseignant.
Quelqu’un lui demanda :
« Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? »
Jésus leur dit :
« Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite,
car, je vous le déclare,
beaucoup chercheront à entrer
et n’y parviendront pas.
Lorsque le maître de maison se sera levé
pour fermer la porte,
si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte,
en disant :
‘Seigneur, ouvre-nous’,
il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’
Alors vous vous mettrez à dire :
‘Nous avons mangé et bu en ta présence,
et tu as enseigné sur nos places.’
Il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.
Éloignez-vous de moi,
vous tous qui commettez l’injustice.’
Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents,
quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob,
et tous les prophètes
dans le royaume de Dieu,
et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors.
Alors on viendra de l’orient et de l’occident,
du nord et du midi,
prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
Oui, il y a des derniers qui seront premiers,
et des premiers qui seront derniers. »

COMMENTAIRE

Pas facile d’entendre l’évangile aujourd’hui et encore moins si vous avez à prêcher sur le sujet. Pourtant la liturgie de la Parole a bien commencé avec la prophétie d’Isaïe annonçant la dimension universelle du projet de Dieu où un jour, de toutes les nations, l’on montera à Jérusalem à la rencontre du Seigneur, Dieu de l’univers. Mais comment concilier cette grande libéralité de Dieu avec les pleurs et les grincements de dents de notre évangile?

La Bible, il faut bien l’avouer, nous présente parfois des images déconcertantes de Dieu, sans parler de la longue histoire de l’Église où parfois prédicateurs, théologiens et artistes s’en sont donné à cœur joie avec des images de fin du monde et du jugement dernier. Pourtant, ce jugement est un incontournable dans l’enseignement de Jésus, et il faut bien avouer que le jugement nous fait peur. Qui aime se faire juger? Pourtant n’est-ce pas Jésus lui-même qui nous dit ailleurs dans l’évangile : « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Voilà qui est encourageant. Et pour nous rassurer encore davantage, n’est-ce pas le psalmiste dans un chant d’action de grâce qui loue l’inépuisable bonté de Dieu :

2. Bénis le Seigneur, ô mon âme,
n’oublie aucun de ses bienfaits !

3. Car il pardonne toutes tes offenses
et te guérit de toute maladie ;

10. il n’agit pas envers nous selon nos fautes,
ne nous rend pas selon nos offenses. (Psaume 103)

Frères et sœurs, c’est donc avec cette confiance inébranlable en la bonté du Seigneur que nous pouvons aborder l’évangile aujourd’hui et tâcher de mieux comprendre l’appel qui nous y est fait.

Tout d’abord, il faut souligner que l’évangéliste Luc place les paroles de Jésus dans un contexte bien particulier de son évangile, soit celui de la passion à venir de Jésus, alors que ce dernier monte à Jérusalem. Par son travail d’écrivain sacré, Luc veut insister sur le rejet de la mission prophétique de Jésus par les chefs religieux d’Israël, qui semblent incapables de reconnaître l’heure où Dieu les visite. Et c’est ainsi que quelques chapitres avant notre évangile d’aujourd’hui, Luc nous montre Jésus durcissant son visage au moment de partir pour Jérusalem et annonce que le temps où Jésus va être enlevé du monde est arrivé.

Cette trame dramatique chez l’évangéliste Luc nous aide à mieux comprendre la sévérité de l’imprécation de Jésus à l’égard de ses opposants, et de tous ceux qui commettent l’injustice. Car l’heure est grave et solennelle. Le temps de l’enlèvement de Jésus est arrivé, et pour confirmer cette menace, Luc nous fait entendre des pharisiens qui viennent dire à Jésus : « Va-t’en d’ici, Hérode veut te faire mourir ». Et quelques versets plus loin, nous retrouvons chez Luc ces paroles inoubliables dans la bouche de Jésus qui expriment bien toute sa douleur : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes et vous n’avez pas voulu. ».

C’est dans ce climat oppressant que Jésus lance son sévère avertissement à ceux qui commettent le mal et qui veulent le faire mourir, car s’ils ne changent pas leur cœur, s’ils n’accueillent pas l’action de Dieu au milieu d’eux, eux qui se disent de Dieu, comment pourront-ils passer la porte (1) étroite du Royaume? Car cette porte n’est-elle pas Jésus lui-même, lui qui se désigne comme la porte des brebis dans l’évangile de Jean? Porte que l’on ne peut franchir qu’à la lumière des enseignements de Jésus et dont il se dégage une condition fondamentale pour être du Royaume de Dieu : nous convertir à l’amour, cet amour qui a sa source en Dieu et qui se déploie en nos vies malgré nos limites et nos faiblesses. N’est-ce pas cette volonté d’aimer malgré tout, malgré nous-mêmes parfois, qui est le prix à payer, cet amour qui nous appelle sans cesse à nous dépouiller de nous-mêmes et à nous donner sans réserve ?

Qu’il s’agisse de l’évangile entendu aujourd’hui, ou celui du jugement dernier avec les boucs et les brebis, ou encore de la parabole du maître de maison qui tarde à rentrer et où l’attendent ses serviteurs, les disciples du Christ savent bien que la valeur d’une vie humaine aux yeux de Dieu se mesure à sa capacité à revêtir le Christ, à lui ressembler de plus en plus, à vouloir devenir bon comme lui malgré notre péché. C’est ainsi qu’il saura nous reconnaître et qu’il saura bien d’où nous venons quand nous nous présenterons à la porte du Royaume!

D’ailleurs, c’est lui qui nous fera passer la porte. Tout ce qu’il nous demande c’est de nous laisser prendre la main par lui, de lui offrir nos pauvretés, de le laisser graver en nous l’esprit des béatitudes, tout en lui confiant cette prière : « Et fais Seigneur que je ne sois jamais séparé de toi. Et si je tombe, et bien relève-moi. » Comment ne pourrait-il pas voir alors que nous sommes vraiment de ses brebis?

Par ailleurs, il est important de rappeler que Dieu n’est pas chiche dans son amour et que sa promesse de bonheur éternel est pour tous, sans exception. C’est pourquoi on viendra de partout au festin du Royaume, alors que beaucoup des convives n’auront sans doute jamais entendu parler de Jésus de Nazareth, car depuis sa résurrection son Esprit est à l’œuvre dans tous les cœurs et c’est ainsi que beaucoup l’aiment sans le savoir et que beaucoup se laissent guider par lui sans le connaître.

Et c’est ainsi qu’à l’heure du grand rendez-vous, c’est le Christ lui-même qui lira dans les cœurs et qui saura bien s’y reconnaître, lui qui est doux et humble de cœur, et dont le plus grand désir est de rassembler toute l’humanité dans son amour. Après tout, n’est-il pas venu pour que nous ayons la vie, et que nous l’ayons en abondance ?

C’est pourquoi, comme l’écrivait le cardinal Joseph Ratzinger : « Ce n’est pas un étranger qui va nous juger, mais celui que nous connaissons dans la foi. Le juge ne se présentera pas à nous comme le Tout autre, mais comme l’un des nôtres, qui connaît la condition humaine du dedans et qui l’a vécue. » (2)

Comment alors ne pas avoir confiance ? Car si Jésus ne répond pas à la question initiale de notre évangile : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés? », j’ose croire que c’est peut-être pour que nous n’abusions pas de sa miséricorde, car Dieu saura toujours nous surprendre.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1.  Cette image de la porte étroite était bien familière aux auditeurs de Jésus. Toutes les villes munies d’une muraille protectrice avaient pour accès un grand portail où pouvaient passer chariots, foules, marchandises et troupeaux, et un petit portillon pour les voyageurs arrivant de nuit une fois la grande porte fermée jusqu’au matin. Il fallait alors montrer patte blanche avant d’accéder à la ville bloquant ainsi le passage aux malfaiteurs, aux intrus ou même à des soldats ennemis.
  2. Ratzinger, Joseph. Foi chrétienne hier et aujourd’hui. MAME, 1976, p. 234.

Homélie pour le 20e Dimanche T.O. (C)

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JE SUIS VENU ALLUMER UN FEU SUR LA TERRE

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 12, 49-53

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« Je suis venu apporter un feu sur la terre,
et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !
Je dois recevoir un baptême,
et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli !
Pensez-vous que je sois venu
mettre la paix sur la terre ?
Non, je vous le dis,
mais bien plutôt la division.
Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées :
trois contre deux et deux contre trois ;
ils se diviseront :
le père contre le fils
et le fils contre le père,
la mère contre la fille
et la fille contre la mère,
la belle-mère contre la belle-fille
et la belle-fille contre la belle-mère. »

COMMENTAIRE

Si l’évangile d’aujourd’hui nous dévoile la hâte de Jésus à voir s’allumer ce feu qu’il est venu apporter, l’on est surtout frappé par l’opposition que va rencontrer l’accomplissement de ce désir chez lui. Ne vous y méprenez pas, nous dit Jésus, « je ne suis pas venu apporter la paix, mais la division ». Ce qui nous amène à nous poser la question suivante : pourquoi la suite du Christ est-elle si difficile ? Après tout, l’évangile n’est-il pas un message de paix et d’amour. En quoi cette annonce peut-elle provoquer autant de divisions ?

D’une part, Jésus compare son action dans le monde à un feu. On pense spontanément à ces langues de feu qui vont descendre sur les apôtres à la Pentecôte. On pense au feu qui réchauffe, au feu qui purifie, au feu qui éclaire et chasse les ténèbres. À n’en pas douter, ce feu qu’apporte Jésus ne peut être que salutaire.

D’ailleurs, l’image du feu est très évocatrice pour tous les humains puisque le feu remonte à la nuit des temps. Le feu a conduit les êtres humains au travers les millénaires, il leur a permis de survivre aux longs hivers, humanisant leurs relations dans ces maisonnées réunies autour du feu, lors des longues nuits de veille et de palabres, aidant à garder au loin les animaux sauvages, permettant de domestiquer la nature, de travailler le fer, de cuire les aliments, de chauffer la terre et d’en faire des récipients de toutes sortes. Mille et un usages du feu au service de l’Homme. Le feu est sans doute le premier don qui lui est fait pour l’aider à apprivoiser son existence sur terre. Et Jésus adopte cette image du feu. Il est venu sur terre allumer un feu, il est venu nous donner de partager sa vie afin de domestiquer notre vie de tous les jours.

Par ailleurs, ce feu sera en butte à l’incompréhension et au rejet nous dit Jésus. Beaucoup d’entre nous ont fait cette expérience, car il n’est pas inhabituel de rencontrer de l’opposition ou même de l’hostilité quand on affirme sa foi en Jésus Christ. Mais vivre de la Parole du Christ et connaître la persécution, est-ce simplement lié au fait de professer sa foi ? Bien que cela soit fondamental, l’affirmation de notre foi n’épuise pas ce en quoi consiste le témoignage chrétien. Il ne s’agit pas ici de minimiser ou de taire notre foi, mais je crois que les lieux de rencontre et de confrontation de l’évangile avec le monde dépassent largement la question de l’annonce explicite de notre foi au Christ. Je m’explique.

L’Évangile est avant tout un message de paix, d’amour et de justice, dont les disciples sont porteurs à cause de leur attachement au Christ ressuscité. Comme le souligne la lettre aux Hébreux en ce dimanche, Jésus est « à l’origine et au terme de notre foi ». Nos vies portent la marque du Christ, et parce que nous sommes appelés à nous laisser configurer au Christ, à vivre de sa vie à lui, nous connaîtrons nous aussi la confrontation avec le monde au nom de l’évangile, même avec nos plus proches, même avec nos familles.

Toutes les fois que l’amour est violenté, que la paix est menacée, que la justice est méprisée, chaque fois que les pauvres sont humiliés, que les droits des personnes sont bafoués et que les plus faibles parmi nous sont exploités, il y a confrontation de l’évangile avec le monde. Chaque fois que les riches ne pensent qu’à s’enrichir au détriment des autres, que des dictateurs oppriment des peuples et que les artisans de paix sont persécutés, il y a confrontation de l’évangile avec le monde. Jésus n’a pas fait qu’annoncer la venue du Royaume, il a pris fait et cause pour les pauvres et les exclus, et ses disciples sont donc invités à se tenir en première ligne de ce combat.

C’est ce feu qui doit brûler au cœur des disciples, car vivre de l’évangile c’est de ne pouvoir s’endormir tout bêtement quand le tiers-monde est à notre porte, quand des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont maintenus en esclavage, soumis à la prostitution, spoliés de leurs biens, privés de soins ou d’éducation, alors que des milliers d’autres, dans l’hémisphère sud, meurent de faim tous les jours, tandis que dans l’hémisphère nord on fait bombance et que nos poubelles débordent.

Vivre de l’évangile ça n’a rien de fleur bleue, ça n’a rien à voir avec une piété enfantine où l’on se replierait sur soi et où le prochain serait constamment oublié. Prendre fait et cause pour l’évangile c’est être porteur de ce feu que Jésus est venu allumer, c’est littéralement entrer dans son combat à lui où le but n’est pas d’être les plus forts ou d’imposer notre loi, car ceux et celles qui s’opposent au message évangélique sont tout autant nos frères et nos sœurs. Ce que le Christ demande à ses disciples, c’est de gagner les cœurs un à un au véritable sens de l’amour, de la paix, du partage et de la justice, tout en rappelant au monde l’extraordinaire dignité de toute personne humaine, car tous et toutes sont voulus et aimés de Dieu, car toute vie humaine est une histoire sacrée. Voilà le feu de la Parole de Dieu que Jésus désire voir s’allumer dans tous les cœurs, mais cette bonne nouvelle ne peut que rencontrer beaucoup de résistance et demande donc beaucoup de courage et de confiance de la part des disciples.

C’est Mgr Tutu de l’Afrique du Sud qui disait un jour dans une homélie : « Quand les Européens sont venus en Afrique du Sud, ils nous ont mis dans les chaînes, mais ils nous ont aussi donné la Bible, ne se doutant pas que le don de cette Bible entraînerait leur perte. Ils étaient finis. En effet ! Les Hollandais et les Anglais nous apportaient la Bible afin de nous éclairer, nous les sauvages, afin de nous libérer de notre ignorance et de notre péché, mais cette Bible devint la clé de notre libération de l’esclavage de l’apartheid. Car cette Bible nous appris que Dieu est miséricorde, que Dieu est à l’œuvre, que Dieu entend les cris de ceux et celles qui sont perdus ou opprimés, que Dieu soutient ceux et celles qui luttent pour la justice, et que Dieu va vaincre, parce qu’il est vainqueur. »

Mgr Tutu nous rappelle que cette Parole vivante qui habite le cœur des disciples agit comme un feu dans le monde quand elle est prise au sérieux et qu’elle est vécue. Écoutons un autre témoin, un autre frère dans la foi, Dom Helder Camara, évêque de Recife au Brésil, décédé en 1998 :

« Un jour, écrit-il, une délégation est venue me voir, ici, à Recife : « Vous savez, Dom Helder, il y a un voleur qui a réussi à pénétrer dans l’église. Il a ouvert le tabernacle. Comme il ne s’intéressait qu’au ciboire, il a jeté les hosties par terre, dans la boue… Vous entendez, Dom Helder : le Seigneur vivant jeté dans la boue !… Nous avons recueilli ces hosties et les avons portées en procession jusqu’à l’église, mais il faut faire une grande cérémonie de réparation !… » — « Oui, je suis d’accord. On va préparer une procession eucharistique. On va réunir tout le monde. On va vraiment faire un acte de réparation. » Le jour de la cérémonie, quand tout le monde était là, j’ai dit : « Seigneur, au nom de mon frère le voleur, je te demande pardon. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Il ne savait pas que tu es vraiment présent et vivant dans l’Eucharistie. Ce qu’il a fait nous touche profondément. Mais mes amis, mes frères, comme nous sommes tous aveugles ! Nous sommes choqués parce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties, le Christ eucharistique dans la boue, mais dans la boue vit le Christ tous les jours, chez nous, au Nordeste ! Il nous faut ouvrir les yeux ! »

« Je suis venu apporter un feu sur la terre, nous dit Jésus, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » Ce profond désir a trouvé son accomplissement avec sa mort et sa résurrection, et il a traversé les siècles jusqu’à nous. Depuis lors, ce sont des millions d’hommes et de femmes qui ont porté et témoigné de ce feu. Puissions-nous être de ceux-là nous aussi.

Yves Bériault, o.p.
Dominicains. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de l’Assomption

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Arcabas. Assomption de la Vierge Marie

Le dogme de l’Assomption proclamé en 1950 par le pape Pie XII affirme que : « L’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la vie céleste ».

Certains se demandent pourquoi accorder une telle gloire à Marie alors que son assomption n’a pas de fondement scripturaire ? Il faut savoir qu’il s’agit d’une très vieille tradition tant dans l’Église d’Occident que l’Église d’Orient. L’affirmation de ce mystère trouve donc son fondement dans la Tradition et dans la mission même de la Mère du Sauveur ; on pourrait parler ici de convenance théologique, un aboutissement logique de la réflexion de l’Église sur mystère du salut à l’œuvre dans la vie de celle que nous appelons la Mère de Dieu.

Ainsi on a volontiers comparé Marie à la nouvelle Ève, car il lui est donné par la conception du Verbe fait chair, de donner à l’humanité celui qui serait capable de la relever de la chute originelle. C’est le théologien Karl Rahner qui dira de Marie :

« En un instant qui n’aura jamais plus de couchant et qui reste valable pour toute l’éternité, la parole de Marie fut la parole de l’humanité, et son “oui” l’amen de toute la création au “oui” de Dieu ».

« Amen », « oui », « fiat », tous ces mots ne font plus qu’un dans la bouche de Marie. Et son oui occupe une place unique dans l’histoire du salut. Il fait office de charnière indispensable entre l’Ancien et le Nouveau Testament, car Dieu ne voulait et ne pouvait nous sauver sans notre libre adhésion à son plan de salut. Par son oui, Marie rend possible le Verbe fait chair. Et parce qu’elle est toute ouverture à l’action de la grâce en elle, Marie devient la « pleine de grâce », la nouvelle Ève par qui le retour vers le Père va pouvoir s’opérer grâce à son fils Jésus.

C’est Dieu le Père qui accomplit tout en son Fils, bien sûr, mais Dieu veut avoir besoin de nous et c’est Marie de Nazareth qui en notre nom dira : « Me voici, je suis la servante du Seigneur. »

En notre nom, au nom de notre humanité, Marie dit oui à cette présence infinie de Dieu en notre chair et, de par sa mission et son état de mère du Sauveur, elle est la première d’une multitude à être entraînée corps et âme à la suite de son fils ressuscité.

« L’Assomption de Marie, affirme Benoît XVI dans une homélie, est un évènement unique et extraordinaire destiné à combler d’espérance et de bonheur le cœur de chaque être humain ». Il y a un climat de joie pascale qui émane de la fête de l’Assomption. Marie, ajoute-t-il, est la prémisse de l’humanité nouvelle, la créature dans laquelle le mystère du Christ a déjà eu un plein effet en la rachetant de la mort. Marie constitue le signe sûr de l’espérance et de la consolation. »

Frères et sœurs, l’Assomption de Marie au ciel est un événement qui nous touche de près parce que l’être humain est destiné à mourir. Mais la mort n’est pas le dernier mot de la vie. Elle est, comme nous le montre le mystère de l’Assomption de la Vierge, le passage vers la vie à la rencontre de l’Amour. Marie élevée dans la gloire du ciel nous attire et, nous donne un avant-goût de cette joie éternelle promise par Dieu.

C’est pourquoi, comme le dit le pape François : « Quand l’Église cherche le Christ, elle frappe toujours à la maison de sa Mère et demande : “Montre-nous Jésus”. C’est de Marie que nous apprenons à être de vrais disciples ». »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

La foi qui éclaire. Réflexion sur un livre de Robert Louis Wilken

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Je suis à lire le très beau livre de Robert Louis Wilken, The Spirit of Early Christian Thought, Yale University Press, 2003, 368pp. Un livre lumineux sur les premiers siècles de l’Église et les penseurs chrétiens qui engagèrent le débat avec les penseurs païens. Un passage abordant la pensée de saint Augustin chez Wilken éveille en moi le souvenir de mon propre cheminement de foi d’où mon désir de mettre par écrit mes réflexions à la suite à cette lecture.

Le jour même où j’abordais le chapitre septième de Wilken intitulé The Reasonableness of Faith, les textes bibliques du 18e dimanche du temps ordinaire, année C, nous donnaient d’entendre un extrait de la lettre aux Hébreux au chapitre 11, où le premier verset commence ainsi :

« La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. »

Ce passage de la lettre aux Hébreux se présentait à moi comme une synthèse de la pensée d’Augustin telle que présentée par Wilken et éveillait en moi le souvenir de mon propre cheminement de foi.

Je me souviens qu’à la suite à ma conversion, à cette rencontre fulgurante de Dieu dans la prière où je me savais tout d’un coup aimé, que mon cheminement au fil des mois suivants me faisait prendre conscience que la foi c’était quelque chose de vivant, de dynamique en nous. Ma foi en Dieu, ma foi au Christ, ma méditation des Écritures, me donnaient de connaître de l’intérieur le déploiement de vérités avant même d’en prendre connaissance dans les livres ou les homélies entendues. Je partageais alors avec mon entourage cette conviction que la foi était quelque chose qui croissait en nous, que notre vie spirituelle n’était pas statique, comme un objet inerte que l’on possède, mais que cette foi croissait, se déployait, ouvrait sans cesse de nouvelles avenues, de nouvelles fenêtres sur le mystère de Dieu ! Oui, comme le dit l’auteur de la lettre aux Hébreux, « la foi est un moyen de connaître des réalités que l’on ne voit pas », et il va de soi que c’est le seul moyen de connaître Dieu, de faire l’expérience de son amour, de sa présence à notre vie, de devenir son intime, son ami.

Dans son livre, Wilken développe cette idée en s’appuyant sur la pensée d’Augustin. Il lui emprunte cette image extraordinaire où la foi à la contemplation d’une lumière, qui a nécessairement pour effet d’éclairer celui ou celle qui la contemple. La foi en Dieu n’est pas qu’un objet se prêtant à mon observation, mais la véritable foi m’entraîne dans un processus de transformation. Écoutons Wilken dans son analyse de la pensée d’Augustin, texte que je traduis de l’anglais :

« Dans son sermon sur le chapitre septième de Jean, Augustin (1) cite l’un de ses passages préférés d’Isaïe : “Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas” (Isa. 7 : 9). Isaïe, explique-t-il, parle du type de foi que le Seigneur voulait quand il parlait de la nécessité de vouloir faire la volonté de Dieu. La foi n’est pas seulement une question de confiance ou d’assurance : la foi a à faire avec la connaissance qui nous entraîne plus avant, plus profondément dans ce qui est connu. C’est comme regarder une lumière. On ne peut regarder une lumière sans être illuminé par elle, sans prendre part à cette lumière. Croire en Dieu, dit Augustin, ne veut pas seulement dire que quelqu’un croit en cette vérité, mais aussi qu’il aime Dieu : “En croyant nous l’aimons, en croyant nous estimons Dieu, en croyant nous entrons en lui et nous lui sommes incorporés en tant que ses membres. C’est pourquoi Dieu nous demande d’avoir la foi.” (2) La foi ouvre la porte qui conduit à la connaissance de Dieu.

« Cela fait une grande différence, disait Augustin dans l’un de ses sermons, si une personne croit que Jésus est le Christ ou si cette personne croit en Christ. Après tout, que Jésus soit le Christ, même les démons le croyaient, mais ces derniers ne croyaient pas en Christ. Vraiment, tu crois en Christ quand à la fois tu espères en Christ et que tu aimes le Christ. Si tu as la foi sans l’espérance et sans l’amour, tu crois qu’il est le Christ, mais tu ne crois pas en Christ. Alors quand tu crois en Christ, par cette action de croire en lui le Christ vient en toi, et tu es alors uni à lui et fait membre de son corps. Et cela ne peut se produire à moins que l’espérance et l’amour soient du voyage. » (3)

Les Manichéens pensaient que la manière d’atteindre Dieu était de se tenir à distance, de poser des questions critiques, de chercher des appuis extérieurs à la foi. Mais en matière de religion le chemin de la vérité n’est pas trouvé en gardant ses distances. C’est seulement par l’abandon amoureux que nous sommes capables d’entrer dans le mystère de Dieu. Empruntant les mots de Richard de saint Victor, un théologien et écrivain spirituel du 12e siècle : « Là où il y a l’amour, il y a la vision. » (L’on pourrait dire aussi : « C’est l’amour qui fait voir. ») La foi est donc le chemin de la raison. En se mettant au service de la vérité, la foi permet à la raison d’exercer son pouvoir en des domaines où elle n’aurait pas accès sans la foi. C’est seulement en donnant que nous recevons, seulement en aimant que nous sommes aimés, seulement en obéissant que nous savons. » (Du livre de Wilken, pp. 183-185)


  1. Le texte de Jean dont il est question est le suivant en 6, 17 : « Si quelqu’un veut faire la volonté de Dieu, il saura si cet enseignement vient de Dieu ou si je parle de mon propre chef. » La note « L » de la TOB précise : « Ceux qui ont commencé à obéir, sans réserve à la volonté divine ont le sens de Dieu; seuls ils seront capables de reconnaître la qualité divine de l’enseignement de Jésus (cf. 3,19-21 ; 6, 29 ; 18, 37).

  2. Tractates sur l’évangile de Jean 29,6

  3. Sermon 144.2