Homélie pour le 26e Dimanche (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 21, 28-32

En ce temps-là,
Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple :
    « Quel est votre avis ?
Un homme avait deux fils.
Il vint trouver le premier et lui dit :
‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’
    Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’
Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
    Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière.
Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’
et il n’y alla pas.
    Lequel des deux a fait la volonté du père ? »
Ils lui répondent :
« Le premier. »

Jésus leur dit :
« Amen, je vous le déclare :
les publicains et les prostituées
vous précèdent dans le royaume de Dieu.
    Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice,
et vous n’avez pas cru à sa parole ;
mais les publicains et les prostituées y ont cru.
Tandis que vous, après avoir vu cela,
vous ne vous êtes même pas repentis plus tard
pour croire à sa parole. »

COMMENTAIRE

Mathieu est le seul évangéliste à rapporter la parabole des deux fils qu’il insère entre l’opposition des autorités juives à Jésus, après qu’il eût chassé les vendeurs du Temple, et la parabole des vignerons révoltés, comme si Mathieu voulait souligner à grands traits cette idée de la gratuité du salut offert à tous en Jésus Christ, alors que ce dernier est confronté à l’hostilité grandissante des chefs religieux d’Israël. À noter que dans cette parabole, les deux fils sont quand même traités de la même manière, et tous deux le père les appelle « mon enfant ». La suite du récit nous apprendra que ces deux enfants représentent à la fois les aînés d’Israël, eux qui se disent fidèles à la Loi, mais qui ne font pas, et les pécheurs, les publicains, les prostituées, qui ont entendu l’appel de Jean Baptiste à la conversion.

L’insulte est quand même de taille pour les interlocuteurs de Jésus qui sont ici les grands prêtres et les anciens du peuple. Mathieu veut rappeler à la communauté chrétienne à qui il destine son évangile, et qui est surtout composée de Juifs convertis que dans le Royaume de Dieu tous ont leur place à la table du festin, que l’on n’est jamais jugé sur le point de départ dans nos vies, comme si nous étions enchaînés à notre passé, mais sur le point d’arrivée, quelle que soit l’heure où nous ouvrons la porte au Seigneur. Pensons ici aux ouvriers de la dernière heure ou encore au publicain Zachée.

C’est Maurice Zundel qui écrit : « Beaucoup d’hommes ont appris, dans leur enfance, à éviter le mal plus qu’à faire le bien, à craindre les châtiments plutôt qu’à se donner à l’amour d’un Père. On leur a parlé de la mort, des dangers de la vie ; on leur a si peu parlé de la joie de vivre, et de la gloire d’être avec Dieu un seul principe pour la naissance d’un monde nouveau. On leur a signalé les précipices où chaque pas risquait de les entraîner. On ne leur a pas montré les cimes qui les appelaient, au-dessus des vallées envahies d’ombre, comme les reposoirs du Soleil.[1] »

Paradoxalement, comme le soulignait l’écrivain Jean Sullivan, « la grandeur unique du christianisme est d’avoir proposé un Dieu pauvre, comme s’il y avait une blessure dans l’absolu[2] », blessure à cause de nos manques d’amour, de nos vies trop souvent marquées par le péché. C’est ce Dieu pauvre qui vient à notre rencontre en Jésus Christ, un Dieu qui vient quémander notre amour, qui loin de vouloir instiller en nous la peur, nous invite plutôt à l’abandon confiant, comme l’enfant que chante le psalmiste qui repose contre le sein de sa mère. Le voilà le Dieu que Jésus Christ vient nous dévoiler en sa personne. Un Dieu dont la seule toute-puissance est celle de l’amour et qui laisse toute liberté à ses enfants, même celle de sa création, même celle de lui dire non !

D’ailleurs, les premières générations chrétiennes ne s’y sont pas trompées quand elles ont composé des hymnes pour leurs rassemblements liturgiques, dont l’une des plus belles est certainement l’hymne aux Philippiens entendue en deuxième lecture. 

  Le Christ Jésus

ayant la condition de Dieu,
il ne retint pas jalousement
le rang qui l’égalait à Dieu.

    Mais il s’est anéanti,
prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.

Reconnu homme à son aspect,
    il s’est abaissé,
devenant obéissant jusqu’à la mort,
et la mort de la croix.

    C’est pourquoi Dieu l’a exalté :
il l’a doté du Nom
qui est au-dessus de tout nom,

    afin qu’au nom de Jésus
tout genou fléchisse
au ciel, sur terre et aux enfers,

    et que toute langue proclame :
« Jésus Christ est Seigneur »
à la gloire de Dieu le Père. (Phil 2, 6-11)

Ces six versets, d’une richesse extraordinaire, constituent l’un des textes majeurs du Nouveau Testament où le Christ, descendant au plus bas de notre humanité, se fait l’un des nôtres jusque dans la mort, pour remonter ensuite victorieux au plus haut des cieux, mais prenant avec lui tous les humains à qui il a apporté le salut. 

En quelques strophes, cette hymne aux Philippiens dévoile tout le mystère de la vie de Jésus Christ, où son acte de salut en notre faveur est en fait une offrande de lui-même qui se compare non seulement à l’abaissement de l’esclave aux pieds de son maître, mais où le Christ Jésus accepte par amour la mort la plus infâme qui soit : la crucifixion. 

Rappelez-vous, dit saint Paul, à quel prix vous avez été sauvés, combien vous avez été aimés ? L’hymne aux Philippiens est une hymne qui décrit en quelques mots ce qu’est la vie chrétienne. Tout en affirmant la divinité du Christ Jésus, et comment il s’est littéralement vidé de lui-même par amour pour nous, cette hymne est une invitation à nous laisser saisir par lui, à lui ressembler de plus en plus dans le service fraternel et le don de soi à ceux et celles qui en ont le plus besoin. C’est pourquoi Paul invite les Philippiens à se faire humbles comme le Christ, à mettre de côté leurs divisions, et à prendre sur eux-mêmes sa passion pour le monde, assurés qu’ils sont que rien ne pourra jamais les séparer de son amour, puisque Dieu a exalté Jésus Christ et l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.

C’est l’écrivaine Marguerite Yourcenar qui a ces lignes extraordinaires dans l’un de ses romans[3], et qui fait dire à l’un de ses personnages : 

« Peut-être Dieu n’est-il dans nos mains qu’une petite flamme qu’il dépend de nous d’alimenter et de ne pas laisser éteindre… Combien de malheureux qu’indigne l’idée de sa toute-puissance accourraient du fond de leur détresse si on leur demandait de venir en aide à la faiblesse de Dieu ! Peut-être est-ce à nous, écrit-elle, de l’engendrer et de le sauver dans les créatures. »

Frères et sœurs, si Dieu s’est fait pauvre pour nous, c’est afin de faire de nous des serviteurs et des servantes de son amour. C’est ce « oui » que Dieu attend de nous, et c’est là le mystère d’amour auquel le Christ nous convie chaque fois que nous célébrons l’eucharistie et que nous proclamons qu’il est Seigneur à la gloire de Dieu le Père !

Fr.  Yves Bériault, o.p.


[1] L’Évangile intérieur, Saint-Augustin, 1998, p. 98-99,

[2] Jean Sullivan. Itinéraire spirituel. Matinales 1. Gallimard, 1976. p. 31

[3] Yourcenar, Marguerite. L’Oeuvre au noir. Gallimard, 1997.

Fête de la croix glorieuse

Quel paradoxe que cette fête, alors que nous glorifions un instrument de supplice ! Oui, la croix est un symbole puissant et terrible à la fois. La preuve en est que les chrétiens ont mis du temps à adopter cette croix comme signe visible de leur foi en Jésus Christ. 

La première représentation du Christ qui apparaît dans l’histoire n’a pas été la croix, mais le poisson au IIsiècle. C’est qu’en grec le mot « poisson » s’écrit : IXΘYΣ, ou ichthus, et chacune des lettres grecques de ce mot forme un sigle où les initiés peuvent y lire : « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». Un signe peu compromettant permettant alors aux chrétiens de se reconnaître entre eux.

À la même époque, on retrouve dans les catacombes des fresques représentant la Dernière Cène et, plus tard au troisième siècle, Jésus sera représenté sous les traits du Bon pasteur. Toujours pas de Christ en croix. Ce n’est qu’au IVe siècle que l’on voit apparaître la représentation de la croix pour évoquer la foi des chrétiens. Il aura donc fallu attendre plus de trois siècles avant de reconnaître dans la croix le signe visible de notre foi. Mais jusqu’à la fin des temps, cette croix demeurera toujours porteuse du plus grand paradoxe qui soit, car ne fait-elle pas violence à toutes les représentations que l’on peut se faire de lui

Les textes bibliques de ce jour viennent éclairer ce qui est au cœur de ce grand symbole de notre foi. L’hymne aux Philippiens aujourd’hui nous parle d’un mystère d’abaissement en Dieu, un Dieu qui se fait serviteur, qui se fait l’un de nous jusqu’au don de sa vie, jusqu’à prendre sur lui la mort elle-même. L’évangéliste Jean lui nous rapporte les paroles de Jésus qui nous dévoile la clé de ce mystère. Il nous parle d’un Dieu fou d’amour dont le seul souci est de sauver sa création en se donnant lui-même en son Fils unique.

C’est pourquoi le renversement de perspective est total ici quand nous contemplons le mystère de la Croix à la lumière du don que Dieu nous fait. Sa vénération ne vise pas développer en nous une vision misérabiliste de notre condition humaine, encore moins une glorification de la souffrance. Bien au contraire, la croix devient avec Jésus le symbole de l’amour capable d’aller jusqu’au bout de lui-même. Cette croix fait office de lieu-dit de notre condition humaine, elle agit comme un étendard au cœur de l’histoire du monde, un lieu d’identification, nous dévoilant enfin ce que cela signifie être véritablement un Homme. 

C’est pourquoi, et cela peut paraître paradoxale, le chemin des béatitudes dont nous parle l’Évangile, ce chemin du véritable bonheur, passe par la Croix, par une vie humaine capable de se donner en vérité comme le Christ, une vie qui se fait toute ouverture au bonheur et au salut des autres, une vie capable d’aller jusqu’au bout d’elle-même et que notre foi en Jésus Christ rend possible.

C’est là la victoire de Jésus Christ pour nous, victoire qui fait de sa croix une croix glorieuse, qui nous fait dire avec saint Paul, le plus grand chantre de la Croix : « Je suis crucifié avec le Christ, ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. »

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 23e Dimanche (A)

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 18,15-20.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère.
S’il ne t’écoute pas, prends en plus avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins.
S’il refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Église ; s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel.
Et pareillement, amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux.
En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »

COMMENTAIRE

La Parole de Dieu en ce dimanche est des plus interpellante, car elle nous invite à examiner sérieusement nos relations les uns avec les autres. Elle vient nous rappeler combien le dialogue est un premier pas vers la réconciliation et vers la paix. Elle vient nous redire combien le prochain, le frère ou la sœur ont du prix aux yeux de Dieu, et combien ils devraient en avoir à nos yeux. Jésus nous rappelle dans l’évangile que nous ne pouvons laisser le prochain se perdre sans dire un mot, le laisser se noyer dans sa misère ou dans ses égarements, tout en gardant les bras croisés.

Vous connaissez sans doute la loi de l’assistance aux personnes en danger ? Dans beaucoup de nos sociétés contemporaines, c’est devenu un crime que de ne pas porter secours à une personne en danger, sous prétexte que nous ne la connaissons pas ou que ça ne nous regarde pas. Comment ne pas reconnaître dans cette loi une trace profonde de l’évangile sur nos sociétés, aussi laïques soient-elles.

Que dire alors de l’invitation que nous fait Jésus de veiller les uns sur les autres, de nous entraider, de nous aider à grandir, et à cheminer ensemble ? Cette prescription évangélique de la correction fraternelle s’applique tout d’abord au contexte de nos communautés chrétiennes, mais elle s’étend aussi à nos familles, à nos amis, à nos milieux de travail. Jésus nous enseigne que nous avons la responsabilité les uns des autres. Prenez l’histoire de Caïn, au livre de la Genèse, qui répond à Dieu : « Suis-je le gardien de mon frère? », après qu’il eût tué son frère Abel, Jésus lui répondrait sans hésiter : « Bien sûr que tu es responsable de ton frère, puisque je te l’ai confié ; comment pourrais-tu prétendre m’aimer, sans porter le souci de ceux et celles que j’aime ? » (Thabut)

Nous sommes les gardiens de nos frères et nos sœurs, et afin de comprendre cet enseignement de Jésus, il est important de nous rappeler que notre foi nous configure au Christ, elle nous fait lui ressembler dans notre souci des pauvres, des marginaux et des pécheurs, surtout les pécheurs. Cela a été le premier souci de Jésus lorsqu’il affirmait qu’il était venu non pas pour les biens portants, mais pour les pécheurs. Et quand nous disons que notre foi nous configure au Christ, cela veut dire que nous sommes appelés à nous laisser transformer par lui, que nous sommes destinés à ouvrir nos cœurs aux dimensions du sien, et ainsi être porteurs de son souci et de son amour pour notre monde.

