Homélie pour le 16e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 6 30-34

En ce temps-là,
après leur première mission,
    les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, 
et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. 
Il leur dit : 
« Venez à l’écart dans un endroit désert, 
et reposez-vous un peu. » 
De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, 
et l’on n’avait même pas le temps de manger. 
    Alors, ils partirent en barque 
pour un endroit désert, à l’écart. 
    Les gens les virent s’éloigner, 
et beaucoup comprirent leur intention. 
Alors, à pied, de toutes les villes, 
ils coururent là-bas 
et arrivèrent avant eux. 
    En débarquant, Jésus vit une grande foule. 
Il fut saisi de compassion envers eux, 
parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. 

COMMENTAIRE

Voilà un évangile qui arrive à point nommé au cœur de notre été avec un récit qui s’apparente en quelque sorte à une parabole pour nos vies de baptisés.

Si cet évangile sert de prélude au miracle de la multiplication des pains, récit qui est repris par les quatre évangélistes, la version que nous présente saint Marc est sans doute la plus intimiste, la plus touchante. Tout d’abord on y voit Jésus dans toute son humanité à travers son attachement à ses disciples. Ainsi, la joie des retrouvailles est bien tangible quand les Douze reviennent de mission et racontent à Jésus le détail de ce qu’ils ont vécu. Après les avoir écoutés longuement sans doute, l’amitié de Jésus pour eux se fait encore plus tangible alors que sensible à leur fatigue, il les invite à se retirer à l’écart, afin de se reposer dans un endroit désert, loin des foules.

Mais aussitôt arrivé à destination, Jésus lui-même ne peut bénéficier de ce repos puisqu’une grande foule les a rejoints. Bien loin d’être exaspéré, Jésus est saisi de compassion. L’expression «saisi de compassion ou de pitié» est très forte ici dans la version grecque de l’évangile de Marc. Littéralement le texte dit ceci : «Ses entrailles se sont émues», comme celle de Dieu à l’égard de son peuple danscertains passages de l’Ancien Testament (Os 11,8). Cette sollicitude de Jésus est comparée à celle du berger pour ses brebis perdues, brebis qui sont le bien le plus précieux du berger . Cet évangile, à n’en pas douter, nous rappelle combien nous avons du prix aux yeux de Dieu.

Cet épisode de la vie des disciples avec le Christ est très interpellant en cet été de liberté retrouvée, alors que les vacances redeviennent possibles après un long hiver sanitaire. Tout d’abord, cet évangile nous rappel que le repos est quelque chose de tout à fait souhaitable et légitime pour Jésus. Ce n’est pas un caprice, ce n’est pas de l’égoïsme. Tout comme notre corps a besoin de sommeil, nos vies ont besoin de se refaire, de marquer une pause face à nos engagements et nos soucis.

D’ailleurs, le repos est un thème important dans la bible. C’est ainsi que dans le récit de la création, Dieu lui-même se repose le septième jour. Le véritable repos dans la Bible prend tout son sens en ce qu’il est tourné vers Dieu. Il devient action de grâce pour sa création, pour la vie qu’il nous donne, pour les personnes qui nous entourent. Et c’est ainsi que le psalmiste dira : «Je n’ai de repos qu’en Dieu seul». 

C’est Dieu qui donne le véritable repos, la joie intérieure devant tous ses bienfaits. Et c’est ainsi que les vacances deviennent un moment tout à fait béni pour entrer dans cette dynamique de l’action de grâce, pour laisser s’élever en nous un grand merci vers Dieu pour tous ses bienfaits dans nos vies, et célébrer ainsi cette vie avec nos proches et nos amis-ies.

Maintenant, Jésus n’abandonne pas les disciples sur le rivage alors qu’il les invite à se reposer. Il part avec eux, tout comme il part avec nous. Mais comme nous le révèle notre récit, Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos. Car lorsque l’on marche avec le Christ, nous voyons alors le monde avec ses yeux à lui, nous sommes invités à mettre nos cœurs en diapason avec le cœur de Dieu.

Je me souviens de mon père qui était un homme aux opinions bien arrêtées, et qui avait parfois des réactions très vives quand il était témoin d’injustices ou de misère humaine. Mon père était un homme qui savait s’indigner, et cela me gênait parfois quand j’étais enfant de le voir faire une «sainte colère». Ce n’est que plus tard, bien plus tard après mon adolescence, que j’ai compris et qu’a grandi en moi un sentiment de fierté pour l’intégrité de mon père et son sens de la justice. Et c’est alors que j’ai réalisé qu’il avait profondément marqué mon regard sur la vie et sur les personnes.

Nous avons sans doute tous vécu quelque chose de semblable, soit au contact de nos parents ou de personnes signifiantes dans nos vies, et qui sont devenues pour nous des modèles. S’il en est ainsi dans nos relations humaines, que dire alors de cette émulation quand nous sommes disciples du Christ et que nous affirmons vouloir le suivre? Car nous ne pouvons isoler cette sollicitude dont témoigne leSeigneur dans l’évangile, avec l’invitation qu’il nous fait de nous mettre à son école et ainsi apprendre de lui. Car il n’y a pas de force transformatrice plus grande que la présence de son esprit au cœur de nos vies, ce qui explique pourquoi Jésus Christ et son évangile ne sont pas des compagnons de voyage de tout repos! Et pourtant, il n’y a pas de plus beau voyage!

Car si nous voulons vraiment vivre la vie évangélique, nous assumer pleinement comme enfants de Dieu, nous ne pouvons plus porter le même regard sur notre monde. Nous ne pouvons pas rester indifférents face à la misère humaine, même quand on est en vacances. Et c’est là qu’il nous faut opérer une jonction : un disciple en vacances n’est pas en vacance de l’évangile. Il n’est ni en vacances de son prochain, de sa famille ou de ses amis. 

Il est certainement important pour notre bien-être de pouvoir nous retirer à l’écart et nous reposer, maisil nous faut accepter aussi de nous laisser interpeller, déranger même, par ceux et celles qui nousattendent sur l’autre rive de nos vacances. C’est là le témoignage que nous donne le Seigneur dans l’évangile aujourd’hui.

Oui, frères et sœurs, vivement les vacances! Mais n’oublions pas de partir avec le Christ bon pasteur, qui saura bien nous garder les yeux et le cœur ouverts tout au long de nos rencontres et de nos découvertes cet été. C’est peut-être là que nous attend le véritable repos réparateur. Bon été et bonnes vacances!

fr. Yves Bériault, o.p.

Dominicains. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 14e Dimanche (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 6, 1-6)

En ce temps-là,
Jésus se rendit dans son lieu d’origine,
et ses disciples le suivirent.
Le jour du sabbat,
il se mit à enseigner dans la synagogue.
De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient :
« D’où cela lui vient-il ?
Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée,
et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ?
N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie,
et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ?
Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? »
Et ils étaient profondément choqués à son sujet.
Jésus leur disait :
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays,
sa parenté et sa maison. »
Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ;
il guérit seulement quelques malades
en leur imposant les mains.
Et il s’étonna de leur manque de foi.
Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

COMMENTAIRE

Ce récit évangélique est comme un miroir de l’expérience que nous faisons à l’occasion quand nous souhaitons partager notre foi. Nous voyons Jésus qui n’est pas accueilli dans son village natal, et qui s’étonne devant le manque de foi de ses auditeurs.

Comme le dit Jésus, le disciple n’est pas au-dessus de son maître, et il nous arrive à nous aussi de ne pas être accueillis, d’être confrontés au refus de croire en Dieu ou encore à un désintéressement complet vis-à-vis de cette question. Comment évangéliser aujourd’hui alors que nous vivons maintenant dans un monde désenchanté, c’est-à-dire un monde où il n’y a plus ni mystère, ni merveilleux. Dans ce monde, l’Homme est devenu majeur, et son histoire et sa destinée, pense-t-il, n’appartiennent qu’à lui seul.

Comment Jésus réagirait-il à notre place ? L’évangéliste aujourd’hui nous dit qu’il  a seulement guéri quelques malades à Nazareth, et qu’il a ensuite poursuivi sa route en enseignant de village en village, poursuivant sa mission. Cette attitude de Jésus est rassurante en ce qu’elle nous rappelle que Dieu ne désespère jamais de nous, de même qu’il ne saurait se désintéresser de sa création. C’est à cette attitude que nous sommes appelés nous aussi quand nous parlons d’évangélisation.

Beaucoup parmi nous s’inquiètent de leurs enfants et de leurs petits enfants, et se demandent en quoi ils ont failli parce qu’ils ne viennent pas à l’église, ou parce qu’ils n’ont pas la foi, ou qu’ils ne sont pas baptisés. Ils se demandent ce qu’ils pourraient bien faire de plus pour leur transmettre la foi en Dieu, et la seule réponse adéquate, il me semble, est souvent celle du témoignage discret, silencieux même. 

Cette préoccupation du salut de l’autre est déjà en quelque sorte une prière, et c’est là la première chose qu’il nous faut faire. Prier. Prier avec ardeur pour notre monde et ceux et celles que nous aimons. Les porter tendrement, nous en inquiéter, les offrir au Père tout comme le faisait Jésus.

Mais de manière plus générale, l’évangélisation porte en elle-même une exigence d’amour pour notre monde, malgré ses refus et ses rejets. Il nous faut apprendre à porter un regard sur l’autre où notre cœur peut aller plus loin que les apparences, car toute personne cherche le bonheur, malgré les égarements que cela entraîne parfois. Et malgré le flot de mauvaises nouvelles qui nous arrivent à travers les médias, la vie des personnes qui vivent sur cette terre est habituellement marquée par des gestes quotidiens d’affection, de dépassement de soi, de vies données au nom même de l’amour.

Chaque jour des parents commencent leur journée en pensant à leurs enfants, parfois même à leur survie. Je pense en particulier à ces familles se retrouvant dans des camps de réfugiées, victimes de la guerre, d’exactions de toutes sortes. Dans beaucoup de ces histoires, l’amour et l’entraide occupent souvent la première place, malgré la détresse où se retrouvent ces personnes. 

Impossible de compter tous les gestes de générosité qui sont posés quotidiennement sur cette terre. Et c’est avec ce regard qu’il nous faut aller au-devant de notre monde, là où vivent des hommes et des femmes qui ont souvent le cœur plein d’une espérance qu’ils n’arrivent pas toujours à nommer, et qui ont besoin d’une présence fraternelle et désintéressée auprès d’eux. Comment reconnaîtrons-nous Dieu dans nos villes qui semblent le rejeter ou l’ignorer, si notre cœur ne va pas plus loin que les apparences ? Car tout homme, toute femme est une histoire sacrée et seul l’amour peut ouvrir les cœurs à la présence de Dieu. L’évangile nous invite donc à un long travail de patience et de présence fraternelle à notre monde où l’on ne saurait désespérer de quiconque.

Voici un exemple pour illustrer mon propos. La scène se passe sur le Chemin de la Côte-des-Neiges à Montréal. Quel beau nom évocateur en ces temps de canicule ! Je venais donc d’y présider l’eucharistie et j’avais remarqué une vieille dame avant la messe qui avait monté péniblement les marches qui mènent à l’église. Au moment de quitter l’église, je me suis retrouvé avec elle sur le trottoir et nous avons marché ensemble. Il faut préciser que le quartier est largement un quartier d’immigrants, où 60 nationalités et plus de 100 langues maternelles et dialectes se côtoient.

Je revois cette dame haïtienne dans sa belle robe bleue fleurie, s’appuyant sur sa canne et avançant très lentement. À un moment donné, je lui ai demandé si cette marche n’était pas trop difficile pour elle, car elle me disait habiter à plusieurs rues de l’église. « Oh non, me dit-elle en riant, j’en ai l’habitude mon Père ! » Elle était fière de me dire qu’elle avait subi un accident cérébro-vasculaire l’année précédente et que depuis elle avait fait beaucoup de progrès ! 

Au même moment, une jeune femme s’approcha de nous et salua la vieille dame avec beaucoup de chaleur, lui demandant si elle pouvait passer la voir en soirée. Je comprenais qu’elle avait besoin d’un service. En même temps, la plus jeune se tourna vers moi et me dit d’un ton rieur et fier, à propos de ma compagne de route : « Vous savez, elle est infirmière ! » Je n’ai pas pris la peine de lui demander si ça ne la fatiguait pas trop de soigner ainsi les gens chez elle, car elle m’aurait sans doute répondu en riant : « Oh non, j’en ai l’habitude mon Père ! »

En la regardant s’éloigner, je me disais que Jésus venait de passer sur la Côte-des-Neiges, et je rendais grâce à Dieu d’avoir mis sur ma route cette femme passionnée, dont toute la vie prenait sa source dans sa foi au Christ, et dont le témoignage d’engagement et d’affection ne pouvait qu’être contagieux pour tous ceux et celles qui la côtoyaient. Et c’est cela aussi évangéliser !

La suite du Christ est un long compagnonnage sur les routes du monde. Il s’agit d’une route sinueuse et étroite qui traverse la Galilée des Nations et que Jésus et ses disciples continuent d’emprunter courageusement, jour après jour, parcourant bourgs et villages, annonçant la bonne nouvelle de l’évangile, guérissant les malades, chacun selon le don qui nous est fait, mais un don qui a toujours sa source dans l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Voilà ce qui nous donne la force d’avancer et de persévérer même quand nous ne sommes pas toujours accueillis. Et c’est cela évangéliser !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 13e Dimanche (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 5,21-43.

En ce temps-là, Jésus regagna en barque l’autre rive, et une grande foule s’assembla autour de lui. Il était au bord de la mer.
Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre. Voyant Jésus, il tombe à ses pieds
et le supplie instamment : « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » […]
Jésus partit avec lui, et la foule qui le suivait était si nombreuse qu’elle l’écrasait.
Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre, le chef de synagogue, pour dire à celui-ci : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? »
Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. »
Il ne laissa personne l’accompagner, sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques.
Ils arrivent à la maison du chef de synagogue. Jésus voit l’agitation, et des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
Mais on se moquait de lui. Alors il met tout le monde dehors, prend avec lui le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui ; puis il pénètre là où reposait l’enfant.
Il saisit la main de l’enfant, et lui dit : « Talitha koum », ce qui signifie : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! »
Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher – elle avait en effet douze ans. Ils furent frappés d’une grande stupeur.
Et Jésus leur ordonna fermement de ne le faire savoir à personne ; puis il leur dit de la faire manger.

COMMENTAIRE

« Talitha koum », est une expression de langue araméenne, tout empreinte d’affection, et qui signifie « jeune fille lève-toi ». Quelle image puissante de Jésus dans ce récit. Nous ne voyons aucune hésitation chez lui, pas de longue prière, ni geste de guérison. Tout simplement un signe de tendresse où il prend l’enfant par la main et lui demande de se lever. D’ailleurs, avant même de la voir, Jésus se prononce sur son état : « Elle n’est pas morte, dit-il, elle ne fait que dormir ».

Nous sommes ici au coeur même de notre foi chrétienne, dans ce qu’elle a de plus extraordinaire et, en même temps, dans ce qu’elle a de plus invraisemblable pour bon nombre de nos contemporains. Car ce récit du rappel à la vie de la fille de Jaïre, nous présente Jésus comme le Maître de la vie, qui pose un jugement définitif sur la mort, cette mort qui marque cruellement chacune de nos vies. Ce miracle nous parle non seulement de la victoire de Jésus sur la mort, mais de notre propre victoire : « Vos morts revivront, nous promet Jésus, ils ne font que dormir ».

La résurrection du Christ n’est pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle, elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort. La mort n’est plus un mur, elle devient un passage où nous nous engouffrons à la suite du Christ. Voilà la portée incroyable de ce récit, alors que nous faisons tous l’expérience de la perte de personnes qui nous sont chères. Car la mort est la plus grande menace qui pèse sur nos vies. C’est la question fondamentale qui hante toutes les religions et toutes les philosophies, car la mort est inévitable. Mais nous, chrétiens et chrétiennes nous croyons qu’elle n’est pas le dernier mot de nos existences.

Pour plusieurs, cette notion de survie après la mort relève d’un conte pour enfants, une sorte de pensée magique devant le refus d’envisager notre fin éventuelle. Ces personnes affirment que l’homme se suffit à lui-même, qu’il est le seul maître de sa destinée, que lui seul est responsable de ce monde où il se trouve, et dont l’origine lui demeure un mystère. Il est comme un orphelin qui se dit sans Dieu.

Dans cette perspective d’un monde sans Dieu, l’homme alors n’est qu’une passion inutile, sa vie et sa destinée n’ont aucune valeur en soi, puisqu’il naît du hasard et qu’il est voué à disparaître à tout jamais. Le psalmiste a des paroles terribles au sujet de la vie de ces personnes. Il dit qu’elle ressemble à celle du bétail que l’on mène à l’abattoir.

Est-il étonnant alors que dans une telle vision des choses, la vie humaine en vienne à ne plus peser bien lourd, et où tous les excès, toutes les violences, le mépris de la vie elle-même, deviennent alors justifiables. Voilà la face la plus sombre de notre condition humaine qui nous rappelle combien nous avons besoin d’être sauvés. Nous, chrétiens et chrétiennes, nous affirmons que Dieu ne veut pas la mort de l’homme et qu’il agit en notre faveur en nous donnant son Fils. Il est lui notre salut et notre avenir !

Car quelle valeur suprême, en dehors d’un monde voulu par Dieu, et reconnu comme tel, est capable de faire naître la compassion entre les humains, la justice pour tous, le droit des plus faibles et des plus pauvres? Sans Dieu, l’amour ne peut que se retrouver à bout de souffle devant les défis que notre monde doit affronter. D’où les écarts incroyables entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud, alors que l’égoïsme des nations fait office de diplomatie internationale, où l’on voit les grands pays parler des deux côtés de la bouche à la fois, favorisant la paix d’une main, vendant des armes de l’autre, exploitant notre planète de manière éhontée, au nom du dieu argent et de la soif de pouvoir. Ce qui donne envie de crier vers Dieu en lui disant : « Notre monde est à toute extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’il soit sauvé et qu’il vive. »

L’évangile aujourd’hui vient nous rappeler qui nous sommes et qui est Dieu pour nous. Comme le dit l’auteur du livre de la Sagesse, dans notre première lecture : « Dieu n’a pas fait la mort… et il a créé l’homme pour une existence impérissable. » C’est pourquoi il nous a envoyé son Fils, qui est vainqueur de la mort, lui qui nous prend par la main et qui dit à chacun et à chacune de nous : « Lève-toi ! »

« Lève-toi ! », car la foi en Dieu nous appelle à vivre pleinement et courageusement chacune des journées qui nous sont données sur cette terre, car nous en avons la garde. Nous ne pouvons en rester à un constat d’échec face à notre planète, ou à un optimisme béat. Notre foi est une foi qui espère, qui engage, et qui rend responsable.

« Lève-toi ! », nous dit Jésus, car notre espérance n’est pas liée à la réussite ou à l’échec de nos projets. Notre foi en Dieu nous rend capables de regarder plus loin, bien plus loin, sans jamais baisser les bras, sans jamais nous dissocier des luttes et des aspirations des hommes et des femmes de notre temps, car ce monde nous concerne en tout premier lieu puisque c’est notre demeure commune voulue par Dieu.

Voilà la foi qui nous fait vivre et qui nous fait nous tenir debout avec le Christ, puisque nous croyons que même au-delà de la mort, nous entendrons sa voix nous dire : « Lève-toi ! », et que nous le verrons alors face à face. N’est-ce pas là en fin de compte ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 12e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 4,35-41.

Toute la journée, Jésus avait parlé à la foule. Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. »
Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient.
Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait.
Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? »
Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.
Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »
Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

COMMENTAIRE

Ce miracle de Jésus est spectaculaire, car « même le vent et la mer lui obéissent », nous dit l’évangéliste. Mais ce qui est particulier dans ce récit, c’est la mention du sommeil de Jésus alors que la tempête menace. Ses compagnons sont terrifiés au point de lui en faire le reproche : « Maître, nous sommes perdus; cela ne te fait rien? » On ne peut écarter du revers de la main ce sommeil de Jésus comme si ce n’était là qu’un détail sans importance. Nous touchons ici à un aspect fondamental de cet évangile.

Le récit de la tempête apaisée est comme une allégorie des drames qui marquent nos vies, où souvent notre foi est mise à l’épreuve, alors que nous nous sentons abandonnés par Dieu. C’est un thème qui revient fréquemment dans la Bible. Pensons ici à Job dans dans sa misère, lui qui a tout perdu, et qui demande des comptes à Dieu. Ou encore à la prière du psalmiste qui crie sa douleur vers Dieu, en lui disant : « Cela ne te fait rien de nous voir mourir? »

Qui de nous, un jour, n’a pas eu cette réaction : devant la violence qui s’abat sur des innocents, devant la mort d’enfants, devant la maladie cruelle et sans issue, devant la souffrance, le deuil, le vieillissement, la perte d’un emploi ou simplement la difficulté à assumer les défis de sa vie au jour le jour… Toutes ces épreuves nous font mesurer combien nos vies sont fragiles et elles soulèvent inévitablement la question suivante : mais où donc est Dieu dans ma vie? Combien de fois nos prières, nos supplications, semblent rester sans réponse, comme d’innombrables bouteilles jetées à la mer et qui ne changent pas le cours des événements.

L’évangile d’aujourd’hui nous offre une clé de lecture intéressante afin d’affronter l’épreuve dans la fragilité de nos existences, car nous le savons bien, ce monde est marqué par des tempêtes violentes et des vents contraires, qui menacent à tout moment la quiétude de nos vies.

Comme ce serait chouette un Dieu magicien qui interviendrait à notre endroit comme Jésus le fait devant la tempête menaçante. Mais ce n’est pas là notre expérience de Dieu. Le plus souvent nous pâtissons devant l’épreuve et l’on est alors tenté de reprendre le cri moqueur des sceptiques dans la bible : « Mais où est-il donc votre Dieu? »

Je crois que le l’image de Jésus dormant dans la barque nous parle à la fois du Christ et de son intime communion avec le Père, et elle nous parle aussi de notre condition de disciples, de l’attitude fondamentale qu’il nous faut tenir en ce monde.

Le diacre Éphrem le Syrien, qui a vécu au quatrième siècle, disait de Jésus déposé au tombeau le Vendredi Saint : « On dirait un lion qui dort. » Comme cette comparaison est puissante et évocatrice. N’est-ce pas là cette tranquille assurance, cette imperturbable confiance qu’évoque la scène de la tempête apaisée, où l’on nous présente Jésus dormant au milieu des siens sur une mer déchaînée. Tout comme sur la croix, Jésus s’abandonne complètement entre les mains du Père. Il repose en paix.

Par ailleurs, dans la barque, il y a les disciples. Il est question de nous ici. Jésus est avec nous dans la barque de nos vies, nous invitant à avancer avec lui, nous aidant à vivre dans la confiance, sûrs de l’amour de Dieu pour nous, de cet amour plus fort que la mort et qui est capable de nous guider à travers toutes les épreuves de cette vie, et au-delà de la mort même.

La remise de nos vies entre les mains de Dieu nous donne de nous tenir debout en ce monde, malgré les épreuves et les vents contraires. Notre foi en Jésus Christ nous donne de communier à sa puissance de résurrection, de nous reposer en lui, alors qu’il nous conduit vers l’autre rive de nos vies.

N’est-ce pas là le don que Dieu nous fait au coeur de nos difficultés, soit la force de continuer et de persévérer, d’affronter courageusement l’avenir parce que le Christ est avec nous ? N’est-ce pas ainsi que Dieu vient à notre secours? Je laisse la parole à une correspondante qui m’a partagé un jour son expérience de Dieu. Elle m’écrivit ce qui suit :

Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. 

Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux (86 ans) atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune.

Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, où nous serons définitivement réunis dans la paix.

Frères et soeurs, nous avons planté l’ancre de notre espérance au ciel avec le Christ, qui seul peut nous mener à bon port, malgré toutes les tempêtes de la vie, car c’est lui le Seigneur, et il tient précieusement nos vies entre ses mains. Telle est notre foi, et c’est cette foi qui nous rassemble en ce dimanche, alors que nous célébrons la victoire de Jésus sur la mort.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 11e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 4,26-34.

En ce temps-là, parlant à la foule, Jésus disait : « Il en est du règne de Dieu comme d’un homme qui jette en terre la semence :
nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment.
D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi.
Et dès que le blé est mûr, il y met la faucille, puisque le temps de la moisson est arrivé. »
Il disait encore : « À quoi allons-nous comparer le règne de Dieu ? Par quelle parabole pouvons-nous le représenter ?
Il est comme une graine de moutarde : quand on la sème en terre, elle est la plus petite de toutes les semences.
Mais quand on l’a semée, elle grandit et dépasse toutes les plantes potagères ; et elle étend de longues branches, si bien que les oiseaux du ciel peuvent faire leur nid à son ombre. »
Par de nombreuses paraboles semblables, Jésus leur annonçait la Parole, dans la mesure où ils étaient capables de l’entendre.
Il ne leur disait rien sans parabole, mais il expliquait tout à ses disciples en particulier.

COMMENTAIRE

J’aimerais commenter la parole de Dieu en rappelant tout d’abord un événement qui m’est arrivé il y a bien des années. Alors que j’avais 29 ans, j’ai dû subir une opération au genou. À ma troisième nuit d’hospitalisation, alors que la douleur était encore vive, l’infirmière m’informa que je n’avais plus droit à l’antidouleur, puisque j’étais censé avoir dépassé le seuil critique de la douleur. Prise de compassion devant ma souffrance, cette infirmière accepta néanmoins de faire un passe-droit et elle me dit en me remettant mon médicament : « C’est que vous n’êtes pas habitué à la souffrance. » Je l’avais trouvée sage et j’ai toujours été convaincu qu’une grande leçon de la vie m’avait été donnée. Cette leçon nous concerne tous.

Pour les plus anciens parmi nous, nous venons d’un catholicisme qui a grandi dans la ouate, bien encadré, bien enrégimenté, de force ou de gré, à l’école, à l’église et en famille, où il était facile de croire. Une époque où l’on retrouvait une église, ou un couvent à tous les coins de rue ou presque. Mais les temps ont changé, et de nous sentir parfois étrangers dans notre propre société est assez nouveau pour les catholiques d’ici. Nous ne sommes pas habitués à cette souffrance, à cette blessure. Comme le dit l’auteur de la lettre aux Hébreux 12,4 : « Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang… »

La parole de Dieu en ce dimanche nous parle à la fois de fragilité, d’incertitude, mais aussi d’abandon entre les mains de Dieu, car la semence germe et grandit sans que l’on sache comment. Comme ces paroles de Jésus sont encourageantes en ces temps difficiles, pour ceux et celles qui essaient de vivre leur foi dans un contexte de rejet, sinon de mépris.

Bien des choses en ce moment nous font peur. Le manque de prêtres, la fermeture de nos églises, le vide spirituel qui semble submerger peu à peu notre société, la méconnaissance totale de nos racines chrétiennes chez nos jeunes…

Parce que nous ne sommes pas habitués à souffrir ainsi pour notre Église, nous risquons de nous désespérer, mais le Seigneur nous dit à nous aussi : « n’aie pas peur ». Regarde comme elle est minuscule la semence du Royaume jetée en terre, broyée et étouffée par la terre humide qui la recouvre, plongée dans la nuit la plus totale, et qui pourtant, en temps voulu, éclôt et porte du fruit. Cette parabole nous parle à la fois du Christ et de sa vie donnée, mais aussi de notre travail en ce monde, travail que Jésus compare à celui d’un jardinier.

La Parole de Dieu en ce dimanche nous parle de fragilité, une fragilité qui nous renvoie à la faiblesse de nos moyens, à notre impuissance devant certaines situations, à la faible portée de nos actions, qui souvent ne sont qu’une goutte d’eau dans ce désert où tant d’hommes et de femmes ont soif, et pourtant Jésus compare notre présence dans le monde à celle d’une semence, d’une minuscule graine de moutarde, capable de produire un arbre immense, où viennent nicher tous les oiseaux du ciel.

Par mon ministère, je suis souvent un observateur privilégié de familles où le souci des parents pour leurs enfants m’émeut au plus haut point. Leur amour inlassable, leur souci quotidien à leur endroit, l’attention sans relâche, les encouragements, les caresses, les inquiétudes, les larmes essuyées, c’est là un exemple de cette toute petite semence jetée en terre, qui a ce pouvoir de produire des choses extraordinaires dans la vie de ces enfants qui nous sont confiés quand nous les aimons.

Un jour, un roi se demanda quelle langue parleraient les enfants si on ne leur en apprenait aucune. Il fit donc isoler des enfants pendant quelques années, les laissant à eux-mêmes, sans qu’ils aient l’occasion d’entendre une seule parole pendant ces années. Un jour, il les fit venir devant lui afin de les entendre parler. Mais à son grand étonnement, le roi constata que ces enfants ne savaient ni marcher, ni parler, ni comprendre ce qu’on leur disait. Ils étaient devenus des enfants-loups. Comme le dit un proverbe africain : « Pour qu’un enfant grandisse, il faut tout un village. »

Et tout comme pour les enfants, il en va ainsi de notre monde. Si la semence de l’évangile n’est pas jetée en terre, elle ne peut fructifier. Ce qui nous est demandé en tant que disciples du Christ, c’est de semer, de semer aux quatre vents, en ne doutant pas de la puissance de nos actes d’amour et du pouvoir de cet amour à transformer le monde un coeur à la fois.

Nous croyons que le Christ transfigure chacune de nos actions dans cette secrète communion des saints qui nous unit à nos frères et soeurs en humanité. Pas une action, pas une parole dites au nom du Christ, au nom de cette charité qui nous saisit, qui ne soient sans conséquence sur le cours des événements de ce monde. Jésus nous invite à entrer dans cette sainteté du quotidien, qui chaque jour se présente à nous avec son lot d’occasions de faire le bien.

Il s’agit d’être bons là où Dieu nous appelle à être bons, charitables là où il nous appelle à être charitables, patients, miséricordieux, assoiffés de justice, là où Dieu nous appelle… Pour cela, il nous faut être à l’écoute de l’évangile, et entendre à travers le cri des pauvres et des petits, le cri de Dieu lui-même.

À nous alors de jeter largement la semence, à ne pas hésiter… Quant à sa destination, sa croissance et à son avenir, cela appartient au secret de Dieu, et à son action mystérieuse au coeur de la vie de l’Église et de notre monde, lui qui ne cesse de nous murmurer à l’oreille : « N’ayez pas peur. Ayez confiance, je suis avec vous ! » 

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête du Saint Sacrement

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 14,12-16.22-26.

Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le,
et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?”
Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. »
Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.
Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous.
Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude.
Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »
Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.

COMMENTAIRE

Quelques mots tout d’abord quant à l’origine de la solennité du Corps et du Sang du Christ. Cette fête a fait son apparition au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient en question la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Elle est aussi une réponse à une dévotion populaire qui cherchait de plus en plus à voir l’hostie consacrée lors de l’élévation pendant la messe, l’élévation de l’hostie étant une nouveauté liturgique attestée pour la première fois à Paris, vers l’an 1200. Voilà pour la petite histoire.

Par ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Un jour, une dame m’en fit la remarque lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages!

Tout d’abord, et ce qui peut en surprendre quelques-uns, ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est nous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité, et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans peuple de Dieu, l’Eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche et chaque jour de la semaine dans nos églises. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec l’offrande du Christ.

Remarquez ce détail important dans l’évangile d’aujourd’hui. Jésus envoie ses disciples préparer la salle où manger la Pâque avec eux. Jamais l’eucharistie sans les disciples. Nous sommes la raison même de ce don précieux que nous fait le Christ de lui-même, nous en sommes les premiers bénéficiaires.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le coeur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal. Elle est une fête pascale! Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

Car Jésus ressuscité n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Il se fait voir dans le pain et vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée, et nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa force d’aimer. Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde.

C’est saint Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’Eucharistie, qui affirmait au sujet de l’Eucharistie : « même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, étendre aux quatre coins du monde la grande nappe du banquet pascal où toutes les nations sont conviées.

Voilà frères et soeurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le Dimanche de la Sainte trinité (B)

Un jour, un évêque exprima le souhait de rencontrer un groupe d’enfants, qui se préparait pour la première communion. Il les recevait l’un après l’autre et les questionnait sur ce qu’ils avaient appris dans leur cours de catéchèse. Il demanda à une fillette : « Peux-tu me parler de la Sainte Trinité ? » L’enfant commença son boniment, mais après une minute, l’évêque étant un peu sourd, s’approcha d’elle, et tendant l’oreille, lui dit : « Je m’excuse mon enfant, mais je ne comprends pas ». La petite fille lui répondit en chuchotant, sur le ton de la confidence : « Moi non plus, monseigneur, je ne comprends pas. C’est un mystère ! » Un mystère ! C’est ainsi habituellement que l’on nous présente ce qui est le cœur de notre foi, la Sainte Trinité. 

Ce mystère d’un Dieu en trois personnes, bien des pères de l’Église et des mystiques ont tenté de l’expliquer en usant de métaphores de toutes sortes afin de le rendre intelligible. Saint Grégoire de Nazianze, disait de la Trinité : « Le Père est la Source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit Saint est le courant du fleuve. » Catherine de Sienne, elle, prenait l’analogie du Buisson ardent, le Père étant le feu, le Fils étant la lumière qui se dégage du feu, et l’Esprit Saint, la chaleur du feu.

Mais l’exemple dont je garde le souvenir le plus frappant est celui de cette soirée chez mes parents. Nous étions assis au salon ensemble sur un divan. Ma mère était assise entre moi et mon père, heureuse de nous avoir tout près d’elle. Soudain, comme si elle venait de faire une grande découverte, elle s’exclama, en indiquant mon père : « Le père » ; ensuite elle se tourna vers moi et dit : « le fils », et, se pointant du doigt, elle eût un moment d’hésitation, et elle dit avec un grand sourire : « et le Saint Esprit ». Ma mère ne parlait jamais de sa foi, et je me demande encore aujourd’hui comment lui est venue une telle idée ? C’était tout à fait spontané, et je garde le souvenir que ma mère venait d’exprimer là une profonde intuition du mystère de la Trinité, qui m’interpelle encore aujourd’hui, le mystère d’une profonde communion.

Il n’est pas simple de parler de la Sainte Trinité, et pourtant, cette vérité de notre foi est fondamentale. Elle structure notre Credo, ainsi que toutes nos liturgies. Ainsi, lorsque nous prions et célébrons ensemble, nos prières sont toujours adressées au Père, par le Fils, dans le Saint Esprit. Notre foi est décidément trinitaire.

Pourtant, vous conviendrez avec moi qu’il serait tellement plus facile d’affirmer que nous croyons simplement en un Dieu, comme toutes les autres grandes religions, sans aborder ces distinctions entre le Père, et le Fils et le Saint Esprit. On éviterait ainsi beaucoup de querelles et de désaccords, et je n’aurais pas à préparer une homélie sur un tel sujet. Alors, pourquoi tenons-nous tellement à affirmer cette foi en la Sainte Trinité ? 

Poser la question, c’est y répondre. Nous croyons au Dieu trinitaire parce que c’est Lui qui nous a donné de le connaître. C’est Lui qui s’est révélé à nous. Ce serait tellement plus simple si Dieu ne nous avait pas légué cette révélation de lui-même en Jésus Christ. Mais voilà, Jésus est venu, et il nous a dévoilé le vrai visage de Dieu. Il nous a donné de comprendre que si nous pouvons affirmer que Dieu est Amour, c’est justement parce qu’il est Trinité, un seul Dieu en trois personnes ! Comme c’est compliqué, me direz-vous.

Mais de la même manière que les astrophysiciens ne cessent de s’émerveiller devant l’infinie grandeur d’un univers, qui ne cesse de se complexifier et de s’étendre au fur et à mesure qu’ils le découvrent, la foi chrétienne est le résultat de cette découverte progressive du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et qui atteint son point culminant, il y a deux mille ans, alors que Dieu est venu parmi nous, qu’Il a pris un visage, qu’Il s’est fait connaître de nous comme un être de communion, en qui se vit une profonde intimité, un mystère d’amour inouï entre le Dieu Père qui envoie son Fils, le Dieu Fils qui est tout donné à son Père, et qui vient nous ramener vers Lui, et le Dieu Saint Esprit qui est cet amour éternel qui uni le Père et le Fils. C’est Jean-Philippe Ferlay, dans un livre sur l’Esprit Saint, qui exprime magnifiquement cette réalité en Dieu. Il écrit :

« L’amour du Père pour son Verbe dans l’Esprit est tellement fort et généreux qu’il éclate hors de Dieu. Et voilà que le monde est créé, tout différent de Dieu et pourtant absolument lié à lui. Dieu n’a besoin de rien. Il ne crée ni par hasard ni par caprice, mais par surabondance d’amour, pour faire participer ce qui existe à sa vie et à sa joie. » 

Frères et sœurs, parce que nous mettons notre foi en Jésus-Christ, nous croyons que Dieu n’est pas une invention, mais une découverte qu’un jour nous pourrons contempler face à face. C’est ce grand mystère d’amour que Jésus est venu nous révéler, nous donnant de comprendre que s’il y a communion, joie, et amour en Dieu, c’est parce qu’il y a trois Personnes en Dieu : le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Ils sont trois et pourtant ils ne forment qu’un seul Dieu. On l’appelle la Sainte Trinité et c’est un mystère ! Bonne fête de la Sainte-Trinité !

fr. Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Pentecôte

Le récit de la Pentecôte est fort impressionnant et n’est pas sans rappeler certaines scènes de l’Ancien Testament. Ainsi à la Pentecôte, c’est la tour de Babel qui est revisitée où, cette fois-ci, Dieu prend l’initiative d’unifier l’humanité autour d’un même langage, soit celui de l’Esprit Saint. À la Pentecôte, tous ces gens rassemblés à Jérusalem qui proviennent de régions diverses de la Méditerranée, parlant tous différentes langues, s’exclament en entendant les Apôtres : «Tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu.» 

Nous retrouvons aussi dans le récit de la Pentecôte une évocation de la remise des Tables de la Loi à Moïse. Surgissent alors, nuée, bruit assourdissant, vent de tempête, tout comme au mont Sinaï. Et si Moïse reçoit les Tables de la Loi comme signe de l’Alliance indéfectible entre Dieu et son peuple, à la Pentecôte, cette Alliance trouve son achèvement. Et se réalise alors la promesse solennelle de Dieu qui déclarait au livre de Jérémie : «Je mettrai ma loi au dedans d’eux, je l’écrirai dans leur cœur.» C’est cela le souffle de la Pentecôte!

Ce qui doit donc attirer notre attention aujourd’hui, ce n’est pas tellement le merveilleux du récit, mais surtout la finalité du don de l’Esprit Saint, qui est que toutes les nations entendent parler des merveilles que Dieu le Père accomplit en ressuscitant son fils Jésus Christ d’entre les morts. 

Cette fête n’a certainement pas le même éclat pour nous aujourd’hui que pour les premiers témoins de la Pentecôte. Comme nous aurions besoin parfois nous aussi de signes tangibles et éclatants de la présence de Dieu en notre monde. Mais peut-être nous faut-il apprendre à ouvrir les yeux, surtout en cette période inédite d’une pandémie qui nous relie tous les uns aux autres sur cette planète, dans une solidarité faite de hasards et de circonstances. Il y a là, il me semble, un parallèle à faire avec la Pentecôte et le don de l’Esprit Saint. Je m’explique.

Voyez-vous, un seul voyageur des Indes peut très bien apporter avec lui le virus de la Covid-19 en Afrique du Sud et le transmettre à tout un continent; tout comme un voyageur revenant du Mexique peut le transmettre à toute la région de l’Outaouais, et ainsi de suite. On le sait bien, ce virus ne connaît aucune frontière, il ne fait pas de distinction entre les personnes, groupes d’âge, races ou nationalités. Nul ne peut se dire à l’abri. Que l’on soit catholique, protestant ou orthodoxe, ne change rien à l’affaire; que l’on soit musulman, hindou ou bouddhiste, non plus. Nous sommes tous et toutes vulnérables, imbriqués dans une étrange solidarité dont on se passerait bien.

Maintenant, faut-il s’étonner, mais l’Esprit du Seigneur obéit à cette même logique de la contagion, mais à une différence près. Il faut vouloir l’attraper ce virus et le communiquer aux autres! Il nous faut vouloir être habités par le souffle de l’Esprit, que nous promet le Christ, afin de gouter à la transformation spirituelle qu’il vient opérer en nous! Ce don est toujours offert, même aux croyants de longue date. C’est un don qui se renouvelle et qui s’approfondit sans cesse dans nos vies. C’est là la promesse de la Pentecôte, où l’Esprit Saint ne cessera jamais de nous former et de nous enseigner! Mais pour cela, il nous faut l’invoquer. C’est pourquoi le répons du psaume aujourd’hui nous fait chanter : «Ô Seigneur, envoie ton esprit!»

L’Esprit Saint est comme ce vent dont parlait Jésus à Nicodème et dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va, et qui souffle à la fois sur les bons comme sur les méchants. Il est à l’œuvre partout dans notre monde, mais contrairement à la Covid, il nous faut vouloir l’attraper, être contaminés par lui, afin d’en vivre. C’est pourquoi, avec l’Église toute entière en ce dimanche de la Pentecôte, nous chantons et nous supplions : «Ô Seigneur, envoie ton esprit!» Nous prions afin que le mal n’ait jamais le dernier mot. Là où la haine domine, où la violence fait la loi, là où les enfants sont abusés, maltraités, assassinés; là où l’injustice et la loi du plus fort dominent. Nous supplions : «Ô Seigneur, envoie ton Esprit!» 

Mais une mise en garde est de mise ici. Il faut savoir qu’on ne peut invoquer impunément l’Esprit Saint. Car il trace alors pour nous des chemins de vie qui peuvent se révéler des plus exigeants. La suite du Christ est à ce prix, nous le savons trop bien. Et l’Esprit du Seigneur nous conduit dans une logique du don de soi, du sacrifice. Sacrifice! Mot qui n’a certainement pas la cote de nos jours, mais qui est bien réel, surtout quand il nous faut nous oublier et servir, quand il nous faut pardonner et vivre des réconciliations, quand il nous faut donner de nous-mêmes, alors qu’il serait beaucoup plus simple de tourner le dos. 

Car l’Esprit saint que nous envoie le Fils d’auprès du Père est non seulement un Esprit de sainteté, mais il est aussi un Esprit de vérité qui exige de nous que nous vivions en accord avec l’Évangile du Christ que le baptême a gravé en nos cœurs.

Frères et sœurs, avec la fête de la Pentecôte nous touchons à la clé de voûte de notre foi qui tient tout l’édifice de notre vie spirituelle. La Pentecôte, c’est l’Esprit Saint qui  fait de nous de véritable disciples du Christ, tout autant que les Apôtres. Il nous rend capables de le reconnaître comme Seigneur et Fils de Dieu. C’est l’Esprit Saint qui met dans notre bouche la parole de vérité et de réconciliation et qui nous donne de professer notre foi en ce Dieu Père, Fils et Esprit Saint. 

C’est lui enfin qui met en nous des langues de feu capables d’annoncer avec force et courage la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, car la présence de l’Esprit Saint en nos vies c’est la présence même du Christ ressuscité, présent à son Église et à chacun et chacune de nous jusqu’à la fin des temps! Voilà l’extraordinaire mystère que nous célébrons en ce jour.

Bonne fête de la Pentecôte!

fr. Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 6e Dimanche de Pâques (B)

C’est le théologien Jean Galot qui disait : « Le Christ est venu sur la terre pour provoquer un attachement à sa personne, pour attirer à lui l’humanité et l’univers. Mais avant de réclamer cette adhésion et pour l’obtenir, il s’attache lui-même aux hommes ». Afin d’illustrer cette affirmation, voici une brève catéchèse pascale en trois mouvements. Nous verrons ensuite quelques considérations pastorales du pape François.

Ainsi, il y a deux semaines, Jésus disait à ses disciples qu’il était le bon berger. Par sa parabole, il nous invitait à établir avec lui une relation de confiance et de sécurité, comme si notre vie en dépendait. Il se présentait à nous tel un berger bagarreur, prêt à affronter le loup, allant jusqu’à donner sa vie pour ses brebis. Déjà, un grand amour pour nous se dessinait dans cet évangile.

Dimanche dernier, cette intimité des disciples avec Jésus s’approfondissait encore davantage. Jésus y décrivait le lien qui nous rattache à lui non plus simplement comme une relation de confiance et de protection, mais il comparait ce lien à celui des sarments greffés sur la vigne, image combien évocatrice, où notre communion avec lui devient littéralement organique, vivante, et où en dehors de lui nous ne pouvons vivre ! Par analogie, nous pourrions comparer cette relation à celle de l’enfant dans le sein de sa mère qui doit à tout prix se nourrir de sa vie afin d’atteindre sa pleine stature d’enfant. L’image n’est pas trop forte pour décrire l’intimité extraordinaire qui nous unit au Christ.

Aujourd’hui, dans l’évangile, le regard se porte davantage sur ce que Jésus attend de nous. Il ne nous appelle plus serviteurs mais amis, et il nous partage le grand commandement de son amour. Il nous invite, à demeurer dans son amour, afin que nous en soyons pétris, transformés, et que nous apprenions ainsi à nous aimer les uns les autres en vérité, comme lui nous a aimés. C’est là l’œuvre que Jésus vient accomplir en nous donnant sa vie. Il est à la fois la source et l’artisan de cet élan d’amour qui jaillit en nous, qui est capable de soulever nos cœurs, et ce, jusqu’à donner nos vies COMME lui. 

C’est pourquoi afin d’entrer dans cette dynamique de l’amour, Jésus nous prend avec lui dans sa bergerie, il nous attache à sa personne, il nous guide et nous protège, et il nous greffe à sa vie de ressuscité ! 

Voilà la symphonie dans laquelle nous entraînent tout particulièrement les trois évangiles que j’ai cités. Ces trois mouvements nous sont donnés en ce temps pascal afin de nous rappeler ce que sont les exigences afin de devenir véritablement disciples du Christ. Il s’agit ni plus ni moins d’un appel quotidien à la sainteté, où nos vies greffées sur le Christ, sont marquées par l’amour à cause de lui. Et ceci nous amène maintenant au volet plus pastoral de cette homélie.

Le pape François dans son exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, c.-à-d. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, propose des pistes toutes simples et remplies de sagesse afin de réaliser ce projet de Dieu sur nos vies de faire de nous des saints et des saintes. 

D’entrée de jeu, le pape François ne veut surtout pas que nous pensions uniquement à ceux et celles qui sont déjà béatifiés ou canonisés quand il parle de sainteté. J’aime voir, dit-il, la sainteté dans le patient peuple de Dieu : chez ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, chez les malades, chez les personnes âgées qui continuent de sourire. 

Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, dit le pape, je vois la sainteté de l’Église militante. C’est cela, souvent, la sainteté que le pape appelle la sainteté « de la porte d’à côté », c’est-à-dire de ceux et de celles qui vivent proches de nous et qui sont un reflet de la présence de Dieu. Ainsi, dit le pape, nous sommes tous appelés à être des saints et des saintes en vivant avec amour, et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve. 

Es-tu une consacrée ou un consacré, dit le pape François ? Sois saint en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église.  Es-tu un travailleur ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence, ton travail au service de tes frères et de tes sœurs. Es-tu père, mère, grand-père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus. As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels.

À chacun et chacune, dit le pape, de trouver la voie qui lui correspond, sa manière propre de suivre le Christ. Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit-il. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière, et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi, dit le pape François, nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever.

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 15, 1-8

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
« Moi, je suis la vraie vigne,
et mon Père est le vigneron.
Tout sarment qui est en moi,
mais qui ne porte pas de fruit,
mon Père l’enlève ;
tout sarment qui porte du fruit,
il le purifie en le taillant,
pour qu’il en porte davantage.
Mais vous, déjà vous voici purifiés
grâce à la parole que je vous ai dite.
Demeurez en moi, comme moi en vous.
De même que le sarment
ne peut pas porter de fruit par lui-même
s’il ne demeure pas sur la vigne,
de même vous non plus,
si vous ne demeurez pas en moi.

Moi, je suis la vigne,
et vous, les sarments.
Celui qui demeure en moi
et en qui je demeure,
celui-là porte beaucoup de fruit,
car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
Si quelqu’un ne demeure pas en moi,
il est, comme le sarment, jeté dehors,
et il se dessèche.
Les sarments secs, on les ramasse,
on les jette au feu, et ils brûlent.
Si vous demeurez en moi,
et que mes paroles demeurent en vous,
demandez tout ce que vous voulez,
et cela se réalisera pour vous.
Ce qui fait la gloire de mon Père,
c’est que vous portiez beaucoup de fruit
et que vous soyez pour moi des disciples. »

COMMENTAIRE

Une amie m’a fait parvenir tout récemment ce petit mot de son quotidien, tellement son bonheur avait besoin d’être partagé. Elle m’a écrit ce qui suit au sujet de sa fille Heidi qui a six ans : «Je te partage un petit moment que je chéris depuis tout à l’heure. Avant de dormir, Heidi me dit : “Maman, je suis tellement heureuse, comme si j’ai toujours des larmes de joie aux yeux.”» 

Ça ne s’invente pas! Les enfants ont des mots à la fois merveilleux et d’une simplicité désarmante quand ils vous partagent leur toute jeune expérience de la vie. Ce cri d’émerveillement et de joie chez Heidi, on s’en doute bien, s’enracine dans un terreau familial bien particulier où un enfant peut grandir dans la confiance et dans l’amour.

Avec cette histoire que je vous raconte, sommes-nous vraiment si loin de la vigne dont nous parle Jésus et où il nous invite à demeurer en lui? L’image de l’enfant qui se blottit contre sa mère dans une confiance totale a déjà été évoquée dans la Bible pour décrire ce que doit être notre relation au Seigneur. Il s’agit du psaume 130 où il est dit : 

« Seigneur, je n’ai pas le coeur fier, ni le regard ambitieux; je ne poursuis ni grands desseins ni merveilles qui me dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse; mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère.»

Il n’y a qu’un pas à franchir, il me semble, entre ce psaume et la réalité de la vigne dont nous parle Jésus, et où il nous invite à demeurer en lui, vigne qui représente l’expérience fondatrice de nos vies de baptisés. Dans le court passage de l’Évangile entendu, Jésus va employer à sept reprises le verbe «demeurer». Ce «demeurez en moi» se précisera encore plus, quelques versets plus loin, quand Jésus dira à ses disciples : «demeurez dans mon amour.» Cet amour qui est à l’origine du monde, des étoiles et des galaxies! Cet amour qui nous a appelés à la vie! 

Pour nous aider dans la compréhension de ce grand mystère, Jésus se présente à nous aujourd’hui comme la vraie vigne à laquelle nous sommes rattachés tels des sarments appelés à porter du fruit. Il n’est pas question ici d’une voie parmi d’autres que nous proposerait un sage quelconque. C’est le Seigneur lui-même qui nous décrit de manière imagée, mais combien évocatrice, le chemin du véritable bonheur et ce qu’il nous faut faire de nos vies pour qu’elles aient du sens et qu’elles se déploient pleinement. Il nous faut être greffés sur lui!

Nous le savons bien, cet enjeu du sens de la vie nous habite très tôt dans l’existence. C’est une question fondamentale qui peut nous hanter parfois pendant des années, toute une vie même, quand on ne parvient pas à y répondre de façon satisfaisante. 

J’écoutais récemment une jeune chanteuse canadienne de 26 ans, déjà connue mondialement, qui s’appelle Charlotte Cardin. Elle compose ses propres textes, et elle affirme avec force dans l’une de ses nouvelles chansons en anglais : «I don’t want to live a meaningless life.» «Je ne veux pas vivre une vie qui n’a pas de sens.»

Bien sûr, pour une jeune en recherche, une vie qui a du sens passe nécessairement par la reconnaissance, les amitiés, un plan de carrière, le succès, l’amour, surtout l’amour, qui fait se lever chaque matin. Mais il faut bien admettre que nos vies ne se réduisent pas si facilement à cette équation idéale du bonheur. Car parler de la vie, c’est aussi parler de sa fragilité, des épreuves qui l’accompagnent, des déceptions, des rêves brisés, des départs, des pertes, des souffrances, des épreuves de toutes sortes. C’est à travers cet océan que nos vies naviguent, et nos journées et nos années ne sont pas toujours comme un long fleuve tranquille.

Ce que Jésus nous propose aujourd’hui, c’est de marcher avec nous. Il nous propose de nous former, de nous laisser émonder sur ce chemin qui nous conduit vers la maison du Père. Car cette vigne que nous formons avec le Christ plonge ses racines dans le terreau de l’éternité de Dieu et de sa bienveillance. Et puisque nous avons été greffés sur le Christ (cf. Rm 6, 6), comme l’affirme l’apôtre Paul, nous sommes donc appelés à porter du fruit avec lui, quels que soient notre âge ou les difficultés de la vie que nous pouvons rencontrer. Mais qu’est-ce que porter du fruit?

Porter du fruit, frères et sœurs, ce sera garder les yeux ouverts sur la grandeur et les exigences de notre condition humaine, et assumer pleinement ce que la vie attend de nous à la lumière de l’Évangile. Voyez quels sont les fruits que Paul évoque dans sa lettre aux Galates (5, 22-23), et remarquez combien ils sont faits pour notre quotidien, pour la vie de chaque jour que le Seigneur nous donne. Ces fruits ce sont : le don de soi, la paix, la joie, la patience, la douceur, la bonté, la bienveillance, l’empathie, la fidélité, l’humilité, et la maîtrise de soi. Voilà une vigne bien garnie et qui ne peut faire que la joie de son Maître! Mais comment y parvenir?

Pour l’ami du Christ, pour le disciple bien-aimé que nous sommes, une promesse nous est faite aujourd’hui dans l’Évangile quand le Seigneur dit à ses disciples : « Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voulez, et cela se réalisera pour vous. » 

Frères et sœurs, que ce soit là notre joie ! Cette joie profonde que Dieu donne déjà à ses enfants et que la jeune Heidi, se sachant aimée, exprimait de manière tellement touchante de vérité, quand elle disait à sa mère : «Maman, je suis tellement heureuse, comme si j’ai toujours des larmes de joie aux yeux.»

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 4e Dimanche de Pâques (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 10,11-18. 


En ce temps-là, Jésus déclara : « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis.
Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse.
Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui.
Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent,
comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis.
J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur.
Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau.
Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

COMMENTAIRE

Dans les évangiles, Jésus a cette préoccupation constante d’amener ses auditeurs à croire en lui, mais il le fait sans jamais dévoiler pleinement son identité. Ainsi, il ne dit jamais : « Je suis le Verbe » ou encore « Je suis le Fils de Dieu ». Au contraire, Jésus procède par analogies, avec des paraboles et des miracles, qui deviennent des clefs d’interprétation afin de nous ouvrir à son mystère.

Jésus emploie aussi beaucoup d’images afin d’expliquer sa personne et sa mission. Il dit de lui-même qu’il est la lumière du monde, le pain vivant, la vraie vigne, le chemin, la vérité, la résurrection et la vie. Mais il y a deux autres attributs que Jésus fait siens et que l’on retrouve dans l’Ancien Testament pour représenter Dieu, soit les titres d’époux et de pasteur. Comme l’époux aime l’épouse, Jésus nous révèle dans l’évangile de ce dimanche qu’il est le Bon pasteur qui aime ses brebis au point de donner sa vie pour elles.

Cette image du Bon pasteur est l’une des plus anciennes dans l’iconographie chrétienne, et les premiers chrétiens peignaient cette image sur les murs de leurs catacombes. On peut y voir Jésus vêtu en simple berger, un bâton à la main, portant une brebis sur ses épaules. « Voilà notre Dieu! disaient les premiers chrétiens. Il est le Bon pasteur, le vrai chef des brebis. »

Faut-il se surprendre si Jésus emploie l’image du berger afin d’exprimer jusqu’où va son amour pour nous? Nous le savons, il ne s’est pas présenté en roi triomphant, imposant son autorité au monde. Pour se dire à nous et nous décrire sa mission, Jésus s’est identifié à l’un des métiers les plus humbles de son époque, soit celui de berger, dont la seule richesse était ses brebis, et pour lesquelles il était prêt à affronter le loup et à donner sa vie pour elles. Jésus agit de même en notre faveur. Il est le le Bon pasteur qui connaît ses brebis.

Ce qui est extraordinaire dans la façon dont Jésus décrit cette intimité qu’il vit avec ses brebis, c’est que ces dernières le connaissent elles aussi. Elles reconnaissent sa voix, elles sont dociles à son appel. Elles se tiennent toujours près de lui, et lui les prend sur son coeur, tellement elles lui sont chères et il veille sur elles et les protège.

Il y a entre Jésus et ses brebis une connaissance réciproque, qui est fondée sur cette intimité qui unit Jésus à son Père. « Qui m’a vu a vu le Père », dit Jésus. Voilà l’intimité dans laquelle le Seigneur nous entraîne quand nous mettons notre foi en lui. Il nous donne de le connaître ainsi que son Père qui est le nôtre.

Ce dimanche est une invitation à entrer plus avant dans cette relation d’amour que le Seigneur veut vivre avec nous. D’où ces quelques questions que j’aimerais proposer à notre réflexion.

Jésus nous dit qu’il est le Bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Est-ce que cette réalité du don que Jésus fait de lui-même nous rejoint personnellement? Est-ce que nous mesurons à quel point Dieu nous aime et veut nous avoir avec lui, tout près de lui?

Quand Jésus nous dit que ses brebis entendent sa voix et le reconnaissent, est-ce que nous cherchons à entendre cette voix quand nous sommes confrontés à des épreuves ou lorsqu‘il nous faut prendre des décisions importantes, ou tout simplement quand la vie éclate en bonheurs de toutes sortes autour de nous? Jésus est-il le confident de nos nuits, de nos peines et de nos joies? Le complice de nos rêves?

Par ailleurs, les paroles de Jésus aujourd’hui sont l’occasion pour nous de réfléchir à cette bergerie que nous sommes appelés à former avec lui, et qui s’appelle l’Église. Certains chrétiens vivent leur foi sans l’Église, sans souci ni attachement pour elle. Ils se décrivent comme des personnes spirituelles, mais non pas religieuses, sans appartenance à l’Église. Pourtant, Jésus définit bien son rapport à nous comme celui du berger avec ses brebis qui veut nous rassembler en une seule bergerie.

Un poète a énoncé une grande vérité au sujet de l’Église : « Nul ne va au ciel tout seul ». En tant que chrétiens, nous sommes appelés à aller dans ces verts pâturages où Jésus nous conduits, là où se retrouve l’assemblée chrétienne, à l’écoute de la Parole de Dieu, se ressourçant aux sources vives des sacrements, construisant la fraternité au nom du Christ, y apprenant notre métier d’hommes et de femmes en ce monde, tel que rêvé par Dieu. C’est là le beau et grand mystère de la vie en Église, cette verte prairie où naissent et grandissent les enfants de Dieu.

C’est Christian de Chergé, le prieur du monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères trappistes, qui disait lors d’une retraite : « Le plus grand de l’Incarnation, ce n’est pas que Dieu se soit fait homme, mais c’est que l’homme soit en Dieu, c’est qu’une humanité semblable à la nôtre se retrouve en Dieu (par l’Incarnation du Fils de Dieu et son ascension au ciel)… Désormais, dit Christian de Chergé, il y a de la fraternité en Dieu. » Et c’est ce témoignage que l’Église porte au plus profond d’elle-même. Jésus, le Bon pasteur, en prenant notre humanité s’est fait FRÈRE, le frère de tous, nous entraînant à vivre cette fraternité à sa suite en Église.

Car l’Église, c’est le sacrement du salut, le signe de l’action miséricordieuse de Dieu en notre monde. Aussi différents que nous soyons les uns des autres, nous portons tous les mêmes peines, les mêmes aspirations, le même besoin d’aimer et d’être aimés. C’est cette humanité, avec ses grandeurs et ses misères, que le Bon pasteur prend sur ses épaules, nous invitant à le suivre et à nous faire à la fois brebis et pasteurs du troupeau avec lui. Pour y parvenir il nous confie son Église.

C’est le cardinal Christoph Schönborn, dominicain et archevêque de Vienne, dans son livre intitulé Qui a besoin de Dieu, qui écrit : « Même après soixante-deux ans, je ne connais rien de mieux (que l’Église). Je n’ai rien trouvé de plus beau que cette Église. Et c’est une grande chance pour moi qu’elle soit imparfaite parce que j’y ai ainsi ma place. »

Frères et soeurs, le Seigneur nous appelle tous dans sa bergerie. Il n’exclut personne. Et aujourd’hui encore, il dresse la table pour nous et il nous invite dans les verts pâturages de son eucharistie, afin que grâce et bonheur nous accompagnent tous les jours de notre vie. Amen.

Yves Bériault, o.p.

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1.  Christian de Chergé. Retraite sur le Cantique des cantiques. Nouvelle Cité, 2013. p. 149

2.  Christoph Schönborn. Qui a besoin de Dieu. Entretiens avec Barbara Stöckl. Éditions Parole et Silence, 2008, p. 200-201

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 24, 35-48

En ce temps-là,
les disciples qui rentraient d’Emmaüs
racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons
ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux
à la fraction du pain.
Comme ils en parlaient encore,
lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit :
« La paix soit avec vous ! »
Saisis de frayeur et de crainte,
ils croyaient voir un esprit.
Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous bouleversés ?
Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ?
Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi !
Touchez-moi, regardez :
un esprit n’a pas de chair ni d’os
comme vous constatez que j’en ai. »
Après cette parole,
il leur montra ses mains et ses pieds.
Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire,
et restaient saisis d’étonnement.
Jésus leur dit :
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
qu’il prit et mangea devant eux.
Puis il leur déclara :
« Voici les paroles que je vous ai dites
quand j’étais encore avec vous :
“Il faut que s’accomplisse
tout ce qui a été écrit à mon sujet
dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.” »
Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures.
Il leur dit :
« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait,
qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
et que la conversion serait proclamée en son nom,
pour le pardon des péchés, à toutes les nations,
en commençant par Jérusalem.
À vous d’en être les témoins. »

COMMENTAIRE

« C’est vous qui en êtes les témoins, nous dit Jésus. » Dans ces paroles du ressuscité, l’Église trouve à la fois le fondement de sa mission, et sa raison d’être. Mais en dehors des grands projets missionnaires et des campagnes d’évangélisation, comment allons-nous porter cette mission au monde, comment allons-nous témoigner de Jésus-Christ? J’aime bien ce que saint François d’Assise disait à ses frères : « Prêchez toujours l’évangile et, si c’est nécessaire, aussi par des paroles. » En fait, la mission que Jésus nous confie est avant tout un appel à la sainteté au cœur de notre monde, la sainteté du quotidien.

Afin d’illustrer cet appel à la sainteté dans le monde actuel, j’ai pensé vous partager quelques extraits de l’exhortation apostolique du pape François intitulée Gaudete et Exsultate, c.-à-d. « Soyez dans la joie et l’allégresse ». L’objectif du pape François en publiant cette exhortation « c’est, dit-il, de faire résonner une fois de plus l’appel à la sainteté, en essayant de l’insérer dans le contexte actuel, avec ses risques, ses défis et ses opportunités. » Donc, aujourd’hui, c’est le pape François qui donne l’homélie.

D’entrée de jeu, ce dernier ne veut surtout pas que nous pensions uniquement à ceux et celles qui sont déjà béatifiés ou canonisés quand il parle de sainteté. J’aime voir, dit-il, la sainteté dans le patient peuple de Dieu : chez ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, chez les malades, chez les religieuses âgées qui continuent de sourire. 

Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, je vois la sainteté de l’Église militante, dit le pape. C’est cela, souvent, la sainteté, que le pape appelle la sainteté « “de la porte d’à côté »”, c’est-à-dire de ceux qui vivent proches de nous et qui sont un reflet de la présence de Dieu.

Ce qui importe, dit le pape, c’est que chaque croyant discerne son propre chemin et mette en lumière le meilleur de lui-même, ce que le Seigneur a déposé de vraiment personnel en lui (cf. 1 Co 12, 7) et qu’il ne s’épuise pas en cherchant à imiter quelque chose qui n’a pas été pensé pour lui. 

Pour être saint, dit le pape François, il n’est pas nécessaire d’être évêque, prêtre, religieuse ou religieux. Bien des fois, nous sommes tentés de penser que la sainteté n’est réservée qu’à ceux et celles qui ont la possibilité de prendre de la distance par rapport aux occupations ordinaires, afin de consacrer beaucoup de temps à la prière. Il n’en est pas ainsi, dit-il. 

Nous sommes tous appelés à être des saints et des saintes en vivant avec amour et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve. Es-tu une consacrée ou un consacré, dit-il ? Sois saint en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église. Es-tu un travailleur ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence ton travail au service de tes frères et de tes sœurs. Es-tu père, mère, grand-père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus. As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels.

Laisse la grâce de ton baptême, dit le pape, porter du fruit dans un cheminement de sainteté. Et cette sainteté à laquelle le Seigneur t’appelle grandira par de petits gestes. Par exemple : une dame va au marché pour faire des achats, elle rencontre une voisine et commence à parler, et les critiques arrivent. Mais cette femme se dit en elle-même : “Non, je ne dirai du mal de personne”. Voilà un pas dans la sainteté ! Ensuite, à la maison, son enfant a besoin de parler de ses rêves, et, bien qu’elle soit fatiguée, elle s’assoit à côté de lui et l’écoute avec patience et affection. Voilà une autre offrande qui sanctifie ! Ensuite, elle connaît un moment d’angoisse, mais elle se souvient de l’amour de la Vierge Marie, prend le chapelet et prie avec foi. Voilà une autre voie de sainteté ! Elle sort après dans la rue, rencontre un pauvre et s’arrête pour échanger avec lui avec affection. Voilà un autre pas !

Cette mission, dit le pape François, trouve son sens plénier dans le Christ et ne se comprend qu’à partir de lui. Au fond, la sainteté, c’est vivre les mystères de sa vie en union avec lui. La sainteté consiste à s’associer à la mort et à la résurrection du Seigneur d’une manière unique et personnelle, à mourir et à ressusciter constamment avec lui. Mais cela peut impliquer également de reproduire dans l’existence personnelle divers aspects de la vie terrestre de Jésus : sa vie cachée, sa vie communautaire, sa proximité avec les derniers, sa pauvreté et d’autres manifestations du don de lui-même par amour. À chacun et chacune de trouver la voie qui lui correspond.

Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit le pape François. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui.

Le pape conclut son exhortation avec les mots suivants : J’espère que ces pages seront utiles pour que toute l’Église se consacre à promouvoir le désir de la sainteté. Demandons à l’Esprit Saint d’infuser en nous un intense désir d’être saint pour la plus grande gloire de Dieu et aidons-nous les uns les autres dans cet effort. Ainsi, nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever.

Frères et sœurs, ce qu’il importe de retenir, c’est qu’être saint, c’est vivre l’Évangile là où la vie nous entraîne; c’est vivre l’Évangile dans nos choix de vie et nos engagements. La sainteté du quotidien, la sainteté “‘de la porte d’à côté”, comme l’appelle le pape François, c’est tout simplement la synthèse des ressources et des talents que nous portons, marqués par l’empreinte de l’évangile et de l’Esprit de Jésus-Christ. Cette façon de vivre donne une couleur et une profondeur unique à notre quotidien, et nous incite à nous y engager courageusement et sans compter. Voilà le témoignage que nous devons rendre à Jésus-Christ, nous ses disciples et ses amis. Et quand on nous demandera pourquoi nous agissons ainsi, nous répondrons tout simplement que c’est à cause de lui !

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 2e Dimanche de Pâques (B)

Si l’évangile de Jean occupe une place de premier plan dans la Semaine sainte et le temps pascal, c’est que saint Jean nous livre une méditation d’une profondeur incomparable sur le mystère du Christ. Son objectif est sans équivoque quand il écrit à la fin de son évangile que les signes dont il a témoigné « ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. » 

Pour que nous croyions et que nous ayons la vie ! Voilà le but que vise saint Jean, et c’est ainsi qu’il nous met en présence de trois personnages à la fin de son évangile, qui ont pour but de nous aider à comprendre à quelle profondeur notre acte de foi doit nous entraîner. Ces trois personnages sont : le disciple bien-aimé, dont l’identité n’est pas précisée, mais qui est un ami très cher de Jésus, Marie-Madeleine, et bien sûr l’Apôtre Thomas.

Commençons tout d’abord par Marie-Madeleine qui occupe une place privilégiée le matin de Pâque, et qui est tellement émouvante dans son amour pour le Seigneur. L’expression populaire ne fait-elle pas mémoire d’elle quand on dit d’une personne qu’elle pleure comme une Madeleine! Malgré son amour pour Jésus, ce dernier toutefois doit corriger ses attentes lorsqu’il lui apparaît, car elle semble vouloir le retenir, ne saisissant pas encore la nouvelle réalité dont vit Jésus. Elle ne peut plus le connaître comme auparavant, alors qu’elle marchait avec lui et les autres disciples. Le Ressuscité l’invite à un lâcher-prise afin de le connaître autrement. « Ne me retiens pas, lui dit-il, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va annoncer la bonne nouvelle, car vous me verrez en Galilée, tu me reverras en Galilée!»

Quant à l’apôtre Thomas, on ne peut douter de son attachement à Jésus. Ainsi, quand Jésus est appelé au chevet de son ami Lazare, voyage qui va impliquer un retour en Judée où sa vie est menacée, Thomas dira alors aux autres apôtres : « Allons nous aussi, et nous mourrons avec lui. » Aucun doute, Thomas aime beaucoup Jésus lui aussi, mais c’est aussi un homme des plus réaliste, et il ne peut accueillir le témoignage des autres apôtres à qui Jésus est apparu.Il a beau aimer Jésus, mais il ne faut quand même pas forcer la note ! Jésus vivant après sa mise à mort! D’où, sa vive réaction : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! » 

Comme un défi lancé à ses amis, Thomas exige de voir Jésus dans toute sa réalité humaine. Mais ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est que le Ressuscité va répondre aux attentes de Thomas, au point de le confondre dans son incroyance. Le Seigneur Jésus le prend au mot et l’accompagne dans son acte de foi, comme il le fait pour Marie-Madeleine. Il va acquiescer à la demande de Thomas de voir ses plaies, de le toucher, et cette rencontre va amener Thomas à la plus belle expression de foi de tous les évangiles : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Une transformation s’opère en lui.

Et c’est alors que Jésus va corriger Thomas pour lui révéler ce que c’est que d’être véritablement croyant : « Parce que tu m’as vu, tu crois, lui dit Jésus. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » En disant cela, le Ressuscité se tourne vers nous et nous regarde, «heureux ceux qui croient sans avoir vu», car cette invitation, cette béatitude, nous concerne en premier lieu, nous qui avons mis notre foi en lui sans le voir.

Pourtant, on peut comprendre les doutes de Thomas. Ses amis se cachent depuis trois jours suite à la crucifixion de Jésus. Ils sont terrorisés. Ne seraient-ils pas l’objet d’une hallucination collective quand ils disent avoir vu Jésus vivant? « Je veux des preuves », dit Thomas. N’est-ce pas là ce que nous objecte le monde qui ne peut accueillir cette bonne nouvelle de la résurrection ? Quelles preuves avons-nous à offrir? Un tombeau vide? Mais ne sommes-nous pas alors dans le registre d’une foi naïve et sans fondement. Sur quoi allons-nous donc fonder notre foi?

C’est pourquoi l’évangéliste Jean nous livre le témoignage du disciple bien-aimé, qui représente le vrai disciple du Christ, celui qui croit sans avoir vu! Entre Marie-Madeleine, qui cherche à retenir Jésus dans sa réalité humaine le matin de Pâques, et l’Apôtre Thomas qui a besoin lui d’une certitude tangible pour croire, saint Jean nous laisse le témoignage de celui qui court avec l’Apôtre Pierre le matin de Pâque. Se tenant devant le tombeau vide, l’évangéliste a cette formule laconique au sujet du disciple bien-aimé : « il vit et il crut. »Mais que veut nous dire l’évangéliste quand il nous dit que le disciple bien-aimé a vu et a cru, alors qu’il se tient devant un tombeau vide? L’expérience qu’il nous rapporte au sujet du disciple bien-aimé va bien au-delà de la foi en un absent. Ce qu’il veut nous dire, et c’est là ma conviction, c’est que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure à nos vies, d’un appel au plus profond de nous-mêmes, une présence d’amour devant laquelle la foi se prosterne et adore. «Il vit et il crut!»

En fait, c’est l’amour qui fait croire le disciple bien-aimé ! Comme s’il se disait en regardant à l’intérieur du tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, cet amour qui nous dépasse, c’est la rencontre du regard aimant du Ressuscité, qui nous fait entendre son appel au plus profond de nous-mêmes, et qui nous confirme en quelque sorte le témoignage des premiers témoins du Christ ressuscité.

Lorsque Thomas fait la rencontre du Seigneur, il ne s’est pas encore arrêté à cette présence nouvelle au cœur de sa vie, trop occupé à chercher des preuves en dehors de lui-même. Mais Jésus ne l’abandonne pas, bien au contraire. Il l’accompagne dans son doute, tout comme il aide Marie-Madeleine à purifier son désir afin de mieux s’attacher à lui, tout comme il nous prend par la main, chacun et chacune de nous.

Et voilà que Thomas, ce matin, nous livre l’expression la plus achevée de qui est Jésus, «mon Seigneur et mon Dieu», et que Marie-Madeleine devient la première à annoncer la résurrection du Christ aux premières lueurs de Pâque. C’est cette bonne nouvelle qui est parvenue jusqu’à nous au fil des siècles et qui nous fait vivre à notre tour !

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Dimanche de Pâques

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean   (Jn 20, 1-9)
Le premier jour de la semaine,
Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ;
c’était encore les ténèbres.
Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.
Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple,
celui que Jésus aimait,
et elle leur dit :
« On a enlevé le Seigneur de son tombeau,
et nous ne savons pas où on l’a déposé. »
Pierre partit donc avec l’autre disciple
pour se rendre au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble,
mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre
et arriva le premier au tombeau.
En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ;
cependant il n’entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour.
Il entre dans le tombeau ;
il aperçoit les linges, posés à plat,
ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus,
non pas posé avec les linges,
mais roulé à part à sa place.
C’est alors qu’entra l’autre disciple,
lui qui était arrivé le premier au tombeau.
Il vit, et il crut.
Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris
que, selon l’Écriture,
il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

COMMENTAIRE

En entendant le récit de la course passionnée de Simon-Pierre et du disciple bien-aimé, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus ?

Comme il était grand leur espoir ! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant ? Quelle est cette nouvelle ? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire de l’évangéliste à son sujet est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut ! ».

La résurrection de Jésus est la réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme que le Vivant n’a pas sa place dans les tombeaux de ce monde. Pourtant, l’expérience du tombeau vide n’explique en rien la foi des disciples du Christ. Ce serait là un bien faible appui sur lequel miser nos vies. Le tombeau vide n’est que le signe annonciateur préparant les disciples à une rencontre décisive avec le Ressuscité.

« Il vit et il crut ! », nous dit l’évangéliste. Nous avons là une clé d’interprétation fondamentale pour comprendre ce que veut dire la foi en Jésus Christ. Ceci peut sembler contradictoire, mais avant de croire, il faut avoir vu. Je m’explique. La foi au Dieu de Jésus Christ ne se fonde pas sur des raisonnements intellectuels irréfutables, bien que l’intelligence soit au service de la foi. Je serais un bien mauvais dominicain si j’osais affirmer le contraire. Mais je garde cette conviction fondamentale que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure, d’un appel au plus profond de nous, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore. « Il vit et il crut ! »

En fait, c’est l’amour qui fait croire ici ! Comme si l’apôtre bien-aimé se disait en regardant le tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, c’est la rencontre du regard aimant de Jésus posé sur nous qui nous attire vers lui et qui nous fait entendre cet appel intérieur, au plus profond de nous-mêmes, tout comme les deux disciples devant le tombeau vide, à qui le Ressuscité semble dire : « Voyez ! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez ce tombeau vide, c’est plein de vie dedans. »

Tout comme pour Pierre et le disciple bien-aimé, c’est la bonne nouvelle de la résurrection du Christ qui nous fait accourir ici en ce matin de Pâques. C’est une recherche commune qui nous unit en Église, où nous ne cessons d’approfondir le don que Dieu nous fait en Jésus Christ, et où nous ne cessons de nous en émerveiller ensemble.

C’est tout le sens de cette grande Semaine Sainte qui nous a conduits jusqu’à ce matin de la résurrection, où nous nous tenons éblouis nous aussi devant ce tombeau vide. Un tombeau à la porte grande ouverte, irradiant la lumière de Pâques. « Il vit et il crut ! » C’est à ce regard de foi et d’amour que nous sommes conviés ce matin.

fr. Yves Bériault, o.p.

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Samedi saint

L’antique homélie sur le Samedi Saint que l’on lit dans l’Office des lectures résume bien la portée de cet intervalle que constitue le Samedi Saint : « Qu’est-ce qui s’est produit? Aujourd’hui sur la terre règne un grand silence, un grand silence et la solitude. Un grand silence, car le Roi dort… » [1].

Comment ne pas évoquer ici le psaume 131 où la figure du psalmiste devient celle de Jésus dans sa parfaite obéissance au Père:

“Seigneur je n’ai pas le coeur fier…
Non, mais je tiens mon âme
égale et silencieuse;
mon âme est en moi comme un enfant,
l’enfant sevré contre sa mère.”

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[1] Antica omelia sul Sabato santo (PG 43, 439 s.)

[2] La peinture du peintre Arcabas intitulée : Grand Balthasar décédé se veillant lui-même

Vendredi saint : Stabat Mater

« Près de la croix de Jésus se tenait debout sa mère. » (Jn 19, 25)

« Près de la croix de Jésus se tenait debout sa mère. » C’est avec Marie que je vous propose de contempler la croix du Seigneur en ce Vendredi Saint. À travers la figure de Marie, la Mère du Seigneur, l’évangéliste Jean nous introduit dans le sens profond du mystère de la croix et de notre mystère en tant que disciples du Christ.

Il est vrai que les évangiles ne nous parlent pas beaucoup de la Mère du Seigneur, et pourtant elle est la seule personne dans les évangiles dont on mentionne la présence à toutes les étapes importantes de la vie de Jésus.

Elle est présente à son incarnation, elle en est même l’objet privilégié; elle est là pendant la mission de Jésus, pensons ici aux noces de Cana; elle est présente à Jérusalem, lors de la passion et de la mort de Jésus; et, après la résurrection, elle est sera présente à la Pentecôte avec les apôtres. Malgré leur discrétion, Marie occupe une place unique dans les évangiles, parce qu’elle occupe une place unique dans l’histoire du salut.

Celui que Marie a contemplé tout petit, couché dans une mangeoire, emmailloté, le voici maintenant couché sur la croix. Marie se tient debout devant lui, en silence, mère courageuse et en attente, comme la femme enceinte qui attend l’heure de sa délivrance. Marie, devant la croix, vit une pauvreté spirituelle qui la dépouille de tout privilège, de toute promesse. Il n’y a plus que cette nuit obscure, nuit de la passion, dans laquelle est entré son fils Jésus et dans laquelle elle entre avec lui. Et Marie se tient debout au pied de la croix…

L’évangéliste Jean est le seul qui présente cette scène, et pour bien la comprendre, il faut savoir ce que représente le Calvaire chez Jean. Le Calvaire représente l’ « Heure » de Jésus. Jean mentionne cette « Heure » à plusieurs reprises dans son évangile. Ainsi Jésus dira : « Père, l’heure est venue, glorifie ton Fils » (Jn 17, 1), « c’est pour cette Heure que je suis venu dans le monde » (Jn 12, 27). Et voilà que tout est consommé. Jésus est suspendu entre ciel et terre, et Marie se tient debout au pied de la croix.

Pour l’évangéliste Jean, le Calvaire est le lieu privilégié où se révèle la gloire du Christ. C’est l’« Heure » par excellence. Jésus ne disait-il pas : « lorsque vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous connaîtrez que Je Suis. » (Jn 8, 28).

Et en plaçant Marie au pied de la croix, Jean la situe au coeur du mystère pascal. Elle est témoin non seulement de la mort de son fils, mais de sa victoire sur la mort. Jésus après sa résurrection dira : « Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu! » Marie sa mère est de ceux-là.

De Marie au pied de la croix, on ne nous rapporte ni cri, ni lamentation. Seulement son silence et sa position : Marie se tait, elle est debout, « donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour » (Vatican II : Lumen gentium, 58). Elle entre avec Jésus dans sa Pâque. C’est l’« Heure » de Jésus, mais c’est aussi l’« Heure » de Marie. Son oui la conduisait à cette « Heure », et c’est aussi le lieu de notre « Heure » à nous, parce que la croix est le lieu du disciple du Christ, et, comme Marie, le disciple est appelé à entrer dans l’offrande de Jésus faite au Père en notre nom.

Est-il surprenant alors que Marie se tienne debout au pied de la croix? Le Calvaire, où le cœur de Marie est transpercé par le glaive qu’annonçait la prophétie du vieux Syméon (« toi-même un glaive te transpercera l’âme »), nous donne de contempler la Mère du Seigneur qui avance dans la foi à la rencontre de la passion et de la mort de son fils. En Marie, nous contemplons déjà l’Église qui va à la rencontre de son Seigneur et qui se tient debout avec lui. C’est cette grâce qui est à l’œuvre en Marie et qui fait d’elle le véritable modèle du disciple du Christ. Avec elle, en ce Vendredi Saint, nous nous tenons debout près de la croix.

Marie se tient debout dans un sens physique bien sûr, mais avant tout, dans un sens spirituel. Au pied de la croix, Marie se tient debout et victorieuse avec le Christ. La passion est achevée, le long périple dans la nuit de la foi s’ouvre déjà sur l’Heure de Jésus, sur sa victoire sur la mort.

Quant à nous, nous savons combien il est difficile parfois de rester avec Jésus. C’est pourquoi il nous invite à prendre avec nous sa mère : « Voici ta mère » dit-il à chacun et chacune de nous. Avec elle, nous pouvons apprendre à nous tenir debout, là où dans la nuit de nos épreuves la résurrection de notre Seigneur est déjà à l’œuvre. Telle est notre foi et nous la proclamons fièrement en ce Vendredi Saint en nous tenant debout tout près de la croix.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Jeudi saint

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est sans doute celui d’un étudiant italien, Francesco, qui, à la suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père, et ensemble ils ont préparé le repas. Ce repas était composé de mets que la mère avait cuisinés quelques jours à peine auparavant. Et voilà qu’au moment de mettre la table et de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine de la maman se sont peu à peu répandues dans toute la maison, comme une présence mystérieuse accentuant le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée par le père et le fils. 

Au début du repas, ce fut un silence ému qui unit le père et le fils en manque de mots autour de la table. Mais peu à peu les souvenirs se frayèrent un chemin, et, ce soir-là, le père et le fils parlèrent ensemble très tard de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. 

De retour au pays, Francesco est venu me voir pour me parler de ce repas qui l’avait grandement marqué. Un peu gêné, ne sachant pas s’il était dans l’erreur, il me confia que ce repas lui avait donné de comprendre l’Eucharistie comme jamais auparavant et qu’il ne pouvait plus la vivre de la même façon. Vous comprendrez que Francesco était un jeune catholique convaincu et devant sa découverte, il me venait à l’esprit les paroles de Jésus à ce scribe : «Tu n’es pas loin du Royaume!»

Car dans l’eucharistie, nous retrouvons bien la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, le rappel de ses paroles, de ses faits et gestes… Mais il y a quand même une différence importante : l’eucharistie ce n’est pas un absent dont le souvenir nous rassemble, mais un vivant, le Christ ressuscité, qui nous constitue en son corps, qui nous forme et nous fait grandir. 

Vous aurez sans doute remarqué ce soir, que ce qui occupe le centre du dernier repas chez l’évangéliste Jean, ce n’est pas la mention du pain et du vin partagé, mais plutôt le lavement des pieds des apôtres par Jésus. Nous le savons, Jésus s’est fait le serviteur de tous, et par ce geste du lavement des pieds, une tâche qui était habituellement réservée aux esclaves, Jésus veut montrer à ses disciples ce que c’est que de prendre au sérieux son message d’amour : c’est revêtir le tablier et se faire le serviteur de tous.

Frères et sœurs, la liturgie du Jeudi saint a ceci de particulier quand on la compare soit au dimanche des Rameaux, à la passion du Vendredi saint, ou encore au dimanche de Pâques. Le Jeudi saint est tout orienté vers nous les disciples. Jésus nous rassemble, il fait préparer le repas, il s’agenouille devant nous, il nous lave les pieds et nous demande de faire de même entre nous, comme si c’était là la chose la plus importante qu’il pouvait nous léguer en héritage la veille de sa mort. 

C’est ainsi que l’évangéliste Jean comprend la dernière Cène. Jésus ne laisse pas un culte à ses disciples, une dévotion quelconque, mais il veut leur rappeler une dernière fois, ce que doit être l’orientation fondamentale de la vie de ceux et celles qui se disent ses amis : «ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi». Nous aimer les uns autres comme Jésus l’a fait pour nous, c’est là notre appel frères et sœurs, et c’est là le fondement même de ce que veut dire faire Église ensemble, faire communauté.

Contrairement aux autres évangélistes, Jean ne parle pas de l’amour du prochain. Il insiste plutôt sur l’amour mutuel entre les disciples, qui doivent accepter de se laver les pieds les uns aux autres, qui doivent accepter de se faire les serviteurs les uns des autres. Jésus le dit bien, c’est un exemple que je vous ai laissé, un témoignage qui est l’expression même du cœur de sa vie et de sa mission, et qui trouve son enracinement, son fondement, dans une communauté qui partage la Parole, qui se rassemble autour de l’Eucharistie, qui prie et s’engage ensemble, qui se soutien, qui vient en aide à ses membres les plus faibles, ou les plus souffrants.  

Si le monde a besoin de disciples-missionnaires, comme le veut ce slogan à la mode dans bien des diocèses, et bien l’action la plus significative que nous puissions mener passe tout nécessairement par notre être ensemble, passe par le souci les uns des autres que le Christ inscrit dans nos cœurs. C’est cet amour fraternel des disciples, cette agapè, qui devient alors contagieux, qui parle du Christ et de l’amour de Dieu, comme aucun de nos mots ne saurait le faire.

Frères et sœurs, en cette veille de la passion et de la mort de notre Seigneur, il y a là quelque chose de la folie de Dieu qui nous dépasse, un acte d’amour tellement absolu qu’il questionnera notre humanité jusqu’à la fin des temps. Et, à cause de lui, mystérieusement, les hommes et les femmes qui le suivent se surprennent à vouloir aimer et servir comme lui. C’est à ce don de nous-mêmes qu’il nous invite lorsqu’il nous dit, en offrant le pain et le vin : «Vous ferez cela en mémoire de moi». Nous sommes invités, avec lui, à revêtir le tablier, à nous revêtir de sa puissance d’amour, et à devenir son corps et son sang pour le salut du monde, à devenir avec lui une éternelle offrande à la gloire du Père.

Yves Bériault, o.p.

Dimanche des Rameaux et de la Passion

Après avoir entendu le récit tragique de la Passion et de la mort de notre Seigneur, faut-il risquer une parole supplémentaire ? Il semble que le silence et le recueillement soient le seul langage qui s’impose à nous devant le mystère de cet abaissement volontaire de Jésus, « lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2,8).

Une question, pourtant, nous habite et parcourt 2000 ans de christianisme : pourquoi le Fils de Dieu devait-il mourir ainsi? Il y a là quelque chose de la folie de Dieu qui nous dépasse. Il y a dans la mort de Jésus un acte d’amour tellement absolu qu’il questionnera notre humanité jusqu’à la fin des temps. Mais ce dont nous pouvons témoigner, nous ses amis, c’est qu’à cause de lui, mystérieusement, les hommes et les femmes qui le suivent se surprennent à vouloir aimer et servir comme lui, en dépit de leurs manques, de leurs faiblesses, ou de leur histoire personnelle.

Si nous entreprenons cette marche avec Jésus en cette Semaine sainte, c’est parce que lui le premier nous a saisis. N’a-t-il pas marqué profondément nos vies, nous laissant le témoignage d’un amour capable d’ouvrir toutes les portes, celles de nos peurs, de nos souffrances et même de toutes nos morts!

C’est pourquoi, année après année, de Semaine sainte en Semaine sainte, nous montons à Jérusalem avec Jésus. Nous l’acclamons, nous marchons à ses côtés, portant sa croix avec lui, afin qu’il ne soit plus jamais seul dans son combat, dans cette vie donnée pour nous.

Comme l’écrivait avec justesse sainte Catherine de Sienne : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent Jésus sur la croix, mais l’amour. » Et c’est sur ce bois que la vie va refleurir, c’est sur ce bois de la croix que l’amour du Fils de l’Homme va être livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, chacun et chacune de nous, toutes les générations présentes et à venir.

Frères et sœurs, c’est la Semaine sainte qui commence. Encore une fois, sachons ouvrir nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit et ainsi faire nôtre la passion de Jésus Christ pour notre monde. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 5e dimanche du Carême (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 12, 20-33

En ce temps-là,
il y avait quelques Grecs parmi ceux qui étaient montés à Jérusalem
pour adorer Dieu pendant la fête de la Pâque.
Ils abordèrent Philippe,
qui était de Bethsaïde en Galilée,
et lui firent cette demande :
« Nous voudrions voir Jésus. »
Philippe va le dire à André,
et tous deux vont le dire à Jésus.
Alors Jésus leur déclare :
« L’heure est venue où le Fils de l’homme
doit être glorifié.
Amen, amen, je vous le dis :
si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas,
il reste seul ;
mais s’il meurt,
il porte beaucoup de fruit.
Qui aime sa vie
la perd ;
qui s’en détache en ce monde
la gardera pour la vie éternelle.
Si quelqu’un veut me servir,
qu’il me suive ;
et là où moi je suis,
là aussi sera mon serviteur.
Si quelqu’un me sert,
mon Père l’honorera.

Maintenant mon âme est bouleversée.
Que vais-je dire ?
“Père, sauve-moi
de cette heure” ?
– Mais non ! C’est pour cela
que je suis parvenu à cette heure-ci !
Père, glorifie ton nom ! »
Alors, du ciel vint une voix qui disait :
« Je l’ai glorifié et je le glorifierai encore. »
En l’entendant, la foule qui se tenait là
disait que c’était un coup de tonnerre.
D’autres disaient :
« C’est un ange qui lui a parlé. »
Mais Jésus leur répondit :
« Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix,
mais pour vous.
Maintenant a lieu le jugement de ce monde ;
maintenant le prince de ce monde
va être jeté dehors ;
et moi, quand j’aurai été élevé de terre,
j’attirerai à moi tous les hommes. »
Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir.

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COMMENTAIRE

Contrairement aux trois autres évangélistes, on ne voit pas Jésus en prière à Gethsémani dans l’évangile de Jean, mais c’est bien l’angoisse de Gethsémani que Jean évoque en nous donnant un aperçu du combat intérieur de Jésus :

« Maintenant, mon âme est bouleversée, dit-il.

Que vais-je dire ? “Père, sauve-moi de cette heure” ?

— Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! »

Jésus consent à mourir. Il sait que de sa mort surgira la vie et il se prépare à tomber en terre comme le grain de blé : «Ma vie, dira-t-il, nul ne la prend, c’est moi qui la donne.» Montant à Jérusalem pour la fête de Pâque, Jésus va s’arrêter tout d’abord chez ses amis de Béthanie, et prendre un dernier repas avec eux. Marie, la sœur de Lazare, va oindre ses pieds avec un parfum précieux, comme on le fait pour les morts au moment de leur sépulture. Jésus ne se méprend pas sur la portée de ce geste : «Laissez-la faire, dit-il, c’est pour le jour de ma sépulture qu’elle devait garder ce parfum.» 

Le lendemain, nous assistons à l’entrée triomphale à Jérusalem. Les hosannas fusent de toute part ! Les foules acclament Jésus, selon l’évangéliste Jean, parce qu’elles ont entendu parler du miracle où il a ramené Lazare à la vie. Mais Jésus le sait déjà, ces acclamations seront de courte durée, et une fois sur la croix on se moquera de lui, en lui criant : « Sauve-toi toi-même ! »

À l’occasion de sa venue à Jérusalem, des Grecs de passage pour la fête de Pâque demandent aux disciples à voir Jésus. Ce dernier va alors livrer ce qu’il faut bien appeler son testament spirituel. À la lumière de sa vie donnée, de sa vie d’homme vécue jusqu’au bout, Jésus nous dévoile en quelque mot ce que cela signifie être pleinement humain. Il nous livre en quelque sorte sa dernière béatitude. Sa formulation peut nous paraître énigmatique à première vue : « si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.» 

L’image est des plus simple pourtant, et facile à comprendre lorsque l’on vit dans une société agricole. Ainsi, si vous laissez les semences pour le jardin sur le comptoir de la cuisine tout l’été, au terme de cette saison, vous le savez bien, vous n’aurez rien récolté. Mais si le grain est jeté dans la bonne terre, il se passe alors ce mystérieux échange, telle une promesse de vie, qui porte des fruits et rassasie la faim du monde. Ainsi, nous dit Jésus, en est-il de nos vies : « Bienheureux êtes-vous si vous donnez vos vies comme le grain de blé jeté en terre. »

Si Jésus nous en parle aussi résolument la veille de sa passion, c’est que lui le premier s’est engagé dans ce don de lui-même en prenant sur lui notre humanité. Il va maintenant livrer son combat ultime avec les forces du mal, jusqu’à affronter la mort, et l’offrande de sa vie va provoquer un revirement incroyable dans l’histoire de l’humanité. La mort sera vaincue sur le bois de la croix, et ainsi vont s’ouvrir pour nous les portes du paradis! Mais le chemin pour y parvenir est tellement paradoxal, qu’il nous rebute à première vue : « Qui aime sa vie la perd, nous dit Jésus, et qui s’en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle. » Cette affirmation de Jésus a toujours fait couler beaucoup d’encre, car la traduction plus littérale de ce que dit Jésus, telle qu’on la trouve dans la Bible de Jérusalem, c’est : «qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle.»

Mais de quoi s’agit-il au juste ? Comment réaliser ce don de soi qui semble défier toute logique? Car la vie n’est-elle pas extraordinaire et ne sommes-nous pas créés pour aimer la vie, toutcomme nous devons nous aimer nous-mêmes? C’est Jésus lui-même qui l’affirme. Mais la réprobation de ce que Jésus appelle l’amour de sa vie évoque une tout autre réalité que le mépris de soi. Le mot haïr ici veut tout simplement dire aimer moins, préférer moins sa sécurité et son confort personnel, à la nécessité de se donner, de tout donner s’il le faut.

Le danger contre lequel Jésus veut mettre en garde ses auditeurs, c’est l’amour de soi aux horizons fermés, replié égoïstement sur une vie peu encline à sacrifier quoi que ce soi pour les autres, seulement préoccupée d’elle-même, insensible aux souffrances du prochain. Vivre ainsi sa vie, nous dit Jésus, c’est la perdre, c’est la gaspiller, alors qu’il nous invite à la faire fructifier et ainsi lui donner sa véritable direction.

L’évangéliste nous dit que c’est en prenant la main du Christ qu’on y parvient. « Si quelqu’un veut me servir, dit Jésus, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. » Comment ne pas vouloir le suivre quand nous croyons qu’il a les paroles de la vie éternelle? Remarquez qu’à chaque eucharistie nous lui disons au moment de communier à sa vie : «Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri.» 

En fait, nous demandons au Christ d’inscrire sa loi d’amour au plus profond de nos cœurs. Car en lui, c’est Dieu qui nous prend par la main, qui guérit nos cœurs blessés, fermés sur eux-mêmes, et qui nous guide dans notre vie de tous les jours qui est souvent faite de renoncements, de don de soi, et de pardons. Puisque l’amour est à ce prix! C’est cette vie-là qu’il nous faut préférer, nous dit Jésus.

À marcher jour après jour avec le Christ, il peut nous arriver de perdre de vue combien notre foi en Dieu a transformé nos vies au fil des années. Nous ne pouvons plus être les mêmes après avoir mis nos pas dans les siens et écouté sa voix. Dans un passage semblable à l’évangile de ce jour, Jésus dira à ses disciples : « Qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ! » C’est là, la grande béatitude que Jésus nous lègue, alors qu’il approche de sa passion : «Votre vie, nous dit-il, elle est faite pour être donnée aux autres, librement et généreusement, pour être semée avec passion aux quatre vents. Voilà la vie qu’il vous faut aimer, nous dit-il!» 

Que ce soit là notre joie et notre destinée avec le Christ!

fr. Yves Bériault, o.p.

Jeudi de la quatrième semaine du Carême

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là,
Jésus disait aux Juifs :
    « Si c’est moi qui me rends témoignage,
mon témoignage n’est pas vrai ;
    c’est un autre qui me rend témoignage,
et je sais que le témoignage qu’il me rend est vrai.
    Vous avez envoyé une délégation auprès de Jean le Baptiste,
et il a rendu témoignage à la vérité.
    Moi, ce n’est pas d’un homme que je reçois le témoignage,
mais je parle ainsi pour que vous soyez sauvés.
    Jean était la lampe qui brûle et qui brille,
et vous avez voulu vous réjouir un moment à sa lumière.
    Mais j’ai pour moi un témoignage plus grand que celui de Jean :
ce sont les œuvres que le Père m’a donné d’accomplir ;
les œuvres mêmes que je fais
témoignent que le Père m’a envoyé.
    Et le Père qui m’a envoyé,
lui, m’a rendu témoignage.
Vous n’avez jamais entendu sa voix,
vous n’avez jamais vu sa face,
    et vous ne laissez pas sa parole demeurer en vous,
puisque vous ne croyez pas en celui que le Père a envoyé.
    Vous scrutez les Écritures
parce que vous pensez y trouver la vie éternelle ;
or, ce sont les Écritures qui me rendent témoignage,
    et vous ne voulez pas venir à moi
pour avoir la vie !
    La gloire, je ne la reçois pas des hommes ;
    d’ailleurs je vous connais :
vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu.
    Moi, je suis venu au nom de mon Père,
et vous ne me recevez pas ;
qu’un autre vienne en son propre nom,
celui-là, vous le recevrez !
    Comment pourriez-vous croire,
vous qui recevez votre gloire les uns des autres,
et qui ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ?
    Ne pensez pas que c’est moi
qui vous accuserai devant le Père.
Votre accusateur, c’est Moïse,
en qui vous avez mis votre espérance.
    Si vous croyiez Moïse,
vous me croiriez aussi,
car c’est à mon sujet qu’il a écrit.
    Mais si vous ne croyez pas ses écrits,
comment croirez-vous mes paroles ? »


COMMENTAIRE

C’est saint Basile dans sa règle monastique qui fait cette affirmation à laquelle je souscris entièrement : «L’amour envers Dieu n’est pas matière d’enseignement. Car personne, dit-il, ne nous a enseigné à jouir de la lumière, à aimer la vie, à chérir ceux qui nous ont mis au monde ou qui nous ont élevés.» On voit bien qu’il est question ici d’un processus de vie qui est à l’œuvre en nous, mais auquel nous pouvons aussi nous opposer. C’est le reproche que fait Jésus à ses opposants dans l’évangile aujourd’hui. «Vous n’avez pas en vous l’amour de Dieu», leur dit-il.

On peut bien entendre parler à profusion de l’amour de Dieu, comme on le fait dans nos églises, mais il ne suffit pas d’entendre. Il faut surtout vouloir connaître celui qui veut être l’objet de notre amour, et dont on nous dit qu’il nous a donné la vie et qu’il nous aime.

Jésus dans son échange avec ses opposants, évoque quatre chemins pour entrer dans cette connaissance de Dieu et de son envoyé Jésus Christ :

  1. Le témoignage, en évoquant celui de Jean-Baptiste
  2. Les œuvres de Jésus
  3. Les Écritures qui parle de lui
  4. Et enfin l’action du Père en nous qui rend témoignage au Fils

Ce parcours qu’évoque Jésus dans l’évangile afin que l’on croie en lui est toujours actuel. Je vais vous donner comme exemple mon propre cheminement où certains peuvent sans doute se reconnaître. 

Il y a une époque assez lointaine maintenant, avant d’être dominicain, je n’avais pas la foi. Mais un cheminement s’est peu à peu amorcé en moi après avoir fait la connaissance de chrétiens qui me partageaient leur foi en Jésus Christ. C’était déjà là une pierre posée sur le chemin de ma conversion, mais ce n’était pas suffisant; après tout, c’était leur expérience à eux et non pas la mienne. Comment la faire mienne? Je m’étais donc mis à lire les évangiles, à découvrir ce que Jean appelle les œuvres de Jésus : ses gestes, ses paroles, ses miracles. Ça devenait intéressant, Jésus était certainement une figure intrigante, mais sans plus. J’avais l’impression que l’on me demandait de croire en un personnage de l’histoire dans un passé bien lointain. Et les passages cités des Écritures annonçant la venue d’un sauveur me laissaient bien indifférent, peu convaincu de l’importance de ce Jésus de Nazareth. 

Mais ces témoins sur ma route, la fréquentation des Écritures, ainsi que l’approfondissement de la vie de Jésus et ses enseignements, me faisaient prendre conscience de mon incapacité à me donner la foi, et de guerre lasse, je me suis tourner vers celui dont on me disait qu’il était à la source même de mon existence, lui avouant candidement que je voulais bien croire s’il existait.

Il a donc fallu que j’accepte de m’ouvrir à cette présence en moi dont parle Jésus, à cet amour du Père pour moi. Et peu à peu, mes yeux ce sont ouverts. Car l’amour envers Dieu, comme le dit saint Basile, n’est pas matière d’enseignement. Il faut le vouloir cet amour et lui demander de se frayer un chemin jusqu’à nous. Et quand nos yeux s’ouvrent, nous voyons alors sans que l’on ait besoin que l’on nous enseigne comment jouir de cette lumière qui a le pouvoir de transfigurer nos vies. 

Mais lorsque cette conversion du regard nous est parfois difficile, lorsque Dieu semble nous échapper, il faut nous rappeler le chemin que nous propose Jésus aujourd’hui pour y parvenir : Tout d’abord, nous tourner vers les témoins d’hier et d’aujourd’hui qui ont vécus du Christ, et qui nous parlent de lui, comme le fit Jean-Baptiste; ensuite, nous nourrir de la vie du Christ dans les évangiles et plus largement des Écritures, car c’est toujours lui qui nous enseigne par sa parole transformatrice; et enfin prier le Père qui a déposé en nous son amour et lui dire sans cesse : «Et fais Seigneur que jamais je ne sois jamais séparé de toi.»

fr. Yves Bériault, o.p.