Journal (5)

MES PARENTS

Je suis né au printemps au début des années cinquante, sur l’île de Montréal. Un accouchement sans complications. Mes parents étaient allés se promener sur les bords du canal en attendant que le travail se fasse. Quatre heures plus tard, je poussais mon premier soupir de soulagement!

Mon père est originaire de Lachine, tandis que ma mère est gaspésienne, ce dont je suis fier. J’ai toujours aimé ce coin de pays et cela me faisait un petit velours de savoir que, du côté maternel, je venais de l’une des régions « exotiques  » du Québec. Mes parents, que j’adore plus que tout au monde, sont des gens sans beaucoup d’instructions : trois ans d’école pour ma mère et sept ans pour mon père. Ils sont les produits de leur époque, alors que le Québec était encore essentiellement rural et où l’instruction n’était pas très valorisée chez les classes ouvrières et rurales.

Alors que Montréal s’industrialisait peu à peu, la Gaspésie était véritablement une terre de misère, et mon grand-père maternel pratiquait tous les métiers pour faire vivre sa famille qui était très pauvre : à la fois pêcheur, cultivateur, bûcheron, mineur, chasseur, mille métiers, mille misères afin de faire vivre sa famille de 7 enfants. Dans la famille de mon père, ils n’étaient que trois enfants, et les conditions de vie mises fortement à l’épreuve par la crise des années 20. À l’âge de 21 ans, à sa majorité, ma mère quitte la Gaspésie pour venir travailler à Montréal, chez un notaire de Westmount chez qui elle habitait et travaillait comme bonne et cuisinière. Mon père, lui, travaillait comme apprenti cuisinier dans un restaurant à Lachine.

Avec la guerre en Europe, mon père décida de s’enrôler dans l’armée et fut envoyé en Angleterre comme sans-filiste en 1942, dans le but éventuellement d’être parachuté en France derrière les lignes ennemies, afin de travailler avec les résistants français, ou encore de participer au débarquement d’Italie. L’un de ses compagnons d’armes était le cousin de ma mère. Peut-être ce dernier jugeait-il que mon père ne recevait pas assez de courrier. Toujours est-il qu’il lui proposa de correspondre avec ma mère qui adopta ainsi la fonction de « marraine de guerre « . L’on faisait appel aux jeunes filles afin qu’elles correspondent avec les soldats afin de maintenir le moral des troupes!

À la première lettre, mon père demanda une photo de ma mère et quand il la reçut, il annonça au cousin de ma mère qu’il était pour marier sa cousine Annabelle à son retour au Canada. Il était déjà amoureux. La Providence fit bien les choses, pour eux et pour moi, car mon père développa de l’asthme en Angleterre et le médecin le déclara inapte au combat. Il ne put donc jamais aller en France, ni en Italie et il fut assigné à des travaux généraux en Angleterre pendant toute la durée de la guerre. À son retour de la guerre mes parents se marièrent et je naissais neuf mois moins cinq jours plus tard ! Quatre ans plus tard ce serait au tour d’une petite soeur ! Mes parents n’eurent pas d’autres enfants et je ne pense pas avoir jamais su le pourquoi. Déjà notre petite famille annonçait une « mode  » qui ne se démentirait plus, tant au Québec, qu’en Occident.

LES PREMIÈRES ANNÉES

À l’âge de sept ans ce fut le déménagement vers l’extérieur de la ville, qu’on n’appelait pas encore la banlieue. Il s’agissait d’un nouveau développement immobilier, qui était mieux connu sous le nom de Val-Martin, et qui se développait en plein coeur de la campagne. Voici un texte que j’ai écrit sur cette page de mon enfance il y a quelques années :

MÉDITATION

Fleurs séchées et papillons

A l’âge de sept ans, mon enfance a connu un bouleversement sans précédent dans sa courte histoire. Après de « nombreuses  » années d’aventures urbaines sur l’asphalte de Montréal, je déménageais avec ma famille dans une campagne promise au plus brillant avenir : celui de banlieue. Mes points de repère dans la vie allaient brusquement changer. Pendant quelques jours, au grand étonnement de mes parents, je restai assis sagement sur la galerie de la maison. Je n’osais pas m’aventurer dans cet univers inconnu et sûrement hostile. Peu à peu, cette campagne nouvellement conquise m’apprivoisa à son tour. Je découvris avec étonnement ses champs fleuris et ses boisés. Je les imaginais s’étendre jusqu’au bout du monde. Je venais de découvrir la forêt enchantée des étés de mon enfance.

Avec mes nouveaux amis, compagnons d’infortune nouvellement arrivés dans cette banlieue en voie de devenir, je prenais peu à peu possession de mon royaume : fleurs séchées, chasse aux papillons, grenouilles et menées, « talles  » de framboises sauvages, pommettes volées chez le fermier. Tout revêtait un air d’aventure lorsque de bon matin nous partions en excursion. Dans notre forêt, Robin des Bois et chevaliers, Tarzan, cow-boys et Indiens se côtoyaient sans difficulté. Notre fermier bougon devenait notre shérif de Nottingham, et de château en château, de conquête en conquête, chaque jour notre imaginaire préparait les rêves de la nuit. Dans la forêt, le temps semblait immobile. Il nous façonnait avec une infinie délicatesse.

À l’automne, lorsque la rentrée inévitable se présenta, celle que ma petite tête d’enfant insouciant avait complètement oubliée, je n’étais plus tout à fait le même. Bien plus qu’une collection de souvenirs hétéroclites et d’aventures loufoques, l’été qui s’achevait laissait en moi son empreinte. Nous étions complices. Je rentrai à l’école un peu nostalgique avec mon baluchon de souvenirs, alors que je tombais sous la férule des règles grammaticales et des mathématiques. Plus de doute possible, l’été était bel et bien terminé.

Pourtant, il continuait à nourrir mes rêves éveillés, mon goût de l’aventure et de la découverte. Il m’apprenait à espérer. Depuis, année après année, je l’ai toujours attendu avec hâte et fébrilité, comme un ami fidèle. Avec le temps, j’ai compris que l’été était un grand éducateur, un maître insurpassable avec ses fleurs sauvages, ses ouaouarons et ses papillons éphémères. Plus qu’aucune autre saison, l’été m’a préparé à la vie. J’ai toujours aimé aller à son école.

Journal (4)

Il était une foi… N’est-ce pas ainsi que commence chacune de nos histoires. Et l’histoire fondamentale de nos vies, lorsque nous la lirons dans l’éternité de Dieu (j’allais dire au coin du feu, mais cette image n’est peut-être pas de mise quand on veut parler du ciel!), cette histoire donc, sera fondamentalement le comment de notre vie et son enracinement en Dieu. Ma foi en Dieu, je la veux au centre de ma vie. Non pas que je réussisse à vivre ma foi comme je le voudrais toujours, sinon ce serait déjà le ciel, mais la soif de Dieu m’habite et je veux lui faire le plus de place possible en moi.C’est un don que j’accueille avec, oh! combien de reconnaissance, moi qui ne mérite pas plus qu’un autre qu’il me soit fait, alors que tant d’autres cherchent sans trouver. Je connais leur douleur et je ne puis rester là avec « mon bien « . Il me faut le partager autant que je le puis, car il y a quelque chose qui me semble injuste dans mon expérience de foi.

Je me sens tellement gâté par Dieu et c’est toujours la même question lancinante qui me revient depuis 25 ans: « Pourquoi moi? » Pourquoi me gâter ainsi? Et tout ce que je peux intuitionner comme réponse de la part de Dieu c’est ceci : « Parce que je le veux! Ainsi en ai-je décidé dans ma bonté. » Et je reste là avec ce sentiment d’une mission importante qui m’incombe, mais avançant comme dans le noir. Je pense alors à la femme adultère envers qui Jésus a manifesté tellement de bonté ou encore à la Samaritaine ou l’Apôtre Pierre qui avait renié. Et la reconnaissance m’étreint le coeur et l’action de grâce me monte aux lèvres. Et je me dis : « Je dois témoigner! »

MÉDITATION

Après le repas, Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci? » « Oui, Seigneur », répondit-il, « tu sais que je t’aime. » « Alors, pais mes agneaux », lui dit Jésus. Une deuxième fois, Jésus lui demanda… Pour la troisième fois, Jésus lui demanda : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu  » Pierre fut attristé de ce que Jésus avait demandé pour la troisième fois… (Jean 21, 15-19).

J’ai toujours été touché par ce récit où Jésus, après sa résurrection, se manifeste sur les bords du lac de Tibériade. Vous vous souvenez? C’est sur les bords de ce même lac que Jésus avait rencontré Pierre pour la première fois et l’avait invité à le suivre. Dans le passage d’Évangile que j’ai choisi, Pierre est allé à la pêche avec Thomas, Nathanaël, les fils de Zébédée et deux autres disciples. Que faire d’autre quand les grands rêves semblent s’écrouler? Pierre n’a pas d’autre métier. Il retourne donc à ce qu’il connaît de mieux et c’est à nouveau dans ce contexte que Jésus vient à sa rencontre.

Des poissons grillés et des pains ont mystérieusement été préparés pour les disciples. Ils vont partager cette nourriture ensemble comme autrefois. Mais pas un mot n’est dit sur ce repas, comme si l’on avait déjeuné en silence, l’événement étant trop solennel pour qu’aucun n’ose prendre la parole.

Après le repas, nous assistons au tête-à-tête entre Jésus et Pierre, comme si c’était là le véritable motif de la présence de Jésus sur les berges du lac ce matin-là. Jésus, bien que ressuscité, paraît vulnérable dans ce récit. À trois reprises, il demandera à Pierre : « Pierre m’aimes-tu? » Une question extraordinaire dans la bouche du ressuscité, car c’est son humanité qui s’y révèle. « Pierre m’aimes-tu? » Comme si les liens noués ici-bas importaient encore pour Jésus, lui qui est passé de ce monde-ci à son Père. Comme s’il nous ressemblait plus que jamais dans son désir d’être aimé.

Par ailleurs, la question de Jésus met sûrement à vif la plaie encore fraîche de la trahison et de la passion chez Pierre. Pourquoi cette question et pourquoi la poser trois fois? Par sa triple question, je ne crois pas que Jésus cherche à vérifier la détermination de celui à qui il veut confier ses brebis. Et je crois encore moins qu’il y ait dans la question de Jésus un reproche adressé à Pierre. Le caractère d’intimité indéniable de cette scène contredit une telle interprétation. Je crois plutôt qu’à l’affirmation trois fois répétée du reniement, Pierre se voit offrir la possibilité d’affirmer à trois reprises son amour pour Jésus.

« Pierre m’aimes-tu? » J’entends cette question comme une prière dans la bouche de Jésus. Une prière qui est toute chargée de l’espérance de Dieu. Dans cette simple demande, c’est Dieu lui-même qui vient quémander notre amour et c’est dans la réciprocité de cet amour que Pierre trouvera véritablement la paix et la guérison. « Pierre m’aimes-tu? » C’est à la fois une invitation qui est faite à tous les croyants et les croyantes d’entrer dans le pardon de Dieu, à l’aimer et à se laisser aimer par lui.

« Pierre m’aimes-tu? » C’est la question ultime que pouvait poser Jésus à Pierre. Question qui l’amène à un point de rupture dans sa vie, qui le libère de sa honte et de ses remords et qui ouvre sur le grand large. C’est la miséricorde de Dieu qui touche Pierre en plein cœur, qui fera de lui désormais un pêcheur d’hommes. C’est un récit merveilleux, au cœur duquel la question posée à Pierre est posée à chacun et chacune : « Pierre je t’aime, m’aimes-tu? » Voilà pourquoi cette page d’évangile est l’une de mes préférées.

Journal (3) Méditation

La Toussaint en Italie. Le 1 novembre 1999

Aujourd’hui, fête de la Toussaint, le train m’amène tout doucement à travers cette campagne italienne, vers la ville de Naples. Comme il est beau ce soleil qui inonde l’humidité du matin! Il diffuse sa lumière avec une incroyable douceur sur ces pâturages d’un vert tendre, où se mêlent à la fois les couleurs d’automne aux oliviers et aux vignes dégarnis. Un soleil sans violence que je peux contempler sans effort, comme un soleil d’éternité, enveloppant tout de sa lumière. Paix et joie. Quelle joie ! Comme si c’était déjà le ciel.

Et dans ma descente vers le Sud, je pense à tous ces saints et ces saintes qui ont buriné de leur vie l’histoire de notre frêle humanité. Qu’ils sont beaux ces témoins de l’amour d’un Dieu qui n’a cesse de nous chercher, qui n’a cesse de nous aimer. Je comprends mystérieusement combien Dieu a besoin de nous, Lui qui nous attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience. Sa hâte se lit dans cette gloire qui revêt le visage de ses saints et de ses saintes. Tout comme des miroirs lumineux, ils sont le reflet de l’amour infini de Dieu pour ses enfants. Et tant que nous sommes de ce temps, il cherchera toujours à travers les battements d’une vie d’homme à se faire proche de nous. Dieu veut avoir besoin de nous!

Il n’a de cesse de nous chercher et de se dire, un peu comme l’amant aux mots malhabiles qui ne rêve que de faire connaître à la bien-aimée le désir qui l’habite. Mon Dieu est un être de désir et comme je ressens l’appel de son chant ce matin. Le chant d’un éternel printemps au cœur de cet automne italien, en cette fête de tous les saints!

Journal (2) Introduction

Merci d’avoir accepté de me lire. Quand j’ai commençai à rédiger ce témoignage, j’ai vite compris qu’il me serait difficile de raconter ma conversion sur le mode d’une prière ou d’une confession à Dieu. Car l’expérience que je veux partager est de l’ordre du témoignage. Et si je veux raconter mon expérience de Dieu, c’est non seulement pour rendre grâce à Dieu, mais aussi pour proposer humblement un chemin à qui cherche un sens à sa vie et qui, sans le savoir, cherche Dieu.Ce ne sera pas un grand écrit. Je n’essaierai pas de briller par ma prose, mais je dois parler! Je vais vous raconter ma vie, non pas parce qu’elle est extraordinaire. Elle ne se démarque pas plus d’une autre et, en ce sens, il s’agit d’une autobiographie bien banale, comme des millions de personnes pourraient en écrire. Mais, ce qui fait, je dirais, « l’originalité  » de ma vie, si vous me permettez ce jugement personnel, et qui mérite d’être racontée je crois, c’est sûrement mon expérience de conversion au Christ ressuscité.

Pour ce qui est de la démarche, je me propose tout simplement de raconter mon histoire, en y intégrant à l’occasion, comme une méditation, une prière ou une homélie personnelle, pour illustrer un point ou l’autre du récit. Je ne compte pas apporter de sérieuses corrections de style. Je veux écrire le plus possible à grands traits. Je n’attends pas de commentaires, mais il me fera plaisir de partager avec vous sur ce que j’aurai écrit ou de répondre à certaines questions.

Ce n’est pas un hasard si 25 ans après ma conversion, je me retrouve à Rome pour célébrer cet anniversaire. Celui de la fidélité de Dieu à mon endroit. Car dès ma conversion, c’est la grâce que j’ai demandée : garder vivant en moi cet appel dans la nuit de ma jeunesse. Et Dieu m’a entendu. Il est vraiment le Dieu fidèle sur lequel on peut fonder sa vie.

Je ne sais ce qu’il adviendra de ce texte par la suite, mais je ne peux taire cet appel en moi à témoigner de ce qu’il a fait pour moi. D’ailleurs, cet appel s’est fait encore plus pressant en moi à la fête de la Toussaint alors qu’à mon retour d’une excursion à Naples, je me suis levé la nuit pour écrire le texte qui suit, comme si tout me pressait de mettre par écrit ce projet qui m’habite depuis si longtemps. Voici donc ce texte de la Toussaint que je vous ai déjà fait parvenir: à suivre…

Dieu en question

Un prêtre lors d’un repas lance ceci à propos de Dieu : « parfois on se demande ce que fait le type d’en haut! » Ce prêtre voulait ainsi exprimer sa déception devant l’état du monde, tout en blâmant Dieu pour cette situation. Combien de chrétiens et de chrétiennes réagissent ainsi. Et la question qui me vient spontanément à l’esprit est la suivante : mais en quel Dieu croyez-vous au juste?

Le déficit d’incompréhension à l’endroit de la providence de Dieu est directement proportionnel à notre incompréhension vis-à-vis l’état précaire de notre condition humaine. Ce que nous ne parvenons pas à assimiler c’est à la fois la tragédie de notre condition mortelle, avec tout son cortège de souffrances et de calamités, et la toute-puissance de Dieu. Pourquoi sa force ne vient-elle pas contrebalancer notre état de faiblesse, nous demandons-nous?

Le combat de Dieu en notre faveur se situe à un autre niveau. Nous sommes enfermés par le péché dans un cycle infernal que notre condition humaine nous oblige à assumer jusqu’à notre dernier souffle. C’est le mystère du Mal. Nous sommes dans la dèche, mais Dieu vient nous sauver. Il nous appelle à entrer dans son éternité, dans son amour insondable, et pour y arriver il nous envoie son Fils.

Jésus est venu nous apprendre à vivre pleinement notre condition humaine, bien que cela ne nous dispense pas de la souffrance et de la mort. Il y a là un passage obligé qui n’est pas voulu par Dieu, mais dont il veut nous sauver. Grâce au Christ notre vie est marquée à jamais de l’empreinte divine, du don de l’Esprit Saint. Avec lui nous apprenons à durer et à grandir dans ces combats quotidiens où la mort cherche à l’emporter sur la vie. Avec lui nous sommes vainqueurs, même si les épreuves de la vie demeurent entières et ne s’évanouissent pas comme par enchantement de notre horizon terrestre.

Grâce au Christ nous savons que la vie triomphera. C’est cette victoire que nous revendiquons à Pâques et à chaque eucharistie, victoire qui nous sera donnée définitivement lors du retour du Christ. Telle est notre foi. Avec le Christ nous apprenons à obéir au Père, à dire avec lui: « Père, que ta volonté soit faite », et nous devenons peu à peu des intimes de la vie trinitaire, des intimes de l’amour qui bat en son cœur. Elle est là l’action de Dieu en notre faveur, le miracle de Dieu dans nos vies, et non dans la suspension des lois de la nature.

Le chrétien ne croit pas en un Dieu magicien, un « deus ex machina« . Il croit en un Dieu Père, dont il ne devrait jamais douter de la sagesse dans la conduite du monde, du moins s’il a foi en lui. C’est le simple bon sens.