C’est là l’action de l’Esprit Saint en nous. C’est lui qui nous configure au Christ et qui nous appelle à élargir notre rapport aux autres. Cet autre devient un prochain, un tout proche de moi, un frère ou une sœur dont j’ai la garde, la responsabilité. Je ne puis plus détourner mon regard de ce prochain, surtout lorsqu’il s’égare, lorsqu’il s’en va à sa perte.

Il ne s’agit pas ici de juger ce dernier. Que connaissons-nous de sa misère, de sa désespérance, de la violence qui l’habite ? Mais nous sommes invités à intervenir par Jésus, car c’est la loi de l’assistance évangélique qui entre ici en jeu. « Ce que vous faites au plus petit des miens, c’est à moi que vous le faites, nous dit Jésus. » Car le prochain est non seulement un chemin vers Dieu, mais il est le seul chemin. C’est là un incontournable ! Aller au ciel, ce n’est pas un voyage en solitaire, loin des routes humaines; mais c’est plutôt un voyage de groupe, un voyage organisé où nul ne doit être laissé derrière ! C’est pourquoi le prochain nous est confié, nous en avons la charge, et c’est pourquoi il nous faut demander au Seigneur le courage de nous interpeler les uns les autres quand cela devient nécessaire.

Nous le savons trop bien, les conflits entre nous ont souvent comme point de départ les blessures en manque de guérison, les refus de pardon, les injustices commises, et dont le vif souvenir semble parfois indéracinable. D’où l’importance de porter dans la prière la personne que nous voulons aider, nous confiant en même temps à d’autres membres de la communauté ou à des proches au sujet de la personne que nous voulons aider. Cela veut dire qu’il nous faut prendre le temps de bien discerner afin de ne pas intervenir de façon intempestive ou moralisatrice.

Enfin, il est bon aussi de nous rappeler que les personnes qui s’égarent, comme celles dont parle Jésus dans l’évangile, attendent parfois sans le savoir, que quelqu’un enfin se lève, se manifeste auprès d’eux, leur signifiant ainsi qu’elles ne sont pas seules, laissées à la dérive dans l’indifférence générale. C’est cela aussi l’assistance évangélique. Mais ce sont là des pas qui coûtent bien sûr, et qu’il nous faut confier au Seigneur afin de trouver les bons mots, la manière d’aborder l’autre, le courage et souvent la patience de bien faire les choses.

Nous le savons, vivre l’évangile est coûteux, inutile de nous le cacher. L’évangile, j’oserais dire, n’est pas fait pour les mauviettes! C’est une voie exigeante dans laquelle Jésus nous entraîne, mais nous avons cette assurance que nous pouvons compter sur lui afin de nous soutenir, de nous donner courage et surtout de mettre en nous son amour, puisqu’il nous appelle à servir comme lui et être ainsi des artisans de paix et de réconciliation.

En terminant, voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’un court récit composé par l’écrivain Ernest Hemingway.

Dans cette histoire, un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : « Cher Paco. Je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. » Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a là une foule rassemblée devant les bureaux du journal. Ils sont près de huit-cents jeunes hommes, qui s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

Frères et sœurs, qui sait si à travers nos mains tendues, notre écoute attentive, nos conseils empreints de tendresse, nous ne permettrons pas à un Paco de retrouver le chemin de la maison et sa dignité d’enfant de Dieu.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 22e Dimanche (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 16, 21-27

En ce temps-là,
Jésus commença à montrer à ses disciples
qu’il lui fallait partir pour Jérusalem,
souffrir beaucoup de la part des anciens,
des grands prêtres et des scribes,
être tué, et le troisième jour ressusciter.
Pierre, le prenant à part,
se mit à lui faire de vifs reproches :
« Dieu t’en garde, Seigneur !
cela ne t’arrivera pas. »
Mais lui, se retournant, dit à Pierre :
« Passe derrière moi, Satan !
Tu es pour moi une occasion de chute :
tes pensées ne sont pas celles de Dieu,
mais celles des hommes. »

Alors Jésus dit à ses disciples :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite,
qu’il renonce à lui-même,
qu’il prenne sa croix
et qu’il me suive.
Car celui qui veut sauver sa vie
la perdra,
mais qui perd sa vie à cause de moi
la trouvera.
Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il
à gagner le monde entier,
si c’est au prix de sa vie ?
Et que pourra-t-il donner en échange de sa vie ?
Car le Fils de l’homme va venir avec ses anges
dans la gloire de son Père ;
alors il rendra à chacun selon sa conduite. »


COMMENTAIRE

Dans ce récit évangélique, malgré la remontrance de Jésus, on ne peut pas vraiment blâmer Pierre de ne pas comprendre quand Jésus fait l’annonce de sa passion à venir. Nous entendions Jésus dimanche dernier demander aux disciples qui il était pour eux et Pierre avait avancé une réponse qui lui avait pourtant valu les louanges de Jésus. Il avait répondu : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Bien sûr, Pierre était loin de mesurer toute la portée et la profondeur de cette affirmation, tout comme il était d’autant plus incapable de concilier le fait que Jésus puisse annoncer sa mise à mort prochaine comme un malfaiteur. Lui, le Messie, se dit Pierre. Jamais !

C’est quand même paradoxal, car voilà que le Fils de Dieu vient nous dévoiler le visage d’un Dieu fragile, complètement dépouillé, qui sera victime lui aussi des mêmes violences, des mêmes souffrances, et de la même mort qui nous affligent tous et toutes. Mais qui est donc ce Dieu ? Cette question ne trouvera sa réponse qu’après la résurrection où les disciples comprendront que le grand mystère de la Croix nous raconte comment Dieu est venu habiter nos souffrances et nous soutenir dans l’existence. 

L’expression « porter sa croix » était un dicton bien connu dans l’Empire romain. La crucifixion était une forme de mise à mort dont la cruauté visait à choquer les esprits et leur enlever toute envie de révolte. Parfois, le condamné devait déambuler parmi la foule avec sa croix sur les épaules et il avait fini par devenir le symbole de toux ceux et celles qui souffrent et qui portent une lourde épreuve, qui portent leur croix.

Jésus prend donc cette image pour faire comprendre à ses disciples qu’ils auront eux-mêmes à souffrir s’ils veulent vraiment vivre de l’Évangile. Ils devront porter leur croix en menant le combat de la miséricorde et de la justice, comme Jésus lui-même l’a fait, dans une fidélité absolue au Père. Rien de moins n’est demandé au disciple. Car elle coûte cette grâce que la Croix du Seigneur nous a obtenue. Ce n’est pas une grâce à bon marché ! On ne peut l’acquérir qu’en lui consacrant toute notre vie.

Porter sa croix s’entend aussi de tous nos défis quotidiens et le courage que cela nous demande afin que l’amour, la patience, la miséricorde aient toujours le dernier mot. C’est cette croix que Jésus a portée avec beaucoup de courage envers et contre tous. Regardez la croix sur le mur derrière moi. C’est cette détermination de Jésus que l’artiste a voulu saisir. Au début, quand j’ai vu cette croix, j’y voyais surtout le Christ ressuscité ou ressuscitant. Maintenant, je vois surtout le Christ courageux devant l’adversité, celui dont l’évangéliste Luc avait dit qu’il avait durci son visage en se dirigeant vers Jérusalem et le lieu de sa passion.

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Pour Thomas d’Aquin, le courage est le préalable à toutes les vertus. Le courage est cette vertu qui nous permet de surmonter la peur que provoque en nous la fidélité à l’évangile qui est toujours un véritable combat pour nous. Quand Jésus nous dit de porter nos croix, il n’est pas question ici de fatalité, de démission, ou de résignation face à l’épreuve. Jésus nous parle de courage, cette vertu qui nous donne la force de combattre, de ne pas céder, de ne pas abandonner, convaincus que nous ne sommes pas seuls dans nos luttes et nos épreuves, que nous ne sommes pas seuls à porter notre croix puisque le Christ l’a portée avant nous. 

Bien sûr, elle est lourde parfois cette croix de nos vies, trop lourde même, trop râpeuse, elle blesse nos épaules, et parfois nous tombons, mais j’ai cette ferme conviction que le Christ nous tend alors la main quand nous tombons et qu’il nous aide à tenir ferme, à continuer à avancer contre vents et marées. Je dirais que le courage que son esprit nous donne nous garde dans la confiance en dépit de l’épreuve et des défaites qui en résultent parfois. 

Car la fragilité est une donnée incontournable de notre nature humaine, et nous en faisons tout particulièrement l’expérience en cette année de pandémie. Mais la croix de Jésus oriente notre regard bien au-delà de la fragilité de nos existences, car il nous invite à la porter avec lui. Jésus le dit bien : « Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Jésus nous rappelle que nous ne sommes pas seuls quand nous portons nos croix, car si nous sommes invités à marcher avec lui, c’est que lui le premier a marché avec nous et il poursuit encore sa mission auprès de nous. N’en doutons pas. 

Porter sa croix avec le Christ, c’est donc entrer dans un long compagnonnage avec lui tout au long de notre vie, c’est aller à son école, c’est apprendre à prier avec lui, à tenir bon avec lui, à veiller avec lui quand nous sommes confrontés à nos propres Gethsémani. Pour illustrer ceci, voici un témoignage qui m’a beaucoup touché de la part d’un couple d’amis. Marie, jeune maman de trois enfants, écrivait ce qui suit à tous ses amis :  

« Nous venons vous demander votre soutien dans la prière, car nous venons d’apprendre que notre petit Alexis est atteint d’une anomalie génétique rare, qui peut expliquer les retards de développement qu’il présente actuellement. Nous nous préparons à devoir faire subir toute une panoplie d’examens médicaux à notre “Petit Lou”. Sa joie de vivre et notre foi en Dieu nous aident, dans le moment, à affronter cette épreuve, mais nous passons par toutes les émotions, d’autant plus que nous faisons face à beaucoup d’inconnu… Nous vivons la phrase de l’Évangile : “À chaque jour suffit sa peine.” Et nous remplissons nos cœurs de parents des sourires et de l’amour redonné par Alexis et ses grands frères. Malgré cela, sachez que nous vous portons dans nos prières, particulièrement ceux et celles qui vivent également des choses difficiles. »

Frères et sœurs, ils sont nombreux les témoins autour de nous qui vivent leur vie à la lumière de leur foi en Jésus Christ et qui portent leur croix avec lui. Il nous suffit de regarder autour de nous ce matin en cette église. Combien de témoignages nous pourrions entendre ! Rien d’héroïque à vue humaine, et pourtant ces combats quotidiens menés avec foi n’ont rien à envier à la foi de ces martyrs qui ont suivi le Christ jusqu’au bout. C’est cette foi qui nous rassemble en Église aujourd’hui autour de notre eucharistie, en ce dimanche de la rentrée depuis si longtemps attendu.

fr. Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour le 21e Dimanche (A)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 16,13-20.

En ce temps-là, Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? »
Ils répondirent : « Pour les uns, Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. »
Jésus leur demanda : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Alors Simon-Pierre prit la parole et dit : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »
Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.
Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle.
Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »
Alors, il ordonna aux disciples de ne dire à personne que c’était lui le Christ.

COMMENTAIRE

Elle est quand même extraordinaire la question que Jésus pose à ses apôtres : « Qui suis-je au dire des gens ? » Cette question est unique dans l’histoire de la Bible. Aucun prophète, aucun des patriarches ne l’a posé avant Jésus. Pourquoi alors cette question ? Un rabbin juif va nous éclairer à ce sujet.

Il y a quelques années, Jacob Neusner a écrit un livre intitulé « Un rabbin parle avec Jésus ». On présente cet homme comme le théologien juif préféré du pape émérite Benoît XVI, un rabbin avec lequel il a eu des échanges alors qu’il était préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Dans son livre, Jacob Neusner amorce un dialogue avec Jésus à partir de l’évangile de Matthieu, sans doute l’évangile ayant le plus d’affinité avec le judaïsme, car la communauté de Matthieu était surtout composée de Juifs convertis au christianisme.

Dans son récit, Jacob Neusner se place au cœur de la foule entourant Jésus à l’occasion de son sermon sur la montagne. Il commente alors l’enseignement de Jésus. Il réagit à ses affirmations et cherche à montrer comment un Juif fidèle à sa foi pouvait entendre les enseignements de Jésus. D’une part, il est assez élogieux à son égard. Il le compare à un maître qui sait tirer du neuf de l’ancien, qui élargit les perspectives de la Torah, ce que tout sage en Israël est appelé à faire.

Mais là où ce rabbin s’oppose, ce n’est pas tant à cause des enseignements de Jésus ou de sa sagesse, mais parce qu’il se place au centre de son enseignement, il en est le cœur. Il parle même avec autorité, une autorité qui semble surpasser celle de Moïse lorsqu’il dit par exemple, en citant la loi mosaïque : « Et moi je vous dis… » C’est là où ce rabbin décide de s’éloigner de la foule aux pieds de Jésus, car l’autorité dont il s’arroge est inacceptable pour un Juif fidèle à la Loi. Notre rabbin demandera aux disciples de Jésus qui l’entourent : « Votre maître est-il Dieu  pour parler ainsi ? » Et nous, nous répondons avec l’apôtre Pierre : « Il est le Messie, le fils de Dieu ! »

Notre foi ne fait pas que s’attacher aux commandements de Dieu ou à la révélation qu’Il fait de lui-même dans l’Ancien Testament. Notre foi, fondée sur celle des apôtres, nous donne de reconnaître cette chose incroyable : que l’Absolu s’est incarné, et qu’il a pris un visage, celui de Jésus Christ ! Ou encore, comme l’écrivait le théologien Karl Rahner : « que Dieu nous a livré sa dernière et sa plus belle parole en son fils Jésus ». C’est pourquoi notre foi s’attache à la personne même de ce dernier et non seulement à ses enseignements.

