Homélie pour le 4e Dimanche de l’Avent (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 1,18-24.
Voici comment fut engendré Jésus Christ : Marie, sa mère, avait été accordée en mariage à Joseph ; avant qu’ils aient habité ensemble, elle fut enceinte par l’action de l’Esprit Saint.
Joseph, son époux, qui était un homme juste, et ne voulait pas la dénoncer publiquement, décida de la renvoyer en secret.
Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint ;
elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »
Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète :
‘Voici que la Vierge concevra, et elle enfantera un fils ; on lui donnera le nom d’Emmanuel’, qui se traduit : « Dieu-avec-nous »
Quand Joseph se réveilla, il fit ce que l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse.

COMMENTAIRE

Au livre d’Isaïe, celui que la longue tradition de l’Église appelle le cinquième évangéliste, nous avons entendu cette promesse extraordinaire faite au roi Achaz qui règne dans Jérusalem menacée par l’ennemi : « Le Seigneur lui-même vous donnera un signe : Voici que la jeune femme est enceinte, elle enfantera un fils, et on l’appellera Emmanuel, (c’est-à-dire : Dieu-avec-nous). »

Ce passage énigmatique du premier Testament a fait couler beaucoup d’encre. Est-il possible que près de huit cents ans avant Jésus-Christ on ait déjà annoncé sa mystérieuse naissance, alors même que la notion de Messie n’était pas encore apparue dans la tradition d’Israël? Aucune explication historique de ce passage n’est tout à fait satisfaisante pour les exégètes quant à sa signification à l’époque d’Isaïe. Mais les premières générations chrétiennes ont vite fait d’en saisir le sens à la lumière de l’avènement du Christ. Benoît XVI écrit : « Ce signe de Dieu chez Isaïe n’est pas offert pour une situation politique déterminée, mais concerne l’humanité et son histoire dans son ensemble[1] ». Et c’est ainsi qu’une Parole de l’an 733 avant Jésus-Christ, dévoile tout son sens et sa richesse avec la venue du Messie. Dieu est venu parmi nous et il a pris chair de la Vierge Marie.

C’est ce grand mystère qui est annoncé en songe à Joseph, l’époux de Marie. L’Ange du Seigneur lui annonce que « l’enfant qui est engendré en Marie vient de l’Esprit Saint », et qu’il vient sauver son peuple de ses péchés.

L’évangéliste Matthieu nous fait contempler le mystère d’un couple humble et caché qui a pourtant changé le cours de l’histoire. À travers son récit, Dieu nous redit que l’avenir appartient aux pauvres de Dieu, c’est-à-dire à ceux et celles qui se laissent façonner par Lui, qui l’accueillent dans le secret de leur coeur, et qui en font leur plus grande richesse, leur plus beau trésor. Dans le premier Testament on les appelait les justes ; dans le Nouveau Testament ils ont pour nom les fidèles.

Joseph, l’époux promis à Marie, n’a pas d’âge et il a tous les âges. Aucun indice dans les évangiles ne nous permet de lui en donner un. Quant à Marie, puisqu’elle est promise en mariage, on sait qu’habituellement cet engagement était pris par les parents de la mariée, alors que la jeune fille avait environ quinze ans. Donc, une toute jeune fille que cette Marie de Nazareth, et l’on est encore fragile à quinze ans.

Bien qu’engagés l’un à l’autre, ils ne vivent pas encore ensemble et pourtant la voilà enceinte. Comment peut-elle affirmer que l’enfant qu’elle porte vient de Dieu et, de plus, que cet enfant va sauver son peuple ? C’est insensé. Mieux vaut la répudier en secret, se dit Joseph, car il est un homme bon, il cherche néanmoins à lui épargner la honte. Mais un songe vient changer le cours de sa vie. Nous connaissons tous cette belle histoire qui se transmet siècle après siècle, de génération en génération dans une foule d’écrits, de poèmes et de chansons.

En voici un exemple. J’entendais ces jours-ci un cantique de Noël traditionnel du XVe siècle, appelé le cantique du cerisier (The Cherry Tree Carol). Voici la belle histoire qui est racontée. Marie et Joseph sont en route pour le recensement à Bethléem. Marie, voyant un cerisier, demande à Joseph d’aller lui chercher des cerises. Joseph, qui n’a pas encore accepté ni compris ce qui se passe en Marie, lui répond en colère : « Pourquoi ne demandes-tu pas au père de ton enfant de te donner des cerises ? » Soudain, la voix de l’enfant se fait entendre dans le sein de Marie et commande à l’arbre de donner de ses fruits à sa mère. Le cerisier se penche alors vers elle et lui touche la main pour lui offrir de ses fruits. Et Joseph, conclut le cantique, épousa la Vierge Marie, la Reine de Galilée !

C’est le mystère de Noël qui se joue sous nos yeux chaque année ; un mystère enrobé de merveilleux, comme un conte trop beau pour être vrai. Et pourtant… chaque année, nous avons besoin de réentendre la belle histoire de Marie et de Joseph, de nous laisser toucher au cœur à nouveau, tellement cette histoire est incroyable. C’est l’histoire de notre foi, où nous est dévoilé le mystère de l’Église.

En Joseph, nous avons l’image du croyant. Comme lui, chacun et chacune de nous est appelé à accueillir la promesse de Dieu dans sa vie.

La jeune Marie symbolise l’Église, la jeune fiancée, en qui habite un grand mystère d’amour et à travers lequel Dieu veut se donne sans cesse au monde.

L’Ange du Seigneur, c’est Dieu lui-même, qui invite le croyant à prendre l’Église chez lui, à l’aimer de tout son coeur, sans nécessairement tout comprendre. « Fais confiance », nous dit l’Ange. « Sois une femme de foi ; sois un homme de foi. N’aie pas peur de prendre chez toi cette Église pour laquelle l’enfant de la crèche donnera sa vie. »

Car voici la Bonne Nouvelle : l’Église est grosse de Dieu ! Elle est enceinte de Dieu. Elle le porte en elle et, en même temps, elle le propose sans cesse à travers la Parole de Dieu, à travers les sacrements, sa vie de prière, sa vie missionnaire, son engagement pour les plus pauvres, son souci quotidien pour le monde. Et tout cela ne peut se réaliser qu’à travers vous et moi. L’amour qui sera annoncé et chanté par les anges la nuit de Noël, c’est à nous qu’il est confié, comme il fut confié à Marie et à Joseph.

Au début, Joseph ne comprend pas ce que vit sa jeune épouse. Comment est-ce possible ? Mais il avance dans la foi, car l’Ange l’y invite, et Joseph fait confiance. C’est à cette confiance que nous sommes invités à quelques jours de la fête de Noël. Sommes-nous prêts à faire confiance à Dieu dans nos vies ? À tout lui remettre ? À jouer notre vie sur lui ? N’est-ce pas là la plus belle et la plus grande des aventures où Dieu ne saurait nous décevoir. C’est ce qu’ont fait Joseph et Marie. Ils ont joué leur vie sur une promesse de Dieu.

Comme pour Joseph, la voix de l’Ange nous invite à avancer dans la foi. « N’aie pas peur d’accueillir chez toi ce mystère. » Parce que nous sommes tous appelés à être porteurs de Dieu. Nous portons enfoui au cœur de nos vies, la vie même du Fils de Dieu incarné, qui veut se donner au monde à travers nous.

Comme l’écrit saint Paul aux chrétiens de Rome, « nous les fidèles qui sommes, par appel de Dieu, le peuple saint », nous sommes invités à veiller sur le mystère de Noël, comme sur un trésor des plus précieux, comme on veille sur un enfant dans son berceau. Que ce soit notre joie !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


 

[1] Ratzinger, Joseph (Benoît XVI). L’enfance de Jésus, Flammarion, 2012, p. 76. 189 p.

Homélie pour le 2e Dimanche de l’Avent (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 3,1-12.
En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée :
« Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche. »
Jean est celui que désignait la parole prononcée par le prophète Isaïe : ‘Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.’
Lui, Jean, portait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins ; il avait pour nourriture des sauterelles et du miel sauvage.
Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui,
et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés.
Voyant beaucoup de pharisiens et de sadducéens se présenter à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ?
Produisez donc un fruit digne de la conversion.
N’allez pas dire en vous-mêmes : “Nous avons Abraham pour père” ; car, je vous le dis : des pierres que voici, Dieu peut faire surgir des enfants à Abraham.
Déjà la cognée se trouve à la racine des arbres : tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu.
Moi, je vous baptise dans l’eau, en vue de la conversion. Mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de lui retirer ses sandales. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »

COMMENTAIRE

Quand Jean Baptiste fait son apparition dans le désert de Judée, cela fait plus de quatre-cents ans que la voix des prophètes s’est éteinte en Israël et l’on attend toujours le Messie. Cette attente est surtout présente chez ceux et celles qu’on appelle «les pauvres de Yahvé», qui à l’image de la Vierge Marie sont fidèles et confiants dans leur attente. Et leur persévérance n’a pas été déçue, car les temps sont accomplis alors que survient Jean Baptiste, celui dont Isaïe avait prophétisé la venue et dont la mission serait d’annoncer les temps nouveaux : la venue du Messie.

Jean Baptiste est la voix de celui qui crie dans le désert, ce désert de la condition humaine que Dieu lui-même vient habiter en son Fils Jésus, qui annonce un règne de justice et de paix, qui répand son Esprit sur toute chair, et qui nous presse de vivre de sa vie et de nous engager à ses côtés, afin d’être porteurs de sa passion pour le monde.

Le prophète Isaïe, contemplant cet avenir où doit se manifester le Messie, nous parle avec des images bucoliques d’une création restaurée dans sa paix et son harmonie initiales, telle qu’elle était au début du monde. C’est le paradis retrouvé où le loup habite avec l’agneau, le léopard se couche près du chevreau, le veau et le lionceau sont nourris ensemble! Elles sont belles et évocatrices ces images du prophète, et pourtant, il y a loin de la coupe aux lèvres quand on contemple l’état de notre monde et les défis qui sont les nôtres..

Le moine Christian de Chergé, prieur d’un monastère trappiste en Algérie, assassiné avec six de ses frères, rapporte l’anecdote suivante alors qu’il était en pèlerinage à Jérusalem, et qu’il se trouvait près du mur des Lamentations. Un Juif orthodoxe en le voyant voulut le provoquer en lui lançant cette boutade : «Et puis, lui demanda-t-il, est-ce que le lion mange de l’herbe?» Il aurait pu tout aussi bien lui demander : «Et est-ce que le loup habite avec l’agneau?»

Vous aurez compris que cet homme voulait contredire l’affirmation des chrétiens selon laquelle Jésus est le Messie. Car s’il l’était vraiment, selon ce Juif orthodoxe, les prophéties d’Isaïe se seraient réalisées depuis longtemps, et l’on verrait le lion manger de l’herbe avec le bœuf, le loup habiter avec l’agneau.

Il y a là, bien sûr, un certain fondamentalisme qui s’exprime, mais la question mérite d’être posée, car sans cesse notre espérance et notre foi sont mises à l’épreuve, contredites par les conflits et les violences qui affligent notre monde. Tant de guerres et tant d’injustices qui nous laissent désemparés devant les déserts de l’aventure humaine, où l’amour n’est pas toujours aimé, où la justice et la paix se font douloureusement attendre, alors que nous aimerions tellement que le Christ, le Prince de la Paix, affirme sa royauté et sa toute-puissance.

Il est donc légitime d’entendre les sarcasmes de nos contemporains et de se demander avec eux si le monde a vraiment changé depuis cette nuit de Bethléem. Est-ce que la venue du Christ a véritablement transformé la face de notre terre?

Nous ne savons pas comment aurait évolué notre monde si Jésus n’était pas venu, mais une chose est indéniable, la suite du Christ a transformé radicalement la vie d’une multitude de femmes et d’hommes depuis la venue du Christ. Ils ont pris sur eux-mêmes, au nom de l’évangile et de leur foi, de transformer cette terre, d’inaugurer des relations de paix, de justice et de miséricorde, partout où ils vivaient, et souvent jusqu’à donner leur vie.

On pourrait nommer ici les grandes figures de l’Église, ces saints et ces saintes qui nous sont si chers, mais je pense aussi à tous ces chrétiens anonymes qui se consacrent tous les jours au service des plus pauvres et des malades, qui luttent pour la justice et la dignité humaine. Je pense à toutes ces mères et à tous ces pères qui initient leurs enfants aux valeurs de l’évangile, leur apprenant la grandeur du don de soi et du partage, l’importance d’être bon, d’être juste, d’être droit. Je pense à tous ces consacrés, à tous ces prêtres, à tous ces religieux et religieuses qui ont voué leur vie au Christ, et qui, souvent, bien humblement, se mettent au service des plus pauvres dans les lieux les plus reculés de la terre.

Des germes de paix et de justice sont nés dans le sillage de ces millions de témoins à travers les siècles, et ce, jusqu’à ce jour. Ils ont cru à la venue du Fils de Dieu en notre monde, ils ont accueilli son Esprit de sainteté et, par leur vie engagée, ils ont préparé la route du Seigneur, comme nous y invite Jean Baptiste aujourd’hui. Ils n’ont pas eu peur des jours sombres et des lendemains qui déchantent, car ils savaient bien qu’ils n’étaient pas seuls dans leur combat. C’est à cette espérance que le temps de l’Avent nous convie.

«Convertissez-vous!», nous dit Jean Baptiste. Conformez votre vie à cette espérance qui est capable de soulever le monde, et qui a pour nom Jésus Christ. Car le Christ, par le don de son esprit, vient établir son Royaume de paix et de justice, en suscitant des relations nouvelles entre les personnes, transformant les cœurs les plus endurcis en cœurs aimants et miséricordieux. Jésus est ce Messie et ce roi pacifique qu’annonçaient les prophètes, et chaque fois qu’un cœur s’ouvre à lui et tend la main au prochain, on peut alors voir le loup habiter avec l’agneau, le léopard coucher près du chevreau, et le lion manger de l’herbe avec le bœuf. Et c’est ainsi que se réalise la prophétie d’Isaïe.

Frères et sœurs, la Parole de Dieu ne nous propose pas une espérance à la petite semaine, une espérance facile et béate. Elle est profonde comme la mer cette espérance, à l’image de la connaissance du Seigneur qui nous est promise par le prophète Isaïe. Cette espérance est de tous les combats, de toutes les luttes, et c’est elle qui nous rend capables de nous engager, de nous aimer les uns les autres, de changer nos cœurs, de recommencer quand tout s’écroule.

C’est cette espérance têtue et obstinée que nous demandons au Seigneur de renouveler en nous en ce temps de l’Avent, afin qu’il nous trouve fidèles et en tenues de service quand il viendra. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Méditation pour le temps de l’Avent

Pas étonnant, dit Dieu,
que notre histoire soit tissée de rendez-vous manqués!

Vous m’attendez dans la toute-puissance
et je vous espère dans la fragilité d’une naissance!

Vous me cherchez dans les étoiles du ciel
et je vous rencontre dans les visages qui peuplent la Terre!

Vous me rangez au vestiaire des idées reçues
et je viens à vous dans la fraîcheur de la grâce!

Vous me voulez comme une réponse
et je me tiens dans le bruissement de vos questions!

Vous m’espérez comme pain
et je creuse en vous la faim!

Vous me façonnez à votre image
et je vous surprends dans le dénuement d’un regard d’enfant!

Mais, dit Dieu, sous le pavé de vos errances,
un Avent de tendresse se prépare
où je vous attends comme la nuit attend le jour…

Francine Carrillo (Pasteur à Genève)

Concert le 12 décembre à SJB

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Homélie pour la fête du Christ-Roi – Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 23, 35-43. 

On venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là à regarder. Les chefs ricanaient en disant : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu ! »
Les soldats aussi se moquaient de lui. S’approchant pour lui donner de la boisson vinaigrée,
ils lui disaient : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! »
Une inscription était placée au-dessus de sa tête : « Celui-ci est le roi des Juifs. »
L’un des malfaiteurs suspendus à la croix l’injuriait : « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même, et nous avec ! »
Mais l’autre lui fit de vifs reproches : « Tu n’as donc aucune crainte de Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi !
Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. »
Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne. »
Jésus lui répondit : « Amen, je te le déclare : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »

COMMENTAIRE

Aujourd’hui, dernier dimanche de l’année liturgique, nous fêtons le Christ, Roi de l’Univers. Cette fête est assez récente puisqu’elle fut instituée en 1925 par Pie XI à l’occasion de l’Année sainte. Toutefois, la question de la royauté du Christ remonte à l’époque même de Jésus. Rappelez-vous : Jésus doit se cacher parce que la foule veut s’emparer de lui et le proclamer roi. Pilate lui-même va demander à Jésus : « Es-tu le roi des Juifs? » Et sur la croix, il fera inscrire : « Jésus le Nazaréen, roi des Juifs ».

L’Église aujourd’hui célèbre la royauté du Christ, mais il faut toutefois en préciser la nature, car Jésus n’est pas un roi comme les autres. Mais avant de nous arrêter à la fête elle-même, il est bon de nous rappeler en quoi consiste une année liturgique, puisque nous arrivons au terme de celle-ci avec ce dimanche.

L’année liturgique, c’est l’ensemble des dimanches où nous nous rassemblons en Église, au nom de notre foi en Jésus-Christ, afin de célébrer l’eucharistie, écoutant et méditant la Parole de Dieu, approfondissant l’extraordinaire mystère de notre foi à travers un cycle qui revient année après année.

En fait, l’année liturgique se déploie sur un cycle de trois années, que l’on appelle les années A, B et C. Pourquoi trois années ? C’est que l’Église veut proclamer tous les évangiles dans sa célébration dominicale, et il faut donc y mettre le temps. Nous avons donc un cycle de trois ans où chacune des années est consacrée à un évangéliste différent : soit Matthieu pour l’année A, Marc pour l’année B et Luc pour l’année C. Quant à l’évangile de Jean, il se retrouve à l’intérieur de chacune de ces trois années, surtout lors des grandes fêtes.

Il est bon de savoir que l’année liturgique ne coïncide pas avec l’année civile. Elle commence toujours quatre dimanches avant Noël avec le temps de l’Avent qui nous prépare à la fête de la Nativité de Jésus. De là, nous allons vers la fête des Rois, suivie de la Présentation de Jésus au Temple. Quelques semaines plus tard viendra le Carême, qui lui nous prépare à la fête de Pâques, qui est suivie d’une période de 50 jours, que l’on appelle le temps pascal, où l’on célèbre l’Ascension, et enfin la Pentecôte. Entre ces périodes fastes de la liturgie se vit le temps de l’Église, que l’on appelle le temps ordinaire, et qui se termine avec la fête d’aujourd’hui.

Maintenant, qu’est-ce que l’Église veut affirmer en cette fête du Christ-Roi? Et bien cette fête constitue en quelque sorte un Credo, une affirmation de notre foi au Christ au terme de chaque année liturgique.

Tout en proclamant un messie crucifié, comme l’affirme saint Paul dans sa première lettre aux Corinthiens, nous croyons que Jésus a été fait Seigneur et que tout le monde visible et invisible lui est soumis. Nous l’acclamons comme Roi de l’univers, mais nous croyons que le seul royaume qu’il soit venu établir sur terre est celui de l’amour. Les Évangiles sont sans équivoque à ce sujet. Jésus est roi, mais son palais est une étable; son trône, une croix; son armée, tous ceux et celles qui veulent vivre de l’esprit des béatitudes.

Notre roi est le plus humble des hommes que la terre ait jamais porté. Il se présente comme celui qui frappe à la porte, il attend et il promet à la personne qui lui ouvrira de s’asseoir à sa table et de prendre le repas avec elle, de partager son intimité, de lui donner d’entrer dans son amour. Notre Seigneur est un roi qui vient quémander notre amour, et qui jamais ne s’impose à nous. Vraiment, sa royauté n’est pas de ce monde.

Nous croyons qu’il y a deux mille ans « l’Absolu s’est incarné et qu’il porte un visage, le visage de Jésus-Christ![1] » Nous croyons qu’il est le Seigneur des vivants et des morts, alors qu’il se présente à nous en disant : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert! » En Jésus nous découvrons que « l’humilité est vraiment l’aspect le plus radical de l’amour[2] », puisque le Fils de Dieu a revêtu l’habit du serviteur, et qu’il a donné sa vie pour nous.

Le voilà, frères et sœurs, ce Roi que nous proclamons en ce dimanche. Il est le Seigneur de l’Univers et pourtant il vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transformer de l’intérieur, et pour nous inviter à transformer le monde avec lui, avec le seul pouvoir qu’il connaisse, celui de l’amour, de la paix et de la miséricorde. En fait, le Fils de Dieu est venu pour se remettre entre nos mains, afin qu’il devienne notre bien le plus précieux et que nous le partagions avec tous nos frères et soeurs en humanité.

Une personne m’a dit un jour qu’elle était étonnée du choix du texte évangélique pour cette fête du Christ-Roi. Pourquoi la croix? L’évangile d’aujourd’hui vient nous rappeler que nous proclamons un Messie crucifié. Paradoxalement, c’est là notre honte, parce que cette Croix est l’expression même de notre péché, mais elle est aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

La liturgie nous invite en cette fête à nous rappeler combien il est important de contempler Jésus en croix, car c’est là que se déploie toute la puissance de sa royauté. On peut passer toute sa vie à prier le Seigneur sans l’avoir vraiment contemplé sur sa Croix; je veux dire le contempler de ce regard qui va jusqu’au fond de sa blessure. Il faut prendre le temps de s’arrêter au pied de la Croix, de s’y agenouiller, afin de contempler Jésus dans son offrande au Père, et de réaliser combien nous sommes aimés.

La contemplation de la Croix en ce dimanche nous donne de comprendre combien nous sommes présents dans la prière du Christ en Croix. Nous sommes crucifiés avec lui, offerts par lui comme son bien le plus précieux : « Père, ceux que tu m’as donnés je te les offre, et je m’offre avec eux, pour eux. »

C’est sur la Croix que Jésus nous saisit dans son mystère d’amour, pour ne plus faire qu’un avec nous. Il est là à cause de nous, mais il est là surtout pour nous. Il prend sur lui nos péchés, nos détresses, et il s’associe pour l’éternité à notre pauvre humanité blessée qu’il est venu racheter. Tel est notre Roi.

Comme elle est belle cette Croix quand c’est Jésus qui la recouvre de sa présence, puisque c’est la vie même qui est clouée au cœur de la mort. Notre humanité peut enfin refleurir. Jésus est vainqueur ! Voilà le Christ-Roi que nous contemplons en ce dimanche et que nous annonçons au monde. Voilà la beauté du mystère de l’Église, Corps du Christ, à jamais crucifié avec lui dans l’offrande de sa vie, pour le salut du monde.

Simone Weil, cette philosophe juive qui s’est beaucoup rapprochée du Christ à la fin de sa vie, et qui est décédée en 1943, a cette réflexion magnifique au sujet de la Croix. Elle écrit ceci : « Le don le plus précieux pour moi, comme vous le savez, c’est la croix. S’il ne m’est pas donné de mériter de participer à la croix du Christ, j’espère au moins de pouvoir y participer en tant que larron repentant. Après le Christ, de toutes les personnes dont il est fait mention dans l’Évangile, le bon larron est celui que j’envie le plus. D’être avec le Christ pendant la crucifixion, à ses côtés et dans la même position que lui, me semble être un privilège encore plus grand et plus enviable que d’être assis à sa droite dans la gloire. » (Lettre du 16 avril 1942).

Frères et sœurs, terminons notre année liturgique avec la prière du larron repenti au Christ, Roi de l’Univers : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » Souviens-toi de nous. Amen.

Yves Bériault, o.p.


[1] Jacques de Bourbon-Busset.

[2] Jean Varillon. L’humilité de Dieu, p. 64.

 

Homélie pour le 33e Dimanche. Année C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 21,5-19.
En ce temps-là, comme certains parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara :
« Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit. »
Ils lui demandèrent : « Maître, quand cela arrivera-t-il ? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? »
Jésus répondit : « Prenez garde de ne pas vous laisser égarer, car beaucoup viendront sous mon nom, et diront : “C’est moi”, ou encore : “Le moment est tout proche.” Ne marchez pas derrière eux !
Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés : il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. »
Alors Jésus ajouta : « On se dressera nation contre nation, royaume contre royaume.
Il y aura de grands tremblements de terre et, en divers lieux, des famines et des épidémies ; des phénomènes effrayants surviendront, et de grands signes venus du ciel. »
Mais avant tout cela, on portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues et aux prisons, on vous fera comparaître devantdes rois et des gouverneurs, à cause de mon nom.
Cela vous amènera à rendre témoignage.
Mettez-vous donc dans l’esprit que vous n’avez pas à vous préoccuper de votre défense.
C’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer.
Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous.
Vous serez détestés de tous, à cause de mon nom.
Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu.
C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. »

COMMENTAIRE

Les textes de ce dimanche nous présentent des scènes de catastrophes terrifiantes à l’échelle planétaire. Ce sont là sans doute les passages les plus énigmatiques et les plus troublants de la Bible. Mais il est bon de se rappeler qu’il s’agit d’un style littéraire appelé apocalyptique, d’où le nom bien connu d’apocalypse. Ce type de récit était fort populaire dans les cultures du Moyen-Orient. Jésus et le prophète Malachie s’en inspirent afin de livrer leur message.

D’ailleurs, tout au cours de l’histoire des derniers millénaires, des mouvements apocalyptiques sont apparus prédisant une fin du monde imminente. Que ce soit les mouvements prédisant la fin du monde à la fin du premier millénaire, Nostradamus au Moyen-Âge, ou encore les Témoins de Jéhovah au XXe siècle. Aucune époque n’a échappé à cette angoisse qui s’enracine dans notre finitude humaine, dans la peur de la mort, mais aussi dans la crainte de Dieu et de son jugement.

Que veulent nous dire alors ces textes que nous venons d’entendre ? Précisons tout d’abord qu’en rester à l’annonce d’une fin du monde dans les paroles de Jésus ou du prophète Malachie, c’est déformer le sens de leur message qui, paradoxalement, est avant tout un message d’espérance. Jésus et le prophète Malachie ne nous parlent pas de fin du monde, ils nous parlent de la fin d’un monde, où Dieu va se manifester et sauver son peuple.

Dans l’évangile, les paroles de Jésus semblent tourner nos regards vers un avenir encore lointain où tout sera détruit. Mais il est important de souligner que le style littéraire apocalyptique ne signifie pas « destruction », mais « dévoilement », « révélation ». Ce qui est annoncé par Jésus, c’est un monde nouveau, un monde non seulement pour demain, mais pour aujourd’hui même. C’est pourquoi les certitudes des hommes avec leur superbe et leur sentiment de puissance en sont ébranlées, comme si le ciel se décrochait, car c’est le règne de Dieu qui se manifeste, le seul qui soit éternel.

Jésus nous donc invite à cette ferme espérance, qui n’est pas un banal espoir, mais à cette conviction inébranlable que Dieu est avec nous, en ce monde fragile et menacé, ce monde aux prises avec ses guerres et ses catastrophes, ses violences, ses populations qui gémissent et ses saisons qui se dérèglent. Dieu est avec nous.

Mais il ne s’agit pas là d’une invitation à la passivité. Sans cesse le Christ se tient à notre porte et il frappe. Il nous invite à lui ouvrir et à marcher avec lui, parce que l’espérance chrétienne n’est pas seulement tournée vers l’avenir, mais elle est avant tout pour ce présent qui nous est donné. Et l’évangile nous rappelle sans cesse que c’est moins l’homme qui se tourne vers Dieu et qui espère, que Dieu lui-même qui se tourne vers nous et qui espère, puisque c’est lui qui a espéré le premier en nous donnant la vie et en nous donnant son Fils.

C’est pourquoi, comme le dit le théologien Karl Rahner, il confie « au monde sa dernière parole, la plus belle et la plus profonde en son Fils fait chair. Cette parole nous dit : je t’aime ô monde, homme et femme. Je suis là. Je pleure vos larmes. Je suis votre joie. N’ayez pas peur. Quand vous ne savez pas comment allez plus loin, je suis avec vous. Je suis dans vos angoisses, parce que je les ai souffertes moi aussi. Je suis dans vos besoins et dans votre mort, parce qu’aujourd’hui j’ai commencé à vivre et à mourir avec vous. Je suis votre vie. Et je vous le promets : la vie vous attend vous aussi. Pour vous aussi, les portes vont s’ouvrir. »

Bien sûr, on nous demandera où elle est cette présence du Christ dans la vie de tous les jours. Où est-il ton Dieu ? Mais comme le dit le renard au Petit Prince : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »  La victoire du Christ peut sembler dérisoire à l’œil nu, et pourtant notre foi nous donne de le reconnaitre, de deviner les signes de sa présence, de le savoir tout proche de nous, d’être à l’œuvre dans le monde comme le levain dans la pâte, d’être cette présence secrète dans tous les gestes d’amour et de solidarité. Car notre espérance s’enracine tout d’abord dans le présent, fort de cette présence du Ressuscité au cœur de notre foi.

Alors, la fin du monde est-elle pour bientôt ? Nous n’en savons rien et ce n’est pas là la question qui importe. Il faut plutôt se demander ce que nous faisons de notre monde alors que le Christ est à notre porte. « Ne vous laissez pas égarer », nous exhorte Jésus, restez ferme dans votre foi, ne cessez pas d’espérer, nous dit-il. Je me souviens du témoignage d’un chrétien de Mosul en Iraq, ville qui était occupée par l’État islamique. Ce chrétien faisait le commentaire suivant au sujet de la situation des chrétiens de sa ville : « Nous sommes confiants dans le Seigneur, disait-il. Il continue de nous murmurer à l’oreille : N’aie pas peur. » N’aie pas peur, même quand la mort semble inévitable, n’aie pas peur même quand tous tes repères te sont enlevés, n’aie pas peur, nous dit Jésus.

Frères et sœurs, les textes bibliques de ce dimanche nous invitent à regarder au-delà de nos fatigues et de nos défaites, au-delà de la maladie et de la mort même, car il vient le jour du Seigneur, ne le voyez-vous pas dans cette foi qui nous anime, cette espérance qui nous fait vivre, cette charité qui enflamme le cœur et lui donne envie de tout donner. Oui, il vient le jour du Seigneur et il est déjà commencé, depuis que l’Absolu s’est incarné et a pris un visage, celui de Jésus Christ notre Seigneur!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 32e Dimanche. Année C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 20, 27.34-38)

En ce temps-là,
quelques sadducéens
– ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas de résurrection –
s’approchèrent de Jésus
et l’interrogèrent.
Jésus leur répondit :
« Les enfants de ce monde prennent femme et mari.
Mais ceux qui ont été jugés dignes
d’avoir part au monde à venir
et à la résurrection d’entre les morts
ne prennent ni femme ni mari,
car ils ne peuvent plus mourir :
ils sont semblables aux anges,
ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection.
Que les morts ressuscitent,
Moïse lui-même le fait comprendre
dans le récit du buisson ardent,
quand il appelle le Seigneur
le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob.
Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants.
Tous, en effet, vivent pour lui. »

COMMENTAIRE

Fondamentalement, la Parole de Dieu nous raconte toujours la même histoire, soit l’histoire d’un Dieu qui nous aime à en mourir, et qui veut nous voir vivre éternellement avec lui. C’est ainsi qu’il nous prend sans cesse par la main afin de nous accompagner dans notre découverte du sens de cette vie qu’il nous a donnée.

Notre histoire ressemble un peu à celle de cette femme sourde, muette et aveugle qui devint écrivaine, et qui raconte un évènement de son enfance des plus inspirant, qui peut nous éclairer quant à la manière dont Dieu se révèle à nous. Cette femme s’appelle Helen Keller, une Américaine, et elle raconte dans son autobiographie, alors qu’elle était enfant, comment son institutrice l’avait éveillée à la vie en s’assoyant avec elle un jour près d’un puits. Voici ce qu’elle raconte :

Helen_KellerA.jpg« Nous descendîmes le sentier qui menait au puits, attirés par le parfum épandu dans l’air ambiant par le chèvrefeuille qui formait un dôme au-dessus du puits. Quelqu’un était précisément occupé à tirer de l’eau, et mon institutrice me plaça la main sous le jet du seau qu’on vidait. Tandis que je goûtais la sensation de cette eau fraîche, Miss Sullivan traça dans ma main restée libre le mot eau, d’abord lentement, puis plus vite. Je restais immobile, toute mon attention concentrée sur les mouvements de ses doigts. Soudain, il me vint un souvenir imprécis comme de quelque chose depuis longtemps oublié et, d’un seul coup, le mystère du langage me fut révélé. Je savais maintenant, que e-a-u désignait ce quelque chose de frais qui coulait dans ma main. Ce mot avait une vie, il faisait la lumière dans mon esprit qu’il libérait en l’emplissant de joie et d’espérance. Il me restait bien des obstacles à franchir, il est vrai, mais j’étais pénétrée de cette conviction qu’avec le temps j’y parviendrais.[1] »

Nous aussi, il nous reste bien des obstacles à franchir avant de tout comprendre du mystère de nos vies. C’est un travail d’enfantement qui s’opère en nous, où progressivement le mystère du langage de Dieu se dévoile à nos cœurs et à nos intelligences. Comme cette femme sourde, muette et aveugle, Dieu nous prend par la main afin de nous aider à comprendre quelle est notre destinée et combien nous sommes aimés. C’est ce que Jésus tente de faire à nouveau dans l’évangile de ce jour.

On le voit confronté à des opposants, des sadducéens, qui remettent en question la résurrection des morts, l’existence d’une vie éternelle. Pourtant ces hommes croient en Dieu, mais ce qu’il faut savoir c’est que la tradition hébraïque a mis des siècles avant de voir apparaitre dans ses écrits sacrés la possibilité d’une survie après la mort. Jusque-là, pour le Juif fidèle, la foi en Dieu était uniquement pour cette vie. L’on croyait en Dieu afin que la vie ici-bas soit pleinement vécue, dans la santé, dans l’abondance, avec une grande descendance. Tel était le sens de la vie : une vie bénie et comblée de jours, mais sans lendemain.

En Israël, c’est à l’époque de la révolte contre l’occupant grec, au IIe siècle avant Jésus Christ, qu’apparait à travers le livre des Martyrs d’Israël, une première affirmation de la résurrection des morts. Face à la persécution, ces martyrs entrevoient la mort comme un passage vers une vie nouvelle, une vie transfigurée. On peut bien leur arracher la vie corporelle, mais pour eux, le Dieu créateur est aussi celui qui ressuscite.

Ce que les fidèles de la Bible découvrent à travers ses récits et son histoire, c’est que la vie vient de Dieu et il peut la susciter où il veut. Que ce soit dans le désert de l’Exode, dans les maladies du corps et de l’âme, dans la stérilité, et même après la mort. C’est là le témoignage que donne Jésus à travers sa vie et son ministère, alors qu’il affirmera que Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants.

L’évangile de ce dimanche vient à point nommé en ce mois de novembre, appelé le mois des morts. Nous sommes particulièrement invités pendant ce mois à honorer nos défunts, à prier pour eux, à leur rendre visite au cimetière. C’est là une tradition très ancienne dans l’Église. Nous avons toujours eu beaucoup de respect pour nos défunts, car nous les savons en chemin vers les demeures éternelles. Ils nous y précèdent et ils nous y accompagnent. C’est là un grand mystère qui se dresse devant nous que celui de la mort. Nous le savons, la mort en elle-même est un mal, mais Jésus nous invite à porter nos regards au-delà de la mort, car le Dieu fidèle ne saurait nous abandonner. La mort ne saurait avoir le dernier mot.

La résurrection du Christ n’est pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle : elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort ; le premier-né est entré dans la vie qui ne finit pas. La mort n’est plus un mur, elle est une porte… et nous nous y engouffrons derrière lui.[2] » Comme l’affirme Jésus dans l’évangile de ce dimanche, « nous sommes héritiers de la résurrection », et toute sa vie ne vise qu’à nous amener à cet accomplissement.

Aujourd’hui, comme hier, tout comme cette femme sourde, muette et aveugle, Jésus nous prend par la main et chaque jour il trace sur nos vies et dans nos cœurs, les signes de sa présence afin de nous donner de goûter cette vie nouvelle qui est déjà commencée. Telle est la fidélité de Dieu à notre endroit.

C’est cette fidélité que nous célébrons en ce dimanche et pour laquelle nous rendons grâce avec tous ceux et celles qui nous ont précédés dans les demeures éternelles. Amen.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

____________________________________

[1] KELLER, Hellen. Sourde, muette, aveugle. Paris, Petite Bibliothèque Payot. 2001.

[2] Marie Noëlle Thabut. Commentaire de 1 Corinthiens 15, 12-20.

Le papillon d’automne

automne

Ce matin, attiré par le soleil d’automne
et le coloris extraordinaire de cette saison en mon pays,
j’ai pris mes souliers de marche en direction de la montagne.

L’air sentait bon, feu de bois et feuilles séchées,
le tout emporté dans l’air frais du matin.

Derniers sursauts d’une saison
sur le point de céder la place
aux brises qui apportent le froid.

Sur ma route, j’ai croisé un papillon,
événement rarissime pour la saison.
Surpris, je l’ai vu s’élever soudainement devant moi,
avec une vigueur inhabituelle pour un papillon.

Il se débattait dans l’air frais du matin,
comme aspiré par cette lumière d’or réfléchie par les feuilles,
ou plutôt comme inspiré par cette lumière,
car il semblait danser avec l’énergie de celui qui sait
que le temps est compté.

Un petit papillon d’automne,
signe d’espérance et de détermination
sur la route d’un marcheur solitaire.

A sa manière, sans le savoir,
il me parlait de la suite du Christ

Saisi par la lumière du Christ ressuscité,
plus éblouissant qu’un milliard de soleils d’automne,
nous allons de-ci de-là,
emportés par le souffle de l’Esprit,
au gré des événements et des saisons.

Les jours qui passent,
lorsqu’ils baignent dans cette lumière,
ne font que raviver la foi de ceux qui croient,
car le temps est court et la moisson est grande, très grande !
Tant de défis à relever, tant d’amour à donner et à recevoir.

Il nous faut donc devenir papillon d’automne
sur tous ces chemins de par le monde
où se trouvent des promeneurs solitaires
qui cherchent un sens à la vie
au fil des saisons qui passent.

Voilà où nous entraîne l’admirable lumière du Christ :
au cœur de la vie !
Apprends donc à danser ta foi,
là où le souffle de l’Esprit te conduit.

Il n’y a pas de plus belle saison
dans la vie de celui qui croit au Fils de Dieu !

Yves Bériault, o.p.

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Homélie pour le 31e Dimanche. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 19,1-10.
En ce temps-là, entré dans la ville de Jéricho, Jésus la traversait.
Or, il y avait un homme du nom de Zachée ; il était le chef des collecteurs d’impôts, et c’était quelqu’un de riche.
Il cherchait à voir qui était Jésus, mais il ne le pouvait pas à cause de la foule, car il était de petite taille.
Il courut donc en avant et grimpa sur un sycomore pour voir Jésus qui allait passer par là.
Arrivé à cet endroit, Jésus leva les yeux et lui dit : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. »
Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie.
Voyant cela, tous récriminaient : « Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. »
Zachée, debout, s’adressa au Seigneur : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. »
Alors Jésus dit à son sujet : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham.
En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »

COMMENTAIRE

Ce récit pose avec acuité la question de la conversion. Dans l’évangile nous voyons un homme du nom de Zachée qui s’interroge au sujet de Jésus, et une chose semble évidente, il ne cherche pas simplement à voir Jésus, tel un spectateur qui contemplerait un défilé traversant la ville.

Si Zachée monte dans le sycomore, c’est qu’il veut en connaître davantage au sujet de ce Jésus. À n’en pas douter, il est fasciné par sa personne. La réputation de Jésus l’a sûrement précédé dans cette petite ville de Jéricho et, à n’en pas douter, il a la réputation d’un homme de Dieu, d’un prophète. Voyez la foule qui l’acclame ! De plus, Zachée a sûrement entendu parler du bon accueil que Jésus fait aux pécheurs et aux publicains, lui qui en est un. Un profond désir de changement semble l’animer, et Zachée semble se dire : « Et si c’était vrai qu’il fait bon accueil aux gens comme moi ! » Et le voilà qui monte dans le sycomore.

Nous, chrétiens et chrétiennes, quand nous parlons d’évangélisation, nous souhaitons avant tout faire connaître Jésus, donner le goût à tous ceux et celles qui ne le connaissent pas encore de monter dans le sycomore afin de mieux le voir et ainsi l’accueillir dans leur maison. Car nous le voyons bien dans notre récit, qui que nous soyons, Jésus n’éprouve aucune gêne, aucune aversion à entrer chez qui que ce soit, même chez les pécheurs les plus endurcis. Il s’invite surtout chez eux, car Jésus nous révèle que Dieu sait voir au-delà de nos péchés, et qu’il nous donne son Fils afin, qu’avec lui, nous menions le bon combat contre le mal. C’est pourquoi dans notre première lecture, il est dit au livre de la Sagesse : « Tu fermes les yeux sur leurs péchés pour qu’ils se convertissent. »

Au cœur de ce récit de la conversion de Zachée, il est bien sûr question du péché. Sûrement que les passages de nos eucharisties où il est question du péché ne vous laissent pas indifférents. Parfois, n’avons-nous pas l’impression que l’on parle trop du péché en Église, comme une obsession qui nous caractériserait ? Et il est juste de dire que ce danger existe et qu’il est souvent lié à une conception d’un Dieu juge et sévère. Que l’on pense aux personnes qui vivent constamment dans le scrupule, ayant toujours peur d’offenser Dieu.

Par ailleurs, on ne peut minimiser la présence du mal en notre monde. Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. En ce moment, l’attention des médias est surtout dirigée vers le Moyen-Orient et les atrocités que l’on y commet. Demain, ce sera l’Afrique, l’Europe, l’Asie, ou dans les Amériques. La présence du mal est universelle et c’est pourquoi nos prières eucharistiques insistent autant sur le mal et le péché, car le Christ est venu combattre à nos côtés, nous appelant tout d’abord à éradiquer ce mal en nous-mêmes. C’est ainsi que l’on retrouve les formules suivantes bien connues dans nos eucharisties :

Ainsi, il est dit au moment de la consécration : « Prenez, et buvez-en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. »

Dans la prière du Notre Père, nous disons à la fin : « Délivre du mal », et le prêtre enchaine en disant : « Délivre-nous de tout mal, Seigneur, et donne la paix à notre temps ; par ta miséricorde, libère-nous du péché. » Pourquoi insister autant : c’est que le mal est intimement lié à nos péchés, à nos manquements, à nos violences, à nos injustices et nous avons besoin d’en être libérés pour être fidèles à notre vocation de fils et de filles de Dieu.

C’est pourquoi lors de la prière pour la paix, nous disons au Seigneur Jésus Christ, « ne regarde pas nos péchés, mais la foi de ton Église. » Et nous insistons au moment de l’Agneau de Dieu en disant : « Seigneur Jésus toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous. » Et enfin, au moment de communier, en réponse à la proclamation du prêtre qui nous dit, montrant le pain consacré : « Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », nous répondons : « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dit seulement une parole et je serai guéri. » Et le Christ vient alors prendre son repas avec nous. C’est la communion !

Comme nous pouvons le constater, les notions de mal et de péché occupent une place importante dans nos eucharisties, et l’histoire de Zachée peut nous aider à comprendre pourquoi, parce que cette histoire illustre à merveille ce que la rencontre du Christ peut provoquer dans une vie.

Tout d’abord, Zachée se met en route, il grimpe dans le sycomore, il veut mieux voir Jésus, mieux le connaître, et Jésus ne le déçoit pas, bien au contraire, il répond à son attente en s’invitant chez lui. Mais pour cela, il faut redescendre du sycomore, comme le fait Zachée, et répondre à la demande insistante de Jésus qui veut prendre son repas avec nous, et nous introduire ainsi dans l’intimité de son amour. L’on assiste alors à un revirement inattendu chez ce publicain, cet homme détesté de ses concitoyens. À la surprise générale, il reconnaît ses fautes, il prend conscience de son péché en présence de Jésus, et il s’engage à réparer tous les torts commis.

Remarquez que la liste de ces torts se rapporte uniquement au prochain : « Je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, dit Zachée, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. » Sa générosité au contact de Jésus semble tout à coup sans borne !

C’est que la conversion nous tourne non seulement vers Dieu, mais elle est aussi de l’ordre d’une grâce fraternelle, où le prochain est enfin reconnu pour qui il est. Nous le voyons alors avec les yeux mêmes de Jésus quand il dit de Zachée qu’il est lui aussi un fils d’Abraham. Cette amitié avec le Christ, comme Zachée en fait l’expérience, nous amène alors à poser ce même regard de bienveillance et de miséricorde sur les autres. C’est là la grâce de la conversion. C’est se tourner vers celui à qui nous disons dans l’eucharistie : « Toi qui enlèves le péché du monde, prends pitié de nous. »

Frères et sœurs, se convertir, c’est prendre une autre direction, c’est se laisser déraciner pour être mieux ré-enraciné dans l’amour. Et elle est de tous les jours la conversion. C’est ce qui fait dire à Jésus, chaque fois que nous nous approchons de lui et que nous entrons dans cette dynamique du pardon et de la réconciliation : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour ta (cette) maison ! Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » Que ce soit là notre joie et notre consolation.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 30e Dimanche. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 18, 9-14)

En ce temps-là,
à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes
et qui méprisaient les autres,
Jésus dit la parabole que voici :
« Deux hommes montèrent au Temple pour prier.
L’un était pharisien,
et l’autre, publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts).
Le pharisien se tenait debout et priait en lui-même :
‘Mon Dieu, je te rends grâce
parce que je ne suis pas comme les autres hommes
– ils sont voleurs, injustes, adultères –,
ou encore comme ce publicain.
Je jeûne deux fois par semaine
et je verse le dixième de tout ce que je gagne.’
Le publicain, lui, se tenait à distance
et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel ;
mais il se frappait la poitrine, en disant :
‘Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !’
Je vous le déclare :
quand ce dernier redescendit dans sa maison,
c’est lui qui était devenu un homme juste,
plutôt que l’autre.
Qui s’élève sera abaissé ;
qui s’abaisse sera élevé. »

COMMENTAIRE

Quand nous considérons l’assurance de Paul devant la mort et que l’on entend l’évangile de ce jour, qui nous parle de la prière du pharisien et du publicain au Temple, l’on peut se demander s’il n’y a pas de la prétention à se tenir devant Dieu avec assurance. Après tout, Dieu n’est-il pas comparé à un juge ? Le jugement de Dieu dont il est question dans la bible ne devrait-il pas nous jeter dans l’effroi au moment de la mort ? Pourtant, c’est une attitude tout à fait contraire que l’on retrouve chez l’Apôtre Paul.

Peut-être est-ce notre compréhension des mots juge et justice qui nous amènent à déformer le visage de Dieu, à méconnaître le véritable sens de sa miséricorde. Dans l’Ancien Testament, lorsque l’on dit de Dieu qu’il est juge, l’on signifie par là qu’il est un modèle d’intégrité de qui découle toute justice. Les Juges en Israël, et ensuite les Rois, auront pour principale fonction de faire triompher la justice de Dieu, lui qui prend le parti de la veuve et de l’orphelin, du pauvre et du réfugié. Ben Sirac le Sage le dit clairement : Le Seigneur est un juge qui ne fait pas de différence entre les hommes. Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute l’opprimé, ne méprise pas l’orphelin, ni la veuve. Il accueille celui qui sert Dieu de tout son cœur, il se prononce en faveur des justes.

Le psaume 33, comme en écho à ce texte, vient nous rappeler que le Seigneur regarde les justes. Il écoute, il est attentif, il entend, il délivre. Il est proche, il sauve, il rachète. Tout ce qui est requis pour que le Seigneur agisse de la sorte à notre endroit c’est d’avoir besoin de lui, de chercher en lui notre refuge, d’avoir le cœur brisé, de regretter ses fautes, d’être conscient de sa misère. Somme toute, pour entrer dans la miséricorde de Dieu, pour bénéficier de sa justice, pour devenir juste, il faut entrer dans la dynamique de celui qui reconnaît que tout vient de Dieu et que sans lui nous ne sommes rien.

Il faut savoir se reconnaître pécheur comme le publicain pour entrer dans le Royaume. Non pas que Dieu veuille notre humiliation. Au contraire, il veut nous élever, nous grandir à la mesure de ses rêves sur nous. Mais pour cela, il faut avoir le cœur ouvert, il faut laisser naître en nous le désir de devenir ce à quoi Dieu nous appelle.

Dieu, comme le dit Jésus du publicain, nous justifie. C’est-à-dire qu’il nous rend justes, il nous donne la grâce de participer à l’œuvre qu’il accomplit en son Fils, lui le seul Juste. Il nous rend capables de porter son amour et de le donner au monde. Mais pour cela, il faut, comme le publicain, se tenir devant lui pauvre et entièrement abandonné, les mains ouvertes, prêts à tout recevoir de lui.

Le pharisien, lui, se tient devant Dieu le cœur suffisant, plein de lui-même. Étant incapable de s’ouvrir à la vérité de la prière du publicain, il ne peut donc pas accueillir la grâce de Dieu. D’ailleurs, comment la prière du pharisien pourrait-elle être une véritable prière puisqu’il méprise son frère ? C’est l’évangéliste Luc qui l’affirme au début de la présentation de cette parabole lorsqu’il dit : « Jésus dit une parabole pour certains hommes qui étaient convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres ».

Ainsi donc, différents motifs peuvent nous faire nous tenir avec assurance devant Dieu. L’assurance devant Dieu peut soit être le résultat de l’orgueil ou de l’inconscience. Ou bien elle peut être la conséquence d’une vie toute entière remise entre les mains de Dieu, où, seulement là, peu se vivre l’expérience de la miséricordieuse fidélité de Dieu, l’expérience de Dieu qui m’accorde sa grâce et me justifie. C’est là le sens profond de l’expérience spirituelle d’un Paul. Et c’est cela que le pharisien n’a pas compris dans l’évangile d’aujourd’hui.

Attendre tout de Dieu, comme le publicain, c’est comprendre que Dieu veut opérer en nous une transformation qui n’a rien à voir avec une pratique légaliste de la foi. Bien sûr, c’est parfois déroutant de comprendre Dieu. Après tout, qui est ce Dieu qui accorde autant d’importance aux pauvres, aux petits, aux « losers » de notre société ? Qui est ce Dieu qui, en Jésus-Christ, préfère la fréquentation des pécheurs, des voleurs, des prostitués, aux prétendus justes des castes religieuses ?

Dieu se révèle à nous en tant que Père, un père qui nous aime. Nous ne pouvons le voir, mais pour tenter de comprendre qui il est, il importe de saisir ce qu’il fait en nous. Pour comprendre l’action de Dieu en nous, j’aime bien la comparer à ces merveilles de la technologie bio-médicale où des personnes afin de sauver un membre de leur famille ou un ami, vont donner de leur sang ou de la moelle osseuse ou un rein à la personne aimée. Ces personnes aiment tellement l’autre qu’elles sont prêtes à donner une partie d’elle-même afin de sauver l’autre. Dieu lui, il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils, son Unique. Il a voulu transplanter en nous sa vie. C’est cela le don de la grâce. Dieu nous aime tellement qu’il veut mettre en nous un cœur neuf pour aimer comme lui, des yeux neufs pour voir l’autre dans toute sa réalité d’enfant de Dieu, des oreilles neuves pour entendre les besoins de notre monde.

Le croyant, la croyante qui se reçoit ainsi de Dieu est alors capable de porter l’amour de Dieu jusqu’au bout du monde. Il est justifié par Dieu, porteur de sa justice et de son amour. Il sait qu’en dépit de sa fragilité, Dieu est avec lui et l’accompagne tous les jours de sa vie. C’est pourquoi, tout en reconnaissant ses fragilités et ses limites, il n’a pas peur de se tenir en présence de Dieu.

Humblement, il sait se tenir debout au cœur du mystère de sa pauvreté tout en s’en remettant entièrement à Dieu. La prière devient alors le lieu de la rencontre de Dieu avec l’homme racheté. C’est le secret de la prière du publicain ou d’un Paul.

Yves Bériault o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Conférence sur l’avenir des chrétiens en Irak

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Après 16 ans de guerre y-a-t-il un avenir pour les chrétiens en Irak? Telle est la question à laquelle cherchera à répondre notre conférencier invité, Mgr Najeeb Michaeel o.p., archevêque Chaldéen de Mosul, Irak, qui a échappé in extremis à l’invasion de l’État islamique de 2014 et a réussi à sauver toute une collection d’anciens manuscrits religieux d’une destruction certaine. En la salle 221 du Collège universitaire dominicain, 96, avenue Empress, Ottawa, le  jeudi le 7 novembre à 19h30. Bienvenue à tous et à toutes !

Prière pour apprendre à prier

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Seigneur, donne-nous notre prière quotidienne
Celle qui habite nos cœurs et qui vient de toi
Qu’elle soit notre joie et notre guide
Tout au long des jours que tu nous confies

Donne-nous cette prière qui nous parle de toi
La prière qui nous conseille et qui éclaire nos pas
Celle qui redonne courage quand vient la nuit de l’épreuve
Et qui nous redit sans cesse combien tu nous aimes

Seigneur, donne-nous notre prière quotidienne. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 29e Dimanche. T.O. Année C

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La parabole de la veuve et du juge, ce juge que la tradition appelle le juge inique, c.-à-d. un homme injuste et sans scrupule, se termine avec cette question troublante de Jésus : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Devant cette terrible hypothèse, il y a là une invitation que nous fait Jésus et qui nous fait nous demander ce que nous devons faire pour garder la foi et persévérer?

L’évangéliste Luc nous offre déjà une clé de lecture en introduisant la parabole de Jésus : « En ce temps-là, écrit-il, Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager. » Et Jésus nous présente cette femme, une veuve déterminée, qui ne lâchera pas prise tant qu’elle ne sera pas exaucée. Jésus nous la donne comme modèle, il nous invite à prier comme elle sans se décourager, sans baisser les bras, sans nous laisser abattre par le doute, les injustices ou les persécutions. 

La parabole de la veuve nous présente le modèle du disciple dans sa persévérance, dans son entêtement à demander sans relâche, sans se décourager. Car si ce juge sans scrupule cède aux demandes de la veuve, notre Père des cieux, nous dit Jésus, ne saura-t-il pas nous répondre avec encore plus de générosité, lui qui est bon et qui nous aime? Mais cette parabole, à la lumière de l’inquiétude Jésus au sujet de la foi en Dieu sur terre, nous invite aussi à réfléchir quant à la foi qui doit nous animer quand nous prions. Car sans la foi il ne peut y avoir de véritable prière. Alors, qu’elle est donc cette foi dans la prière à laquelle nous sommes appelés?

Il est important d’affirmer tout d’abord qu’il nous faut présenter sans cesse nos besoins au Seigneur. Cela nous le faisons tous, j’en suis sûr! Mais il importe de se rappeler qu’il y a dans la prière, quelle qu’elle soit, une composante fondamentale qui dépasse infiniment la question de l’exaucement à tout prix à nos demandes et qui doit fonder l’attitude du croyant quand il prie. 

Dans une chanson de notre poète national, Gilles Vigneault, il y a ces mots magnifiques qui peuvent nous aider à mieux comprendre ce que cela veut dire prier dans la confiance.

« Le temps que l’on prend pour dire : “Je t’aime”
C’est le seul qui reste au bout de nos jours
Les vœux que l’on fait, les fleurs que l’on sème
Chacun les récolte en soi-même
Aux beaux jardins du temps qui court »

Oui, prier, c’est aussi « le temps que l’on prend pour dire je t’aime. » C’est là le sens profond de toute prière faite à Dieu. C’est une grâce qu’il nous faut sans cesse demander que de faire l’expérience de la prière sous ce mode de l’amour, où l’on se sait aimé de Dieu et où l’on entre avec confiance dans cet amour par la louange, l’action de grâce, et la demande.

Je me souviens lorsque j’ai rencontré le comité d’admission pour faire mon noviciat chez les dominicains, un frère m’avait demandé pourquoi je voulais devenir religieux, et je n’avais pu que lui répondre : « Parce que j’aime Dieu. » C’est la réponse qui me semblait la plus vraie, la plus sincère. Et elle le demeure encore aujourd’hui. Aimer Dieu, est-ce là une originalité ou quelque chose qui semble incroyable ? 

Écoutons un passage du Shema Israël, la profession de foi de tout Israélite, qui est récitée matin et soir, et que Jésus a prié lui-même :

« Tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes facultés. Que ces paroles que je te prescris aujourd’hui restent gravées dans ton cœur. »

Oui, nous sommes tous et toutes appelés à aimer Dieu et à nous laisser aimer par lui. Ce n’est pas là une grâce pour quelques mystiques avertis. L’amour pour Dieu doit être au cœur de notre vie de prière, son fondement, car toute action liturgique, toute prière personnelle, nous invitent à entrer dans cet amour, dans cette proximité avec Dieu qui engage toutes les fibres de notre être, de notre intimité la plus secrète. Et c’est ainsi que notre foi se construit et se solidifie à travers ce compagnonnage avec Dieu.

Bien sûr, la prière est parfois de l’ordre de la nuit, de l’absence de sentiments ou de réponses. Pourtant Dieu n’y est pas moins présent. Il nous faut donc accueillir ces « nuits », ces silences apparents, avec la même fidélité têtue et quotidienne que notre veuve, nous reposant tout contre le coeur de Dieu, comme l’enfant tout contre sa mère, dans une attente patiente et confiante. Et Dieu, qui n’est pas chiche et qui nous aime, saura bien nous donner à son heure, avec surabondance, selon nos besoins et nos saisons. D’ailleurs, ne nous a-t-il pas déjà donné son Fils!

Frères et soeurs, la prière est le défi de toute une vie et le temps que l’on prend pour prier, pour dire je t’aime, est le seul qui reste au bout de nos jours, comme le chante Gilles Vigneault. Quand tout aura été dit de nos vies, quand nous serons parvenus au terme de la mission et de l’état de vie que le Seigneur nous aura confiés, il restera pour toujours cette petite flamme d’amour et de fidélité qui brillera dans nos cœurs et que notre Père du ciel saura bien reconnaître.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 28e Dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 17, 11-19)

En ce temps-là,
Jésus, marchant vers Jérusalem,
traversait la région située entre la Samarie et la Galilée.
Comme il entrait dans un village,
dix lépreux vinrent à sa rencontre.
Ils s’arrêtèrent à distance
et lui crièrent :
« Jésus, maître,
prends pitié de nous. »
À cette vue, Jésus leur dit :
« Allez vous montrer aux prêtres. »
En cours de route, ils furent purifiés.

L’un d’eux, voyant qu’il était guéri,
revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix.
Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus
en lui rendant grâce.
Or, c’était un Samaritain.
Alors Jésus prit la parole en disant :
« Tous les dix n’ont-ils pas été purifiés ?
Les neuf autres, où sont-ils ?
Il ne s’est trouvé parmi eux que cet étranger
pour revenir sur ses pas et rendre gloire à Dieu ! »
Jésus lui dit :
« Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

COMMENTAIRE

Imaginez une vieille maison à la campagne. C’est là où habitaient vos grands-parents. Vous montez au grenier et là il y a le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photos de mariage du grand-père et de la grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de leur première maison, un voile de mariée, un poème offert par les petits enfants lors de leur cinquantième anniversaire de mariage, etc. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple, l’histoire d’une famille, c’est le coffre à trésors d’une belle histoire d’amour qui en dépit du temps semble garder toute sa fraîcheur.

Chaque dimanche, la liturgie à sa façon nous invite à ouvrir notre coffre à trésors, à nous émerveiller et à rendre grâce. Nous aussi en tant qu’Église nous vivons une histoire d’amour et notre coffre à souvenir c’est le livre de la Parole, c’est la Bible. Il s’agit d’une bibliothèque de 73 volumes qui raconte la merveilleuse histoire de nos ancêtres dans la foi. Il y a là des livres d’histoires, des poèmes, des contes et des prières, les plans de construction du Temple de Jérusalem, des paroles de sagesse, les messages des prophètes et surtout le témoignage de ceux qui ont connu le Christ, qui ont marché avec lui et qui nous rapportent ses paroles et ses gestes, l’extraordinaire histoire de sa destinée.

Ces livres sacrés, qui n’en forment plus qu’un seul pour nous, doivent sans cesse être redécouverts. C’est pourquoi chaque dimanche ils sont proclamés dans notre assemblée, car la Parole de Dieu est au coeur de notre vie de foi et elle est là pour nous aider à entrer dans l’action de grâce du Christ, dans l’offrande même de sa vie. La parole de Dieu forme un tout avec la célébration eucharistique. Elle nous y prépare, elle nous y entraîne et elle nous donne de la vivre en nous aidant à ouvrir notre coeur au grand mystère d’amour qui s’offre à nous. Notre prière devient alors action de grâce, un grand merci qui monte vers Dieu.

Prenons ce dimanche. La liturgie de la Parole est tout particulièrement adaptée à cette fête de l’Action de grâce que notre société a gardée comme tradition. Malheureusement, beaucoup ignorent le sens de cette expression action de grâce et ils se comportent parfois comme ces lépreux qui oublient celui qui les a guéris, qui oublient d’où vient la vie et Celui vers qui elle nous entraîne. La Parole de Dieu aujourd’hui nous invite à regarder le Christ et à ouvrir les yeux.

Dans notre récit évangélique, Jésus marche vers Jérusalem, cette ville où l’on tue les prophètes. Il marche résolument tout en sachant quel sera son destin entre les mains des hommes. Sur sa route, dix lépreux s’avancent vers lui, tout en se tenant à distance, car leur maladie les rend impurs. Ils implorent la pitié de Jésus afin d’être guéris.

On le sait bien par les évangiles, Jésus est le témoin de la compassion de Dieu. Il guérit, il pardonne, il ramène à la vie, et devant ces lépreux qui crient leur misère, Jésus est saisi de pitié et il les envoie se montrer au prêtre à Jérusalem sans même avoir posé un seul geste. En cours de route les dix lépreux sont guéris.

Il est bien évident que ces hommes ont la foi, mais un seul d’entre eux revient voir Jésus plutôt que de poursuivre sa route vers le Temple de Jérusalem. Il s’agit d’un Samaritain que tout sépare des Juifs et de leur religion. Pourtant, il est le seul à se prosterner devant Jésus en glorifiant Dieu à pleine voix. La foi de ce Samaritain devient l’affirmation d’une réalité nouvelle que même les apôtres de Jésus n’ont pas encore saisie : pour rendre véritablement gloire à Dieu, ce n’est plus vers le Temple de Jérusalem qu’il faut se tourner, mais vers Jésus lui-même. Jésus est à même de constater la conversion de cet homme, et c’est pourquoi il lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

Il est difficile de juger les autres lépreux, mais Jésus semble déçu de leur attitude. C’est comme s’ils avaient accueilli leur guérison sans aller au coeur de cette expérience. Ils sont restés en surface. L’heure de Dieu est passée et ils n’ont pas véritablement accueilli son salut. Ils se sont attachés davantage à ses dons, qu’au sens de l’appel qui leur était fait dans cet évènement de leur guérison.

C’est là un enjeu de la vie de foi encore pour nous aujourd’hui. Sans cesse, Dieu nous rencontre. Il est là sur les routes, dans les carrefours, au coeur de nos engagements. Il est cette présence secrète, mais combien active, qui rend possible les gestes, les paroles, les actions qui guérissent, qui pardonnent, qui apportent la vie là où tout semble la menacer.

Aujourd’hui même, le Christ fait route avec nous, traversant nos villes et nos villages. Et la Parole de Dieu vient nous rappeler que la rencontre de Dieu ne nous met pas seulement en présence de l’Absolu, mais elle comble et transforme nos vies. L’action de grâce apparaît alors comme la réponse à ce don. Elle est reconnaissance joyeuse devant la grandeur de Dieu et ce qu’il fait pour nous.

L’action de grâce de l’Ancien Testament, que l’on voit déjà à l’oeuvre dans notre première lecture chez Naaman, le général syrien, cette action de grâce annonce celle du Nouveau Testament. C’est avec la Nouvelle Alliance en Jésus Christ qu’éclate véritablement l’action de grâce dans la Bible, car Dieu a pris un visage et s’est fait connaître en Jésus Christ.

L’action de grâce ne se résume pas simplement à remercier Dieu, mais à la bénédiction qui vient de Dieu répond la bénédiction de l’homme et de la femme qui, soulevés par la puissance et la générosité de Dieu, lui offrent leur louange et leur adoration.

En Jésus-Christ, l’action de grâce atteint un sommet inégalé, puisqu’elle se fait eucharistie. Jésus-Christ donne sa vie pour nous dans une pleine communion d’amour avec son Père, et par lui, avec lui et en lui, nous rendons grâce à Dieu en nous unissant au don qu’il fait de lui-même, puisqu’il nous prend avec lui.

Frères et soeurs, la bonne nouvelle de ce dimanche nous rappelle que la suite du Christ est un appel à vivre comme des hommes et des femmes éveillés, à l’écoute des moindres signes du Seigneur dans nos vies. C’est cette foi qui purifie véritablement, qui sauve et qui fait ainsi monter en nos coeurs cette louange qui nous fait aimer Dieu, qui nous fait l’adorer, qui se fait action de grâce pour cet héritage où la vie de Dieu nous est donnée en partage.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 27e Dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 17,5-10.
En ce temps-là, les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! »
Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : “Déracine-toi et va te planter dans la mer”, et il vous aurait obéi.
« Lequel d’entre vous, quand son serviteur aura labouré ou gardé les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Viens vite prendre place à table” ?
Ne lui dira-t-il pas plutôt : “Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et boive. Ensuite tu mangeras et boiras à ton tour” ?
Va-t-il être reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ?
De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : “Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir.” »

COMMENTAIRE

Il vous est sans doute arrivé un jour de remettre Dieu en question, de douter ou même de perdre la foi. Tout cela fait partie des chemins qui nous mènent vers Dieu, même si parfois ils s’en écartent. La foi en Dieu tout en étant capable de transformer nos vies, de changer complètement notre regard sur le monde, cette foi demeure fragile, elle est comme une jeune pousse qui a constamment besoin d’être entretenue, arrosée, émondée.

C’est lorsque l’épreuve frappe à notre porte que nous sommes tentés de questionner Dieu, tentés de le faire comparaître devant le tribunal de notre indignation afin qu’il se justifie. Secrètement, nous faisons notre le cri des contradicteurs de la foi d’Israël, que reprend le psalmiste dans l’un de ses psaumes, quand il écrit : « Où est-il ton Dieu ? » C’est ce cri qui trouve son écho chez le prophète Habacuc dans notre première lecture. C’est la même détresse, la même supplication qui monte aux lèvres des opprimés, des souffrants, des malheureux à travers les siècles. Habacuc reprend la plainte d’Israël dont la survie est menacée par des rois ennemis : « Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? »

Nous le savons, le plus grand des défis que la foi en Dieu doit affronter, c’est le silence de Dieu quand le malheur frappe. Jésus lui-même en a fait l’expérience à Gethsémani quand il s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » En fait, Jésus reprend ici le cri d’un psaume qui a comme conclusion une remise totale de sa personne entre les mains du Père : « Père, non pas ma volonté, mais la tienne. » Cette prière d’abandon est la plus difficile qui soit, car elle implique l’acceptation de ce que l’on ne peut changer, alors que l’on voudrait que Dieu intervienne, qu’il change le cours des événements qui nous frappent de plein fouet.

Alors, qu’est-ce que Dieu attend de nous ? Et que pouvons-nous attendre de lui ? Pour illustrer mon propos, j’aimerais parler ici d’Etty Hillesum, cette jeune juive assassinée à Auschwitz en 1943. Une jeune convertie qui a des réflexions renversantes au sujet de Dieu. Au cœur de sa détresse et des persécutions qui frappent son peuple, Etty est convaincue que Dieu ne peut intervenir et empêcher comme d’un coup de baguette magique le drame qui se déroule autour d’elle, soit l’extermination systématique de tout un peuple à l’échelle de l’Europe.

Etty, à la lumière de sa foi toute jeune, mais combien lumineuse, est convaincue que c’est à nous d’aider Dieu, que Dieu veut avoir besoin de nous. Mais pour y parvenir, dit-elle, il faut le laisser habiter en nous. « Un peu de toi en nous mon Dieu », écrira-t-elle dans son journal. Etty a cette vive conscience que la force intérieure qui peut nous donner le courage d’affronter la vie et ses tempêtes ne peut que nous venir de Dieu. Qu’il est lui le véritable artisan de nos courages, de nos redressements, de nos recommencements ! « Un peu de toi en nous mon Dieu »

On est tout proche ici de ce qu’affirme le prophète Habacuc quand il dit que le juste vivra par sa fidélité. C’est là une condition indispensable pour bien vivre sa foi, qui est de s’attacher à Dieu envers et contre tout, de mettre toute sa confiance en lui, tout en sachant que cela n’a pas pour but de nous mettre à l’abri des épreuves, même si c’est là notre désir le plus profond. La foi en Dieu nous aide surtout à mieux assumer nos vies d’hommes et de femmes, et ainsi affronter la vie et ses tempêtes avec la force de Dieu, tout en sachant aussi gouter les plages ensoleillées de l’existence avec une vive reconnaissance pour celui qui en est l’auteur.

À la demande des apôtres d’augmenter leur foi, Jésus répond : « Si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous auriez dit à l’arbre que voici : ‘Déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous aurait obéi. »

La mer dans la bible est un lieu dangereux, symbole du doute, du péché et de la mort. C’est ainsi que Jésus dans les évangiles va marcher en vainqueur sur les eaux de la mer déchaînée. Jésus parle donc de planter un arbre dans cette mer. L’image de l’arbre est parfois employée dans la Bible pour signifier le fidèle qui met sa confiance en Dieu. Le psalmiste nous dit qu’il ressemble à un arbre verdoyant planté près d’un cours d’eau, et qui porte du fruit en sa saison.

L’analogie surréaliste de Jésus prend alors tout son sens : si nous avons vraiment la foi, pas une foi qui calcule, ni une foi qui cherche son intérêt, mais simplement la foi qui nous fait nous donner à Dieu, qui fait confiance, et bien cette foi, nous dit Jésus, elle est capable de nous donner la force de nous planter comme un mât de bateau dans la mer au cœur de la tempête.

Malgré toutes ces considérations, est-ce que cela veut dire qu’on ne souffre pas quand on est chrétien ? Qu’on n’est pas saisi de vertige devant la peine et la douleur ? Bien sûr que non ! Mais Dieu sera toujours l’appui le plus sûr, l’ami le plus fidèle que nous ayons pour affronter l’épreuve.

En guise de témoignage, voici ce que m’écrivait une correspondante un jour, en me parlant de son quotidien vécu à la lumière de sa foi en Dieu :

« La foi, m’écrivait-elle, c’est Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. La charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux de 86 ans atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune. L’espérance ! Elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour, auquel je crois, où nous serons définitivement réunis dans la paix. »

Frère et sœurs, lorsque nous laissons la foi prendre racine en nous, comme cette petite graine de moutarde dont parle Jésus, elle a ce pouvoir de nous conduire à l’amour, et l’amour nous conduit à la source de tout amour qui est Dieu. Comme le dit saint Paul à Timothée, « ce n’est pas un esprit de peur que Dieu nous a donné, mais un esprit de force et d’amour », qui nous rends vainqueurs avec Christ, et ce, à tous les âges de la vie.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 26e Dimanche T.O. Année C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16,19-31.
En ce temps-là,  Jésus disait aux pharisiens : « Il y avait un homme riche, vêtu de pourpre et de lin fin, qui faisait chaque jour des festins somptueux.
Devant son portail gisait un pauvre nommé Lazare, qui était couvert d’ulcères.
Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais les chiens, eux, venaient lécher ses ulcères.
Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra.
Au séjour des morts, il était en proie à la torture ; levant les yeux, il vit Abraham de loin et Lazare tout près de lui.
Alors il cria : “Père Abraham, prends pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre terriblement dans cette fournaise.
– Mon enfant, répondit Abraham, rappelle-toi : tu as reçu le bonheur pendant ta vie, et Lazare, le malheur pendant la sienne. Maintenant, lui, il trouve ici la consolation, et toi, la souffrance.
Et en plus de tout cela, un grand abîme a été établi entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous.”
Le riche répliqua : “Eh bien ! père, je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père.
En effet, j’ai cinq frères : qu’il leur porte son témoignage, de peur qu’eux aussi ne viennent dans ce lieu de torture !”
Abraham lui dit : “Ils ont Moïse et les Prophètes : qu’ils les écoutent !
– Non, père Abraham, dit-il, mais si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.”
Abraham répondit : “S’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.” »

COMMENTAIRE

C’est Paul Claudel, écrivain français, qui écrivait : « Aujourdhui ce nest rien encore que d’être un saint, il faut la sainteté que le moment présent exige, une sainteté nouvelle, elle aussi sans précédent… Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins. » La parabole d’aujourd’hui nous est proposée par Jésus afin de nous inviter à entrer dans cette sainteté du quotidien qui chaque jour se présente à nous avec son lot d’occasions de faire le bien, comme de véritables artisans de l’évangile.

Dans l’imaginaire populaire, lorsque l’on parle de cette parabole, on la désigne habituellement sous le nom de la parabole de Lazare et du mauvais riche. Pourtant l’Évangile ne qualifie pas cet homme de mauvais riche. Une fois mort, dans le shéol, dans cet enfer qui symbolise la séparation d’avec Dieu, cet homme riche pense même à ses frères et il demande à Abraham d’envoyer Lazare avertir ses frères afin qu’ils changent de vie.

Nous avons devant nous un homme qui a le sens de la famille, qui pense au bien des siens. Alors, faut-il parler de lui comme d’un mauvais riche ? Pourtant, le sort de cet homme dans la parabole semble bien donner raison à cette interprétation. Car ce que Jésus lui reproche, c’est que ses biens le rendent aveugle. Les hommes ne sont pas tous des siens.

Alors que Lazare gît par terre dans le portail de la maison de l’homme riche ; alors que ce riche et les siens ont sans doute dû enjamber bien des fois ce Lazare encombrant, il y a un abîme qui sépare cet homme du pauvre Lazare. Ce riche qui aime ses frères, sa famille et ses amis, ne fait pas de tous les hommes ses frères et ses sœurs. Son cœur reste insensible à la misère de certains. L’on croirait réentendre ici le cri de Dieu à Caïn, après qu’il eût tué son frère : « Qu’as-tu fait de ton frère ? Le cri de son sang est monté jusqu’à moi ! » La question nous est lancée comme aux pharisiens à qui Jésus s’adresse, « eux qui aiment l’argent », nous rappelle saint Luc.

Cette parabole chez Luc, s’inscrit dans une charge à fond de train où Jésus s’en prend à l’amour des richesses qui rend aveugle, et où il invite ses auditeurs à ne pas servir deux maîtres, Dieu et l’argent, mais plutôt à se faire des amis avec ce qu’il appelle l’argent malhonnête.

Il ne faut pas s’y tromper. Le pouvoir et l’argent sont une religion avec ses adeptes partout dans le monde, avec ses villes saintes qui sont les capitales financières du monde. Cette religion a ses temples, qui sont les banques et les places boursières, et souvent les plus beaux édifices de nos villes lui sont consacrés. Cette religion a ses prédicateurs et ses évangélistes, elle offre même l’exemple de ses témoins héroïques qui, souvent partis de rien, sont montés aux plus hauts sommets de la richesse et de la gloire. Ce sont les saints et les saintes de cette religion. Toutefois, l’on n’entend rarement parler de leurs vertus, ou de l’exemplarité de leur vie. Ce qui compte dans cette religion, c’est avant tout d’avoir réussi, c’est le succès, et parfois, quels qu’en soient les moyens. Cette religion est le plus grand adversaire de Dieu, c’est la religion de Mammon.

Pour Jésus, l’argent n’a de sens que s’il est humanisé, que s’il permet de faire le bien, de faire le bien non seulement à nous-mêmes et à nos proches, mais à tous ceux et celles que Dieu place sur nos routes, devant le portail de nos maisons, car l’argent, les possessions, les talents, s’ils ne sont au service des autres, ne peuvent qu’endurcir le cœur. C’est le drame de l’homme riche.

À travers le personnage de Lazare, l’Évangile vient nous rappeler que Dieu est fidèle, et, parce qu’il nous aime, il veille sur nous, il nous protège, il nous soutient dans la nuit de nos épreuves. La Parole de Dieu nous redit que le mal et le méchant ne peuvent triompher en dépit des apparences. Elle nous invite, lorsque nous sommes au cœur de l’épreuve, à la confiance absolue en Dieu qui jamais ne nous abandonnera, et ce jusque dans la mort. Voilà la première conversion à laquelle nous appelle la parabole de Jésus.

Pour cet homme riche que nous sommes parfois, quand nous créons un gouffre d’indifférence entre nous et les pauvres de toute sorte, la Parole de Dieu nous dit ceci : écoute le cri de tes frères et de tes sœurs. Ne sois pas dur de cœur devant l’humanité qui est à ta porte. Entends l’indignation de Dieu devant les excès que l’on commet partout à l’endroit des pauvres et des démunis. Entends l’indignation de Dieu devant le gouffre grandissant entre pays riches et pays pauvres, entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Que cette indignation de Dieu soit aussi la tienne. Laisse-toi toucher par les autres. Ne pense pas qu’à ton seul bonheur. Ne remets pas constamment à demain ta générosité qui est sollicitée, car c’est maintenant que ton frère a faim, que ta sœur a besoin de toi. Voilà la deuxième conversion à laquelle la Parole de Dieu nous invite aujourd’hui.

Par ailleurs, contrairement à l’époque de Jésus, le contexte de modernité et d’avancées technologiques dans lequel nous vivons, avec ses moyens de communication sans précédent, nous propulse en quelques secondes à l’échelle de la planète, où le cri des Lazare est démultiplié à l’infini. Il y a là de quoi donner le vertige. Le défi est de taille, mais son ampleur ne doit pas nous décourager.  Le monde a toujours besoin de saints qui aient du génie, et cette sainteté nous pouvons l’exercer tant au plan international qu’à la porte de nos maisons, car la mondialisation de la charité et de la solidarité est aussi une réalité de notre époque. Pensons simplement au projet d’accueil de deux familles syriennes qu’a réalisé notre paroisse cette année.

Frères et sœurs, la Parole de Dieu nous invite en ce dimanche à nous convertir au désir de Dieu sur nous. Et tout comme les cinq frères de l’homme riche, nous avons nous aussi pour nous guider Moïse, les prophètes, et surtout la puissance de résurrection du Christ dans nos vies, qui est capable de changer nos cœurs et nous aider à combler cet écart entre nous et les pauvres qui attendent à notre porte. Si nous acceptons de faire un pas dans cette direction où Jésus nous invite, alors c’est une parabole vivante et nouvelle qui s’écrira dans nos vies : c’est Lazare qui sera invité à la table du riche ; c’est le riche qui pansera les plaies de Lazare ; c’est Lazare qui donnera à boire au riche. Il n’y aura plus ce pauvre et ce mauvais riche, mais deux frères qui marcheront ensemble avec la grâce de Dieu. C’est là la grande utopie de l’évangile et si nous y croyons, c’est que le Christ nous y invite, lui qui nous rassemble en ce dimanche.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 25e Dimanche. Année C

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Le sacrement du frère

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16,1-13.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens.
Il le convoqua et lui dit : “Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.”
Le gérant se dit en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte.
Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.”
Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?”
Il répondit : “Cent barils d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.”
Puis il demanda à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Il répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, écris quatre-vingts.”
Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière.
Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande.
Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ?
Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ?
Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »

COMMENTAIRE

Luc est le seul parmi les quatre évangélistes à nous rapporter la parabole de l’intendant malhonnête. Ce n’est pas un hasard, car son évangile retient beaucoup d’épisodes de la vie de Jésus où dominent le souci du pauvre, la dénonciation des injustices, le danger des richesses. C’est ainsi que l’on retrouve chez Luc des enseignements de Jésus ignorés par les autres évangélistes. Pensons à la parabole du bon Samaritain, celle du publicain Zachée, du riche et du pauvre Lazare, la parabole du riche insensé qui veut tout engranger ses avoirs, sans oublier les célèbres paraboles de la miséricorde que sont celles de la brebis perdue, de la drachme perdue et du fils prodigue. C’est le poète italien Dante au XIVe siècle, qui disait au sujet de l’évangéliste Luc qu‘il était le « scribe de la mansuétude de Dieu. »

Dès les débuts du christianisme, et cela dans le prolongement des invectives des prophètes à l’égard des exploiteurs et des oppresseurs, comme le fait Amos dans notre première lecture, les Pères de l’Église ont été attentifs à cette question des inégalités sociales et de l’exploitation des plus pauvres, de l’indifférence à leur endroit. Pour traiter de cette question, ils ont employé une expression inédite, inspirée par l’action de Jésus lors de la dernière Cène, alors qu’il lavait les pieds de ses disciples au cours du dernier repas. Ils ont appelé ce geste de Jésus le « sacrement du frère », prolongement tout naturel du sacrement de l’Eucharistie.

Saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople, un homme réputé pour sa droiture et la qualité de sa prédication, mort en exil en l’an 401, a beaucoup développé ce thème, car il avait un grand souci des pauvres. Il affirmait que donner aux pauvres n’était pas un acte de charité, mais un acte de justice. Et dans une homélie célèbre, il disait :

Tu veux honorer le corps du Sauveur ? Ne le dédaigne pas quand il est nu. Ne l’honore pas à l’église par des vêtements de soie, tandis que tu le laisses dehors, transi de froid, et qu’il est nu. Celui qui a dit : Ceci est mon corps, et qui a réalisé la chose par la parole, celui-là a dit : Vous m’avez vu avoir faim et vous ne m’avez pas donné à manger. Ce que vous n’avez pas fait à l’un des plus humbles, c’est à moi que vous l’avez refusé ! » Honore-le donc en partageant ta fortune avec les pauvres : car il faut à Dieu non des calices d’or, mais des âmes d’or[1].

Pour saint Jean Chrysostome et les Pères de l’Église, on ne peut dissocier le sacrement de l’eucharistie du service du frère ou du pauvre. Le sacrement du pauvre est comme une extension de l’offrande que Jésus fait de lui-même. Il y a une continuité entre les deux actions et c’est pourquoi « nul ne peut recevoir dans l’Eucharistie le pardon et la paix de Dieu sans devenir un homme ou une femme de pardon et de paix. Nul ne peut partager le banquet eucharistique sans devenir un homme ou une femme de partage.[2] »

C’est dans cette voie que nous entraîne la parabole du gérant malhonnête. Jésus, avec la pédagogie qui est la sienne, a l’art de nous provoquer et de nous amener au-delà des images convenues et rassurantes. Bien sûr, il ne fait pas l’apologie de la malhonnêteté dans sa parabole, ou s’il le fait, c’est de nous inviter à tromper l’argent malhonnête, l’argent possessif, l’argent exploiteur, en lui donnant une direction toute contraire à sa finalité égoïste. En somme, Jésus nous invite à tromper le dieu argent, en nous faisant des amis avec l’argent malhonnête, en le donnant aux plus nécessiteux, de sorte que ces amis soient là pour nous accueillir quand nous serons introduits, au-delà de notre vie ici-bas, dans les demeures éternelles. Il est question ici du ciel et de notre salut.

Il vous est sans doute arrivé d’aller seul à une réception et une fois sur place de n’y reconnaître personne. D’être tout à coup comme un objet des plus anonyme et inintéressant au cœur d’une foule animée. Une telle expérience, sans être dramatique, est quand même celle d’une certaine solitude, tout comme il est possible d’être seul au cœur d’une foule immense. Jésus par sa parabole nous parle du rendez-vous ultime dans les demeures éternelles. Il veut nous faire comprendre qu’il y a une profonde unité entre nos vies ici-bas et la vie dans l’au-delà. Une profonde continuité.

La vie éternelle, et le voyage qui y mène sont déjà commencés. Nous sommes tous et toutes membres d’une communion qu’on appelle la communion des saints et notre avenir se construit déjà dans ce présent qui est le nôtre. Jésus, par sa parabole, vient nous rappeler que le sacrement du frère est au cœur de cette communion. Le ciel qui nous attend, cette vie éternelle avec Dieu, est un monde nouveau où ceux et celles que nous avons aimés nous seront rendus un jour, où tous ceux et celles que nous avons aidés, soutenus, accompagnés, seront là pour nous accueillir, alors que nous serons invités à notre tour à entrer dans la joie de notre maître.

Mais si nous voulons être reconnus, il faut pour cela avoir aimé nous dit Jésus, être allé au-devant des autres, avoir donné de soi-même, ne pas avoir mis un frein à notre générosité, ne pas avoir méprisé le pauvre. D’où l’urgence, nous dit Jésus, de nous faire des amis avec l’argent malhonnête, car ces amis sauront nous reconnaître et nous accueillir un jour. En aidant les plus démunis, l’argent trouve alors sa destination véritable et la plus noble, il est alors transfiguré en quelque sorte, car aider les pauvres n’est pas une question de charité, mais de justice !

Jésus nous présente dans sa parabole une clef pour notre salut : la générosité ! Demandons à Dieu en cette eucharistie de nous aider à vivre en vérité le sacrement du frère et de la sœur, car c’est ainsi que nous pourrons alors reconnaître dans l’autre cette intime présence du Christ qui nous attend, tout comme il nous attend dans son eucharistie.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

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[1] Sur Matthieu, Homélie 50, 3, PG 58, 508 ; cité dans O. Clément, Sources : Les mystiques chrétiens des origines, textes et commentaires, Stock, 1982, p. 109).

[2] O. Clément, Sources, p. 108. par Métropolite Daniel (Ciobotea) de Moldavie

 

Homélie pour le 24e Dimanche T.O. (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 15,1-32.
En ce temps-là,  les publicains et les pécheurs venaient tous à Jésus pour l’écouter.
Les pharisiens et les scribes récriminaient contre lui : « Cet homme fait bon accueil aux pécheurs, et il mange avec eux ! »
Alors Jésus leur dit cette parabole :
« Si l’un de vous a cent brebis et qu’il en perd une, n’abandonne-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il la retrouve ?
Quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux,
et, de retour chez lui, il rassemble ses amis et ses voisins pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !”
Je vous le dis : C’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion. »
Ou encore, si une femme a dix pièces d’argent et qu’elle en perd une, ne va-t-elle pas allumer une lampe, balayer la maison, et chercher avec soin jusqu’àce qu’elle la retrouve ?
Quand elle l’a retrouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines pour leur dire : “Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la pièce d’argent que j’avais perdue !”
Ainsi je vous le dis : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertit. »
« Un homme avait deux fils.
Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de fortune qui me revient.” Et le père leur partagea ses biens.
Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre.
Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin.
Il alla s’engager auprès d’un habitant de ce pays, qui l’envoya dans ses champs garder les porcs.
Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.
Alors il rentra en lui-même et se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim !
Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi.
Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers.”
Il se leva et s’en alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers.
Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils.”
Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds,
allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons,
car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer.
Or le fils aîné était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses.
Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait.
Celui-ci répondit : “Ton frère est arrivé, et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a retrouvé ton frère en bonne santé.”
Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père sortit le supplier.
Mais il répliqua à son père : “Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis.
Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras !”
Le père répondit : “Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.
Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé !” »

COMMENTAIRE

Nous connaissons bien ces trois paraboles qui sont appelées les paraboles de la miséricorde de Dieu. Celle du fils prodigue est appelée par les Pères de l’Église « l’évangile dans l’évangile », c.-à-d. le cœur de la Bonne Nouvelle de Jésus. Voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’une courte nouvelle de l’écrivain Ernest Hemingway.

Un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : Cher Paco, je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu espérant y voir son fils, mais il y a une foule rassemblée devant les bureaux du journal.  Ils sont près de huit cents jeunes hommes. Ils s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

On ne soupçonne sans doute pas le nombre impressionnant de personnes qui dans nos sociétés, dans nos milieux de travail, dans nos familles, se trouvent en rupture avec la vie ou avec leurs proches. Leur vie est souvent sans direction, en errance, et ces personnes souffrent et vivent une grande solitude. La bonne nouvelle du Christ elle vient nous dévoiler le visage d’un Dieu qui nous cherche comme un père, comme une mère, tellement il nous aime, et ce, d’autant plus si nous sommes désemparés, abandonnés, désespérés.

Et c’est ainsi qu’il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de conversion, dit Jésus

« Plus que pour 99 justes », nous dit Jésus. Dieu aurait-il donc des préférés ? Il y a quelques mois, j’ai entendu une entrevue à la radio avec un couple qui avait accueilli près de trois cents enfants en difficulté dans leur foyer sur une période de près de trente-cinq années. Un véritable exploit. La journaliste leur avait demandé s’il y avait certains de ces enfants qu’ils avaient aimés plus que d’autres. La maman avait répondu de but en blanc : « Oui, ceux qui en avaient le plus besoin. »

C’est ainsi que Dieu agit avec nous. Il est à la recherche de tous les Paco du monde, qu’ils soient athées ou catholiques, juifs ou musulmans, de l’Orient ou de l’Occident. Nous avons un Dieu chasseur qui jamais ne cessera de nous poursuivre jusqu’à ce que nous rendions les armes et parvenions à le reconnaître pour qui il est : un Dieu Père qui nous aime d’un amour infini.

Par ailleurs, il nous faut bien reconnaître que si nous sommes rassemblés pour cette eucharistie dominicale, où nous célébrons la résurrection du Christ, c’est que nous faisons sans doute partie de ces 99 brebis qui vivent dans l’intimité du Christ pasteur. Il est possible que nous nous soyons égarés un jour, mais aujourd’hui nous sommes là avec le Christ dans sa bergerie. Alors, en quoi ces paraboles nous concernent elles, nous qui sommes ici ?

Tout d’abord, avec l’extraordinaire talent de conteur qu’est le sien, Jésus nous donne de contempler le visage de notre Dieu. Les trois paraboles nous parlent de sa tendresse pour chacun et chacune de nous. Elles nous donnent de réentendre ces mots empreints d’une infinie tendresse et tellement réconfortants du Père à son fils aîné : « Toi tu es toujours avec moi ». Dieu est toujours là avec nous, et tout ce qui est à Lui est à nous, nous dit Jésus. Cette parole est sûre ! La Parole de Dieu est là pour nous aider à comprendre et à vivre l’extraordinaire destinée qui est la nôtre. Tout ce qui est à Dieu est à nous. Telle est la grandeur de notre vocation humaine, tel est l’amour de Dieu pour nous.

Nous le voyons bien, le christianisme est d’un optimisme renversant. Notre espérance est sans borne, car nous savons désormais, grâce aux Écritures et au témoignage des Apôtres, combien Dieu nous aime et jusqu’où il est prêt à aller pour se faire connaître de nous. Il s’est même fait eucharistie pour que nous puissions le tenir dans nos mains et nous nourrir de sa vie à Lui. Voilà la grandeur du mystère de la foi que nous proclamons sans cesse en Église.

Par ailleurs, ces paraboles nous rappellent que le sort de tout homme, de toute femme doit nous importer au plus haut point, puisqu’ils sont la chair de notre chair, nos frères et sœurs en humanité, et qu’ils comptent plus que tout aux yeux de Dieu. Quand le Père s’adresse à son fils aîné pour lui parler du cadet, il ne lui dit pas « mon fils que voici était perdu », mais bien « ton frère que voici ». Ton frère !

Ces trois paraboles nous sont racontées afin de nous rappeler la responsabilité qui est la nôtre face à un monde désenchanté, où Dieu est méconnu, et où trop souvent l’amour n’est pas aimé. Notre mission à nous, chrétiens et chrétiennes, c’est de revêtir le Christ, c’est nous faire bons pasteurs avec lui, et nous mettre à la recherche de tous ceux et celles qui ont perdu espoir et qui, sans le savoir, ne demandent qu’à être trouvés et aimés. Voyez dans nos paraboles, ce sont tous les anges et tout le ciel qui se réjouissent quand une seule brebis perdue est retrouvée. Voyez comme elle est importante cette mission que le Christ confie à ses disciples.

En fin de compte, le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle que le Christ nous propose est avant tout un compagnonnage sur les routes du monde, car nul ne peut aller au ciel tout seul. C’est Charles Péguy qui écrivait : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 23e Dimanche T.O. (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 25-33)

En ce temps-là,
de grandes foules faisaient route avec Jésus ;
il se retourna et leur dit :
« Si quelqu’un vient à moi
sans me préférer à son père, sa mère, sa femme,
ses enfants, ses frères et sœurs,
et même à sa propre vie,
il ne peut pas être mon disciple.
Celui qui ne porte pas sa croix
pour marcher à ma suite
ne peut pas être mon disciple.

Quel est celui d’entre vous
qui, voulant bâtir une tour,
ne commence par s’asseoir
pour calculer la dépense
et voir s’il a de quoi aller jusqu’au bout ?
Car, si jamais il pose les fondations et n’est pas capable d’achever,
tous ceux qui le verront vont se moquer de lui :
‘Voilà un homme qui a commencé à bâtir
et n’a pas été capable d’achever !’
Et quel est le roi
qui, partant en guerre contre un autre roi,
ne commence par s’asseoir
pour voir s’il peut, avec dix mille hommes,
affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille ?
S’il ne le peut pas,
il envoie, pendant que l’autre est encore loin,
une délégation pour demander les conditions de paix.

Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas
à tout ce qui lui appartient
ne peut pas être mon disciple. »

COMMENTAIRE

En méditant l’évangile de ce dimanche, et tout particulièrement le passage où Jésus nous invite à le préférer à père, mère, époux, épouse, enfants, frères, sœurs, et même à sa propre vie, je m’imaginais une personne, complètement ignorante des évangiles, se présentant à notre assemblée dominicale, et entendant pour la première fois cette déclaration de Jésus. Comment réagirait-elle ? Et nous-mêmes, comment entendons-nous ce que Jésus nous dit aujourd’hui? Car il y a là une condition fondamentale pour nous si nous voulons être des siens.

Vous en conviendrez, le texte ne fait pas dans la dentelle, il est dur, et semble même aller à l’encontre de l’amour pour nos proches. Pourtant, plusieurs textes évangéliques postulant le contraire peuvent être évoqués ici. Par exemple, ne devons-nous pas aimer notre prochain comme nous-mêmes, donner même notre vie pour nos amis puisqu’il n’y a pas de plus grand amour ? Et que dire des ennemis qu’il faut aussi aimer et pardonner? Il y a de quoi en perdre son latin pour qui fréquente les évangiles pour la première fois et même pour nous.

Donc, en méditant ces paroles de Jésus il m’est revenu en mémoire cette expérience familiale qui m’aide à comprendre pourquoi Jésus nous appelle à le préférer. Permettez-moi de me raconter un peu ici. Je suis venu à la foi en Dieu alors que j’étais dans la vingtaine. J’avais alors commencé ma vie professionnelle et, tout en étant assez proche de mes parents, étant le seul seul survivant de deux enfants, je ne les voyais que de temps en temps à travers mes activités et mes loisirs. Sans les négliger, mes visites étaient plutôt occasionnelles. J’étais davantage préoccupé par ma découverte du monde et de mes amis que par l’approfondissement de mes liens familiaux. Ce qui est le lot de bien des familles avec leurs enfants.

Alors que j’avais 27 ans, ma rencontre avec le Christ et son Évangile, l’expérience nouvelle de la présence de Dieu dans ma vie, ont été profondément bouleversants pour moi. Je voyais alors le sens de ma vie sous un tout nouveau jour, et pour la première fois je prenais conscience de la présence d’une vie spirituelle en moi. Et c’est ainsi que par ma fréquentation des Écritures, d’auteurs spirituels et de la prière, ma relation avec mes parents s’est mise à changer, à s’approfondir. Je prenais alors la mesure de la place importante qu’ils occupaient dans ma vie. Je les voyais avec des yeux neufs à travers leurs épreuves, leur fidélité, leur amour, et leurs combats pour le bien de notre famille; je réalisais combien je leur étais redevable et que je devais exprimer davantage de reconnaissance..

C’est ainsi que s’est amorcé en moi un changement profond quant à mon attitude à leur endroit, ainsi que la fréquence de mes visites à la maison avec la joie toute simple de passer plus de temps avec eux. Et c’est vraiment ma rencontre avec le Christ qui m’a fait vivre ce passage, cette conversion à mon appartenance familiale.

Aujourd’hui, mon père et ma mère sont tous deux décédés, et ils me manquent encore beaucoup. Presque aucune journée ne se passe sans que je pense à eux, sans qu’un souvenir de ma vie avec eux ne me revienne. Et ils sont sans cesse présents dans ma prière.

Si je vous raconte tout cela, c’est afin de nous aider à mieux comprendre pourquoi il nous faut « préférer Jésus avant tout ». Car la foi en Dieu ne m’a pas éloigné de ma famille, bien au contraire. Elle a fait de moi, je crois, un meilleur fils, et elle m’a donné de reconnaître avec une profonde gratitude tout ce que mes parents avaient fait pour moi et notre famille.

Car voyez-vous, à l’école de Jésus, on apprend à la fois l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Mais l’un des deux est premier, et c’est cet amour pour Dieu qui permet d’aimer le prochain en vérité. On apprend à aimer en aimant Dieu le premier. C’est là le chemin de transformation que nous ouvre Jésus Christ par sa vie donnée. Et si nous acceptons de marcher courageusement avec lui, l’amour sera toujours le premier servi dans nos vies, et nous ne pourrons qu’aimer davantage : père, mère, enfant, frère, sœur, conjoints, amis et même ennemis…

Bien sûr, tout n’est pas simple dans nos relations familiales et sociales, nous le savons trop bien. Le précepte de Jésus à l’aimer par-dessus tout a pour but aussi de nous prémunir contre tout ce qui pourrait entrer en conflit avec notre vie de foi, car Jésus nous « entraîne à sortir de nous-mêmes pour aimer — comme Dieu nous a montré qu’Il aimait en Jésus Christ ». Ainsi, il ne faudrait pas nous détourner de cette foi qui fait vivre par crainte du rejet ou de la désapprobation sociale ou familiale. C’est pourquoi Jésus ne veut laisser aucune illusion à ses disciples : « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher à ma suite ne peut pas être mon disciple ».

C’est là une invitation qui peut certainement en faire hésiter plus d’un, car nous savons trop bien qu’il n’est pas facile de nous retrouver seuls avec notre foi, dans un monde où trop souvent Jésus est méprisé, où l’Évangile est contredit. Jésus connaît bien ce combat et cette solitude. C’est pourquoi il nous appelle à avoir le courage de nos choix et à ne pas hésiter à prendre notre croix et à le suivre. Si nous le faisons, nous trouverons alors force et courage en marchant avec lui, lui qui nous souffle sans cesse à l’oreille : « Ne crains pas, je suis avec toi! ». Promesse de Ressuscité !

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 22e Dimanche T.O. Année C

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 14, 1.7-14)

Un jour de sabbat,
Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens
pour y prendre son repas,
et ces derniers l’observaient.
Jésus dit une parabole aux invités
lorsqu’il remarqua comment ils choisissaient les premières places,
et il leur dit :
« Quand quelqu’un t’invite à des noces,
ne va pas t’installer à la première place,
de peur qu’il ait invité un autre plus considéré que toi.
Alors, celui qui vous a invités, toi et lui,
viendra te dire : ‘Cède-lui ta place’ ;
et, à ce moment, tu iras, plein de honte, prendre la dernière place.
Au contraire, quand tu es invité,
va te mettre à la dernière place.
Alors, quand viendra celui qui t’a invité, il te dira :
‘Mon ami, avance plus haut’,
et ce sera pour toi un honneur
aux yeux de tous ceux qui seront à la table avec toi.
En effet, quiconque s’élève sera abaissé ;
qui s’abaisse sera élevé. »

Jésus disait aussi à celui qui l’avait invité :
« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner,
n’invite pas tes amis, ni tes frères,
ni tes parents, ni de riches voisins ;
sinon, eux aussi te rendraient l’invitation
et ce serait pour toi un don en retour.
Au contraire, quand tu donnes une réception,
invite des pauvres, des estropiés,
des boiteux, des aveugles ;
heureux seras-tu,
parce qu’ils n’ont rien à te donner en retour :
cela te sera rendu à la résurrection des justes. »

COMMENTAIRE

En fin observateur de notre nature humaine, Jésus dégage une leçon déconcertante pour nous qui recherchons souvent les meilleures places au détriment des autres : les derniers seront premiers et qui s’abaisse sera élevé. Il faut bien l’avouer, cette leçon de Jésus devait laisser son auditoire bien perplexe. S’abaisser, prendre la dernière place, y pensez-vous! C’est comme si l’on disait : attendez que tous soient entrés dans la salle de spectacle, et ensuite allez vous asseoir; à l’urgence de l’hôpital, laissez passer devant vous tous ceux qui s’y présentent; au restaurant, exigez la moins bonne table, bien sûr; à l’épicerie, demandez toujours d’être servis les derniers à la caisse. Vous verrez, on vous fera toujours passer les premiers! Pensez-vous?

On comprend bien que cette interprétation littérale des paroles de Jésus ne tient pas la route. Ses paroles ne deviennent transparentes que pour les disciples qui ont des oreilles pour entendre et des yeux pour voir, car ce n’est qu’en contemplant Jésus lui-même que ses paroles deviennent compréhensibles, lui qui n’a pas retenu « jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. »

Luc, craignant sans doute que ses lecteurs chrétiens ne comprennent pas les paroles de Jésus les invitant à choisir la dernière place, fait suivre la parabole du repas par une invitation de Jésus à célébrer le banquet des blessés de la vie plutôt que le banquet des fortunés et des repus. D’où cette image fort évocatrice où les invités de marque deviennent les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. Ils représentent les exclus de la société pour qui la compassion de Dieu est sans borne. Jésus en est le témoin, mais cette compassion ne peut s’exercer sans nous, car Dieu veut avoir besoin de nous.

C’est ce dynamisme de vie que Jésus veut faire jaillir en nous comme une source profonde et qui trop souvent semble tarie. La jeune juive Etty Hillesum avait cette intuition pleine d’à propos au sujet de sa vie spirituelle. Elle écrivait dans son journal : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » 

C’est ce que le Fils de Dieu vient réaliser en nous : mettre Dieu au jour dans nos cœurs en nous donnant de voir l’autre pour ce qu’il est : un prochain, c.-à-d. celui qui est le plus proche de moi après moi-même. C’est ce prochain qui nous est confié, qu’il nous faut sauver à tout prix, car nul ne va au ciel tout seul. Le chemin qui y mène passe nécessairement par le prochain et nul ne peut être laissé sur le bord de la route. Mais pour le voir, il nous faut savoir revêtir l’humilité de Jésus, nous décentrer de nous-mêmes pour mieux voir l’autre et ainsi apprendre à aimer comme le Christ. Comme l’écrivait Catherine de Sienne : « L’humilité est la gouvernante et la nourrice de la charité » (Le Dialogue).

Il y a quelques années, un poste de télévision américaine diffusait une annonce publicitaire pour la promotion de la vocation religieuse. Une publicité fort originale. On voyait un malade couché sur un lit, le corps recouvert de plaies répugnantes. Devant lui, dos à la caméra, une religieuse refaisait les pansements. On entendait une voix qui disait : « Je ne ferais pas cela pour un million ». Et la religieuse, en se tournant vers la caméra, d’ajouter : « Moi non plus ! » Ce message reprenait une réflexion de Mère Teresa de Calcutta. La célèbre religieuse disait à peu près ceci en parlant de sa tâche auprès des mourants, abandonnés dans les rues de l’Inde : « Je ne pourrais pas faire cela pour un million de dollars, mais je suis prête à faire davantage pour l’amour de Dieu ».

C’est cela s’abaisser; c’est cela être saint. Comme le dit le pape François, la sainteté, c’est vivre les mystères de sa vie en union avec le Christ. À chacun et chacune de trouver la voie qui lui correspond. Dans son encyclique sur la sainteté, il a ces paroles belles et profondes pour nous :

« Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit le pape François. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever. »

Frères et sœurs, c’est avec cette joie au cœur que nous allons maintenant célébrer l’eucharistie, source et sommet de la vie de l’Église !

fr. Yves Bériault, o.p.