Homélie pour le 6e dimanche T.O. (C) Il est où le bonheur?

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 6, 17.20-26

En ce temps-là,
    Jésus descendit de la montagne avec les Douze
et s’arrêta sur un terrain plat.
Il y avait là un grand nombre de ses disciples,
et une grande multitude de gens
venus de toute la Judée, de Jérusalem,
et du littoral de Tyr et de Sidon.

Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara :
« Heureux, vous les pauvres,
car le royaume de Dieu est à vous.
    Heureux, vous qui avez faim maintenant,
car vous serez rassasiés.
Heureux, vous qui pleurez maintenant,
car vous rirez.
    Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent
et vous excluent,
quand ils insultent
et rejettent votre nom comme méprisable,
à cause du Fils de l’homme.
        Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie,
car alors votre récompense est grande dans le ciel ;
c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.

    Mais quel malheur pour vous, les riches,
car vous avez votre consolation !
    Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant,
car vous aurez faim !
Quel malheur pour vous qui riez maintenant,
car vous serez dans le deuil et vous pleurerez !
    Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous !
C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

COMMENTAIRE

Il y a quelques jours, j’écoutais la très belle chanson de Christophe Maé : Il est où le bonheur ? Quelle belle introduction que cette chanson pour mieux comprendre le sens des béatitudes que Jésus nous fait entendre aujourd’hui. Ces béatitudes nous parlent effectivement de bonheur, d’un bonheur profond et durable.

Le prophète Jérémie, dans la première lecture, compare ce bonheur à un arbre, planté près des eaux,

qui pousse, vers le courant, ses racines. Il ne craint pas quand vient la chaleur : son feuillage reste vert ;

L’année de la sécheresse, il est sans inquiétude : il ne manque pas de porter du fruit. Quelle belle image du bonheur que celle d’un arbre verdoyant planté près d’un ruisseau.

Pourtant, vous me direz que le message de l’Évangile semble aujourd’hui contredire cette belle image bucolique où tout n’est que calme, luxe et volupté, pour reprendre les mots du poète Baudelaire. Heureux êtes-vous si vous êtes pauvres, si vous avez faim, si vous pleurez, si vous êtes haïs, exclus et persécutés. Quelle joie ! Qui veut de ce bonheur-là ?

Les béatitudes sont l’un des textes les plus commentés des évangiles. Si l’on inclut les béatitudes chez l’évangéliste Mathieu, il s’agit de huit paroles de Jésus qu’il incarnera tout au long de sa vie et qui sont des chemins de bonheur menant à la fois vers Dieu et vers le prochain.

Pour bien les comprendre, il faut savoir que les béatitudes s’adressent à ceux et celles qui suivent déjà le Christ et qui sont marqués par son esprit. Ainsi, quand il est question d’être pauvre, Jésus fait référence aux anawim, ce terme hébreu qui désigne les humbles, les pauvres et les opprimés de l’Ancien Testament, et dont la seule richesse était de s’en remettre complètement à Dieu, dans l’attente du Messie. Heureux ces pauvres ! Nous dit Jésus.

Cette même pauvreté nous donne aussi d’avoir faim de Dieu, faim de sa Parole, faim de l’Eucharistie, faim de tout ce qui peut nourrir en nous cette vie nouvelle que la foi en Jésus Christ a déposée en nous. En effet, la foi en Christ ne se limite pas à une croyance intellectuelle, mais implique une union spirituelle profonde avec lui. La transformation intérieure du croyant devient un reflet de la vie de Christ en lui et dépose en lui une faim et une soif, qui se fait à la fois recherche de Dieu et recherche du prochain, qui donne faim et soif de justice, de vérité. Heureux ceux et celles qui sont habités par cette faim, nous dit Jésus!

On peut tout à fait appliquer à Jésus Christ les Béatitudes : lui, le pauvre qui n’avait pas une pierre pour reposer sa tête et qui est mort dans le dénuement et l’abandon ; lui qui a pleuré le deuil de son ami Lazare ; et qui a connu l’angoisse du Jardin des Oliviers ; lui qui a pleuré sur le malheur de Jérusalem ; lui qui a eu faim et soif, au désert et jusque sur la croix ; lui qui a été méprisé, calomnié, persécuté, mis à mort. (Marie-Noël Thabut)

Je me souviens de ce vieux moine trappiste. C’est lui qui sonnait la cloche du monastère d’Oka où j’avais passé un mois avec les moines. C’est lui qui sonnait la cloche pour appeler ses frères à la prière. Il me paraissait très âgé, tout courbé par les années. À l’occasion de la fête du dominicain saint Thomas d’Aquin, le père abbé m’avait demandé de prêcher. J’avais alors commencé mon homélie, le sourire en coin, en rappelant à ces moines ce que saint Thomas avait dit à leur sujet et au sujet des dominicains. Il avait dit que les dominicains, qui s’appellent aussi les frères prêcheurs, étaient faits pour prêcher, et que les moines étaient faits pour pleurer ! Et ce vieux moine, que j’avais croisé près de sa cloche quelques heures plus tard, m’avait appelé à l’écart pour me dire : « Vous avez bien raison, mon père, il nous faut pleurer sur notre pauvre monde. » Il avait ainsi touché à l’esprit de la béatitude « Bienheureux ceux qui pleurent ». Car ceux et celles qui pleurent, selon les béatitudes, ne peuvent regarder leurs frères et sœurs de ce monde avec indifférence ni s’approcher d’eux sans être porteurs d’un grand amour pour eux. « Heureux les doux », nous dit Jésus, « heureux les miséricordieux », « heureux ceux qui pleurent », car vous portez avec moi mon amour pour le monde.

Il est où le bonheur? Jésus nous ouvre le chemin du bonheur, le vrai bonheur, un bonheur durable dès maintenant, ainsi que la promesse d’un bonheur à venir, lorsque nous déposerons ultimement nos vies entre les mains de Dieu. Mais d’ici là, les béatitudes sont une invitation à agir, à nous compromettre, à donner des ailes à l’Évangile et lui faire ainsi parcourir le monde. 

Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux.

Heureux les affligés, car ils seront consolés.

Heureux les doux car ils hériteront la terre.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.

Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.

Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi.

Il est où le bonheur? Il s’agit en fait d’être des saints, de laisser le visage du Christ s’imprimer en nous. C’est ce que l’écrivain catholique, Georges Bernanos, écrivait à ce sujet, tel que rapporté par le moine martyr Christian de Chergé : « Il y a des millions de saints dans le monde, écrivait-il, connus de Dieu seul, une espèce rustique, des saints de toute petite naissance qui n’ont qu’une goutte de sainteté dans les veines et qui ressemblent aux vrais saints, comme un chat de gouttière au chat persan ou au siamois primé dans les concours. » Si nous acceptons chacun d’être ce « chat de gouttière », il est certain que nous trouverons notre place dans l’une et l’autre de ces béatitudes qui forment le toit du monde! (Christian de Chergé. Homélie pour la Toussaint 1976, p. 11). 

Que ce soit là votre joie frères et sœurs dans le Christ!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 2e dimanche (C) Les noces de Cana

Détail du chef-d’œuvre de Véronèse

« Ils n’ont plus de vin. » C’est la supplique que l’on entend dans l’Évangile et que Marie adresse à Jésus : « Ils n’ont plus de vin. » C’est avec cette requête de Marie que nous entrons dans le temps ordinaire de cette année liturgique et cet Évangile nous donne l’occasion d’observer non seulement la figure de Jésus, qui opère son premier miracle dans l’Évangile de Jean, mais aussi celles de Marie, sa mère, ainsi que des serviteurs de la noce. La présence de Marie au premier miracle de Jésus dans l’Évangile de Jean n’est pas fortuite alors que cette dernière et les serviteurs sont rarement évoqués dans les commentaires sur les noces de Cana. Je vous propose de le faire aujourd’hui.

Marie impose le respect dans cet Évangile. Quelle audace et quelle détermination alors qu’elle se montre très attentive aux besoins des convives et intercède en leur faveur avec une autorité indéniable : « Faites tout ce qu’il vous dira ! », dit-elle aux serviteurs.

Ce récit a toujours intrigué les spécialistes en raison de la réponse de Jésus à sa mère : « Femme, que me veux-tu? Mon heure n’est pas encore venue. » Mais Marie insiste, elle agit en maîtresse femme qui, loin de se décourager devant les réticences de son fils, fait preuve d’encore plus d’audace, comme si elle savait déjà que lui seul peut répondre à nos pauvretés. C’est comme si elle lui disait : « Il est temps d’agir, mon fils, j’ai foi en toi.» D’où la consigne aux serviteurs : «Faites tout ce qu’il vous dira.» 

Penchons-nous sur la figure de Marie, qui nous offre une clé de lecture importante pour mieux comprendre l’Évangile de ce jour. Il y a à peine une vingtaine d’années, plusieurs théologiens protestants ont manifesté un intérêt renouvelé pour la figure de Marie. Certains d’entre eux sont même allés jusqu’à affirmer que Marie était la première théologienne de l’Église. 

Certains pensent peut-être que les Évangiles ne parlent pas beaucoup de Marie. Pourtant, elle est le seul personnage dont la présence est mentionnée à toutes les étapes importantes de la vie de Jésus. Elle est présente lors de son Incarnation et de sa naissance, elle en est même l’objet privilégié. Elle est là pendant l’enfance de Jésus, elle le présente au Temple, elle le voit grandir, elle le cherchera au Temple alors qu’il a treize ans. 

Elle est également présente pendant la mission de Jésus. Ainsi, on la trouve aux noces de Cana, à Capharnaüm avec les disciples, ou encore à Nazareth où Jésus vient prêcher. Elle est également à Jérusalem lors de la Passion et la mort de son fils. Et après la résurrection, elle se tient au milieu des apôtres lors de la Pentecôte. Malgré leur apparente discrétion, Marie occupe une place unique dans les Évangiles, car elle occupe une place unique dans l’histoire du salut.

Marie est ainsi le seul personnage des évangiles présent à toutes les étapes de la vie de Jésus, et c’est également le seul personnage dont on décrit la vie intérieure., nous la montrant habitée par le mystère de l’identité de son fils, mystère qu’elle l’a sûrement porté toute sa vie. Cette idée est affirmée à deux reprises. La première fois est évoquée après la visite des bergers à la crèche, et la seconde, lors de la rencontre entre Jésus et ses parents au Temple. À la suite de ces deux épisodes, l’évangéliste Luc soulignera que Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. Chez les Dominicains, on aime bien parler de « l’intelligence de la foi », une foi qui cherche à mieux comprendre, une foi qui interroge et qui questionne. Voilà la foi de Marie que l’évangéliste Luc nous dévoile.

Quant à saint Jean, l’évangéliste, il est le seul à nous rapporter la présence de Marie aux noces de Cana ainsi qu’au pied de la croix. Il précise même qu’elle se tenait debout au pied de la croix. Debout ! Cette précision est importante et symbolique, car la signification de cette position du corps est bien connue dans les Évangiles. C’est celle du Christ ressuscité le matin de Pâques. Marie, debout au pied de la croix, se trouve ainsi au cœur même du mystère pascal en tant que mère du Sauveur, et c’est à elle que Jésus nous confie sur la croix en s’adressant au disciple bien-aimé : « Fils, voici ta mère ; mère, voici ton fils. » 

C’est cette même Marie, femme de foi, que l’évangéliste Jean nous invite à contempler ce matin. D’où l’importance de sa présence dans ce récit. La requête de Marie, « Ils n’ont plus de vin », s’adresse bien sûr à son fils, mais depuis la résurrection, comment ne pas entendre cette requête pour nous-mêmes en tant que disciples du Christ ? En effet, nous le savons, le Seigneur ressuscité a le pouvoir de transformer nos eaux mortes en vin nouveau. Les paroles de Marie nous invitent désormais à participer à cette mission avec lui. Il s’agit là d’une invitation à nous faire les serviteurs de la noce.

Depuis la résurrection, nous sommes appelés à servir avec le Christ, à revêtir le tablier comme lui l’a fait, et à porter aux invités de la noce, c’est-à-dire notre humanité blessée et en manque d’amour, la bonne nouvelle du salut qui est capable de transformer les cœurs. Parfois, revêtir le tablier peut aller jusqu’à donner sa vie pour les autres, comme le fera Jésus, mais le plus souvent, donner sa vie, c’est tout simplement revêtir le tablier du service et du don de soi, c’est aimer et faire du bien à ceux et celles qui nous sont confiés. Et il n’y a pas de plus grand bonheur !

Frères et sœurs, c’est cette qualité d’attention à notre monde que la Vierge Marie incarne dans l’Évangile de ce jour. C’est pourquoi, en ce début d’une nouvelle année, nous demandons au Seigneur qu’habite en nous, comme chez Marie, cette contemplation attentive du mystère de foi et d’amour qui nous habite, et qui nous presse de répondre avec joie à l’invitation de Marie : « Faites tout ce qu’il vous dira de faire. »

Fr. Yves Bériault, o.p.  Dominicain

Homélie pour le Baptême du Seigneur (C)

Depuis les tout premiers siècles de l’Église, la fête des Rois mages, ainsi que le baptême du Seigneur ont toujours été associés à son épiphanie, c’est-à-dire à sa manifestation au monde, les mages représentant les nations païennes, à qui le Sauveur est présenté, tandis que le baptême de Jésus par Jean Baptiste marque le début de son ministère public, alors que la voix de Dieu nous révèle son identité : « Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » 

Chez tous les évangélistes, le ministère de Jésus commence lors de son baptême. La tradition est très ferme sur ce point. Il y a donc là un évènement capital dans la vie de Jésus où l’évangéliste, à travers signes et symboles, nous dévoile à la fois son identité ainsi que le but de sa mission parmi nous. On pourrait penser à un tableau impressionniste où le peintre Luc, avec des touches subtiles qui lui sont propres, nous présente la bonne nouvelle du salut : il y a l’eau et la foule, la voix de Dieu et la colombe, mais surtout, au milieu d’eux, la présence de Jésus qui prie.

Précisons tout d’abord que le baptême que reçoit Jésus, ce n’est pas encore le baptême chrétien. Il s’agit d’une démarche de pénitence et de conversion qui n’est pas une coutume juive traditionnelle, mais un rituel propre à Jean Baptiste, et qui survient alors qu’il y a une grande effervescence dans toute la Judée. Le contexte historique et social est le suivant. 

La voix du dernier prophète s’est éteinte 450 ans plus tôt avec la mort du prophète Malachie. Le pays est sans roi depuis près de six cents ans, constamment occupé par des envahisseurs païens, et le peuple se demande quand vont se réaliser les promesses de Dieu tant annoncées par les prophètes. N’est-ce pas Isaïe qui proclamait dans notre première lecture : « Voici votre Dieu. Voici le Seigneur Dieu : il vient avec puissance et son bras est victorieux ». Mais même Isaïe semble pousser un soupir d’impatience quand il s’exclame ailleurs : « Ah ! Si tu pouvais déchirer les cieux et descendre ». Si tu pouvais enfin venir nous sauver !

En réponse à ces promesses, et à cette attente, survient Jean Baptiste le prophète à une époque de ferveur messianique, surtout chez les pauvres de Dieu. Ces pauvres on les appelle les anawim. Ils sont ceux qui espèrent tout de Dieu comme la Vierge Marie, saint Joseph et Syméon, car de plus en plus, des voix se font entendre pour dire que le Messie va bientôt venir, que Dieu va enfin accomplir sa promesse de salut. 

Certains se demandent si ce n’est pas Jean Baptiste qui est le Messie, mais lui il annonce la venue d’un plus puissant que lui, et quand il le reconnaît en la personne de Jésus, il s’étonne toutefois de sa présence dans les eaux du Jourdain. Même Jean Baptiste est décontenancé par ce Messie qui prend place parmi les pécheurs, et les plus pauvres. La même question s’impose à nous en cette fête : mais qu’est-ce que Jésus fait là et pourquoi se fait-il baptiser ? 

L’évangéliste Luc nous raconte ce qui suit : « Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. » 

La présence de tout le peuple lors du baptême de Jésus est propre à l’évangéliste Luc. Ce dernier veut ainsi nous rappeler que le Fils de Dieu assume pleinement notre condition humaine ; il la prend sur lui avec son poids de péché, il marche avec nous, il se tient parmi nous, comme le grand priant, le grand intercesseur. En plaçant Jésus parmi tout le peuple, l’évangéliste Luc veut nous montrer à quel point Jésus s’est lié à notre humanité, en se faisant solidaire des hommes et des femmes de ce monde en quête de salut et de pardon, et qui sont représentés par cette foule descendant dans le Jourdain à l’appel de Jean Baptiste.

Un autre élément important dans le récit du baptême de Jésus, c’est la voix de Dieu. Cette voix qui déchire les cieux, et qui vient réaliser le rêve du prophète Isaïe, nous dévoile l’identité même de Jésus. Il est le Fils bien-aimé du Père. Et quand Dieu dit : « aujourd’hui, je t’ai engendré », c’est là la reprise d’un psaume qui était chanté lors de l’intronisation d’un roi en Israël, ainsi qu’à chacun de ses anniversaires. Jésus est ici proclamé non seulement Fils de Dieu, mais il est déclaré Seigneur, Roi de l’Univers.

Quant à la colombe, un autre détail significatif de notre récit, elle représente l’Esprit Saint. Non seulement elle nous introduit dans le mystère trinitaire, car le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont présents dans cette scène du baptême, mais la colombe est aussi symbole de création et de renouveau. On pense ici à la colombe après le déluge ou encore à l’esprit du Seigneur qui planait sur les eaux au moment de la création du monde. 

En soulignant la présence de la colombe, l’évangéliste Luc veut nous dire que l’heure de la nouvelle création a sonné. Non seulement Jésus est-il Dieu avec nous, mais il est aussi Dieu pour nous. Son baptême est l’expression de son amour pour nous, un amour solidaire qui se donnera jusqu’à la mort, et déjà, par ce baptême qu’il reçoit, Jésus nous prend sur ses épaules, comme il a pris sa croix. Il prend sur lui nos péchés et se fait baptiser avec le peuple, lui qui était sans péché.

C’est dans cette dynamique que nous entrons lorsque nous recevons le baptême. Le baptême de Jean Baptiste est en quelque sorte une préfiguration du baptême chrétien. Il est transfiguré par la présence de Jésus et désormais, quand ce geste sera posé en Église, ce ne sera plus seulement une volonté de conversion qui sera manifestée, mais c’est la vie toute entière du baptisé qui sera remise entre les mains du Christ. Le baptême fait de nous non seulement ses disciples, mais il nous configure au Christ, c’est une adhésion à la vie même de Jésus.

Un jour, une personne m’a demandé si je faisais autant de baptêmes que de funérailles à notre paroisse. La réponse est non, bien que nous recevions régulièrement des demandes de baptême. Malheureusement trop d’hommes et de femmes ignorent à quel point Dieu les aime et combien cet amour a le pouvoir de transfigurer leur vie. C’est pourquoi il nous faut porter sans cesse ce souci et ce désir d’annoncer la bonne nouvelle de Jésus Christ.

Il ne s’agit pas de convertir pour faire nombre, ou de se rassurer en n’étant pas les seuls à croire. Non. Il s’agit avant tout de partager avec d’autres ce bonheur de croire en Dieu, de la même manière qu’on ne peut garder pour soi notre émerveillement devant un livre ou un film qui nous séduit, ou un coucher de soleil à couper souffle, ou une bonne nouvelle qui fait irruption dans nos vies. 

Quand nous aimons, il est normal de vouloir partager ses coups de cœur avec les autres. Et il n’y a pas plus grand coup de cœur que le bonheur de croire, que la présence de Dieu dans une vie, qui de mille et une manière nous redit sans cesse : « Tu es ma fille bien aimée, tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. » Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

L’Épiphanie du Seigneur : un chemin vers les autres

Je me souviens quand j’étais enfant, la préparation de la crèche de Noël ressemblait à s’y méprendre à une pièce de théâtre où nous placions soigneusement nos différents personnages, les Mages étant sans doute les plus fascinants avec leurs vêtements somptueux, leurs chameaux et leurs présents. À travers ces personnages, c’est la merveilleuse histoire de Noël qui se jouait sous nos yeux, alors que notre foi d’enfant prenait peu à peu son envol.

Nous n’avions aucune idée de l’intrigue qui se mettait en branle avec la naissance de Jésus. Que savions-nous de la peur qui s’était emparée de Jérusalem quand les mages annoncèrent la naissance du Messie; de l’inquiétude des élites religieuses ou des sombres intentions du roi Hérode à l’endroit de ce nouveau-né?

L’histoire de Noël est beaucoup plus grande et tragique que la simple représentation qu’en donnent nos crèches, car l’Enfant qui vient de naître vient disperser les superbes, comme le chante Marie sa mère, renverser les puissants de leurs trônes, prendre parti pour les humbles et les affamés. Pas étonnant que tous les Hérode et les pouvoirs malveillants de ce monde s’opposent à lui et à son Évangile, car le mystère de la Nativité se joue désormais aux dimensions du monde, et nous faisons tous et toutes partie des personnages de cette crèche universelle où le Christ nous attend. 

C’est pourquoi en ce jour de l’Épiphanie, j’aimerais vous parler des mages d’aujourd’hui, dont nous faisons partie, mais plus particulièrement de ceux et celles qui cherchent encore l’étoile, ou qui n’ont pas toujours leur place dans la crèche, car il est important que nous prenions la mesure de cette réalité qui interpelle l’Église et nos communautés.

J’ai rencontré beaucoup de mages dans mon ministère comme dominicain, pas toujours des mages somptueux avec les bras remplis de cadeaux. Souvent des personnes blessées par la vie se présentant à nos églises avec leur baluchon de détresse et de misère : ex-prisonniers cherchant à refaire leur vie, familles de réfugiés ayant fuies leur pays, parents pleurant la mort d’un enfant, personnes rejetées, ou se sentant exclus, tel cet homme divorcé remarié, m’avouant qu’il se tenait derrière une des colonnes de l’église lors des messes, voulant se faire le plus discret possible par crainte de scandaliser les gens qui le connaissaient. C’est là une douleur qui l’habita toute sa vie.

Je pense aussi aux gens de la rue, entrant timidement comme des intrus dans nos églises, se tenant dans les derniers bancs; je pense à des homosexuels que j’ai connus, vivant douloureusement le rejet par leurs parents, ou ce couple d’homosexuels voulant célébrer la mort de la mère de l’un des deux, puisque c’était ses dernières volontés, sinon ils ne seraient jamais venus à l’église, m’ont-ils confié, car ils ne croyaient pas qu’ils seraient les bienvenus. Voyez-vous, l’étable de Bethléem est trop souvent devenue un palais où il faut montrer patte blanche. 

Mais il y a aussi des petits miracles dans nos communautés. Quand je suis arrivé dans une paroisse, il y avait cette personne transgenre, une personne des plus discrète, assidue aux célébrations quotidiennes de l’eucharistie, se nourrissant d’écrits de mystiques et de vie de saints, faisant parfois les lectures à la messe. Si la foi de cette personne semblait s’imposer à tous comme une évidence, la souffrance liée au rejet qu’elle vivait de la part de son entourage était néanmoins palpable, et certains membres de la communauté la soutenaient. Oui, il y a des mages qui viennent de très loin frapper à la porte de nos églises.

Une des rencontres les plus marquantes pour moi est sans doute celle avec une infirmière à la retraite, venant à moi en pleurs après la messe, me demandant si je lui permettais de venir à la messe même si elle n’avait pas la foi. Elle me disait : « Je ne sais pas pourquoi je viens ici, mais ça me fait du bien, j’aime écouter les chants, ça m’apaise. » Cette femme avait travaillé comme infirmière avec les drogués et les prostitués dans les bas-fonds d’un centre-ville pendant plusieurs années, hébergeant même parfois de ces personnes dans sa maison. Elle était allée au Nicaragua auprès des paysans les plus pauvres, pour ensuite se retrouver au Rwanda lors du génocide, y travaillant pendant plus de trois années. Un parcours humanitaire extraordinaire! Mais voilà, elle était en pleurs près de la crèche, se sentant abandonnée par ses enfants dans sa vieillesse, ne trouvant réconfort que dans une église.

Je pense parfois à elle et à toutes ces personnes avec beaucoup d’émotion, car elles nous entraînent sur un chemin de conversion si nous prenons le temps de les écouter. Elles nous évangélisent, car sans le savoir, elles sont toute proche du cœur de Dieu.

Vous l’aurez sans doute deviné, je vois dans l’Épiphanie une invitation à suivre l’étoile qui nous conduit vers les autres, surtout ceux et celles qui ont besoin d’être accueillis, écoutés et aimés. Car au plus profond de nos vies, il y a ce mystère d’amour que l’enfant de la crèche est venu déposer en nos cœurs; un don qu’il nous appelle à partager, tels des mages en route vers d’autres crèches où, sous le couvert de la misère du monde, Dieu nous attend. 

Chers amis, puissions-nous être des mages les uns pour les autres en cette nouvelle année. C’est la grâce que je nous souhaite. Bonne et heureuse année 2025!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

La Sainte Famille pour aujourd’hui

« Pourquoi m’avez-vous cherché ? », répond Jésus à ses parents morts d’inquiétude. Un jeune garçon de douze ans qui disparaît pendant trois jours, voilà une situation qui aurait mis sur le qui-vive bien des forces policières si le drame s’était déroulé aujourd’hui. « Pourquoi m’avez-vous cherché ? », répond Jésus, comme si son escapade au Temple allait de soi. 

Il faut dire que cette recherche des parents de Jésus se situe à l’intérieur d’une famille bien particulière, et c’est pourquoi on ne peut entendre le récit d’aujourd’hui comme le simple rappel d’un fait divers. Déjà, l’identité de Jésus est énoncée pour la première fois dans sa bouche quand il affirme : « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » Et c’est dans le Temple que Jésus proclame cette filiation au Père. Mais ses parents ne comprirent pas, nous dit l’évangéliste Luc, et voilà qui est rassurant d’une certaine manière, car nous-mêmes nous ne comprenons pas toujours et à travers la recherche inquiète des parents de Jésus, c’est notre propre recherche, notre propre histoire spirituelle qui se profilent dans l’évangile de ce dimanche. 

L’on a toujours proposé la Sainte Famille comme un modèle pour les familles chrétiennes. Toutefois, à notre époque, la notion même de famille traverse une crise sans précédent, ou à tout le moins elle connaît des bouleversements qui en inquiètent plusieurs. Nous connaissons les bébés éprouvettes, les mères porteuses, demain l’on nous promet le clonage, les bébés sur mesures, à notre image et ressemblance, tandis que nous connaissons tous des familles où les parents sont divorcés, des familles reconstituées, des familles monoparentales, où des pères et des mères seules font preuve d’un courage extraordinaire pour éduquer leurs enfants, et nous connaissons aussi des familles où les parents sont du même sexe. 

Par ailleurs, plusieurs couples ne pouvant avoir d’enfants ou encore par souci d’aider les enfants les plus démunis de ce monde, se tournent vers l’adoption internationale, et ainsi des grands-parents se retrouvent avec un petit-fils coréen ou une petite fille haïtienne.  Ces changements font que le visage traditionnel de la famille s’est complètement transformé. Ces changements sont parfois porteurs de soucis et de souffrances, mais ils demandent surtout beaucoup d’amour. Est-ce que la traditionnelle Sainte Famille est encore en mesure de nous inspirer dans un ce nouveau contexte de société ?

Une chose est certaine, cette famille n’est pas conventionnelle. Tout d’abord, Joseph a dû cacher la grossesse de Marie avant le mariage en la prenant chez lui comme épouse. Ensuite, même si l’on a souvent évoqué la Sainte Famille pour encourager la natalité, il faut se rappeler qu’il s’agit d’une famille avec un enfant unique, ce qui est très proche de notre moyenne nationale au Québec. De plus, Joseph, le père de Jésus, n’est pas le géniteur de l’enfant, il est son père adoptif, tandis que Marie, la mère biologique, est encore vierge, puisque l’enfant est né d’une action miraculeuse de Dieu. Voilà la Sainte Famille ! 

L’on peut à la fois retrouver en elle les valeurs familiales les plus traditionnelles, à cause de la sainteté même de Jésus et de ses parents, et en même temps l’originalité de cette famille a de quoi étonner les familles les plus diversifiées que nous connaissions. C’est pourquoi le point de convergence le plus significatif entre ces parents inquiets, que sont Joseph et Marie, et nous-mêmes en tant que parents ou membres d’une famille, est que notre histoire personnelle et familiale est aussi une histoire sainte. Chacun des membres de nos familles, qu’ils soient croyants ou non, est engagé dans une recherche de bonheur et d’absolu. 

Parfois ces recherches nous inquiètent et nous blessent. Elles sont parfois même destructrices, mais dans chacune de nos histoires, quelle qu’elle soit, Dieu y est présent, et sans cesse il nous invite à nous approcher du mystère de la crèche, afin qu’il devienne notre propre mystère, c.-à-d. que nous acceptions nous aussi, comme Marie et Joseph, d’accueillir le Messie dans nos vies, afin qu’il trouve un accueil chez nous, et ainsi qu’il puisse nous transformer et nous enrichir, nous aidant à devenir ce que nous sommes, des enfants de Dieu ! C’est tout cela le mystère de Noël.

Marie et Joseph ont dû cheminer péniblement afin de se rapprocher du mystère de leur fils Jésus. Ils n’ont pas toujours compris ni toujours cherché au bon endroit. Ils n’ont pas saisi tout de suite ce que Jésus voulait leur dire quand il disait qu’il devait être dans la maison de son Père.

On connaît peu de choses de Joseph, mais sans doute, comme Marie, gardait-il dans son cœur tout ce qui pouvait lui échapper quant à la destinée de son fils Jésus. Et en ce sens, Marie et Joseph sont des modèles de foi confiante, des cœurs dociles, s’en remettant entièrement à Dieu, même devant l’inexplicable, même devant les menaces d’un Hérode sanguinaire, ou encore l’exil forcé en Égypte, souffrant parfois de ne pas comprendre où les entraînait cet enfant qui leur avait été miraculeusement confié. Ne devait-il pas se dire parfois, tout comme nous : « Mon Dieu, qu’attends-tu de nous ? »

Frères et sœurs, c’est à nous maintenant de prendre chez nous cet enfant et de le laisser grandir « en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. » 

C’est pourquoi, en ce temps de Noël, la Sainte Famille se présente à nous et nous invite à franchir le seuil de sa maison, à nous laisser saisir par son mystère qui nous renvoie à notre propre mystère, et qui est d’accueillir Jésus dans nos vies et dans nos familles, au cœur même de nos pauvretés, de nos doutes et de nos épreuves, car n’en doutons pas, notre histoire personnelle est aussi une histoire sacrée que l’Emmanuel vient habiter de sa présence. Et c’est ainsi que cette histoire d’amour de la Sainte Famille, l’histoire la plus extraordinaire que la terre ait jamais connue, se poursuit tout au long du temps de l’Église. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 4e dimanche de l’Avent (C) Croire comme Marie

La mère de Jésus occupe une place centrale dans la foi de l’Église. Pourquoi? Parce qu’elle est celle qui a cru. Mais quand on dit de Marie qu’elle est celle qui a cru, l’on ne veut pas dire par là qu’elle fait simplement partie d’une longue lignée de témoins de la foi en Dieu, bien que cela soit vrai, mais l’on veut surtout affirmer que la pierre d’assise de la foi chrétienne, qui est de croire que le Fils de Dieu s’est incarné, que cette pierre d’assise a comme point de départ la foi de Marie, son oui à Dieu ! Elle est celle qui a cru non seulement à la réalisation des promesses de Dieu, où tout le peuple d’Israël attendait le Messie, mais elle a cru à son incarnation en sa chair même. Et c’est ainsi que Marie accomplit la première et la plus grande de toutes les béatitudes, celle qui requiert une confiance absolue en Dieu : « Heureuse celle qui a cru ! »

C’est grâce à la foi de Marie que l’on entre dans l’Alliance nouvelle que Dieu vient sceller avec l’humanité. Tout d’abord, dans ce mystère de l’incarnation, nous pouvons déjà entendre Dieu dire à son peuple et à chacun et chacune de nous : « Je suis présent dans votre attente ! Vous tous qui peinez et souffrez, qui cherchez un sens à cette vie, je suis là au coeur de vos vies, avec vous. » Cette présence de Dieu en Marie devient physique. C’est le Fils de Dieu qui prend chair de notre chair, qui assume tout le poids de notre humanité, excepté le péché, afin d’affirmer de manière irrévocable que Dieu s’est engagé avec nous dans notre lutte contre le mal, le péché et la mort.

Mais le mystère qui se joue en Marie est bien plus que le signe d’une présence de Dieu à nos vies. Contemplant Marie et le mystère qui l’habite, nous sommes invités à faire nôtre sa Visitation à Élisabeth. 

Regardez les récits de l’enfance dans les Évangiles. Dès que l’action de Dieu se fait sentir, les personnages se mettent en mouvement. Visitation de l’Ange à Marie, à Joseph, à Zacharie, le père de Jean-Baptiste. Visitation de Marie à Élisabeth. Visitation des bergers, des anges et des Mages à la crèche. Même les étoiles semblent se déplacer la nuit de Noël ! Car plus qu’une présence à nos vies, le mystère qui se joue en Marie demande non seulement à être reçu, mais aussi à être porté au monde. 

Et voilà que Marie écoutant la voix de l’ange, se met en route pour aller chez sa cousine Élisabeth, qui en est à son sixième mois. Marie se fait toute disponible à cette action de Dieu en elle. Elle se rend chez sa cousine porteuse du Christ et, en ce sens, elle inaugure déjà la vocation du disciple. Elle est la première disciple de son fils. Car avant d’être une maternité physique, ce qui se vit en Marie est une maternité spirituelle. Saint Augustin dira de la Vierge Marie: « Elle conçoit le Christ dans son coeur avant de le concevoir dans son sein… ». 

Voilà toute la portée du oui de Marie, et c’est pourquoi saint Augustin dira dans un sermon : « qu’il est plus grand pour Marie d’avoir été disciple du Christ que d’avoir été mère du Christ. » Et avec Marie notre mère, nous aussi nous sommes disciples du Christ, appelés à donner nous aussi le Christ au monde. Mais comment cela va-t-il se faire ? Le défi n’est-il pas trop grand pour nous ? Voici quelques pistes que je propose à notre réflexion afin de répondre à cet appel.

Donner le Christ au monde ce sera tout d’abord croire comme Marie, i.e. de poser cet acte de foi qui fait pleinement confiance à Dieu, lui qui est au coeur de toutes nos attentes, de tout ce que nous pouvons porter comme projets, comme épreuves, comme engagements, comme relations aux autres. 

Donner le Christ au monde ce sera croire que Dieu est capable, non pas de nous donner tout ce que nous désirons, mais qu’il est capable de réaliser en nous toutes ses promesses de salut, qu’il est capable de nous donner de vivre de sa vie dans la foi et la confiance, qu’il est capable de nous faire marcher à la suite du Christ, courageusement, avançant sur les routes du monde, où qu’elles nous conduisent, à l’exemple de Marie qui va visiter sa cousine Élisabeth. 

Donner le Christ au monde ce sera de marcher avec tous les compagnons et compagnes de route que la vie nous donne, partageant leurs recherches, leurs luttes, leurs joies et leurs peines, nous associant à leur volonté de construire un monde meilleur, même s’ils ne partagent pas toujours notre foi, car Dieu aime tous ses enfants.

Quand dans l’Évangile Élisabeth s’écrie : « Heureuse celle qui a cru », cette exclamation n’est pas seulement un cri d’admiration devant la Vierge Marie, mais il nous faut aussi entendre ce cri comme une invitation qui nous est lancée afin de vivre nous aussi de cette béatitude de la foi, à l’exemple de Marie. 

C’est la bienheureuse Élisabeth de la Trinité, dans une strophe à l’Esprit Saint, écrite en 1904, qui faisait cette demande bouleversante à Dieu : 

« Ô Feu consumant, Esprit d’amour, survenez en moi afin qu’il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe : que je lui sois une humanité de surcroît en laquelle il renouvelle tout son mystère. » (Prière du 21 novembre 1904). C’est cela croire comme Marie. C’est souhaiter de tout son coeur cette action de l’Esprit de Dieu en nous afin que nous puissions nous aussi témoigner de lui en le donnant au monde, porteurs de cet amour qui habitait le coeur de Marie.

C’est pourquoi, à quelques jours de la fête de Noël, la liturgie nous invite à contempler la mère de Jésus et son mystère, car en elle se trouve résumé à la fois la réponse que Dieu attend de nous, ainsi que la réponse de Dieu à notre besoin de salut, l’Emmanuel, Dieu parmi nous.

Que cette eucharistie nous ouvre le coeur et l’esprit à l’intelligence d’un aussi grand mystère, et qu’elle nous aide à grandir dans la foi, à l’exemple de Marie notre mère.

Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour le 3e dimanche de l’Avent (C) La joie c’est sérieux!

Sur l’affiche annonçant notre célébration, il est écrit : La joie, c’est sérieux! Vraiment? N’est-ce pas un peu rabat-joie une joie qui est sérieuse? Il faut savoir que ce troisième dimanche de l’Avent, comme chaque année liturgique, est appelé le dimanche de la joie. Mais de quelle joie voulons-nous parler? Pour introduire ce dimanche, la liturgie reprend un passage du prophète Sophonie où il ne semble pas y avoir de retenue dans l’expression de cette joie :

Pousse des cris de joie, fille de Sion !
Éclate en ovations, Israël !
Réjouis-toi, de tout ton cœur bondis de joie,
fille de Jérusalem !

Et saint Paul d’insister dans notre deuxième lecture : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; je le redis : soyez dans la joie.» Mais une joie sérieuse? Certainement, c’est tout à fait juste. Bravo au concepteur de cette affiche.

Pour comprendre cette joie à laquelle nous sommes appelés, regardons comment il se fait que nous soyons ici ce soir en tant que communauté chrétienne ; comment par monts et par vaux, la joie d’une bonne nouvelle s’est frayé un chemin jusqu’à nous à travers ces quelques millénaires qui nous séparent des prophètes et de Jésus, le fils de Marie, et comment cette joie nous engage et nous rends responsables.

C’est ainsi qu’à chacune de nos eucharisties nous écoutons des textes bibliques, qui nous parlent à la fois de Dieu et de nous, de nous et de Dieu, de manière inséparable. Ces textes nous rappellent d’où nous venons et où nous allons, et qui est ce Dieu qui nous parle et nous conduit. 

C’est ainsi que tout au long de la Bible, nous assistons à un lent dévoilement de qui est Dieu. Le mystère se déploie au fil des pages et des siècles que nous contemplons dans ce livre sacré, qui est une véritable bibliothèque, couvrant une période de près de 1000 ans d’histoire. 

On y voit Dieu se révéler tout d’abord dans un contexte religieux du Moyen-Orient où les idoles surabondent, rivalisant parfois de cruauté et d’arbitraire. Les textes qui nous parlent de Dieu, ou qui lui donnent la parole, évoquent un Dieu qui se fraie un chemin au cœur d’un petit peuple de rien du tout, avec le seul but de se faire connaître et aimer. L’histoire de la Bible, c’est avant tout l’histoire du dévoilement de Dieu, et du sens même de ce monde avec ses milliards de galaxies.

Si Dieu se fait tout d’abord connaître dans la Bible comme le Dieu Tout Autre, le Dieu Créateur, le Dieu Tout-Puissant qui libère son peuple de l’Égypte et lui donne une terre ; peu à peu, Celui que l’on a appelé le Dieu des Armées, celui qui accompagne à la bataille, voilà qu’on le découvre dans la bouche des prophètes, comme le Dieu désarmé, le Dieu dont la seule puissance est celle de l’Amour et de la Miséricorde ; un Dieu qui, loin de s’imposer à nous, vient plutôt quémander notre amour, comme un mendiant. Il se révèle même comme un Dieu vulnérable, que l’on peut aisément blesser, et qui pourtant ne désespère jamais de nous, qui n’a de cesse de nous chercher jusqu’à ce qu’il nous trouve.

Le prophète Sophonie, que nous avons entendu dans la première lecture, est un tout petit prophète du septième siècle avant J.C. Son livre fait en tout cinq pages dans la Bible. Et pourtant, c’est encore la voix de ce prophète que nous entendons 2,600 ans plus tard, nous dire : « Le Seigneur ton Dieu est en toi… Il aura en toi sa joie et son allégresse. Il te renouvellera par son amour. » Et voilà que la promesse est lancée !

Le prophète Osée va comparer l’amour de Dieu pour son peuple à celui de l’amour d’un fiancé pour sa fiancée. Ce thème des épousailles de Dieu avec l’humanité va peu à peu devenir une constante dans la bouche des prophètes. Qu’il s’agisse d’Isaïe, de Jérémie, d’Ézéchiel, ou encore d’un livre poétique comme le Cantique des Cantiques, l’on retrouve chez ces prophètes tout le vocabulaire des fiançailles et des noces. Et ce Dieu, qui aime tellement le monde, va venir ultimement à nous en la personne même de son Fils, porteur de cette passion de Dieu pour chacun de ses enfants. C’est dans cette bonne nouvelle que s’enracine notre joie.

Elle est tout particulièrement au rendez-vous tout au long des évangiles. Dès le début, l’archange Gabriel salue Marie en lui disant « Réjouis-toi » (Lc 1, 28). La visite de Marie à sa cousine Élisabeth fait en sorte que Jean tressaille de joie dans le sein de sa mère (cf. Lc 1, 41). Dans son cantique, le Magnificat, Marie proclame : « Mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur » (Lc 1, 47). Et quand Jésus commence son ministère, Jean le Baptiste s’exclame : « Telle est ma joie, et elle est complète » (Jn 3, 29). Jésus lui-même tressaille de joie sous l’action de l’Esprit-Saint (Lc 10, 21). Son message même, à ses apôtres, est source de joie quand il leur dit : « Je vous dis cela, pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète » (Jn 15, 11). 

Oui, frères et sœurs, la joie promise par le Christ frappe à la porte de nos souffrances physiques, morales et spirituelles, et elle nous invite au rendez-vous de Dieu, qui est d’accueillir le Christ dans nos vies, lui qui nous entraîne dans le sérieux de nos vies. L’affiche annonçant cette messe ne s’y est pas trompée. 

Car être « Chrétien », c’est être « du Christ », c’est lui appartenir, lui qui nous donne force et courage dans la nuit de l’épreuve et les combats de cette vie, là où nous sommes invités à nous tenir debout, au nom même de cette joie qu’il a mise en nos cœurs. Car voyez-vous, comme le dit un poète :

Voici un poème en terminant pour nous préparer à la fête de Noël :

Il y a la joie qui vient du dedans et il y a celle qui vient du dehors.

Je voudrais que les deux soient tiennes,

Qu’elles remplissent les heures de ton jour, et les jours de ta vie ;

Car lorsque les deux se rencontrent et s’unissent, 

il y a un tel chant d’allégresse,

que ni le chant de l’alouette ni celui du rossignol ne peuvent s’y comparer.

Mais si une seule devait t’appartenir,

Si pour toi je devais choisir,

Je choisirais la joie qui vient du dedans.

Parce que la joie qui vient du dehors 

est comme le soleil qui se lève le matin et qui, le soir, se couche. 

Comme l’arc-en-ciel qui paraît et disparaît ; 

Comme la chaleur de l’été qui vient et se retire ; 

Comme le vent qui souffle et passe ; 

Comme le feu qui brûle puis s’éteint… 

Trop éphémère, trop fugitive…

J’aime les joies du dehors. Je n’en renie aucune. 

Toutes, elles sont venues dans ma vie quand il fallait…

Mais j’ai besoin de quelque chose qui dure ; 

De quelque chose qui n’a pas de fin ; qui ne peut pas finir.

Et la joie qui vient du dedans ne peut finir.

Elle est comme une rivière tranquille, toujours la même ; toujours présente.

Elle est comme le rocher,

Comme le ciel et la terre qui ne peuvent ni changer ni passer. 

Je la trouve aux heures de silence, aux heures d’abandon.

Son chant m’arrive au travers de ma tristesse et de ma fatigue ;

Elle ne m’a jamais quitté.

C’est Dieu ; c’est le chant de Dieu en moi,

Cette force tranquille qui dirige les mondes et qui conduit les hommes et les femmes, 

et qui n’a pas de fin, qui ne peut pas finir.

II y a la joie qui vient du dedans et il y a celle qui vient du dehors.

Je voudrais que les deux soient tiennes.

Qu’elles remplissent les heures de ton jour et les jours de ta vie…

Mais si une seule devait t’appartenir

Si pour toi je devais choisir,

Je choisirais la joie qui vient du dedans.

Auteur anonyme.

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 1er dimanche de l’Avent (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 21, 25-28.34-36

    En ce temps-là,
Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
    « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles.
Sur terre, les nations seront affolées et désemparées
par le fracas de la mer et des flots.
    Les hommes mourront de peur
dans l’attente de ce qui doit arriver au monde,
car les puissances des cieux seront ébranlées.
    Alors, on verra le Fils de l’homme venir dans une nuée,
avec puissance et grande gloire.
    Quand ces événements commenceront,
redressez-vous et relevez la tête,
car votre rédemption approche.

    Tenez-vous sur vos gardes,
de crainte que votre cœur ne s’alourdisse
dans les beuveries, l’ivresse et les soucis de la vie,
et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste
    comme un filet ;
il s’abattra, en effet,
sur tous les habitants de la terre entière.
    Restez éveillés et priez en tout temps :
ainsi vous aurez la force
d’échapper à tout ce qui doit arriver,
et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »

COMMENTAIRE

Frères et sœurs, saviez-vous que le temps de l’Avent est surtout là pour nourrir notre espérance, cette espérance qui est une grâce, un cadeau, qui nous est accordée par Dieu quand nous mettons notre foi en lui. Mais qu’est-ce que l’espérance? Disons tout d’abord, que l’espérance nous invite à regarder bien plus loin que ce que l’on appelle l’espoir et qui est cette manière bien humaine d’attendre des résultats, des succès, dont on espère la réalisation. 

L’espoir joue un grand rôle dans nos vies; l’espoir est l’assise de tous nos projets, de toutes nos réalisations. L’espoir est toujours lié à la réalisation concrète d’une attente; que ce soit une bonne nouvelle du médecin ou que les Blue Jays gagnent la série mondiale, et j’en passe. Et quand l’événement attendu est passé, l’espoir n’est plus là, il s’est évanoui. 

Mais l’espérance nous accompagne tout au long de nos vies et nous invite à regarder bien plus loin que le calendrier de nos engagements ou de nos attentes. L’espérance ne s’arrête pas aux échecs, elle n’est pas déboutée par les déceptions, les angoisses ou la maladie. 

L’espérance sait regarder au-delà de ce qui est provisoire, au-delà même de la mort, surtout de la mort, et jamais sa lampe ne s’éteint quand nous gardons les yeux fixés sur le Christ. L’espérance est ce qu’on appelle une vertu théologale, c.-à-dire, une force intérieure qui nous est donnée par Dieu pour nous conduire jusqu’à lui et nous faire tenir jusqu’au bout.

C’est pourquoi, en ce premier dimanche de l’Avent, nous entendons Jésus qui nous invite à relever la tête, à veiller et à prier avec lui, alors que ce monde passe. Ce monde qui n’est pas le dernier mot de l’amour de Dieu pour nous, mais qui est là comme un premier gage de son amour, et qui, un jour, va céder place à des cieux nouveaux et à une terre nouvelle. Nos espoirs sont faits de nos désirs et de nos projets, alors que l’espérance, elle, nous inspire et nous guide dans chacune des phases de nos vies, et ce jusqu’à la fin, puisqu’elle vient de Dieu.

Le poète Charles Péguy, dans un poème sur la fête de Noël, met en scène trois personnages qu’il appelle les filles de Dieu, et qui sont la foi, l’espérance et la charité. Il compare la charité à une mère ou à une sœur aînée; la foi à une épouse fidèle, et l’espérance, à une toute petite fille. Péguy a là une intuition des plus intéressante, car les saints et les saintes sont surtout reconnus à cause de leur foi à déplacer les montagnes ou encore de leur charité à toute épreuve, mais l’espérance…

Qui a déjà été canonisé parce qu’il avait espéré? Et pourtant, nous dit Péguy avec justesse, c’est la petite fille espérance, qui entraîne par la main ses deux sœurs aînées, la foi et la charité. Cette vision du poète nous introduit, dans une belle compréhension de l’année liturgique que nous inaugurons aujourd’hui.

L’année liturgique qui commence avec le premier dimanche de l’Avent, est marquée par trois grands mouvements, comme une vaste symphonie, qui correspondent au temps de Noël, de Pâques, et du temps appelé « ordinaire », à défaut d’un qualificatif plus poétique. 

Quand on y regarde de plus près, chacun de ces trois temps de l’année liturgique semble davantage orienté vers l’une ou l’autre des trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité. Non pas que toutes ces vertus ne soient pas sollicitées tout au long de l’année à travers les lectures bibliques qui nous sont proposées, mais c’est comme s’il y avait une insistance plus soutenue à l’endroit de l’une ou de l’autre de ces vertus, selon les grands moments de l’année.

Tout d’abord, le temps ordinaire, celui qui occupe la plus large part de l’année liturgique, est loin d’être « ordinaire ». Je le dirais surtout consacré à la vertu de charité, à la mise en œuvre quotidienne de l’amour, manifesté par les paroles, les gestes et la personne même de Jésus. Le temps ordinaire de la liturgie est une invitation à faire nôtre sa mission, afin que, par nos gestes et nos paroles, l’amour et la tendresse du Père soient à nouveau manifestés à notre monde. Le temps ordinaire, c’est l’aujourd’hui de Dieu, l’aujourd’hui de l’Évangile et de l’Église. On pourrait l’appeler le temps de la charité de l’Église.

Le carême et le temps pascal eux me semblent davantage orientés vers la vertu de foi. C’est un temps qui invite à croire, à croire sans réserve. Une invitation nous y est faite à suivre le Christ dans sa mort-résurrection et à proclamer avec les Apôtres que ce Jésus qui a été crucifié, Dieu l’a ressuscité des morts. Carême et temps pascal sont ces temps de l’année où nous retournons aux sources de notre foi et où, à la fête de Pâques, sommet de l’année liturgique, nous proclamons que ce Jésus, Dieu l’a fait Christ et Seigneur. Et nous faisons nôtre cette béatitude promise par Jésus à ses disciples : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu! » C’est à cette foi audacieuse que nous invitent le carême et le temps pascal.

Vous l’aurez deviné, le temps de l’Avent lui me semble tout orienté versl’espérance. L’Avent, première halte dans l’année liturgique, vient dresser sur l’horizon de nos attentes humaines une toute petite lueur. Elle a les dimensions d’un berceau, mais elle est capable d’embraser tout l’univers, et elle est toute contenue dans le mystère de cette étable de Bethléem. Mystère de l’humilité et de la petitesse de Dieu, qui se donne sans jamais s’imposer à nous. Noël, c’est Dieu qui déjà se livre une première fois entre nos mains. 

En attendant d’être couché sur la croix, il est couché dans une mangeoire, emmailloté, offert à notre contemplation. Et là, dans cette vie humaine naissante, gît, impuissant, donnée à nous, l’espérance du monde, le Christ, le Fils de Dieu. À Noël, c’est Dieu lui-même qui vient allumer au cœur de notre nuit une soif d’infini et qui nous ouvre le chemin qui nous y conduit. Non, les indices ne trompent pas. C’est la petite vertu espérance qui se fraie son chemin depuis cette étable de Bethléem et qui illumine la nuit des temps.

Frères et sœurs, nous le savons, la Parole de Dieu ne nous propose pas une espérance à la petite semaine, une espérance facile et béate. Non, elle est de tous les combats cette espérance qui nous entraîne à sa suite, elle est de toutes nos luttes, puisque c’est elle qui nous rend capables de nous engager, de nous aimer, de changer nos cœurs, de recommencer quand tout s’écroule. 

C’est pourquoi, frères et sœurs, en ce temps de l’Avent, nous demandons au Prince de la paix de renouveler en nous cette espérance, têtue et obstinée, afin qu’il nous trouve fidèles et en tenues de service quand il viendra.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour la fête du Christ Roi (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 18, 33b-37

En ce temps-là,
    Pilate appela Jésus et lui dit :
« Es-tu le roi des Juifs ? »
    Jésus lui demanda :
« Dis-tu cela de toi-même,
ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
    Pilate répondit :
« Est-ce que je suis juif, moi ?
Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi :
qu’as-tu donc fait ? »
    Jésus déclara :
« Ma royauté n’est pas de ce monde ;
si ma royauté était de ce monde,
j’aurais des gardes
qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs.
En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
    Pilate lui dit :
« Alors, tu es roi ? »
Jésus répondit :
« C’est toi-même qui dis que je suis roi.
Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :
rendre témoignage à la vérité.
Quiconque appartient à la vérité
écoute ma voix. »

COMMENTAIRE

Le passage que nous venons d’entendre est le seul dans les évangiles où Jésus affirme sa royauté, alors que, devant Pilate il est enchaîné, humilié, abandonné de tous. Mais quelle est donc cette royauté de Jésus tellement contraire aux appétits des puissants de ce monde ? 

Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche lors de l’établissement de son royaume. « Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Étrange royauté que celle de Jésus, où le Messie revêt le tablier du serviteur.

Par ailleurs, Jésus affirme être venu pour rendre témoignage à la Vérité. Pilate ne comprend pas. Qu’est-ce donc la vérité demande-t-il à Jésus ? « Les Juifs, eux, savent, depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c’est Dieu lui-même. » (Thabut) Il est la seule vérité et Jésus est venu nous le révéler, nous dévoiler le visage du Père. 

Cette royauté que Jésus fait sienne est celle-là même de Dieu et il semble y avoir là un renversement incroyable, puisque nous proclamons la toute-puissance de Dieu dans notre Credo. Cette toute-puissance, nous révèle Jésus, est avant tout la toute-puissance de l’amour dans l’humble service des autres.

Cette question de la royauté de Jésus survient au terme de l’année liturgique. Et avant d’aller plus loin, histoire de nous rafraîchir la mémoire, une petite catéchèse est peut-être de mise ici, afin de nous rappeler ce qu’est l’année liturgique, qui étrangement ne correspond pas à l’année civile.

L’année liturgique commence quatre dimanches avant Noël et dure douze mois. Cette période liturgique se décline en trois années, les années A, B et C où nous relisons presque tous les évangiles. Pendant chacune de ces années, la liturgie de l’Église nous fait cheminer à travers les grandes étapes du salut révélées en la personne de Jésus Christ. Faut-il le rappeler, l’année liturgique est bâtie autour de notre foi au Christ et son but est de nous aider à approfondir, de dimanche en dimanche, l’extraordinaire mystère de l’incarnation du Fils de Dieu, sa venue parmi nous, sa passion et sa mort, ainsi que sa résurrection au matin de Pâques.

L’année liturgique commence toujours avec le temps de l’Avent, quatre semaines qui nous préparent à la fête de Noël. Et de là on chemine vers la fête des Rois, l’Épiphanie et le baptême du Seigneur. Quelques semaines plus tard, vient le temps du carême, qui nous prépare à la fête centrale de notre foi, la fête de Pâques, qui est suivie d’une période de 50 jours, que l’on appelle le temps pascal et qui nous mène de l’Ascension à la fête de la Pentecôte. 

Entre ces périodes fastes de la liturgie se vit le temps de l’Église, le temps que l’on appelle « ordinaire », qui reprend après la Pentecôte, du printemps jusqu’à l’automne, et qui nous conduit jusqu’à la fête d’aujourd’hui, qui est le dernier dimanche de l’année liturgique. C’est la fête du Christ-Roi. L’Église proclame la Seigneurie du Christ, sa royauté sur l’univers.

Chaque année, ce cycle liturgique recommence, et pourtant, on ne finit jamais d’en découvrir la nouveauté, car notre vie évolue, et nous-mêmes nous changeons. Il s’en passe des choses en une année. Notre foi avec Dieu s’approfondit, on la questionne. Parfois, c’est la vie qui nous bouscule, qui nous violente même, et il est bon que la liturgie nous invite à nous redire qui est le Christ pour nous au terme de chaque année liturgique.

Alors, qu’affirmons-nous en ce dimanche du Christ-Roi ? Tout d’abord, nous croyons qu’il y a deux mille ans « l’Absolu s’est incarné et qu’il porte un visage, le visage de Jésus Christ ! » (Jacques de Bourbon-Busset). Nous croyons et nous affirmons qu’il est le Seigneur des vivants et des morts, que tout a été remis entre ses mains par le Père, et qu’il nous appelle à vivre éternellement auprès de lui. Nous croyons que sa vie donne sens à notre existence, qu’elle en est le fondement, et qu’il nous appelle à une vie en plénitude dès ici-bas. Nous faisons nôtre l’affirmation de l’Apôtre Pierre à Jésus, lorsqu’il lui disait : « À qui d’autre irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ! » 

Nous croyons que le seul royaume que le Christ veut établir en tant que roi est celui de l’amour. Son palais est une étable. Son trône, une croix. Son armée, tous ceux et celles qui veulent vivre de l’esprit des béatitudes, car le Royaume des cieux est à eux. Notre roi est le plus humble des hommes que la terre ait jamais porté. Il se présente à nous comme celui qui frappe à la porte et qui attend qu’on lui ouvre. Il promet à la personne qui lui ouvrira, qu’il entrera dans sa maison, qu’il s’assoira à sa table, et qu’il prendra son repas avec elle. Le Christ-Roi est un roi d’humilité qui vient quémander notre hospitalité et notre amour, et qui jamais ne s’impose à nous. Vraiment, sa royauté n’est pas de ce monde.

N’est-ce pas Jésus qui disait dans les évangiles : « Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos ». Ou encore ce que nous dit l’épître de Paul aux Philippiens, au sujet de Jésus : « Jésus n’a pas retenu le rang d’être l’égal de Dieu, mais… il s’est dépouillé, prenant la forme d’esclave… Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix ».

Voilà, frères et sœurs, le roi qui se tient au milieu de nous. Il est le Seigneur de l’univers et pourtant il vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transformer, pour nous donner le vrai bonheur, pour nous inviter à transformer le monde avec lui, avec le seul pouvoir qu’il connaisse, celui de l’amour et de la miséricorde.

Dans un proverbe arabe, Dieu dit ceci : « Viens à moi avec ton cœur, et je te donnerai mes yeux. » N’est-ce pas là, l’appel que nous fait sans cesse le Christ, à nous son Église. Si tu viens à moi avec ton cœur, si tu écoutes ma voix, je te donnerai mes yeux, et non seulement les yeux, mais les mains et le cœur, et l’intelligence des choses. En somme, le Fils de Dieu est venu pour se remettre entre nos mains. Il est notre bien le plus précieux. La vérité qui rend libre! Il est le Christ-Roi ! 

Yves Bériault, o.p. Dominicain

La fin d’un monde – Homélie pour le 33e dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 13, 24-32

En ce temps-là,
Jésus parlait à ses disciples de sa venue :
    « En ces jours-là,
après une grande détresse,
le soleil s’obscurcira
et la lune ne donnera plus sa clarté ;
    les étoiles tomberont du ciel,
et les puissances célestes seront ébranlées.
    Alors on verra le Fils de l’homme venir dans les nuées
avec grande puissance et avec gloire.
    Il enverra les anges
pour rassembler les élus des quatre coins du monde,
depuis l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel.

    Laissez-vous instruire par la comparaison du figuier :
dès que ses branches deviennent tendres
et que sortent les feuilles,
vous savez que l’été est proche.
    De même, vous aussi,
lorsque vous verrez arriver cela,
sachez que le Fils de l’homme est proche, à votre porte.
    Amen, je vous le dis :
cette génération ne passera pas
avant que tout cela n’arrive.
    Le ciel et la terre passeront,
mes paroles ne passeront pas.
    Quant à ce jour et à cette heure-là,
nul ne les connaît,
pas même les anges dans le ciel,
pas même le Fils,
mais seulement le Père. »

COMMENTAIRE

Tout au cours de l’histoire des derniers millénaires, des mouvements sont apparus prédisant une fin du monde éminente. Que ce soit Nostradamus au Moyen-Âge, ou encore, les Témoins de Jéhovah au XXe siècle, aucune époque n’a échappé à cette angoisse qui s’enracine dans notre finitude humaine, dans la peur de la mort, et, faut-il le dire, la crainte de Dieu. 

Les textes de ce dimanche nous présentent des scènes de catastrophes terrifiantes à l’échelle planétaire. Ce sont là sans doute les passages les plus énigmatiques et troublants de la Bible. Il faut savoir qu’il s’agit d’un style littéraire appelé apocalyptique, d’où le nom bien connu d’apocalypse. Nous connaissons bien ce dernier livre du Nouveau Testament, le Livre de l’Apocalypse, et qui, en anglais, s’appelle The Book of Revelation, qualificatif beaucoup plus compréhensible pour nous aujourd’hui.

Le récit apocalyptique était fort populaire dans les cultures du Moyen-Orient au temps de Jésus et bien avant même. Il s’agissait parfois d’un récit subversif, qui, sous le couvert d’images et de symboles, annonçait des transformations sociales et politiques importantes à venir, afin de redonner espoir et courage. Jésus et le prophète Daniel dans nos lectures aujourd’hui s’inspirent de ce type de récit afin de livrer leur message. 

Que veulent-ils nous dire au juste ? Précisons tout d’abord qu’en rester à l’annonce d’une fin du monde dans les paroles de Jésus ou du prophète Daniel, c’est déformer le sens de leur message qui, paradoxalement, est avant tout un message d’espérance. Jésus et le prophète Daniel ne nous parlent pas de fin du monde malgré les apparences, mais ils nous parlent de la fin d’un monde où Dieu va se manifester et sauver son peuple.

Le prophète Daniel écrit vers l’an 170 av. J.-C., alors que le roi grec Antiochus Épiphane règne sur la Palestine vaincue par ses armées. C’est un despote, un homme cruel qui gouverne avec une main de fer et que l’on considère comme l’ennemi du peuple juif. Se prenant pour un dieu, il ordonne même qu’on lui rende un culte dans le temple de Jérusalem et ceux qui refusent sont mis à mort. 

C’est donc à ses compatriotes juifs que le prophète Daniel adresse son message en le camouflant dans un récit de fin du monde, mais dont ses lecteurs savent bien lire entre les lignes. C’est l’écroulement du règne de ce despote Antiochus Épiphane qui est annoncé par le prophète Daniel, et qui est représenté par un grand combat dans le ciel où l’archange Gabriel lutte en faveur du peuple de Dieu et remporte la victoire. Donc courage, leur dit le prophète Daniel, votre libération est proche puisque Dieu est avec vous.

Ce message est d’autant plus vrai dans la bouche de Jésus. Dans l’Évangile, les paroles de Jésus semblent tourner nos regards vers un avenir encore lointain où tout sera détruit. Mais rappelons-nous que le style littéraire apocalyptique ne signifie pas « destruction », mais « dévoilement », « révélation ». Ce qui est annoncé par Jésus, c’est un monde nouveau, un monde non seulement pour demain, mais pour aujourd’hui même. 

C’est la saison de Dieu qui arrive avec son figuier en fleurs, c’est la nouveauté du Christ. C’est pourquoi les certitudes des hommes, avec leur superbe et leurs sentiments de puissance, en sont ébranlées, comme si le ciel se décrochait. Car c’est le règne de Dieu qui se manifeste avec la venue de Jésus Christ. La victoire définitive de Dieu contre le Mal, c’est pour tout de suite, et c’est ainsi que « le Père donne au monde sa dernière parole, la plus belle et la plus profonde en son Fils fait chair. » (Karl Rahner).

Jésus va employer des images puissantes afin de nous faire comprendre qu’il y a un avant et un après avec sa venue. Même si le ciel et la terre passent, dit-il, « mes paroles ne passeront pas », car elles sont promesse de vie, paroles de Dieu. 

Jésus nous invite donc à cette ferme espérance qui n’est pas un banal espoir, mais cette conviction inébranlable que Dieu est avec nous en ce monde fragile et menacé, ce monde aux prises avec ses guerres, ses catastrophes et ses violences, avec ses populations qui gémissent, ses saisons qui se dérèglent. À travers tout cela, nous dit Jésus, Dieu est avec nous. Confiance, courage!

Mais, attention, il ne s’agit pas là d’une invitation à la passivité. Le Christ se tient à notre porte, nous dit l’Évangile, et il frappe. Il nous invite à lui ouvrir et à marcher avec lui. L’espérance chrétienne n’est pas seulement tournée vers l’avenir, mais elle est pour ce présent qui nous est donné.

C’est pourquoi l’Évangile nous rappelle sans cesse que c’est moins l’homme qui se tourne vers Dieu et qui espère en Lui, que Dieu qui se tourne vers nous et qui espère en nous, puisque c’est Lui qui nous a aimés le premier en nous donnant la vie et en nous donnant son Fils.

Bien sûr, on nous demandera où elle est cette présence du Christ dans la vie de tous les jours. Où est-il ton Dieu ? La victoire du Christ peut sembler dérisoire à l’œil nu, et pourtant, notre foi nous donne de le reconnaitre, de deviner les signes de sa présence, de le savoir tout proche de nous. Nous croyons qu’il est à l’œuvre dans le monde, comme le levain dans la pâte, qu’il est présent dans tous nos gestes d’amour et de solidarité. Car notre espérance s’enracine avant tout dans le présent. C’est pourquoi nous croyons et nous aimons pour aujourd’hui et non pas seulement pour un futur lointain. 

Alors, la fin du monde est-elle pour bientôt ? Nous n’en savons rien et ce n’est pas là la question qui importe. Jésus vient nous dire qu’il inaugure un monde nouveau qui prend sa source dans le cœur de chacun et chacune de nous, et qui nous donne la force et le courage d’avancer avec lui au-devant de tous les combats et de toutes les épreuves. Comme l’affirme l’apôtre Pierre : « Ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. Dans l’attente de ce jour, faites donc tout pour que le Christ vous trouve nets et irréprochables, dans la paix. » (2P 3, 13-14)

Frères et sœurs, la foi en Dieu c’est le plus beau cadeau qui soit, et cette foi nous engage à marcher les yeux ouverts dans l’existence, affrontant courageusement les défis qui sont les nôtres sur cette terre trop souvent malmenée, défis qui se vivent tout particulièrement dans nos relations de couples, de familles, de travail et d’amitiés. 

Car, voyez-vous, le premier pas vers la paix dans ce monde nouveau que le Christ vient inaugurer, ce premier pas commence tout d’abord autour de nous et, chaque fois que nous faisons ce pas, c’est l’Évangile qui est annoncé. C’est la joie de croire qui prend le dessus dans nos vies et il n’y a pas de plus grand bonheur. Promesse de Jésus Christ!

Yves Bériault, O.P.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

La veuve au Temple. 32e dimanche (B)

Le récit de la veuve et du don qu’elle fait au Temple de Jérusalem est l’un des mieux connus des Évangiles. L’on peut dire que cette femme a frappé l’imagination populaire. Spontanément, elle nous est sympathique. Non pas parce que tous s’identifient à elle. Sans doute pas la plupart d’entre nous. Mais sûrement les pauvres semblables à elle, qui se reconnaissent dans sa pauvreté, et qui sont touchés par l’attention que Jésus lui porte. Quant aux autres, quant à la plupart d’entre nous, si elle nous est sympathique, c’est que l’on admire secrètement sa générosité, sans doute plus grande que la nôtre. Nous l’envions et, en même temps, son humilité nous empêche d’être jaloux. Car nous nous doutons bien comme il doit être grand ce don de la foi qui l’habite, et qui la rend suffisamment confiante pour donner avec une générosité que même Jésus remarque. 

Avec l’évangéliste on se réjouit du trésor qui habite cette femme et que Jésus a su si bien deviner, malgré la discrétion dont elle fait preuve. Il a su lire dans son cœur, il a su lire bien plus loin que sa gêne à se tenir dans un tel endroit, parmi les riches et les prêtres du Temple.

Car ce qu’elle offre au Temple, c’est non seulement un don pour le culte et pour les pauvres; ce que cette veuve offre c’est un cœur généreux qui met toute sa confiance en Dieu, une telle confiance qu’elle prend même sur son indigence, sur sa pauvreté. Jésus dira d’elle qu’elle a tout donné. L’évangile de ce dimanche nous invite à faire comme elle, et cela, il faut bien l’avouer, ça nous fait peur. Puis-je avoir confiance en Dieu à ce point dans ma vie? Voilà la question. Suis-je capable de cette générosité qui ne calcule pas et où je m’engage totalement? L’évangile de ce dimanche veut nous aider à faire un pas dans cette direction. 

Tout d’abord, le contexte où se déroule cet évènement qui nous est rapporté, c’est le temple de Jérusalem, le lieu où l’on vient offrir des prières, des sacrifices, des dons en argent. Et ce Temple, Jésus, dans l’Évangile de Marc, le fréquente beaucoup, surtout après son entrée triomphale à Jérusalem, entrée qui se situe avant le récit de ce dimanche dans l’évangile de Marc.

Déjà, il en a chassé les vendeurs et commerçants de toutes sortes. Et bientôt il annoncera qu’il ne restera pas pierre sur pierre de ce temple. Pourtant, c’est là le lieu où se déroule toute la vie religieuse d’Israël, c’est le Temple du Dieu vivant. De grandes transformations sont encore à venir. Et Jésus lui est ainsi dans ce Temple, comme s’il en avait déjà pris possession. Il observe. Sans doute voit-il venir les évènements qui le conduiront à sa passion. Déjà, il porte en lui cette vérité qu’il annoncera bientôt, qu’il est lui le Temple nouveau, le Temple qu’on ne pourra plus détruire, le Temple où viendront de nouveaux adorateurs du Père et dont la veuve est déjà un signe, tandis que les scribes que Jésus voit à l’œuvre en sont un contresigne.

Les scribes qui s’affairent au Temple, ce sont des conseillers religieux bien en vue du peuple. Ils font partie de cette caste qui règlemente les manières de bien vivre la loi religieuse d’Israël, qui servent d’avocats dans les litiges religieux et l’application de la Loi. Ils conseillent, mais souvent à fort prix. Plusieurs d’entre eux exploitent ceux et celles qui les consultent en exigeant des sommes exorbitantes, ne se gênant pas même pour abuser des plus petits, des veuves, considérées comme faisant partie des plus pauvres, car elles sont seules, souvent abandonnées par leur famille, sans ressources. Le phénomène de ces abus est suffisamment important pour que Jésus le dénonce et entre en conflit ouvert avec ces scribes. C’est pourquoi ces derniers chercheront à éliminer ce gêneur, cet empêcheur de tourner en rond.

Alors l’évangile nous présente comme un tableau à deux panneaux où, sur celui de gauche nous avons les scribes que Jésus dénonce et, sur le panneau de droite, la veuve et son obole. Le récit parle de lui-même et il s’adresse à nous. Nous sommes à la fois les riches et les pauvres de ce récit. Aux riches que nous sommes parfois à cause de nos attitudes et nos manques de générosité, Jésus nous invite à découvrir combien cette façon d’agir nous appauvrie, combien elle nous tient loin du Royaume. Jésus condamne la dureté de cœur. 

Il remet en question nos prétendues sécurités et richesses qui ne font que nous appauvrir si nous les possédons comme un avare ou comme un enfant égoïste. Car l’amour ne calcule pas, il ne mesure pas la dépense. Il donne tout ce qu’il a. Au point même de prendre sur son indigence, de donner quand ça coûte, de marcher deux kilomètres avec l’autre quand il nous demande de n’en faire qu’un.

 L’évangile aujourd’hui interpelle le riche que nous sommes parfois. C’est Jésus qui vient nous aider à combattre nos égoïsmes. Mais cet évangile s’adresse aussi aux pauvres que nous sommes. Tellement dépassés parfois par les exigences de la vie, par les épreuves, par le manque de ressources soit financières, de talents, d’opportunités, que nous pouvons douter de nous-mêmes. Et c’est là une vraie pauvreté. Que puis-je apporter au monde avec le peu que j’ai? Dans ma situation actuelle? Jésus nous donne en exemple la veuve et son obole. Il vient nous dire que si nous sommes inégaux en ressources, tous sont égaux dans leur capacité d’aimer, avec la grâce de Dieu. Tous, nous sommes égaux dans notre capacité de nous donner totalement, sans compter. L’évangile est pour tout le monde, sans distinction. Tous nous sommes appelés à la sainteté.

Cette page d’évangile, qui est comme une parabole vivante, est une bonne nouvelle pour nous. Car elle nous enseigne que si nous engageons notre vie à l’école du don de soi et de la générosité, nous ferons alors partie de ces vrais adorateurs du Père. 

 L’écrivain Georges Bernanos posait la question suivante : « Quel sont les riches, quels sont les pauvres dans la communion des saints? » Et la réponse, l’évangile nous la dévoile aujourd’hui : les vrais riches, selon le Royaume, sont ceux et celles qui accueillent l’invitation de Jésus à porter le souci du monde avec lui et à se donner sans compter. Ainsi nos actions, nos engagements, s’ils sont confiés à Dieu, deviennent alors porteurs de sa présence, une présence qui s’inscrit au cœur même de notre existence. Comme le dit un proverbe juif : « Dieu est partout où tu le laisses entrer ». 

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Tu n’es pas loin du Royaume. Homélie pour le 31e dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 12, 28b-34

En ce temps-là,
    un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander :
« Quel est le premier de tous les commandements ? »
    Jésus lui fit cette réponse :
« Voici le premier :
Écoute, Israël :
le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
    Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de tout ton esprit et de toute ta force.

    Et voici le second :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
    Le scribe reprit :
« Fort bien, Maître,
tu as dit vrai :
Dieu est l’Unique
et il n’y en a pas d’autre que lui.
    L’aimer de tout son cœur,
de toute son intelligence, de toute sa force,
et aimer son prochain comme soi-même,
vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
    Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse,
lui dit :
« Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. »
Et personne n’osait plus l’interroger.

COMMENTAIRE

Je dois vous avouer que ces paroles de Jésus me sont souvent venues à l’esprit lors de rencontres privilégiées avec des personnes qui ignoraient tout du Seigneur Jésus, mais dont la vie et les actions étaient tellement belles, empreintes d’une telle compassion, que je ne pouvais qu’y reconnaître Celui en qui nous avons mis notre foi.

Vous conviendrez avec moi qu’elle est belle cette figure du scribe qui, ouvertement et avec beaucoup de sincérité, vient converser avec Jésus. Nulle duplicité de sa part. Il ne vient ni de nuit, comme Nicodème afin que personne ne le voie, ni pour prendre Jésus au piège, comme l’ont fait des pharisiens et des docteurs de la Loi. Non, ce scribe est un chercheur de Dieu, un Juif fervent dont la foi impressionne Jésus; d’où la réponse de ce dernier, empreinte d’une réelle amitié, où l’on pourrait lire entre les lignes le même commentaire que fait l’évangéliste Marc au sujet de l’homme riche venu voir Jésus : «Et Jésus se mit à l’aimer.» En effet, mon ami, lui dit Jésus : «Tu n’es pas loin du royaume de Dieu.»

Mais s’il n’est pas loin du Royaume de Dieu, la remarque de Jésus laisse quand même entendre que ce scribe doit faire de nouveaux progrès afin de s’en approcher. Alors voulez-vous bien me dire ce qui peut lui manquer? Car voilà un scribe qui fait vraiment exception parmi ces élites religieuses d’Israël auxquelles Jésus est sans cesse confronté. Car non seulement comprend-il bien les enseignements de Jésus, mais il exprime aussi avec beaucoup d’enthousiasme son accord avec lui. Oui, dit-il, « aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. » Alors, que lui manque-t-il? Vous l’avez sans doute deviné. 

C’est que si tout était déjà là, «en germe dans la Loi d’Israël, Jésus vient annoncer et accomplir la dernière étape de la Révélation : premièrement, il vient élargir à l’infini la notion de prochain; deuxièmement, il vient sur terre pour vivre en lui ces deux amours inséparables, celui de Dieu, celui des autres, sans exception; enfin, il vient nous en rendre capables en nous donnant son Esprit.[1]» C’est cela l’avènement du Royaume de Dieu que Jésus vient inaugurer. C’est à cette reconnaissance que le scribe est implicitement invité.

Mais ce qui est au cœur de l’enseignement de Jésus, et qui deviendra ultimement une pierre d’achoppement pour beaucoup, c’est sa personne même. Car l’entrée en plénitude dans cette dynamique du Royaume de Dieu passe inévitablement par sa personne, lui qui est le Messie, le Fils de Dieu. Et cela, nous ne saurons jamais si ce scribe aura pu le reconnaître, car nous ne savons rien de la suite du récit.

Mais ce que je retiens surtout de cet évangile, c’est le regard de Jésus sur le scribe. D’une part, on y reconnait bien cette sollicitude de Dieu, ce regard bienveillant qu’il pose sur chacune de nos vies, nous encourageant sans cesse à faire de nouveaux progrès. D’autre part, il y a dans ce regard une leçon de vie quant à notre manière de regarder le monde où nous vivons et ceux et celles que nous y côtoyons. Car au-delà des différences, et de ce qui parfois nous sépare les uns des autres, même sur le plan de la foi, ne nous faut-il pas nous inspirer de ce regard bienveillant du Christ, lui qui est toujours attentif à la quête de sens qui anime ceux et celles qu’il rencontre sur sa route?

Cette ouverture du cœur à l’autre, qui d’entre nous n’en a pas déjà fait l’expérience? J’en suis parfois témoin quand je parle tout particulièrement avec des parents ou des grands-parents. Je vous entends me parler de vos enfants, de vos petits-enfants, dont le manque de foi en Dieu vous désole. Mais parce que vous les aimez à la folie, vous êtes capables de porter sur eux un regard émerveillé comme le fait Jésus avec le scribe. Je vous entends dire : «Ah! si vous saviez comme ils sont généreux mes enfants, comme ils sont bons et charitables mes petits-enfants.» Ce regard vous êtes capables de le porter parce que vous aimez, bien sûr. 

Mais, comme disciples du Christ, ne nous faut-il pas aussi apprendre à regarder avec lui ces tout proches que sont nos frères et sœurs en humanité, qui cherchent eux aussi le chemin du vrai bonheur, sans toujours en connaître la direction, sans toujours croire en Dieu, qui souvent ne sont pas si loin du Royaume, et sur qui Dieu porte le même regard d’amour que sur nous?

Mais alors, me direz-vous, croire en Dieu, croire en Jésus Christ ne serait que facultatif. Un choix de vie sans conséquence, tout au plus une étiquette, puisque Dieu aime tout le monde? 

Ex. Un jeune me demanda un jour ce que la foi en Jésus Christ pourrait changer à la vie de sa sœur, elle qui était déjà merveilleusement engagée en Afrique. Je lui avais répondu, spontanément, un peu pris par surprise, que sa sœur ne pourrait qu’aimer davantage, et avec encore plus de profondeur [2], si elle accueillait le Dieu de Jésus Christ dans sa vie. Et cela demeure ma conviction. Est-ce que tous les chrétiens font preuve d’un plus grand amour que les autres? Malheureusement, les faits contredisent trop souvent cette affirmation. Mais nous savons que la personne qui marche sérieusement et fidèlement à la suite du Christ, soutenue par la grâce, ne pourra que grandir dans le don d’elle-même, un don d’elle-même qui souvent la dépasse. Je dirais que la foi en Jésus Christ vient nous prendre là où nous sommes et nous entraîne plus loin que nous ne l’aurions jamais imaginé.

Il est celui dont résonnent sans cesse en nous les paroles inoubliables à la Samaritaine : « Si tu savais le don de Dieu et celui qui te parle! » Car la foi en Jésus Christ est de l’ordre d’un don, d’une rencontre qui transforme une vie. Il vient rendre possible pour nous, le rêve fou de Dieu qui est de le connaître et de l’aimer d’une manière nouvelle, tel que Jésus l’a connu, et d’aimer notre prochain tout comme Jésus nous a aimés. Croire en Dieu, vraiment y croire, c’est dire oui à ce dynamisme de vie en nous qui nous fait grandir et tendre sans cesse vers Lui.

Ce sont là, frères et sœurs, les portes du Royaume que nous ouvre le Christ et où le scribe est invité à entrer, là où la seule monnaie d’échange sera toujours notre humanité transfigurée par le Christ.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain


[1] Marie Noëlle Thabut. Commentaire de l’Évangile pour le 31e dimanche de l’année B.

[2] Pour moi cette « profondeur », i.e. cet approfondissement dans une vie qu’entraîne la foi en Jésus Christ se résume à deux notions explicatives : soit l’unification et l’intentionnalité d’une vie, d’où une profondeur renouvelée dans l’engagement et le don de soi, qu’apporte la foi en Jésus Christ.

Homélie pour le 28e dimanche du temps ordinaire

JÉSUS ET LE JEUNE HOMME RICHE

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 10, 17-27

En ce temps-là,
    Jésus se mettait en route
quand un homme accourut
et, tombant à ses genoux, lui demanda :
« Bon Maître, que dois-je faire
pour avoir la vie éternelle en héritage ? »
    Jésus lui dit :
« Pourquoi dire que je suis bon ?
Personne n’est bon, sinon Dieu seul.
    Tu connais les commandements :
Ne commets pas de meurtre,
ne commets pas d’adultère,
ne commets pas de vol,
ne porte pas de faux témoignage,
ne fais de tort à personne,
honore ton père et ta mère
. »
    L’homme répondit :
« Maître, tout cela, je l’ai observé
depuis ma jeunesse. »
    Jésus posa son regard sur lui, et il l’aima.
Il lui dit :
« Une seule chose te manque :
va, vends ce que tu as
et donne-le aux pauvres ;
alors tu auras un trésor au ciel.
Puis viens, suis-moi. »
    Mais lui, à ces mots, devint sombre
et s’en alla tout triste,
car il avait de grands biens.

    Alors Jésus regarda autour de lui
et dit à ses disciples :
« Comme il sera difficile
à ceux qui possèdent des richesses
d’entrer dans le royaume de Dieu ! »
    Les disciples étaient stupéfaits de ces paroles.
Jésus reprenant la parole leur dit:
« Mes enfants, comme il est difficile
d’entrer dans le royaume de Dieu !
    Il est plus facile à un chameau
de passer par le trou d’une aiguille
qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »
    De plus en plus déconcertés,
les disciples se demandaient entre eux :
« Mais alors, qui peut être sauvé ? »
    Jésus les regarde et dit:
« Pour les hommes, c’est impossible,
mais pas pour Dieu ;
car tout est possible à Dieu. »

Cette rencontre entre Jésus et l’homme riche est quand même paradoxale, car malgré l’échec de ce tête-à-tête, le contexte est des plus amical. Une chaleur indéniable s’en dégage. Jésus posa son regard sur lui,  nous dit l’évangéliste Marc, et il l’aima. À noter que cet homme est le seul personnage des évangiles à qui Jésus offre de le suivre et qui refuse. L’enjeu qui nous est présenté a donc son importance.

Cet homme représente en quelque sorte tous ceux et celles pour qui la foi en Dieu porte la marque d’un certain légalisme, de la lourdeur de la bonne conscience, où Dieu et la vie éternelle sont à classer au rayon des choses que l’on possède ou que l’on cherche à posséder par ses propres forces. La question de cet homme à Jésus est très révélatrice en ce sens : «Bon Maître, que dois-je faire pour AVOIR la vie éternelle». 

Mais la réponse de Jésus déstabilise complètement cet homme si bien intentionné. Car ce qui lui est demandé, c’est de se détacher de ses fausses sécurités, ses réalisations, ses possessions les plus chères, qui lui servent de points d’ancrage dans l’existence et par lesquelles il se définit, se donnant ainsi l’impression d’être le seul maître de sa vie. Jésus lui révèle que la vie éternelle n’est pas une récompense pour demain, elle est la vie avec lui, tout de suite et pour toujours, et qu’elle doit être reçue comme un don, et non pas comme une récompense. 

Bien sûr, cet homme était sans doute très dévot, généreux et compatissant. D’ailleurs, le regard bienveillant que Jésus pose sur lui nous en dit long sur la qualité de cet homme, et cela en dit long aussi sur le regard que Dieu pose sur chacune de nos vies. Mais l’invitation de Jésus met à nue une faille au cœur de la vie spirituelle de cet homme : contrairement à ce qu’il croit, il n’a pas vraiment remis toute sa vie entre les mains de Dieu. Bien qu’il soit un homme de foi, son Dieu semble enfermé dans des limites dont Jésus lui demande de s’affranchir en le suivant. En fait, l’on voit cet homme se justifier devant Jésus, alors que c’est Jésus qui justifie, qui fait de nous des justes selon le cœur de Dieu.

Mais que serait-il arrivé si cet homme avait accepté l’invitation de Jésus à le suivre? Sans doute aurait-il connu un destin semblable aux autres disciples. Il aurait tout d’abord renoncé à tous ses biens pour ensuite suivre Jésus comme Matthieu, Pierre ou son frère André. Il aurait sillonné les routes de la Palestine. Il aurait connu le dénouement douloureux de cette aventure en étant témoin de la passion de son maître. Il aurait sans doute fui comme tous les autres, pour se retrouver au matin de Pâques, lui aussi illuminé de la joie pascale, comprenant enfin où l’entrainait cette suite du Christ : soit dans la pleine réalisation de sa personne, marquée désormais par cette présence intérieure du Ressuscité.

Quand le psalmiste s’écrie dans le psaume entendu ce dimanche : «Apprends-nous la vraie mesure de nos jours : que nos cœurs pénètrent la sagesse», cette attente qui se fait entendre du plus profond de l’Ancien Testament, trouve son plein accomplissement avec la venue du Christ qui deviendra pour tous ceux et celles qui le suivent, ce Maître intérieur qui forme et qui instruit, le visage bien concret de cette Sagesse à laquelle aspirent les hommes et les femmes de l’Ancienne Alliance. Ce que Jésus propose à cet homme riche, c’est un passage : passer de la Loi, des règles et des préceptes de la bonne conscience, à l’amour transfiguré par le Christ, à travers lequel se réalise l’accomplissement parfait de la Loi.

Maintenant, au-delà des mots compliqués et abstraits qui nous servent parfois en Église àdécrire ce mystère insondable de notre appel en tant que disciples, il y a la réalité toute simple de ceux et celles qui en témoignent par une vie chrétienne bien assumée dans les défis de chaque jour. De véritables pages d’évangiles qui s’écrivent sous nos yeux à travers la vie de femmes et d’hommes dont la confiance en Dieu ne peut que nous émouvoir, et où le «viens et suis-moi» de Jésus, semble enfin avoir trouvé réponse.

Un jour, une femme que je ne connaissais pas m’avait écrit et m’avait tout simplement demandé des conseils via l’internet pour sa vie de foi, un peu à la manière de cet homme riche qui se présente à Jésus. Elle m’avait parlé de sa vie quotidienne, de ses soucis pour son époux malade. Elle m’a laissé un témoignage dont je me souviendrai toujours, elle qui avait mis toute sa confiance en Dieu, dans le contexte d’une vie difficile, mais empreinte de beaucoup d’amour. Elle concluait son message en me confiant le plus intime de son vécu, sorte de profession de foi en ses propres mots. Voici ce qu’elle m’a écrit :

«Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. 

Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour, après plus de 56 ans de vie commune.

Enfin, écrivait-elle, Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, et où moi et mon époux nous serons définitivement réunis dans la paix.»

Frères et soeurs, dans le témoignage de cette chrétienne anonyme, nous voyons comment une vie marquée par le Christ peut nous rendre capables d’assumer toutes les conditions d’une vie, tous les dépouillements, toutes les épreuves, dans la confiance et l’abandon. L’homme riche voulait des recettes pour son salut, mais Jésus lui propose de tout risquer pour le Royaume de Dieu. 

Or, nous savons qu’il y a des gens prêts à tout risquer pour posséder la richesse, la gloire ou le pouvoir. Certains sont même prêts à le faire au péril de leur vie. Nous pourrions admirer ici un certain sens de l’aventure et du courage chez ces personnes si nous ne savions quelles tragédies sous-tendent souvent leur existence. Jésus lui nous offre une autre voie, un autre trésor pour vivre une vie pleine de sens. C’est le trésor de la Sagesse, Sagesse qui est venu vivre parmi nous, se révélant à nous comme le Verbe incarné, et dont le nom est le ChristJésus. 

Frères et sœurs, c’est là la proposition qui nous est faite dans l’Évangile aujourd’hui quand Jésus nous dit « viens, suis-moi », et c’est là le seul motif pour expliquer ce qui nous rassemble de dimanche en dimanche.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Fête des saints anges gardiens : conversation avec mon ange

Homélie du frère Raymond Latour, o.p.

       À quand remonte votre dernière conversation avec votre ange gardien? La question fait peut-être ressurgir des souvenirs d’enfance, de ces images d’un bon ange qui étend ses ailes protectrices pour accompagner un enfant sur un pont ou près d’un ruisseau, une autre encore où l’ange veille sur le sommeil d’un tout petit enfant. Nos anges gardiens nous quittent-ils avec l’enfance envolée ? 

       Cher ange gardien, il me faut bien reconnaître qu’il y a longtemps que je n’ai pas causé avec toi. Pourtant, j’ai un vif souvenir de notre première conversation. Je t’avais découvert dans une leçon au petit catéchisme. J’apprenais que « Dieu en donne un à chacun de nous et c’est pour nous aider à nous préserver du mal et à être de bons chrétiens. Il nous préserve du mal, du péché, des maladies et des accidents ». À mon souvenir, jusque-là, personne ne m’avait parlé de toi. Quelle découverte ! Dieu dans sa providence nous a fait le cadeau de placer un ange à nos côtés ! Je n’ai jamais eu d’amis imaginaires, mais cette journée-là, au retour de l’école, tout au long du chemin, je te parlais, sûr de ta présence. Ce jour-là, j’étais seul. Tu étais mon compagnon de route et je pouvais tout te confier. Il n’y avait aucun danger, mais j’étais heureux de me sentir « accompagné ». Tu étais différent de mes amis d’école, tu n’étais pas non plus un adulte qui me surveille. Non tu étais un ange protecteur, attaché à mes pas. Cela me réjouissait. Intérieurement, j’avais la conviction que tu étais relié à Dieu, que tu voulais mon bien et me garderait de tout mal. Grâce à toi, je marchais dans la confiance. 

Je ne te trouvais pas étrange. Même si tu étais un ange, ce qui expliquait que ta présence m’avait échappé. Tu n’avais pas d’autre nom que celui « d’ange gardien ». Tu restais anonyme. Effacé. Discret. Tant de jours à mes côtés et je t’avais ignoré ! Pourtant tu étais de tous mes petits bonheurs et grands malheurs d’enfant ! tu prenais part à tous mes jeux, c’est toi aussi qui me consolait de mes tristesses. Tu priais avec moi. C’était toi, n’est-ce pas, qui étais avec moi quand j’allais à l’église le dimanche ? Je me doutais de quelque chose… il y avait une telle joie ! 

       Cher ange gardien ! Et tous ces jours qui ont suivi ! Tu ne m’as jamais quitté d’une semelle même si je ne prenais plus garde à ta présence. Tu remplissais ta mission. C’est toi, je le sais maintenant, qui m’a en quelque sorte tapé sur l’épaule pour me mettre à l’écoute de la Parole de Dieu et avancer au souffle de l’Esprit. Peut-être t’es-tu interposé pour me barrer les chemins périlleux ? Comment savoir tout ce que je te dois, ange gardien, commissaire de la grâce prévoyante de Dieu ?

       L’Église nous offre aujourd’hui l’occasion de célébrer les anges gardiens, et pour plusieurs d’entre nous sans doute, de renouer avec eux. Il est vrai que l’Évangile associe les anges gardiens aux petits. Mais notre ange gardien ne s’est pas enfui avec l’enfance. Nous pouvons le retrouver en redevenant petits. C’est alors que nous comprendrons que les anges qui voient sans cesse la face de Dieu sont bien prêts à reprendre la conversation, et parler avec l’adulte que nous sommes devenus. Ainsi, nous assure la liturgie d’aujourd’hui, nous parviendrons sans encombre à la maison du Père. 

Raymond Latour, o.p.

Homélie pour le 24e dimanche (B) « Que les bottines suivent les babines ».

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 8, 27-35

En ce temps-là,
    Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, 
vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. 
Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : 
« Au dire des gens, qui suis-je ? » 
    Ils lui répondirent : 
« Jean le Baptiste ; 
pour d’autres, Élie ; 
pour d’autres, un des prophètes. »    

Et lui les interrogeait : 
« Et vous, que dites-vous ? 
Pour vous, qui suis-je ? »
Pierre, prenant la parole, lui dit : 
« Tu es le Christ. » 
    Alors, il leur défendit vivement 
de parler de lui à personne.

    Il commença à leur enseigner 
qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, 
qu’il soit rejeté par les anciens,
les grands prêtres et les scribes, 
qu’il soit tué, 
et que, trois jours après, il ressuscite. 
    Jésus disait cette parole ouvertement.
Pierre, le prenant à part, 
se mit à lui faire de vifs reproches. 
    Mais Jésus se retourna 
et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : 
« Passe derrière moi, Satan ! 
Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, 
mais celles des hommes. »
    Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : 
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, 
qu’il renonce à lui-même, 
qu’il prenne sa croix 
et qu’il me suive. 
    Car celui qui veut sauver sa vie 
la perdra ; 
mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile 
la sauvera. »

COMMENTAIRE

Un jour, une personne m’a demandé ce que les chrétiens faisaient de si exceptionnel? J’avais répondu qu’ils essayaient tout simplement d’assumer le sérieux de leur vie à la lumière de leur foi en Dieu. L’évangile d’aujourd’hui vient nous rappeler que c’est là une chose exigeante, car être chrétien ce n’est ni une fuite hors du monde, ni une voie de facilité.

Être chrétien, c’est aussi exigeant qu’être un bon père, une bonne mère de famille pour ses enfants. C’est aussi exigeant que d’entourer de soins et de prévenance un proche, ses vieux parents ou un ami malade. C’est aussi exigeant que d’engager sa vie dans la lutte pour la justice, pour les pauvres, pour les blessés de la vie. C’est aussi exigeant que d’avoir le souci de cette planète et de ses ressources. En somme, être chrétien, c’est assumer pleinement cette vie qui est la nôtre sur terre. C’est être bon et fidèle, pacifique et miséricordieux, charitable et honnête. C’est se faire le prochain de ceux et celles qui ont besoin de nous, c’est accepter de donner de soi-même, et ce parfois, jusqu’au don de sa vie. 

C’est à cet achèvement de nos vies que Dieu nous appelle en son Fils, lui qui nous donne la force de nous réaliser en tant qu’enfants de Dieu. La foi est une grâce, un don, mais c’est une grâce qui coûte. C’est ce que l’apôtre Pierre n’a pas encore saisi quand Jésus lui parle de sa passion à venir, et du don qu’il fera de lui-même jusqu’à donner sa vie. Il est facile de proclamer sa foi bien haut et fort, mais la vivre jusqu’au bout, cela fait appel à un courage et à une lucidité que seul Dieu peut nous donner. 

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, dit Jésus, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Cette suite du Christ peut prendre bien des formes dans notre quotidien, mais elle nous demande toujours d’être à l’écoute des signes des temps et des événements. Voici une expérience personnelle que j’aimerais vous partager.

Alors que j’étais responsable d’une troupe de théâtre multidisciplinaire au service de pastorale de l’Université de Montréal, une troupe composée de cinquante à soixante-quinze étudiants selon les années, nous avions créé une pièce qui abordait la problématique des réfugiés illégaux au Canada. C’était le choix des étudiants. La pièce mettait en scène un groupe de jeunes en excursion qui faisaient la rencontre en forêt d’un jeune couple d’Amérique centrale en fuite, cherchant refuge dans notre pays. 

La préparation de cette pièce nous avait amenés à méditer l’enseignement de Jésus qui dit à ses disciples : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli ». Nous ne nous doutions pas alors jusqu’où cette parole de Jésus nous entraînerait.

Pendant la semaine où nous présentions notre spectacle, les médias parlaient abondamment du cas d’une famille de réfugiés somaliens à Montréal qui avait été refoulée par notre gouvernement fédéral vers la ville de Plattsburgh aux États-Unis, et qui était condamnée à être déportée par le gouvernement américains vers la Somalie, là où la guerre sévissait. 

Notre spectacle était des plus actuel et il connut un bon succès. Tous les membres de la troupe semblaient satisfaits, sauf une comédienne qui demanda à me voir le lendemain de notre dernière représentation. C’était une jeune juive qui s’appelait Esther. Elle se planta bien droit devant moi et me dit d’un ton assuré : « C’est bien de présenter une pièce sur le drame des réfugiés, mais une famille somalienne, du nom de Guelhes, vient d’être déportée aux États-Unis. Tout le monde en parle. Est-ce que notre troupe a l’intention de faire quelque chose après la pièce de théâtre que nous venons de présenter? » 

La famille Guelhes, c’était une jeune somalienne de 21 ans, avec ses deux frères de quatorze et douze ans, qui se retrouvaient complètement laissés à eux-mêmes à la frontière de notre pays. Esther avait raison, il fallait faire quelque chose. Nous nous sommes donc entendus pour réunir les membres de la troupe, et les étudiants acceptèrent avec enthousiasme le défi qu’Esther nous proposait.

Nous avons entrepris une campagne en faveur des Guelhes, sensibilisant familles et amis, approchant des politiciens, les médias, les professeurs de l’école que fréquentaient les deux plus jeunes Somaliens. Nous avons organisé des manifestations, sensibilisé les communautés chrétiennes à la sortie des églises le dimanche, nous avons fait circuler une pétition à l’université. Deux mois plus tard, le gouvernement provincial nous annonçait qu’il donnait enfin son accord et qu’il était prêt à donner le statut d’immigrants reçus aux Guelhes!

Je partis aussitôt pour Plattsburgh afin d’aller les chercher et les amener au consulat canadien de New York afin d’obtenir leurs visas. Trois jours plus tard, nous étions de retour à la frontière canadienne où nous attendaient Esther, une meute de journalistes, ainsi que plusieurs membres de la troupe. Ce soir-là, nous avons fêté cette victoire inespérée, à travers laquelle notre pièce de théâtre trouvait en quelque sorte son véritable dénouement : une victoire où l’évangile nous avait entraînés beaucoup plus loin que nous ne l’aurions imaginé au moment de monter cette pièce : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. »

Esther nous avait rappelé cette sagesse fondamentale, et dont j’aime bien l’expression anglaise : « To walk the walk, and talk the talk! » Que l’on peut traduire par une expression populaire chez les jeunes d’ici : « Que les bottines suivent les babines ». Ou encore, pour employer un langage un peu plus châtié : De la nécessité d’être congruent avec soi-même.

C’est l’apôtre saint Jacques dans sa lettre qui écrit: « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? » C’est dans cette dynamique que nous avons été entraînés au printemps de 1991, alors qu’une jeune juive, un groupe de chrétiens et trois jeunes musulmans vivaient ensemble une page d’évangile.

C’est ainsi que la suite du Christ nous entraîne sans cesse sur des chemins de traverse à la fois surprenants et inattendus, où nous faisons l’expérience que l’exigence de l’évangile, c’est parfois accepter de se laisser surprendre par Dieu. 

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 19e dimanche (B)

« LÈVE-TOI ET MANGE! »

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 6, 41-51

En ce temps-là,
    les Juifs récriminaient contre Jésus 
parce qu’il avait déclaré : 
« Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. » 
    Ils disaient : 
« Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? 
Nous connaissons bien son père et sa mère. 
Alors comment peut-il dire maintenant : 
‘Je suis descendu du ciel’ ? » 
    Jésus reprit la parole : 
« Ne récriminez pas entre vous. 
    Personne ne peut venir à moi, 
si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, 
et moi, je le ressusciterai au dernier jour. 
    Il est écrit dans les prophètes : 
Ils seront tous instruits par Dieu lui-même. 
Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement 
vient à moi. 
    Certes, personne n’a jamais vu le Père, 
sinon celui qui vient de Dieu : 
celui-là seul a vu le Père. 
    Amen, amen, je vous le dis : 
il a la vie éternelle, celui qui croit. 
    Moi, je suis le pain de la vie. 
    Au désert, vos pères ont mangé la manne, 
et ils sont morts ; 
    mais le pain qui descend du ciel est tel 
que celui qui en mange ne mourra pas.
    Moi, je suis le pain vivant, 
qui est descendu du ciel : 
si quelqu’un mange de ce pain, 
il vivra éternellement. 
Le pain que je donnerai, c’est ma chair, 
donnée pour la vie du monde. »

COMMENTAIRE

Dans la première lecture, nous voyons le prophète Élie, soutenu par Dieu, trouver la force de marcher quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu. Dans la Bible, le chiffre quarante signifie un temps de gestation et de mûrissement. Il me semble que nous avons là chez le prophète Élie, une belle analogie avec notre vie spirituelle puisque nous sommes en marche nous aussi vers cette montagne de la rencontre où un jour nous verrons Dieu face à face. C’est pourquoi, il nous est dit en ce dimanche : « Lève-toi et mange, car il est long le chemin qui te reste. » Il est fait d’obstacles, de tentations et d’épreuves, alors « Lève-toi et mange! »

Relisant ce texte à la lumière de l’Évangile, comment ne pas y entendre la disposition intérieure qui doit être la nôtre devant le Christ qui s’offre à nous comme le pain vivant tombé du ciel. Il est dépassé le temps de la manne au désert, ou encore celui de la galette et de la cruche d’eau servies à Élie. Désormais, Dieu se donne lui-même. « Lève-toi et mange! » 

La transformation intérieure qu’annonçaient les prophètes trouve son achèvement en Jésus Christ. Désormais, ceux et celles qui mettent leur foi en lui voient leur vie spirituelle se transformer en profondeur et ils font l’expérience d’une communion mystérieuse à cet amour qui unit le Père à son Fils. Sinon comment expliquer cet amour qui nous habite quand nous mettons notre foi en Dieu et remettons nos vies entre ses mains? Accueillant le Christ qui se donne à nous comme nourriture spirituelle, nous devenons les hôtes intimes de l’Esprit Saint et nous sommes alors appelés à marcher nous aussi vers la montagne de l’Horeb, vers la maison de Dieu, pour vivre éternellement avec Lui. Alors, « Lève-toi et mange! »

Jésus compare ce don qu’il nous fait dans l’offrande de sa vie à un pain vivant, un pain venu du ciel, à de la nourriture pour l’âme et dont l’Eucharistie est l’expression la plus achevée de ce mystère. 

Maintenant la communion à un tel mystère doit être porteuse de changements bien sentis dans nos vies, changements qui se produiront dans la mesure où nous collaborons à cette grâce de conversion qui est à l’œuvre en nous. On le voit bien dans cet extrait de la lettre de Paul aux Éphésiens qui précède notre évangile :

« Frères et sœurs, nattristez pas le Saint Esprit de Dieu, qui vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre délivrance. Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes, tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. »

Voilà l’agir qui nous est proposé dans le Christ, sinon, qu’en est-il de cette foi que nous prétendons avoir? Nous le savons, la suite du Christ est exigeante et elle coûte; pourtant nous ne sommes pas laissés à nous-mêmes. C’est pourquoi, sans cesse, il nous faut crier vers Dieu quand nous faisons le mal plutôt que le bien, quand notre vie spirituelle s’affadit, car tout ce qui blesse autour de nous est aussi une blessure faite à Dieu. « N’attristez pas le Saint Esprit de Dieu », nous dit saint Paul, nous dévoilant ainsi qu’il est possible de blesser l’Amour, de blesser Dieu lui-même.

Vous le savez comme moi, lorsque l’on marche avec le Christ on a toujours cette vive conscience de ce qui peut nous séparer de Lui par nos paroles et nos actions. Le témoignage le plus fort qui m’a été donné en ce sens est celui de mon père. Il avait vécu une grande révolte contre Dieu à la suite de la mort tragique de ma sœur cadette âgée de dix-huit ans. Ce n’est que lors de mon entrée dans la vie dominicaine, quinze ans plus tard, qu’un changement s’est opéré en lui, comme si la grâce de mon appel l’avait aussi rejoint. Et c’est ainsi que je l’ai vu au fil des années développer une véritable vie de prière. 

À l’occasion du cinquantième anniversaire de mariage de mes parents, mon père m’a confié qu’il remerciait Dieu de vivre un tel bonheur avec ma mère qu’il aimait beaucoup; j’en ai alors profité pour lui demander en quoi consistait sa prière. Il m’a alors confié ceci : 

« Parfois j’ai peur de marcher tout seul, mais si Lui marche avec moi, alors je n’ai plus peur, parce que je sais qu’avec Lui ça va bien aller! Je ne demande pas à Dieu qu’il me donne la santé, la richesse, le succès ou même d’être heureux. Je ne lui demande que ceci : qu’il me rende bon. Bon avec ma femme, mes enfants, mes voisins et mes proches. Pour le reste : santé, richesse, succès, bonheur, je m’en occupe. Mais qu’Il me donne seulement d’être bon. »

Mon père avait une vive conscience de ses faiblesses, mais sa foi en Dieu lui faisait comprendre comme par instinct l’importance de « vivre dans l’amour », comme nous y invite saint Paul dans sa lettre aux Éphésiens. Car c’est cela finalement vivre spirituellement et revêtir l’homme nouveau : « c’est se transformer de plus en plus, jusqu’à ce que le visage du Christ soit visible en nous. [1]» Sans le savoir, en cherchant à être bon et meilleur, mon père tendait vers cet idéal.

Frères et sœurs, tous les rites liturgiques, tous les sacrements que nous célébrons en Église, nous insèrent dans une démarche de transformation de nos vies, et l’Eucharistie en est l’expression la plus forte. C’est Anselm Grün, moine bénédictin, qui écrit :

« Dans toute eucharistie, nous célébrons la métamorphose de notre vie. Dans le don du pain et du vin, nous nous en remettons à Dieu avec nos déchirements, avec tout ce qui nous blesse et nous broie, avec nos pensées et nos sentiments, nos besoins et nos passions, notre conscience et notre inconscient. Et nous faisons confiance à Dieu : il va accepter nos dons et les transformer, de sorte que peu à peu, imperceptiblement, quelque chose va changer en nous au fil des Eucharisties…[2] » 

C’est pourquoi, frères et sœurs, chaque dimanche nous sommes invités à participer à l’eucharistie, non par obligation, mais par fidélité, non par habitude, mais par amour, parce que c’est là que Dieu a choisi de se donner à nous de la manière la plus inattendue et la plus absolue qui soit : en se faisant pain vivant pour nous.

Yves Bériault, o.p.


[1] Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 24

[2] Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 8-9

Homélie pour le 18e dimanche du temps ordinaire. Année B.

« L’homme ne vit pas seulement de pain… » 

Après avoir entendu le récit de la multiplication des pains la semaine dernière, nous en poursuivons la lecture aujourd’hui alors que Jésus se présente à nous comme le Pain de vie. J’aimerais aborder cette affirmation de Jésus à la lumière de l’exhortation de saint Paul que nous venons d’entendre : « Revêtez-vous de l’homme nouveau. »

Quand saint Paul fait cette invitation aux Éphésiens, il décrit de manière saisissante ce en quoi consiste la vie nouvelle des baptisés : « Revêtez-vous de l’homme nouveau. » La liturgie du baptême évoque cette réalité spirituelle, alors que le nouveau baptisé est revêtu d’un vêtement blanc et que le ministre lui dit : « En Jésus, par le baptême, tu es renouvelé; ce vêtement blanc en est le signe. Tu as revêtu le Christ. » 

Revêtir l’homme nouveau, c’est revêtir le Christ, c’est entrer dans cette dynamique de transformation de nos vies qui en est une de croissance spirituelle, et qui se vit à travers nos forces et nos faiblesses. Nous sommes tous en cheminement, et nous faisons tous l’expérience de limites dans notre idéal de vie, mais parce que nous avons foi en Dieu et que nous voulons suivre le Christ, nos limites ne peuvent plus avoir le dernier mot dans nos vies.

Il y a un proverbe juif qui affirme cette belle vérité : « Ne te méprise pas, car Dieu lui ne te méprise pas. » Le Seigneur croit en nous, il espère en nous et il nous aime, non pas malgré nos limites et nos échecs, mais avec tout ce que nous sommes. Et son amour se déploie en proportion de notre misère, tel l’enfant malade à qui l’on prodigue des soins attentionnés parce qu’il en a davantage besoin. L’amour cherche toujours à faire plus. C’est pourquoi Dieu nous envoie son Fils afin que nous puissions revêtir l’homme nouveau et trouver notre plein épanouissement.

C’est là le sens de notre rassemblement tous les dimanches, alors que nous venons célébrer le repas du Seigneur, participer à ce que les premiers chrétiens appelaient aussi la fraction du pain ou la sainte Cène. Nous le faisons à l’invitation de Jésus qui nous dit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

La faim est un enjeu fondamental pour l’être humain puisqu’elle est liée à sa survie même. C’est la mort si nous nous privons de nourriture et des millions de personnes dans le monde vivent cette tragédie. Les chrétiens et les chrétiennes à travers l’histoire se sont toujours engagés dans cette lutte contre la faim, la pauvreté et la misère. Mais Jésus nous rappelle que la faim la plus importante pour  l’homme n’est pas celle du pain, mais la quête de sens, de savoir que la vie est porteuse d’avenir, qu’elle est voulue et précieuse, car c’est là un enjeu fondamental dans toute vie humaine. 

La faim la plus profonde et la plus significative qui habite le cœur de l’homme, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non, c’est la faim de Dieu. Et tout comme nos poumons sont faits pour aspirer l’air dès notre naissance, nous sommes faits pour Dieu. C’est une recherche qui est inscrite au cœur même de la vie. Saint Augustin décrit bien cette réalité quand il dit à Dieu dans sa prière : « Tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. »

C’est pourquoi Jésus dira lors de la tentation au désert : « L’homme ne vit pas seulement de pain… » Ou encore à l’occasion de la multiplication des pains : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle. »

C’est dans cette dynamique que nous entrons quand nous célébrons l’eucharistie. Car cette vie ici-bas nous prépare à la vie qui ne finira jamais, alors qu’un jour nous verrons Dieu face à face, ayant revêtu le Christ, pleinement configurés à lui, devenus semblables à lui. Voilà notre destinée!

Tous les rites liturgiques, tous les sacrements que nous célébrons en Église, nous insèrent dans une démarche de transformation de nos vies, et l’eucharistie en est l’expression la plus forte. Tout comme le pain et le vin sont transformés en corps et en sang du Christ, nous aussi nous sommes transformés. C’est le moine bénédictin Anselm Grün qui affirme ce qui suit dans son livre Réussir la transformation de soi : 

« Dans toute eucharistie, nous célébrons la métamorphose de notre vie. Dans le don du pain et du vin, nous nous en remettons à Dieu avec nos déchirements, avec tout ce qui nous blesse et nous broie, avec nos pensées et nos sentiments, nos besoins et nos passions, notre conscience et notre inconscient. Et nous faisons confiance à Dieu : il va accepter nos dons et les transformer, de sorte que peu à peu, imperceptiblement, quelque chose va changer en nous au fil des Eucharisties, de la même manière que le levain va se mêler à la farine pour donner toute sa saveur à la pâte.[1] » 

Frères et soeurs, c’est cela vivre spirituellement, revêtir l’homme nouveau : « c’est se transformer de plus en plus, jusqu’à ce que le visage du Christ soit visible en nous.[2] »

C’est pourquoi chaque dimanche nous sommes invités à participer à l’eucharistie, non par obligation, mais par fidélité, non par habitude mais par amour, parce que c’est là que Dieu a choisi de se donner à nous de la manière la plus inattendue, la plus absolue qui soit, en se faisant nourriture pour nous. Et il n’y a pas de plus grand amour. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain


[1] Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 8-9

[2] Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 24

Homélie pour le 17e dimanche (B)

LA MULTIPLICATION DES PAINS

Nous commençons aujourd’hui avec l’évangéliste Jean une suite de cinq dimanches où nous ferons la lecture de son récit sur le Pain de vie. Il s’agit en fait d’une méditation sur l’eucharistie et sur la foi. Par ailleurs, la mention de la venue prochaine de la Pâque juive dans l’évangile aujourd’hui nous donne déjà une clé de lecture pour la compréhension de la multiplication des pains. Jean veut nous dire que Jésus est l’accomplissement de cette Pâque, l’accomplissement de toutes les promesses de Dieu faites à son peuple à travers l’histoire.

Il est nécessaire de souligner d’entrée de jeu que la tradition évangélique accorde une grande importance à la multiplication des pains, car c’est le seul miracle de Jésus que nous retrouvons dans les quatre évangiles, et il y est mentionné à six reprises , ce qui est tout à fait exceptionnel.

Tout l’évangile de Jean est une invitation à contempler la personne de Jésus, et la multiplication des pains survient dans son évangile comme un sommet de l’action de Jésus, une synthèse de son ministère et une profonde révélation de son identité qui va se déployer tout au long de son discours sur le Pain de vie.

Par ailleurs, la multiplication des pains est la réalisation de l’un des signes majeurs qui devaient accompagner la venue du Messie. Les Juifs attendaient pour les temps messianiques le renouvellement du miracle de la manne au désert et c’est pourquoi, à la suite de ce miracle de Jésus, la foule veut l’enlever et le faire roi. Mais comme Jésus le dira lui-même, sa royauté n’est pas de ce monde, et il va fuir cette foule.

La multiplication des pains évoque bien le miracle de la manne au désert, mais il y a bien plus que Moïse ici, car dans le désert c’est Dieu qui fait tomber la manne du ciel à la suite de la prière de Moïse, alors que dans le récit évangélique c’est Jésus lui-même qui multiplie les pains et les poissons et qui les distribue à la foule. De plus, alors que la manne ne pouvait se conserver au-delà d’une journée, ici, à la demande de Jésus, l’on garde tout ce qui reste du pain afin que rien ne soit perdu, évocation à mots couverts du caractère sacré que prendra ce pain après la résurrection. Le miracle est évocateur de l’eucharistie.
Rappelons-nous que chez l’évangéliste Marc, c’est la compassion de Jésus pour la foule qui entraîne la multiplication des pains, alors que chez Jean ce miracle a pour but de dévoiler l’identité de Jésus. Il est le nouveau Moïse qui nous entraîne dans un nouvel exode vers la terre promise, et de même qu’il est capable de donner de la nourriture matérielle, il est capable aussi de donner la nourriture spirituelle.

Voilà pour une brève explication de ce passage évangélique. Mais quelles sont les leçons de ce récit pour notre vie de foi de tous les jours? Peut-être nous faut-il réentendre l’histoire en modifiant légèrement l’angle de notre lecture. Écoutons à nouveau…

Il était une fois un jeune garçon qui avait cinq pains et deux poissons au milieu d’une foule de cinq mille personnes venue entendre Jésus. Cette foule commençait à avoir faim et Jésus mit alors à l’épreuve la foi de Philippe, l’un de ses disciples, en lui demandant comment nourrir une telle foule. Ce dernier avoua son impuissance, le défi lui paraissant insurmontable à vue humaine.

C’est alors que le jeune garçon s’avança et offrit à Jésus le peu qu’il avait, soit ses cinq pains et ses deux poissons, ce qui suscita l’incrédulité d’André, le frère de Simon-Pierre, qui dit à Jésus : « Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde? » Mais Jésus, posant un regard admiratif sur le jeune garçon, fit asseoir la foule, là où il y avait beaucoup d’herbe, nous précise l’évangéliste, évoquant ainsi l’image du bon pasteur conduisant son troupeau sur de verts pâturages. Prenant alors dans ses mains les cinq pains et les deux poissons, Jésus rendit grâce au Père et il les distribua à la foule. Après que tout le monde eût mangé, il en resta assez pour emplir douze corbeilles, évocation des douze apôtres, des douze tribus d’Israël, mais surtout signe de plénitude et de salut, annonçant l’Église à venir.

Quant au jeune garçon, dont on ne connaît ni le nom ni la provenance, il est un personnage central dans cette histoire. Alors que les Apôtres sont incapables de s’en remettre au Christ, Jésus a sans doute voulu leur faire voir en ce garçon, un modèle de la présence des disciples au monde, nous rappelant que le fruit de nos travaux et de nos luttes reste fondamentalement un don de Dieu.


Le geste de ce garçon nous rappelle que tout ce que nous donnons de nous-mêmes dans la foi, malgré la pauvreté de nos moyens, Dieu est capable de transformer ce don en nourriture pour la multitude. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore, Jésus nous associe à sa mission de nourrir les foules avec lui et ainsi participer à la surabondante générosité de Dieu pour notre monde.

Pensons ici à tous ces témoins dans l’histoire de l’Église tels que : saint Vincent de Paul, Ozanam, mère Teresa. Je pense aussi à toutes ces femmes et ces hommes de chez nous qui ont fondé des œuvres pour venir en aide aux plus démunis. Nous pourrions en poursuivre l’énumération pendant des heures.

À travers les siècles, les chrétiens et les chrétiennes ont toujours reconnu le Christ à la fois dans le service du prochain et dans la fraction du pain. C’est pourquoi, à la fin de chacune de nos eucharisties, nourris du Pain de vie, nous sommes envoyés en mission, mais pas avant de nous être unis au Christ dans son offrande au Père, présentant nos cinq pains et nos deux poissons, et nous en remettant à lui quant à la portée de ce don, lui qui est capable de transformer le pauvre pain auquel nous communions en nourriture pour la vie éternelle. C’est ce mystère qui s’offre à nous lorsque nous célébrons l’Eucharistie. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Pourquoi, Seigneur, es-tu si loin ?

TEXTES BIBLIQUES POUR LE SAMEDI DE LA 15e SEMAINE (B)

PREMIÈRE LECTURE

« S’ils convoitent des champs, ils s’en emparent ; des maisons, ils les prennent » (Mi 2, 1-5)

Lecture du livre du prophète Michée

Malheur à ceux qui préparent leur mauvais coup
et, du fond de leur lit, élaborent le mal !
Au point du jour, ils l’exécutent
car c’est en leur pouvoir.
    S’ils convoitent des champs, ils s’en emparent ;
des maisons, ils les prennent ;
ils saisissent le maître et sa maison,
l’homme et son héritage.
    C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur :
Moi, je prépare contre cette engeance un malheur
où ils enfonceront jusqu’au cou ;
vous ne marcherez plus la tête haute,
car ce sera un temps de malheur.
    Ce jour-là, on proférera sur vous une satire,
et l’on entonnera une lamentation ; on dira :
« Nous sommes entièrement dévastés !
    On livre à d’autres la part de mon peuple !
Hélas ! Elle m’échappe !
Nos champs sont partagés
entre des infidèles ! »
    Plus personne, en effet, ne t’assurera une part
dans l’assemblée du Seigneur.

            – Parole du Seigneur.

PSAUME

(Ps 9 B (10), 1-2, 3-4, 7-8ab, 14)

R/ N’oublie pas le pauvre, Seigneur ! (Ps 9 B, 12)

Pourquoi, Seigneur, es-tu si loin ?
Pourquoi te cacher aux jours d’angoisse ?
L’impie, dans son orgueil, poursuit les malheureux :
ils se font prendre aux ruses qu’il invente.

L’impie se glorifie du désir de son âme,
l’arrogant blasphème, il brave le Seigneur ;
plein de suffisance, l’impie ne cherche plus :
« Dieu n’est rien », voilà toute sa ruse.

Sa bouche qui maudit n’est que fraude et violence,
sa langue, mensonge et blessure.
Il se tient à l’affût près des villages,
il se cache pour tuer l’innocent.

Mais tu as vu : tu regardes le mal et la souffrance,
tu les prends dans ta main ;
sur toi repose le faible,
c’est toi qui viens en aide à l’orphelin.

ÉVANGILE

« Il leur défendit vivement de parler de lui. Ainsi devait s’accomplir la parole d’Isaïe » (Mt 12, 14-21)

Alléluia. Alléluia. 
Dans le Christ, Dieu réconciliait le monde avec lui :
il a mis dans notre bouche la parole de la réconciliation.
Alléluia. (cf. 2 Co 5, 19)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu

En ce temps-là,
    une fois sortis de la synagogue,
les pharisiens se réunirent en conseil contre Jésus
pour voir comment le faire périr.
    Jésus, l’ayant appris, se retira de là ;
beaucoup de gens le suivirent, et il les guérit tous.
    Mais il leur défendit vivement
de parler de lui.
    Ainsi devait s’accomplir
la parole prononcée par le prophète Isaïe :
    Voici mon serviteur que j’ai choisi,
mon bien-aimé en qui je trouve mon bonheur.
Je ferai reposer sur lui mon Esprit,
aux nations il fera connaître le jugement.
    Il ne cherchera pas querelle, il ne criera pas,
on n’entendra pas sa voix sur les places publiques.
    Il n’écrasera pas le roseau froissé,
il n’éteindra pas la mèche qui faiblit,
jusqu’à ce qu’il ait fait triompher le jugement.
    Les nations mettront en son nom leur espérance.

COMMENTAIRE

Pourquoi, Seigneur, es-tu si loin ? Ce cri du psalmiste, qui a traversé les siècles, se fait entendre ce matin dans le psaume et il garde toute son actualité par sa charge de reproche et d’incompréhension à l’endroit d’un Dieu qui semble si souvent absent, cri qui monte en nous parfois quand le quotidien nous pèse ou que des situations nous révoltent. 

Pourquoi, Seigneur, es-tu si loin ? Qui d’entre nous, un jour, n’a pas été tenté de lancer ce cri vers Dieu, cri de révolte qui fait suite ce matin au texte d’imprécation contre les méchants du prophète Michée, texte qui aurait pu être rédigé à notre époque par un observateur le moindrement attentif à l’actualité internationale, ou encore aux simples faits divers de nos journaux qui marquent le quotidien d’une ville comme la nôtre, où ici comme ailleurs, les méchants dans leur orgueil, comme le dit le psalmiste, poursuivent les pauvres, les dépouilles de leurs biens, les jettent à la rue.

Pourquoi, Seigneur, es-tu si loin ? Cette impression de nous croire abandonnés par Dieu est un thème qui revient fréquemment dans la Bible. Pensons ici à Job dans sa misère, lui qui a tout perdu, et qui demande des comptes à Dieu. Ou encore à cet autre psaume où le psalmiste crie sa douleur vers Dieu en lui disant : « Cela ne te fait rien de nous voir mourir! »

Qui de nous, un jour, n’a pas eu cette réaction devant la violence qui s’abat sur des innocents, devant la mort d’enfants, devant la maladie, la souffrance ou simplement le poids de la vieillesse. Toutes ces épreuves nous font mesurer combien nos vies sont fragiles, et elles soulèvent inévitablement la même question que pose le psalmiste : mais où donc est Dieu dans ma vie? Combien de fois nos prières, nos supplications, semblent rester sans réponse, comme d’innombrables bouteilles jetées à la mer et qui ne changent pas le cours des événements !

Pourtant, le psalmiste n’est jamais en proie au désespoir. C’est un homme de foi. Il pose les grandes questions qui affligent l’humanité afin de mieux y répondre, selon ce que le Seigneur lui inspire d’écrire. Et c’est ainsi qu’un peu plus loin dans le psaume de ce matin, il répond lui-même à sa question qu’il posait en Dieu, en lui disant : Tu entends le désir des affligés, et tu affermis leur cœur. Bien sûr, il n’y a pas ici de solution magique devant les difficultés de la vie, sinon cette ferme assurance du psalmiste que Dieu est présent au cœur de nos épreuves, et qu’il nous donne les grâces nécessaires afin de faire face aux vents contraires de nos vies et d’y répondre. 

Quant à nous, chrétiens et chrétiennes, nous savons que Dieu pour se faire proche de nous est allé jusqu’à nous donner son Fils. Et nous avons cette ferme assurance qu’il est capable de nous guider à travers les épreuves de cette vie, au-delà de la mort même. 

Je laisse la parole à une correspondante qui m’a confié un jour son expérience de Dieu. Elle m’écrivit ce qui suit :

  • Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. 
  • Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour, après plus de 56 ans de vie commune. 
  • Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, et où nous serons définitivement réunis dans la paix.

Frères et sœurs, comme on le disait de saint Dominique, nous avons planté l’ancre de notre espérance au ciel avec le Christ, qui seul peut nous mener à bon port, malgré toutes les tempêtes de la vie, car lui seul est le Seigneur, qui tient précieusement nos vies entre ses mains.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 16e dimanche (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 6, 30-34

En ce temps-là,
après leur première mission,
    les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, 
et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné. 
Il leur dit : 
« Venez à l’écart dans un endroit désert, 
et reposez-vous un peu. » 
De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, 
et l’on n’avait même pas le temps de manger. 
    Alors, ils partirent en barque 
pour un endroit désert, à l’écart. 
    Les gens les virent s’éloigner, 
et beaucoup comprirent leur intention. 
Alors, à pied, de toutes les villes, 
ils coururent là-bas 
et arrivèrent avant eux. 
    En débarquant, Jésus vit une grande foule. 
Il fut saisi de compassion envers eux, 
parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. 
Alors, il se mit à les enseigner longuement. 

COMMENTAIRE

Cet évangile est très évocateur au beau milieu de notre été, alors que la perspective des vacances, d’un repos longtemps attendu nous rend un peu plus fébriles, voyant venir ces journées sans agenda, libres comme l’air. 

« Venez vous reposer à l’écart », dit Jésus à ses disciples qui reviennent de mission. Cette invitation illustre bien sa prévenance à notre endroit. Comme Jésus est attentif à nos besoins, à nos fatigues et à nos luttes! Il s’intéresse passionnément à notre réalité de tous les jours et, paradoxalement, c’est à cause de cela que les vacances des disciples tournent court. Ils ne sont pas aussitôt arrivés sur le lieu de la relâche promise, qu’une foule les attend avec son poids de misère. Et s’en est fait du repos à l’écart proposé par Jésus! Ce dernier s’empresse d’aller au-devant de ces gens, de les instruire, et même de les nourrir, puisque c’est sur ce rivage que se fera la multiplication des pains.

Jésus compare cette foule à des brebis sans berger. Ce thème du berger revient fréquemment dans la Bible pour parler de Dieu et de son peuple. L’un de ses titres dans l’Ancien Testament est celui de Berger d’Israël, et quand le peuple monte au Temple lors des grandes fêtes, il chante :  « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. »

Jésus lui-même va s’attribuer ce titre de berger, de bon pasteur, et constamment dans son ministère nous le voyons agir en conséquence. Il part à la recherche de la brebis perdue, il la porte sur ses épaules, il lui pardonne, il la guérit. Est-il surprenant alors que les vacances des disciples connaissent une fin aussi abrupte devant cette foule sans berger et dont Jésus a pitié?

Sans vouloir forcer le texte, je crois que cet épisode de la vie des disciples a beaucoup à nous dire au sujet de nos propres vacances. Toutefois, soyez rassurés, il ne s’agit pas ici d’annuler tous vos projets de vacances! Il s’agit plutôt d’une invitation à porter un regard neuf sur notre été.

Tout d’abord, l’évangile d’aujourd’hui nous apprend que le repos est quelque chose de légitime pour Jésus. Ce n’est pas là un caprice, ce n’est pas de l’égoïsme. Tout comme notre corps a besoin de sommeil, nos vies ont besoin de se refaire, de marquer une pause face à tous nos engagements et nos soucis.

D’ailleurs, le repos est un thème important dans la bible. C’est ainsi que dans le récit de la création Dieu lui-même se repose le Septième jour. Ce repos est à l’origine du sabbat qui est voulu par Dieu, et qui est intimement lié à notre communion avec lui. Le véritable repos dans la Bible prend tout son sens en ce qu’il est tourné vers Dieu. Il devient action de grâce pour sa création, pour la vie qu’il nous donne, pour les personnes qui nous entourent. Et c’est ainsi que le psalmiste dira : « Je n’ai de repos qu’en Dieu seul »; « Sur des près d’herbes fraîches il me fait reposer. »

C’est Dieu qui donne le véritable repos, la joie intérieure devant tous ses bienfaits. Et c’est ainsi que les vacances deviennent un moment tout à fait béni pour entrer dans cette dynamique de l’action de grâce, pour laisser s’élever en nous un grand merci vers Dieu pour tous ses bienfaits dans nos vies.

Maintenant, si nous revenons à notre évangile, les disciples n’abandonnent pas Jésus sur le rivage alors qu’il les invite à se reposer. Au contraire, il part avec eux, tout comme il part avec nous. Mais comme nous le révèle notre récit, Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos. Car lorsque l’on marche avec lui, nous voyons alors le monde avec ses yeux à lui, nous sommes invités à mettre nos coeurs en diapason avec le sien. Ce qui est très engageant.

Prenons l’exemple de nos familles qui jouent un rôle très important dans notre apprentissage de nos vies d’hommes et de femmes. Je me souviens de mon père qui était un homme aux opinions bien arrêtées, et qui avait parfois des réactions très vives quand il était témoin d’injustices ou de misère humaine. Mon père était un homme qui savait s’indigner, et cela me gênait parfois quand j’étais enfant de le voir faire une « sainte colère ». Ce n’est que plus tard, bien plus tard après mon adolescence, que j’ai compris et qu’a grandi en moi un sentiment de fierté pour l’intégrité de mon père et son sens de la justice. Et c’est alors que j’ai réalisé qu’il avait profondément marqué mon regard sur la vie et les personnes.

Nous avons tous vécu quelque chose de semblable, soit au contact de nos parents ou de personnes signifiantes dans nos vies, et qui sont devenues pour nous des modèles, des points de repère quant à la façon de nous comporter dans l’existence. S’il en est ainsi dans nos relations humaines, que dire alors de cette émulation quand nous sommes disciples du Christ et que nous affirmons vouloir le suivre? Car il n’y a pas de force transformatrice plus grande que sa présence au coeur de nos vies, ce qui explique pourquoi Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos!

Car si nous voulons vraiment vivre selon l’évangile, si nous prétendons être des amis du Christ, nous ne pouvons plus porter le même regard sur notre monde. Nous ne pouvons pas rester indifférents à la misère humaine, même quand on est en vacances. Et c’est là qu’il nous faut faire cette jonction : un disciple en vacances n’est pas en vacance de l’évangile, il n’est pas en vacances de son prochain, de sa famille ou de ses amis. Le disciple est invité à se retirer à l’écart et à se reposer, mais il ne peut refuser de se laisser interpeller, déranger par ceux et celles qui ont besoin de son aide et qui l’attendent sur la route des vacances.

Oui, vivement les vacances, mais n’oublions pas de partir avec le Christ le bon pasteur, qui saura bien nous garder les yeux et le coeur ouverts tout au long de nos rencontres et de nos découvertes cet été. Et, qui sait, c’est peut-être là que nous attend le véritable repos. Bonnes vacances!

Yves Bériault, o.p. Dominicain