Par ailleurs, Jésus a bien raison de répondre à Pierre devant sa profession de foi « que ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » La foi est un don, elle est l’action de Dieu en nos cœurs qui nous donne de communier au mystère de sa présence à nos vies, présence qui se fait d’autant plus proche avec cette manifestation en notre monde du Verbe de vie. D’où la question de Jésus : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Car cette foi que nous professons en Église est avant tout de l’ordre d’une rencontre personnelle avec le Christ ressuscité.

Maintenant, ce mystère de la rencontre se vit avant tout en Église, et c’est cette Église que Jésus confie Pierre. Mais de quoi Jésus parle-t-il au juste ? Dans l’Ancien Testament cette notion à laquelle Jésus fait référence désigne la communauté du peuple élu qui prend naissance au moment de l’Exode au désert, peuple choisi en marche vers la Terre promise. L’Église, la communauté de Jésus poursuit cette marche vers le Royaume; elle est l’assemblée des temps nouveaux ayant le Christ à sa tête qui lui confie les clés du Royaume, l’appelant à rassembler tous les peuples.

Alors que Jésus reprochait aux scribes et aux pharisiens d’avoir fermé à clé le Royaume des cieux, voilà qu’il confie à son Église la mission d’introduire toute l’humanité auprès du Père, lui donnant d’ouvrir les cœurs par la proclamation de l’évangile, le pouvoir de libérer ceux et celles qui sont enchaînés ou qui ploient sous le fardeau de leur existence ou du péché.

Frères et sœurs, cet évangile nous invite à contempler le mystère de l’Église. Il nous invite à regarder plus loin que les simples bâtiments où nous célébrons notre foi, à regarder plus loin que les embûches ou l’indifférence que rencontre l’annonce du Christ ressuscité, plus loin même que les persécutions, car Jésus nous fait cette promesse solennelle : c’est lui qui bâtira son Église ! Il en est l’artisan, le maître d’œuvre, et il nous promet que « la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle », car il est lui le Maître de la vie, le grand vainqueur de la mort.

C’est donc avec cette ferme assurance que nous sommes invités à marcher avec le Christ, appuyant notre foi sur celle des apôtres, sans cesse invités à faire nôtre la réponse de Pierre à la question de Jésus  : « Et toi qui dis-tu que je suis. Qui suis-je pour toi ?  » Et à nous de répondre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 20e Dimanche (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là,
partant de Génésareth,
Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon.
Voici qu’une Cananéenne, venue de ces territoires, disait en criant :
« Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David !
Ma fille est tourmentée par un démon. »
Mais il ne lui répondit pas un mot.
Les disciples s’approchèrent pour lui demander :
« Renvoie-la,
car elle nous poursuit de ses cris ! »
Jésus répondit :
« Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. »
Mais elle vint se prosterner devant lui en disant :
« Seigneur, viens à mon secours ! »
Il répondit :
« Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants
et de le jeter aux petits chiens. »
Elle reprit :
« Oui, Seigneur ;
mais justement, les petits chiens mangent les miettes
qui tombent de la table de leurs maîtres. »
Jésus répondit :
« Femme, grande est ta foi,
que tout se passe pour toi comme tu le veux ! »
Et, à l’heure même, sa fille fut guérie.

COMMENTAIRE

Voici une belle et provocante histoire que cette rencontre entre Jésus et la Cananéenne. Tout d’abord, il y a l’irruption de cette femme païenne au milieu du groupe des disciples, alors que le judaïsme de l’époque jugeait sévèrement les contacts entre juifs et non-juifs. Il y a aussi l’attitude provocante de cette femme qui tient tête à Jésus afin de lui arracher la guérison de sa fille. Sans oublier la réaction incompréhensible de Jésus à première vue, lui l’ami des pauvres et des exclus, qui traite cette femme de « petit chien », titre méprisant dont les Juifs affublaient les païens. Mais que se passe-t-il donc dans ce récit ? On aurait raison de ne pas y reconnaître Jésus si l’on en restait à un premier niveau de lecture. Mais en réalité dans cette histoire, nous voyons à l’œuvre le doux maître de ces face-à-face inoubliables dans les évangiles, qui livre à ses disciples une parabole vivante sur le Royaume de Dieu et l’accueil de l’étranger.

Car en provoquant volontairement cette femme, Jésus l’amène à professer une foi que ses apôtres n’auraient jamais soupçonnée chez une païenne. En lui accordant ce qu’elle demande, Jésus amène ses disciples à changer leur regard sur elle. Ce n’est plus une Cananéenne, une femme à proscrire qui se tient devant eux, mais une sœur en humanité, une mère qui souffre et qui ne veut que le meilleur pour son enfant. Jésus lui ouvre alors grand son cœur et il élargit ainsi nos horizons, il nous oblige à porter un regard neuf sur l’autre, là où les frontières et les exclusions que nous dressons entre nous n’ont plus leur place.

Comme l’écrivait un journaliste dans le journal La Croix, « le but de l’Évangile n’est pas de faire des chrétiens, mais des humains au sens plénier du terme. Et le but de l’Église n’est pas de faire des catholiques, mais de construire le Corps du Christ, c’est-à-dire tendre vers une humanité solidaire, libre, responsable, attentive aux pauvres.[1] »

C’est pourquoi les discours qui ne cherchent qu’à marginaliser ou à exclure n’ont pas leur place parmi nous. Ça, ce n’est pas Jésus ! Et si nous savons ouvrir les yeux et nos cœurs à ce que portent les autres en termes d’humanité, d’amour et de valeurs évangéliques, nous ne pourrons qu’être enrichis à leur contact.

Il y a quelques années, j’ai fait la rencontre d’un survivant de la Shoah du nom de Benzion. La Shoah, c’est le processus d’extermination de tous les Juifs de l’Europe par les nazis d’Adolph Hitler, vous savez cet homme politique dont certains groupes d’extrême droite se réclament pour faire la chasse aux Juifs, aux réfugiés et aux Noirs. Benzion avait connu l’internement dans le camp d’extermination d’Auschwitz alors qu’il n’avait que quinze ans. Il en avait quatre-vingts lors de notre rencontre. Benzion était un juif roumain dont toute la famille avait été exterminée. Nous nous étions donné rendez-vous sans ne nous être jamais rencontrés auparavant. Il m’avait tout simplement été recommandé afin de donner une conférence dans le cadre d’une session que je devais donner.

Quelle rencontre! Benzion m’a parlé pendant une heure et demie, sans interruption, pleurant parfois devant l’intensité de ses souvenirs douloureux. Très vite un climat de confiance et d’intimité s’est tissé entre nous, nous prenant parfois les mains en signe de soutien, une façon de porter ensemble la douleur qu’il me partageait. Je me suis alors retrouvé avec un frère en humanité qui ne comprenait toujours pas pourquoi son peuple était sans cesse persécuté. Il était arrivé au Canada au début des années 50 à titre de réfugié, retrouvant parfois ici les mêmes préjugés qu’il avait fuis en quittant l’Europe.

En tant que prêtre, j’éprouvais un malaise à écouter les humiliations subies par cet homme de la part de bons catholiques ici même au Québec. Ainsi, le refus d’une religieuse de le soigner parce qu’il était juif, ou encore un hôtelier affichant à l’entrée de son commerce : « Pas de chiens, pas de Juifs ». Pourtant, rien dans son récit n’était porteur de rancœur ou de reproches. Il m’avoua même qu’il n’avait jamais voulu raconter son histoire à ses enfants afin de ne pas mettre la haine des Allemands dans leur cœur.

Ce jour-là, j’ai fait la rencontre d’un homme bon, un homme qui portait une grande blessure et pour qui je me disais qu’il fallait prier, mais me disant aussi que c’était peut-être nous qui avions davantage besoin de sa prière.

En réponse à des incidents violents aux États-Unis, opposant des groupes racistes et extrémistes à des protestataires indignés, le président Obama avait fait circuler une citation de Nelson Mandela, figure emblématique de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Le texte disait ceci :

« Personne ne naît en haïssant une autre personne à cause de la couleur de sa peau, ou de ses origines, ou de sa religion. La haine est quelque chose qui est inculqué, et si les gens peuvent apprendre à haïr, ils peuvent aussi apprendre à aimer, car l’amour jaillit plus naturellement du cœur humain que son opposé ».

C’est à l’apprentissage de cet amour que nous invite Jésus aujourd’hui, ainsi que l’histoire de Benzion qui n’a pas voulu inculquer la haine de l’autre à ses enfants. L’histoire de cet homme et de la Cananéenne évoque pour moi toutes ces Cananéennes de notre monde, tous les réfugiés, les méprisés, les humiliés, qui attendent que tombent de la table de la fraternité humaine ces miettes dont parle l’évangile et que Jésus a si libéralement distribuées. À nous, il est demandé de faire comme lui et de revêtir le tablier du service et de l’amitié, au nom même du Royaume de Dieu. C’est là, je crois, la leçon qu’il nous faut tirer aujourd’hui de notre page d’évangile.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


 

[1] MOUNIER, Frédéric. Le printemps du Vatican. Vu de Rome. Bayard, 2014. p. 277

 

Homélie pour le 19e Dimanche (A)

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Ce récit fait suite à la multiplication des pains alors que Jésus envoie ses disciples vers l’autre rive. Lui-même se retire dans la montagne pour prier. Ce double mouvement de Jésus et des disciples sert de prélude au miracle de la marche sur les eaux, où se joue devant nos yeux l’intime communion qui unit Jésus à ses disciples, malgré son absence apparente.

Cet évangile est une allégorie de la vie du disciple du Christ, où souvent notre foi est mise à l’épreuve, alors que nous crions vers Dieu. Du cœur de cette nuit se fait entendre la parole du Christ : « Confiance ! c’est moi ; n’ayez pas peur ! »

Nous sommes sans cesse confrontés dans nos vies à des situations qui semblent sans issues, qui nous désespèrent ou qui nous révoltent, où les solutions nous échappent, où la peur nous empêche d’avancer, et où nous ne pouvons que crier comme le fait Pierre : « Seigneur, sauve-moi ! »

Que ce soit la violence qui s’abat sur des innocents, la mort d’enfants, la maladie cruelle et sans issue, la souffrance, le deuil, le vieillissement, ou simplement la difficulté à assumer les défis de notre vie quotidienne… Toutes ces situations nous font mesurer combien nos vies sont fragiles et elles soulèvent inévitablement la question de notre confiance en Dieu. L’attitude de Pierre dans cet évangile en est une belle illustration. Fort de son courage, il avance sur les eaux à l’invitation de Jésus, mais dès qu’il détourne son regard du Maître, il commence à s’enfoncer. « Homme de peu de foi, lui dit Jésus, pourquoi as-tu douté ? »

L’évangile d’aujourd’hui nous offre une clé de lecture fondamentale pour affronter les défis et les épreuves dans la fragilité de nos existences, car nous le savons, ce monde est marqué par des échecs et des vents contraires, qui menacent à tout moment la quiétude de nos vies et celle de l’Église. Parfois, nous sommes en manque d’espérance, et c’est pourquoi il nous faut tourner notre regard vers le Christ.

Cette image de Jésus tendant la main à Pierre nous parle de notre condition de disciples, de cette amitié qui nous unit au Christ, de ce soutien indéfectible qu’il nous offre quand nous lui tendons la main. Car c’est pour aujourd’hui que le Christ nous dit : « Viens, n’aie pas peur ! » C’est à nous que s’adresse cette invitation pressante.

Voyez comment se termine le récit de Matthieu : alors que Jésus saisit la main de Pierre pour le sauver, le vent tombe et nous retrouvons Jésus au milieu de la barque avec ses disciples, car il ne les avait jamais vraiment quittés, ni des yeux ni du cœur, malgré son absence apparente au moment de sa prière solitaire. D’ailleurs, en obligeant ses disciples à traverser sans lui le lac de Tibériade, Jésus ne les préparait-il pas à vivre une confrontation avec les éléments où ils seraient privés de sa présence physique, mis à l’épreuve dans leur foi, tout en faisant l’expérience de sa proximité à leurs vies menacées ?

Le récit de Matthieu nous enseigne que Jésus est avec nous dans la barque de nos vies, nous invitant à avancer avec lui vers l’autre rive de nos engagements et de nos défis, même lorsqu’il fait nuit dans notre vie de foi, même lorsque l’Église ou nos œuvres, ou nos vies mêmes semblent s’enfoncer dans l’indifférence générale.

Cet évangile vient nous redire que nous sommes appelés à vivre dans la confiance, sûrs de l’amour de Dieu pour nous, cet amour qui est capable de nous guider à travers tous les obstacles de cette vie, au-delà de la mort même.

C’est pourquoi l’esprit du Christ continue à nous murmurer à l’oreille : « N’aie pas peur. » N’aie pas peur, même quand la mort semble inévitable, n’aie pas peur même quand tous tes repères te sont enlevés, n’aie pas peur, nous dit Jésus. Car la remise de nos vies entre ses mains nous donne de nous tenir debout malgré les épreuves et les vents contraires. Notre foi en Jésus Christ nous donne de communier à sa puissance de résurrection, alors qu’il nous conduit vers l’autre rive de nos vies où il nous attend.

En terminant, je laisse la parole à une correspondante parvenue au terme de sa vie et qui m’a partagé un jour comment Dieu lui venait en aide. Elle m’a écrit ce qui suit :

  • Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras.
  • Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour, après plus de 56 ans de vie commune.
  • Enfin, écrit-elle, Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour, auquel je crois, et où nous serons définitivement réunis dans la paix mon époux et moi.

Frères et sœurs, comme l’écrivait Jourdain de Saxe au sujet de saint Dominique, et dont c’était la fête hier, nous avons planté l’ancre de notre espérance au ciel avec le Christ, qui seul peut nous mener à bon port, car il est lui le Seigneur, et il tient précieusement nos vies entre ses mains. Telle est notre foi, et c’est cette foi qui nous rassemble en cette eucharistie, alors que nous célébrons la victoire de Jésus Christ sur la mort. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 15e Dimanche (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 13,1-23.

Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord de la mer.
Auprès de lui se rassemblèrent des foules si grandes qu’il monta dans une barque où il s’assit ; toute la foule se tenait sur le rivage.
Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : « Voici que le semeur sortit pour semer.
Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger.
D’autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n’avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt, parce que la terre était peu profonde.
Le soleil s’étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché.
D’autres sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés.
D’autres sont tombés dans la bonne terre, et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un.
Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! »
Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? »
Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là.
À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a.
Si je leur parle en paraboles, c’est parce qu’ils regardent sans regarder, et qu’ils écoutent sans écouter ni comprendre.
Ainsi s’accomplit pour eux la prophétie d’Isaïe : ‘Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas.
Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, ils se sont bouché les yeux, de peur que leurs yeux ne voient, que leurs oreilles n’entendent, que leur cœur ne comprenne, qu’ils ne se convertissent, – et moi, je les guérirai.’
Mais vous, heureux vos yeux puisqu’ils voient, et vos oreilles puisqu’elles entendent !
Amen, je vous le dis : beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu. »
Vous donc, écoutez ce que veut dire la parabole du semeur.
Quand quelqu’un entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s’empare de ce qui est semé dans son cœur : celui-là, c’est le terrain ensemencé au bord du chemin.
Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ;
mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt.
Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit.
Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la Parole et la comprend : il porte du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. »

COMMENTAIRE

La « parabole » est un genre littéraire de la tradition juive qui ressemble à ce que nous appelons une « fable ». Les disciples étaient sûrement familiers avec ce procédé littéraire. Mais voilà qu’ils sont perplexes et s’interrogent, demandant à Jésus pourquoi il parle en parabole à la foule alors qu’à eux-mêmes, les disciples, il parle ouvertement du Royaume des cieux ?

Nous voyons à travers les récits évangéliques que Jésus fait souvent le constat suivant : plus les auditeurs auxquels il s’adresse s’enferment dans leurs certitudes, plus ils deviennent imperméables à la Parole de Dieu : « ils regardent sans regarder, dit Jésus, et ils écoutent sans écouter ni comprendre. » C’est pourquoi il leur parle en parabole. Il s’agit d’une pédagogie afin de toucher les cœurs endurcis. Les paraboles de Jésus ont pour but d’amener ses auditeurs à changer de point de vue en leur proposant une histoire qui fait appel tout d’abord à leur cœur et à leur vulnérabilité, plutôt qu’à leurs convictions. Avec les paraboles, nous quittons le domaine du débat afin de redevenir en quelque sorte comme des enfants qui écoute une histoire.

La parabole est souvent une manière de tamiser une vérité, tout comme l’on chercherait à adoucir une lumière trop éblouissante. La parabole ne cherche pas à cacher ou à imposer une vérité, mais elle vise avant tout à livrer son message selon la réceptivité de chacun et chacune. Pour la comprendre et l’accueillir, il faut tout simplement avoir le cœur ouvert et vouloir être de Dieu. À chacun d’entendre la parabole selon ses dispositions intérieures. Il y a mille et une manière de l’accueillir.

« Le semeur est sorti pour semer », nous dit Jésus. Comme j’aime ces paroles qui résonnent comme les premiers mots au matin de la création du monde : « Le semeur est sorti pour semer ». Aucune hésitation ici. Seule la détermination du semeur est mise en relief, comme dans ces peintures de Van Gogh où l’on voit un semeur dès le lever du jour, semant largement et généreusement dans son champ. Jésus dans sa parabole nous parle de l’action d’un Dieu créateur qui dès le premier jour de la création entreprend une œuvre remplie de promesses, et pleine de vie.
« Le semeur est sorti pour semer », et voilà que le monde est créé avec ses milliards de galaxies, et l’histoire est lancée à travers les figures d’Adam et Ève, des patriarches et des prophètes. Dieu va susciter des Juges et des rois pour guider son peuple choisi. Il va leur confier la mission de le faire connaître au monde, de lui apprendre d’où il vient et où il va au terme de son histoire. Et dans les derniers temps qui sont les nôtres, le Père envoie son Fils bien-aimé pour mener le Royaume de Dieu à son achèvement et nous montrer le chemin à suivre sur cette terre pour y parvenir.

« Le semeur est sorti pour semer », nous dit Jésus. Lui et le Père ne font qu’un, et c’est une œuvre commune qu’ils poursuivent ensemble, puisque dès les origines du monde, le Père donne la vie par sa Parole, par son Verbe. Le semeur, c’est à la fois, et le Père et le Fils, dans une même communion d’amour.

Comme l’écrit si bellement Jean-Philippe Ferlay : « L’amour du Père pour son Verbe dans l’Esprit est tellement fort et généreux qu’il éclate hors de Dieu. Et voilà que le monde est créé, tout différent de Dieu et pourtant absolument lié à lui. » Et c’est ainsi que Jésus de Nazareth, lui la dernière et la plus belle parole du Père, vient marcher avec nous sur nos routes humaines, semant la bonne nouvelle dans tous les cœurs de cette terre qui veulent bien l’accueillir.

Il est vrai que plusieurs lui ferment leur porte, et nous sommes toujours étonnés et attristés quand des personnes écartent de leur vie toute référence à Dieu. Elles font penser à des orphelins à qui leur échappe ce bonheur de croire. Mais retenons de notre parabole que le semeur sème aussi sur les sols les plus stériles, les plus endurcis, même dans les sillons couverts de pierres et de ronces. Rien ne semble décourager ce semeur obstiné et têtu. Il est d’un optimisme béat qui dépasse toute logique humaine. C’est Henri Nouwen, qui décrit ainsi l’attitude de Dieu à l’égard de ses enfants qui se tiennent loin de lui :

« Son seul désir est de bénir… Il n’a aucun désir de les punir. Ils ont déjà été punis de façons excessives par leur propre errance, intérieure et extérieure. Le Père veut simplement leur faire savoir que l’amour qu’ils ont cherché dans des chemins tortueux a été, est et sera toujours là, pour eux… mais il ne peut les forcer à l’aimer sans perdre sa véritable paternité . »
Et c’est ainsi que l’image du « semeur sorti pour semer » comporte aussi un appel pour tous ceux et celles qui ont reçu la semence dans leur cœur et qui se sont mis à la suite de ce semeur, qui est le Christ Jésus lui-même, et qui nous invite désormais à semer largement avec lui, sans nous décourager, afin que la bonne nouvelle du Royaume soit proclamée et accueillie.

Ne voit-on pas au printemps les crocus et les pissenlits se frayer un chemin vers le soleil à travers les sols les plus rugueux et inhospitaliers ? C’est avec cette invincible espérance que nous, disciples du Christ, sommes appelés à habiter notre terre. Dans tous les cœurs la semence doit être lancée, nous dit Jésus, même dans les cœurs les plus endurcis, surtout dans les cœurs les plus endurcis, car Dieu ne saurait désespérer de notre légèreté, jusqu’à ce que nous baissions les bras et l’appelions Notre Père.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.

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[1] Henri Nouwen. Le retour de l’enfant prodigue. Bellarmin, 1995. p. 119

Homélie pour le 13e Dimanche T.O. (A)

Homélie revue et corrigée qui est déjà paru sur ce site.

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 10,37-42.
En ce temps-là, Jésus disait à ses Apôtres : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ;
celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera.
Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé.
Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »

COMMENTAIRE

L’Évangile de ce dimanche fait partie de ces passages difficiles que nous propose le Nouveau Testament quand Jésus dit : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » Comment concilier la tendresse de Dieu et la dureté apparente de cet évangile et que nous avons acclamé comme bonne nouvelle ?

Jésus n’est-il pas le porte-parole et l’expression même du souci de Dieu pour les petits, les pauvres ? N’est-ce pas lui qui souligne l’importance ailleurs dans les évangiles de venir en aide à ses parents, qui affirme qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ? Comment concilier cette bonté de Jésus avec un texte qui semble évoquer un certain sectarisme, où nous serions invités à nous couper du monde ? C’est là bien sûr un premier niveau de lecture que pourrait faire une personne qui ne connaît pas bien les évangiles.

Pour concilier ces contradictions apparentes, nous avons besoin de comprendre ce que cela veut dire marcher à la suite du Christ. En dépit des paroles-chocs de Jésus, nous le savons, cette suite est libératrice et le passage d’aujourd’hui est extrêmement révélateur en ce qu’il nous dit au sujet de notre vie chrétienne. Elle implique des choix, des renoncements, et un attachement indéfectible à la personne de Jésus et son évangile.

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Un jour, j’ai vu dans un magazine une photo extraordinaire qui date de 1936. Elle a été prise à Berlin à la veille de la dernière guerre mondiale. On y voit une grande foule qui accueille Adolph Hitler et qui fait le salut nazi, le salut au chef ! Au milieu de cette foule, il y a un homme qui se tient debout les bras croisés. C’est le seul que l’on voit ainsi, alors que tout autour de lui les bras sont tous levés bien haut pour acclamer Hitler. Cet homme seul dans la foule a une mine très résolue, le visage défiant, et l’on devine qu’il s’agit d’une personne courageuse, prenant un risque énorme par sa non-conformité. J’ai vu dans l’image de cet homme une belle analogie avec notre suite du Christ.

Le disciple du Christ est appelé à marcher sur les mêmes routes que son Maître. Son engagement en ce monde au nom de l’évangile est fait de risques, d’audaces et de courage. Son combat est souvent solitaire, et il doit être prêt à y engager toute sa vie comme son maître. Même seuls au cœur de la masse humaine, nous sommes appelés à nous ouvrir sans cesse au désir de Dieu sur nous, comme Jésus lui-même en a donné l’exemple. Le véritable bonheur est à ce prix, mais il est souvent fait de luttes, de renoncements et de refus, même lorsque des proches, des intimes cherchent à nous entraîner sur d’autres chemins que celui de l’évangile. D’où la première place qu’il nous faut accorder au Christ dans nos vies,

Jésus aujourd’hui nous parle de radicalisme, et pourtant il était loin d’être un révolutionnaire violent et anarchiste. Certains l’appelaient un prophète, ce qu’il était certainement. Mais pour nous chrétiens, il est avant tout le Fils de Dieu, lui qui connait si bien le cœur de l’Homme. Et il est venu nous dire que le plus grand combat qui se livre en ce monde est un combat pour l’amour. Il est venu s’engager au cœur de cette lutte que nous menons, nous invitant à le suivre et à aimer comme lui.

Alors, comment concilier cet amour de Jésus avec l’amour de nos proches ? Tout d’abord, il est important de souligner qu’il n’y a aucune contradiction entre ces deux amours, puisqu’ils n’en forment qu’un seul, mais l’un de ces deux amours a préséance sur l’autre, car c’est en demeurant dans l’amour de Dieu que nous apprenons à aimer le prochain en vérité. Et cette vérité de l’amour nous oblige parfois à reprendre le prochain quand ses paroles ou ses actions sont en contradiction avec l’évangile. C’est en ce sens que l’amour de Dieu l’emporte sur l’autre. N’est-ce pas cette logique que vivent les parents lorsqu’ils corrigent leurs enfants qui se montrent égoïstes, violents ou rancuniers. Leur amour pour leurs enfants n’a de sens que s’ils leur apprennent à devenir de véritables adultes. Et il en serait autrement dans notre rapport les uns avec les autres, alors que nous sommes tous et toutes appelés à grandir et à nous épanouir en tant qu’enfants de Dieu ?

Frères et soeurs, l’évangile de ce dimanche nous rappelle que c’est en aimant Jésus le premier que l’amour sera toujours le premier servi dans nos vies, et qu’il pourra alors se déployer tout autour de nous en nous mettant au service les uns des autres, nous donnant d’aimer davantage, mais en vérité, père, mère, fils et fille, époux et épouse, au nom même de cet amour qui a sa source en Dieu.

Yves Bériault, O.P.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 12e Dimanche T.O. (A)

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Jésus, après avoir choisi ses apôtres, les envoie en mission comme des brebis au milieu des loups, évoquant les dangers qui les guettent. Pourtant, à trois reprises dans cet évangile, il dit à ses disciples d’être « sans crainte ». C’est dire l’importance de cette injonction qui s’adresse non seulement aux apôtres, mais aussi à nos vies d’hommes et de femmes en ce monde, confrontées à des réalités quotidiennes qui parfois nous assaillent comme des loups, au point de menacer nos vies mêmes. Pourtant Jésus nous le répète : « Soyez sans crainte ! »

Mais pourquoi ne devrions-nous pas avoir peur ? Il ne faudrait pas avoir peur quand la maladie frappe à notre porte ou soumet une personne qui nous est chère à sa terrible pesanteur ? Il ne faudrait pas avoir peur quand la guerre éclate de tous côtés, quand l’avenir semble nous échapper ou que l’injustice fait la loi autour de nous ?

Bien sûr, ce n’est pas là ce que Jésus nous demande, car nous le savons trop bien : la foi en Dieu ne nous tire pas en dehors de la réalité et ne nous met pas à l’abri de l’angoisse, de la souffrance ou du deuil. D’ailleurs, qui d’entre nous n’a jamais souffert ? Alors, que veut nous dire Jésus quand il nous invite à être sans crainte ?

En cette fête des Pères, il me revient le souvenir de mon propre père qui après le décès de sa fille cadette, âgée seulement de 18 ans, avait vécu une longue période de révolte et d’inimitié avec Dieu, pour ensuite, plusieurs années après, retrouver la foi, mais d’une manière encore plus vraie et plus profonde. Une transformation s’était opérée en lui malgré ses épreuves, et il m’avait confié un jour en me parlant de sa foi en Dieu : « Avec Lui, disait-il, je sais que ça va bien aller. Ma vie d’homme, c’est mon affaire, ma responsabilité. Tout ce que je demande à Dieu, disait-il, c’est d’être bon afin de mieux vivre ma vie et aimer ceux qui m’entourent. »

« Avec Lui ça va bien aller ! » Combien de fois au cours de cette pandémie avons-nous entendu cette phrase passe-partout avec son arc-en-ciel ? Une affirmation qui se voulait un encouragement au personnel soignant, aux malades, aux personnes âgées en résidence, mais confrontée trop souvent à un démenti quotidien de la dure réalité.

« Ça va bien aller. N’ayez pas peur. » Que peuvent signifier de tels slogans quand les décès s’accumulent jour après jour, que les soignants sont à bout de souffle, que des personnes meurent dans la solitude la plus absolue ?

Toutefois, ces paroles prennent une nouvelle signification dans la bouche de Jésus. Tous ceux et celles qui ont mis leur foi en lui sont appelés à entendre bien plus que des mots d’encouragement de sa part, mais plutôt un cri d’espérance dont rien ne saurait empêcher l’accomplissement.

Cette phrase, « n’ayez pas peur », elle court comme un refrain tout au long de la Bible. À Abraham, Dieu dira : « N’aie pas peur, je suis ton bouclier. » Aux prophètes, « n’ayez pas peur, je suis avec vous. » À Marie, l’ange Gabriel lui dira : « N’aie pas peur Marie, tu as trouvé grâce auprès de Dieu. » Aux apôtres, après la résurrection, lorsque Jésus leur apparaîtra pour la première fois, il leur dira : « N’ayez crainte. C’est bien moi. » À saint Paul qui va au-devant de son martyr, un ange du Seigneur vient le réconforter et lui dit : « Sois sans crainte ». Et à tous les disciples, dont nous sommes, Jésus ne dit-il pas : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. »

L’Évangile aujourd’hui nous offre un soutien bien plus substantiel que toutes les formulations de pensées positives en notre monde. Jésus ne dit pas : « N’ayez pas peur, cela n’arrivera pas. » Il nous dit plutôt : « N’ayez pas peur même si le malheur frappe à votre porte, car vos vies sont précieuses et reposent entre les mains du Père. Même quand il fait nuit autour de vous, ne désespérez pas, car moi je suis là avec vous. »

Les paroles de Jésus à ses amis font toute la différence entre un optimisme béat et l’espérance qui ne saurait nous décevoir, car il est lui le Maître de la vie, et il nous assure que nous valons bien plus que tous les oiseaux du ciel ! C’est là la comparaison toute simple que prend Jésus pour nous dire combien nos vies ont du prix aux yeux de Dieu.

Et s’il nous dit de ne pas craindre quand le mal se déchaîne autour de nous, c’est qu’il est venu en notre monde afin de nous dévoiler l’extraordinaire destinée qui est la nôtre, destinée qui est intimement liée à sa vie et au don qu’il en fait pour nous. Et c’est ainsi que pour ceux et celles qui mettent leur foi en lui, cette foi change alors notre regard sur le monde, elle fonde nos valeurs, nous enracine dans l’amour, elle donne sens à tous nos efforts, à toutes nos épreuves et à toutes nos joies.

Comme l’écrivait avec justesse le pape François dans sa première encyclique Lumen fidei :

« La foi n’est pas un refuge pour ceux qui sont sans courage, mais un épanouissement de la vie. Elle fait découvrir un grand appel, qui est la vocation à l’amour, et elle assure que cet amour est fiable, qu’il vaut la peine de se livrer à lui, parce que son fondement se trouve dans la fidélité de Dieu, fidélité qui est plus forte que notre fragilité.

Fidélité plus forte que toutes nos morts ! Car n’est-il pas Lui le grand vainqueur de la mort en son fils Jésus Christ ! C’est pourquoi nous osons l’affirmer, même au cœur de cette pandémie : Soyons sans crainte, avec Lui ça va bien aller.

Yves Bériault, o.p.

 

Psaume 16 (15) : C’est toi mon bonheur

par Michel Gourgues, o.p.

PSAUME 15

01 Garde-moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.

02 J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu ! Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. »

03 Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, + ne cessent d’étendre leurs ravages, * et l’on se rue à leur suite.

04 Je n’irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; * leur nom ne viendra pas sur mes lèvres !

05 Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort.

06 La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage !

07 Je bénis le Seigneur qui me conseille : même la nuit mon coeur m’avertit.

08 Je garde le Seigneur devant moi sans relâche ; il est à ma droite : je suis inébranlable.

09 Mon coeur exulte, mon âme est en fête, ma chair elle-même repose en confiance :

10 tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption.

11 Tu m’apprends le chemin de la vie : + devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices !


Pitié pour moi, Yahvé, vois mon malheur (Ps 9,14)
Seigneur, vois mon malheur et ma peine (Ps 25,18)
Je me plains et frémis (Ps 55,18)
Mon œil est usé par le malheur (Ps 88,10)
Je déverse devant lui ma plainte (Ps 142,3)

Ils sont nombreux les psaumes où des croyants crient leur malheur. Souffrance., maladie, échec, incompréhension, angoisse, insécurité, péché : tout y passe du visage multiforme de la misère et de l’épreuve humaines.

Cependant, il ne faut pas l’oublier, le psautier s’ouvre par une proclamation de bonheur : Heureux est l’homme, celui-là… (Ps 1,1). Et il est au moins un psaume dans lequel, d’un bout à l’autre, un croyant ne fait que chanter son bonheur, ne parlant que de joie , de plaisir ou de délices , pour lesquels il bénit son Dieu.

Garde-moi, ô Dieu, mon refuge est en toi : le psaume 16 (15, dans la numérotation liturgique) est tout entier concentré dans cette formule initiale, car la suite ne fait qu’en expliciter en ordre inverse les deux membres.

Mon refuge est en toi

Cette part de l’affirmation est développée dans la première partie du psaume (versets 2-6). Là, il est question de l’engagement du croyant à l’égard de Yahvé.

Cet engagement s’est traduit à travers une option ferme et durable : J’ai dit au Seigneur : ‘C’est toi mon bonheur’ (v. 2). Et cette option l’a emporté sur d’autres qui se présentaient et qui continuent d’ailleurs d’en séduire plus d’un dans l’environnement du croyant. Au lieu de céder à des cultes étrangers, au lieu d’accrocher sa vie à des idoles multiples et changeantes (vv. 3-4), voici quelqu’un qui, dans un idéal de totalité et de permanence, a mis tous ses œufs dans le même panier, ouvrant sa vie au Dieu unique et faisant de la référence à lui une valeur absolue.

Et c’est dans cette option durable, précisément, qu’il trouve le bonheur. Sa relation à Dieu s’est approfondie et lui est devenue précieuse comme un domaine dont on a hérité, comme une bonne terre que la corde de l’arpenteur a délimitée pour soi, où l’on aime à se réfugier et où l’on se sent en sécurité (vv. 5-6). On croit déjà entendre la sérénité confiante de Paul : Je sais en qui j’ai mis ma foi (2 Tim 1,12).

Garde-moi, ô Dieu

Après l’engagement du croyant envers Dieu, voilà que la deuxième partie du psaume (vv. 7-11) parle de l’engagement de Dieu envers le croyant. A l’option posée par ce dernier, répondra la protection de Dieu. Et, de même que son option se veut durable, la protection de son Dieu, il en est assuré, le sera aussi.

Cette présence durable de Dieu, le priant du psaume est sûr d’en bénéficier dès maintenant : Je garde le Seigneur devant moi sans relâche. Puisqu’il est à ma droite, je ne puis chanceler (v. 8). Mais sa certitude ne s’arrête pas là. Il compte encore sur la protection de Dieu pour l’avenir : Tu n’abandonneras pas mon âme au shéol, tu ne laissera pas ton ami voir la tombe . (v. 10). Que veut-il dire exactement? Sans doute, dans la perspective plus primitive de la foi d’Israël, exprime-t-il l’espoir que Dieu lui accordera santé et longue vie, qu’il le préservera d’une mort prématurée.

Il n’est pas un Dieu des morts mais des vivants

Si telle était originellement l’attente du psalmiste, d’autres croyants ne tarderont pas à emprunter sa prière en y coulant une espérance plus ample.

Il faut dire que le psaume lui-même y prêtait. Tout se passe en effet comme si, déjà, en finale, la perspective s’y élargissait et comme si le croyant envisageait les horizons d’une vie vécue pour de bon dans la communion à Dieu : Tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face plénitude de joie, à ta droite délices sans fin (v. 11).

Toujours est-il que, lorsque viendra pour elle le temps de traduire le psaume en grec, la communauté juive témoignera d’une lecture approfondie . Et c’est ainsi qu’au verset 10, on rendra tu ne laisseras pas ton ami voir la fosse par tu ne laisseras pas ton ami voir la corruption . La protection de Dieu, dès lors, ne consistait plus seulement à préserver d’une mort prématurée, mais à tirer quelqu’un de la corruption du tombeau. Et c’est ainsi compris que, tout naturellement, après Pâques, les premiers chrétiens appliqueront à la résurrection de Jésus le passage du psaume, comme en témoignent le discours de Pierre à la Pentecôte (Ac 2,31) et celui de Paul à la synagogue d’Antioche de Pisidie (Ac 13,35). Tiré de la corruption du tombeau et exalté à la droite de Dieu, le Ressuscité partageait désormais la plénitude de la communion à lui.

Puisque j’ai mis en Dieu mon refuge, Dieu me protégera : telle était, pour l’essentiel, la certitude exprimée dans le psaume 16. Il me protégera, à la vie à la mort , comprendront plus tard des croyants juifs, puis chrétiens. Car si Dieu est le Dieu de quelqu’un, se dira-t-on, il ne peut l’être que pour de bon, la mort elle-même ne saurait briser la relation à lui.

Cette vision-là paraît avoir été celle de Jésus lui-même, comme en témoigne la réponse qu’il fit un jour à un groupe de sadducéens mettant en doute l’espérance de la résurrection des morts (Mc 12,26-27). Dieu, protestera-t-il, n’est pas un Dieu des morts mais un Dieu des vivants . Le psaume , dès lors, avait trouvé sa pleine portée : C’est toi mon bonheur. Tu m’apprendras le chemin de vie…

Dimanche de la Sainte Trinité

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 3,16-18.
En ce temps-là, Jésus disait à Nicodème : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle.
Car Dieu a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. »
Celui qui croit en lui échappe au Jugement ; celui qui ne croit pas est déjà jugé, du fait qu’il n’a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.

COMMENTAIRE

Un jour, un évêque exprima le souhait de rencontrer un groupe d’enfants qui se préparait pour la première communion. Il les recevait l’un après l’autre et les questionnait sur ce qu’ils avaient appris dans leurs cours de catéchèse. Il demanda à une fillette : « Peux-tu me parler de la Sainte Trinité ? » L’enfant commença son boniment, mais après une minute, l’évêque étant un peu sourd se pencha vers elle, et tendant l’oreille, il lui dit : « Je m’excuse mon enfant, mais je ne comprends pas ». La petite fille lui répondit en chuchotant, sur le ton de la confidence : « Moi non plus, monseigneur, je ne comprends pas. C’est un mystère ! »

Un mystère ! C’est ainsi habituellement que l’on nous présente ce qui est le coeur de notre foi, la Sainte Trinité. Ce mystère d’un Dieu en trois personnes, bien des pères de l’Église et des mystiques ont tenté de l’expliquer en usant de métaphores de toutes sortes afin de le rendre intelligible.

Saint Grégoire de Nazianze, disait de la Trinité : « Le Père est la Source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit Saint est le courant du fleuve. » Catherine de Sienne, elle, prenait l’analogie du Buisson ardent, le Père étant le feu, le Fils étant la lumière qui se dégage du feu, et l’Esprit Saint la chaleur du feu.

Mais l’exemple dont je garde le souvenir le plus frappant est celui de cette soirée chez mes parents. Nous étions assis au salon ensemble sur un divan. Ma mère était assise entre moi et mon père, heureuse de nous avoir tout près d’elle. Soudain, comme si elle venait de faire une grande découverte, elle s’exclama, en indiquant mon père : « Le père »; ensuite elle se tourna vers moi et dit : « le fils », et, se pointant du doigt, elle eût un moment d’hésitation, et elle dit avec un grand sourire : « et le Saint Esprit ». Ma mère ne parlait jamais de sa foi, et je me demande encore aujourd’hui comment lui est venue une telle idée ? C’était tout à fait spontané, et je garde le souvenir que ma mère venait d’exprimer là une profonde intuition du mystère de la Trinité, qui m’interpelle encore aujourd’hui.

Il n’est pas simple de parler de la Sainte Trinité, et pourtant, cette vérité de notre foi est fondamentale. Elle structure notre Credo, ainsi que toutes nos liturgies. Lorsque nous prions et célébrons ensemble, nous prions toujours le Père, par le Fils, dans le Saint Esprit. Notre foi est décidément trinitaire.

Pourtant, vous conviendrez avec moi qu’il serait tellement plus facile d’affirmer que nous croyons tout simplement en un Dieu, comme toutes les autres grandes religions. On éviterait ainsi beaucoup de querelles et de désaccords. Alors, pourquoi tenons-nous tellement à affirmer cette foi en la Sainte Trinité ?

Poser la question, c’est y répondre. Nous croyons au Dieu trinitaire parce que c’est Dieu lui-même qui nous a donné de le connaître. C’est lui qui s’est révélé à nous. Ce serait tellement plus simple s’il ne nous avait pas légué cet héritage en Jésus Christ. Mais voilà, Jésus est venu, et il nous a dévoilé le vrai visage de Dieu, nous donnant de comprendre que si Dieu est amour, c’est parce qu’il est Trinité.

De la même manière que les astrophysiciens ne cessent de s’émerveiller devant l’infinie grandeur d’un univers, qui ne cesse de se complexifier et de s’étendre au fur et à mesure qu’ils le découvrent, la foi chrétienne est le résultat de cette découverte progressive du Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Moïse et de tous les prophètes, et qui a atteint son point culminant, il y a deux mille ans, alors que Dieu est venu parmi nous, qu’il a pris un visage, et qu’il s’est fait connaître de nous comme un être de communion, en qui se vit une profonde intimité, un mystère d’amour inouï entre le Dieu Père qui envoie son Fils, le Dieu Fils qui est tout donné à son Père, qui vient pour nous ramener vers lui, et le Dieu Saint Esprit, qui est cet amour éternel qui uni le Père et le Fils. Ils sont trois, mais ils ne forment qu’un seul Dieu en trois personnes. On l’appelle la Sainte Trinité et c’est un mystère !

Frères et soeurs, parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte. Nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi-même. Nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint. Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit Saint. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

« Pierre, m’aimes-tu ? »

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (21, 15-19)

Jésus se manifesta encore aux disciples
sur le bord de la mer de Tibériade.
Quand ils eurent mangé,
Jésus dit à Simon-Pierre :
« Simon, fils de Jean,
m’aimes- tu vraiment, plus que ceux-ci ? »
Il lui répond :
« Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le berger de mes agneaux. »
Il lui dit une deuxième fois :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ? »
Il lui répond :
« Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le pasteur de mes brebis. »
Il lui dit, pour la troisième fois :
« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? »
Pierre fut peiné
parce que, la troisième fois, Jésus lui demandait :
« M’aimes-tu ? »
Il lui répond :
« Seigneur, toi, tu sais tout :
tu sais bien que je t’aime. »
Jésus lui dit :
« Sois le berger de mes brebis.
Amen, amen, je te le dis :
quand tu étais jeune,
tu mettais ta ceinture toi-même
pour aller là où tu voulais ;
quand tu seras vieux,
tu étendras les mains,
et c’est un autre qui te mettra ta ceinture,
pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller. »
Jésus disait cela pour signifier par quel genre de mort
Pierre rendrait gloire à Dieu.
Sur ces mots, il lui dit :
« Suis-moi. »

COMMENTAIRE

Chacun de nous a un rapport bien singulier avec l’Évangile, une manière propre et originale d’entendre et de réentendre ces récits qui mettent en scène Jésus avec ses disciples, avec les foules bigarrées, avec les opposants comme les curieux, avec les pécheurs comme avec les justes. Prenons l’évangile de ce jour. Comment entendons-nous ce récit pour nous-mêmes ? Il ne s’agit pas simplement d’une vieille histoire de pêche sur les bords du lac de Tibériade. C’est une rencontre qui se poursuit encore aujourd’hui sur les berges de nos vies entre nous et le Christ ressuscité.

Lors de sa rencontre avec Jésus, Pierre lui se voit obligé d’aller au fond de lui-même afin de revivre d’une certaine manière tout le processus de son reniement, comme à rebours, jusqu’au tout début de sa relation avec Jésus.

C’est sur les bords de ce même lac que Jésus avait rencontré Pierre pour la première fois et l’avait invité à le suivre. Le voilà de nouveau à la case départ. Des poissons grillés et des pains ont mystérieusement été préparés pour les disciples. Ils vont partager cette nourriture avec Jésus, comme autrefois. Mais pas un mot n’est dit sur ce repas, comme si l’on avait déjeuné en silence, l’évènement étant trop solennel pour qu’aucun n’ose prendre la parole.

Après le repas, nous assistons au tête-à-tête entre Jésus et Pierre, comme si c’était là le véritable motif de la présence du Ressuscité sur les berges du lac ce matin-là.

Ce qui m’a toujours impressionné dans ce récit, l’une de mes pages préférées des Évangiles, c’est que Jésus, bien que ressuscité, paraît vulnérable dans ce récit. À trois reprises, il demande à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Une question extraordinaire dans la bouche du ressuscité, car n’est-ce pas son humanité qui s’y révèle ?

« Pierre m’aimes-tu ? » Comme si les liens noués ici-bas importaient plus que jamais pour Jésus, lui qui est pourtant passé de ce monde-ci à son Père. Comme s’il nous ressemblait plus que jamais dans son désir d’être aimé. Cet évangile qui nous interpelle en tant que disciples du Christ, nous révèle aussi qui est ce Dieu dont nous avons contemplé le visage en Jésus-Christ. C’est François Varillon dans son magnifique volume intitulé L’humilité de Dieu qui écrit :

« Quand je prie je m’adresse à plus humble que moi. Quand je confesse mon péché, c’est à plus humble que moi que je demande pardon. Si Dieu n’était pas humble, j’hésiterais à le dire aimant infiniment » (p. 9).

Et c’est ainsi que Jésus vient quémander en quelque sorte l’amour de Pierre comme il le fait sans cesse avec chacun de nous. Dans cette humilité de Dieu s’exprime toute la patience de Dieu, qui ira avec nous partout où nous irons, quels que soient nos choix, nos dérives, sans jamais nous abandonner. Par ailleurs, la question de Jésus met sûrement à vif la plaie encore fraîche de la trahison chez Pierre. « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pourquoi cette question et pourquoi la poser à trois reprises ?

Par sa triple question, je ne crois pas que Jésus cherche à vérifier la détermination de celui à qui il veut confier ses brebis. Et je crois encore moins qu’il y ait là un reproche adressé à Pierre. Le caractère d’intimité indéniable de cette scène contredit une telle interprétation. Je crois plutôt qu’à l’affirmation trois répétée du reniement, Pierre se voit offrir la possibilité d’affirmer à trois reprises son amour pour Jésus. Jésus vient le libérer et par sa question, il offre à Pierre de dénouer cet écheveau de douleur et de peine qui lui étreint le cœur depuis son reniement.

« Pierre m’aimes-tu ? » J’entends cette question comme une prière dans la bouche de Jésus. Une prière qui est toute chargée de l’espérance de Dieu. Dans cette simple demande, c’est Dieu lui-même qui vient solliciter notre amour, et c’est dans la réciprocité de cet amour que Pierre trouvera la véritable paix et la guérison, et pourra ainsi marcher à la suite de son Seigneur, se faire pasteur des brebis avec lui.

« Pierre m’aimes-tu ? » C’est la question ultime que pouvait poser Jésus à Pierre. Question qui l’amène à un point de rupture dans sa vie, qui le libère de sa honte, et qui ouvre sur le grand large, où Pierre peut enfin donner son cœur à Jésus : « Seigneur, tu sais tout. Tu sais bien que je t’aime ». C’est la miséricorde de Dieu qui touche Pierre en plein cœur, qui fera de lui désormais un pêcheur d’hommes et qui donnera volontiers sa vie pour le Christ.

L’évangile d’aujourd’hui est un récit merveilleux, qui vient nous rappeler combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. Il nous demande tout simplement de l’aimer et de lui faire confiance, alors qu’il nous rassemble sur les berges de notre eucharistie et se donne à nous. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

« Conduis-moi douce lumière ! »

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Conduis-moi, douce lumière,
A travers les ténèbres qui m’encerclent.
Conduis-moi, toi, toujours plus avant!

Garde mes pas: je ne demande pas à voir déjà
Ce qu’on doit voir là-bas : un seul pas à la fois
C’est bien assez pour moi.

Je n’ai pas toujours été ainsi
Et je n’ai pas toujours prié
Pour que tu me conduises, toi, toujours plus avant.

J’aimais choisir et voir mon sentier;
mais maintenant :
Conduis-moi, toi, toujours plus avant!

Si longuement ta puissance m’a béni!
Sûrement elle saura encore
Me conduire toujours plus avant.

Par la lande et le marécage,
Sur le rocher abrupt et le flot du torrent
Jusqu’à ce que la nuit s’en soit allée…

Conduis-moi, douce lumière,
Conduis-moi, toujours plus avant !

John Henri Newman

Homélie pour la fête de la Pentecôte

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 20,19-23.

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »

COMMENTAIRE

Si vous avez foi en Dieu et en son Fils Jésus Christ, je vous adresse la question suivante : Mais pourquoi vous, et pourquoi pas les autres? Cette question je me la suis souvent posée, et je l’ai retrouvée avec bonheur sous la plume d’un théologien canadien, Gregory Baum, qui dans son dernier livre, paru quelques mois avant sa mort en 2017, raconte l’histoire de son parcours théologique. Gregory Baum est un juif allemand converti au catholicisme, et qui, à l’âge de 92 ans, se demande d’entrée de jeu dans son livre : « Pourquoi moi, et pas les autres ? »

Étrange question à se poser en cette fête de la Pentecôte, me direz-vous? Mais je sais que cette question ne vous est sans doute pas étrangère et qu’elle a sûrement habité une foule de témoins au fil des siècles parce qu’ils se sentaient tributaires d’un héritage qui leur est tombé dans le cœur sans qu’ils aient rien fait pour le mériter, souvent même, sans l’avoir demandé. Mais le don est là, immensément présent, et dont ils ne pourraient se défaire même s’ils le voulaient. Et voilà qu’ils contemplent ce cadeau incroyable de croire en Dieu, et même d’aimer Dieu, et qui les amène à se demander : « pourquoi moi et pas les autres ? »

Alors je vous la pose cette question en cette fête de la Pentecôte : « Pourquoi vous et pas votre frère, ou votre sœur, votre conjoint, ou vos enfants ? » Car quand on a la foi, on aimerait tellement la partager avec d’autres, afin qu’ils aient la chance eux aussi de vivre un tel don, d’avoir ce regard différent sur la vie et qui change profondément notre manière d’assumer nos vies. Car c’est là, je crois, le sens premier du don de l’Esprit Saint. Une présence mystérieuse qui part du plus profond de nous-mêmes et qui nous ouvre à plus grand que nous-mêmes.

Un don par lequel Dieu nous appelle à le connaître, à l’aimer et à le faire connaître, et ce, sans aucun mérite de notre part. On l’a bien vu avec Jésus dans le choix qu’il a fait de ses apôtres. Ce dernier n’était pas très regardant quand on considère ceux qu’il a choisis. Il n’y a donc pas de quoi se glorifier que d’avoir la foi. Comme le dit saint Paul, notre seule fierté c’est la croix du Christ, c’est le don qu’il nous fait de lui-même. Quant à nous, nous ne sommes que des vases d’argile, mais combien précieux, en qui Dieu veut mettre sa confiance et tout son amour. Quel don extraordinaire! C’est la fête de la Pentecôte !

C’est pourquoi il importe de nous redire la chance que nous avons en ces temps difficiles pour l’Église et pour notre monde, d’être appelés à vivre une fidélité à Dieu souvent humble et cachée, sans grands éclats, sans grande renommée, goûtant tout simplement les fruits de l’Esprit Saint, tâchant de vivre en paix les uns avec les autres, soucieux de la justice et du bon droit, de la défense des plus pauvres, cherchant sans cesse à être bons, à être meilleurs.

Oui, c’est la fête de la Pentecôte où Dieu se fait tout à tous, même à nous, et pourtant la question demeure entière : «Pourquoi nous et pas les autres?» Sans prétendre sonder le coeur de Dieu, la réponse qui me paraît la plus juste est peut-être parce que nous en avons davantage besoin de cette foi ! Où en serions-nous si Dieu ne nous avait pas appelé à lui ? De toute évidence, il y a là une miséricorde de Dieu qui s’exerce à notre endroit en nous donnant la foi, en nous appelant à son service, et cette miséricorde nous ne pourrons en mesurer la profondeur et le pourquoi qu’une fois au ciel.

En attendant, bonne fête de la Pentecôte frères et soeurs dans le Christ ! En ce jour, nous avons mille et une raisons de nous réjouir et de dire merci !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de l’Ascension (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 28,16-20.
En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

COMMENTAIRE

La promesse de Jésus à ses disciples est quand même extraordinaire : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » Comme nous avons besoin d’entendre ces paroles, certains jours plus que d’autres, surtout quand le malheur nous frappe, quand le monde semble glisser sous nos pas. Comme il est important de pouvoir entendre ces paroles du Christ dans de telles circonstances et de mettre notre foi en lui. C’est une grâce, un cadeau qui nous dépasse, je le sais que trop bien, mais qu’il nous faut sans cesse demander à Dieu afin que nous puissions être les dépositaires de cette espérance dont notre monde a tellement besoin. Dieu nous invite à regarder au-delà des drames et des horreurs qui nous frappent en ces moments où notre foi se tient comme au-dessus d’un abîme.

La fête de l’Ascension que nous célébrons est toute chargée de l’espérance de Dieu en notre faveur, alors qu’il nous invite à regarder au-delà des épreuves qui nous affligent. Il ne s’agit pas de faire comme si nous n’étions pas éprouvés ni atteints dans notre corps ou notre âme. Il s’agit tout simplement de ne pas perdre de vue combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. C’est ce que la fête de l’Ascension vient nous dévoiler : soit le grand mystère de notre destinée humaine alors que le Christ nous précède au ciel et qu’il nous y entraîne.

Car la fête de l’Ascension forme un tout avec la résurrection du Christ et elle nous parle du sérieux de son Incarnation, du fait que le Fils de Dieu ait pris chair de la Vierge Marie, chair de notre chair. La Résurrection et son pendant qu’est l’Ascension, est le couronnement de l’Incarnation : Jésus ne rejette pas son corps ; il le transfigure, il le divinise en plénitude en montant au ciel avec son corps glorifié.

Contrairement à ce que me disait un jour une amie, la fête de l’Ascension n’est pas une fête triste. Elle disait cela parce que Jésus était parti. Jésus est parti ! Elle vivait en quelque sorte la peine des disciples, et cela est tout à son honneur. Quel grand amour de Jésus exprimait-elle ainsi en avouant son désarroi devant son départ ! Mais Jésus ne nous abandonne pas. Non seulement il nous précède dans la demeure du Père, mais il nous y prépare une place.

Dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme, notre humanité est conduite auprès de Dieu. Jésus nous ouvre le passage, il est comme le chef de cordée arrivé au sommet de la montagne et qui nous guide à lui en nous conduisant vers Dieu. Cette expérience des premiers disciples est tellement forte que la foi des Apôtres affirmera sans hésitation dans le Credo : « nous croyons en la résurrection de la chair ! » C’est-à-dire nous croyons à la résurrection des corps ! Car tel est le maître, tels sont les disciples, tous appelés à une même destinée avec lui.

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur terre, un jour, nous passerons du ventre de la terre à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener vers Dieu. Il ne nous laisse pas seuls. Il nous emporte avec lui, premier-né d’une multitude de frères et de soeurs, alors qu’il monte au ciel avec son corps, réalisant ainsi cette folle espérance du vieux Job, un texte souvent repris lors des funérailles, où Job s’écrie du fond de son malheur : « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts ; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

Le trappiste Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères en 1996, restera toute sa vie fasciné par le mystère de l’Incarnation. Il dira à ses frères moines dans une homélie : « Le plus extraordinaire du mystère de l’Incarnation, ce n’est pas que Dieu se soit fait homme, mais c’est que l’homme soit en Dieu, c’est qu’une humanité semblable à la nôtre, se retrouve en Dieu. […] Désormais, écrit-il, il y a de la fraternité en Dieu. C’est ainsi que nous pouvons nous appeler « petits frères » et « petites sœurs. »

Il y a de la fraternité en Dieu parce que notre frère Jésus Christ nous précède en Dieu. Et cette fraternité s’étend désormais au monde entier. C’est pourquoi la fête de l’Ascension marque aussi le début du temps de l’Église, communauté de foi des disciples du Christ, qui célèbre ce don que Dieu nous fait d’un amour infini, communauté qui est appelée à partager cette joie qui est la sienne, qui est appelée à donner le goût de Dieu au monde quand ce dernier est méconnu ou ignoré, accompagnant notre monde dans sa quête de sens et de bonheur, tout en nous faisant solidaires de ses luttes et de ses peines. Sûr de la promesse que Jésus fait à ses disciples : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

fr. Yves Bériault, o.p
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 6e Dimanche de Pâques (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 14,15-21.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.
Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.
l’Esprit de vérité, lui que le monde ne peut recevoir, car il ne le voit pas et ne le connaît pas ; vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous, et il sera en vous.
Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous.
D’ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi.
En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous.
Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. »

COMMENTAIRE

En nous rapportant les paroles de Jésus, l’évangéliste Jean nous donne de voir quels sont les craintes et les défis qui se présentent aux disciples en tant que communauté des amis de Jésus, ces craintes et ces défis qui sont aussi les nôtres. C’est le Christ ressuscité qui nous parle et il promet à ses disciples un défenseur, un avocat. Contrairement à une certaine compréhension de cette promesse, ce n’est pas pour nous défendre devant Dieu que cet avocat nous est proposé, mais plutôt pour nous défendre devant le tribunal de ce monde quand il juge ceux et celles qui mettent leur foi en Dieu.

Jésus nous promet que dans la mesure où nous resterons attachés à lui, nous serons affermis dans notre témoignage de foi, nous deviendrons de ces hommes et de ces femmes dont la vie parle d’elle-même. Ce qui nous est promis, ce n’est pas de devenir des tribuns extraordinaires à la parole facile et convaincante, mais que nos vies seront illuminées par cette présence de l’esprit du Christ en nous, qui nous fera lui ressembler et marcher avec courage comme lui-même nous en a donné l’exemple.

La foi qui nous habite pourra se dire en peu de mots, et ce, avec douceur et respect, comme nous le rappelle l’apôtre Pierre. Mais elle pourra surtout se dire dans le silence d’une vie ouverte et généreuse, soucieuse des autres, marquée profondément par notre foi en Dieu. C’est cette vie-là qui parlera en notre faveur et qui parlera de Dieu. Comme le disait un prêtre ouvrier à Paris, qui travaillait auprès des délinquants et des prostitués, seul Jésus Christ convertit. À nous, il revient de témoigner de lui, parfois par la parole, mais le plus souvent avec beaucoup d’amour.

Nos vies ne sont pas différentes des personnes qui nous entourent dans notre société. Nous portons tous et toutes des préoccupations qui se ressemblent : la famille, les conjoints, les amis, le travail, nos projets, nos épreuves. Ce qui distingue les chrétiens et les chrétiennes, c’est de vivre leur vie à la lumière de l’évangile. D’être fidèle à la recommandation de Jésus quand il nous dit : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements. » Et cela se vit surtout à travers notre souci de l’autre, par nos solidarités avec le monde qui nous entoure. Comme l’écrivait quelqu’un : « Ne parle que si on t’interroge, mais vis de manière à ce qu’on t’interroge. »

Je repense à l’un des plus beaux témoignages que j’aie entendus alors que j’étais au Rwanda, à Kigali. J’animais une rencontre avec des responsables de jeunes novices qui se préparaient à la vie religieuse et j’avais demandé à ces soeurs comment elles étaient venues à la vie religieuse. L’une d’entre elles, soeur Antoinette, nous a alors raconté que lorsqu’elle était enfant, elle se rendait tous les dimanches à l’église du village voisin avec son père. Une marche de deux heures pour se rendre, deux heures pour revenir. Naturellement, aller à la messe au village impliquait d’y passer une bonne partie de la journée et d’y être témoin de la vie quotidienne qui s’y déroulait.

Un jour, la jeune Antoinette, qui avait alors six ans demanda à son père qui était cette femme qu’elle voyait tous les dimanches, accueillant les malades à sa clinique en plein air, veillant sur chacun d’eux avec beaucoup de bienveillance. Le père d’Antoinette lui avait alors répondu : « Elle, c’est la maman de tout le monde ! » Et Antoinette du haut de six ans avait alors dit à son père : « Moi aussi je veux être la maman de tout le monde ! » Et devant moi se tenait une femme qui avait consacré sa vie aux plus pauvres, inspirée par le témoignage contagieux d’une religieuse rencontrée un jour par hasard.

Quand on met sa foi en Jésus Christ, saint Pierre nous le rappelle dans notre deuxième lecture, il nous faut alors rendre compte de notre espérance. Parce que nous ne sommes pas seuls, nous ne sommes pas orphelins en ce monde, dans cette marche vers la vie en plénitude qui nous est promise. C’est cette présence du Christ à nos vies qui est capable de les transfigurer et de nous donner le courage d’assumer notre quotidien, même quand l’épreuve se fait toute proche de nous, même quand notre Église vit des situations de pauvreté, d’abandon ou de rejet. Comme le soulignait le pape François à l’occasion d’une Vigile pascale : « La première pierre à faire rouler au loin cette nuit, c’est le manque d’espérance qui nous enferme en nous-mêmes. »

Car nous ne pouvons témoigner de Jésus-Christ que si nous avons d’abord vécu l’espérance. Ce qui veut dire que notre témoignage se fait d’abord en actes et non en paroles. Et c’est certainement là le témoignage le plus urgent dont notre monde a besoin.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (A)

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Jésus dans l’Évangile de ce dimanche interpelle la foi des disciples alors que sa passion se profile à l’horizon. Devant leurs craintes, il leur dit : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé : Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Qu’en est-il de nous alors que nous traversons une crise majeure qui met peut-être à l’épreuve notre foi? Voilà le contexte de la réflexion que je nous propose ce matin.

II vous est sans doute arrivé un jour de remettre Dieu en question, de douter ou même de perdre la foi. Tout cela fait partie des divers chemins qui mènent vers Dieu, même si parfois ces chemins semblent s’en écarter. La foi en Dieu, bien que capable de transformer nos vies, de changer notre regard sur le monde, cette foi demeure fragile, elle est comme une jeune pousse qui a constamment besoin d’être entretenue, arrosée, émondée.

C’est surtout lorsque l’épreuve frappe à notre porte que nous sommes tentés de questionner Dieu, tentés de le faire comparaître devant le tribunal de notre indignation afin qu’il se justifie. «  Que dis-tu de toi-même? » Secrètement, nous faisons nôtre le cri des contradicteurs de la foi d’Israël, dont le psalmiste fait entendre la voix moqueuse lorsqu’ils s’écrient devant les malheurs du juste : « Où est-il ton Dieu ? » C’est cette interrogation qui monte aux lèvres des opprimés, de ceux qui souffrent et des malheureux à travers les siècles. « Où es-tu? »

Nous le savons, le plus grand défi que la foi doit affronter c’est le silence de Dieu et son impuissance apparente quand le malheur frappe. Jésus lui-même en fait l’expérience à Gethsémani quand il s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Et pourtant, il en arrivera à une remise totale de sa personne entre les mains du Père sur la croix : « Père, non pas ma volonté, mais la tienne. » Cette prière d’abandon est certainement la plus difficile qui soit, car elle implique l’acceptation de ce que l’on ne peut changer, alors que l’on voudrait tellement que Dieu intervienne, qu’il change le cours des événements qui nous frappent de plein fouet.

Alors, qu’est-ce que Dieu attend de nous ? Et que pouvons-nous attendre de lui ? Pour illustrer mon propos, j’aimerais parler ici d’Esther Hillesum, cette jeune juive assassinée à Auschwitz en 1943 à l’âge de 29 ans. Une jeune convertie qui a des réflexions étonnantes au sujet de Dieu. Au cœur de la détresse et des persécutions qui frappent son peuple, Esther est convaincue que Dieu ne peut empêcher, comme d’un coup de baguette magique, le drame qui se déroule autour d’elle, soit l’extermination systématique de son peuple à l’échelle de l’Europe, persécutions qui feront près de six millions de victimes.

Esther en arrive à un constat qui bouleverse complètement notre représentation de Dieu. Elle affirme, au cœur de cette violence qui l’entoure, que c’est à nous d’aider Dieu, que Dieu veut avoir besoin de nous. Mais pour y parvenir, dit-elle, il faut le laisser habiter en nous. « Un peu de toi en nous mon Dieu », écrira-t-elle dans son journal. Esther Hillesum a cette vive conscience que la force intérieure qui peut nous donner le courage d’affronter la vie et ses tempêtes ne peut nous venir que de Dieu. Qu’Il est lui le véritable artisan de nos redressements, de nos recommencements et de nos luttes ! « Un peu de toi en nous mon Dieu », demande-t-elle.

Ce témoignage, ainsi que toute la tradition biblique, nous dévoile une condition indispensable pour bien assumer notre foi en Dieu : c’est de l’enraciner dans la fidélité. C’est s’attacher à Dieu pour le meilleur et pour le pire, sachant que cela n’a pas pour but de nous mettre à l’abri des épreuves, même si c’est là notre désir le plus profond et qu’il est légitime demander qu’il soit exaucé. Mais la foi en Dieu, vécue dans une fidélité tenace et têtue, nous aide avant tout à accepter avec courage nos vies de femmes et d’hommes, de pères et de mères, et ainsi affronter la vie et ses tempêtes avec la force de Dieu.

Est-ce que cela veut dire qu’on ne souffre pas quand on met sa foi en Dieu? Que nous ne sommes pas saisis de vertige devant la peine et la douleur ? Bien sûr que non ! Mais Dieu sera toujours l’appui le plus sûr, l’ami le plus fidèle que nous ayons pour affronter l’épreuve.

Car la remise de nos vies entre ses mains nous donne de nous tenir debout en ce monde, malgré les vents contraires. Notre foi en Jésus Christ nous donne de communier à sa puissance de résurrection et nous invite à entrer dans le grand mystère de sa vie, qui est plus fort que toutes nos morts. Il suffit de contempler les témoins autour de nous, ceux d’hier et d’aujourd’hui, pour nous en convaincre. Pas seulement les saints et les saintes sur les autels de nos dévotions, mais surtout ces fidèles anonymes dont la foi en Dieu est comme vissée au corps et qui l’assument courageusement, jour après jour.

Voici ce que m’écrivait une correspondante de 80 ans, me parlant de son quotidien vécu à la lumière de la foi, de l’espérance et de la charité :

« La foi, m’écrivait-elle, c’est Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. La charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune. L’espérance ! Elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour, auquel je crois, et où nous serons définitivement réunis dans la paix. »

Frères et sœurs, voilà un beau témoignage de ce que Dieu vient accomplir en nous en son Fils Jésus Christ. Il vient marquer nos vies de son amour afin que le véritable bonheur ne nous échappe jamais. Comme on le disait de saint Dominique, nous avons planté l’ancre de notre espérance au ciel avec le Christ, qui seul peut nous mener à bon port, car il est lui le Seigneur, et il tient précieusement nos vies entre ses mains.

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 4e Dimanche de Pâques (A)

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Dans les évangiles, Jésus a cette préoccupation constante d’amener ses auditeurs à croire en lui, mais il le fait sans jamais dévoiler pleinement son identité. Ainsi, il ne dit jamais : « Je suis le Verbe » ou encore « Je suis le Fils de Dieu ». Au contraire, Jésus procède par analogies, avec des paraboles et des miracles, qui deviennent des clés d’interprétation afin de nous ouvrir à son mystère.

Jésus emploie aussi beaucoup d’images afin d’expliquer sa personne et sa mission. Il dit de lui-même qu’il est la lumière du monde, le pain vivant, la vraie vigne, le chemin, la vérité, la résurrection et la vie. Mais il y a deux autres attributs que Jésus fait siens et que l’on retrouve dans l’Ancien Testament pour représenter Dieu, soit les titres d’époux et de pasteur. Comme l’époux aime l’épouse, Jésus nous révèle dans l’évangile de ce dimanche qu’il est le Bon pasteur qui aime ses brebis au point de donner sa vie pour elles.

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Cette image du Bon pasteur est l’une des plus anciennes dans l’iconographie chrétienne, et les premiers chrétiens peignaient cette image sur les murs de leurs catacombes. On peut y voir Jésus vêtu en simple berger, un bâton à la main, portant une brebis sur ses épaules. « Voilà notre Dieu ! disaient les premiers chrétiens. Il est le Bon pasteur, le vrai chef des brebis. »

Faut-il se surprendre si Jésus emploie l’image du berger afin d’exprimer jusqu’où va son amour pour nous ? Nous le savons, il ne s’est pas présenté en roi triomphant, imposant son autorité au monde. Pour se dire à nous et nous décrire sa mission, Jésus s’est identifié à l’un des métiers les plus humbles de son époque, soit celui de berger, dont la seule richesse était ses brebis, et pour lesquelles il était prêt à affronter le loup et à donner sa vie pour elles. Jésus agit de même en notre faveur. Il est le Bon pasteur qui connaît ses brebis.

Ce qui est extraordinaire dans la façon dont Jésus décrit cette intimité qu’il vit avec ses brebis, c’est que ces dernières le connaissent elles aussi. Elles reconnaissent sa voix, elles sont dociles à son appel. Elles se tiennent toujours près de lui, et lui les prend sur son cœur, tellement elles lui sont chères. Il veille sur elles et les protège.

Il y a entre Jésus et ses brebis une connaissance réciproque, qui est fondée sur cette intimité qui unit Jésus à son Père. « Qui m’a vu a vu le Père », dit Jésus. Voilà l’intimité dans laquelle le Seigneur nous entraîne quand nous mettons notre foi en lui. Il nous donne de le connaître ainsi que son Père qui est le nôtre.

Ce dimanche est une invitation à entrer plus avant dans cette relation d’amour que le Seigneur veut vivre avec nous. D’où ces quelques questions que j’aimerais proposer à notre réflexion.

Jésus nous dit qu’il est le Bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Est-ce que cette réalité du don que Jésus fait de lui-même nous rejoint personnellement ? Est-ce que nous mesurons à quel point Dieu nous aime et veut nous avoir avec lui, tout près de lui ?

Quand Jésus nous dit que ses brebis entendent sa voix et le reconnaissent, est-ce que nous cherchons à entendre cette voix quand nous faisons face à des épreuves, ou lorsqu’il nous faut prendre des décisions importantes, ou tout simplement quand la vie éclate en bonheurs de toutes sortes autour de nous ? Jésus est-il le confident de nos nuits, de nos peines et de nos joies ? Le complice de nos rêves ?

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (A)

Arcabas Emmaus

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 24,13-35.
Le même jour (c’est-à-dire le premier jour de la semaine), deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem,
et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux.
Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
Jésus leur dit : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes.
L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : « Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci. »
Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple :
comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié.
Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé.
À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau,
elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant.
Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit !
Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »
Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.
Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin.
Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux.
Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna.
Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards.
Ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent :
« Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. »
À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.

COMMENTAIRE

Les deux disciples dont il est question dans cet évangile ne font pas partie du groupe des Apôtres. Ce sont de simples disciples, comme vous et moi, et dont l’évangéliste Luc nous rappelle la merveilleuse histoire. Une histoire actuelle puisque nous sommes aussi des disciples d’Emmaüs. Nous sommes en marche avec eux avec nos doutes, nos manques de foi. Dans ce récit, le Ressuscité semble nous prendre par la main afin de nous amener à une meilleure intelligence du mystère de sa mort et de sa résurrection. Il nous faut toujours reprendre le chemin d’Emmaüs là où le Christ nous attend.

Quand je prêche à une assemblée, je suis toujours animé de ce désir d’approfondir avec elle cet extraordinaire mystère de notre foi. Certains me diront que c’est là « mon métier », mais je répondrais que je suis avant tout disciple du Christ avec vous et que c’est ensemble que nous cherchons à mieux comprendre et à mieux vivre cette foi qui est la nôtre.

Les prédications sont comme des variations sur un même thème, soit l’amour de Dieu pour nous et ses conséquences dans nos vies. Je vois les fidèles de dimanche en dimanche venir en Église célébrer leur foi, et pour moi c’est toujours un privilège que de pouvoir méditer avec eux les Écritures, contempler et accueillir ensemble celui qui se donne à nous dans l’Eucharistie. Quand on a la foi, on ne peut qu’acquiescer à cette affirmation de Maurice Zundel : « Le bonheur, c’est Dieu. Dieu c’est le bonheur. » C’est ainsi que nos deux disciples d’Emmaüs, après leur rencontre avec le Ressuscité, peuvent s’exclamer : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant en nous tandis qu’Il nous parlait sur la route. »

Chaque dimanche, partout dans le monde, les chrétiens et les chrétiennes se rassemblent afin de se laisser rejoindre sur la route par le Ressuscité, pour se mettre à nouveau à l’écoute des Écritures, qui nous parlent de Lui, et qui nous préparent à communier à sa vie donnée, à recevoir ce supplément de grâce à chacune de nos eucharisties, afin que nous puissions repartir avec cette paix et cette joie du Christ, et que nous avons pour mission de porter au monde.

Mais pour être habité par cette passion qui change véritablement une vie, il faut rencontrer le Christ, et surtout vouloir le rencontrer sans cesse ; ne jamais hésiter à lui dire, quand le jour baisse et que le soir approche : « Reste avec nous ! »

Remarquez que nos deux disciples d’Emmaüs ne reconnaissent pas le Ressuscité quand il se fait voir à leurs yeux. Ce n’est que lorsqu’il disparaît, à la fraction du pain, qu’ils le reconnaissent. Nous ne croyons pas au Christ à cause d’une preuve extérieure évidente ou parce que son tombeau a été trouvé vide le matin de Pâques, ou même parce que des témoins nous disent l’avoir vu après sa mort. Bien sûr, ce sont là des éléments de preuve qui peuvent nous mettre sur le chemin de la foi, mais comme l’écrivait Maurice Zundel : « Je ne crois pas en Dieu, disait-il, je le vis. » Dieu ne se réduit pas à une formule ou un credo, il est une rencontre. Il n’est pas une simple connaissance, il est une re-connaissance au plus intime de nos vies.

La foi chrétienne, c’est le cœur qui s’ouvre à plus grand que lui, à la source même de sa vie, qui expérimente cette rencontre du Christ dont parlait l’Apôtre Pierre dans sa première lettre aux chrétiens de Rome et qui leur disait : « Vous qui l’aimez sans l’avoir vu. »

Est-ce possible d’aimer le Christ sans l’avoir vu ? Certainement, nous en sommes convaincus. L’Église vit de cette réalité depuis près de deux mille ans. Il suffit de regarder la vie de cette foule de témoins qui nous ont précédés pour s’en convaincre, jusqu’au cœur même de notre communauté chrétienne.

Pour prendre une image que nous comprenons bien au Québec, cette présence du Ressuscité à nos vies est comparable à l’irruption du printemps au cœur de nos hivers. Nous le savons, et c’est même une certitude, la vie est plus forte que tout. Plus forte que ces glaces qui nous emmurent en janvier, plus forte que ce froid qui trop souvent nous paralyse en février. Cette expérience des saisons dans notre pays nordique est à la fois exigeante, mais aussi exaltante. La nature se fait pédagogue dans notre pays et elle nous enseigne à lire les signes des temps, qui ne sauraient nous tromper. À quiconque sait tendre l’oreille, en ce temps de l’année, la nature semble murmurer ces paroles qui sont au cœur même de l’acte de création : « Osez espérer ! Osez croire ! Ne soyez pas incrédules. Tout va changer. » C’est l’invitation que nous fait le Ressuscité à travers ce récit des disciples d’Emmaüs.

Petite anecdote personnelle pour concrétiser mon propos. Il y a plusieurs années, la communauté chrétienne de l’Annonciation, à laquelle j’appartenais, avait accueilli deux familles de réfugiés cambodgiens. J’étais allé chercher l’une de ces familles, les ramenant de leur « hôtel refuge » de Montréal à ma petite vallée des Laurentides. Nous étions en plein mois de janvier et pour la première fois, ils voyaient nos vastes forêts et je lisais une pointe d’inquiétude dans leurs yeux.

Le père, devant le regard insistant de son épouse, osa enfin me questionner. Il me demanda ce qui avait bien pu arriver à notre forêt pour que les arbres soient tous morts. Je lui expliquai alors que nos arbres perdaient toutes leurs feuilles en automne pour ensuite s’endormir dans un profond sommeil. Mais le printemps venu, je l’assurai qu’ils retrouveraient leur vitalité et leurs feuilles. Cette explication sembla le satisfaire et nous avons poursuivi notre route.

Après les affres de la guerre au Cambodge, une nouvelle vie commençait pour cette famille. Les mois passèrent et, le printemps venu, mes nouveaux amis m’avouèrent, mi-amusés, mi-confus, qu’ils n’avaient pas vraiment cru en mon explication au sujet des arbres. Ce n’est qu’en expérimentant eux même cette réalité complexe, et combien mystérieuse de nos saisons, qu’ils purent comprendre à leur tour ce que signifie cette attente du renouveau au cœur de la vie.

Frères et sœurs, la fête de Pâques est le lieu par excellence où les chrétiens et les chrétiennes enracinent leur espérance, au-delà des saisons qui passent, au-delà des échecs apparents de l’Église, au-delà des déceptions et des découragements. L’Évangile de ce dimanche nous invite à passer de nos désillusions à une foi ferme et convaincue, à une foi persévérante. Nous espérons et nous croyons parce que Dieu le premier a cru en nous en nous donnant la vie. Nous espérons et nous croyons en Dieu parce que dans un élan d’amour sans égal, Il nous a donné son Fils unique en partage. Nous espérons et nous croyons parce que Jésus a vaincu la mort et que sa vie s’offre à nous, sans cesse, comme un printemps toujours renouvelé. N’en sommes-nous pas les témoins ?

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs