Prière pour la paix en Ukraine

Dieu de paix et de justice,
aujourd’hui, nous prions pour le peuple de l’Ukraine.
Nous prions pour la paix et le dépôt des armes.
Nous prions pour tous ceux et celles qui craignent le lendemain,
afin que ton Esprit s’approche d’eux et les console.
Nous prions pour les personnes qui ont le pouvoir sur la guerre ou la paix,
afin que leurs décisions soient guidées par la sagesse, le discernement et la compassion.
Avant tout, nous prions pour tous tes enfants bien-aimés, vivant dans le risque et dans la peur,
pour que tu les soutiennes et les protèges.
Nous prions au nom de Jésus, le Prince de la paix.
Amen. 

Homélie pour le 3e Dimanche du Carême (C)

Malgré la conclusion de l’évangile qui nous laisse sur un message d’espérance avec cet appel du vigneron à la patience du maître, je dois vous avouer que mon attention est surtout sollicitée ce matin par ces Galiléens qui se font massacrer dans le Temple, ou encore par ces des dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé. Pourtant ce n’est pas la première fois que j’entends cet évangile, mais voyez-vous, il y a l’Ukraine avec ses terribles scènes de violence qui défilent sans cesse sur nos écrans.

Inutile de dire qu’un sentiment de dégoût nous monte au cœur devant un tel mépris de la vie humaine. Et ceci ne peut que nous amener en tant que croyants à nous poser la question de Dieu. Mais où est-il dans tout cela? Ne nous monte-t-il pas aux lèvres la prière du psalmiste persécuté qui crie vers Dieu dans son poème :  «Ça ne te fait rien de nous voir mourir?» 

Vous avez sans doute compris que je n’aborderai pas la question de la conversion dans cette homélie. Ce thème revient assez souvent pendant le carême pour nous permettre en ce dimanche de regarder ailleurs. On pourrait intituler cette homélie : Le procès de Dieu ou encore, Où est-il ton Dieu?

Peut-on parler de l’absence de Dieu devant les guerres et les conflits? Serait-il indifférent à nos souffrances? Pourtant, la Parole de Dieu, entendue dans notre première lecture, nous présente une première réponse susceptible de nous aider dans notre réflexion. Car cette rencontre entre Dieu et Moïse, où Dieu est représenté par ce buisson ardent, est la première fois dans la Bible que l’humanité découvre qu’elle est aimée de Dieu; au point qu’il voit, qu’il entend, qu’il connaît nos souffrances.

« J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple

qui est en Égypte, dit-il,

et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants.

Oui, je connais ses souffrances.

La Révélation biblique sur Dieu nous apprend que notre Dieu est un Dieu proche, infiniment proche, et qu’il nous aime; un Dieu qui veut notre bien et qui veille sur nous. Mais cette même bonté de Dieu, sinon son existence même, est régulièrement remise en question devant le triomphe du mal. Ce qui a amené les modernes, de Dostoïevski à Camus à faire le procès de Dieu. Comme l’écrivait si bien le moine Christian de Chergé : «Les absents ont toujours tort, et Dieu est terriblement absent.» «Où est-il ton Dieu?» nous demande le narquois en guise de défi.

Il y a là un piège à penser répondre de manière satisfaisante à ces personnes, car comment leur parler d’une réalité qu’ils ignorent et en qui ils ne croient pas. L’important, avant tout, est que nous cherchions à répondre nous -mêmes à la question : «Où est-il ton Dieu». Il en va du sérieux de notre foi qui doit être remise cent fois sur le métier de nos doutes et de nos épreuves. 

Alors, où est-il ton Dieu quand tu fais face à l’adversité, à la maladie, à l’épreuve, au rejet ou à la violence? Je sais d’expérience, lorsque nos vies sont aux prises avec la souffrance indicible ou encore le deuil, où tout nous semble enlevé, combien il est difficile de goûter cette présence de Dieu ou même d’y croire, quand le corps ou le cœur meurtri se recroqueville sur sa douleur. 

Quand je pense au peuple ukrainien, dont l’espérance ces jours-ci se tient comme au-dessus d’un abîme, où la mort, elle qui n’est jamais douce, se fait plus cruelle et menaçante que jamais, ne sommes-nous pas blessés nous aussi par le mal dont on peut voir le visage hideux? Oui, tous ensemble, parce que solidaire en humanité, nous sommes blessés par cette guerre. Et possiblement notre foi en Dieu l’est aussi. 

Nous pouvons comprendre que la douleur puisse éveiller de telles questions en nous. Mais la vision d’un Dieu indifférent à nos souffrances est incompatible avec notre foi. Nous sommes créés à son image, Lui la source de tout amour. Et la douleur qui nous habite devant le Mal ne peut provenir que de sa douleur à Lui, sa douleur de Père, de Mère. C’est pourquoi je n’ai pas honte de mon Dieu, même si je ne comprends pas tous les enjeux du mystère du mal. J’ai mis ma confiance en Lui. Et si l’on nous demande : « Où est-il ton Dieu ? Quel est son visage ? » La seule image que nous pouvons offrir de Lui, que nous avons vu de nos yeux, est celle de cet homme torturé, crucifié, assassiné. Le voilà, celui que nous appelons Dieu-avec-nous, avec nous jusqu’aux profondeurs les plus sombres de notre humanité.

La jeune mystique juive Etty Hillesum, qui sera assassinée avec six millions des siens pendant la 2e Guerre mondiale, n’aura de cesse de défendre Dieu devant l’horreur du mal. Elle ne demande jamais de comptes à Dieu, estimant même que c’est l’inverse, que les milliers, millions de crimes commis ne sont pas imputables à Dieu, mais aux hommes – à la folie humaine.» «Elle va plus loin encore dans le retournement de la responsabilité du mal: elle ne se contente pas d’en innocenter Dieu, elle le considère comme étant la première victime du déferlement de haine et de violence qui sévit autour d’elle…  (I, p. 195.)

Mais alors où est la puissance de notre Dieu? Où est sa présence alors qu’il dit à Moïse qu’il entend notre douleur et qu’il voit nos souffrances? Frères et sœurs, le Dieu de Jésus Christ est le Dieu qui marche avec nous, celui qui nous soutient dans nos combats, qui préserve en nous la force d’aimer et de pardonner, malgré les violences subies. Il est celui qui nous donne de tendre la main à ceux qui souffrent et à notre tour de marcher avec eux. Notre Dieu ne vient pas vivre à notre place ni résoudre nos conflits, mais il est au cœur de toute démarche vers la paix, et sans cesse il nous guide sur les chemins de la réconciliation et du pardon. 

Cela ne nous empêche pas de le prier pour que la paix advienne ni de lui demander d’intervenir là où tout semble perdu. Il nous faut le faire même si  nous ne pourrons jamais mesurer la véritable efficacité de nos prières. Elles reposent dans le secret du cœur de Dieu, lui qui est à l’écoute de chacun et chacune de nous. Car si Jésus a pu prier dans son agonie, se confiant ainsi au Père, la prière demeurera toujours une arme puissante entre nos mains. Alors, en cette eucharistie nous offrons cette messe et nos prières pour le peuple ukrainien, pour les soldats des deux pays qui s’affrontent, pour les chefs politiques qui mènent cette guerre, et nous invoquons la prière de notre Mère du ciel alors que vendredi prochain, en la fête de l’Annonciation, le pape François consacrera la Russie et l’Ukraine au cœur immaculé de Marie et à sa bienveillante protection : Je vous salue Marie…

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 2e Dimanche du carême (C)

Voici une lettre que m’a fait parvenir une maman désemparée : « J’ai un fils de 4 ans à qui j’ai raconté l’histoire de Jésus avec l’aide d’un livre pour enfant. Sa réaction fulgurante m’a prise au dépourvu. Il s’est mis à pleurer de ne pouvoir voir Dieu. Il est alors venu se réfugier dans mes bras et il est demeuré ainsi plusieurs minutes, à pleurer silencieusement. Même si nous lui disions, son père et moi, que nous ne pouvons pas plus voir Dieu que lui, mais que nous le ressentions, que la création était une preuve de sa présence, rien n’y faisait. Nous lui avons donc raconté qu’à Noël, nous ne pouvons voir le Père Noël puisqu’il doit s’occuper de tous en même temps, tout comme Dieu à tous les jours, mais que nous savions qu’il est passé par les cadeaux trouvés au matin, tout comme nous savons que Dieu existe par l’amour et la création. Je me demande ce que je peux faire de plus. Une maman bien dépourvue ».

Voilà une touchante histoire et j’espère que ce petit garçon, quand il sera grand, aura toujours ce profond désir de voir Dieu. Cela peut sembler déraisonnable, mais n’est-ce pas le psalmiste qui s’écrie aujourd’hui dans le psaume : « C’est ta face Seigneur que je cherche, ne me cache pas ta face ». En fait, ce petit garçon exprime du haut de ses quatre ans, cette réalité qu’avait déjà pressenti le grand saint Augustin : « Tu nous as fait pour Toi et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en Toi ».

Le christianisme affirme une chose qui dépasse l’entendement ; non seulement Dieu veut-il se faire connaître de nous, mais il s’est fait l’un de nous, et il porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! Dans la Bible, Dieu est décrit comme une « lumière inaccessible », et pourtant, c’est ce mystère lumineux qui se présente à nous dans le récit de la transfiguration. Cette scène de l’Évangile est une allégorie extraordinaire de la suite du Christ, un véritable chemin initiatique, symbolisé par cette montagne qui se dresse devant nous ce matin. 

Il est important de souligner que l’événement de la Transfiguration survient après la première de trois annonces que fait Jésus de sa passion à venir. C’est déjà la montée vers Jérusalem qui se profile et Pierre s’y oppose violemment. Les disciples sont bouleversés. Ils ont peur. Leurs certitudes, leur confiance en Jésus, sont mises à l’épreuve, et c’est dans ce contexte que Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les amène sur la montagne afin de les préparer à vivre la passion à venir. 

Mais au-delà de cette pédagogie de Jésus à l’endroit des trois apôtres, le récit nous dévoile aussi toute la grandeur du mystère de l’être chrétien, de la vocation à laquelle nous engage notre baptême et que nous célébrerons à nouveau à Pâques. Je vous propose ce matin de faire ensemble l’ascension de cette montagne avec Jésus, une montée qui se fera en trois étapes. Le versant nord, le sommet et le versant sud.

Le versant nord est celui de l’ascension de la montagne. C’est le côté abrupt et aride, jouissant très peu de la lumière du soleil. C’est une montée qui se fait dans l’obscurité, l’obscurité de la fragilité humaine, de nos vies aux prises avec le mal et le péché. C’est un lieu de doute et de combat pour nous, comme pour les disciples qui ont entrepris cette montée. Mais ils ne sont pas seuls. Jésus monte avec eux. Et il en est ainsi pour nous. 

Cette montée du versant nord se compare à un temps de conversion, un temps de retour vers Dieu, afin de retrouver l’intimité perdue au fil du quotidien. L’enjeu, c’est le rapprochement avec le Christ et il n’y a pas de rapprochement possible si l’on ne prend pas la pleine mesure de nos pauvretés, de notre besoin infini de Dieu. Voilà pourquoi il faut s’engager avec Jésus dans cette ascension à laquelle il nous convie. Cette montée est comparable au temps du Carême.

C’est seulement après un tel parcours que l’on parvient au sommet, où le spectacle se déploie alors sous nos yeux. Nous contemplons alors le mystère trinitaire. Au sommet, les disciples entrent dans la pleine lumière, où ils deviennent témoins de la prière de Jésus. Une prière qui a ses racines dans la grande histoire biblique de l’amour de Dieu pour nous, révélée par la Loi et les Prophètes, et dont Moïse et Élie sont les témoins. 

Avec eux, Jésus parle de son exode vers Jérusalem, de la passion à venir. Au même moment, la gloire de Jésus se manifeste aux trois apôtres, et la scène que nous contemplons devient comme une icône de la Trinité. Le Père s’entretient avec le Fils alors que les disciples entrent dans la nuée, symbole de l’Esprit Saint.

Pierre, Jacques et Jean sont alors saisis de crainte, la crainte sacrée devant le divin. À l’exemple de David, qui voulut construire une maison pour l’Arche d’Alliance, Pierre offre de monter trois tentes : une pour Élie, une pour Moïse et une pour Jésus. « Il ne savait pas ce qu’il disait », commente laconiquement l’évangéliste Luc. Pierre n’a pas encore compris que c’est Dieu qui est venu planter sa tente parmi les hommes. La voix du Père nous le déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui que j’ai choisi, écoutez-le ! »

Cette écoute du Fils n’est possible que dans cette contemplation du mystère de la personne de Jésus. Si l’ascension du versant nord nous a rappelé l’importance de la conversion continuelle dans la vie du baptisé, elle a pour but cette contemplation de l’être même de Jésus, lui le Fils bien-aimé du Père. Nous contemplons son mystère afin d’entrer avec lui dans cette lumière inaccessible qu’est Dieu. Nous sommes ici au cœur de la fête de Pâques qui est dévoilée aux apôtres par anticipation. Plus tard, ils comprendront.

Saint Pierre affirmera dans sa première lettre : « Cette voix, nous, nous l’avons entendue ; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte ». Saint Jean lui écrira : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons pour que votre joie soit complète ».

Enfin, nous voici au troisième versant de la montagne, alors que nous nous engageons dans la descente. C’est le versant sud, celui qui est le plus ensoleillé. Les disciples baignent dans la lumière de la résurrection, c’est la victoire du Christ sur la mort. Les ténèbres ont disparu ! 

À la Vigile pascale et au matin de Pâques, l’Église chante aux nouveaux baptisés : « Resplendis ! Sois illuminé ! » C’est cette réalité profonde qui anime ceux et celles qui font la rencontre de Christ ressuscité. Ils sont illuminés de la joie pascale. Ils redescendent dans la plaine des activités humaines avec le Christ. C’est le temps de l’Église.

Il peut paraître étonnant de trouver le récit de la Transfiguration au cœur de notre Carême, mais dans notre marche vers Pâques, la liturgie veut nous rappeler l’essentiel de notre destinée qui est de devenir comme le Christ, « lui, comme nous le dit saint Paul, qui transformera nos pauvres corps à l’image de son corps glorieux » (Phil 3, 21). 

C’est cette transformation qui est à l’œuvre en chacune de nos eucharisties, qui deviennent pour ainsi dire, le mont de la Transfiguration où le Christ nous convie chaque dimanche. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicains.

Mercredi des Cendres

C’est l’imitation de Jésus se retirant quarante jours au désert qui va peu à peu marquer les premières générations chrétiennes dans leur préparation à la fête de Pâques et qui va donner naissance à cette période de quarante jours qu’on appelle le carême, mot qui tire son origine du mot latin quadragesima.

Ce que le développement de cette tradition liturgique nous révèle, c’est le désir des premières générations chrétiennes de suivre Jésus dans la dimension historique de sa vie, tout particulièrement sa passion et sa résurrection, afin d’y trouver un profond ressourcement pour leur vie de foi et s’unir davantage à lui.

À nouveau, nous aussi, nous sommes invités à entrer dans cet itinéraire spirituel qui a marqué si profondément tant de générations chrétiennes. Le jeûne, la prière et l’aumône ont pour but de nous aider à mieux entendre au plus profond de nous celui qui nous appelle à le suivre. Avec le carême, frères et sœurs, nous recommençons! Comme si nous entendions l’appel du Christ pour la première fois et que nous choisissions à nouveau de le suivre. C’est cet appel que le carême veut nous faire entendre. Et malgré la Passion qui se profile à l’horizon, malgré les jeûnes et les pénitences que certains peuvent s’imposer, c’est toujours la joie de croire qui doit primer en ce Carême, n’en déplaise à ceux et celles qui l’associent aux « faces de Carême ».

L’enjeu du carême, c’est saint Paul qui l’exprime très bien dans sa deuxième lettre aux Corinthiens que nous venons de lire, quand il nous met en garde contre le risque de laisser sans effet la grâce que nous avons reçue de Dieu.

Nous l’avons bel et bien reçue cette grâce, ce cadeau de la foi. L’évangile nous a bel et bien été annoncé; nous avons mis nos pas dans ceux du Christ; nous avons appris à faire communauté ensemble avec lui, à nous nourrir de sa parole et de sa vie de ressuscité. Mais nous savons aussi que la grâce reçue est une grâce qui coûte. Elle est exigeante puisque Jésus nous l’a acquise à grand prix, au prix de sa vie, d’où le sérieux de l’appel qu’il nous fait et de la réponse qu’il attend de nous.

Le carême nous invite donc à refaire le chemin parcouru jusqu’à maintenant, à dire oui à nouveau à cette grâce qui nous est offerte d’être disciples et amis du Christ.

L’on est souvent tenté de séparer le carême de sa dimension pascale, le réduisant uniquement à un temps de mortification, alors qu’il est un temps de préparation à la fête de Pâques. C’est pourquoi frères et sœurs, tout comme les premières générations chrétiennes, entrons encore une fois dans l’histoire de notre foi, prenons à nouveau la route avec le Christ, qui va nous conduire de la solitude du désert jusqu’à cette porte grande ouverte sur le jardin du matin de Pâques.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 8e Dimanche (C)

Comment faire pour être bons? Quand l’impatience ou la colère nous domine? Que l’irritation est à fleur de peau? Que l’autre m’énerve, parce qu’en fin de compte il n’est pas comme moi? Qu’il n’est pas créé à mon image et à ma ressemblance, et donc, ne méritant que mépris, réprimande ou colère? Ce matin, je nous invite à l’école. Souvenir d’enfance.

Alors que j’étais en cinquième année, j’avais alors 11 ans, l’institutrice, qui n’était pas une sœur, était d’une intolérance telle face à mes fautes de grammaire lors des dictées qu’elle me cognait sur les doigts avec sa règle en métal, et m’enfonçait les ongles de sa main dans mon cou. Je n’ai pas oublié, car les humiliations, les blessures à l’estime de soi prennent du temps à guérir complètement.

J’aurais bien aimé que cette institutrice voie la poutre dans son œil avant de voir les petites brindilles éparses dans ma composition. Comme enfant, n’avais-je pas besoin d’une éducatrice à l’école et non pas d’une matrone de prison ? Si elle avait fait sien le sommet de l’hymne à l’amour de saint Paul où il est dit que l’amour prend patience, peut-être m’aurait-elle prise de côté après la classe afin de m’aider à comprendre les règles grammaticales. Oui, l’amour prend patience et tant que nous ne sommes pas allés à cette école de l’évangile, il nous est difficile d’accompagner les autres dans leurs faiblesses et leurs défauts.

Car l’invitation que nous fait Jésus aujourd’hui, c’est de nous mêler de nos affaires, mais avec doigté et discernement; et dans ces affaires, le prochain occupe une place centrale, car nous avons la charge de l’autre, mais il y a la manière. C’est Maurice Zundel, ce prêtre et grand spirituel Suisse, qui disait dans une homélie :

« Dans les autres, il y a l’Autre et c’est parce que dans les autres le destin de Dieu est engagé, c’est parce qu’il est mis en question par chaque décision de la volonté, c’est à cause de cela que le prochain nous est confié. »[1].

En fait, la foi en Dieu nous relie intimement les uns aux autres, et il y a là une école de vie où sans cesse nous sommes appelés à faire de nouveaux progrès, à grandir sans cesse dans le don de nous-mêmes, dans notre générosité, notre miséricorde, bref, dans notre amitié pour tous ces compagnons et compagnes de route, avec qui nous marchons vers le terme de nos vies, et qui ne sera qu’un commencement.

L’évangile de ce jour est comme un point d’orgue à l’affirmation de Jésus de dimanche dernier quand il nous disait « soyez généreux comme votre Père du ciel est généreux ». Soyez bon comme lui; branchez-vous à la source de Vie afin de devenir semblable à ces arbres qui ploient sous l’abondance de leurs fruits à la saison des récoltes.

L’enjeu dont il est question aujourd’hui dans l’évangile, c’est notre vie spirituelle, et ce n’est qu’à l’école du Christ que l’on peut apprendre à aimer en vérité, avec patience et bonté. Il ne suffit pas d’être équilibré psychologiquement dans la vie, d’avoir une foule de talents ou de richesses, ou encore d’avoir des capacités qui surpassent tous les autres, comme on le voit aux jeux Olympiques. Non, j’aurais beau avoir tous les dons du ciel, s’il me manque l’amour je ne suis rien.

Pour la philosophe Simone Weil, une femme juive qui a fait une rencontre fulgurante du Christ au cœur de la 2e Guerre mondiale, la foi en Dieu c’est l’intelligence qui est éclairée par l’amour. Superbe définition! Car c’est avec cette disposition du cœur qu’il nous faut aller les uns vers les autres afin de porter sur l’autre le regard même que Dieu porte sur chacun et chacune de nous. 

C’est de cela qu’il s’agit quand Jésus nous invite à ne pas agir comme des aveugles qui conduisent d’autres aveugles, ou à ne pas devenir des arbres desséchés, sans beauté ni fruits. Nous sommes donc invités à son école à lui, à l’école du maître miséricordieux et patient, afin de devenir comme lui, afin d’apprendre à nous mettre à l’écoute du Père qui nous donne la charge du prochain et qui nous demande d’agir en bons pédagogues les uns envers les autres. 

Un beau témoignage qu’il m’a été donné d’entendre un jour est le suivant :

Il s’agit s‘une entrevue à la radio avec un couple exceptionnel qui avait accueilli près de trois cents enfants en difficulté dans leur foyer sur une période de près de trente-cinq années. Ils en avaient même adopté plusieurs. Un véritable exploit. La journaliste leur avait demandé s’il y avait certains de ces enfants en difficulté qu’ils avaient aimés plus que d’autres. Quelle question piège ! La maman avait alors répondu de but en blanc : « Oui, ceux qui en avaient le plus besoin. »

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain


[1] Maurice Zundel. Homélie pour le 1er dimanche de l’Avent. L’Histoire prend son sens en Jésus), dans « Ta Parole comme une source », Ed. Anne Sigier, 1991. p. 18

Homélie pour le 5e Dimanche T.O. (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 5,1-11.
En ce temps-là, la foule se pressait autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.
Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets.
Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon, et lui demanda de s’écarter un peu du rivage. Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.
Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance au large, et jetez vos filets pour la pêche. »
Simon lui répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. »
Et l’ayant fait, ils capturèrent une telle quantité de poissons que leurs filets allaient se déchirer.
Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque de venir les aider. Ceux-ci vinrent, et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient.
A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. »
En effet, un grand effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ;
et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras.»
Alors ils ramenèrent les barques au rivage et, laissant tout, ils le suivirent.

COMMENTAIRE

Frères et sœurs, j’aimerais vous raconter une histoire de pêche. Cela se passe au Rwanda, où j’ai habité en 2009 pendant près d’un an. Alors que je me promenais avec des frères au bord du grand lac Kivu, un lac qui fait un peu plus de cent kilomètres de long par cinquante de large, je vis une flottille de bateaux de pêche se diriger vers le large à la queue leu leu. Il s’agissait de petits chalutiers artisanaux, des pirogues à deux coques, propulsées par une bonne demi-douzaine de pêcheurs, maniant des pagaies au rythme d’un chant à la fois profond et cadencé, quasi-religieux.

C’était à la brunante et la petite flottille composée de quinze bateaux environ appareillait pour la nuit. Chacune des pirogues avait une lampe allumée à sa proue et toutes les dix ou quinze minutes, une nouvelle pirogue quittait le petit port de pêche sous l’acclamation de leurs proches. Comme dans un ballet bien synchronisé, elles s’en allaient toutes dans la même direction afin d’y tendre leurs filets. Un spectacle fascinant qui me parlait de ces hommes partant de nuit, gagner leur vie, espérant faire une pêche abondante afin de nourrir leurs familles.

Tout bon pêcheur le sait, la pêche au filet pour être fructueuse doit se faire de nuit. Pourtant, dans le récit évangélique de ce dimanche, nous retrouvons Simon Pierre et ses compagnons qui rentrent bredouilles de leur nuit de pêche. L’évangéliste Luc nous décrit la scène.

Pierre et ses compagnons sont là sur la plage au petit matin à nettoyer leurs filets. Et voilà que Jésus se tient sur le rivage, entouré par la foule. Nous sommes près de Capharnaüm, là où Jésus a expulsé un démon d’un possédé à la synagogue, là où il a guéri la belle-mère de Pierre, ainsi qu’un grand nombre de malades. Le texte précise que cette foule est là pour écouter Jésus commenter la parole de Dieu. C’est alors que Jésus monte dans une barque qui appartient à Simon Pierre et s’éloigne du rivage pour enseigner à la foule.

La prédication terminée, il invite Pierre à s’avancer au large et à lancer les filets. Avec la foule, nous sommes alors témoins de la puissance créatrice de la parole du Christ. Remarquez que la nuit est terminée.

Comment penser qu’il soit possible de faire mieux en plein jour, si la pêche a été infructueuse de nuit? Mais Pierre fait confiance à Jésus. On retrouve dans ce récit un certain parallèle avec l’attitude de Marie devant l’ange Gabriel : « Qu’il me soit fait selon ta parole » avait-elle répondu. « Puisque tu me le demandes, dit Pierre, je vais lancer les filets ».

Le résultat ne se fait pas attendre. C’est la pêche miraculeuse! Les filets sont pleins à tout rompre et le sens du miracle nous est dévoilé quand Jésus dit à Pierre : « Désormais, ce sont des hommes que tu prendras ».

En grec, le sens du mot employé ici veut dire « prendre vivant » ; quand il s’agit de poissons, c’est les tuer parce que la mer est leur milieu naturel… Mais quand il s’agit des hommes que l’on arrache à la mer, le verbe employé signifie sauver : prendre vivantes des personnes, les arracher à la mer, les empêcher de se noyer, les sauver.(Thabut)

Bien sûr, la mission de l’Église trouve son fondement dans ce récit, et sans cesse, elle est invitée à lancer les filets. Mais n’est-ce pas là la tâche des missionnaires, des évangélisateurs, des catéchètes? Si je ne suis ni missionnaire, ni évangélisateur, ni catéchète, comment vais-je lancer le filet?

Je me souviens, après un long séjour chez les Trappistes à Oka, j’avais fait le constat suivant : me retrouvant à l’église pour la prière de la nuit, les vigiles, qui sont célébrées à 4 h du matin, j’en étais arrivé à cette conclusion que l’église était la véritable demeure des moines. Non pas leur chambre, ni le réfectoire ou les lieux de travail, mais l’église abbatiale. La chambre n’étant qu’une sorte de salle d’attente ou de repos, en attendant de se retrouver dans le seul lieu qui compte pour les moines : l’église. Cette nef m’apparut alors comme le navire du moine, ce marin de la vie spirituelle, dont tout le quotidien est tendu vers ce lieu de la prière communautaire où, ensemble, plusieurs fois par jour, les moines prennent la mer afin d’aller y tendre leurs filets au nom de Dieu, priant, intercédant pour les hommes et les femmes de ce monde.

S’il en est ainsi des moines qui ne quittent pas leur monastère, que dire alors de chacun et chacune de nous ici qui, à chaque jour dans la cité, levons les voiles et prenons la mer? La réponse confiante de Pierre à Jésus n’est-elle pas l’expression la plus achevée de toute remise de soi-même entre les mains de Dieu : « Maître, sur ton ordre, je vais jeter les filets encore aujourd’hui ».

Dans l’épître aux Hébreux, il est écrit : « Jésus Christ, hier et aujourd’hui, est le même, il l’est pour l’éternité » (Heb 13, 8). Sa parole est agissante pour nous aujourd’hui, comme hier, comme elle le sera demain. Telle est notre foi. Et quand nous nous offrons à Dieu, quand nous lui disons comme le prophète Isaïe : « Moi je serai ton messager, envoie-moi », ou encore « fais de moi ton instrument », nous devenons alors des pêcheurs d’hommes, la parole du Christ se réalise alors en nous et il n’y a pas de plus grand bonheur. C’est la joie d’être disciple qui s’accomplit en nous.

Chaque parole bienveillante, chaque encouragement, chaque marque de tendresse et de réconfort; le moindre petit service, le travail quotidien fait consciencieusement, le temps donné gratuitement, l’écoute généreuse et attentive de celui ou de celle qui souffre, ces mille et une manière de signifier ce trop plein d’amour que le Christ a déversé en nos cœurs, c’est cela aussi lancer les filets. La Parole de Dieu ce matin nous invite à la confiance et à l’audace en dépit des vents contraires dans nos vies, des résultats décevants ou même des échecs apparents, car le ressuscité est toujours là sur le rivage de nos vies.

C’est la nature même de notre foi au Christ qui nous permet d’affirmer que notre Dieu est le Dieu de l’Impossible et qu’il nous est demandé à nous, de tout simplement faire confiance et de lancer les filets. De croire que notre prière, nos gestes fraternels, notre vie quotidienne, vécues dans la foi, ont ce pouvoir de transformer le monde, de sauver les hommes et les femmes qui l’habitent.

C’est là l’invitation que nous fait Jésus Christ en son Église : Partir de nuit, comme de jour, nos lampes bien allumées, assumant pleinement et avec courage chacune des journées qui nous est donnée, reconnaissant humblement comme saint Paul, que ce que nous sommes en tant que croyants, nous le sommes par la grâce de Dieu, confiants qu’en nous remettant entre ses mains, nous pourrons nous aussi dire comme Paul : « la grâce dont il m’a comblé n’a pas été stérile ».

À nous maintenant, après une semaine en mer depuis notre dernier rassemblement dominicale, de tirer nos filets vers le rivage de cette eucharistie où le Christ nous attend. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicains

Homélie pour le 4e Dimanche (C)

Une question m’habite souvent lorsque j’entends les textes de la Parole de Dieu : que voulons-nous dire quand nous affirmons avoir la foi en Dieu ? Il est important de répondre à cette question, car c’est la question qui habite tous ceux et celles que notre foi questionne. Je répondrais donc, au-delà des affirmations dogmatiques, que la foi en Jésus Christ implique l’expérience d’une proximité avec Dieu que l’on pourrait qualifier d’amitié, d’intimité, d’amour avec Dieu. Il est lui le Créateur de toutes choses, le Maître de la vie, en qui nous mettons toute notre confiance. Il est notre roc, comme l’affirme le psalmiste. « Ma forteresse et mon roc, c’est toi », dit-il !

Quand on n’a pas cette expérience de Dieu, qui est bien plus qu’une connaissance intellectuelle, Dieu est souvent perçu par l’Homme comme un rival, un empêcheur de tourner en rond, un rabat-joie, une contrainte à notre liberté. Mais nous le savons, cette représentation de Dieu est une caricature, une idole, un Dieu fabriqué de main d’homme. Parfois ce sont les chrétiens eux-mêmes qui ont contribué à cette image déformée de Dieu.

Tout comme il y a eu dans le judaïsme des mouvements ou des écoles spirituelles qui ont défiguré la représentation de Dieu, et que Jésus a vivement condamnés, il en est de même dans le christianisme. D’ailleurs, notre Église au Québec n’y a pas échappé au siècle dernier, à la suite de cette influence du jansénisme avec sa morale austère, qui voyait le péché partout et qui trop souvent a recouvert notre société d’une chape de plomb spirituelle qui marque encore certaines mentalités, et qui est certainement l’un des facteurs ayant contribué à une désaffection importante à l’endroit de l’Église. 

Mais en rester à ce passé et à cette vision des choses, c’est oublier combien d’hommes et de femmes de grand courage ont assumé le défi de l’Évangile avec un grand esprit de liberté et de miséricorde. Nous leur sommes redevables si nous sommes ici aujourd’hui, et c’est à nous maintenant de relever le défi de l’évangile pour ce temps qui est le nôtre.

Il ne faudrait pas oublier que cette Église que nous avons connue, a aussi enfanté ce pays à force de valeurs et d’héroïcité évangéliques, œuvrant dans l’anonymat, souvent dans l’ombre des sous-sols de nos églises, véritables catacombes des temps modernes. Seulement dans notre diocèse, ce sont des milliers de personnes qui se donnent sans compter à des œuvres de toutes sortes, trop nombreuses pour les énumérer toutes. Et pourquoi ? Parce que le Christ est vraiment passé par ici et il poursuit son œuvre parmi nous et surtout avec nous. 

Mais comment allons-nous témoigner de Dieu à nos contemporains quand si peu veulent entendre ? À chacun et chacune de nous de trouver les occasions pour le faire, mais une conviction m’habite. Il nous faut tout d’abord apprendre à engager ce dialogue entre nous, les croyants, afin de nous dire en quoi Dieu compte vraiment pour nous. N’est-ce pas là ce que nous propose la démarche synodale voulue par le pape François?

Car c’est là un exercice transformateur qui ne peut que nous aider à approfondir notre foi, à nous l’approprier et à nous émerveiller de ce que Dieu fait chez l’autre. Quand on aime, il n’y a pas de plus grande joie que de partager cet amour avec d’autres.

Les textes de la Parole de Dieu pour ce dimanche sont porteurs de grandes vérités sur Dieu. Il y a tout d’abord cette affirmation extraordinaire au livre de Jérémie où Dieu lui dit : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère je te connaissais ». Il nous faut entendre cette affirmation comme si elle nous était adressée, car elle l’est. De toute éternité, Dieu nous a aimés et il nous a voulus. Pensons ici au couple qui attend un enfant, un enfant longtemps désiré, et qui enfin s’annonce lorsque la femme est enceinte. Cet enfant est déjà aimé par ses parents. Il est l’expression la plus parfaite de leur amour. L’on pourrait dire qu’à travers cet enfant leur amour se fait chair !

Voyez la belle prière du psalmiste quand il dit à Dieu : « Toi mon soutien dès avant ma naissance, tu m’as choisi dès le ventre de ma mère ». Voilà la réalité spirituelle qui est la nôtre et la grandeur de notre relation à Dieu. Nous sommes faits pour Dieu, de toute éternité voulus par lui, aimés par lui du plus grand amour qui soit. 

Par ailleurs, la foi en Jésus Christ comporte aussi un autre versant. Elle implique aussi l’expérience d’une proximité renouvelée avec le prochain. C’est Jean-Paul Sartre, philosophe athée, qui disait de l’Homme qu’il était une passion inutile. Mais pour nous, l’Homme est la plus grande passion de Dieu, sa vie a une direction, un but, une finalité. Nous sommes faits par amour, et comme le souligne saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens, « l’amour ne passera jamais ». Paul nous rappelle que l’amour dans nos vies doit l’emporter sur tout, même sur une certaine foi en Dieu qui parfois devient idéologie, doctrine, rigidité, au mépris de la miséricorde et du souci du prochain. Comme ces paroles sont fortes quand Paul affirme : « j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien ». 

L’amour avec lequel Dieu nous a fait porte en lui-même un appel à la réciprocité, à la ressemblance. C’est un amour qui nous configure au Christ, et c’est avec ce même amour que nous devons retourner vers Dieu, entrainant à notre suite nos frères et sœurs du monde entier, solidaires de leurs misères, de leurs peines et de leurs joies. Car nul ne va au ciel tout seul, nul ne peut faire bande à part, au risque de se retrouver infiniment seul devant Dieu. Le prochain est un chemin vers Dieu, il est le seul chemin et Jésus Christ nous en a ouvert la voie.

C’est saint Alphonse de Liguori qui disait au sujet de notre foi en Dieu : « Si on devait se tromper de Dieu, vaudrait mieux le faire en exagérant sa bonté qu’en durcissant sa justice. » Un autre saint disait que si le Christ lors du jugement lui reprochait d’avoir été trop miséricordieux, il ne pourrait que lui répondre : « Et vous Seigneur, ne l’avez-vous pas été ? »

Pour relever ce défi de la miséricorde et de la solidarité, Jésus nous laisse sa Parole, il nous donne son esprit, il nous demande de faire Église, et il nous invite à vivre l’aujourd’hui de Dieu. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’affirmation de Jésus à la synagogue quand il dit : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. » 

La bonne nouvelle du Christ est toujours pour aujourd’hui. Et à cause de cela, elle agira toujours comme une contestation des valeurs de notre monde où les faibles sont rejetées, les pauvres sont méprisés, les droits des petits sont bafoués. Comme l’affirme le pape François, être chrétien signifie avoir « les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5), sentiments d’humilité et de don de soi, de détachement et de générosité [9].

Alors, pourquoi ne pas prendre le temps en couple, en famille, entre amis, ente disciples, de nous dire quels sont ces sentiments du Christ qui nous habitent, de nous dire cette foi en Dieu qui se fraie son chemin au cœur de nos vies. Car ces partages ne peuvent que réveiller en nous la présence de Celui qui se tient à la porte de notre monde et qui frappe. Et si nous savons reconnaître cette présence et en parler, nous pourrons alors mieux témoigner de Lui. C’est la grâce que je nous souhaite.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 3e Dimanche T.O. (C)

Imaginez une vieille maison à la campagne. Vous êtes chez vos grands-parents. Vous montez au grenier et là il y a le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photos de mariage du grand-père et de la grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de la première maison, un voile de mariée, un poème offert par les enfants lors de leur cinquantième anniversaire de mariage, etc. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple, d’une famille. C’est le coffre à trésor d’une belle histoire d’amour qui en dépit du temps semble garder toute sa fraîcheur. Je me permets un exemple tout personnel. Il s’agit de la lettre de mon grand-père maternel qui habitait la Gaspésie en réponse à la lettre de mon père, de retour de la guerre à Montréal, demandant ma mère en mariage. C’était la coutume à l’époque. Cette lettre a été envoyée il y a maintenant plus de 70 ans et je l’ai retrouvée dans le coffre à trésor de ma mère après son décès il y a cinq ans :

Cher monsieur,

Je viens répondre à votre lettre me demandant la main de ma petite Annabelle. Ah oui, certainement je vous la donne, espérant qu’elle fera votre bonheur et en même temps le sien. Je sais que vous saurez la rendre heureuse. Je peux vous dire que je vous donne la perle de mes filles – elle a toujours été bien bonne pour nous, ses parents. En la perdant, nous perdons beaucoup, ce n’est pas sans regret, mais que voulez-vous, c’est la vie. Et bien cher monsieur, nous espérons d’avoir l’honneur de vous connaître l’un de ces jours, vous serez le bienvenu en notre humble demeure. Veuillez me croire, je demeure votre tout dévoué.

M. Achille Boulay

Saint-Gabriel de Gaspé, mai 1946

Ce fut là le début d’une belle histoire d’amour qui dura 56 ans. Nous aussi en tant qu’Église nous vivons une histoire d’amour et notre coffre à souvenir, c’est le livre de la Parole de Dieu, c’est la Bible. Il s’agit d’une bibliothèque de 73 livres qui raconte la merveilleuse histoire de nos ancêtres dans la foi. Il y a là des livres d’histoires, des poèmes, les plans de construction du Temple de Jérusalem, des paroles de Sagesse, les messages des prophètes et surtout le témoignage de ceux et celles qui ont connu Jésus Christ.

Ces livres sacrés, qui n’en forment plus qu’un seul pour nous, doivent sans cesse être redécouverts par les chrétiens. C’est pourquoi chaque dimanche, ils sont proclamés dans notre assemblée. 

Comment ne pas évoquer ici une expérience analogue qui est rapportée dans notre première lecture? Vous avez peut-être remarqué l’émotion du peuple à l’écoute de la parole de Dieu ? En voici l’explication. C’est qu’au retour d’Exil, les textes sacrés d’Israël, qui avaient disparu lors de la destruction du Temple, avaient été retrouvés, et le peuple s’était assemblé afin de les entendre à nouveau après plus de cinquante années d’exil, coupés de cette source de vie.

Ce texte du livre de Néhémie vient nous rappeler que la Parole de Dieu est centrale dans notre vie de foi. Mais alors pourquoi nous laisse-t-elle parfois si indifférents? Il arrive que nous quittions l’assemblée du dimanche, moi le premier, sans trop nous rappeler ce qui a été lu. L’habitude? Sans doute. La fatigue, l’inattention. D’où l’importance de nous rappeler de temps à autre l’importance de la Parole de Dieu que nous proclamons chaque dimanche, afin de mieux l’entendre et surtout nous laisser transformer par elle. Car comme le diit saint Paul : « Elle vivante la Parole de Dieu. »D’ailleurs, lors du concile Vatican II, les pères conciliaires avaient beaucoup réfléchi au rôle de la Parole dans l’assemblée liturgique et ils n’avaient pas hésité à affirmer que chaque fois que cette Parole est proclamée, c’était le Christ lui-même qui la proclame.

C’est là le premier volet de cette homélie. Voici le deuxième : maintenant, pourquoi notre Dieu parle-t-il ? Si notre Dieu parle, c’est qu’il veut se faire connaître de nous. N’est-ce pas là l’expérience fondamentale de tout parent avec son enfant? S’il cherche à lui apprendre à parler, bien que ce soit là une nécessité de la vie, le père et la mère qui laborieusement veulent amener leur enfant chéri à balbutier ses premiers mots, souhaitent surtout entendre de sa bouche les mots les plus importants au monde : Maman, papa! Dans cette expérience de reconnaissance du parent par l’enfant est ancrée la nature même de l’expérience de la famille qui est de se situer dans un réseau de vie où les enfants apprennent à devenir pleinement humain dans la mesure où ils reconnaissent leurs parents comme des êtres tout différents d’eux-mêmes, mais dont ils tiennent la vie, qui sont leur créateur, par qui passe leur croissance physique, affective, morale et spirituelle. 

Ce que la Parole de Dieu nous apprend, c’est que Dieu veut se faire connaître de nous, il veut que nous l’appelions Abba, Père, papa, car cette vie humaine qui est la nôtre s’enracine dans la sienne, vient de lui et va vers lui. Donc, Dieu parle pour se faire connaître, pour que grandisse entre lui et nous, l’amour, la communion, afin que nous atteignions notre pleine stature d’enfants de Dieu, que nous devenions des hommes et des femmes responsables et spirituels. Et qu’ensemble nous ne formions qu’un seul corps, une seule famille, une seule Église. C’est cette extraordinaire aventure que Jésus Christ vient mener à son terme alors qu’on le voit aujourd’hui dans l’évangile de Luc lancer sa mission, nous appelant à devenir des auditeurs de la Parole afin d’en devenir les serviteurs avec lui.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 2e dimanche T.O. (C)

Paroisse Notre-Dame du Liban à Lyon.

JÉSUS CHRIST LE SOMMELIER DE NOS AMOURS

Je serais tenté tout d’abord de vous souhaiter bonne fête de l’Épiphanie ! Oui, l’Épiphanie, puisque depuis les premiers siècles de l’Église, l’on a toujours associé les noces de Cana au baptême de Jésus et à la visitation des Mages. Trois événements fondamentaux qui inaugurent à la fois le début de la vie publique de Jésus ainsi que sa manifestation au monde. Le miracle de Cana, premier miracle dans l’Évangile de Jean, est considéré à juste titre comme le premier dévoilement de qui il est. D’ailleurs, n’est-il pas dit de lui à la fin du récit des noces de Cana : « Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. »

C’est là un récit que nous ne connaissons que trop bien, et cela peut nous empêcher de l’entendre avec tout le retentissement et le poids que porte cette bonne nouvelle dans nos vies. Car elle est vivante la Parole de Dieu, toujours nouvelle si nous savons lui prêter l’oreille. Alors, qu’en est-il de ces noces célébrées à Cana, il y a près de deux mille ans ? Pour comprendre la portée incroyable de cet événement, je nous propose de nous éloigner du tableau, comme on le fait lors d’une visite au musée.

Pour ce faire, je vais vous surprendre, mais permettez-moi de nous ramener à notre époque. De fait, à Noël dernier alors qu’à la base de Kourou, en Guyane française, la fusée Ariane 5 emportait dans le ciel le télescope spatial géant James Webb pour une mission destinée à scruter l’univers comme on ne l’a jamais fait auparavant. Un exploit qui va encore plus loin que le télescope Hubble. Le télescope James Webb est l’observatoire spatial le plus puissant jamais construit, qui devrait permettre d’observer les confins de l’Univers, encore plus loin que jamais auparavant, en recherchant les premières étoiles et galaxies créées après le Big Bang, qui serait peut-être le moment initial où le monde tel que nous le connaissons a commencé.

De découverte en découverte, le mystère de notre monde ne fait que s’épaissir, se déployant d’une manière telle que l’on ne peut que rester ébahi devant l’immensité et la complexité de l’Univers. Lors d’une entrevue, une astrophysicienne impliquée dans la conception du télescope James Webb, affirmait que si jadis l’on croyait que la Terre n’était qu’une goutte d’eau dans l’océan en comparaison de la grandeur de l’Univers, l’on sait maintenant, disait-elle, que la Terre ne serait qu’une goutte d’eau dans des trillions d’océans. Ce qui donne une idée à couper le souffle de l’immensité de la création ! Les superlatifs ne sont pas de trop ici et donnent envie de nous écrier comme le psalmiste : « Mais qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? » (Ps 8, 5)

Si je vous raconte cette histoire, c’est afin de dresser la table du banquet et nous représenter la salle des épousailles, où Dieu vient à notre rencontre, et qui est cet univers infini que nous habitons. Car l’évangéliste Jean, avant de nous raconter le miracle de Cana, commence son évangile de manière on ne peut plus solennelle, posant lui aussi son regard sur notre monde avec ces paroles inoubliables : « Au commencement était le Verbe… Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui… Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire. »

C’est avec cet arrière-fond du dévoilement de Dieu et son projet de création que le miracle de Cana nous est raconté. Ce Verbe fait chair, qui change notre eau en vin, tout a été fait par lui, et voilà qu’il se tient au milieu de nous, créatures insignifiantes, sortes de Robinson Crusoé de l’espace, échoués dans un monde qui nous dépasse. 

Le Dieu que l’humanité s’est toujours représenté comme étant au-dessus d’elle, loin d’elle, absent du monde, le voilà à nos pieds, tel le sommelier de nos amours, qui vient inaugurer nos épousailles avec Lui. Voilà le sens profond du miracle de Cana ! C’est Dieu qui vient nous offrir un bonheur durable qui porte l’empreinte de l’éternité et de la grandeur de son amour.

Ce thème des épousailles de Dieu avec l’humanité va revenir constamment dans la bouche des prophètes, et c’est le prophète Isaïe, que nous avons entendu dans notre première lecture, qui l’exprime de la manière la plus belle qui soit : « Toi, tu seras appelée “Ma Préférence”, cette terre se nommera “L’Épousée” […] Et comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu. » C’est le romancier Dostoïevski qui souligne dans son roman Les frères Karamazov que le premier miracle du Christ a consisté à apporter la joie aux hommes. Mais il ne faut pas s’y méprendre, il s’agit de la joie des fiançailles avec Dieu !

C’est pourquoi notre foi nous invite à regarder notre monde à la lumière de cette révélation incroyable que nous apporte Jésus Christ, lui en qui Dieu confie au monde sa dernière parole, la plus belle et la plus profonde ; lui qui nous livre un langage et des promesses qui viennent d’ailleurs et que nul télescope humain à lui seul ne peut capter ? Comme l’exprimait si poétiquement mon confrère Jacques Marcotte dans un éditorial : « Et s’il existait un autre monde ? Totalement spirituel. Inaccessible à nos sens ? Parfaitement libre et autonome ? Qui n’aurait pas besoin de nous, à vrai dire ? Mais qui aurait voulu, un bon jour, prendre l’initiative de nous rejoindre dans notre état d’humanité ? Non pas pour envahir notre monde et le terroriser, mais pour le bonifier, pour l’aimer, l’habiter avec nous, le purifier, le racheter, le libérer, en l’illuminant d’un sens nouveau et d’une finalité augmentée à l’infini du surnaturel. »

Frères et sœurs, la joie chrétienne a sa source et son enracinement dans la réalisation de cette nouvelle incroyable que le Créateur du ciel et de la terre, et de tous les univers, jusqu’aux galaxies les plus éloignées, nous aime d’un amour infini et que nous sommes son bien le plus précieux. À Cana déjà, il vient guérir nos blessures, combler nos manques, bénir nos amours, et nous redonner le goût de la fête, cette fête qui a goût d’éternité.

Voilà le grand mystère que nous n’aurons jamais fini de contempler et qui dépasse infiniment tous les cieux rassemblés ! Bonne fête de l’Épiphanie !

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour la fête de l’Épiphanie (C)

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Je me souviens quand j’étais enfant, la préparation de la crèche de Noël ressemblait à s’y méprendre à une pièce de théâtre où nous placions soigneusement nos différents personnages, les Mages étant sans doute les plus fascinants avec leurs vêtements somptueux, leurs chameaux et leurs présents. À travers ces personnages, c’est la merveilleuse histoire de Noël qui se jouait sous nos yeux, alors que notre foi d’enfant prenait peu à peu son envol.

Nous n’avions aucune idée de l’intrigue qui se mettait en branle avec la naissance de Jésus. Que savions-nous de la peur qui s’était emparée de Jérusalem quand les mages annoncèrent la naissance du Messie; de l’inquiétude des élites religieuses ou des sombres intentions du roi Hérode à l’endroit de ce nouveau-né?

L’histoire de Noël est beaucoup plus grande et tragique que la simple représentation qu’en donnent nos crèches, car l’Enfant qui vient de naître vient disperser les superbes, comme le chante Marie sa mère, renverser les puissants de leurs trônes, prendre parti pour les humbles et les affamés. Pas étonnant que tous les Hérode et les pouvoirs malveillants de ce monde s’opposent à lui et à son Évangile, car le mystère de la Nativité se joue désormais aux dimensions du monde, et nous faisons tous et toutes partie des personnages de cette crèche universelle où le Christ nous attend.

C’est pourquoi en ce jour de l’Épiphanie, j’aimerais vous parler des mages d’aujourd’hui, dont nous faisons partie, mais plus particulièrement de ceux et celles qui cherchent encore l’étoile, ou qui n’ont pas toujours leur place dans la crèche, car il est important que nous prenions la mesure de cette réalité qui interpelle l’Église et nos communautés.

J’ai rencontré beaucoup de mages dans mon ministère comme dominicain, pas toujours des mages somptueux avec les bras remplis de cadeaux. Souvent des personnes blessées par la vie se présentant à nos églises avec leur baluchon de détresse et de misère : ex-prisonniers cherchant à refaire leur vie, familles de réfugiés ayant fuies leur pays, parents pleurant la mort d’un enfant, personnes rejetées, ou se sentant exclus, tel cet homme divorcé remarié, m’avouant qu’il se tenait derrière une des colonnes de l’église lors des messes, voulant se faire le plus discret possible par crainte de scandaliser les gens qui le connaissaient. C’est là une douleur qui l’habita toute sa vie.

Je pense aussi aux gens de la rue entrant timidement comme des intrus dans nos églises, se tenant dans les derniers bancs; je pense à des homosexuels que j’ai connus, vivant douloureusement le rejet par leurs parents, ou ce couple d’homosexuels voulant célébrer la mort de la mère de l’un des deux, puisque c’était ses dernières volontés, sinon ils ne seraient jamais venus à l’église, m’ont-ils confié, car ils ne croyaient pas qu’ils seraient les bienvenus. Voyez-vous, l’étable de Bethléem est trop souvent devenue un palais où il faut montrer patte blanche.

Mais il y a aussi des petits miracles dans nos communautés. Quand je suis arrivé dans une paroisse, il y avait cette personne transgenre, une personne des plus discrète, assidue aux célébrations quotidiennes de l’eucharistie, se nourrissant d’écrits de mystiques et de vie de saints, faisant parfois les lectures à la messe. Si la foi de cette personne semblait s’imposer à tous comme une évidence, la souffrance liée au rejet qu’elle vivait de la part de son entourage était néanmoins palpable, et certains membres de la communauté la soutenaient. Oui, il y a des mages qui viennent de très loin frapper à la porte de nos églises.

Une des rencontres les plus marquantes pour moi est sans doute celle avec une infirmière à la retraite, venant à moi en pleurs après la messe, me demandant si je lui permettais de venir à la messe même si elle n’avait pas la foi. Elle me disait : « Je ne sais pas pourquoi je viens ici, mais ça me fait du bien, j’aime écouter les chants, ça m’apaise. » Cette femme avait travaillé comme infirmière avec les drogués et les prostitués dans les bas-fonds d’un centre-ville pendant plusieurs années, hébergeant même parfois de ces personnes dans sa maison. Elle était allée au Nicaragua auprès des paysans les plus pauvres, pour ensuite se retrouver au Rwanda lors du génocide, y travaillant pendant plus de trois années. Un parcours humanitaire extraordinaire! Mais voilà, elle était en pleurs près de la crèche, se sentant abandonnée par ses enfants dans sa vieillesse, ne trouvant réconfort que dans une église.

Je pense parfois à elle et à toutes ces personnes avec beaucoup d’émotion, car elles nous entraînent sur un chemin de conversion si nous prenons le temps de les écouter. Elles nous évangélisent, car sans le savoir, elles sont toute proche du cœur de Dieu.

Vous l’aurez sans doute deviné, je vois dans l’Épiphanie une invitation à suivre l’étoile qui nous conduit vers les autres, surtout ceux et celles qui ont besoin d’être accueillis, écoutés et aimés. Car au plus profond de nos vies, il y a ce mystère d’amour que l’enfant de la crèche est venu déposer en nos cœurs; un don qu’il nous appelle à partager, tels des mages en route vers d’autres crèches où, sous le couvert de la misère du monde, Dieu nous attend.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la Nativité du Seigneur

L’évangile de Jean commence avec ces paroles denses et profondes : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » Cette proclamation de qui est le Christ vient nous rappeler que la fête de Noël est bien loin du  conte pour enfants que l’on en fait parfois. C’est vrai que c’est beau Noël, c’est magique, trop beau pour être vrai selon certains, alors que d’autres regardent cette fête avec une lueur secrète au fond des yeux, se posant la même question que chantait Jacques Brel : « Et si c’était vrai ! » À ces bergers curieux qui se sont approchés de la crèche, voici ce que j’aimerais partager avec eux.

À Noël, nous célébrons un événement prodigieux et unique, qui a marqué à jamais l’histoire de l’humanité, et qui est la naissance de Jésus de Nazareth. Depuis l’aube des temps, l’être humain s’interroge quant au mystère de son existence, et voilà que Jésus vient parmi nous en réponse à cette foi au Dieu unique qu’avait toujours professé un petit peuple de Palestine, qui se disait choisi par Dieu pour le faire connaître au monde.

À Noël, le fait divers de la naissance d’un enfant pauvre, devient un événement spectaculaire, car c’est Dieu lui-même qui dresse sa tente parmi nous, et qui vient nous accompagner dans cet enfantement sans cesse renouvelé de nos vies ici-bas, où nous sommes appelés à nous bonifier comme le vin, appelés à être bons, vraiment bons, à l’image de celui qui, aujourd’hui est couché dans une mangeoire et qui demain sera couché sur une croix. On ne peut jamais séparer Noël de la fête de Pâques!

Les textes bibliques en cette fête de Noël sont là pour nous aider à mieux comprendre ce mystère de la présence de Dieu en nos vies. Voici ce qu’ils nous disent : Dieu nous a parlé par son Fils, ce Fils qui est le reflet resplendissant de la gloire du Père, expression parfaite de son être. Oui, aujourd’hui la lumière a brillé sur la terre, car un Sauveur nous est né, le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. Il nous a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. 

Ainsi, Dieu vient ouvrir au plus profond de nous ce lieu où il vient faire sa demeure, s’y logeant comme l’Enfant de Bethléem dans l’étable. Car Dieu ne méprise aucun de ses enfants, bien au contraire, car il vient habiter nos pauvretés et nos faiblesses, afin de se faire encore plus proche de nous et ainsi nous sauver, nous relever, nous faire vivre de la vie qu’il rêve pour nous. L’amour de Dieu pour nous dépasse tellement l’entendement, qu’il s’incarne au coeur de notre histoire humaine, il revêt notre humanité, se faisant pauvre parmi les pauvres, et par une nuit obscure, il naît dans un petit village perdu de la Palestine. Il vient « sur la terre pour provoquer un attachement à sa personne, pour attirer à lui l’humanité et l’univers. Mais avant de réclamer cette adhésion et pour l’obtenir, il s’attache lui-même aux hommes. »  

Son nom est Jésus, l’Emmanuel, Dieu parmi nous. Il vient vivre notre réalité humaine à l’école de Joseph et de Marie. D’ailleurs, on l’appelait le fils du charpentier, celui qui œuvrait avec son père Joseph. À travers ses paraboles et ses enseignements, l’on voit combien il avait appris à fouler la terre, à se salir les mains. Il savait qu’une maison ne pouvait se construire que sur une base solide, qu’une vigne avait besoin d’être émondée et avait besoin de fumier pour porter du fruit, qu’une semence devait être jetée sur une bonne terre, que le bon vin était fait pour la fête, que le pain rassasiait la faim des hommes, que l’on pouvait prévoir le temps qu’il ferait demain en regardant l’horizon. Jésus savait jeter le filet pour la pêche, il savait aussi jeter son regard dans les coeurs, il savait combien la peine pouvait nous peser, combien le pardon et l’amitié pouvaient être bienfaisants dans nos vies. Il savait surtout combien nous avions besoin de nous ouvrir à l’amour. 

Voilà ce qu’il est venu accomplir chez ceux et celles qui veulent bien lui ouvrir leur coeur. C’est là le sens profond de la fête de Noël ! Dieu avec nous ! Et c’est ainsi que ceux et celles qui se mettent à la suite de l’Enfant-Dieu se doivent de se laisser habiter par sa générosité à Lui, car Noël c’est la fête de la générosité surabondante de Dieu. C’est Dieu qui se donne à nous parce que nous en avons tellement besoin !  À chacun et à chacune de vous, un très joyeux Noël !

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

4e Dimanche de l’Avent (C) La Visitation

La mère de Jésus occupe une place centrale dans la foi de l’Église. Pourquoi? Parce qu’elle est celle qui a cru. Mais quand on dit de Marie qu’elle est celle qui a cru, l’on ne veut pas dire par là qu’elle fait simplement partie d’une longue lignée de témoins de la foi en Dieu, bien que cela soit vrai, mais l’on veut surtout affirmer que la pierre d’assise de la foi chrétienne, qui est de croire que le Fils de Dieu s’est incarné, que cette pierre d’assise a comme point de départ la foi de Marie, son oui à Dieu ! Elle est celle qui a cru non seulement à la réalisation des promesses de Dieu, où tout le peuple d’Israël attendait le Messie, mais elle a cru à son incarnation en sa chair même. Et c’est ainsi que Marie accomplit la première et la plus grande de toutes les béatitudes, celle qui requiert une confiance absolue en Dieu : « Heureuse celle qui a cru ! »

C’est grâce à la foi de Marie que l’on entre dans l’Alliance nouvelle que Dieu vient sceller avec l’humanité. Tout d’abord, dans ce mystère de l’incarnation, nous pouvons déjà entendre Dieu dire à son peuple et à chacun et chacune de nous : « Je suis présent dans votre attente ! Vous tous qui peinez et souffrez, qui cherchez un sens à cette vie, je suis là au coeur de vos vies, avec vous. » Cette présence de Dieu en Marie devient physique. C’est le Fils de Dieu qui prend chair de notre chair, qui assume tout le poids de notre humanité, excepté le péché, afin d’affirmer de manière irrévocable que Dieu s’est engagé avec nous dans notre lutte contre le mal, le péché et la mort.

Mais le mystère qui se joue en Marie est bien plus que le signe d’une présence de Dieu à nos vies. Contemplant Marie et le mystère qui l’habite, nous sommes invités à faire nôtre sa Visitation à Élisabeth. 

Regardez les récits de l’enfance dans les Évangiles. Dès que l’action de Dieu se fait sentir, les personnages se mettent en mouvement. Visitation de l’Ange à Marie, à Joseph, à Zacharie, le père de Jean-Baptiste. Visitation de Marie à Élisabeth. Visitation des bergers, des anges et des Mages à la crèche. Même les étoiles semblent se déplacer la nuit de Noël ! Car plus qu’une présence à nos vies, le mystère qui se joue en Marie demande non seulement à être reçu, mais aussi à être porté au monde. 

Et voilà que Marie écoutant la voix de l’ange, se met en route pour aller chez sa cousine Élisabeth, qui en est à son sixième mois. Marie se fait toute disponible à cette action de Dieu en elle. Elle se rend chez sa cousine porteuse du Christ et, en ce sens, elle inaugure déjà la vocation du disciple. Elle est la première disciple de son fils. Car avant d’être une maternité physique, ce qui se vit en Marie est une maternité spirituelle. Saint Augustin dira de la Vierge Marie: « Elle conçoit le Christ dans son coeur avant de le concevoir dans son sein… ». 

Voilà toute la portée du oui de Marie, et c’est pourquoi saint Augustin dira dans un sermon : « qu’il est plus grand pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. » Et avec Marie notre mère, nous aussi nous sommes disciples du Christ, appelés à donner nous aussi le Christ au monde. Mais comment cela va-t-il se faire ? Le défi n’est-il pas trop grand pour nous ? Voici quelques pistes que je propose à notre réflexion afin de répondre à cet appel.

Donner le Christ au monde ce sera tout d’abord croire comme Marie, i.e. de poser cet acte de foi qui fait pleinement confiance à Dieu, lui qui est au coeur de toutes nos attentes, de tout ce que nous pouvons porter comme projets, comme épreuves, comme engagements, comme relations aux autres. 

Donner le Christ au monde ce sera croire que Dieu est capable, non pas de nous donner tout ce que nous désirons, mais qu’il est capable de réaliser en nous toutes ses promesses de salut, qu’il est capable de nous donner de vivre de sa vie dans la foi et la confiance, qu’il est capable de nous faire marcher à la suite du Christ, courageusement, avançant sur les routes du monde, où qu’elles nous conduisent, à l’exemple de Marie qui va visiter sa cousine Élisabeth. 

Donner le Christ au monde ce sera de marcher avec tous les compagnons et compagnes de route que la vie nous donne, partageant leurs recherches, leurs luttes, leurs joies et leurs peines, nous associant à leur volonté de construire un monde meilleur, même s’ils ne partagent pas toujours notre foi, car Dieu aime tous ses enfants.

Quand dans l’Évangile Élisabeth s’écrie : « Heureuse celle qui a cru », cette exclamation n’est pas seulement un cri d’admiration devant la Vierge Marie, mais il nous faut aussi entendre ce cri comme une invitation qui nous est lancée afin de vivre nous aussi de cette béatitude de la foi, à l’exemple de Marie. 

C’est la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, dans une strophe à l’Esprit Saint, écrite en 1904, qui faisait cette demande bouleversante à Dieu : 

« Ô Feu consumant, Esprit d’amour, survenez en moi afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe : que je lui sois une humanité de surcroît en laquelle il renouvelle tout son mystère. » (Prière du 21 novembre 1904). C’est cela croire comme Marie. C’est souhaiter de tout son coeur cette action de l’Esprit de Dieu en nous afin que nous puissions nous aussi témoigner de lui en le donnant au monde, porteurs de cet amour qui habitait le coeur de Marie.

C’est pourquoi, à quelques jours de la fête de Noël, la liturgie nous invite à contempler la mère de Jésus et son mystère, car en elle se trouve résumé à la fois la réponse que Dieu attend de nous, ainsi que la réponse de Dieu à notre besoin de salut, l’Emmanuel, Dieu parmi nous.

Que cette eucharistie nous ouvre le coeur et l’esprit à l’intelligence d’un aussi grand mystère, et qu’elle nous aide à grandir dans la foi, à l’exemple de Marie notre mère.

Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 3e Dimanche de l’Avent (C)

Ce troisième dimanche de l’Avent s’offre à nous comme une méditation sur le thème de la joie, cette joie qui se fraie même son chemin dans nos sociétés sécularisées où le temps de Noël évoque une ambiance festive et joyeuse, où l’on se surprend à vouloir décorer villes et villages. Cette joie des fêtes semble indissociable d’une fête de la lumière, comme si au cœur de nos nuits, l’on attendait la venue de quelqu’un, de quelque chose d’extrêmement précieux.

Le temps de Noël évoque aussi un sentiment assez unanime d’entraide à l’endroit des plus démunis. Comme si la joie et la charité se donnaient la main à l’occasion de la naissance du Sauveur. Pour nous chrétiens et chrétiennes, que joie et charité se conjuguent, n’a rien de surprenant. Bien sûr, l’on pourrait reprendre la parole de Jésus quand il dit qu’il y a beaucoup plus de joie à donner qu’à recevoir (Ac 20, 35), mais la joie chrétienne qui est intimement liée à la fête de Noël, nous entraîne infiniment plus loin, car comme le souligne le pape François : «La joie de l’Évangile remplit le cœur et toute la vie de ceux et celles qui rencontrent Jésus. Ceux et celles qui se laissent sauver par lui sont libérés du péché, de la tristesse, du vide intérieur, de l’isolement.» Oui, de l’isolement, car nous ne sommes jamais seuls quand nous mettons notre foi en Dieu.

Et c’est ainsi que la joie est au rendez-vous tout au long des évangiles. Dès le début des évangiles, l’archange Gabriel salue Marie en lui disant «Réjouis-toi» (Lc 1, 28). La visite de Marie à Élisabeth fait en sorte que Jean tressaille de joie dans le sein de sa mère (cf. Lc 1, 41). Dans son cantique, le Magnificat, Marie proclame : “Mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur” (Lc 1, 47). Quand Jésus commence son ministère, Jean s’exclame : “Telle est ma joie, et elle est complète” (Jn 3, 29). Jésus lui-même “tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit-Saint” (Lc 10, 21). Son message même est source de joie : “Je vous dis cela, dit-il à ses apôtres, pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète” (Jn 15, 11). 

D’ailleurs, il promet aux disciples : “Vous serez tristes, mais votre tristesse se changera en joie” (Jn 16, 20). Et il insiste : “Je vous verrai de nouveau et votre cœur sera dans la joie, et votre joie, nul ne vous l’enlèvera (Jn 16, 22). Pourquoi ne pas entrer nous aussi dans ce fleuve de joie, nous demande le pape François! 

Oui, la joie est au rendez-vous dans l’Évangile. Elle frappe à la porte de nos souffrances physiques, morales et spirituelles, et elle nous invite au rendez-vous de Dieu, qui est d’accueillir le Christ dans nos vies. C’est là le sens premier de la fête de Noël. C’est le pape émérite Benoît XVI qui affirmait : “À l’origine de l’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un évènement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive”[1].

Cet évènement, cette Personne, c’est Dieu lui-même qui s’offre à nous, et c’est pourquoi il n’y a pas de plus grande joie. Cette joie transforme toute vie qui l’accueille. Cette joie, c’est l’amour du Père qui vient nous redire en son Fils combien notre vie est précieuse et combien nous sommes destinés à un bonheur sans fin. C’est pourquoi cette joie ne relève pas de la frivolité ou de l’inconscience. Au contraire, elle nous engage dans le sérieux de la vie et elle nous permet de nous tenir debout face à l’adversité et les grandes tempêtes de la vie, puisqu’elle a sa source en Dieu lui-même.

Alors comment cacher cette joie qui nous habite alors que Noël approche! Cette joie de croire que rien ne saurait nous enlever. Il nous faut nous redire cette joie en Église; la chanter, la célébrer, et surtout la rendre active, en nous faisant proches de tous ceux et celles qui souffrent, qui sont accablés ou isolés, de tous ceux et celles qui ne trouvent aucun sens à leur vie, parce que le silence de Dieu leur pèse. C’est là que la joie du Christ nous entraîne, dans cet acte de présence auprès de tous ceux et celles que nous croisons sur nos chemins et qui sont en quête de bonheur.

Frères et sœurs, j’aimerais terminer par un poème d’un auteur anonyme qui m’accompagne depuis plusieurs années. Ce sera là mon souhait pour vous à l’approche de la fête de Noël : 


J’aimerais terminer par un poème d’un auteur anonyme. Ce sera là mon souhait pour vous à l’approche de la fête de Noël :

Il y a la joie qui vient du dedans et il y a celle qui vient du dehors.

Je voudrais que les deux soient tiennes,

Qu’elles remplissent les heures de ton jour, et les jours de ta vie;

Car lorsque les deux se rencontrent et s’unissent, il y a un tel chant d’allégresse que ni le chant de l’alouette ni celui du rossignol ne peuvent s’y comparer.

Mais si une seule devait t’appartenir,

Si pour toi je devais choisir,

Je choisirais la joie qui vient du dedans.

Parce que la joie qui vient du dehors

est comme le soleil qui se lève le matin et qui, le soir, se couche.

Comme l’arc-en-ciel qui paraît et disparaît ;

Comme la chaleur de l’été qui vient et se retire ;

Comme le vent qui souffle et passe.

Comme le feu qui brûle puis s’éteint…

Trop éphémère, trop fugitive…

J’aime les joies du dehors. Je n’en renie aucune.

Toutes, elles sont venues dans ma vie quand il fallait…

Mais j’ai besoin de quelque chose qui dure ;

De quelque chose qui n’a pas de fin ; Qui ne peut pas finir.

Et la joie qui vient du dedans ne peut finir.

Elle est comme une rivière tranquille, toujours la même ; toujours présente.

Elle est comme le rocher,

Comme le ciel et la terre qui ne peuvent ni changer ni passer.

Je la trouve aux heures de silence, aux heures d’abandon.

Son chant m’arrive au travers de ma tristesse et de ma fatigue ;

Elle ne m’a jamais quitté.

C’est Dieu ; c’est le chant de Dieu en moi,

Cette force tranquille qui dirige les mondes et qui conduit les hommes ;

et qui n’a pas de fin, qui ne peut pas finir.

II y a la joie qui vient du dedans et il y a celle qui vient du dehors.

Je voudrais que les deux soient tiennes.

Qu’elles remplissent les heures de ton jour et les jours de ta vie…

Mais si une seule devait t’appartenir

Si pour toi je devais choisir,

Je choisirais la joie qui vient du dedans.


[1] Benoît XVI. Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2005), n. 1 : AAS 98 (2006), 217.

Homélie pour le 2e Dimanche de l’Avent (C)

Le thème du retour à Jérusalem occupe une place importante chez les prophètes et dans les psaumes. D’ailleurs, le psaume que nous avons entendu fait écho à cette promesse : « Ramène Seigneur nos captifs, comme les torrents au désert ! »  Avec le prophète Baruc, la promesse s’étend à tous les juifs dispersés, de l’Orient à l’Occident. Il annonce le retour du peuple élu à Jérusalem, marchant à la lumière de la gloire de Dieu, sur une route bien aplanie, frayant son chemin à travers montagnes et vallées, sur une route bordée d’arbres odoriférants, accompagné de la miséricorde et de la justice de Dieu. Ces images idylliques veulent exprimer la grandeur du salut promis, et annoncent les temps nouveaux, les temps messianiques, où Dieu promet à tous les captifs du monde de les faire revenir de leur exil, l’humanité tout entière étant invitée au banquet de Dieu.

La venue de Jésus Christ inaugure ces temps nouveaux et l’évangéliste Luc prend un soin tout particulier afin de bien situer dans l’histoire du monde cette bonne nouvelle. L’évangéliste Luc procède à la manière d’un journaliste, décrivant le contexte historique de la venue du Messie. Car il y a là un avant et un après dans l’histoire du monde, et le prophète Jean-Baptiste en est l’annonciateur. Il énonce les conditions indispensables pour accueillir le messie. Les temps sont accomplis, dit-il, il faut préparer le chemin, et convertir son cœur.

Cette annonce retentit encore jusqu’à nous et garde toute son actualité. Car nous n’avons jamais fini d’aplanir le chemin qui nous permet d’accueillir et d’approfondir ce mystère où Dieu vient faire en nous sa demeure. Il vient nous conduire vers notre pleine stature d’hommes et de femmes spirituels, nous aidant à progresser sans cesse dans l’amour, vers ce que l’apôtre Paul appelle dans la deuxième lecture, la connaissance vraie et la parfaite clairvoyance, nous donnant de marcher sans trébucher vers le jour du Christ. 

Ce deuxième dimanche de l’avent met donc l’accent sur la venue du messie et l’inauguration des temps nouveaux. Mais que répondre à nos contradicteurs qui nous demandent en quoi la venue du Christ a changé le cours de l’histoire? Où sont-ils ces captifs enfin libérés? Où est-il le règne de justice et de paix promis? 

Tout comme l’amour, l’action de Dieu en nos vies ne peut pas vraiment se démontrer, comme s’il s’agissait d’une équation mathématique. L’amour et la foi sont de l’ordre de cette cellule intérieure du coeur que seuls les amoureux fréquentent et connaissent. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est que la suite du Christ a transformé de manière radicale la vie d’une multitude d’hommes et de femmes au cours des siècles, qui ont pris sur eux-mêmes, au nom de leur foi en Jésus Christ, de transformer cette terre en inaugurant des relations de paix, de justice, et de miséricorde, et ce parfois, jusqu’à donner leur vie.

On pourrait nommer ici de grandes figures de l’Église, ces saints et ces saintes qui nous sont si chers. Mais je pense surtout à tous ces chrétiens et chrétiennes anonymes, qui se consacrent tous les jours aux services des plus pauvres, qui luttent pour la justice et la dignité humaine. J’en ai rencontré il y a quelques jours à peine au centre MIEL, à deux rues d’ici, un centre communautaire qui se consacre aux sidéens depuis près de trente ans. 

Je pense à tous ces parents qui initient leurs enfants aux valeurs évangéliques, qui leur apprennent la grandeur du don de soi et du partage, l’importance d’être bon, d’être juste, d’être droit. Je pense à tous ces consacrés, à tous ces prêtres, à tous ces religieux et religieuses qui ont voué leur vie au Christ et qui souvent, bien humblement, se mettent au service des plus pauvres. Je pense aux contemplatifs, présence silencieuse et fraternelle en notre monde, et qui portent sans cesse les enfants de cette terre dans leur prière. Il y a aussi tous ces jeunes chrétiens qui portent un rêve au nom de l’Évangile et qui partent vers des pays lointains faire œuvre de solidarité. 

Des germes de paix et de justice sont nés dans le sillage de ces millions de témoins à travers les siècles. Ils ont non seulement cru à la venue du Fils de Dieu en notre monde, mais ils ont accueilli son esprit et, par leur vie engagée, ils ont préparé la route au Seigneur. Ils n’ont pas eu peur des jours sombres et des lendemains qui déchantent, car ils savaient bien qu’ils n’étaient pas seuls, et déjà leur espérance a marqué le monde de son empreinte. 

C’est à cette espérance que nous convie ce deuxième dimanche de l’avent en nous faisant entendre la voix du Baptiste : « Convertissez-vous ! » Conformez votre vie à cette espérance qui s’est blottie au plus profond de notre humanité, qui est capable de soulever le monde et qui a pour nom Jésus Christ !

C’est le frère Jean-Marie Tillard, dominicain et théologien, qui posait la question suivante, quelques années avant sa mort en l’an 2000 : « Sommes-nous les derniers des chrétiens ? Nous sommes certainement les derniers de tout un style de christianisme, disait-il, mais nous ne sommes pas les derniers des chrétiens ». Pour illustrer son propos, il donnait l’exemple suivant :

« Il existe, dans la flore de Saint-Pierre et Miquelon où je suis né, une plante dont tout le monde là-bas connait le nom latin au singulier comme au pluriel, un polygonium, des polygonia. Pourquoi ? Parce que c’est une plante étrange. Bel arbuste ornemental, aux larges feuilles d’un vert très tendre […] Il joue un important rôle écologique : certains oiseaux des rivages y font leur nid, les insectes l’habitent, les petits rongeurs logent dans ses racines. Mais voilà : c’est une plante têtue. Si vous avez planté un polygonium dans votre jardin ou votre cour, jamais vous ne pourrez vous en débarrasser. Vous aurez beau le déraciner en allant jusqu’à la plus extrême des radicelles, verser du poison… Trois ou quatre ans plus tard, vous verrez une timide pousse réapparaitre au beau milieu de votre framboisier ou entre les pavés de votre cour. Il suffit d’un infime morceau demeuré en terre pour que tout repousse. 

Quand je pense à l’avenir de l’Église, poursuit le Père Tillard, je pense aux polygonia de mon enfance. Cent fois je les ai vus arrachés ; cent fois j’ai entendu les jardiniers se dire l’un à l’autre, par-dessus leurs clôtures : “Je suis venu à bout de mon polygonium” ; cent fois j’ai cueilli des framboises ou des groseilles là où j’allais autrefois admirer les araignées tissant leur toile ; mais… cent fois j’ai constaté que le polygonium resurgissait. 

La terre de mon ile, pauvre et balayée par les vents de l’Atlantique qui la malmènent, a comme fait alliance avec lui parce qu’elle refuse de devenir un sol stérile. Ainsi dans le plus profond de son désir l’humanité a fait alliance avec l’Évangile. Arrachez-le, il repoussera un jour, alors que vous ne vous y attendiez plus. Car l’humanité refusera toujours d’être sans Espérance… »

Frères et sœurs, elle est profonde comme la mer cette espérance qui est la nôtre, à l’image de la connaissance du Seigneur qui nous est promise par les prophètes. Elle est de tous les combats, de toutes les luttes, et c’est elle qui nous rend capables de nous engager, de nous aimer les uns les autres, de pardonner, de changer nos cœurs, de recommencer quand tout s’écroule, et surtout d’être d’une fidélité indéfectible à l’endroit du Seigneur et de son Église. C’est cette espérance têtue et obstinée que nous demandons au Seigneur de renouveler en nous en ce temps de l’avent. Amen.

frère Yves Bériault, o.p. Dominicains

Homélie pour le 1er Dimanche de l’Avent (C)

Karl Barth, célèbre théologien protestant, disait que le pasteur devait vivre sa vie de foi en tenant la bible dans une main et le journal dans l’autre. Ce conseil vaut pour chacun et chacune de nous, et traduit bien, il me semble, la consigne de Jésus à ses disciples quand il leur dit de veiller et prier en tout temps.

La recommandation de « prier en tout temps », on peut la représenter par cette bible à la main, signe de cette présence de Dieu au cœur de nos vies, de nos actions et de nos préoccupations, même si l’on ne pense pas toujours à Dieu. Est-ce que les personnes qui s’aiment pensent toujours l’une à l’autre ? L’on s’attache à l’être aimé, à ses enfants, à nos amis, sans toujours penser à eux. Néanmoins l’amour est là, il est dynamique, en attente, prêt à répondre. Il devrait en être de même dans notre relation avec Dieu. Il faut savoir être prêt, porter Dieu en soi comme un souffle précieux, comme une prière constante, un peu comme ce coeur qui bat en nous, mais dont on n’est pas toujours conscient.

Quant au « restez éveillés » que demande Jésus, je le comparerais au journal tenu dans l’autre main dont parle Karl Barth. Ce journal représente pour moi le souci du prochain qui s’étend jusqu’aux extrémités de la terre, puisque rien ne nous est étranger en tant que disciples du Christ. « Rester éveillé », c’est non seulement veiller sur soi-même, mais c’est n’être indifférent à aucune douleur, aucune détresse, car toute atteinte à la dignité humaine doit nous blesser. Car si notre cœur devient insensible à la misère, c’est qu’il s’est sclérosé, ou même qu’il s’est arrêté de battre. Il faut alors guérir au plus vite.

Alors, tenez-vous sur vos gardes et restez éveillés, nous dit Jésus, le journal dans une main et la bible dans l’autre, attentifs à cette présence du Fils de l’homme qui vient au cœur de notre monde en crise. Jésus se décrit comme venant à nous au milieu des tempêtes et du fracas des mers, victorieux, puisqu’il est le Seigneur. Et c’est ainsi que Dieu accompli sa promesse de bonheur en son Fils, telle que nous l’annonçait le prophète Jérémie.

Frères et soeurs, ce premier dimanche de l’Avent donne d’emblée le ton pour l’année liturgique qui commence, en nous faisant entendre la parole de Jésus qui nous invite à nous redresser, et à nous tenir debout avec lui, comme des veilleurs, confiants au milieu de cette nuit qui tire à sa fin, et où nous sommes déjà vainqueurs avec le Christ, en dépit des épreuves et des échecs inévitables. 

C’est dans cette dynamique que nous devons entrer, alors que notre espérance est sans cesse mise à l’épreuve par les évènements du monde, par des actions où le frère et la soeur se dressent en ennemi, ce qui vient compliquer singulièrement notre rapport au prochain.

J’ai fait une lecture des plus intéressante au sujet de Christian de Chergé, prieur au monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères en 1996. Le frère Christian était habité par cette question lancinante au sujet de la place des musulmans dans le plan du salut de Dieu. Un musulman lui avait sauvé la vie alors qu’il faisait son service militaire en Algérie, et cette action avait été déterminante quant à son choix de la vie monastique en Algérie. Il se sentait redevable à ce peuple, et au fil des années, de son monastère qu’il appelait une petite épave cistercienne dans un océan d’islam, il avait appris à connaître des hommes et des femmes autour de lui vraiment habités par l’amour de Dieu et du prochain.

Mais le questionnement vécu par Christian de Chergé peut s’étendre aussi à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté sur cette terre, quelle que soit leur appartenance religieuse, et nous faire nous demander qu’elle est leur place dans le plan du salut de Dieu? Sont-ils aimés de Dieu? Il est facile de développer de l’antipathie pour ceux et celles qui ne sont pas comme nous, pour les étrangers, ou encore pour ceux que l’on associe aux faits et gestes des terroristes islamistes par exemple, et qui projettent l’ombrage de leur violence et de leur haine sur tous les musulmans. Il y a là un un enjeu majeur pour nous chrétiens et chrétiennes quant à notre manière de nous situer dans le monde.. 

Prenons le cas de personnes qui nous sont chères, des amis, nos enfants par exemple, et qui nous disent ne pas partager notre foi ou ne pas croire en Dieu. Comment les jugeons-nous? Des parents me parlent souvent de leurs enfants. Ils s’inquiètent pour eux et parfois, pour les excuser de ne pas avoir la foi ou de ne pas aller à l’église, ces mêmes parents me disent: « Vous savez, nos enfants ne sont pas mauvais, ils aiment leur famille, ils sont généreux, ils se donnent beaucoup. » Et je les crois, parce que moi aussi je suis témoin de cette réalité, tout comme vous. Alors, vos enfants et vos amis, sont-ils aimés de Dieu? Le sont-ils tout autant que nous?

Le journal dans une main, c’est savoir porter un regard sur le monde comme le ferait Jésus lui-même. N’est-ce pas saint Paul, dans la deuxième lecture, qui fait cette prière en faveur des Thessaloniciens, lorsqu’il dit : « Que le seigneur vous donne entre vous et à l’égard de tous les hommes, un amour de plus en plus intense et débordant. » 

Saint Paul ne s’en tient pas seulement à la charité entre les chrétiens de Thessalonique, mais il étend la notion de charité à tous, à tous les hommes, toutes les femmes sans exception. Et cela est possible parce que Paul a rencontré le Christ ressuscité et sa vie en a été transformée. Une transformation inouïe! Ce pharisien s’est mis à aimer les païens et à vouloir leur bonheur. 

C’est cette présence de l’Esprit du Christ en nous qui nous rend capables de mieux voir le prochain, et de reconnaitre en l’autre la présence de Dieu. Voici un proverbe tibétain qui décrit magnifiquement cette réalité : « Un jour en marchant dans la montagne, j’ai vu un animal. En m’approchant, j’ai vu que c’était un homme. En arrivant près de lui, j’ai vu que c’était mon frère. »  Pour illustrer cette réalité, Christian de Chergé prend l’exemple de François d’Assise et son célèbre Cantique des créatures, où François fait l’éloge de tout ce que Dieu a créé dans l’univers et qui est là pour refléter sa gloire. François d’Assise, dit Christian de Chergé, « il n’a pas cherché à baptiser le soleil et la lune… Il les a accueillis comme porteurs, signes de l’Évangile… Et il les remercie de contribuer à sa conversion. » Et pourtant ce ne sont que des astres!

Nous trouvons la même dynamique dans les psaumes, quand il est dit au psaume 18 : « Les cieux proclament la gloire de Dieu ! » Les créatures elles-mêmes sont missionnaires et elles nous aident à voir la présence de Dieu au cœur de sa création. Et il en serait autrement de l’homme et de la femme créés par Dieu à son image? Ne sont-ils pas porteurs de cette gloire de Dieu eux aussi, quelle que soit leur provenance ou leur religion?

Si nous savons ouvrir les yeux et nos cœurs, nous serons alors capables d’un langage commun, intelligible pour tous, nous unissant les uns aux autres, en dépit de toutes nos différences, nous donnant de reconnaître ces semences d’évangiles partout où elles poussent, sans que l’on sache comment, animés de cette conviction que l’autre, qui qu’il soit et d’où qu’il soit, est un frère, une sœur à découvrir et à aimer.

Ce n’est que sur cette base que nous pourrons prétendre travailler à l’avènement du Royaume, nous tenant parmi les hommes comme des veilleurs et des priants, au nom même de notre foi au Christ.

L’évangile, c’est tout ça et ce n’est que ça !!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Le Christ, Roi de l’univers (B)

Frères et sœurs, je dois vous mettre en garde, cette homélie n’est pas facile à entendre. Nous fêtons aujourd’hui le Christ, Roi de l’univers, une fête qui vient clore l’année liturgique où, pour la seule fois de l’année, nous célébrons l’identité même de Jésus. Mais le danger qui guettera toujours l’Église en célébrant son Seigneur à titre de Messie et Roi de l’univers, sera d’oublier ce qu’il a dit de lui-même à Pilate alors qu’il était son prisonnier. Ce dernier lui demanda s’il était le roi des Juifs et Jésus lui répondit : «ma royauté n’est pas de ce monde».

Comment ne pas voir en cette fin d’année liturgique, fort éprouvante pour les catholiques que nous sommes, une contradiction flagrante entre l’affirmation de Jésus, dont la royauté est dépouillée de toute forme de puissance ou de domination, et les sombres pages de l’histoire de notre Église qui s’écrivent encore jusqu’à ce jour, où les abus d’autorité de membres de l’Église font sans cesse la manchette, protégés parfois par une hiérarchie se croyant au-dessus des lois.

Alors que nous sommes convoqués à un synode universel où les catholiques sont invités à se dire comment ils marchent et croient ensemble, comment taire cette indignation qui nous habite devant les abus commis, étouffés, ou même tenus secrets par des membres de l’Église? 

C’est le pape François lui-même, lors de son homélie marquant l’ouverture de ce processus synodal, qui affirmait, et je cite : «Que le chemin synodal commence en écoutant le Peuple qui “participe aussi de la fonction prophétique du Christ”, selon un principe cher à l’Église du premier millénaire:  Ce qui affecte tout le monde doit être discuté et approuvé par tous ». C’est pourquoi beaucoup de catholiques veulent être entendus et partager leur indignation, ainsi que leur profonde conviction de la nécessité de réformes importantes dans l’Église.

Bien sûr, nous sommes convaincus que la grande majorité des chrétiens et des chrétiennes prennent au sérieux leur foi et il en va de même pour les ministres de l’Église. Mais il y aura toujours ceux par qui le scandale arrive, surtout quand c’est la structure même de l’institution qui les favorise. Et cela doit changer. Si Jésus invite à laisser pousser le bon grain avec l’ivraie, il y a urgence dans la demeure quand l’ivraie étouffe le bon grain, détruit des vies. Nous ne voulons ni ne pouvons être complices d’une telle conception de l’Église du Christ, qui est appelée à servir comme Lui, mais dont le bilan est tout de même accablant pour nous tous aujourd’hui.

Et c’est ainsi qu’au terme d’une année liturgique où nous ont été rappelé successivement les abus commis dans les écoles résidentielles autochtones, les comportements scandaleux reprochés à des prêtres et des religieux faisant la manchette des journaux, ou encore les conclusions massue du rapport Sauvé en France sur les abus commis pendant plus de soixante-dix ans sur des enfants, je dirais qu’au terme de cette année liturgique notre foi se tient comme au-dessus d’un abîme où il est difficile pour plusieurs catholiques de retrouver le chemin du vivre ensemble en Église, ou même du pourquoi de leur foi. Oui, au terme de cette année liturgique notre Église en ressort humiliée et, même s’ils n’en mouraient pas tous, comme le raconte une fable de Lafontaine, tous en sont atteints.

Nous ne faisons que commencer à chercher les causes de tels abus, qui sont le fait d’une minorité, faut-il le rappeler, mais où le Corps du Christ tout entier est blessé. Le rapport Sauvé parle d’un système d’abus systémique en Église, semblable au racisme systémique qui marque nos sociétés. Ce rapport, demandé courageusement par les évêques de France, va très loin et remet à la fois en question la formation des séminaristes, le célibat ecclésiastique, l’entre-soi ecclésial qui ferme les yeux sur les comportements déviants, l’impact mortifère du cléricalisme dans les communautés chrétiennes, les abus d’autorité et de conscience, l’absence des femmes et des laïcs à tous les niveaux importants de l’Église, l’obsession de la morale catholique avec la sexualité qui a pu […] contribuer à la pédocriminalité, etc. 

C’est Mgr de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, qui lors de la réunion récente de l’assemblée des évêques à Lourdes, a décrit une Église qui croyait pouvoir enseigner sans écouter, sanctifier sans se dépouiller, gouverner sans se convertir. Ce qui a conduit, a-t-il dit, à «un système humain de dégradation, de mépris, de mort». 

Vous en conviendrez avec moi, ce constat est très difficile à entendre, mais comme dit Jésus : «La vérité vous rendra libres!» C’est pourquoi, frères et sœurs, il est important de nous redire en Église, à l’occasion de ce synode, quelle Église nous voulons, comment nous voulons vivre entre nous, et de quelle manière nous voulons annoncer la bonne nouvelle de Jésus Christ, lui qui affirme haut et fort que sa royauté n’est pas de ce monde.

Rappelez-vous. Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche, lors de l’établissement de son Royaume. «Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave.» Voilà l’agenda qui est proposé tout particulièrement aux ministres de l’Église, ainsi qu’à tous les baptisés.

C’est pourquoi nous croyons que le seul royaume que le Christ est venu établir parmi nous est celui de l’amour qui sait se donner et servir jusqu’au bout. Servir et donner, et non pas prendre et être servis. Et quand nous proclamons que Jésus est le Christ, le Roi de l’univers, il ne faut jamais oublier que son palais est une étable, son trône, une croix, son armée, ceux et celles qui vivent de l’esprit des béatitudes, car sa royauté n’est pas celle des puissants de ce monde. Et cela l’Église ne doit jamais l’oublier.

Sœurs et frères, quant à nous, que ces temps difficiles que nous vivons ne nous fassent pas perdre espérance, ni oublier le don incroyable qui est le nôtre de la foi en Jésus Christ, et puissions continuer à vivre et à approfondir ce don, ensemble, dans notre petite communauté chrétienne de Saint-Jean-Baptiste.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour la fête du Christ-Roi (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 18, 33b-37

En ce temps-là,
    Pilate appela Jésus et lui dit :
« Es-tu le roi des Juifs ? »
    Jésus lui demanda :
« Dis-tu cela de toi-même,
ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
    Pilate répondit :
« Est-ce que je suis juif, moi ?
Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi :
qu’as-tu donc fait ? »
    Jésus déclara :
« Ma royauté n’est pas de ce monde ;
si ma royauté était de ce monde,
j’aurais des gardes
qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs.
En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
    Pilate lui dit :
« Alors, tu es roi ? »
Jésus répondit :
« C’est toi-même qui dis que je suis roi.
Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :
rendre témoignage à la vérité.
Quiconque appartient à la vérité
écoute ma voix. »

COMMENTAIRE

L’Évangile de ce dimanche est le seul épisode de tous les Évangiles où Jésus affirme sa royauté, alors que devant Pilate il est enchaîné, humilié, abandonné de tous. Mais quelle est donc cette royauté de Jésus tellement contraire aux appétits des puissants de ce monde ? 

Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche, lors de l’établissement de son royaume. « Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Étrange royauté que celle de Jésus où le Messie revêt le tablier du serviteur.

Par ailleurs, Jésus affirme être venu pour rendre témoignage à la Vérité. Pilate ne comprend pas. Qu’est-ce donc la vérité demande-t-il à Jésus ? « Les Juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c’est Dieu lui-même. » (Thabut) Il est la seule vérité et Jésus est venu nous le révéler, nous dévoiler le visage du Père. 

Cette royauté que Jésus fait sienne est celle-là même de Dieu et il semble y avoir là un renversement incroyable, puisque nous proclamons la toute-puissance de Dieu dans notre Credo. Cette toute-puissance, nous révèle Jésus, est avant tout la toute-puissance de l’amour dans l’humble service des autres.

Alors, qu’affirmons-nous en ce dimanche du Christ-Roi ? Tout d’abord, nous croyons qu’il y a deux mille ans « l’Absolu s’est incarné et qu’il porte un visage, le visage de Jésus Christ ! » (Jacques de Bourbon-Busset). Nous croyons et nous affirmons qu’il est le Seigneur des vivants et des morts, que tout a été remis entre ses mains par le Père, et qu’il nous appelle à vivre éternellement auprès de lui. Nous croyons que sa vie donne sens à notre existence, qu’elle en est le fondement et qu’il nous appelle à une vie en plénitude dès ici-bas. Nous faisons nôtre l’affirmation de l’Apôtre Pierre à Jésus, lorsqu’il lui disait : « A qui d’autre irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ! » 

Nous croyons que le seul royaume que le Christ veut établir en tant que roi est celui de l’amour. Son palais est une étable. Son trône, une croix. Son armée, tous ceux et celles qui veulent vivre de l’esprit des béatitudes, car le Royaume des cieux est à eux. Notre roi est le plus humble des hommes que la terre ait jamais porté. Il se présente à nous comme celui qui frappe à la porte et qui attend qu’on lui ouvre. Il promet à la personne qui lui ouvrira, qu’il entrera dans sa maison, qu’il s’assoira à sa table, et qu’il prendra son repas avec elle. Le Christ-Roi est un roi d’humilité qui vient quémander notre hospitalité et notre amour, et qui jamais ne s’impose à nous. Vraiment sa royauté n’est pas de ce monde.

N’est-ce pas Jésus qui disait dans les évangiles : « Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos ». Ou encore ce que nous dit l’épître de Paul aux Philippiens, au sujet de Jésus : « Jésus n’a pas retenu le rang d’être l’égal de Dieu mais… il s’est dépouillé prenant la forme d’esclave…. Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix ».

Voilà, frères et sœurs, le roi qui se tient au milieu de nous. Il est le Seigneur de l’univers et pourtant il vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transformer, pour nous donner le vrai bonheur, pour nous inviter à transformer le monde avec lui, avec le seul pouvoir qu’il connaisse, celui de l’amour et de la miséricorde.

Dans un proverbe arabe, Dieu dit ceci : « Viens à moi avec ton cœur, et je te donnerai mes yeux. » N’est-ce pas là l’appel que nous fait sans cesse le Christ, à nous son Église. Si tu viens à moi avec ton cœur, si tu écoutes ma voix, je te donnerai mes yeux, et non seulement les yeux, mais les mains et le cœur, et l’intelligence des choses. En somme, le Fils de Dieu est venu pour se remettre entre nos mains. Il est notre bien le plus précieux. Il est le Christ-Roi ! 

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 33e Dimanche (B)

Les textes de ce dimanche nous présentent des scènes de fin du monde, de catastrophes terrifiantes à l’échelle planétaire. Ce sont là sans doute les passages les plus énigmatiques et troublants de la Bible. Il s’agit d’un style littéraire appelé apocalyptique, d’où le nom bien connu d’apocalypse. Mais il est important de savoir qu’au temps de Jésus, et bien avant, ce type de récit était fort populaire dans les cultures du Moyen-Orient. Jésus et le prophète Daniel s’en inspirent afin de livrer leur message. 

D’ailleurs, tout au cours de l’histoire des derniers millénaires, des mouvements apocalyptiques sont apparus prédisant une fin du monde éminente. Que ce soit les mouvements prédisant la fin du monde à la fin du premier millénaire, Nostradamus au Moyen-Âge, ou encore les Témoins de Jéhovah au XXe siècle. Aucune époque n’a échappé à cette angoisse qui s’enracine dans notre finitude humaine, dans la peur de la mort, mais aussi dans la crainte de Dieu et de son jugement. 

Que veulent nous dire alors ces textes que nous venons d’entendre ? Précisons tout d’abord qu’en rester à l’annonce d’une fin du monde dans les paroles de Jésus ou du prophète Daniel, c’est déformer le sens de leur message qui, paradoxalement, est avant tout un message d’espérance. Jésus  et le prophète Daniel ne nous parlent pas de fin du monde, malgré les apparences, mais ils nous parlent de la fin d’un monde, où Dieu va se manifester et sauver son peuple.

Daniel écrit vers 170 av. J.-C. alors qu’un certain Antiochus Épiphane règne sur la Palestine. C’est un despote, un homme cruel qui gouverne avec une main de fer. Se prenant pour un dieu, il ordonne même qu’on lui rende un culte dans le temple de Jérusalem. Ceux qui refusent sont mis à mort.

C’est donc à ses compatriotes juifs que le prophète Daniel adresse son message en le camouflant dans un récit apocalyptique, un récit de fin du monde, mais dont ses lecteurs savent bien lire entre les lignes. C’est l’écroulement du règne de ce despote Antiochus Épiphane qui est annoncé par le prophète Daniel, et qui est représenté par un grand combat dans le ciel où l’archange Gabriel lutte en faveur du peuple de Dieu et remporte la victoire. Donc courage, leur dit le prophète Daniel, votre libération est proche. Dieu est avec vous.

Ce message est d’autant plus vrai dans la bouche de Jésus. Dans l’évangile, les paroles de Jésus semblent tourner nos regards vers un avenir encore lointain où tout sera détruit. Mais il est important de souligner que le style littéraire apocalyptique ne signifie pas « destruction », mais « dévoilement », « révélation ». Ce qui est annoncé par Jésus, c’est un monde nouveau, un monde non seulement pour demain, mais pour aujourd’hui même. C’est la saison de Dieu qui arrive avec son figuier en fleurs, c’est la nouveauté du Christ. C’est pourquoi les certitudes des hommes avec leur superbe et leur sentiment de puissance en sont ébranlées, comme si le ciel se décrochait, car c’est le règne de Dieu qui se manifeste. 

Jésus emploie des images puissantes afin de nous faire comprendre qu’il y a un avant et un après avec sa venue. Même si le ciel et la terre passent, dit-il, « mes paroles ne passeront pas », puisqu’elles sont promesse de vie, elles sont Paroles de Dieu. Jésus nous invite donc à cette ferme espérance qui n’est pas un banal espoir, mais cette conviction inébranlable que Dieu est avec nous, en ce monde fragile et menacé, ce monde aux prises avec ses guerres et ses catastrophes, ses violences, ses populations qui gémissent et ses saisons qui se dérèglent. Dieu est avec nous. Et bien sûr, confrontés aux évènements qui viennent de se dérouler en France, plusieurs ont sans doute l’impression que notre espérance se tient comme au-dessus d’un abime sans fond. Et pourtant Dieu est avec nous. Telle est notre foi. Vers qui d’autre irions-nous?

Mais il ne s’agit pas là d’une invitation à la passivité. Le Christ se tient à notre porte nous dit l’évangile et il frappe. Il nous invite à lui ouvrir et à marcher avec lui. L’espérance chrétienne n’est pas seulement tournée vers l’avenir, mais elle est pour ce présent qui nous est donné. Et l’évangile nous rappelle sans cesse que c’est moins l’homme qui se tourne vers Dieu et qui espère, que Dieu qui se tourne vers nous et qui espère, puisque c’est lui qui a espéré le premier, en nous donnant la vie et en nous envoyant son Fils.

Bien sûr, on nous demandera où elle est cette présence du Christ dans la vie de tous les jours. Où est-il ton Dieu ? Mais comme le dit le renard au Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »  La victoire du Christ peut sembler dérisoire à l’œil nu, et pourtant notre foi nous donne de le reconnaitre, de deviner les signes de sa présence, de le savoir tout proche de nous, d’être à l’œuvre dans le monde comme le levain dans la pâte, d’être présents dans tous les gestes d’amour et de solidarité. Car notre espérance s’enracine tout d’abord dans le présent. C’est pourquoi nous croyons et nous aimons pour aujourd’hui et non pas pour un futur lointain. 

Alors, la fin du monde est-elle pour bientôt ? Nous n’en savons rien et ce n’est pas là la question qui importe. Il faut plutôt se demander ce que nous faisons de notre monde alors que le Christ est à notre porte. La foi en Dieu nous engage à marcher les yeux ouverts, à ne pas faire fi des défis qui sont les nôtres sur cette terre trop malmenée. Car notre foi fait de nous les gardiens de notre maison commune qui a plus que jamais besoin d’artisans de paix alors que la violence cherche à s’imposer partout.

Demandons au Seigneur de nous venir en aide, d’éclairer nos dirigeants, et demandons-lui aussi de nous donner de comprendre ce qu’il attend de chacun et chacune nous.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 32e Dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 12, 41-44)

En ce temps-là,
Jésus s’était assis dans le Temple en face de la salle du trésor,
et regardait comment la foule y mettait de l’argent.
Beaucoup de riches y mettaient de grosses sommes.
Une pauvre veuve s’avança
et mit deux petites pièces de monnaie.
Jésus appela ses disciples et leur déclara :
« Amen, je vous le dis :
cette pauvre veuve a mis dans le Trésor
plus que tous les autres.
Car tous, ils ont pris sur leur superflu,
mais elle, elle a pris sur son indigence :
elle a mis tout ce qu’elle possédait,
tout ce qu’elle avait pour vivre. »

COMMENTAIRE

Le récit de la veuve et du don qu’elle fait au Temple de Jérusalem est l’un des mieux connus des Évangiles. L’on peut dire que cette femme a frappé l’imagination populaire. Spontanément, elle nous est sympathique. Non pas parce que tous s’identifient à elle. Sans doute pas la plupart d’entre nous. Mais sûrement les pauvres semblables à elle, qui se reconnaissent dans sa pauvreté et qui sont touchés par l’attention que Jésus lui porte. Quant aux autres, quant à la plupart d’entre nous, si elle nous est sympathique, c’est que l’on admire secrètement sa générosité, sans doute plus grande que la nôtre. Nous l’envions et, en même temps, son humilité nous empêche d’être jaloux. Car nous nous doutons bien comme il doit être grand ce don de la foi qui l’habite, et qui la rend suffisamment confiante pour donner avec une générosité que même Jésus remarque. Avec l’évangéliste on se réjouit du trésor qui habite cette femme et que Jésus a su si bien deviner, malgré la discrétion dont elle fait preuve. Il a su lire dans son cœur, il a su lire bien plus loin que sa gêne à se tenir dans un tel endroit, parmi les riches et les prêtres du Temple.

Car ce qu’elle offre au Temple, c’est non seulement un don pour le culte et pour les pauvres; ce que cette veuve offre c’est un cœur généreux qui met toute sa confiance en Dieu, une telle confiance qu’elle prend même sur son indigence, sur sa pauvreté. Jésus dira d’elle qu’elle a tout donné. L’évangile de ce dimanche nous invite à faire comme elle, et cela, il faut bien l’avouer, ça nous fait peur. Puis-je avoir confiance en Dieu à ce point dans ma vie? Voilà la question. Suis-je capable de cette générosité qui ne calcule pas et où je m’engage totalement? L’évangile de ce dimanche veut nous aider à faire un pas dans cette direction.

Tout d’abord, le contexte où se déroule cet évènement qui nous est rapporté, c’est le temple de Jérusalem, le lieu où l’on vient offrir des prières, des sacrifices, des dons en argent. Et ce Temple, Jésus, dans l’Évangile de Marc, le fréquente beaucoup, surtout après son entrée triomphale à Jérusalem, qui se situe avant le récit de ce dimanche dans l’évangile de Marc.
Déjà, il en a chassé les vendeurs et commerçants de toutes sortes. Et bientôt il annoncera qu’il ne restera pas pierre sur pierre de ce temple. Pourtant, c’est là le lieu où se déroule toute la vie religieuse d’Israël, c’est le temple du Dieu vivant. De grandes transformations sont encore à venir. Et Jésus lui est ainsi dans ce Temple, comme s’il en avait déjà pris possession. Il observe. Sans doute voit-il venir les évènements qui le conduiront à sa passion. Déjà, il porte en lui cette vérité qu’il annoncera bientôt, qu’il est lui le Temple nouveau, le Temple qu’on ne pourra plus détruire, le Temple où viendront de nouveaux adorateurs du Père et dont la veuve est déjà un signe, tandis que les scribes que Jésus voit à l’œuvre en sont un contresigne.

Les scribes qui s’affairent au Temple, sont des conseillers religieux bien en vue du peuple. Ils font partie de cette caste qui règlemente les manières de bien vivre la loi religieuse d’Israël, qui servent d’avocats dans les litiges religieux et l’application de la Loi. Ils conseillent, mais souvent à fort prix. Plusieurs d’entre eux exploitent ceux et celles qui les consultent en exigeant des sommes exorbitantes, ne se gênant pas même pour abuser des plus petits, des veuves, considérées comme faisant partie des plus pauvres, car elles sont seules, souvent abandonnées par leur famille, sans ressources. Le phénomène de ces abus est suffisamment important pour que Jésus le dénonce et entre en conflit ouvert avec ces scribes. C’est pourquoi ces derniers chercheront à éliminer ce gêneur, cet empêcheur de tourner en rond.

Alors l’évangile nous présente comme un tableau à deux panneaux où, sur celui de gauche nous avons les scribes que Jésus dénonce et, sur le panneau de droite, la veuve et son obole. Le récit parle de lui-même et il s’adresse à nous. Nous sommes à la fois les riches et les pauvres de ce récit. Aux riches que nous sommes parfois à cause de nos attitudes et nos manques de générosité, Jésus nous invite à découvrir combien cette façon d’agir nous appauvrie, combien elle nous tient loin du Royaume. Jésus condamne la dureté de cœur.

Il remet en question nos prétendues sécurités et richesses qui ne font que nous appauvrir si nous les possédons comme un avare ou comme un enfant égoïste. Car l’amour ne calcule pas, il ne mesure pas la dépense. Il donne tout ce qu’il a. Au point même de prendre sur son indigence, de donner quand ça coûte, de marcher deux kilomètres avec l’autre quand il nous demande de n’en faire qu’un.

L’évangile aujourd’hui interpelle le riche que nous sommes parfois. C’est Jésus qui vient nous aider à combattre nos égoïsmes. Mais cet évangile s’adresse aussi aux pauvres que nous sommes. Tellement dépassés parfois par les exigences de la vie, par les épreuves, par le manque de ressources soit financières, de talents, d’opportunités, que nous pouvons douter de nous-mêmes. Et c’est là une vraie pauvreté. Qu’est-ce je puis apporter au monde avec le peu que j’ai? Dans ma situation actuelle? Jésus nous donne en exemple la veuve et son obole. Il vient nous dire que si nous sommes inégaux en ressources, tous sont égaux dans leur capacité d’aimer, avec la grâce de Dieu. Tous nous sommes égaux dans notre capacité de nous donner totalement, sans compter. L’évangile est pour tout le monde, sans distinction. Tous nous sommes appelés à la sainteté.

Cette page d’évangile, qui est comme une parabole vivante, est vraiment une bonne nouvelle pour nous. Car elle nous enseigne que si nous engageons notre vie à l’école du don de soi et de la générosité, nous ferons alors partie de ces vrais adorateurs du Père. L’écrivain Georges Bernanos posait la question suivante : « Quel sont les riches, quels sont les pauvres dans la communion des saints? » Et la réponse, l’évangile nous la dévoile aujourd’hui : les vrais riches, selon le Royaume, sont ceux et celles qui accueillent l’invitation de Jésus à porter le souci du monde avec lui et à se donner sans compter. Ainsi nos actions, nos engagements, s’ils sont confiés à Dieu, deviennent alors porteurs de sa présence, une présence qui s’inscrit au cœur même de notre existence. Comme le dit un proverbe juif : « Dieu est partout où tu le laisses entrer ». N’ayons donc pas peur d’ouvrir la porte de notre cœur et de demander à Dieu de faire grandir en nous la générosité à laquelle il nous appelle aujourd’hui.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Toussaint

L’Église nous propose sans cesse des modèles de la suite du Christ à travers ceux et celles que l’on appelle les saints et les saintes. Mais ils ne représentent que la fine pointe de tous ceux et celles qui leur ressemblent et que l’histoire a gardés dans l’anonymat. Aujourd’hui ils sont célébrés en cette solennité de la Toussaint.

La Toussaint, c’est la fête des disciples du Christ qui nous devancent au ciel. Ils sont une multitude ceux et celles qui nous ont précédés sur ce chemin de la sainteté. Ils sont pour nous des modèles, des frères et des sœurs ainés dans la foi, qui ont pris au sérieux l’évangile, et qui se sont mis à la suite du Christ avec passion et radicalité. Ils n’ont pas eu peur de compromettre leur sécurité, leur bien-être, ou même leur vie, au nom de l’évangile. Ils ont saisi à bras-le-corps ce bonheur des béatitudes promis par le Christ. C’est pourquoi la Toussaint est une fête lumineuse qui nous invite à nous réjouir et à contempler le magnifique album de famille qui est le nôtre.

Nous fêtons les saints et les saintes non seulement pour nous tourner vers cet avenir qui nous attend, mais nous les fêtons pour aujourd’hui même, afin de rendre grâce à Dieu qui ne cesse de veiller sur notre monde en se communiquant à nous par l’entremise d’une vie humaine, reflet de son amour, de sa tendresse, et de sa miséricorde. 

Nous fêtons les saints et les saintes afin de nous rappeler notre vocation à nous tous, pour nous rappeler que le monde a toujours besoin de la présence d’hommes et de femmes qui portent dans leur vie la marque du Christ.

Quelle fête lumineuse que la fête de la Toussaint, car ils sont beaux ces témoins de l’amour, ces témoins d’un Dieu qui ne cesse de nous aimer malgré nos fragilités. Comment ne pas penser aujourd’hui à ces témoins qui ont peut-être marqués nos vies, témoins dont le monde n’a peut-être pas retenu le nom, mais dont le témoignage est resté indélébile dans le coeur de ceux et celles qui les ont côtoyés et qui ont été marqués de leur amour et du don d’eux-même : un père, une mère, un grand-parent, un frère, une soeur, un ami. À travers tous ces visages de l’Église, qu’ils soient connus ou inconnus, Dieu nous révèle combien il veut avoir besoin de nous. Et tant que nous sommes de ce monde, Dieu cherchera toujours à se dire à travers les battements d’une vie humaine, à se faire proche de nous.

Frères et soeurs, m’en doutons pas, cette sainteté nous y sommes tous appelés, et la fête de la Toussaint vient nous rappeler que nous pouvons compter sur le soutien de ces innombrables témoins qui nous ont précédés, et qui nous accompagnent de leur prière, afin que nous vivions nous aussi de l’esprit des béatitudes. C’est la grâce que je nous souhaite en cette fête de la Toussaint.

fr. Yves Bériault, o.p.