Homélie pour le 5e Dimanche T.O. Année C

6423073_peche-mirac-2

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc  (Lc 5, 1-11)

En ce temps-là,
la foule se pressait autour de Jésus
pour écouter la parole de Dieu,
tandis qu’il se tenait au bord du lac de Génésareth.
Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ;
les pêcheurs en étaient descendus
et lavaient leurs filets.
Jésus monta dans une des barques qui appartenait à Simon,
et lui demanda de s’écarter un peu du rivage.
Puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules.
Quand il eut fini de parler,
il dit à Simon :
« Avance au large,
et jetez vos filets pour la pêche. »
Simon lui répondit :
« Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ;
mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. »
Et l’ayant fait,
ils capturèrent une telle quantité de poissons
que leurs filets allaient se déchirer.
Ils firent signe à leurs compagnons de l’autre barque
de venir les aider.
Ceux-ci vinrent,
et ils remplirent les deux barques,
à tel point qu’elles enfonçaient.
à cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus,
en disant :
« Éloigne-toi de moi, Seigneur,
car je suis un homme pécheur. »
En effet, un grand effroi l’avait saisi,
lui et tous ceux qui étaient avec lui,
devant la quantité de poissons qu’ils avaient pêchés ;
et de même Jacques et Jean, fils de Zébédée,
les associés de Simon.
Jésus dit à Simon :
« Sois sans crainte,
désormais ce sont des hommes que tu prendras. »
Alors ils ramenèrent les barques au rivage
et, laissant tout, ils le suivirent.

COMMENTAIRE

Frères et sœurs, j’aimerais vous raconter une histoire de pêche. Cela se passe au Rwanda, où j’ai habité en 2009 pendant près d’une année. Alors que je me promenais avec des frères au bord du lac Kivu, un lac qui fait un peu plus de cent kilomètres de long par cinquante de large, je vis une flottille de bateaux de pêche se diriger vers le large à la queue leu leu. Il s’agissait de petits chalutiers artisanaux, des pirogues à deux coques, propulsées par une bonne demi-douzaine de pêcheurs, maniant des pagaies au rythme d’un chant à la fois profond et cadencé, quasi-religieux.

C’était à la brunante et la petite flottille composée de quinze bateaux environ appareillait pour la nuit. Chacune des pirogues avait une lampe allumée à sa proue et toutes les dix ou quinze minutes, une nouvelle pirogue quittait le petit port de pêche sous l’acclamation de la foule venue les saluer. Comme dans un ballet bien synchronisé, les petits bateaux s’en allaient tous dans la même direction afin d’y tendre leurs filets. Un spectacle vraiment impressionnant me parlant de ces hommes partant de nuit afin de gagner leur vie. C’est là que j’appris que la pêche au filet devait se faire de nuit pour être fructueuse.

Dans le récit évangélique de ce dimanche, nous retrouvons Simon Pierre et ses compagnons qui eux rentrent bredouilles de leur nuit de pêche. L’évangéliste Luc nous décrit la scène. Pierre et ses compagnons sont là sur la plage au petit matin nettoyant leurs filets, sûrement déçus. Et voilà que Jésus se tient sur le rivage, entouré par la foule qui le suit. Nous sommes près de Capharnaüm, là où Jésus a expulsé un démon d’un possédé à la synagogue, là où il a guéri la belle-mère de Pierre, ainsi qu’un grand nombre de malades. Le texte précise que la foule est là pour écouter Jésus commenter la Parole de Dieu. Et c’est là un élément clé du récit de l’évangéliste qui veut nous fait voir combien Jésus lui-même est Parole de Dieu, puisque la création elle-même lui obéit.

Toujours est-il qu’une fois sa prédication terminée, Jésus invite Pierre à s’avancer au large et à lancer les filets malgré l’échec de la nuit. Bien qu’il fasse jour, Pierre obéit à Jésus : « Puisque tu me le demandes, dit-il, je vais lancer les filets ». Le résultat ne se fait pas attendre. C’est la pêche miraculeuse ! Les filets sont pleins à tout rompre et le sens du miracle est dévoilé quand Jésus affirme à Simon-Pierre : « Désormais, ce sont des hommes que tu prendras ».

Frères et sœurs, ces paroles s’adressent tout autant à Simon-Pierre qu’à nous. Une mission est confiée, bien sûr, mais il faut y voir aussi une promesse qui nous est faite : « Désormais, ce sont des hommes que tu prendras. » Comme si Jésus disait à Simon-Pierre et à nous-mêmes : « N’en doute pas, je saurai rendre efficace tes paroles et tes actions, car je serai avec toi ».

La mission de l’Église trouve son fondement dans ce récit et, sans cesse, elle est invitée à lancer les filets afin de conduire les hommes et les femmes de ce monde à la pleine lumière de qui est Jésus Christ. Que nous soyons missionnaires, catéchètes, théologiens, parents, ou tout simplement disciples, nous sommes tous et toutes appelés à proclamer que Jésus Christ est Seigneur, qu’il est vivant, que le Père l’a ressuscité d’entre les morts.

Mais nous savons aussi qu’il n’est pas toujours facile ou opportun de partager notre foi, car il n’y a pas pire sourd que celui ou celle qui ne veut pas nous entendre. C’est pourquoi l’expression « lancer les filets » nous engage en tout premier lieu dans une présence au monde faite de respect et de douceur, de patience et d’amour, présence qui a source dans les gestes, les enseignements et la vie même de Jésus Christ. Et cette présence au monde s’articule autour de deux pôles majeurs: la prière et le don de soi.

Je me souviens, après un séjour d’un mois chez les Trappistes à Oka, j’avais fait le constat suivant : me retrouvant à l’église pour la prière de la nuit, qu’on appelle les vigiles, et qui sont célébrées vers 4 h du matin, j’avais alors eu cette intuition que l’église abbatiale était leur véritable demeure. Non pas leur chambre, ni le réfectoire ou les lieux de travail, mais l’église, la chambre n’étant qu’une sorte de salle de repos, en attendant de se retrouver dans le seul lieu qui compte vraiment pour les moines : leur église où ils se retrouvent plusieurs fois par jour. Cette nef m’apparut alors comme le navire du moine, ce marin de la vie spirituelle, dont tout le quotidien est tendu vers ce lieu de la prière communautaire où, ensemble, les moines prennent la mer afin d’aller y tendre leurs filets au nom de Dieu, priant, intercédant pour l’Église ainsi que l’humanité toute entière. Sans être aussi intense et centrale, cette vie de prière est aussi à notre portée.

Maintenant, si les moines vivent leur mission dans leur monastère, notre mission à nous se vit dans la cité, là où nous levons les voiles chaque matin et prenons la mer nous aussi. C’est là que la réponse confiante de Simon-Pierre devient l’expression la plus achevée de toute remise de soi entre les mains de Dieu: « Maître, sur ton ordre, je vais jeter les filets encore aujourd’hui ». Chaque parole bienveillante, chaque mot d’encouragement, chaque marque de tendresse et de réconfort, le moindre petit service, le travail quotidien fait consciencieusement, le temps donné gratuitement, l’écoute généreuse et attentive de celui ou celle qui souffre, ce sont là mille et une manières de signifier ce trop-plein d’amour que l’esprit du Christ déverse en nos cœurs, et c’est cela aussi lancer les filets.

Frères et sœurs, l’Évangile de ce jour nous invite donc à avancer vers le large avec Jésus, acceptant de partir de nuit comme de jour, avec nos lampes bien allumées, la prière chevillée au cœur, assumant avec courage chacune des journées qui nous sont confiées, nous donnant à ceux et celles qui en ont le plus besoin, à cause du Christ. Et c’est cela aussi évangéliser.

Voilà frères et sœurs. À nous maintenant après une semaine en mer depuis notre dernier rassemblement dominical, de tirer nos filets vers le rivage de notre eucharistie, là où le Christ nous attend. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 4e Dimanche. T.O. Année C

 

03-spot-a-liar-smile.jpg

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 4,21-30. 
En ce temps-là, dans la synagogue de Nazareth, après la lecture du livre d’Isaïe, Jésus déclara : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »
Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? »
Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même”, et me dire : “Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm ; fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !” »
Puis il ajouta : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.
En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ;
pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère.
Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. »
À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux.Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas.
Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin.

COMMENTAIRE

Une question m’habite souvent lorsque j’entends les textes de la Parole de Dieu : que voulons-nous dire quand nous affirmons avoir la foi en Dieu ? Il est important de répondre à cette question, car c’est la question qui habite tous ceux et celles que notre foi questionne. Je répondrais donc, au-delà des affirmations dogmatiques, que la foi en Jésus Christ implique l’expérience d’une proximité avec Dieu que l’on pourrait qualifier d’amitié, d’intimité, d’amour avec Dieu. Il est lui le Créateur de toutes choses, le Maître de la vie, en qui nous mettons toute notre confiance. Il est notre roc, comme l’affirme le psalmiste. « Ma forteresse et mon roc, c’est toi », dit-il !

Quand on n’a pas cette expérience de Dieu, qui est bien plus qu’une connaissance intellectuelle, Dieu est souvent perçu par l’Homme comme un rival, un empêcheur de tourner en rond, un rabat-joie, une contrainte à notre liberté. Mais nous le savons, cette représentation de Dieu est une caricature, une idole, un Dieu fabriqué de main d’homme. Parfois ce sont les chrétiens eux-mêmes qui ont contribué à cette image déformée de Dieu.

Tout comme il y a eu dans le judaïsme des mouvements ou des écoles spirituelles qui ont défiguré la représentation de Dieu, et que Jésus a vivement condamnés, il en est de même dans le christianisme. D’ailleurs, notre Église au Québec n’y a pas échappé au siècle dernier, suite à cette influence du jansénisme avec sa morale austère, qui voyait le péché partout et qui trop souvent a recouvert notre société d’une chape de plomb spirituelle qui marque encore certaines mentalités, et qui est certainement l’un des facteurs ayant contribué à une désaffection importante à l’endroit de l’Église.

Mais en rester à ce passé et à cette vision des choses, c’est oublier combien d’hommes et de femmes de grand courage ont assumé le défi de l’évangile avec un grand esprit de liberté et de miséricorde. Nous leur sommes redevables si nous sommes ici aujourd’hui, et c’est à nous maintenant de relever le défi de l’évangile pour ce temps qui est le nôtre.

Mais comment allons-nous témoigner de Dieu à nos contemporains quand si peu veulent entendre ? À chacun et chacune de nous de trouver les occasions pour le faire, mais une conviction m’habite. Il nous faut tout d’abord apprendre à engager ce dialogue entre nous, les croyants, afin de nous dire en quoi Dieu compte vraiment pour nous. Car c’est là un exercice transformateur qui ne peut que nous aider à approfondir notre foi, à nous l’approprier et à nous émerveiller de ce que Dieu fait chez l’autre. Quand on aime, il n’y a pas de plus grande joie que de partager cet amour avec d’autres.

Les textes de la Parole de Dieu pour ce dimanche sont porteurs de grandes vérités sur Dieu. Il y a tout d’abord cette affirmation extraordinaire au livre de Jérémie où Dieu lui dit : « Avant même de te façonner dans le sein de ta mère je te connaissais ». Il nous faut entendre cette affirmation comme si elle nous était adressée, car elle l’est. De toute éternité, Dieu nous a aimés et il nous a voulus. Pensons ici au couple qui attend un enfant, un enfant longtemps désiré, et qui enfin s’annonce lorsque la femme est enceinte. Cet enfant est déjà aimé par ses parents. Il est l’expression la plus parfaite de leur amour. L’on pourrait dire qu’à travers cet enfant leur amour se fait chair !

Voyez la belle prière du psalmiste quand il dit à Dieu : « Toi mon soutien dès avant ma naissance, tu m’as choisi dès le ventre de ma mère ». Voilà la réalité spirituelle qui est la nôtre et la grandeur de notre relation à Dieu. Nous sommes faits pour Dieu, de toute éternité voulus par lui, aimés par lui du plus grand amour qui soit.

Par ailleurs, la foi en Jésus Christ comporte aussi un autre versant. Elle implique aussi l’expérience d’une proximité renouvelée avec le prochain. C’est Jean-Paul Sartre, philosophe athée, qui disait de l’Homme qu’il était une passion inutile. Mais pour nous, l’Homme est la plus grande passion de Dieu, sa vie a une direction, un but, une finalité. Nous sommes faits par amour, et comme le souligne saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens, « l’amour ne passera jamais ». Paul nous rappelle que l’amour dans nos vies doit l’emporter sur tout, même sur une certaine foi en Dieu qui parfois devient idéologie, doctrine, rigidité, au mépris de la miséricorde et du souci du prochain. Comme ces paroles sont fortes quand Paul affirme : « j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien ».

L’amour avec lequel Dieu nous a fait porte en lui-même un appel à la réciprocité, à la ressemblance. C’est un amour qui nous configure au Christ, et c’est avec ce même amour que nous devons retourner vers Dieu, entrainant à notre suite nos frères et sœurs du monde entier, solidaires de leurs misères, de leurs peines et de leurs joies. Car nul ne va au ciel tout seul, nul ne peut faire bande à part, au risque de se retrouver infiniment seul devant Dieu. Le prochain est un chemin vers Dieu, il est le seul chemin et Jésus Christ nous en a ouvert la voie.

C’est saint Alphonse de Liguori qui disait au sujet de notre foi en Dieu : « Si on devait se tromper de Dieu, vaudrait mieux le faire en exagérant sa bonté qu’en durcissant sa justice. » Un autre saint disait que si le Christ lors du jugement lui reprochait d’avoir été trop miséricordieux, il ne pourrait que lui répondre : « Et vous Seigneur, ne l’avez-vous pas été ? »

Pour relever ce défi de la miséricorde et de la solidarité, Jésus nous laisse sa Parole, il nous donne son esprit, il nous demande de faire Église, et il nous invite à vivre l’aujourd’hui de Dieu. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’affirmation de Jésus à la synagogue quand il dit : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. »

La bonne nouvelle du Christ est toujours pour aujourd’hui. Et à cause de cela, elle agira toujours comme une contestation des valeurs de notre monde où les faibles sont rejetées, les pauvres sont méprisés, les droits des petits sont bafoués. Comme l’affirme le pape François, être chrétien signifie avoir « les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5), sentiments d’humilité et de don de soi, de détachement et de générosité.

Alors, pourquoi ne pas prendre le temps en couple, en famille, entre amis, ente disciples, de nous dire quels sont ces sentiments du Christ qui nous habitent, de nous dire cette foi en Dieu qui se fraie son chemin au cœur de nos vies. Car ces partages ne peuvent que réveiller en nous la présence de Celui qui se tient à la porte de notre monde et qui frappe. Et si nous savons reconnaître cette présence et en parler, nous pourrons alors mieux témoigner de Lui.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs