Homélie pour le Baptême du Seigneur

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 3,15-16.21-22.
Or le peuple était en attente, et tous se demandaient en eux-mêmes si Jean n’était pas le Christ.
Jean s’adressa alors à tous : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit.
L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. »

COMMENTAIRE

Depuis les tout premiers siècles de l’Église, la fête des Rois mages ainsi que le baptême du Seigneur ont toujours été associés à son épiphanie, c’est-à-dire à sa manifestation au monde, les mages représentant les nations païennes, à qui le Sauveur est présenté, tandis que le baptême de Jésus par Jean Baptiste marque le début de son ministère public, alors que la voix de Dieu nous révèle son identité : « Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. »

Chez tous les évangélistes, le ministère de Jésus commence lors de son baptême. La tradition est très ferme sur ce point. Il y a donc là un évènement capital dans la vie de Jésus où l’évangéliste, à travers signes et symboles, nous dévoile à la fois son identité ainsi que le but de sa mission parmi nous. On pourrait penser à un tableau impressionniste où le peintre Luc, avec des touches subtiles qui lui sont propres, nous présente la bonne nouvelle du salut : il y a l’eau et la foule, la voix de Dieu et la colombe, mais surtout, au milieu d’eux, la présence de Jésus qui prie.

Précisons tout d’abord que le baptême que reçoit Jésus, ce n’est pas encore le baptême chrétien. Il s’agit d’une démarche de pénitence et de conversion qui n’est pas une coutume juive traditionnelle, mais un rituel propre à Jean Baptiste, et qui survient alors qu’il y a une grande effervescence dans toute la Judée. Le contexte historique et social est le suivant.

La voix du dernier prophète s’est éteinte 450 ans plus tôt avec la mort du prophète Malachie. Le pays est sans roi depuis près de six cents ans, constamment occupé par des envahisseurs païens, et le peuple se demande quand vont se réaliser les promesses de Dieu tant annoncées par les prophètes. N’est-ce pas Isaïe qui proclamait dans notre première lecture : « Voici votre Dieu. Voici le Seigneur Dieu : il vient avec puissance et son bras est victorieux ». Mais même Isaïe semble pousser un soupir d’impatience quand il s’exclame ailleurs : « Ah ! Si tu pouvais déchirer les cieux et descendre ». Si tu pouvais enfin venir nous sauver !

En réponse à ces promesses, et à cette attente, survient Jean Baptiste le prophète à une époque de ferveur messianique, surtout chez les pauvres de Dieu. Ces pauvres on les appelle les anawim. Ils sont ceux qui espèrent tout de Dieu comme la Vierge Marie, saint Joseph et Syméon, car de plus en plus, des voix se font entendre pour dire que le Messie va bientôt venir, que Dieu va enfin accomplir sa promesse de salut.

Certains se demandent si ce n’est pas Jean Baptiste qui est le Messie, mais lui il annonce la venue d’un plus puissant que lui, et quand il le reconnaît en la personne de Jésus, il s’étonne toutefois de sa présence dans les eaux du Jourdain. Même Jean Baptiste est décontenancé par ce Messie qui prend place parmi les pécheurs, et les plus pauvres. La même question s’impose à nous en cette fête : mais qu’est-ce que Jésus fait là et pourquoi se fait-il baptiser ?

L’évangéliste Luc nous raconte ce qui suit : « Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. » 

La présence de tout le peuple lors du baptême de Jésus est propre à l’évangéliste Luc. Ce dernier veut ainsi nous rappeler que le Fils de Dieu assume pleinement notre condition humaine ; il la prend sur lui avec son poids de péché, il marche avec nous, il se tient parmi nous, comme le grand priant, le grand intercesseur. En plaçant Jésus parmi tout le peuple, l’évangéliste Luc veut nous montrer à quel point Jésus s’est lié à notre humanité, en se faisant solidaire des hommes et des femmes de ce monde en quête de salut et de pardon, et qui sont représentés par cette foule descendant dans le Jourdain à l’appel de Jean Baptiste.

Un autre élément important dans le récit du baptême de Jésus, c’est la voix de Dieu. Cette voix qui déchire les cieux, et qui vient réaliser le rêve du prophète Isaïe, nous dévoile l’identité même de Jésus. Il est le Fils bien-aimé du Père. Et quand Dieu dit : « aujourd’hui, je t’ai engendré », c’est là la reprise d’un psaume qui était chanté lors de l’intronisation d’un roi en Israël, ainsi qu’à chacun de ses anniversaires. Jésus est ici proclamé non seulement Fils de Dieu, mais il est déclaré Seigneur, Roi de l’Univers.

Quant à la colombe, un autre détail significatif de notre récit, elle représente l’Esprit Saint. Non seulement elle nous introduit dans le mystère trinitaire, car le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont présents dans cette scène du baptême, mais la colombe est aussi symbole de création et de renouveau. On pense ici à la colombe après le déluge ou encore à l’esprit du Seigneur qui planait sur les eaux au moment de la création du monde.

En soulignant la présence de la colombe, l’évangéliste Luc veut nous dire que l’heure de la nouvelle création a sonné. Non seulement Jésus est-il Dieu avec nous, mais il est aussi Dieu pour nous. Son baptême est l’expression de son amour pour nous, un amour solidaire qui se donnera jusqu’à la mort, et déjà, par ce baptême qu’il reçoit, Jésus nous prend sur ses épaules, comme il a pris sa croix. Il prend sur lui nos péchés et se fait baptiser avec le peuple, lui qui était sans péché.

C’est dans cette dynamique que nous entrons lorsque nous recevons le baptême. Le baptême de Jean Baptiste est en quelque sorte une préfiguration du baptême chrétien. Il est transfiguré par la présence de Jésus et désormais, quand ce geste sera posé en Église, ce ne sera plus seulement une volonté de conversion qui sera manifestée, mais c’est la vie toute entière du baptisé qui sera remise entre les mains du Christ. Le baptême fait de nous non seulement ses disciples, mais il nous configure au Christ, c’est une adhésion à la vie même de Jésus.

Un jour, une personne m’a demandé si je faisais autant de baptêmes que de funérailles à notre paroisse. La réponse est non, bien que nous recevions régulièrement des demandes de baptême. Malheureusement trop d’hommes et de femmes ignorent à quel point Dieu les aime et combien cet amour a le pouvoir de transfigurer leur vie. C’est pourquoi il nous faut porter sans cesse ce souci et ce désir d’annoncer la bonne nouvelle de Jésus Christ.

Il ne s’agit pas de convertir pour faire nombre, ou de se rassurer en n’étant pas les seuls à croire. Non. Il s’agit avant tout de partager avec d’autres ce bonheur de croire en Dieu, de la même manière qu’on ne peut garder pour soi notre émerveillement devant un livre ou un film qui nous séduit, ou un coucher de soleil à couper souffle, ou une bonne nouvelle qui fait irruption dans nos vies.

Quand nous aimons, il est normal de vouloir partager ses coups de cœur avec les autres. Et il n’y a pas plus grand coup de cœur que le bonheur de croire, que la présence de Dieu dans une vie, qui de mille et une manière nous redit sans cesse : « Tu es ma fille bien aimée, tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. » Amen.

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour la fête de l’Épiphanie

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 2, 1-12)

Jésus était né à Bethléem en Judée,
au temps du roi Hérode le Grand.
Or, voici que des mages venus d’Orient
arrivèrent à Jérusalem
et demandèrent :
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu son étoile à l’orient
et nous sommes venus nous prosterner devant lui. »
En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé,
et tout Jérusalem avec lui.
Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple,
pour leur demander où devait naître le Christ.
Ils lui répondirent :
« À Bethléem en Judée,
car voici ce qui est écrit par le prophète :
Et toi, Bethléem, terre de Juda,
tu n’es certes pas le dernier
parmi les chefs-lieux de Juda,
car de toi sortira un chef,
qui sera le berger de mon peuple Israël. »
Alors Hérode convoqua les mages en secret
pour leur faire préciser à quelle date l’étoile était apparue ;
puis il les envoya à Bethléem, en leur disant :
« Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant.
Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer
pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »
Après avoir entendu le roi, ils partirent.

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’orient
les précédait,
jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit
où se trouvait l’enfant.
Quand ils virent l’étoile,
ils se réjouirent d’une très grande joie.
Ils entrèrent dans la maison,
ils virent l’enfant avec Marie sa mère ;
et, tombant à ses pieds,
ils se prosternèrent devant lui.
Ils ouvrirent leurs coffrets,
et lui offrirent leurs présents :
de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Mais, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode,
ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

 

COMMENTAIRE

Je me souviens alors que j’étais enfant, la fête de l’Épiphanie était le moment tant attendu, où l’on pouvait enfin placer dans la crèche, sous le sapin, les trois Rois mages, tout près du berceau de Jésus. Nous trouvions toujours que c’était un peu tard, nous les enfants, pour placer ces personnages. Après tout, le sapin avait donné le meilleur de lui-même et il ne lui restait plus que quelques jours à orner le salon familial.

La préparation de la crèche de Noël ressemblait à s’y méprendre à une pièce de théâtre, où nous placions les différents acteurs de la naissance de Jésus. Les Rois mages étaient sans doute les personnages les plus fascinants avec leurs vêtements somptueux, leurs chameaux, et leurs présents d’or, d’encens et de myrrhe. À travers ces figurants, c’est la merveilleuse histoire de Noël qui se déroulait sous nos yeux, et notre foi d’enfants prenait peu à peu son envol avec cette mise en scène annuelle de notre crèche familiale.

Toutefois, nous n’étions pas conscients de l’intrigue qui se jouait autour de nos mages et de l’Enfant Jésus. « Le roi Hérode fut pris d’inquiétude, et tout Jérusalem avec lui », nous dit l’évangéliste Matthieu. Que savions-nous en effet de la peur qui s’était emparée de Jérusalem, quand les mages annoncèrent à Hérode la naissance du Messie ? Que savions-nous de l’inquiétude des élites religieuses, ou des sombres intentions d’Hérode ?

L’histoire des Rois mages est comme une parabole où le sens est beaucoup plus riche qu’il ne semble à première vue. Derrière la joie qui se manifeste dans la nuit de Noël, une terrible tragédie se met déjà en branle, mais qui n’est pas représentée lorsque nous montons nos crèches.

Dès sa naissance, la vie de Jésus est en danger, car comme le chante la Vierge Marie dans son Magnificat, il vient disperser les superbes, et renverser les puissants de leurs trônes. Pas étonnant qu’Hérode et tous les pouvoirs cruels et malveillants de ce monde s’opposent à lui et à son message de paix. Cet enfant c’est l’envoyé du Père qui vient convertir nos mentalités, nos façons de faire, en guérissant nos cœurs blessés. Il vient nous aider à vaincre l’égoïsme par l’amour, à surmonter le péché par la grâce, et ainsi participer à sa victoire sur le mal. Aujourd’hui, nous célébrons la manifestation de cet amour pour notre monde. C’est la fête de l’Épiphanie !

L’Épiphanie ! Ce mot signifie pour nous la révélation de la gloire de Dieu sous une forme humaine. « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous », nous dit l’évangéliste Jean. La nouvelle de son incarnation est manifestée au monde lors de la visitation des Rois mages, qui viennent des confins de l’Orient. Avec eux, nous contemplons le mystère dévoilé à Bethléem, l’Emmanuel, Dieu avec nous. Les mages représentent toutes les nations de la terre qui cherchent dans la nuit, une lumière pour les guider et qui se trouve chez cet enfant couché dans une mangeoire. La venue des mages à la crèche est l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe qui proclamait : « Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. »

L’Épiphanie ! Une histoire qui fascine jeunes et vieux, mais qui n’est pas sans conséquence pour ceux et celles qui mettent leur foi dans l’enfant de Bethléem. Le récit évangélique se termine ainsi : « Tombant à genoux, les mages se prosternèrent devant lui. Ils ouvrirent leurs coffrets, et lui offrirent leurs présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Mais ensuite, avertis en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. »

« Par un autre chemin », nous dit l’évangéliste. Suivre le Christ implique d’engager nos vies dans une nouvelle direction, sur des chemins contraires aux Hérode de ce monde. Il s’agit d’une suite marquée par l’Esprit de Jésus, où l’on marche sur ses traces, dans ses pas à lui, et où peu à peu l’on devient comme lui.

Mais qu’ont fait les mages avant de partir par un autre chemin ? Ils ont ouvert leurs trésors et les ont offerts à Jésus en hommage. Si nous tentons d’interpréter ce passage de manière spirituelle et symbolique, il pourrait signifier que si nous acceptons de nous laisser conduire sur des chemins nouveaux par l’Esprit du Seigneur, il nous faut tout d’abord présenter à Dieu notre trésor, lui offrir ce que nous possédons de plus précieux.

Et quel est donc ce trésor ? Et bien, c’est notre désir ! Notre désir de faire le bien, de goûter le vrai bonheur. Notre désir de nous faire proches de Dieu et du prochain, notre désir d’être bon. C’est là le plus beau trésor que nous puissions offrir à Dieu, en lui disant : Et fais Seigneur que je ne sois jamais séparé de toi !

Quant à Dieu, il est prêt à tout nous donner, à tout pardonner. Rappelez-vous les paroles du Père au fils aîné, dans la parabole de l’enfant prodigue : « Mon enfant, tout ce qui est à moi est à toi. » Ces paroles sont pour chacun et chacune de nous, et c’est cette promesse incroyable qui trouve son accomplissement avec la naissance du Messie, et qui est proclamée au monde entier lors de la Visitation des mages. C’est cela l’Épiphanie ! La promesse de Dieu qui se fait chair, qui se fait l’un de nous et qui se donne à nous comme le plus incroyable des cadeaux.

Alors, comme les Rois mages, adorons nous aussi l’enfant de la crèche. Nous pouvons le contempler en particulier dans l’eucharistie, ce lieu privilégié de la manifestation du Fils de Dieu au monde. Offrons-nous à lui en cette fête, présentons-lui le meilleur de nous-mêmes, afin qu’il puisse faire de nous, comme il est dit dans notre prière eucharistique, une éternelle offrande à la gloire du Père.

Ainsi, nous pourrons nous engager sans crainte sur les chemins imprévus de la vie, guidés par l’étoile des Mages, avec cette assurance que l’Emmanuel marche avec nous et qu’avec lui nous serons vainqueurs, malgré tous les Hérode de ce monde.

Yves Bériault, o.p.
Dominicains. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la solennité Sainte-Marie Mère de Dieu

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Marie disciple du Christ

Je me souviens comme plusieurs d’entre vous de la traditionnelle bénédiction du Jour de l’An. À titre d’ainé de la famille, il me revenait d’aller voir mon père avec ma sœur et, en m’agenouillant, de lui demander de nous bénir pour la nouvelle année. Le malaise était palpable, tant de mon côté que chez mon père qui se prêtait néanmoins, avec beaucoup de solennité et une émotion à peine retenue, à ce geste qui pendant quelques secondes semblait entrebâiller une porte qui ouvrait sur le sacré, sur une présence secrète de Dieu au cœur de notre famille.

Les textes de la fête d’aujourd’hui parlent beaucoup de bénédiction. Et ce n’est pas un hasard si le début de la nouvelle année est marqué au plan liturgique par ce lien très fort entre la maternité de Marie de Nazareth et la bénédiction de Dieu sur nous.

Mais en quoi consiste une « bénédiction » ? Bénir est un mot latin qui vient de « bene dicere », et qui signifie « dire du bien ». Quand Dieu bénit, il dit du bien de nous. Ce qui n’est pas étonnant puisqu’il nous aime. C’est cette émotion qui anime les parents lorsqu’ils bénissent leurs enfants. Ils ne voient alors en eux que ce qui est bien et souhaitent leur bonheur, ils bénissent à la fois leur présent et leur avenir. Que dire alors de la bénédiction de Dieu ! Quand Dieu dit du bien de nous, sa Parole agit en nous, elle nous transforme, elle nous fait du bien. Être « béni », c’est être dans la grâce de Dieu, vivre en harmonie avec Lui.

Cela ne nous évitera pas pour autant les difficultés et les épreuves, nous le savons trop bien, mais celui ou celle qui vit dans la bénédiction de Dieu, traversera les épreuves en tenant la main de Dieu, sûr de sa présence.

Mais quel est le lien que fait la liturgie d’aujourd’hui entre son insistance sur la bénédiction qui vient de Dieu et la fête de Sainte Marie Mère de Dieu ? Car l’affirmation est plus qu’audacieuse. Marie mère de Dieu ! Comment cela est-il possible ? Comment en est-on venu à lui donner un tel titre de gloire ? N’est-ce pas insensé ? Comment Dieu peut-il avoir une mère ?

Ce titre « Sainte Marie Mère de Dieu » a été proclamée solennellement lors du grand Concile d’Éphèse en 431, et repris au Concile de Chalcédoine, vingt ans plus tard, afin d’affirmer la doctrine chrétienne concernant la divinité de Jésus. Certains remettaient en question que Jésus soit à la fois vrai Dieu et vrai homme. Une grave crise sévissait alors dans l’Église où certains remettaient en question la nature divine de Jésus.

La formule « Sainte Marie Mère de Dieu », a alors été énoncé non pas tant pour glorifier la Vierge Marie, que pour prendre acte d’un fait, pour affirmer la véritable nature de celui qu’elle a donné au monde : que Jésus Christ, tout en étant vrai homme, est vraiment Dieu.

En cette fête de sainte Marie, mère de Dieu, nous sommes invités à contempler à la fois la bénédiction qui nous est faite en Jésus Christ, l’Emmanuel, Dieu parmi nous, ainsi que celle qui a reçu une telle bénédiction de concevoir l’Homme-Dieu. Lorsque l’ange Gabriel a salué Marie, il lui a dit « Je te salue, pleine de grâce », c’est-à-dire comblée de la grâce de Dieu ; elle est par excellence celle sur qui le nom de Dieu a été prononcé. C’est pourquoi elle est : « bénie entre toutes les femmes… »

C’est pourquoi Élisabeth sa cousine dira de Marie : « Bienheureuse celle qui a cru ! » Avant d’être une maternité physique, ce qui se vit en Marie est une maternité spirituelle. Et saint Augustin dira de Marie : « Elle conçoit le Christ dans son cœur avant de le concevoir dans son sein… » Et c’est pourquoi : « il est plus grand pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. »

En honorant la maternité de Marie aujourd’hui, nos regards se portent à la fois sur elle en tant que modèle de foi et, sur l’extraordinaire mystère de sa maternité, qui est une bénédiction pour notre humanité, et que nous proclamons à nouveau en ce début d’année, car Dieu s’est fait l’un des nôtres il y a deux mille ans, l’Absolu s’est incarné, il nous a bénis et comblé de sa présence.

Les Pères de l’Église, en accord avec toute la Tradition, ont vu en Marie la « figure de l’Église », celle qui nous précède, qui est là au tout début, porteuse d’un mystère qui la dépasse, en même temps qu’elle nous devance et nous entraine dans le mystère de la vie et la mort de Celui qui nous aima jusqu’au bout. La Vierge Marie est par excellence, « figure de l’Église », expression de son mystère le plus profond.

L’on sous-estime souvent ou l’on ignore l’importance qu’ont accordée les réformateurs protestants à la figure de Marie. Luther, dans un discours, à l’occasion de la Nativité du Seigneur, disait ceci : « Marie, c’est l’Église chrétienne… Or l’Église chrétienne conserve toutes les paroles de Dieu dans son cœur et les relie ensemble… » Marie, par sa maternité, est Parole de Dieu en acte, elle porte le Verbe de Dieu, elle est « enceinte de la parole de Dieu », et elle la donne au monde sans rien retenir pour elle-même.

C’est pourquoi Marie se retrouvera au cœur de l’assemblée des Apôtres et des disciples à la Pentecôte. Elle poursuit sa tâche de Mère, car les disciples du Christ lui deviennent des fils et des filles qu’elle va accompagner à leur tour de sa foi et de sa prière maternelle. Sainte Marie Mère de Dieu, Mère de l’Église, mère des disciples !

Frères et soeurs, en ce début d’année 2019, alors que la paix demeure toujours précaire et fragile en notre monde, et entre nous, nous nous confions à la miséricorde de Dieu. Nous lui présentons nos familles, ceux et celles que nous aimons, nous lui confions notre monde dans sa quête de bonheur, nous prions pour les pays en guerre, nous prions pour les réfugiés, nous prions pour ceux et celles qui sont persécutés, et nous invoquons la prière de notre Mère du ciel sur nous.

C’est tout le sens de la prière du Rosaire où nous reprenons la salutation de l’ange à Marie et où nous invoquons sa prière maternelle. Ensemble, en cette fête de Sainte Marie Mère de Dieu, prions-la ensemble : « Je vous salue Marie… »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Sainte Famille (C)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 2,41-52.

Chaque année, les parents de Jésus se rendaient à Jérusalem
pour la fête de la Pâque.
Quand il eut douze ans,
ils montèrent en pèlerinage suivant la coutume.
À la fin de la fête, comme ils s’en retournaient,
le jeune Jésus resta à Jérusalem
à l’insu de ses parents.
Pensant qu’il était dans le convoi des pèlerins,
ils firent une journée de chemin
avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances.
Ne le trouvant pas, ils retournèrent à Jérusalem,
en continuant à le chercher.

C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple,
assis au milieu des docteurs de la Loi :
il les écoutait et leur posait des questions,
et tous ceux qui l’entendaient
s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses.
En le voyant, ses parents furent frappés d’étonnement,
et sa mère lui dit :
« Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ?
Vois comme ton père et moi,
nous avons souffert en te cherchant ! »
Il leur dit :
« Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ?
Ne saviez-vous pas
qu’il me faut être chez mon Père ? »
Mais ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait.

Il descendit avec eux pour se rendre à Nazareth,
et il leur était soumis.
Sa mère gardait dans son cœur tous ces événements.
Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce,
devant Dieu et devant les hommes.

COMMENTAIRE

« Pourquoi m’avez-vous cherché ? », répond Jésus à ses parents morts d’inquiétude. Un jeune garçon de douze ans qui disparaît pendant trois jours, voilà une situation qui aurait mis sur le qui-vive bien des forces policières si le drame s’était déroulé aujourd’hui. « Pourquoi m’avez-vous cherché ? », répond Jésus, comme si son escapade au Temple allait de soi.

Il faut dire que cette recherche des parents de Jésus se situe à l’intérieur d’une famille bien particulière, et c’est pourquoi on ne peut entendre le récit d’aujourd’hui comme le simple rappel d’un fait divers. Déjà, l’identité de Jésus est énoncée pour la première fois dans sa bouche quand il affirme : « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » Et c’est dans le Temple que Jésus proclame cette filiation au Père. Mais ses parents ne comprirent pas, nous dit l’évangéliste Luc, et voilà qui est rassurant d’une certaine manière, car nous-mêmes nous ne comprenons pas toujours et à travers la recherche inquiète des parents de Jésus, c’est notre propre recherche, notre propre histoire spirituelle qui se profilent dans l’évangile de ce dimanche.

L’on a toujours proposé la Sainte Famille comme un modèle pour les familles chrétiennes. Toutefois, à notre époque, la notion même de famille traverse une crise sans précédent, ou à tout le moins elle connaît des bouleversements qui en inquiètent plusieurs. Nous connaissons les bébés éprouvettes, les mères porteuses, demain l’on nous promet le clonage, les bébés sur mesures, à notre image et ressemblance, tandis que nous connaissons tous des familles où les parents sont divorcés, des familles reconstituées, des familles monoparentales, où des pères et des mères seules font preuve d’un courage extraordinaire pour éduquer leurs enfants, et nous connaissons aussi des familles où les parents sont du même sexe.

Par ailleurs, plusieurs couples ne pouvant avoir d’enfants ou encore par souci d’aider les enfants les plus démunis de ce monde, se tournent vers l’adoption internationale, et ainsi des grands-parents se retrouvent avec un petit-fils coréen ou une petite fille haïtienne.  Ces changements font que le visage traditionnel de la famille s’est complètement transformé. Ces changements sont parfois porteurs de soucis et de souffrances, mais ils demandent surtout beaucoup d’amour. Est-ce que la traditionnelle Sainte Famille est encore en mesure de nous inspirer dans un ce nouveau contexte de société ?

Une chose est certaine, cette famille n’est pas conventionnelle. Tout d’abord, Joseph a dû cacher la grossesse de Marie avant le mariage en la prenant chez lui comme épouse. Ensuite, même si l’on a souvent évoqué la Sainte Famille pour encourager la natalité, il faut se rappeler qu’il s’agit d’une famille avec un enfant unique, ce qui est très proche de notre moyenne nationale au Québec. De plus, Joseph, le père de Jésus, n’est pas le géniteur de l’enfant, il est son père adoptif, tandis que Marie, la mère biologique, est encore vierge, puisque l’enfant est né d’une action miraculeuse de Dieu. Voilà la Sainte Famille !

L’on peut à la fois retrouver en elle les valeurs familiales les plus traditionnelles, à cause de la sainteté même de Jésus et de ses parents, et en même temps l’originalité de cette famille a de quoi étonner les familles les plus diversifiées que nous connaissions. C’est pourquoi le point de convergence le plus significatif entre ces parents inquiets, que sont Joseph et Marie, et nous-mêmes en tant que parents ou membres d’une famille, est que notre histoire personnelle et familiale est aussi une histoire sainte. Chacun des membres de nos familles, qu’ils soient croyants ou non, est engagé dans une recherche de bonheur et d’absolu.

Parfois ces recherches nous inquiètent et nous blessent. Elles sont parfois même destructrices, mais dans chacune de nos histoires, quelle qu’elle soit, Dieu y est présent, et sans cesse il nous invite à nous approcher du mystère de la crèche, afin qu’il devienne notre propre mystère, c.-à-d. que nous acceptions nous aussi, comme Marie et Joseph, d’accueillir le Messie dans nos vies, afin qu’il trouve un accueil chez nous, et ainsi qu’il puisse nous transformer et nous enrichir, nous aidant à devenir ce que nous sommes, des enfants de Dieu ! C’est tout cela le mystère de Noël.

Marie et Joseph ont dû cheminer péniblement afin de se rapprocher du mystère de leur fils Jésus. Ils n’ont pas toujours compris ni toujours cherché au bon endroit. Ils n’ont pas saisi tout de suite ce que Jésus voulait leur dire quand il disait qu’il devait être dans la maison de son Père.

On connaît peu de choses de Joseph, mais sans doute, comme Marie, gardait-il dans son cœur tout ce qui pouvait lui échapper quant à la destinée de son fils Jésus. Et en ce sens, Marie et Joseph sont des modèles de foi confiante, des cœurs dociles, s’en remettant entièrement à Dieu, même devant l’inexplicable, même devant les menaces d’un Hérode sanguinaire, ou encore l’exil forcé en Égypte, souffrant parfois de ne pas comprendre où les entraînait cet enfant qui leur avait été miraculeusement confié. Ne devait-il pas se dire parfois, tout comme nous : « Mon Dieu, qu’attends-tu de nous ? »

Frères et sœurs, c’est à nous maintenant de prendre chez nous cet enfant et de le laisser grandir « en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. »

C’est pourquoi, en ce temps de Noël, la Sainte Famille se présente à nous et nous invite à franchir le seuil de sa maison, à nous laisser saisir par son mystère qui nous renvoie à notre propre mystère, et qui est d’accueillir Jésus dans nos vies et dans nos familles, au cœur même de nos pauvretés, de nos doutes et de nos épreuves, car n’en doutons pas, notre histoire personnelle est aussi une histoire sacrée que l’Emmanuel vient habiter de sa présence. Et c’est ainsi que cette histoire d’amour de la Sainte Famille, l’histoire la plus extraordinaire que la terre ait jamais connue, se poursuit tout au long du temps de l’Église. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le Jour de Noël (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn1, 1-18)

Au commencement était le Verbe,
et le Verbe était auprès de Dieu,
et le Verbe était Dieu.
Il était au commencement auprès de Dieu.
C’est par lui que tout est venu à l’existence,
et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui.
En lui était la vie,
et la vie était la lumière des hommes ;
la lumière brille dans les ténèbres,
et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée.

Il y eut un homme envoyé par Dieu ;
son nom était Jean.
Il est venu comme témoin,
pour rendre témoignage à la Lumière,
afin que tous croient par lui.
Cet homme n’était pas la Lumière,
mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière.

Le Verbe était la vraie Lumière,
qui éclaire tout homme
en venant dans le monde.
Il était dans le monde,
et le monde était venu par lui à l’existence,
mais le monde ne l’a pas reconnu.

Il est venu chez lui,
et les siens ne l’ont pas reçu.
Mais à tous ceux qui l’ont reçu,
il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu,
eux qui croient en son nom.
Ils ne sont pas nés du sang,
ni d’une volonté charnelle,
ni d’une volonté d’homme :
ils sont nés de Dieu.
Et le Verbe s’est fait chair,
il a habité parmi nous,
et nous avons vu sa gloire,
la gloire qu’il tient de son Père
comme Fils unique,
plein de grâce et de vérité.

Jean le Baptiste lui rend témoignage en proclamant :
« C’est de lui que j’ai dit :
Celui qui vient derrière moi
est passé devant moi,
car avant moi il était. »
Tous, nous avons eu part à sa plénitude,
nous avons reçu grâce après grâce ;
car la Loi fut donnée par Moïse,
la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ.

Dieu, personne ne l’a jamais vu ;
le Fils unique, lui qui est Dieu,
lui qui est dans le sein du Père,
c’est lui qui l’a fait connaître.

 

COMMENTAIRE

Frères et sœurs, à Noël, bien peu de personnes demeurent insensibles à ce que cette fête peut évoquer avec son cortège de souvenirs familiaux, ses chants, ses lumières, et son histoire fantastique qui semble sortir tout droit d’un conte pour enfants : il était une fois une crèche à Bethléem…

Cette fête, comme aucune autre dans nos sociétés, a ce pouvoir d’éveiller chez les gens une aspiration à la joie et au bonheur, et ce, même chez des non-croyants et les plus distants de notre foi. Noël a le don de mettre le doigt sur cette quête intérieure qui habite tout être humain : une quête de sens et de vérité, la soif d’un bonheur qui dure.

Nous le savons, nous sommes sans cesse confrontés à la fragilité de nos existences, à la fragilité de nos amours. Noël à travers l’enfant de la crèche évoque à la fois cette fragilité et représente en même temps l’aube d’une promesse inouïe qui se lève sur l’humanité. Tous les luminaires de cette fête qui décorent nos villes et nos villages ne sont qu’un pâle reflet de ce soleil qui se lève sur notre monde, l’Emmanuel, Dieu avec nous. C’est Zacharie, le père de Jean Baptiste, qui le chante dans son cantique. Il dit de Jésus qu’il est venu « illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix. »

Le commencement de l’évangile de saint Jean, que nous venons de proclamer, nous introduit au cœur même de ce mystère. C’est un texte très dense, un texte magnifique! Il a la force d’un mouvement symphonique et commence de manière grave et solennelle : « Au commencement était le Verbe… et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. »

Nous sommes loin du conte pour enfants, malgré tout le merveilleux de Noël. Cette bonne nouvelle dépasse l’entendement. Car si nous avions à inventer notre foi en Dieu de toute pièce, nous choisirions sûrement quelque chose de plus simple et de plus raisonnable qu’un Dieu qui naît d’une vierge, dans une étable, pauvre parmi les pauvres, couché dans une mangeoire, terminant ses jours de manière lamentable, couché sur une croix, abandonné de tous.

Mais le Verbe s’est fait chair, proclame l’évangéliste Jean, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire.

C’est à cette contemplation du mystère de Dieu, qui se fait l’un de nous, tout petit parmi nous, que nous sommes conviés en cette fête, chantant avec les anges : « Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime! »

La fête de Noël nous donne de contempler le mystère de l’incarnation, c’est-à-dire le mystère d’un Dieu qui se fait homme. Et c’est là une nouvelle incroyable qui vient bouleverser toute conception d’un Dieu lointain et indifférent au sort des humains. Mais cette nouvelle inouïe d’un Dieu qui se fait l’un de nous soulève bien des questions et met notre foi à l’épreuve. Par exemple, pourquoi Dieu se donne-t-il ainsi à nous? Pourquoi se fait-il connaître dans un tel abandon, dans une telle impuissance? On en reste tout étonné, bouche bée, comme Joseph et Marie, tout comme les bergers.

C’est le théologien Jean Galot qui écrivait : « Le Christ est venu sur la terre pour provoquer un attachement à sa personne, pour attirer à lui l’humanité et l’univers. Mais avant de réclamer cette adhésion et pour l’obtenir, il s’attache lui-même aux hommes. » Et, j’ajouterais, il s’attache à nous afin que nous devenions solidaires du mystère qui l’habite, afin que nous lui devenions semblables, et qu’ainsi nous nous attachions à nos frères et sœurs en humanité, comme le Christ l’a fait et continue de le faire. C’est là la contrepartie de cette fête de l’incarnation. Dieu se fait l’un des nôtres afin de nous partager sa vie, sa divinité, et qu’ainsi nous soyons tout à tous. Car il n’y a de véritable foi au Christ que lorsque nous savons entendre le cri des malheureux et que nous prenons les moyens pour y répondre.

Ceci m’amène à une réflexion toute personnelle au sujet de ce que l’on appelle le Noël des marchands, fruit d’une société de consommation à outrance, où les pauvres sont souvent mis à l’écart sans ménagement. Mais il ne faudrait pas oublier que ce Noël des marchands est marqué profondément par le christianisme. Il ne faudrait pas renier trop facilement ce Noël et l’envoyer coucher à l’étable.

Ce Noël sécularisé, celui que nous connaissons tous, est souvent un moment privilégié pour les réconciliations, l’accueil de l’autre et le don de soi. Quoi qu’il en paraisse, le Noël des marchands est souvent un Noël de générosité toute simple, sans calcul, sans prétention, par lequel les gens cherchent à se donner un temps de bonheur ensemble, à faire sens du temps qui passe en s’ouvrant à l’autre. Et ce bonheur, notre société, bien qu’elle se veuille laïcisée, elle le trouve près de la crèche et de son irrésistible message de paix et de fraternité.

Le Noël des marchands est une fête qui éveille le goût de donner chez les gens, surtout le goût de se donner. Et malgré ses dérives, n’est-ce pas la preuve que ce Noël est une fête qui est toute proche de ses racines évangéliques et qui, lorsque bien vécue, peut devenir un prolongement tout naturel de la célébration liturgique que nous en faisons en Église.

Frères et sœurs, un Sauveur nous est né et il confie son message de paix et de salut à tous ceux et celles qui veulent donner une véritable direction à leur vie, qui cherche une espérance dans la nuit de ce monde. À nous donc de faire de ce Noël, un Noël de marchands de bonheur, accueillant dans nos maisons et nos couvents ceux et celles qui sont seuls, partageant nos tables avec ceux et celles qui ont faim, faim surtout de bonheur, ouvrant nos cœurs à la réconciliation et au partage.

Car n’est-ce pas là la conséquence incontournable de la fête de Noël. Ceux qui se mettent à la suite de l’Enfant-Dieu se doivent d’être habités de sa générosité à Lui, car Noël c’est la fête de la générosité surabondante de Dieu. C’est Dieu qui se donne à nous! C’est Dieu-avec-nous et pour tout le monde : l’Emmanuel! Le Verbe fait chair! Joyeux Noël!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs.
Paroisse Saint-Jean-Baptiste d’Ottawa

 

Noël : Homélie pour la messe de la veille

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 1, 18-25)

Voici comment fut engendré Jésus Christ :
Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ;
avant qu’ils aient habité ensemble,
elle fut enceinte
par l’action de l’Esprit Saint.
Joseph, son époux,
qui était un homme juste,
et ne voulait pas la dénoncer publiquement,
décida de la renvoyer en secret.
Comme il avait formé ce projet,
voici que l’ange du Seigneur
lui apparut en songe et lui dit :
« Joseph, fils de David,
ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse,
puisque l’enfant qui est engendré en elle
vient de l’Esprit Saint ;
elle enfantera un fils,
et tu lui donneras le nom de Jésus
(c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve),
car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »

Tout cela est arrivé
pour que soit accomplie
la parole du Seigneur prononcée par le prophète :
    Voici que la Vierge concevra,
et elle enfantera un fils ;
on lui donnera le nom d’Emmanuel,

qui se traduit : « Dieu-avec-nous ».

Quand Joseph se réveilla,
il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit :
il prit chez lui son épouse,
mais il ne s’unit pas à elle,
jusqu’à ce qu’elle enfante un fils,
auquel il donna le nom de Jésus.

COMMENTAIRE

L’évangéliste Matthieu nous propose en cette nuit de Noël de contempler le mystère d’un couple discret. Un couple humble et caché qui a pourtant changé le cours de l’histoire. À travers ce récit, Dieu nous redit que l’avenir appartient aux pauvres de Dieu, c’est-à-dire à ceux et celles qui se laissent façonner par Lui, qui l’accueillent dans le secret de leur vie, et qui en font leur plus grande richesse, leur plus beau trésor.

Joseph, l’époux promis à Marie, n’a pas d’âge et il a tous les âges. Aucun indice dans les évangiles ne nous permet de lui en donner un. Mais la tradition nous dit qu’il était beaucoup plus âgé que sa jeune épouse. Quant à Marie, puisqu’elle est promise en mariage, l’on sait qu’habituellement cet engagement, pris par les parents de la mariée à cette époque, se faisait alors que la jeune fille avait environ quinze ans. Donc, une toute jeune fille que cette Marie de Nazareth, et l’on est encore fragile à quinze ans.

Joseph est perplexe devant le mystère de Marie. Ils ne sont pas mariés et la voilà enceinte. Comment peut-elle affirmer que l’enfant qu’elle porte vient de Dieu et, de plus, que cet enfant va sauver son peuple? C’est le mystère de Noël qui se joue sous nos yeux, un mystère enrobé de merveilleux, comme un conte trop beau pour être vrai. Et pourtant… Chaque année, nous les chrétiens, nous avons besoin de réentendre cette histoire, de nous laisser toucher par elle, tellement cette histoire est incroyable, tellement elle est porteuse de promesse pour l’humanité. « Et si c’était vrai ? » chantait Jacques Brel, alors que nous, nous le croyons. C’est l’histoire de notre foi.

Quand nous contemplons Marie, comme le fait Joseph, nous contemplons notre propre mystère, nous chrétiens et chrétiennes. C’est le mystère de l’Église. Et, comme vous, bien souvent, je reste songeur comme Joseph devant ce mystère de l’Église.

Comme vous, dans mon expérience de l’Église, j’ai été surpris, parfois déçu, par son côté plus souvent humain que spirituel. Pourtant je connais des pasteurs et des évêques admirables, d’une simplicité et d’une sainteté désarmantes. Je connais aussi des chrétiens et des chrétiennes dont j’envie le don de soi et la générosité à toute épreuve. Mais tout comme vous, j’ai été blessé, scandalisé parfois par les agissements de chrétiens et de chrétiennes qui ne sont pas dignes de l’Évangile. Mais le mystère de l’Église est bien plus grand qu’on ne le pense, au-delà de toutes ces petitesses qui nous habitent. C’est de cela justement que le Messie est venu nous sauver.

Je suis toujours émerveillé par la foi simple et cachée de combien de chrétiens qui nous entourent, qui s’engagent et qui vivent leur foi au quotidien. Le bien fait rarement du bruit comme vous le savez. Et ce soir, dans les villes et les villages, à travers tous les continents de notre petite planète bleue, ce sont des millions et des millions de chrétiens qui portent avec nous cette même joie de croire au Christ, cette foi en la venue parmi nous du Fils de Dieu, l’Emmanuel, Dieu-parmi-nous !

Le texte évangélique que nous venons de proclamer, et qui met en scène Marie, Joseph et l’Ange, nous invite justement à contempler l’Église comme un mystère inséparable de la foi en Jésus le Fils de Dieu. Regardons chacun des personnages de notre histoire. En Joseph, nous avons l’image du croyant, i.e. chacun de nous, appelé à accueillir la promesse de Dieu dans nos vies. Marie elle, symbolise l’Église en qui habite un grand mystère et à travers qui Dieu veut se donner au monde. L’Ange Gabriel, c’est Dieu lui-même, qui invite le croyant à prendre l’Église chez lui, à l’aimer de tout son coeur, à aimer le mystère qui l’habite, sans nécessairement tout comprendre. « Fais confiance » nous dit l’Ange. « Sois un homme, une femme de foi. N’aie pas peur. »

Car voici la Bonne Nouvelle : l’Église est grosse de Dieu! Elle est enceinte de Dieu. Elle le porte en elle et, en même temps, elle le donne sans cesse au monde à travers la Parole de Dieu, à travers les sacrements, sa vie de prière, sa vie missionnaire, son engagement pour les plus pauvres, son souci pour le monde. Et tout cela ne peut se réaliser qu’à travers nous, chrétiens, car vous et moi nous sommes appelés à donner au monde la bonne nouvelle du salut. L’amour qui est annoncé et chanté par les anges en cette nuit, c’est à nous qu’il est confié, comme il fut confié à Marie et à Joseph.

Au début, Joseph ne comprend pas ce mystère que vit sa jeune épouse. Comment est-ce possible? Mais il avance dans la foi, car l’Ange l’y invite et Joseph fait confiance. C’est à cette confiance que nous sommes invités en cette nuit de Noël.

À nous, qui n’avons pas la prétention de tout comprendre du mystère de Dieu, ce soir la voix de l’Ange nous invite à avancer dans la foi. « N’aie pas peur d’accueillir chez toi ce mystère », nous dit l’ange. Car nous sommes tous porteurs de Dieu, et c’est ce qui rend toute vie humaine si précieuse. Nous portons enfoui au cœur de nos vies le mystère même du Fils de Dieu incarné, qui veut se donner au monde à travers nous, à l’exemple de Marie et de Joseph, qui les premiers, le donnèrent au monde et qui en cette nuit, nous invite à veiller sur lui comme sur un trésor des plus précieux, comme on veille sur un enfant dans son berceau. Quel grand mystère !! C’est cela Noël ! Et Dieu n’a pas fini de nous étonner, car la naissance de Jésus, annonce un monde nouveau qui est déjà là, enfoui au plus secret de nos vies.

C’est pourquoi celui qui naît en cette nuit nous l’appelons l’Emmanuel, Dieu-parmi-nous. Que ce soit votre joie en cette fête de Noël que de l’accueillir à nouveau, et ce, tout au long de la nouvelle année. Joyeux Noël !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 4e Dimanche de l’Avent (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 1, 39-45)

En ces jours-là,
Marie se mit en route et se rendit avec empressement
vers la région montagneuse, dans une ville de Judée.
Elle entra dans la maison de Zacharie
et salua Élisabeth.
Or, quand Élisabeth entendit la salutation de Marie,
l’enfant tressaillit en elle.
Alors, Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint,
et s’écria d’une voix forte :
« Tu es bénie entre toutes les femmes,
et le fruit de tes entrailles est béni.
D’où m’est-il donné
que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?
Car, lorsque tes paroles de salutation sont parvenues à mes oreilles,
l’enfant a tressailli d’allégresse en moi.
Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles
qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

COMMENTAIRE

La mère de Jésus occupe une place centrale dans la foi de l’Église. Pourquoi? Parce qu’elle est celle qui a cru. Mais quand on dit de Marie qu’elle est celle qui a cru, l’on ne veut pas dire par là qu’elle fait simplement partie d’une longue lignée de témoins de la foi en Dieu, bien que cela soit vrai, mais l’on veut surtout affirmer que la pierre d’assise de la foi chrétienne, qui est de croire que le Fils de Dieu s’est incarné, que cette pierre d’assise a comme point de départ la foi de Marie, son oui à Dieu ! Elle est celle qui a cru non seulement à la réalisation des promesses de Dieu, où tout le peuple d’Israël attendait le Messie, mais elle a cru à son incarnation en sa chair même. Et c’est ainsi que Marie accomplit la première et la plus grande de toutes les béatitudes, celle qui requiert une confiance absolue en Dieu : « Heureuse celle qui a cru ! »

C’est grâce à la foi de Marie que l’on entre dans l’Alliance nouvelle que Dieu vient sceller avec l’humanité. Tout d’abord, dans ce mystère de l’incarnation, nous pouvons déjà entendre Dieu dire à son peuple et à chacun et chacune de nous : « Je suis présent dans votre attente ! Vous tous qui peinez et souffrez, qui cherchez un sens à cette vie, je suis là au coeur de vos vies, avec vous. » Cette présence de Dieu en Marie devient physique. C’est le Fils de Dieu qui prend chair de notre chair, qui assume tout le poids de notre humanité, excepté le péché, afin d’affirmer de manière irrévocable que Dieu s’est engagé avec nous dans notre lutte contre le mal, le péché et la mort.

Mais le mystère qui se joue en Marie est bien plus que le signe d’une présence de Dieu à nos vies. Contemplant Marie et le mystère qui l’habite, nous sommes invités à faire nôtre sa Visitation à Élisabeth.

Regardez les récits de l’enfance dans les Évangiles. Dès que l’action de Dieu se fait sentir, les personnages se mettent en mouvement. Visitation de l’Ange à Marie, à Joseph, à Zacharie, le père de Jean-Baptiste. Visitation de Marie à Élisabeth. Visitation des bergers, des anges et des Mages à la crèche. Même les étoiles semblent se déplacer la nuit de Noël ! Car plus qu’une présence à nos vies, le mystère qui se joue en Marie demande non seulement à être reçu, mais aussi à être porté au monde.

Et voilà que Marie écoutant la voix de l’ange, se met en route pour aller chez sa cousine Élisabeth, qui en est à son sixième mois. Marie se fait toute disponible à cette action de Dieu en elle. Elle se rend chez sa cousine porteuse du Christ et, en ce sens, elle inaugure déjà la vocation du disciple. Elle est la première disciple de son fils. Car avant d’être une maternité physique, ce qui se vit en Marie est une maternité spirituelle. Saint Augustin dira de la Vierge Marie: « Elle conçoit le Christ dans son coeur avant de le concevoir dans son sein… ».

Voilà toute la portée du oui de Marie, et c’est pourquoi saint Augustin dira dans un sermon : « qu’il est plus grand pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. » Et avec Marie notre mère, nous aussi nous sommes disciples du Christ, appelés à donner nous aussi le Christ au monde. Mais comment cela va-t-il se faire ? Le défi n’est-il pas trop grand pour nous ? Voici quelques pistes que je propose à notre réflexion afin de répondre à cet appel.

Donner le Christ au monde ce sera tout d’abord croire comme Marie, i.e. de poser cet acte de foi qui fait pleinement confiance à Dieu, lui qui est au coeur de toutes nos attentes, de tout ce que nous pouvons porter comme projets, comme épreuves, comme engagements, comme relations aux autres.

Donner le Christ au monde ce sera croire que Dieu est capable, non pas de nous donner tout ce que nous désirons, mais qu’il est capable de réaliser en nous toutes ses promesses de salut, qu’il est capable de nous donner de vivre de sa vie dans la foi et la confiance, qu’il est capable de nous faire marcher à la suite du Christ, courageusement, avançant sur les routes du monde, où qu’elles nous conduisent, à l’exemple de Marie qui va visiter sa cousine Élisabeth.

Donner le Christ au monde ce sera de marcher avec tous les compagnons et compagnes de route que la vie nous donne, partageant leurs recherches, leurs luttes, leurs joies et leurs peines, nous associant à leur volonté de construire un monde meilleur, même s’ils ne partagent pas toujours notre foi, car Dieu aime tous ses enfants.

Quand dans l’Évangile Élisabeth s’écrie : « Heureuse celle qui a cru », cette exclamation n’est pas seulement un cri d’admiration devant la Vierge Marie, mais il nous faut aussi entendre ce cri comme une invitation qui nous est lancée afin de vivre nous aussi de cette béatitude de la foi, à l’exemple de Marie.

C’est la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, dans une strophe à l’Esprit Saint, écrite en 1904, qui faisait cette demande bouleversante à Dieu :

« Ô Feu consumant, Esprit d’amour, survenez en moi afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe : que je lui sois une humanité de surcroît en laquelle il renouvelle tout son mystère. » (Prière du 21 novembre 1904). C’est cela croire comme Marie. C’est souhaiter de tout son coeur cette action de l’Esprit de Dieu en nous afin que nous puissions nous aussi témoigner de lui en le donnant au monde, porteurs de cet amour qui habitait le coeur de Marie.

C’est pourquoi, à quelques jours de la fête de Noël, la liturgie nous invite à contempler la mère de Jésus et son mystère, car en elle se trouve résumé à la fois la réponse que Dieu attend de nous, ainsi que la réponse de Dieu à notre besoin de salut, l’Emmanuel, Dieu parmi nous.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs