« Comment fait-on pour entendre la voix de Dieu? » (19e dimanche. Année C)

« Comment fait-on pour entendre la voix de Dieu? » Voilà la question que me posait la petite Mia, six ans, accompagnée de sa mère, alors qu’elle tenait un cornet de crème glacée dans sa main. Les deux s’étaient approchées de moi alors que j’étais dans le jardin du couvent de Québec, et la maman m’avait tout simplement dit : « Ma fille aurait une question à vous poser. » Cette question m’habite depuis cette rencontre il y a quelques semaines. C’est comme si un ange m’était apparu afin de me demander de répondre à cette question pour moi-même, comme s’il me disait : « Devant les responsabilités qui sont les tiennes, comment vas-tu t’y prendre pour entendre la voix de Dieu? »

L’auteur de la lettre aux Hébreux affirme que « la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. » Cette affirmation est très forte, car il est question ici de posséder et de connaître l’objet même de notre foi. 

Cette possession, c’est goûter à la présence de Dieu en nos vies, même si on ne le voit pas. Les comparaisons sont toujours boiteuses, mais l’on pourrait évoquer ici la communion avec l’être aimé, parti pour un long voyage, mais dont le souvenir et l’affection nous habitent toujours, malgré l’absence. Il s’agit d’une présence vivante en nous.

Mystérieusement, la foi en Dieu nous donne de posséder ce que l’on espère, une espérance qui trouvera sa pleine réalisation dans la vie éternelle, mais qui déjà nous fait vivre. Il est question ici de relation à un autre, de communion. L’auteur de la lettre aux Hébreux affirme que cette communion d’amour avec Dieu nous le fait connaître et nous fait entrer dans une vie « conversante » avec lui, une vie de dialogue avec lui.

Frères et sœurs, je crois que Dieu nous parle à travers tous les événements de nos vies, qu’il nous parle dans la prière, dans les sacrements, à travers les complicités et les amitiés que nous tissons entre nous, dans les demandes de discernement lors des grandes décisions de nos vies. Dieu nous parle aussi beaucoup à travers les souffrances et les violences de notre monde qui blessent son amour et doivent éveiller notre indignation ! 

Je crois que Dieu remet sans cesse son amour entre nos mains et que c’est cet amour qui nous inspire, qui nous guide et qui nous donne de nous dépasser au nom de cet amour, qui nous donne de revêtir le tablier de service qu’évoque l’Évangile aujourd’hui.

Frères et sœurs, je crois avec l’Église que Dieu nous appelle à une vie plus grande que nous, et qu’il nous appelle à poursuivre avec lui ce périple d’une naissance à ce monde vers un ailleurs qu’on appelle la vie éternelle. Et pourtant, je n’ai pas la foi parce que je tiens à tout prix à vivre éternellement. Parfois une vie éternelle, ça peut paraître bien long ! Mais il s’agit d’une promesse du Christ lui-même, où nos vies sont appelées à se déployer pleinement avec lui après la mort. Et c’est ainsi que Jésus fait cette promesse extraordinaire à ses disciples qui l’auront servi fidèlement. Il leur promet de les faire assoir à sa table et de les servir lui-même quand il reviendra. 

Frères et sœurs, cette promesse trouve déjà son accomplissement quand le Christ nous rassemble autour de son eucharistie, un avant-goût des biens qu’il nous donnera dans le monde à venir.

Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 19e Dimanche (C)

Veilleurs pour Dieu!

Les lectures de ce dimanche sont assez longues, notamment la 2e lecture et l’évangile. Cela nous justifie d’y aller brièvement avec l’homélie, et de vous proposer de nous arrêter sur quelques vérités plus simples qui nous sont dites, plus d’une fois d’ailleurs, au long de ce parcours impressionnant.

Le Seigneur nous demande de veiller, d’être en état d’alerte et de service, de rester dans la lumière jusque tard dans la nuit. Comme des serviteurs dévoués, responsables. Comme des gens qui attendent son retour, dans la confiance, dans la certitude qu’il viendra, dans la complicité d’une foi active, dans la générosité du partage.

La 1ère lecture nous parlait de la nuit pascale dont le rappel est l’occasion de rendre grâce à Dieu et d’exprimer la ferté collective et la solidarité du peuple de Dieu, d’année en année, de siècle en siècle. C’est comme si la victoire de l’Exode, la sortie d’Égypte d’autrefois, était garante d’un avenir, de l’engagement divin pour la suite, victoire promise pour aujourd’hui et pour demain.

 La 2ème lecture faisait l’éloge des croyants de toujours, nous rappelant la foi des patriarches qui ont pris Dieu au sérieux et qui par leur confiance ont comme forcé la main au Bon Dieu pour qu’il réalise ses promesses. Grâce à leur foi, Sara et Abraham ont fait que des choses leur arrivent, les promesses trouvant à s’accomplir en eux, à se réaliser à cause de leur entêtement à y croire.

Et nous retrouvons tout ça dans l’évangile du jour. Jésus compte sur notre vigilance pour hâter le règne de son Père, la venue du Royaume. Notre attente sera donc une veille active, responsable, le service d’une fidélité, d’un amour indispensable. Comme croyants nous sommes au service d’un Dieu d’alliance et d’amour qui veut faire advenir de grandes choses pour l’humanité. Mais il ne va pas le faire sans notre accord, sans notre désir, sans notre prière. Dieu ne va pas agir sans l’acceptation par nous de ses promesses. Savons-nous que nous travaillons à leur accomplissement quand nous prenons nos responsabilités, en vivant bien humblement et de notre mieux les valeurs du Royaume, quand nous marchons dans la foi, quand nous mettons « pratiquement » sur pied notre espérance?

Nous avons tout un défi à relever dans la grâce de notre Dieu. À une époque où nous avons bien des raisons de pleurer peut-être, de nous lamenter sur tout ce que nous avons perdu, sur tous nos deuils, nos erreurs passées, nos manques actuels, nos peurs. Il nous reste la foi, l’espérance et l’amour! Il nous reste Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob! Le Dieu de Moïse et des Prophètes! Le Christ, le Fils de Dieu et notre frère, grand vainqueur du mal et de la mort! L’Esprit saint, l’Esprit de Pentecôte, Esprit de force et de lumière! 

Ce n’est pas rien tout ce qu’il nous reste… Toutes ces promesses à réaliser! Pensons qu’elles se réaliseront avec l’accord de notre bonne volonté, de notre prière. Telle est la puissance de notre foi! Parce qu’elle s’appuie sur les promesses d’un Dieu qui est fidèle et qui ne saurait nous décevoir. Le meilleur est en avant de nous. Allons-y de notre foi et de l’ardeur de notre prière. Le Seigneur donne raison à ceux qui veillent pour lui, à tous ceux qui de leurs lampes allumées lui font signe dans la Nuit.

fr. Jacques Marcotte, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 18e Dimanche (C)

L’homme, j’en suis convaincu, ne naît ni meilleur ni pire qu’à l’aube de l’humanité. Il est toujours cet être fragile et mortel, en manque de salut. Bien sûr, s’il naît dans un milieu porteur, dans une société « éclairée », ce cadre pourra lui être utile afin de grandir en humanité. Mais le mal étant toujours présent dans notre monde, ces structures sociales, aussi avancées soient-elles, pourront toujours se retourner contre ses citoyens et les entraîner dans les horreurs les plus abjectes au nom de cette même humanité que ces sociétés sont censées protéger. L’Allemagne nazie en est un parfait exemple.

L’être humain aura toujours besoin d’être sauvé de lui-même, et aucune société ne parviendra à l’arracher à sa fascination pour le mal. Le monde sera toujours menacé par le péché, par les égoïsmes individuels et collectifs. Qu’il s’agisse d’idéologies totalitaires, de guerres de religion ou de notre échec écologique lamentable ou encore des abus dont ont été victimes des milliers d’enfants autochtones dans les écoles résidentielles du Canada pendant plus d’un siècle, et dont la visite du pape François nous a rappelé le douloureux et honteux souvenir. Nous avons besoin d’être sauvés de nous-mêmes et nous n’y parviendrons jamais sans Dieu, sans cette action rédemptrice du Christ ressuscité au cœur de nos vies et de nos sociétés. C’est l’écrivain Umberto Ecco qui écrivait : « Lorsque l’homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas qu’il ne croit plus en rien, il croit alors en n’importe quoi ». 

« Vanité des vanités », nous dit le sage au livre de l’Ecclésiaste, si nous mettons notre salut en ce monde qui passe, alors que le psalmiste fait entendre sa supplication qui garde toute sa valeur au fil des âges : « Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse. »

Cette sagesse, c’est le Christ, lui qui nous invite à devenir riche en vue de Dieu, au lieu de marcher tête baissée, les yeux rivés sur les biens passagers de cette terre, possessions que nous ne pourrons jamais emporter avec nous au paradis : terres et maisons, gloire et talents, richesses et réputation. Tous ces biens ne peuvent constituer le dernier mot d’une vie humaine, même s’il est vrai que nous ne pouvons vivre en ce monde de manière désincarnée. 

Pour nous chrétiens et chrétiennes, nos vies d’hommes et de femmes prennent leur enracinement dans notre foi en Dieu, et dans l’évangile qui nous conduit au Christ. À son école nous apprenons à nous tenir debout dans le monde, tout en n’étant pas du monde, refusant de nous soumettre aux valeurs qui sont en contradiction avec l’évangile.

Bien des témoins se tiennent ainsi parmi nous dans des vies humbles et cachées. Ce matin, j’aimerais vous parler d’un tel homme. Il se nomme Clovis, et il a été pour moi un père spirituel, alors que jeune adulte, je découvrais le Christ. Je me souviens de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale, ou dans son beau jardin qu’il entretenait avec tant de soin et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie ensemble, de l’histoire de l’Église, de la vie des saints et des saintes, sans jamais me lasser de ces heures bénies.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite à l’hôpital, alors qu’il ne lui restait que quelques jours à vivre, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve, il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur, que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu », me disait-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », avait-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi, je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis ».

Toute sa vie mon ami Clovis a été conscient de sa fragilité, de sa condition de pécheur, et c’est pourquoi il s’en est toujours remis à la miséricorde de Dieu, et ce, jusque sur son lit de mort, dans une joyeuse espérance, dans une vie de foi épanouie et généreuse, dans une fidélité patiente qui attend tout de Dieu. Clovis n’était pas surhumain. Il était tout simplement un chrétien qui prenait au sérieux sa vie de foi et qui chaque jour la remettait sur le métier à travers l’eucharistie quotidienne, la prière, la lecture, le bénévolat, l’accueil du prochain.

Pour comprendre l’action de Dieu en nous, j’aime bien la comparer à ces merveilles de la technologie biomédicale où des personnes, afin de sauver un membre de leur famille ou un ami, vont donner de leur sang ou de la moelle osseuse ou un rein à la personne aimée. Ces personnes aiment tellement l’autre qu’elles sont prêtes à donner une partie d’elle-même afin de sauver l’autre. 

Dieu lui, il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils, son Unique. Il a voulu transplanter sa vie en nous. C’est cela le don de la grâce. Dieu nous aime tellement qu’il veut mettre en nous un cœur neuf pour aimer comme lui, pour voir l’autre dans toute sa réalité d’enfant de Dieu.

Le croyant qui se reçoit ainsi de Dieu est appelé à être un témoin de l’amour de Dieu et de sa miséricorde. Il sait qu’en dépit de ses faiblesses, Dieu est avec lui et l’accompagnera tous les jours de sa vie. C’est pourquoi, tout en reconnaissant ses fragilités et ses limites, il n’a pas peur de se tenir en présence de Dieu. Et c’est ainsi que l’on fait de Dieu son TOUT, son bien le plus précieux, alors que tout le reste pâlit en comparaison et trouve en même temps sa juste place dans nos vies.

C’est cela revêtir l’homme nouveau dont parle saint Paul : c’est se revêtir de la charité même de Dieu qui s’est révélée en Jésus Christ, lui qui de riche qu’il était s’est fait pauvre pour nous, afin que nous devenions riches en vue de Dieu. Car Jésus nous enseigne que nous avons une destinée ouverte sur l’infini, et que nous enfermer dans un égoïsme défensif, qui nous rendrait sourds aux besoins du monde, ce serait refuser d’assumer le sérieux de l’évangile.

Christian de Chergé disait à ses frères moines de Tibhirine : « Je sais n’avoir que ce petit jour d’aujourd’hui à donner à Celui qui m’appelle pour TOUT JOUR, mais comment lui dire oui pour toujours si je ne lui donne pas ce petit jour-ci… Dieu a mille ans pour faire un jour ; je n’ai qu’un seul jour pour faire de l’éternel, c’est aujourd’hui ! » (Christian de Chergé. Chapitre du 30 janvier 1990)

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 17e Dimanche (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 11, 1-13

    Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.
Quand il eut terminé,
un de ses disciples lui demanda :
« Seigneur, apprends-nous à prier,
comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. »
    Il leur répondit :
« Quand vous priez, dites :
‘Père,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne.
    Donne-nous le pain
dont nous avons besoin pour chaque jour
    Pardonne-nous nos péchés,
car nous-mêmes, nous pardonnons aussi
à tous ceux qui ont des torts envers nous.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation. »
    Jésus leur dit encore :
« Imaginez que l’un de vous ait un ami
et aille le trouver au milieu de la nuit pour lui demander :
‘Mon ami, prête-moi trois pains,
    car un de mes amis est arrivé de voyage chez moi,
et je n’ai rien à lui offrir.’
    Et si, de l’intérieur, l’autre lui répond :
‘Ne viens pas m’importuner !
La porte est déjà fermée ;
mes enfants et moi, nous sommes couchés.
Je ne puis pas me lever pour te donner quelque chose’.
    Eh bien ! je vous le dis :
même s’il ne se lève pas pour donner par amitié,
il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami,
et il lui donnera tout ce qu’il lui faut.
    Moi, je vous dis :
Demandez, on vous donnera ;
cherchez, vous trouverez ;
frappez, on vous ouvrira.
    En effet, quiconque demande reçoit ;
qui cherche trouve ;
à qui frappe, on ouvrira.
    Quel père parmi vous, quand son fils lui demande un poisson,
lui donnera un serpent au lieu du poisson ?
    ou lui donnera un scorpion
quand il demande un œuf ?
    Si donc vous, qui êtes mauvais,
vous savez donner de bonnes choses à vos enfants,
combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint
à ceux qui le lui demandent ! »

COMMENTAIRE

En lisant cette page d’Évangile, il m’est venu à l’esprit la question suivante : pouvons-nous voir les fruits de notre prière? Évidemment, quand notre prière semble trouver réponse, soit une guérison, un emploi ou une réconciliation, nous en attribuons alors le mérite à Dieu. Notre prière semble alors avoir été efficace puisqu’elle a été exaucée. Et cette prière est importante puisque Jésus lui-même nous invite à prier sans relâche, à ne pas avoir peur de demander. Mais la plupart d’entre nous avons une trop longue expérience de vie de prière en tant que chrétiens et chrétiennes pour être naïfs en ce qui concerne l’exaucement à tout coup de nos demandes. Car combien de nos prières restent sans réponses, dont la supplication fervente ne semble jamais se rendre à bon port.

Un des lieux où cette expérience m’a le plus marqué c’est lorsque j’ai travaillé en tant qu’aumônier dans un hôpital pour enfants. Ce dont je me souviens le plus, ce ne sont pas tellement les guérisons qui, Dieu merci sont fort nombreuses, mais ce sont surtout les décès, la mort des enfants, des nouveau-nés, la douleur effroyable de leurs parents et de leurs familles. Je ne saurais oublier aussi la grande compassion du personnel soignant, pleurant souvent avec les parents, d’une attention sans relâche auprès de leurs petits patients. 

En tant qu’aumônier, j’avais pour tâche d’accompagner les parents et leur enfant malade dès leur arrivée à l’urgence, et ce, tout au long des moments les plus critiques du processus d’évaluation et d’hospitalisation. Je soutenais les parents, je priais pour la guérison de leur enfant, mais l’exaucement de ma prière n’était pas toujours au rendez-vous. Avouons que ces situations effroyables nous donnent envie de crier vers Dieu notre douleur et notre révolte, lui disant avec le psalmiste : « Cela ne te fais rien de nous voir mourir? »

Nous voyons parfois la prière comme l’effort surhumain à déployer afin d’arracher à Dieu une faveur, un verdict favorable, tel un juge inique à qui il faudrait soutirer un peu de miséricorde, comme si notre cœur était plus grand que le sien et qu’il nous suffisait de le convaincre afin qu’il nous soit favorable. Mais en écho au silence apparent de Dieu, et au cri du psalmiste, se fait entendre la voix de Jésus à Gethsémani : « Non pas ce que je veux Père, mais ce que tu veux! » 

Il y a là un mystère insondable de la prière qui nous dépasse, alors que nous ne saurions douter de la bonté infinie de Dieu à notre endroit. Mais il faut bien reconnaître que la prière à laquelle Jésus nous invite n’est pas de l’ordre de l’exaucement à tout prix. D’ailleurs, les premières demandes du Notre Père n’ont-elles pas pour objet Dieu lui-même avant nos besoins personnels. « Père que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. »

Voilà le fondement de toute prière, car même lorsque la prière n’a pas sa réponse, cette prière porte aussi des fruits, car elle est entendue, elle est accueillie et je dirais même qu’elle est déjà exaucée, mais dans le secret de la grande bienveillance de notre Père du ciel. Car, quel est le premier but de la prière si ce n’est de nous enraciner dans une confiance inébranlable en Lui, de le reconnaître tout d’abord, non pas comme un Dieu lointain et indifférent, mais comme un Dieu Père, notre Père, qui veille sur chacun et chacune de nous et qui à son heure saura bien nous sauver, qui saura même ramener nos morts à la vie.

Cette présence de Dieu à nos vies, même si elle est capable d’opérer de grandes choses, même des miracles dans notre quotidien, cette présence à Dieu à travers la prière nous appelle avant tout à la confiance et à l’abandon comme Jésus l’a vécu, car qui d’entre nous peut échapper à ses Gethsémani : à l’épreuve, à la solitude, à la maladie ou à la mort? « Père non pas ma volonté mais la tienne! »

La prière a pour but avant tout de faire de nous des intimes de Dieu où nous apprenons à nous reconnaître comme ses enfants, attendant tout de lui, et devenant capables peu à peu de nous en remettre totalement à lui, même quand tout nous est enlevé, même quand nos souhaits et nos désirs les plus chers demeurent sans réponses. 

La prière à laquelle Jésus nous invite est bien sûr une prière qui coûte, puisqu’il nous invite à prier comme lui et à vivre dans l’abandon à la volonté de Dieu comme lui. C’est là une prière qui à la fois engage et qui invite à avancer courageusement sur les chemins de la vie. C’est pourquoi la prière véritable, celle qui attend tout de Dieu, et qui sait en même temps s’en remettre à sa volonté, cette prière-là transforme véritablement nos vies en profondeur, elle nous fait porter des fruits non seulement pour la vie éternelle, mais avant tout pour la vie ici-bas. 

Comme le jardinier qui travaille patiemment à faire fructifier son jardin, le Seigneur est à l’œuvre en chacune de nos vies afin que nous devenions des enfants selon son cœur, poursuivant avec lui son œuvre de création. C’est pourquoi, quand notre cœur s’ouvre à sa présence, quand il se fait prière, c’est Lui alors qui nous donne de croire avec conviction, qui nous donne une foi inébranlable, qui nous fait grandir dans l’espérance, et qui nous donne de porter les fruits de l’amour. 

La prière qui sait s’abandonner, qui est capable de s’en remettre à Dieu en toute chose en dépit des ténèbres et des silences, cette prière-là est capable de sauver le monde, même si elle semble n’avoir rien changé en apparence. C’est là la promesse que nous fait Jésus, lui dont la passion et la mort l’ont conduit jusqu’au matin de Pâques. C’est vers ce jardin aux lueurs de Pâques que nous entraine la prière à l’école de Jésus, et ce, dès aujourd’hui!

Du fond de sa prison, assassiné sous les ordres de Hitler en 1945, le pasteur Dietrich Bonhoeffer écrivait : «  Dieu réalise en nous non pas tous nos désirs, mais toutes ses promesses.  » À travers toutes ces situations de détresse que nous traversons et que nous présentons dans la prière, Dieu se fait encore plus proche de nous. Il nous guide et nous soutient à travers nos épreuves afin que l’obscurité ne l’emporte pas sur la lumière, cette lumière du matin de Pâques qui vient illuminer nos ténèbres, guider nos pas, guérir nos blessures et qui nous fait grandir dans l’amour. 

Frères et soeurs, il n’y a pas de plus grand bonheur et il est là le secret de la prière véritable à laquelle Jésus nous invite.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 15e Dimanche (C)

samaritain

LE BON SAMARITAIN

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10,25-37. 
En ce temps-là, voici qu’un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? »
L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. »
Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. »
Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? »
Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté.
De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté.
Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion.
Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui.
Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : “Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.”
Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »

COMMENTAIRE

Si jésus revenait marcher sur nos chemins, non plus limité à la géographie de la Palestine, mais marcheur sur les grandes routes du monde, quel regard porterait-il sur cette multitude que nous sommes, plus que jamais en quête de bonheur ? Suivrait-il un horaire fixé au quart de tour et géré par des apôtres imprésarios, se promenant d’un aéroport à l’autre, telle une grande vedette internationale ?

Ce serait mal connaître Jésus que d’envisager un tel scénario. D’ailleurs, à son époque Jésus n’est jamais allé à Rome, à Athènes ou à Constantinople, même si un tel un voyage aurait été possible. À lire les évangiles, on voit bien que dans les quelques centaines de kilomètres carrés où il a exercé son ministère, Jésus a pu prendre toute la mesure de notre nature humaine, des défis qui sont les nôtres, se désolant de nos misères intérieures et extérieures, s’émerveillant tout à la fois lorsque la grandeur d’âme et la générosité pouvaient l’emporter sur le chacun pour soi. Jésus est le témoin de cet amour qui est capable de transfigurer une vie et c’est ce témoignage qu’il nous livre sans cesse à travers ses enseignements et ses actions. La parabole du bon Samaritain est très évocatrice en ce sens et nous fait voir comment Jésus portait déjà sur notre monde un regard universel dépassant les cadres étroits du judaïsme de l’époque. 

Dans cette parabole, qui est l’une des plus belles de tous les évangiles, il y a tout d’abord la question du docteur de la Loi qui demande à Jésus qui est son prochain. Par sa question cet homme tend un piège à Jésus puisqu’il lui demande jusqu’où il faut aimer. Car ne reproche-t-on pas à Jésus de trop aimer, de se faire proche même des pécheurs, des publicains et des prostituées ? Faut-il vraiment aimer jusque là, lui demande cet homme ? Agir ainsi n’est-ce pas contrevenir à la Loi ? C’est ainsi qu’il lui demande si tous les hommes sont nécessairement son prochain.

Par la parabole qu’il donne en réponse à cet homme, Jésus renverse complètement la problématique soulevée par son interlocuteur en donnant comme exemple de charité fraternelle le comportement hors de l’ordinaire d’un Samaritain. Il faut savoir que les Samaritains étaient des hérétiques pour les Juifs, des maudits, qui ne méritaient que le mépris et l’exclusion. 

Pourtant Jésus choisit un Samaritain comme personnage central de sa parabole qui va manifester une charité qui va au-delà du simple souci pour l’autre. 

Non seulement il soigne l’homme blessé, abandonné sur la route par des brigands, mais il le met sur sa monture, l’amène à l’auberge, il lui offre une chambre, il passe la nuit à veiller sur lui et, le lendemain, au moment de payer et de reprendre la route, il confie l’homme blessé à l’aubergiste, lui assurant qu’il va tout payer à son retour pour les frais supplémentaires encourus. 

Alors que le prêtre et le lévite, des hommes religieux d’Israël, sont passés tout droit, abandonnant l’homme blessé à son sort, Jésus demande au docteur de la Loi, qui dans cette histoire s’est fait le prochain de l’autre ? Ce dernier ne peut que répondre que c’est le Samaritain. La pédagogie de Jésus est implacable et le docteur de la Loi doit bien reconnaître que l’amour ne connaît pas de frontières. 

Par sa parabole, Jésus prend la peine non seulement d’illustrer comment il faut se comporter quand nous sommes confrontés à des situations de malheur ou d’injustice, mais il en profite aussi pour faire de ce Samaritain le héros de son histoire. Il amène l’homme de la Loi à concevoir qu’un païen puisse faire preuve d’une plus grande charité que des Juifs pieux et il l’amène ainsi à porter un regard neuf sur cet étranger que tout dans sa culture religieuse l’encourageait à mépriser.

Jésus par cette parabole nous enseigne tout d’abord que le prochain c’est toute personne qui a besoin de mon aide, au-delà des prescriptions juridiques, des clivages ethniques ou religieux. Ensuite, et c’est l’aspect le plus surprenant de la parabole, c’est que toute personne, même un Samaritain, même un hindou, un musulman ou un athée, toute personne peut être porteuse de cette charité qui a sa source en Dieu et dont Jésus témoigne sans cesse dans son ministère. Et c’est là le plus surprenant dans cette parabole ! On ne soupçonne pas à première vue son côté subversif qui nous oblige à un regard totalement nouveau sur le prochain qui n’est pas des nôtres.

Dieu met son amour entre nos mains. C’est à ce dépassement inouï que nous appelle le Christ, et le secret de la parabole du bon Samaritain est de considérer tous les hommes comme nos frères et nos sœurs, tant celui qui aide et qui fait preuve d’humanité, que celui qui est abandonné au bord de la route et qui appelle au secours. Il s’agit de considérer tous les humains comme s’ils étaient du même sang que nous, puisque c’est le même sang qui nous a rachetés sur la croix.

 « Qui est mon prochain ? », ou encore « Jusqu’où faut-il aimer ? » À qui puis-je véritablement donner le nom de frère ou de sœur ? Jésus nous répond : « A toi de décider jusqu’où tu acceptes de te faire proche. Mais sache que si tu fermes ton cœur à tes frères et tes sœurs de ce monde, tu ne connaîtras jamais la joie véritable. » 

C’est Maurice Zundel qui affirme : « L’autre finalement, l’autre c’est Dieu. Dans les autres, il y a l’Autre et c’est parce que dans les autres le destin de Dieu est engagé, c’est parce qu’il est mis en question par chaque décision de la volonté, c’est à cause de cela que le prochain nous est confié, c’est à cause de cela que nous avons la charge des autres, parce qu’en eux nous avons la charge de l’Autre ».

Avec Jésus, j’apprends que tout être humain m’est un proche que je dois aimer comme moi-même, que je dois aimer tout comme Dieu m’aime, car moi aussi je suis appelé à donner la vie. Dieu nous confie les uns aux autres, il est au cœur de ce mystère de pauvreté et de communion qui habite au plus profond de nous-mêmes, et avec la parabole du bon Samaritain Jésus vient nous rappeler que notre monde sera toujours en manque d’avenir si nous persistons à passer tout droit notre chemin lorsque le prochain nous appelle à son secours.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 14e Dimanche (C)

« Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. »

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10,1-12.17-20. 
Parmi ses disciples, le Seigneur en désigna encore soixante-douze, et il les envoya deux par deux devant lui dans toutes les villes et localités où lui-même devait aller. 
Il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. 
Allez ! Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. 
N’emportez ni argent, ni sac, ni sandales, et ne vous attardez pas en salutations sur la route. 
Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : ‘Paix à cette maison. ‘
S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous. 
Restez dans cette maison, mangeant et buvant ce que l’on vous servira ; car le travailleur mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison. 
Dans toute ville où vous entrerez et où vous serez accueillis, mangez ce qu’on vous offrira. 
Là, guérissez les malades, et dites aux habitants : ‘Le règne de Dieu est tout proche de vous. ‘
Mais dans toute ville où vous entrerez et où vous ne serez pas accueillis, sortez sur les places et dites : 
‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous la secouons pour vous la laisser. Pourtant sachez-le : le règne de Dieu est tout proche. ‘
Je vous le déclare : au jour du Jugement, Sodome sera traitée moins sévèrement que cette ville. 
Les soixante-douze disciples revinrent tout joyeux. Ils racontaient : « Seigneur, même les esprits mauvais nous sont soumis en ton nom. » 
Jésus leur dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. 
Vous, je vous ai donné pouvoir d’écraser serpents et scorpions, et pouvoir sur toute la puissance de l’Ennemi ; et rien ne pourra vous faire du mal. 
Cependant, ne vous réjouissez pas parce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous parce que vos noms sont inscrits dans les cieux. » 

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L’on parle beaucoup d’évangélisation ces temps-ci. L’évangile d’aujourd’hui peut certainement nous aider à approfondir cet appel en tant que disciples du Christ. Mais soyons réalistes. Peu d’entre nous se mettront à sillonner villes et villages pendant l’été comme le font les disciples. C’est pourquoi je vous propose d’aborder la question de l’évangélisation sous un autre angle, et qui est aussi au coeur du récit que nous venons d’entendre.

Il s’agit de la consigne de Jésus à ses disciples quand il leur dit : « Je vous envoie comme des agneaux parmi les loups. » Tout d’abord, l’annonce de la foi au Christ est risquée, elle est périlleuse encore aujourd’hui, et elle le sera jusqu’à la fin des temps. Il serait trop long d’en développer le pourquoi, sinon pour dire que l’évangile est porteur d’un message de paix, d’amour et de justice, et que les idéologues, les faux messies, les dictateurs et les violents ne peuvent s’accommoder d’un tel message. C’est pourquoi l’on a crucifié Jésus. Le même sort menace ses disciples, car en suivant le Christ ils s’engagent dans un combat pour le bien et pour la vérité.

Par ailleurs, cette image des agneaux qu’emploie Jésus vient nous rappeler que l’évangélisation n’est pas une entreprise de séduction ou de conquête. Elle est une proposition de vie qui doit être offerte avec le plus de délicatesse et de bienveillance possible. Car, ne l’oublions pas, les disciples sont appelés à imiter leur maître, lui qui est doux et humble de coeur.

Comme lui, les disciples sont appelés à s’en remettre entièrement à Dieu. Remarquez dans le récit d’aujourd’hui qu’ils n’apportent ni argent, ni provisions, ni sandales. Ils acceptent l’hospitalité qu’on veut bien leur offrir. Ils n’imposent rien, n’entrent en conflit avec personne, parce qu’ils sont porteurs de la paix du Christ. Et quand on ne veut pas les entendre, ils reprennent tout bonnement leur chemin, secouant la poussière de leurs pieds, afin de bien signifier que leur « démarche est totalement désintéressée, et que les bénéficiaires du message restent toujours libres de le refuser. » L’évangile de ce dimanche nous interpelle donc quant à la manière dont nous devons partager notre foi avec les autres.

C’est Marc Donzé, le biographe de Maurice Zundel, l’un des grands spirituels du XXesiècle, qui écrivait à son sujet : « Il voudrait pouvoir parler de Dieu, à pas de silence et de respect, au coeur de ce qui importe le plus à l’homme. Il voudrait pouvoir dire sans violence, mais en prenant chaque homme par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme. »

La foi ne s’impose pas. Elle échappe aux raisonnements logiques qui en donneraient une preuve définitive. On ne peut ni la donner, ni la prêter, ni la transmettre comme un bien qui nous appartiendrait. On peut tout au plus en parler, la proposer et surtout en vivre. C’est-à-dire l’insérer au plus intime de nos journées, de nos faits et gestes, y puiser force et courage, goûter à cette joie secrète de celui ou celle qui accueille en sa vie la présence de Dieu et qui ne peut qu’en éprouver un grand bonheur et beaucoup de gratitude. Pour nous chrétiens et chrétiennes, c’est cela vivre notre foi en Jésus-Christ et c’est pourquoi nous voulons offrir à d’autres cette chance de croire en Dieu.

Nous sommes donc loin ici de définitions abstraites, de doctrines et de choses à retenir. Quand nous abordons la question de la foi, nous parlons avant tout de ce bonheur et de cette espérance qui nous habitent et qui nous font vivre. C’est la joie de croire. Et pour bien saisir ce que veut dire évangéliser, j’emploierais la comparaison suivante. Nous sommes comme des sourciers au pays de la soif, qui auraient découvert une source cachée et intarissable d’eau vive. Annoncer Jésus Christ, c’est tout simplement vouloir faire connaître cette source pour le plus grand bonheur de tous. Aux proches comme aux lointains, à nos enfants, à nos amis, à nos familles. Mais cela n’est pas simple. Nous le savons, car la foi est un don et il appartient à chacun d’accueillir librement ce don.

Pour beaucoup de nos contemporains, Dieu est méconnu, sinon ignoré, et c’est là la plus grande des tragédies pour l’humanité, car elle est alors orpheline et sans direction, vulnérable à toutes les passions, aux idéologies les plus meurtrières, car elle est sans espérance. Jésus, en nous envoyant dans le monde, nous rappelle que nous avons la responsabilité de nos frères et soeurs en humanité. Comme le soulignait le pape Jean-Paul II, «celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer. »

C’est pourquoi Jésus, lui le Prince de la Paix, nous envoie comme des agneaux et non comme des loups, nous invitant à marcher à pas de patience et de sollicitude avec tous ceux et celles que Dieu met sur notre route, afin qu’ils puissent reconnaître cette réalité fondamentale de l’existence humaine : c’est en Dieu que reposent toutes nos joies, tous nos bonheurs et toutes nos amours, il en est la source et c’est pourquoi nous pouvons dire de Dieu qu’il est véritablement l’accomplissement de l’Homme. Voilà ce que nous annonçons au monde, voilà ce que nous ne pouvons taire, car comment pourrions-nous cacher la joie qui nous habite?

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

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1 Thabut. 14e Dimanche. Année C.

2 Donzé, Marc. La pauvreté comme don de soi. Cerf/Saint-Augustin,1997. pp. 36-37

3 Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001

Homélie pour la fête du Saint-Sacrement

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,11b-17. 
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu et guérissait ceux qui en avaient besoin.
Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. »
Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. »
Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde.
Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule.
Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

COMMENTAIRE

La solennité du Corps et du Sang du Christ est une fête très ancienne puisqu’elle remonte au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient alors en question la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. D’ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Une dame m’en faisait la remarque un jour lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages ! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages !

Je vais peut-être vous surprendre, mais je dirais que ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est vous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans Peuple de Dieu, l’eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche, chaque jour de la semaine, dans cette église. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée, et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec le Christ.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le cœur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal, elle est une fête pascale. Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

L’importance du dimanche est donc centrale dans une réflexion sur l’eucharistie, puisque c’est le lieu par excellence où se fait l’Église, où se construit sa fraternité, et où elle renouvèle ses forces. Il est vrai que la vitalité de nos communautés chrétiennes, à tout le moins en Occident, semble contredire cette affirmation et n’apporter qu’un discrédit supplémentaire à la pertinence de nos assemblées dominicales. Pourtant l’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, père de l’Église, demeure toujours actuelle : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ ! »

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est celui d’un étudiant italien que j’ai connu à l’université et qui, suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père et ils ont préparé le repas en silence. Ce repas était composé de mets que la mère avait préparés quelques jours auparavant. Et au moment de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine familiale, le partage de la nourriture qui rappelait tellement celle qui la préparait avec soin et affection, ont fait se rappeler au père et à son fils le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée. Et ils parlèrent très tard ce soir-là de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. De retour au pays, cet étudiant m’a confié que ce repas lui avait donné de comprendre l’eucharistie comme jamais auparavant.

En écoutant son récit, je croyais réentendre l’histoire des disciples d’Emmaüs qui reconnurent le ressuscité à la fraction du pain. Et pourtant, cette belle histoire que je viens de vous raconter est bien loin de nous révéler toute la profondeur de l’eucharistie. Mais il y a là une piste très belle et très pertinente, je crois.

Dans l’eucharistie nous retrouvons bien sûr la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, mais là s’arrête toute comparaison, car ce n’est pas un absent qui nous rassemble, mais une présence bien vivante. Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses mains ce qu’il y a de plus précieux dans la création, et en ce sens, Jésus n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Car il se fait voir dans le pain et le vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée et qui nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa grande force d’aimer, et qui ainsi nous rétablit dans notre dignité humaine blessée.

Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde. C’est Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’eucharistie, qui affirmait ce qui suit : « Même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, préparer aux quatre coins du monde la grande salle du banquet pascal où tous et toutes sont invités.

Voilà frères et sœurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

Homélie pour la fête de la Sainte Trinité

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 16, 12-15)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« J’ai encore beaucoup de choses à vous dire,
mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité,
il vous conduira dans la vérité tout entière.
En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même :
mais ce qu’il aura entendu, il le dira ;
et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
Lui me glorifiera,
car il recevra ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître.
Tout ce que possède le Père est à moi ;
voilà pourquoi je vous ai dit :
L’Esprit reçoit ce qui vient de moi
pour vous le faire connaître. »

COMMENTAIRE

Un jour un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. L’enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour où ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri de surprise en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut chez lui tout affolé, criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion de caché dans la pierre. »

Sans doute nous faut-il un regard d’enfant pour découvrir Dieu au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en invitant les fidèles de dimanche en dimanche à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Parmi tous les dimanches, le dimanche de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre rapport avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu ? »

Discutant cette semaine avec un ami celui-ci m’affirma : « Dieu est un égoïste. Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-il, est un égoïste ! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par cette affirmation que je trouvais trop facile et injuste. Dieu un égoïste ! Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant lorsque l’on croit en Dieu l’on se sent saisi par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend, un amour qui nous invite à vivre notre vie en profondeur. La foi, nous le savons, donne un sens à notre existence, une direction. Avoir la foi en Dieu, c’est pressentir qu’il y a effectivement une réalité cachée en ce monde, qui est le créateur de ce monde, qui l’anime et lui donne vie.

La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu, pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » Et quand on contemple la vie de Jésus, lui qui a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare ; lui qui a pleuré devant Jérusalem dont il voit venir la destruction ; lui qui a pleuré au jardin de l’agonie en offrant librement sa vie pour nous sauver ; lui qui demanda à Pierre à trois reprises après la résurrection « Pierre, m’aimes-tu ? » Quand nous contemplons tous ces évènements de la vie de Jésus et son amour pour nous, comment peut-on dire que Dieu est égoïste. Dieu est amour et la plus grande preuve de son amour, nous dit saint Jean, est qu’il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils bien-aimé, son unique.

D’ailleurs, notre foi s’appuie sur celle des Apôtres qui affirment : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de Vie… nous vous l’annonçons ! » (1 Jn 1)

Et c’est là que nous commençons à mieux comprendre ce Dieu qui dès l’Ancien Testament nous dit par la bouche du prophète Isaïe : « Dès le sein de ta mère je t’ai appelé par ton nom, je t’ai choisi. » Dieu est créateur, il est source de toute vie et il nous appelle à l’existence, à la vie sans fin auprès de lui. Son amour n’est pas égoïste. Au contraire, il est don de soi, il est généreux, il pardonne, il accueille, il console, il donne la vie. Et l’expérience que nous faisons de l’amour dans nos relations humaines n’est qu’un pâle reflet de l’amour que Dieu a pour nous.

Et la mission du fils de Dieu est de nous consacrer dans cet amour, de nous aider à y grandir en nous donnant son Esprit.

Et c’est là que nous entrons dans ce mystère de la Trinité, d’un seul Dieu en trois personnes. Si Dieu est amour c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu, ils sont trois et ne font qu’un. C’est le mystère de la Trinité. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie ; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe et qui a pour mission de nous le faire connaître ; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père,

Bien sûr, un mystère demeure un mystère et on ne peut l’approcher que par des images. Les Pères de l’Église employaient cette analogie pour parler de la Trinité : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ». (Saint Grégoire de Nazianze)

Parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons et nous affirmons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte. Nous croyons que Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi : nous croyons que Jésus-Christ est le chemin de cette rencontre, que le Père est celui qui nous appelle à la vie, et que cette vie habite en nous par le don de l’Esprit Saint.

Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons, nous ne célébrons pas une idée abstraite, mais la vivante réalité de notre Dieu, qui est Père, Fils et Esprit.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour la fête de la Pentecôte

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 14, 15-16.23b-26)

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
    « Si vous m’aimez,
vous garderez mes commandements.
    Moi, je prierai le Père,
et il vous donnera un autre Défenseur
qui sera pour toujours avec vous.
    Si quelqu’un m’aime,
il gardera ma parole ;
mon Père l’aimera,
nous viendrons vers lui
et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
    Celui qui ne m’aime pas
ne garde pas mes paroles.
Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi :
elle est du Père, qui m’a envoyé.
    Je vous parle ainsi,
tant que je demeure avec vous ;
    mais le Défenseur,
l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom,
lui, vous enseignera tout,
et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »

COMMENTAIRE

Voici un conte de tradition autochtone que j’aimerais vous partager. Un soir, assis près du feu, un vieux sage parlait à son petit-fils du combat qui a lieu à l’intérieur de toute personne. Il disait : «Mon petit, il y a une lutte entre deux loups à l’intérieur de chacun de nous.»

L’un est le mal — c’est la colère, l’envie, la jalousie, la cupidité, l’arrogance, l’amertume, le mensonge, l’orgueil, et le sentiment de supériorité.

L’autre loup c’est le Bien — c’est la joie, la paix, l’amour, l’espoir, la sérénité, l’humilité, la bonté, la bienveillance, l’empathie, la générosité, la vérité, la compassion et la foi.

Le petit-fils a réfléchi pendant quelques instants, puis il demanda à son grand-père : «Quel loup, grand-papa, va gagner?» Et ce dernier de simplement répondre : «Celui que tu nourris mon enfant.»

Ce conte, je nous propose de l’entendre à la lumière de la promesse que nous fait le Christ. Il promet à ses disciples qu’il continuera à les former après son départ en leur envoyant l’Esprit Saint. Ce Maître intérieur leur fera se souvenir de tout ce qu’il leur a enseigné. Cet Esprit de Vérité et de discernement nous est donné afin de nous guider et de nous former, afin que nous sachions choisir ce qui est porteur de vie en nous et non pas de morts.

Car le Fils de Dieu est venu parmi nous afin de nous apprendre ce que cela veut dire être vraiment un homme, cela veut dire être vraiment une femme sur cette terre, même quand le mal ou l’épreuve nous font courber le dos. Oui, le Christ est venu nous apprendre à nous tenir debout, à choisir la vie, à habiter notre monde dans la confiance, malgré les vents contraires, nous sachant porteurs d’un don qu’il nous est parfois difficile de nous expliquer à nous-mêmes. C’est le don de la foi, le don de la Pentecôte.

À l’exception des grands convertis, dont la vie a été bouleversée à un moment précis de leur existence, et qui se souviendront toute leur vie d’avoir été saisis par Dieu, la foi tranquille et longuement vécue par la plupart d’entre nous, peut nous amener à méconnaître à quel point la foi en Dieu transfigure notre existence, foi en Dieu sans laquelle nous ne serions plus tout à fait les mêmes.

Le week-end dernier nous accueillions quatre jeunes adultes pour une retraite à notre couvent et, lors d’un tête-à-tête avec l’un d’eux, je découvrais un jeune en recherche, avec une foi en Dieu plutôt vacillante. Et chaque fois que je suis confronté à cette réalité de la difficulté de croire, tellement répandue en notre monde, je me demande toujours : «Pourquoi, moi et pas les autres?»

Cette question je me la suis souvent posée, et je l’ai retrouvée tout récemment sous la plume d’un théologien canadien, Gregory Baum, qui dans son dernier livre, publié quelques mois à peine avant sa mort en 2017, raconte l’histoire de son parcours théologique. Gregory Baum était un juif allemand converti au catholicisme, et qui, à l’âge de 92 ans, au terme de sa vie, demandait d’entrée de jeu dans son livre : «Pourquoi moi, et pas les autres?»

Étrange question à se poser en cette fête de la Pentecôte, me direz-vous? Mais je sais que cette question ne vous est sans doute pas étrangère et qu’elle a habité une foule de témoins au fil des siècles parce qu’ils se sentaient tributaires d’un héritage qui leur était tombé dans le cœur sans qu’ils n’aient rien fait pour le mériter, souvent même, sans l’avoir demandé. Mais le don est là, immensément présent, et dont ils ne pourraient se défaire même s’ils le voulaient. Et voilà qu’ils contemplent ce cadeau incroyable de croire en Dieu, et même d’aimer Dieu, et qui leur fait se demander : «pourquoi moi et pas les autres?» 

Pourquoi vous et pas votre frère, ou votre sœur, votre conjoint, ou vos enfants? Car quand on a la foi, on aimerait tellement la partager avec d’autres, afin qu’ils aient la chance eux aussi de vivre d’un tel don, d’avoir ce regard différent sur la vie qui change profondément notre manière de l’assumer et de faire nos choix, de choisir le bien ou le mal. Car c’est là le sens premier du don de l’Esprit Saint : une présence mystérieuse qui part du plus profond de nous-mêmes et qui nous ouvre à plus grand que nous-mêmes.

Quant à ce don de la foi qui nous est fait, tout ce que je sais c’est que tous sont appelés, je n’en ai aucun doute. Tous et toutes aimés de Dieu, voulus par lui, appelés à le connaître et à l’aimer. Et pour plusieurs, ce chemin de rencontre semblera ne jamais se réaliser dans leur vie, même si Dieu les rejoint sûrement par des chemins inattendus où il ne se laisse pas toujours reconnaître. D’autres auront grandi à l’ombre d’une foi familiale, sans jamais s’en détacher. Merveilleuse délicatesse de Dieu dont le dessein nous dépasse.

«Pourquoi moi, et pas les autres?» Sans prétendre sonder le cœur de Dieu, une des réponses qui me monte au cœur pour certains d’entre nous, et je le fais pour moi-même, est peut-être parce que nous en avions davantage besoin! Où en serions-nous si Dieu ne nous avait pas appelés à lui? Si l’évangile ne s’était pas inséré tant bien que mal, au fil des ans, dans les moindres replis de nos vies? Nous n’avons pas la réponse à cette question, mais de toute évidence, il y a là une miséricorde de Dieu qui s’exerce à notre endroit, que nous ne pourrons mesurer que lors du grand face-à-face, miséricorde qui nous appelle à être d’autant plus miséricordieux en nous laissant conduire par l’Esprit de Dieu, cherchant sans cesse à être meilleurs.

Frères et sœurs, il n’y a pas de quoi se glorifier que d’avoir la foi, puisque c’est un don. Mais c’est le don le plus extraordinaire qui soit, et c’est pourquoi notre seule fierté, comme l’affirme saint Paul, c’est la croix du Christ, c’est le don qu’il nous fait de lui-même en nous donnant son esprit, puisque tout vient de lui! C’est là un grand mystère! C’est la fête de la Pentecôte!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 6e Dimanche de Pâques (C)

La Paix qu’il nous donne!

« Levons-nous, partons d’ici ! » Cette petite phrase vient conclure – quelques lignes plus loin – le discours que Jésus achève aujourd’hui. Le Seigneur parle à des disciples qui sont bouleversés, effrayés, qui savent que leur maître est menacé, sur le point d’être arrêté et mis en procès. Jésus ne leur cache pas le danger dans lequel il se trouve. Déjà la trahison de Judas est en marche. On peut dire que le compte à rebours de la Passion est commencé. « Je m’en vais, leur dit Jésus, et je reviens vers vous ». Ces paroles sont à la fois mystérieuses et graves. Elles donnent l’allure d’un testament à ces consignes de dernières minutes que le Seigneur transmet aux disciples, d’où leur importance.

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et chez lui nous nous ferons une demeure. » Jésus s’adresse ainsi à tout le monde. « Si quelqu’un m’aime… » Chacun, chacune est sollicité pour une amitié avec le Seigneur, l’invitation à rien de moins qu’une histoire de cœur et d’intimité avec lui et avec le Père.

Sa parole, c’est ce qui nous restera de lui. La parole de Jésus qui est un ensemble d’appels à aimer, à vivre de miséricorde, dans l’humilité du service fraternel. Son commandement étant de nous aimer les uns les autres. 

Le testament de Jésus se continue et s’étend sur une promesse. La promesse de l’envoi d’un Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en son nom. L’Esprit qui va prolonger l’enseignement du Christ. Non pas pour un nouveau chapitre, mais pour protéger la mémoire de ce que Jésus nous a dit. Fidélité à l’Évangile pour l’approfondir et nous permettre de le mettre intégralement en pratique. 

Dernier élément que Jésus souligne, c’est la paix. La paix qu’il nous laisse, la paix qu’il nous donne. Qui n’est pas une tranquillité béate, l’absence de problèmes ni même de conflits; ce n’est pas un temps calme et serein chaque jour, ni non plus l’absence de trouble et de questionnement. La paix pour lui, c’est d’abord l’humble certitude de la foi, celle de l’abandon dans la confiance. Il nous partage cette paix qui l’habite, lui, puisqu’il s’abandonne résolument à la volonté du Père. C’est la paix dont il a le secret parce qu’il est le Fils bien-aimé, et qu’il est certain que le Père ne va jamais l’abandonner. « Je m’en vais, et je reviens vers vous. » Jésus sait qu’il va mourir et qu’il va ressusciter. Il a intimement la preuve que sa confiance dans le Père ne saurait être trahie ou déçue. Que cette paix soit pour nous le secret qui nous tient debout, qui nous garde en confiance, forts et en sécurité profonde! C’est là la paix des fils et filles du Père infiniment puissant et bienveillant qui est le nôtre.

Ces dernières paroles de Jésus doivent faire leur chemin en nous, dans les circonstances que nous vivons aujourd’hui, dans les temps troublés et souvent difficiles où nous sommes. Ne sommes-nous pas cette Église dont nous parlait le livre de l’Apocalypse. Cette Jérusalem nouvelle venue de chez Dieu, toute précieuse, toute belle et sainte, mais que nous savons menacée de toute part. Elle est habitée de lumière et de paix, cette Église qui a la capacité de régler ses problèmes, puisque l’Esprit lui est donné. Puisque l’amour et les dons de Dieu lui donnent les moyens d’aller de l’avant et de vivre maintenant le rêve de Dieu.

Faisons donc notre profit de l’enseignement du Seigneur. Laissons-nous rejoindre aujourd’hui, instruire par sa parole pour en vivre. Qu’elle soit notre paix, notre joie, notre assurance! « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. » 

fr. Jacques Marcotte, o.p. Dominicain

Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (C)

aimez-vous-comme

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 13,31-33a.34-35. 
Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui.
Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt.
Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux Juifs : “Là où je vais, vous ne pouvez pas aller”, je vous le dis maintenant à vous aussi. »
Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.
À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »

COMMENTAIRE

« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. » Mais quelle est cette nouveauté que Jésus annonce à ses disciples ? Car de prime abord, il n’y a rien de nouveau ici qui n’était déjà connu au temps de Jésus. Et pourtant Jésus annonce quelque chose d’inédit, du jamais vu.

Cette nouveauté vient de ce que Jésus ajoute au précepte de l’Ancien Testament : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » C’est ce mot comme qui fait toute la nouveauté et qui met en évidence une des lignes de force fondamentales du christianisme, soit la centralité de la personne de Jésus en regard de la Loi. Son agir devient la norme de nos actions, de nos pensées, et de nos paroles. Et ceci, non pas par simple imitation d’un homme idéalisé ou d’un maître à penser. Mais parce qu’en Jésus, c’est Dieu qui se fait connaître de nous et qui vient marcher avec nous, qui nous apprend à devenir pleinement humains.

Un de mes professeurs dominicains disait un jour : « l’Homme ne pâtit pas pour Dieu, il n’a pas à se sacrifier pour Lui, au contraire, c’est Dieu qui se sacrifie pour l’Homme, l’Homme qui est la passion de Dieu. » Et ce don que Dieu fait de lui-même en son Fils, à ce pouvoir de transformer nos vies ainsi que notre regard sur nous-mêmes et sur le monde. L’expérience de foi à laquelle nous invite Jésus nous donne de redécouvrir non seulement le sens de nos existences, mais nous donne aussi de nous savoir aimés et voulus ici-bas.

Par ailleurs, l’expérience que nous faisons de la miséricorde du Christ à notre égard, lui qui nous accueille tels que nous sommes, sans jamais condamner, allant jusqu’à donner sa vie pour nous, cette miséricorde convertit aussi notre résistance à la misère humaine autour de nous et nous entraîne à aimer comme Lui. Touchés en plein cœur par son amour, cet amour nous ouvre au prochain et c’est ainsi que pour nous chrétiens et chrétiennes, il devient impossible de dissocier notre foi au Christ du service des autres et du don de nous-mêmes.

« Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, dit Jésus, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

Il faut se rappeler que Jésus donne cet enseignement à ses disciples alors qu’il vient tout juste de leur laver les pieds, la veille de sa passion, alors qu’il leur dit : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. »

C’est saint Thomas d’Aquin qui disait de la grâce, en particulier celle que Dieu nous donne à travers les sacrements, qu’elle était une grâce fraternelle. Un surcroît de vie en nous qui est fait non seulement pour aimer Dieu, mais pour aimer le prochain ! C’est pourquoi l’histoire de l’Église porte cette marque indélébile de millions et de millions de témoins, célèbres ou anonymes, qui jusqu’à ce jour ont été portés par cet élan de charité qui a sa source dans le Christ ressuscité.

Comme le disait la jeune juive Etty Hillesum, assassinée à Auschwitz : « Nous sommes appelés à aider Dieu à naître dans les cœurs martyrisés des autres[1] », nous faisant proches de ceux qui souffrent ou qui se sentent abandonnés. Quelle mission, et quelle responsabilité que la nôtre !

Parfois la tâche peut paraître surhumaine, nos efforts dérisoires, en comparaison des besoins criants de tant d’enfants, de femmes et d’hommes sur cette terre. Mais nous sommes appelés à vivre de l’espérance même du Christ, qui lui le premier a espéré en nous, en nous engageant résolument dans le combat de Dieu, même quand l’issue semble désespérée, vouée à l’échec même. N’est-ce pas là tout le sens de la croix de Jésus, lui le grand vainqueur de la mort.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (C)

Chaque croyant a un rapport bien singulier avec l’Évangile, une manière propre et originale d’entendre et de réentendre ces récits qui mettent en scène Jésus avec ses disciples, avec les foules bigarrées, avec les opposants comme les curieux, avec les pécheurs comme les justes. Prenons l’évangile de ce jour. Il ne s’agit pas simplement d’une vieille histoire de pêche sur les bords du lac de Tibériade. C’est une rencontre qui se poursuit encore aujourd’hui sur les berges de nos vies entre nous et le Christ ressuscité.

Ces retrouvailles du Ressuscité avec les disciples à la fin de l’évangile de Jean, même s’il s’agit de la troisième apparition de Jésus, donnent l’impression d’une première expérience d’apparition tellement le contexte nous parle d’un quotidien des plus banal, comme s’il ne s’était encore rien passé dans la vie de ces amis de Jésus après sa mort. Alors que c’est à Jérusalem que les évangélistes nous parlent des premières apparitions de Jésus, nous sommes ici au bord du lac de Tibériade, à près de cinquante kilomètres de la ville sainte. C’est la fin de la journée et les disciples semblent désœuvrés. Soudain, Simon-Pierre annonce tout bonnement qu’il s’en va à la pêche et les autres lui emboitent le pas. Quant au disciple bien-aimé, le troisième personnage en importance dans ce récit, après Pierre et Jésus, je dirais qu’il joue le rôle d’un personnage de soutien qui, d’une certaine manière, dirige l’action du récit.

Ainsi, il est le premier à voir le Seigneur sur la rive. « C’est le Seigneur », s’écrit-il, et voilà que Pierre se jette à l’eau. C’est lui qui attire l’attention de Pierre et met ainsi en branle tout le processus de cette rencontre entre Pierre et son Seigneur. Plusieurs commentateurs voient dans le disciple bien-aimé le modèle du croyant, qui vit une véritable intimité avec le Christ, qui se penche sur son cœur lors de la dernière Cène, qui a droit aux confidences de Jésus, qui le premier avant Pierre, se met à croire devant le tombeau vide. Pierre, lui, est plus lent à croire et pourtant, c’est sur sa foi que Jésus va fonder son Église. C’est sans doute pourquoi Jésus le prend à part et l’invite à entrer dans cette même intimité que l’autre disciple, à devenir lui aussi un disciple bien-aimé.

Mais Pierre a besoin d’être aidé dans cette nouvelle naissance qui lui est proposée et Jésus agit auprès de lui comme la sage femme ; il l’aide à bien prendre la mesure de son attachement, de son amour pour lui. Mais pour cela, il lui faut passer par un laborieux travail où Pierre se voit obligé d’aller au fond de lui-même afin de revivre d’une certaine manière tout le processus de son reniement, comme à rebours, jusqu’au tout début de sa relation avec Jésus.

Rappelez-vous. C’est sur les bords de ce même lac que Jésus avait rencontré Pierre pour la première fois et l’avait invité à le suivre. Dans l’Évangile d’aujourd’hui Pierre retourne à la pêche. Que faire d’autre quand les grands rêves semblent s’écrouler ? Pierre n’a pas d’autre métier. Il retourne donc à ce qu’il connaît de mieux, la pêche, et c’est à nouveau dans ce contexte que Jésus vient à sa rencontre.

Des poissons grillés et des pains ont mystérieusement été préparés pour les disciples. Ils vont partager cette nourriture avec Jésus, comme autrefois. Mais pas un mot n’est dit sur ce repas, comme si l’on avait déjeuné en silence, l’évènement étant trop solennel pour qu’aucun n’ose prendre la parole.

Après le repas, nous assistons au tête-à-tête entre Jésus et Pierre, comme si c’était là le véritable motif de la présence du Ressuscité sur les berges du lac ce matin-là. Jésus, bien que ressuscité, paraît vulnérable dans ce récit. A trois reprises, il demande à Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Une question extraordinaire dans la bouche du ressuscité, car c’est son humanité qui s’y révèle.

« Pierre m’aimes-tu ? » Comme si les liens noués ici-bas importaient encore pour Jésus, lui qui est passé de ce monde-ci à son Père. Comme s’il nous ressemblait plus que jamais dans son désir d’être aimé. Cet évangile qui nous interpelle en tant que disciples du Christ, nous révèle aussi qui est ce Dieu dont nous avons contemplé le visage en Jésus-Christ. C’est François Varillon dans son magnifique livre L’humilité de Dieu qui écrit :

« Quand je prie je m’adresse à plus humble que moi. Quand je confesse mon péché, c’est à plus humble que moi que je demande pardon. Si Dieu n’était pas humble, j’hésiterais à le dire aimant infiniment » (p. 9). Et c’est ainsi que Jésus vient quémander l’amour de Pierre comme il le fait avec chacun et chacune de nous.

Dans cette humilité de Dieu s’exprime toute la patience de Dieu, qui ira avec nous partout où nous irons, quels que soient nos choix, sans jamais nous abandonner. C’est Fernand Ouellette qui écrivait dans son livre Le danger du divin : « Le Christ ne cesse de nous aimer même lorsque nous croyons ne pas l’aimer… Il ne se retire jamais, il nous poursuit sans cesse, sans dégoût, il demeure proche, mais caché, derrière chacun de nos actes. Il ne saurait désespérer de notre légèreté… » pp. 63-64

Par ailleurs, la question de Jésus met sûrement à vif la plaie encore fraîche de la trahison chez Pierre. « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Pourquoi cette question et pourquoi la poser à trois reprises ?

Par sa triple question, je ne crois pas que Jésus cherche à vérifier la détermination de celui à qui il veut confier ses brebis. Et je crois encore moins qu’il y ait là un reproche adressé à Pierre. Le caractère d’intimité indéniable de cette scène contredit une telle interprétation. Je crois plutôt qu’à l’affirmation trois répétée du reniement, Pierre se voit offrir la possibilité d’affirmer à trois reprises son amour pour Jésus. Jésus vient le libérer et par sa question, il offre à Pierre de dénouer cet écheveau de douleur et de peine qui lui étreint le cœur depuis son reniement.

« Pierre m’aimes-tu ? » J’entends cette question comme une prière dans la bouche de Jésus. Une prière qui est toute chargée de l’espérance de Dieu. Dans cette simple demande, c’est Dieu lui-même qui vient solliciter notre amour, et c’est dans la réciprocité de cet amour que Pierre trouvera la véritable paix et la guérison.

« Pierre m’aimes-tu ? » C’est à la fois une invitation qui est faite à tous les croyants d’entrer dans le pardon de Dieu, à l’aimer, et à se laisser aimer par lui.

« Pierre m’aimes-tu ? » C’est la question ultime que pouvait poser Jésus à Pierre. Question qui l’amène à un point de rupture dans sa vie, qui le libère de sa honte, et qui ouvre sur le grand large, où Pierre peut enfin donner son cœur à Jésus : « Seigneur, tu sais tout. Tu sais bien que je t’aime ». C’est la miséricorde de Dieu qui touche Pierre en plein cœur, qui fera de lui désormais un pêcheur d’hommes et qui donnera volontiers sa vie pour le Christ.

L’évangile d’aujourd’hui est un récit merveilleux, qui vient nous rappeler que nous aussi nous sommes des disciples bien-aimés, que nous avons du prix aux yeux de Dieu. Il nous demande tout simplement de l’aimer et de lui faire confiance, alors qu’il nous rassemble sur les berges de notre eucharistie et se donne à nous en toute humilité, sans jamais s’imposer. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicains

Homélie pour le 2e Dimanche de Pâques (C)

Dans les récits d’apparitions de Jésus, les évangélistes nous décrivent à la fois la nouvelle réalité corporelle de Jésus, tout en nous laissant entrevoir sa profonde humanité. Même au-delà de la mort, Jésus ressuscité est plus vrai que jamais. Il apparait de façon si réellement incarnée à ses disciples, que ces derniers n’ont d’autre choix que de s’incliner et de le reconnaître. « Quand leurs yeux et leurs oreilles ne suffisent pas, ils doivent encore le toucher ; quand le toucher ne suffit pas pour réveiller leur foi, ils doivent présenter à Jésus nourriture et boisson qu’il consomme devant leurs yeux.[1] » Jésus est bel et bien vivant après sa crucifixion, plus vivant que jamais !

D’ailleurs, Jésus apparait à ses disciples dès le premier jour de sa résurrection, comme si les liens noués ici-bas étaient de la plus grande importance pour lui. Malgré le fait que ses amis l’aient abandonné, renié et trahi, Jésus ne se détourne pas d’eux. Au contraire, il vient vers eux avec empressement, et il traverse les murs de leurs peurs et de leurs doutes, afin de les ramener vers lui, et de les établir fermement dans cet amour sans limites qu’il a pour eux. À travers ses apparitions, Jésus nous révèle combien nous avons du prix à ses yeux. C’est cet amour qui l’a conduit à sa passion et dont il porte encore les marques dans son corps glorifié.

Benoît XVI a exprimé cela de manière magnifique dans une homélie pour le deuxième dimanche de Pâques : « Le Seigneur, dit-il, a apporté avec lui ses blessures dans l’éternité. C’est un Dieu blessé ; il s’est laissé blesser par l’amour pour nous. » 

Ces blessures c’est la marque de notre péché. Car si le péché nous blesse dans nos vies personnelles, Jésus nous fait découvrir que le péché s’adresse avant tout à Dieu. 

Les plus anciens parmi nous se souviennent sans doute de la pédagogie de nos parents quand nous étions enfants, et qu’ils nous disaient, après un mauvais mot ou une colère : « Tu fais de la peine au Bon Dieu », ou encore « au petit Jésus ». Je m’en souviens très bien. Cette remarque avait pour effet de calmer instantanément l’ardeur des enfants querelleurs que nous étions parfois. 

Mais dans cette pédagogie, un peu douteuse, il y avait néanmoins une profonde intuition spirituelle, qu’un théologien contemporain exprime de la manière suivante : « C’est la mort du Christ en croix, dit-il, qui nous renvoie l’image de notre péché.[2] » Jésus est mort pour nos péchés, et il en porte les blessures jusque dans sa résurrection.

Le péché, ce sont toutes ces actions, ces paroles, ces pensées et ces omissions, où nous perdons le sens de nous-mêmes et de notre dignité d’enfants de Dieu. Le péché, c’est le cœur qui s’éteint, c’est la source de l’amour qui se tarit en nous. 

Nous le savons, nous portons notre mission de disciples du Christ dans des vases d’argile, mais nous avons le Christ désormais pour nous relever de nos péchés, pour nous pardonner, pour nous donner sa force. 

Il est Celui qui ouvre le chemin vers Dieu et qui, depuis sa résurrection, poursuit sa route avec nous, dans un mode de présence tout nouveau, mais encore plus vrai, plus intime. Désormais, le Seigneur Jésus vient transformer nos vies de l’intérieur, lui le grand Vainqueur de la mort, « l’Homme fort », comme me le confiait ces jours-ci un paroissien. Il nous confie sa paix en nous demandant de la porter au monde, et il nous invite ainsi à entrer avec lui dans le combat de Dieu, à nous faire solidaires de ses blessures.

C’est le pape Benoît XVI qui dira au son sujet de Thomas : « Il est accordé à l’apôtre Thomas de toucher les blessures du ressuscité et ainsi, il le reconnaît — il le reconnaît, au-delà de l’identité humaine de Jésus de Nazareth, dans son identité véritable et plus profonde : “Mon Seigneur et mon Dieu !” (Jn 20,28). 

Nous avons là la plus belle expression de foi de tous les évangiles : “Mon Seigneur et mon Dieu !” Et c’est l’Apôtre Thomas qui nous en fait cadeau. Tout comme les autres Apôtres, Thomas est tiré de sa nuit, et il lui est donné de voir son Seigneur, malgré ses doutes et ses faiblesses. Il lui est donné de toucher ses blessures, qui lui dévoilent combien est grande la passion du Christ pour notre monde. Thomas est alors invité à cesser d’être incrédule et à devenir croyant. N’est-ce pas là l’invitation sans cesse renouvelée par le Christ dans nos vies ? Demandons à Dieu la grâce de l’entendre et d’y répondre, afin de pouvoir faire nôtre la profession de foi de Thomas : “Mon Seigneur et mon Dieu !”

Yves Bériault, o.p. Dominicains.


[1] Urs von Balthasar. La gloire et la croix. p.263

[2] Sesboüé, Bernard. L’homme, merveille de Dieu. Salvator, 2015. p. 216

Homélie pour le Dimanche de Pâques (C)

Il vit et il crut! (Jean 20, 1-10)

En lisant le récit de la course passionnée de Pierre et de Jean vers le tombeau vide, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus. Comme il était grand leur espoir ! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant? Quelle est cette nouvelle? Le souffle se fait haletant, mais le pied, lui, reste ferme. Et si c’était vrai? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire de l’évangéliste au sujet de l’apôtre Jean est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut! »

Le souvenir de Pierre et de Jean courant vers le tombeau de Jésus le matin de Pâques, est une belle métaphore de notre vie de foi, qui continue d’habiter la mémoire de tous ceux et celles qui, un soir ou un matin, se sont retrouvés, étonnés, devant un tombeau vide. Le tombeau vide de leurs doutes et de leurs craintes; le tombeau vide de leur impuissance, de leur manque de foi. Un tombeau à la porte ouverte, irradiant la lumière matinale, sa béance pleine d’une présence, le regard intérieur s’allumant, tout d’un coup, à l’expérience de foi : « Il vit et il crut! »

Paradoxalement, la foi au Christ ressuscité, avant d’être de l’ordre du croire, est avant tout de l’ordre du voir. Comme la reconnaissance d’une présence intérieure, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore. « Il vit et il crut! » C’est l’amour qui croit! Et c’est le regard aimant de Jésus-Christ, posé sur nous, qui nous attire vers lui et cet appel intérieur, du plus profond de nous-mêmes, se fait pressant, comme pour nous dire : « Voyez! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez, c’est plein de vie dedans. » Parole de Ressuscité!

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour la Vigile pascale 2022

Frères et sœurs, il y a de ces moments où célébrer notre foi semble être en porte-à-faux avec la réalité ambiante. N’en avons-nous pas fait l’expérience avec un ami malade, une famille éprouvée, une personne violentée, alors que la seule présence qui s’impose est celle de notre silence bienveillant? 

On ne peut faire abstraction en cette nuit de Pâques qu’ailleurs, comme en Ukraine, la guerre fait rage; on y souffre, on y meurt, alors que nous nous tenons là, impuissants, bien que solidaires. C’est comme si le Vendredi saint ne semblait pas vouloir s’achever cette année et il nous est impossible d’en faire abstraction en cette nuit de veille. Je dirais même que c’est là la première chose qu’attend de nous le Seigneur ressuscité.

Si nous étions en Ukraine, ou dans tout autre pays en guerre, de quelle manière célèbrerions-nous la résurrection du Christ? J’oserais espérer pour ma part pouvoir vivre la Pâque du Seigneur avec une passion et une prière encore plus aiguisées et suppliantes, me donnant ainsi la force de tenir ferme quand tout bascule autour de moi, quand l’espérance semble se tenir comme au-dessus d’un abîme.

La semaine dernière, une amie me faisait part d’un poème qu’elle venait d’écrire et qui saisit tout à fait cette contradiction apparente au cœur de notre vie de foi, où le clair-obscur en sera toujours une composante inévitable, où passion et résurrection ne seront jamais bien loin l’un de l’autre. Voici ce que m’écrivait mon amie Stéphanie :

Songe du 41e jour de guerre en Ukraine

Ce matin,

Le chant incessant du cardinal heureux

Me heurte, directement comme un affront

Un affront à cette désharmonie bien installée,

Bien accordée au monde et à l’atmosphère actuelle.

Quel fanfaron!

Quand tout semble noir et insurmontable,

un chant me rappelle franchement la présence d’une beauté intarissable.

Dans cette dichotomie, comment éviter de se crevasser le cœur ?

Entre la laideur terrifiante d’une guerre immonde et

la beauté inégalée d’un simple trait musical a capella.

Au milieu de cette crevasse douloureuse et insondable, se laisser choir ?

Une larme à l’œil gauche, un rire à l’œil droit ?

Est-ce là être humain, en toute connaissance, sourire en portant la douleur ?

Une simple note, voulant hisser tout à coup le monde hors de toutes ses fausses notes,

rappelant à la conscience une autre réalité, 

réharmonisant et attendrissant ma fresque intérieure.

En arrière-plan, un ciel bleu et un soleil brillant, réalité imperturbable;

aussi improbable que cela puisse paraitre ces jours-ci, en écoutant les nouvelles.

Passagers, ils passeront ces nuages épais, 

accueillir la pluie de larmes, vivre profondément sa peine.

Importe l’harmonie et la beauté cultivées, 

chéries et soignées durant le mauvais temps.

Étrangement, je me faisais une réflexion semblable en préparant l’homélie pour cette Vigile pascale. Chaque année, dans le pays nordique qui est le nôtre, le printemps fait irruption dans nos vies. Les journées ne sont plus les mêmes. La vie renaît tout d’un coup et c’est la fête! Nous nous réjouissons de la venue du printemps comme d’un ami longtemps attendu. Nous ne faisons pas que nous rappeler de cette saison comme d’un souvenir du passé. Au contraire, c’est la saison qui s’empare de nous, qui nous séduit, et dont l’énergie ne peut être stoppée. Que dire alors de la venue du Christ en cette nuit très sainte? Ne vient-il pas vers nous comme ces eaux de mars inarrêtables, traversant le mur de nos doutes, de nos peurs et de nos angoisses?

N’est-il pas lui, cette « simple note, voulant hisser tout à coup le monde hors de toutes ses fausses notes »; lui, réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme de manière éclatante que la vie est plus forte que la mort, que le vivant, en commençant par le Christ, n’a pas sa place dans les tombeaux du monde.

Les évangiles ne manquent pas de détails pour évoquer la dimension dramatique, cataclysmique même, de la mort de Jésus. Il s’agit d’un drame au retentissement cosmique qui se joue dans les évangiles : du ciel qui s’obscurcit, au soleil qui disparaît, du voile du Temple qui se déchire en deux, au tremblement de terre qu’évoque Matthieu, les évangélistes veulent surtout nous faire comprendre combien la mort de Jésus revêt une dimension universelle. La Terre vacille sur son socle, le voile du Temple se déchire, ouvrant ce dernier aux quatre vents, alors qu’un monde nouveau est en train de naître.

Comme cette image d’enfantement est à propos devant cette crise universelle et humanitaire que nous traversons, où toutes nos certitudes sont ébranlées, nous amenant à nous demander quels seront les lendemains qui nous attendent. Un monde nouveau ? De nouvelles relations entre les nations où tout le monde serait gentil et généreux ? Rien n’est impossible, bien sûr, mais quelle conversion extraordinaire cela exigerait ?  C’est pourquoi il nous faut vraiment prendre la mesure du défi qui se présente à nous et du remède à y apporter.

Je ne crois pas en ces grands lendemains où « tout va changer ce soir », comme le chantait la chanson. Je crois toutefois que le grand changement est déjà survenu un certain matin de Pâques dans la Jérusalem ensommeillée, et qu’il nous revient de faire nôtre cette victoire. 

« Éveille-toi ô toi qui dors », comme le chante une hymne antique. Ouvre ton cœur à Celui qui seul est capable de le guérir en profondeur. C’est là la seule réponse qui convient devant l’énorme défi de notre vivre ensemble sur cette terre et où nous découvrons combien nous avons besoin les uns des autres, de pays à pays, de voisin à voisin.

C’est à cette révolution spirituelle et universelle que cette nuit très sainte nous convoque. Pas de recette magique, mais un profond travail d’enfantement chez tous ceux et celles qui veulent bien ouvrir leur cœur en ces temps qui sont les nôtres, et qui ressemblent à s’y méprendre à un chemin de croix pour notre humanité, mais où notre foi nous dit que Dieu est avec nous et que le dernier mot lui appartient.

En cette Sainte Vigile, qui est la mère de toutes les vigiles, de toutes les attentes au cœur de notre monde, frères et sœurs, nous proclamons que l’inespéré s’est fait chair, que le Fils du Père a habité parmi nous, qu’il a vaincu la mort et qu’il est devenu notre éternel printemps. Ne l’entendez-vous pas !

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 5e Dimanche du Carême (C)

Ce récit est une des scènes les plus dramatiques des évangiles. Sans doute à cause de la sobriété du récit où la violence est palpable, et où Jésus met sa vie en jeu comme jamais auparavant dans les évangiles. Il le fait pour une personne prise en flagrant délit d’adultère, une coupable selon la Loi, dont la faute entraîne la lapidation. Une personne, en entendant ce récit, me disait que si un jour elle avait à vivre une situation semblable de mise en accusation, elle voudrait bien avoir Jésus comme défenseur. Difficile de ne pas aimer Jésus dans ce récit.

En fait, cet épisode propre à l’évangile de Jean, est en quelque sorte un prélude à la Semaine Sainte. La nuit sur le Mont des Oliviers y est évoquée. Au matin, Jésus descend à Jérusalem et enseigne dans le Temple, alors que ses opposants se manifestent. C’est l’affrontement, les accusations contre la femme, le piège tendu à Jésus. On cherche à le prendre en défaut, on veut sa perte. Son procès est déjà commencé et Jésus garde le silence, tout comme il le fera devant Pilate, et devant le Sanhédrin.

Le récit de la femme adultère fait suite à un épisode de l’évangile de Jean, où les grands prêtres et les pharisiens, après une première tentative d’arrestation de Jésus, s’exclament au sujet de la foule qui admire Jésus : « cette foule qui ne connaît pas la loi, ce sont des maudits ». Ce commentaire décrit bien les adversaires de Jésus et de cette femme que l’on a jetée devant lui.

Difficile de ne pas penser ici à tous ces radicalismes qu’ils soient religieux ou politiques, où l’idéal visé, qui devient idéologie, fait fi des personnes. On l’a vu dans de multiples guerres et révolutions. Nous le voyons aujourd’hui dans de multiples formes de militantismes, qu’ils soient religieux ou politiques. Il n’y a que la cause qui compte. On la défend avec fanatisme. La personne ne compte plus. Elle devient une quantité négligeable qui n’a droit à aucune compassion. Que l’on pense à ces régimes totalitaires qui tiennent leurs populations en esclavage ou encore à ces dictateurs, comme Staline, qui disait avec cynisme, afin de justifier ses massacres, que la mort d’un homme est bien sûr une tragédie, mais que la mort d’un million d’hommes n’est qu’une statistique.

À la suite de l’élection du Pape François, qui est reconnu pour son action en faveur des démunis en Argentine, les pourfendeurs de l’Église se sont empressés de minimiser ce souci pour les pauvres, en remettant en question la notion de charité chrétienne, l’accusant de ne pas s’attaquer aux véritables causes des inégalités, qui seraient avant tout politiques. On reproche à l’Église de se donner bonne conscience en n’aidant que de manière marginale et épisodique ceux et celles qui souffrent, alors qu’ils auraient besoin d’une révolution.

Bien qu’il faille s’attaquer aux structures injustes dans notre monde, aux systèmes économiques et politiques qui exploitent, des luttes faut-il le dire dans lesquelles nombre de chrétiens et de chrétiennes sont engagés, nous croyons aussi, comme nous le révèle l’Évangile, que la transformation du monde passe nécessairement par la conversion des cœurs, un cœur à la fois. Sinon, aucune transformation sociale, aussi noble soit-elle, ne saurait tenir. C’est ainsi qu’il faut comprendre ce passage du livre d’Isaïe entendu dans la première lecture : « Voici que je fais un monde nouveau il germe déjà, ne le voyez-vous pas? »

Cette attention à la personne, Jésus nous en donne l’exemple dans cette rencontre de la femme adultère et de ses accusateurs. Remarquez que Jésus ne condamne personne dans ce récit. Il garde longuement le silence. Il écoute. Il prie. Pour ensuite suggérer à ses opposants de regarder en eux-mêmes. Alors que ces derniers tentent de s’imposer par le nombre et par la force de la Loi, Jésus s’adresse en fait à chacun d’eux. « Regarde dans ton cœur », leur dit-il. Que celui qui est sans péché, lui lance la première pierre ». C’est à dire : « Rappelle-toi que tu es avant tout une personne avec tes propres faiblesses et tes fragilités. Est-ce que tu voudrais que Dieu te condamne? Qu’il n’ait pas pitié de toi? Comment alors peux-tu ne pas avoir pitié de ta sœur qui est ici? Et tu voudrais la tuer? »

Voyez l’attitude de Jésus. Alors que cette femme est livrée à une foule déchaînée qui la traine devant Jésus avant de la lapider, ce dernier baisse la tête et regarde vers le sol. Comme s’il ne voulait pas humilier cette femme davantage en la regardant ou encore pour réprimer sa honte et sa colère devant les agissements de cette foule. Jésus a alors cette réaction tout à fait étonnante : il se penche vers le sol et il se met à écrire.

Depuis les débuts de l’Église, bien des théologiens se sont interrogés sur ce que Jésus pouvait bien avoir écrit. Cette action de Jésus restera toujours énigmatique en dépit des interprétations avancées.

Ce que l’on peut affirmer toutefois sans se tromper, c’est que Jésus écrit dans le sable avec un langage nouveau, qui s’exprime dans son action de libérer la femme adultère et de lui rendre sa dignité ; en lui disant des paroles que son cœur n’espérait certainement pas entendre dans cette situation de violence et de mépris : « Moi non plus, je ne te condamne pas ».

Jésus ne condamne pas. Il invite tout simplement : « Va ma fille, ne pèche plus ». Par la parole qu’il prononce en sortant de son silence, Jésus n’abroge pas la loi relative à l’adultère, ni ne condamne la femme coupable; il lui demande simplement de ne plus pécher.

Saint Augustin a magnifiquement interprété ce tête-à-tête entre Jésus et cette femme. Une fois que la foule s’est dispersée, écrit-il, « ils ne restent plus que deux : Miseria et Misericordia », c’est-à-dire la misère humaine et la miséricorde divine. En Jésus, Dieu se révèle comme le Dieu de toute miséricorde. Et c’est cette miséricorde, cette pédagogie de la conversion, que l’Église doit faire entendre au monde si elle veut toucher les cœurs.

Henri Nouwen décrit ainsi l’attitude de Dieu vis-à-vis ses enfants :

« Son seul désir est de bénir… Il n’a aucun désir de les punir. Ils ont déjà été punis de façons excessives par leur propre errance, intérieure et extérieure. Le Père veut simplement leur faire savoir que l’amour qu’ils ont cherché dans des chemins tortueux a été, est et sera toujours là, pour eux… mais il ne peut les forcer à l’aimer sans perdre sa véritable paternité. » (Henri Nouwen. Le retour de l’enfant prodigue. Bellarmin, 1995. p. 119)

L’évangile de dimanche dernier, celui du retour de l’enfant prodigue, et l’évangile de ce dimanche constituent en quelque sorte une mise en route en cette fin de Carême, afin de nous préparer à la fête de Pâques, en nous invitant à reconnaître que nous avons tous et toutes besoin du pardon de Dieu.

En Église, le sacrement du pardon est en quelque sorte une actualisation de ces récits évangéliques, le lieu par excellence où nous nous présentons devant le Christ avec notre péché et nos pauvretés. Chaque fois que nous avons recours à ce sacrement, c’est le Christ lui-même qui pose son regard sur nous, qui nous relève, et qui nous dit : « Va, personne ne te condamne. Tu es libre. Va et ne pèche plus. » Ne devrait-on pas courir vers cette rencontre avec le Christ? C’est la grâce que je nous souhaite à l’approche de la grande fête de Pâques. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 4e Dimanche du carême (C)

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Aujourd’hui, Jésus nous raconte une histoire. Une de ses plus belles histoires dont lui seul a le secret. Une histoire comme bien des histoires que l’on raconte aux enfants : « Il était une fois un homme… »

Mais pourquoi Jésus raconte-t-il cette histoire? L’évangéliste Luc nous en donne l’explication suivante : « Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de Jésus pour l’écouter. Et les pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient : “Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux !”  La parabole de l’enfant prodigue est donc une réplique à la critique des opposants de Jésus.

Comme une pièce de théâtre, elle met en scène différents personnages, mais l’acteur principal, c’est le Père. Cette parabole aurait pu s’intituler “la parabole de la miséricorde du Père”, tellement le visage que Jésus nous dépeint de lui est étonnant, surprenant même. Est-ce que Dieu peut nous aimer à ce point? Les pharisiens et les scribes semblent en douter.

Jésus nous raconte l’histoire d’un jeune homme qui dépouille littéralement le père de son bien quand il quitte la maison avec sa part d‘héritage. Mais le Père le laisse aller. L’agir du fils cadet va aller à l’encontre de toutes les valeurs de sa famille : il s’établit dans un pays païen, il devient le gardien d’un troupeau de porcs, un animal impur pour les Juifs. Il mène une vie dissolue et, d’après son frère, il aurait dépensé tout son argent avec les files. Ici, l’on sent la méchanceté de l’aîné, mais nous y reviendrons.

Le Père lui ne cesse d’attendre son fils devant la maison. Il l’attend sans doute depuis son départ, et quand il le voit revenir, il se jette à son cou. Le fils cadet n’a même pas le temps de dire à son père toute la formule de regret qu’il avait préparé. Le Père le prend dans ses bras, il l’embrasse et il ordonne aux serviteurs de préparer la salle pour la fête.

Le fils cadet n’est pas dépouillé de sa dignité aux yeux du Père parce qu’il a péché. Au contraire, le Père s’écrie : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.”

Le père revêt son fils des habits de l’élection, de la bénédiction. Le fils est choisi à nouveau par son père. Il est revêtu des sandales de l’homme libre, de la bague des fiançailles, et il est invité au banquet des noces. “Allez chercher le veau gras, tuez-le; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé.”

Par cette parabole Jésus veut nous révéler ce visage trop souvent méconnu de Dieu, pour qui il n’y a pas de pays, aussi lointains soient-ils, de situations, aussi désespérées soient-elles, dont on ne peut revenir. Jésus raconte cette parabole parce qu’on l’accuse de faire bon accueil aux pécheurs. Elle met en scène un fils aîné qui représente ces pharisiens et ces scribes qui critiquent Jésus. Le fils cadet lui représente les pécheurs qui ont besoin de guérison, et qui, dans leur exil, ont entendu la Bonne Nouvelle du Christ, et ont repris le chemin vers la maison du Père.

Maintenant, il est important de souligner l’attitude du Père à l’endroit du fils aîné, lui qui refuse d’entrer dans la salle du festin. Le père va même sortir pour aller lui parler. Une invitation lui est faite à prendre part au grand pardon de Dieu. “Mon enfant, lui dit-il, toi tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.”

Voyez comme le père l’aime lui aussi, alors que le fils aîné semble tout ignorer de cet amour du Père pour lui. Le Père prend même la peine de s’expliquer : “Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.” Remarquez que le père ne dit pas “mon fils que voici était perdu…”, mais plutôt “ton frère que voici”. Le fils cadet n’est pas seulement un fils pour son Père, mais il est aussi un frère pour le frère aîné et tous les deux sont aimés tout autant.

Jésus nous enseigne aujourd’hui que notre Père du ciel est un Dieu d’amour et de miséricorde, et que dans son pardon nous trouvons la guérison. Les paroles du Père pour le fils aîné sont tout aussi empreintes de tendresse que pour le fils cadet, car Dieu aime tous ses enfants. Dans nos vies, l’on peut être tour à tour fils cadet et fils aîné, fille cadette et fille aînée, mais Jésus dans cette parabole nous invite à aller plus loin. Il nous invite à devenir comme le Père.

Vous connaissez l’expression “tel père, tel fils”, “telle mère, telle fille”. La parabole de l’enfant prodigue nous est racontée pour nous dévoiler le vrai visage de Dieu, et pour nous inviter à devenir comme Lui, à porter avec Lui le souci du monde, à aimer avec Lui tous nos frères et sœurs où qu’ils soient, quelles que soient leurs situations.

Tous ensemble, nous avons la charge de tous les humains, d’ici et d’ailleurs, chacun et chacune de nous, selon nos possibilités, nos talents, nos ressources. Nous avons tous un rôle à jouer dans ce ministère de la réconciliation qui nous est confié en Église. Comme nous le rappelle saint Paul, nous sommes tous des ambassadeurs du Christ, et le premier pas qui mène vers l’autre, est tout d’abord de porter le souci de cet autre, de ne pas vivre dans l’indifférence, dans l’ignorance de l’autre, surtout les plus pauvres. Nous devenons des reflets du visage du Père quand nous avons le souci des plus malheureux. Voilà ce à quoi Jésus nous invite dans la parabole de l’enfant prodigue.

Je me souviens de cette jeune infirmière qui revenait d’Haïti et qui pleurait en me racontant la misère qu’elle avait vue là-bas, et qui m’avait dit : “Il me semble, que le bon Dieu doit avoir honte de nous.” En dépit du propos, je la trouvais belle dans son indignation et dans sa tristesse. Je me disais : “voilà vraiment la fille de son père, son Père du ciel. Comme il doit se reconnaître en elle”.

Yves Bériault, O.P. Dominicain.

Prière pour la paix en Ukraine

Dieu de paix et de justice,
aujourd’hui, nous prions pour le peuple de l’Ukraine.
Nous prions pour la paix et le dépôt des armes.
Nous prions pour tous ceux et celles qui craignent le lendemain,
afin que ton Esprit s’approche d’eux et les console.
Nous prions pour les personnes qui ont le pouvoir sur la guerre ou la paix,
afin que leurs décisions soient guidées par la sagesse, le discernement et la compassion.
Avant tout, nous prions pour tous tes enfants bien-aimés, vivant dans le risque et dans la peur,
pour que tu les soutiennes et les protèges.
Nous prions au nom de Jésus, le Prince de la paix.
Amen. 

Homélie pour le 3e Dimanche du Carême (C)

Malgré la conclusion de l’évangile qui nous laisse sur un message d’espérance avec cet appel du vigneron à la patience du maître, je dois vous avouer que mon attention est surtout sollicitée ce matin par ces Galiléens qui se font massacrer dans le Temple, ou encore par ces des dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé. Pourtant ce n’est pas la première fois que j’entends cet évangile, mais voyez-vous, il y a l’Ukraine avec ses terribles scènes de violence qui défilent sans cesse sur nos écrans.

Inutile de dire qu’un sentiment de dégoût nous monte au cœur devant un tel mépris de la vie humaine. Et ceci ne peut que nous amener en tant que croyants à nous poser la question de Dieu. Mais où est-il dans tout cela? Ne nous monte-t-il pas aux lèvres la prière du psalmiste persécuté qui crie vers Dieu dans son poème :  «Ça ne te fait rien de nous voir mourir?» 

Vous avez sans doute compris que je n’aborderai pas la question de la conversion dans cette homélie. Ce thème revient assez souvent pendant le carême pour nous permettre en ce dimanche de regarder ailleurs. On pourrait intituler cette homélie : Le procès de Dieu ou encore, Où est-il ton Dieu?

Peut-on parler de l’absence de Dieu devant les guerres et les conflits? Serait-il indifférent à nos souffrances? Pourtant, la Parole de Dieu, entendue dans notre première lecture, nous présente une première réponse susceptible de nous aider dans notre réflexion. Car cette rencontre entre Dieu et Moïse, où Dieu est représenté par ce buisson ardent, est la première fois dans la Bible que l’humanité découvre qu’elle est aimée de Dieu; au point qu’il voit, qu’il entend, qu’il connaît nos souffrances.

« J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple

qui est en Égypte, dit-il,

et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants.

Oui, je connais ses souffrances.

La Révélation biblique sur Dieu nous apprend que notre Dieu est un Dieu proche, infiniment proche, et qu’il nous aime; un Dieu qui veut notre bien et qui veille sur nous. Mais cette même bonté de Dieu, sinon son existence même, est régulièrement remise en question devant le triomphe du mal. Ce qui a amené les modernes, de Dostoïevski à Camus à faire le procès de Dieu. Comme l’écrivait si bien le moine Christian de Chergé : «Les absents ont toujours tort, et Dieu est terriblement absent.» «Où est-il ton Dieu?» nous demande le narquois en guise de défi.

Il y a là un piège à penser répondre de manière satisfaisante à ces personnes, car comment leur parler d’une réalité qu’ils ignorent et en qui ils ne croient pas. L’important, avant tout, est que nous cherchions à répondre nous -mêmes à la question : «Où est-il ton Dieu». Il en va du sérieux de notre foi qui doit être remise cent fois sur le métier de nos doutes et de nos épreuves. 

Alors, où est-il ton Dieu quand tu fais face à l’adversité, à la maladie, à l’épreuve, au rejet ou à la violence? Je sais d’expérience, lorsque nos vies sont aux prises avec la souffrance indicible ou encore le deuil, où tout nous semble enlevé, combien il est difficile de goûter cette présence de Dieu ou même d’y croire, quand le corps ou le cœur meurtri se recroqueville sur sa douleur. 

Quand je pense au peuple ukrainien, dont l’espérance ces jours-ci se tient comme au-dessus d’un abîme, où la mort, elle qui n’est jamais douce, se fait plus cruelle et menaçante que jamais, ne sommes-nous pas blessés nous aussi par le mal dont on peut voir le visage hideux? Oui, tous ensemble, parce que solidaire en humanité, nous sommes blessés par cette guerre. Et possiblement notre foi en Dieu l’est aussi. 

Nous pouvons comprendre que la douleur puisse éveiller de telles questions en nous. Mais la vision d’un Dieu indifférent à nos souffrances est incompatible avec notre foi. Nous sommes créés à son image, Lui la source de tout amour. Et la douleur qui nous habite devant le Mal ne peut provenir que de sa douleur à Lui, sa douleur de Père, de Mère. C’est pourquoi je n’ai pas honte de mon Dieu, même si je ne comprends pas tous les enjeux du mystère du mal. J’ai mis ma confiance en Lui. Et si l’on nous demande : « Où est-il ton Dieu ? Quel est son visage ? » La seule image que nous pouvons offrir de Lui, que nous avons vu de nos yeux, est celle de cet homme torturé, crucifié, assassiné. Le voilà, celui que nous appelons Dieu-avec-nous, avec nous jusqu’aux profondeurs les plus sombres de notre humanité.

La jeune mystique juive Etty Hillesum, qui sera assassinée avec six millions des siens pendant la 2e Guerre mondiale, n’aura de cesse de défendre Dieu devant l’horreur du mal. Elle ne demande jamais de comptes à Dieu, estimant même que c’est l’inverse, que les milliers, millions de crimes commis ne sont pas imputables à Dieu, mais aux hommes – à la folie humaine.» «Elle va plus loin encore dans le retournement de la responsabilité du mal: elle ne se contente pas d’en innocenter Dieu, elle le considère comme étant la première victime du déferlement de haine et de violence qui sévit autour d’elle…  (I, p. 195.)

Mais alors où est la puissance de notre Dieu? Où est sa présence alors qu’il dit à Moïse qu’il entend notre douleur et qu’il voit nos souffrances? Frères et sœurs, le Dieu de Jésus Christ est le Dieu qui marche avec nous, celui qui nous soutient dans nos combats, qui préserve en nous la force d’aimer et de pardonner, malgré les violences subies. Il est celui qui nous donne de tendre la main à ceux qui souffrent et à notre tour de marcher avec eux. Notre Dieu ne vient pas vivre à notre place ni résoudre nos conflits, mais il est au cœur de toute démarche vers la paix, et sans cesse il nous guide sur les chemins de la réconciliation et du pardon. 

Cela ne nous empêche pas de le prier pour que la paix advienne ni de lui demander d’intervenir là où tout semble perdu. Il nous faut le faire même si  nous ne pourrons jamais mesurer la véritable efficacité de nos prières. Elles reposent dans le secret du cœur de Dieu, lui qui est à l’écoute de chacun et chacune de nous. Car si Jésus a pu prier dans son agonie, se confiant ainsi au Père, la prière demeurera toujours une arme puissante entre nos mains. Alors, en cette eucharistie nous offrons cette messe et nos prières pour le peuple ukrainien, pour les soldats des deux pays qui s’affrontent, pour les chefs politiques qui mènent cette guerre, et nous invoquons la prière de notre Mère du ciel alors que vendredi prochain, en la fête de l’Annonciation, le pape François consacrera la Russie et l’Ukraine au cœur immaculé de Marie et à sa bienveillante protection : Je vous salue Marie…

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 2e Dimanche du carême (C)

Voici une lettre que m’a fait parvenir une maman désemparée : « J’ai un fils de 4 ans à qui j’ai raconté l’histoire de Jésus avec l’aide d’un livre pour enfant. Sa réaction fulgurante m’a prise au dépourvu. Il s’est mis à pleurer de ne pouvoir voir Dieu. Il est alors venu se réfugier dans mes bras et il est demeuré ainsi plusieurs minutes, à pleurer silencieusement. Même si nous lui disions, son père et moi, que nous ne pouvons pas plus voir Dieu que lui, mais que nous le ressentions, que la création était une preuve de sa présence, rien n’y faisait. Nous lui avons donc raconté qu’à Noël, nous ne pouvons voir le Père Noël puisqu’il doit s’occuper de tous en même temps, tout comme Dieu à tous les jours, mais que nous savions qu’il est passé par les cadeaux trouvés au matin, tout comme nous savons que Dieu existe par l’amour et la création. Je me demande ce que je peux faire de plus. Une maman bien dépourvue ».

Voilà une touchante histoire et j’espère que ce petit garçon, quand il sera grand, aura toujours ce profond désir de voir Dieu. Cela peut sembler déraisonnable, mais n’est-ce pas le psalmiste qui s’écrie aujourd’hui dans le psaume : « C’est ta face Seigneur que je cherche, ne me cache pas ta face ». En fait, ce petit garçon exprime du haut de ses quatre ans, cette réalité qu’avait déjà pressenti le grand saint Augustin : « Tu nous as fait pour Toi et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en Toi ».

Le christianisme affirme une chose qui dépasse l’entendement ; non seulement Dieu veut-il se faire connaître de nous, mais il s’est fait l’un de nous, et il porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! Dans la Bible, Dieu est décrit comme une « lumière inaccessible », et pourtant, c’est ce mystère lumineux qui se présente à nous dans le récit de la transfiguration. Cette scène de l’Évangile est une allégorie extraordinaire de la suite du Christ, un véritable chemin initiatique, symbolisé par cette montagne qui se dresse devant nous ce matin. 

Il est important de souligner que l’événement de la Transfiguration survient après la première de trois annonces que fait Jésus de sa passion à venir. C’est déjà la montée vers Jérusalem qui se profile et Pierre s’y oppose violemment. Les disciples sont bouleversés. Ils ont peur. Leurs certitudes, leur confiance en Jésus, sont mises à l’épreuve, et c’est dans ce contexte que Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les amène sur la montagne afin de les préparer à vivre la passion à venir. 

Mais au-delà de cette pédagogie de Jésus à l’endroit des trois apôtres, le récit nous dévoile aussi toute la grandeur du mystère de l’être chrétien, de la vocation à laquelle nous engage notre baptême et que nous célébrerons à nouveau à Pâques. Je vous propose ce matin de faire ensemble l’ascension de cette montagne avec Jésus, une montée qui se fera en trois étapes. Le versant nord, le sommet et le versant sud.

Le versant nord est celui de l’ascension de la montagne. C’est le côté abrupt et aride, jouissant très peu de la lumière du soleil. C’est une montée qui se fait dans l’obscurité, l’obscurité de la fragilité humaine, de nos vies aux prises avec le mal et le péché. C’est un lieu de doute et de combat pour nous, comme pour les disciples qui ont entrepris cette montée. Mais ils ne sont pas seuls. Jésus monte avec eux. Et il en est ainsi pour nous. 

Cette montée du versant nord se compare à un temps de conversion, un temps de retour vers Dieu, afin de retrouver l’intimité perdue au fil du quotidien. L’enjeu, c’est le rapprochement avec le Christ et il n’y a pas de rapprochement possible si l’on ne prend pas la pleine mesure de nos pauvretés, de notre besoin infini de Dieu. Voilà pourquoi il faut s’engager avec Jésus dans cette ascension à laquelle il nous convie. Cette montée est comparable au temps du Carême.

C’est seulement après un tel parcours que l’on parvient au sommet, où le spectacle se déploie alors sous nos yeux. Nous contemplons alors le mystère trinitaire. Au sommet, les disciples entrent dans la pleine lumière, où ils deviennent témoins de la prière de Jésus. Une prière qui a ses racines dans la grande histoire biblique de l’amour de Dieu pour nous, révélée par la Loi et les Prophètes, et dont Moïse et Élie sont les témoins. 

Avec eux, Jésus parle de son exode vers Jérusalem, de la passion à venir. Au même moment, la gloire de Jésus se manifeste aux trois apôtres, et la scène que nous contemplons devient comme une icône de la Trinité. Le Père s’entretient avec le Fils alors que les disciples entrent dans la nuée, symbole de l’Esprit Saint.

Pierre, Jacques et Jean sont alors saisis de crainte, la crainte sacrée devant le divin. À l’exemple de David, qui voulut construire une maison pour l’Arche d’Alliance, Pierre offre de monter trois tentes : une pour Élie, une pour Moïse et une pour Jésus. « Il ne savait pas ce qu’il disait », commente laconiquement l’évangéliste Luc. Pierre n’a pas encore compris que c’est Dieu qui est venu planter sa tente parmi les hommes. La voix du Père nous le déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui que j’ai choisi, écoutez-le ! »

Cette écoute du Fils n’est possible que dans cette contemplation du mystère de la personne de Jésus. Si l’ascension du versant nord nous a rappelé l’importance de la conversion continuelle dans la vie du baptisé, elle a pour but cette contemplation de l’être même de Jésus, lui le Fils bien-aimé du Père. Nous contemplons son mystère afin d’entrer avec lui dans cette lumière inaccessible qu’est Dieu. Nous sommes ici au cœur de la fête de Pâques qui est dévoilée aux apôtres par anticipation. Plus tard, ils comprendront.

Saint Pierre affirmera dans sa première lettre : « Cette voix, nous, nous l’avons entendue ; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte ». Saint Jean lui écrira : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons pour que votre joie soit complète ».

Enfin, nous voici au troisième versant de la montagne, alors que nous nous engageons dans la descente. C’est le versant sud, celui qui est le plus ensoleillé. Les disciples baignent dans la lumière de la résurrection, c’est la victoire du Christ sur la mort. Les ténèbres ont disparu ! 

À la Vigile pascale et au matin de Pâques, l’Église chante aux nouveaux baptisés : « Resplendis ! Sois illuminé ! » C’est cette réalité profonde qui anime ceux et celles qui font la rencontre de Christ ressuscité. Ils sont illuminés de la joie pascale. Ils redescendent dans la plaine des activités humaines avec le Christ. C’est le temps de l’Église.

Il peut paraître étonnant de trouver le récit de la Transfiguration au cœur de notre Carême, mais dans notre marche vers Pâques, la liturgie veut nous rappeler l’essentiel de notre destinée qui est de devenir comme le Christ, « lui, comme nous le dit saint Paul, qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (Phil 3, 21). 

C’est cette transformation qui est à l’œuvre en chacune de nos eucharisties, qui deviennent pour ainsi dire, le mont de la Transfiguration où le Christ nous convie chaque dimanche. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicains.