Homélie pour le 25e dimanche (C)

Le sacrement du frère

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 16,1-13.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Un homme riche avait un gérant qui lui fut dénoncé comme dilapidant ses biens.
Il le convoqua et lui dit : “Qu’est-ce que j’apprends à ton sujet ? Rends-moi les comptes de ta gestion, car tu ne peux plus être mon gérant.”
Le gérant se dit en lui-même : “Que vais-je faire, puisque mon maître me retire la gestion ? Travailler la terre ? Je n’en ai pas la force. Mendier ? J’aurais honte.
Je sais ce que je vais faire, pour qu’une fois renvoyé de ma gérance, des gens m’accueillent chez eux.”
Il fit alors venir, un par un, ceux qui avaient des dettes envers son maître. Il demanda au premier : “Combien dois-tu à mon maître ?”
Il répondit : “Cent barils d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu ; vite, assieds-toi et écris cinquante.”
Puis il demanda à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Il répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, écris quatre-vingts.”
Le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté ; en effet, les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière.
Eh bien moi, je vous le dis : Faites-vous des amis avec l’argent malhonnête, afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles.
Celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande. Celui qui est malhonnête dans la moindre chose est malhonnête aussi dans une grande.
Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ?
Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ?
Aucun domestique ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent. »

COMMENTAIRE

Luc est le seul parmi les quatre évangélistes à nous rapporter la parabole de l’intendant malhonnête. Ce n’est pas un hasard, car son évangile retient beaucoup d’épisodes de la vie de Jésus où dominent le souci du pauvre, la dénonciation des injustices, le danger des richesses. C’est ainsi que l’on retrouve chez Luc des enseignements de Jésus ignorés par les autres évangélistes. Pensons à la parabole du bon Samaritain, celle du publicain Zachée, du riche et du pauvre Lazare, la parabole du riche insensé qui veut tout engranger ses avoirs, sans oublier les célèbres paraboles de la miséricorde que sont celles de la brebis perdue, de la drachme perdue et du fils prodigue. C’est le poète italien Dante au XIVe siècle, qui disait au sujet de l’évangéliste Luc qu‘il était le « scribe de la mansuétude de Dieu. »

Dès les débuts du christianisme, et cela dans le prolongement des invectives des prophètes à l’égard des exploiteurs et des oppresseurs, comme le fait Amos dans notre première lecture, les Pères de l’Église ont été attentifs à cette question des inégalités sociales et de l’exploitation des plus pauvres, de l’indifférence à leur endroit. Pour traiter de cette question, ils ont employé une expression inédite, inspirée par l’action de Jésus lors de la dernière Cène, alors qu’il lavait les pieds de ses disciples au cours du dernier repas. Ils ont appelé ce geste de Jésus le « sacrement du frère », prolongement tout naturel du sacrement de l’Eucharistie.

Saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople, un homme réputé pour sa droiture et la qualité de sa prédication, mort en exil en l’an 401, a beaucoup développé ce thème, car il avait un grand souci des pauvres. Il affirmait que donner aux pauvres n’était pas un acte de charité, mais un acte de justice. Et dans une homélie célèbre, il disait :

Tu veux honorer le corps du Sauveur ? Ne le dédaigne pas quand il est nu. Ne l’honore pas à l’église par des vêtements de soie, tandis que tu le laisses dehors, transi de froid, et qu’il est nu. Celui qui a dit : Ceci est mon corps, et qui a réalisé la chose par la parole, celui-là a dit : Vous m’avez vu avoir faim et vous ne m’avez pas donné à manger. Ce que vous n’avez pas fait à l’un des plus humbles, c’est à moi que vous l’avez refusé ! » Honore-le donc en partageant ta fortune avec les pauvres : car il faut à Dieu non des calices d’or, mais des âmes d’or[1].

Pour saint Jean Chrysostome et les Pères de l’Église, on ne peut dissocier le sacrement de l’eucharistie du service du frère ou du pauvre. Le sacrement du pauvre est comme une extension de l’offrande que Jésus fait de lui-même. Il y a une continuité entre les deux actions et c’est pourquoi « nul ne peut recevoir dans l’Eucharistie le pardon et la paix de Dieu sans devenir un homme ou une femme de pardon et de paix. Nul ne peut partager le banquet eucharistique sans devenir un homme ou une femme de partage.[2] »

C’est dans cette voie que nous entraîne la parabole du gérant malhonnête. Jésus, avec la pédagogie qui est la sienne, a l’art de nous provoquer et de nous amener au-delà des images convenues et rassurantes. Bien sûr, il ne fait pas l’apologie de la malhonnêteté dans sa parabole, ou s’il le fait, c’est de nous inviter à tromper l’argent malhonnête, l’argent possessif, l’argent exploiteur, en lui donnant une direction toute contraire à sa finalité égoïste. En somme, Jésus nous invite à tromper le dieu argent, en nous faisant des amis avec l’argent malhonnête, en le donnant aux plus nécessiteux, de sorte que ces amis soient là pour nous accueillir quand nous serons introduits, au-delà de notre vie ici-bas, dans les demeures éternelles. Il est question ici du ciel et de notre salut.

Il vous est sans doute arrivé d’aller seul à une réception et une fois sur place de n’y reconnaître personne. D’être tout à coup comme un objet des plus anonyme et inintéressant au cœur d’une foule animée. Une telle expérience, sans être dramatique, est quand même celle d’une certaine solitude, tout comme il est possible d’être seul au cœur d’une foule immense. Jésus par sa parabole nous parle du rendez-vous ultime dans les demeures éternelles. Il veut nous faire comprendre qu’il y a une profonde unité entre nos vies ici-bas et la vie dans l’au-delà. Une profonde continuité.

La vie éternelle, et le voyage qui y mène sont déjà commencés. Nous sommes tous et toutes membres d’une communion qu’on appelle la communion des saints et notre avenir se construit déjà dans ce présent qui est le nôtre. Jésus, par sa parabole, vient nous rappeler que le sacrement du frère est au cœur de cette communion. Le ciel qui nous attend, cette vie éternelle avec Dieu, est un monde nouveau où ceux et celles que nous avons aimés nous seront rendus un jour, où tous ceux et celles que nous avons aidés, soutenus, accompagnés, seront là pour nous accueillir, alors que nous serons invités à notre tour à entrer dans la joie de notre maître.

Mais si nous voulons être reconnus, il faut pour cela avoir aimé nous dit Jésus, être allé au-devant des autres, avoir donné de soi-même, ne pas avoir mis un frein à notre générosité, ne pas avoir méprisé le pauvre. D’où l’urgence, nous dit Jésus, de nous faire des amis avec l’argent malhonnête, car ces amis sauront nous reconnaître et nous accueillir un jour. En aidant les plus démunis, l’argent trouve alors sa destination véritable et la plus noble, il est alors transfiguré en quelque sorte, car aider les pauvres n’est pas une question de charité, mais de justice !

Jésus nous présente dans sa parabole une clef pour notre salut : la générosité ! Demandons à Dieu en cette eucharistie de nous aider à vivre en vérité le sacrement du frère et de la sœur, car c’est ainsi que nous pourrons alors reconnaître dans l’autre cette intime présence du Christ qui nous attend, tout comme il nous attend dans son eucharistie.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

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[1] Sur Matthieu, Homélie 50, 3, PG 58, 508 ; cité dans O. Clément, Sources : Les mystiques chrétiens des origines, textes et commentaires, Stock, 1982, p. 109).

[2] O. Clément, Sources, p. 108. par Métropolite Daniel (Ciobotea) de Moldavie

La Croix glorieuse

Vous conviendrez avec moi qu’à première vue cette fête de la Croix glorieuse est quand même paradoxale, alors que nous glorifions un instrument de supplice ! Oui, la croix est un symbole puissant et terrible à la fois. La preuve en est que les chrétiens ont mis du temps à adopter cette croix comme signe visible de leur foi en Jésus Christ. 

Un peu d’histoire. La première représentation du Christ qui apparaît dans l’histoire n’a pas été celle de la croix, mais le poisson au IIe siècle. C’est qu’en grec le mot « poisson » s’écrit : IXΘYΣ, ou ichthus, et chacune des lettres grecques de ce mot forme un sigle où les initiés peuvent y lire : « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». Un signe peu compromettant qui permettait alors aux chrétiens de se reconnaître entre eux alors qu’ils vivaient sous la menace constante de persécutions de la part des empereurs romains.

À la même époque, on retrouve dans les catacombes des fresques représentant la Dernière Cène et, plus tard au troisième siècle, Jésus sera représenté sous les traits du Bon pasteur portant une brebis sur ses épaules. Toujours pas de Christ en croix. Ce n’est qu’au IVe siècle que l’on voit apparaître la représentation de la croix pour évoquer la foi des chrétiens. Il aura donc fallu attendre plus de trois siècles avant de reconnaître dans la croix le signe visible de notre foi. Il n’était pas facile de placer cette croix au cœur même de notre foi en Jésus-Christ, scandaleux même que de mettre sa foi dans un crucifié. Pourtant, ce mystère va s’avérer incontournable pour nous jusqu’à ce jour. On ne peut échapper à la croix.

Les textes bibliques de ce jour viennent éclairer ce qui est au cœur de ce grand signe de notre foi. L’hymne aux Philippiens nous parle d’un mystère d’abaissement en Dieu, un Dieu qui se fait serviteur, qui se fait l’un de nous jusqu’au don de sa vie, jusqu’à prendre sur lui la mort elle-même. 

Tandis que dans l’évangile, Jésus nous parle de cette nécessité pour lui d’être élevé à l’image de ce serpent de bronze dans notre première lecture, afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle.

La vénération de la croix ne vise donc pas à développer en nous une vision misérabiliste de notre condition humaine, et encore moins une glorification de la souffrance. Bien au contraire, la croix devient en Jésus le symbole de l’amour capable d’aller jusqu’au bout de lui-même, au-delà même de la souffrance. Cette croix fait office d’illustration, de symbole de notre condition humaine, elle agit comme un étendard au cœur de l’histoire du monde, un lieu d’identification, nous dévoilant ce que cela signifie d’être véritablement homme et femme sur cette terre. 

Mais c’est insensé, vous allez me dire. Moi, je veux être heureux, je veux m’épanouir, connaître une vie sans problème qui dépassera même mes plus folles attentes. Bien sûr, mais la Croix sera toujours au cœur de ce mystère de nos vies. Je m’explique.

C’est que le chemin des béatitudes dont nous parle Jésus dans son évangile, ce chemin du véritable bonheur, passe par la Croix, par une vie humaine capable de se donner en vérité comme le fait le Christ, une vie qui se fait toute ouverture au bonheur et au salut des autres, une vie capable d’aller jusqu’au bout d’elle-même et que notre foi en Jésus Christ rend possible. Mais c’est une aventure exigeante qui demande beaucoup de qui veut mettre le Christ au cœur de sa vie.

Alors que j’avais 29 ans… J’avais dû subir une opération au genou. À ma troisième nuit d’hospitalisation, alors que la douleur était encore vive, l’infirmière m’informa que je n’avais plus droit à l’antidouleur, puisque j’étais censé avoir dépassé le seuil critique de la douleur. Prise de compassion devant ma souffrance, cette infirmière accepta néanmoins de faire un passe-droit et elle me dit en me remettant mon médicament : « C’est que tu n’es pas habitué à la souffrance. » 

J’ai toujours été convaincu qu’une grande leçon de la vie m’avait été donnée à ce moment-là. Et cette leçon nous concerne tous alors que nous contemplons la croix du Christ.

Pour plusieurs des anciens parmi nous, dont je suis, nous venons d’un catholicisme qui a grandi dans la ouate, bien encadré, bien enrégimenté, de force ou de gré, à l’école, à l’église et en famille, où il était facile de croire. Une époque où l’on retrouvait une église, ou un couvent à tous les coins de rue ou presque. Mais les temps ont changé, et de nous sentir parfois étrangers dans notre propre société est devenu assez commun pour bien des chrétiens à travers le monde. Il nous est difficile de nous habituer à cette souffrance, à cette blessure. 

L’image du Christ en croix nous parle à la fois de fragilité, de souffrance, mais aussi de courage et d’abandon entre les mains de Dieu. Quand j’entends les histoires d’horreur du Moyen-Orient, entourant l’oppression des minorités chrétiennes, pour ne parler que de celles-ci, je me demande comment nous réagirions si nous avions à subir une telle persécution? Je me souviens de ce témoignage d’un chrétien de Mosul en Iraq, ville qui était alors occupée par l’État islamique, et qui faisait le commentaire suivant au sujet de la situation des chrétiens de sa ville : « Nous sommes confiants dans le Seigneur, disait-il. Il continue de nous murmurer à l’oreille : N’aie pas peur. »

Frères et sœurs, nous croyons que le Christ en croix transfigure chacune de nos actions dans cette secrète communion des saints qui nous unit à nos frères et nos sœurs en humanité. Pas une action, pas une parole dites au nom du Christ, au nom de cette charité qui nous saisit, qui ne soient sans conséquence sur le cours des événements de ce monde. 

Jésus nous invite à entrer avec lui dans ce quotidien qui se présente à nous avec son lot d’occasions de faire le bien. Il s’agit d’être bons là où Dieu nous appelle à être bons, charitables là où Dieu nous appelle à être charitables, patients, miséricordieux, assoiffés de justice, là où Dieu nous appelle, et où que cela puisse nous conduire… 

La croix de Jésus Christ pour nous est le lieu par excellence du service, du don de soi jusqu’au bout, ainsi que le lieu où s’exprime le mieux l’amour de Dieu pour nous. Notre dévotion n’est pas pour l’instrument de supplice, ce serait obscène, mais pour celui qui se tient debout dessus, vainqueur. C’est pourquoi nous la disons glorieuse cette croix de Jésus, car par elle, nous sommes guéris et sauvés, et ceux et celles qui acceptent de prier devant cette croix sont pour toujours transformés. 

C’est pourquoi, lors de la célébration du Vendredi saint, nous nous approchons de la croix afin de la toucher, de l’embrasser, et de signifier ainsi combien ce sacrifice du Christ compte pour nous, puisque c’est là que s’exprime le mieux le grand mystère de notre foi en Jésus Christ, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens ». Amen.

Fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie donnée au chapitre général de Cracovie

Homélie pour le 21e dimanche (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 13, 22-30

En ce temps-là,
    tandis qu’il faisait route vers Jérusalem,
Jésus traversait villes et villages en enseignant.
    Quelqu’un lui demanda :
« Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? »
Jésus leur dit :
    « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite,
car, je vous le déclare,
beaucoup chercheront à entrer
et n’y parviendront pas.
    Lorsque le maître de maison se sera levé
pour fermer la porte,
si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte,
en disant :
‘Seigneur, ouvre-nous’,
il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.’
    Alors vous vous mettrez à dire :
‘Nous avons mangé et bu en ta présence,
et tu as enseigné sur nos places.’
    Il vous répondra :
‘Je ne sais pas d’où vous êtes.
Éloignez-vous de moi,
vous tous qui commettez l’injustice.’
    Là, il y aura des pleurs et des grincements de dents,
quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob,
et tous les prophètes
dans le royaume de Dieu,
et que vous-mêmes, vous serez jetés dehors.
    Alors on viendra de l’orient et de l’occident,
du nord et du midi,
prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
    Oui, il y a des derniers qui seront premiers,
et des premiers qui seront derniers. »

COMMENTAIRE

Pas facile d’entendre l’évangile aujourd’hui et encore moins si vous avez à prêcher sur le sujet. Pourtant la liturgie de la Parole a bien commencé avec la prophétie d’Isaïe annonçant la dimension universelle du projet de Dieu où tous ses enfants de la terre seraient un jour rassemblée à Jérusalem. Mais comment concilier cette grande libéralité de notre Dieu avec les pleurs et les grincements de dents entendus dans l’évangile? 

La Bible nous présente des images tellement contradictoires au sujet de Dieu qu’il est parfois de s’y reconnaître, sans parler de la longue histoire de l’Église où à la fois prédicateurs et artistes s’en sont donné à cœur joie avec des images de fin du monde n’ayant rien à envier avec les films d’horreur de notre cinéma. Pourtant, le jugement dernier est un incontournable dans l’enseignement de Jésus, c’est ce qui est évoqué dans l’évangile de ce dimanche, et le jugement nous fait peur. Qui aime se faire juger? Pourtant n’est-ce pas Jésus lui-même qui nous dit « ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Voilà qui est encourageant. Et pour nous rassurer encore plus, n’est-ce pas le psalmiste dans un chant d’action de grâce qui loue l’inépuisable bonté de Dieu :

2. Bénis le Seigneur, ô mon âme,

n’oublie aucun de ses bienfaits !

3. Car il pardonne toutes tes offenses

et te guérit de toute maladie ;

10. il n’agit pas envers nous selon nos fautes,

ne nous rend pas selon nos offenses. (Psaume 103)

Frères et sœurs, c’est donc avec cette assurance de la bonté de Dieu en notre faveur que nous pouvons entendre l’évangile d’aujourd’hui et tâcher de le comprendre.

Tout d’abord, il faut souligner que l’évangéliste Luc met une instance toute particulière sur l’invective de Jésus. En effet, il opère un travail de composition en reprenant différentes sentences de Jésus trouvées dans l’évangile de Matthieu (cinq en tout) et s’adressant à des publics divers :  soit les foules, les disciples ou encore les scribes et les pharisiens. Son travail d’écrivain l’amène à regrouper toutes ces sentences en une seule et même charge dans la bouche de Jésus contre les élites d’Israël qui veulent sa perte. L’invective de Jésus est donc bien ciblée chez Luc, contrairement à Matthieu, et ce, dans un contexte bien précis : celui d’une menace imminente contre la vie de Jésus alors qu’il monte à Jérusalem, et ce, juste avant sa lamentation sur cette ville. Par son travail de composition, Luc semble vouloir insister sur le rejet total de la mission prophétique de Jésus par les chefs religieux d’Israël qui semblent incapables de saisir le moment où Dieu les visite.

Luc prépare donc ses lecteurs à l’affrontement qui vient à Jérusalem. D’ailleurs, quelques chapitres avant l’évangile d’aujourd’hui, il annonce que le temps où Jésus va être enlevé du monde est arrivé et, il est le seul évangéliste à le faire, il nous le décrit durcissant son visage alors qu’il monte à Jérusalem pour y vivre sa passion.

Ce contexte nous aide à mieux comprendre l’imprécation de Jésus contre ses opposants. Car l’heure est grave et solennelle. « Le temps de l’enlèvement de Jésus est arrivé, celui du passage pascal. » Déjà des pharisiens viennent lui dire : « Va-t’en d’ici, Hérode veut te faire mourir », et quelques versets plus loin, nous retrouvons ces paroles inoubliables de Jésus qui expriment bien toute sa douleur et que Luc emprunte aussi à Matthieu : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes et vous n’avez pas voulu. ». 

C’est dans ce contexte que Jésus lance son sévère avertissement à ses opposants, à ceux qui veulent le faire mourir, car s’ils ne changent pas leur cœur, s’ils n’accueillent pas l’action de Dieu au milieu d’eux, comment pourraient-ils passer la porte étroite du Royaume. Cette porte étroite n’est-elle pas Jésus lui-même, lui qui se désigne comme la porte des brebis dans l’évangile de Jean? Mais une question demeure : comment la porte étroite et la miséricorde de Dieu peuvent-elles faire bon ménage? 

D’entrée de jeux, il est important de préciser que l’on ne peut pas mettre de limites à la miséricorde de Dieu, « rien n’est impossible à Dieu » comme l’affirmera Jésus. Néanmoins, Jésus dresse une condition fondamentale pour entrer dans la salle du festin, c’est l’amour fidèle, amour qui se déploie en nos vies malgré nos limites, nos péchés et nos faiblesses. N’est-ce pas cette volonté d’aimer malgré tout, malgré nous-mêmes parfois, qui est le prix d’entrée ? Qu’il s’agisse de l’évangile entendu aujourd’hui, ou de celui du jugement dernier avec les boucs et les brebis, ou encore la parabole du maître de maison qui tarde à rentrer et où l’attendent ses serviteurs, nous savons bien nous disciples du Christ, que la valeur d’une vie humaine aux yeux de Dieu se mesure à sa capacité à revêtir le Christ, à lui ressembler de plus en plus, à vouloir devenir bon comme lui malgré nos faiblesses et nos limites. C’est ainsi qu’il saura nous reconnaître et qu’il saura d’où nous venons!

Mais il est important de rappeler que ce salut de Dieu, cette reconnaissance, elle est offerte à tous. Que Dieu n’est pas chiche et que c’est de partout, en Orient comme en Occident, que l’on accourra au festin des noces, alors que beaucoup parmi les convives n’auront jamais entendu parler de Jésus de Nazareth, car depuis sa résurrection son Esprit est à l’œuvre dans tous les cœurs et c’est ainsi que beaucoup l’aiment sans le savoir et que beaucoup se laissent guider par lui sans le connaître.

Frères et sœurs, à l’heure du grand rendez-vous, c’est le Christ lui-même qui lira dans nos cœurs et qui saura bien s’y reconnaître, lui qui est doux et humble de cœur, et dont le plus grand désir est de rassembler toute l’humanité dans son amour. Après tout, n’est-il pas venu pour que nous ayons la vie, et que nous l’ayons en abondance ?

C’est pourquoi, comme l’écrivait le cardinal Joseph Ratzinger : « Ce n’est pas un étranger qui va nous juger, mais celui que nous connaissons dans la foi. Le juge ne se présentera pas à nous comme le Tout autre, mais comme l’un des nôtres, qui connaît la condition humaine du dedans et qui l’a vécue. » C’est pourquoi si Jésus ne répond pas à la question initiale dans notre évangile : « Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens qui seront sauvés? », c’est peut-être pour que nous n’abusions pas de sa miséricorde.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 16e dimanche (C)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10,38-42.
En ce temps-là, Jésus entra dans un village. Une femme nommée Marthe le reçut.
Elle avait une sœur appelée Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. »
Le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses.
Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. »

COMMENTAIRE

On pourrait intituler cet évangile : « Quand Dieu nous visite ». La Bible regorge d’histoires où Dieu se manifeste et se fait connaître. Parfois, c’est de manière éclatante, comme lorsqu’il se révèle à Moïse sur le Mont Sinaï, mais habituellement Dieu se fait voir à la manière d’un peintre impressionniste, avec des touches légères, tel le souffle d’une brise par un beau soir d’été. 

Tout au long de la Bible Dieu se laisse deviner, pressentir, sans jamais s’imposer, et c’est ainsi qu’il se manifeste encore à nous aujourd’hui. Bien sûr, nous sommes ici dans l’ordre du subjectif et de l’invisible, mais quand une personne fait cette expérience du divin, d’une proximité avec l’Absolu, cela provoque une expérience semblable à celle des deux pèlerins d’Emmaüs qui s’exclamèrent après la disparition de Jésus ressuscité sous leurs yeux : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant alors qu’il nous expliquait les Écritures. » Cette expérience de Dieu est de l’ordre d’une paix, d’un amour, d’un ravissement, d’une joie profonde.

Vous qui êtes ici dans cette église, vous savez ce dont je veux parler. Peut-être ne pouvez-vous pas nommer un moment précis de votre vie de foi où une telle rencontre s’est vécue, mais Dieu vous a sûrement rejoint un jour sur la route, vous avez entendu sa voix, et vous avez dit oui. Et c’est ce oui qui nous amène ici de dimanche en dimanche, alors que nous célébrons la résurrection du Christ et notre foi en lui ! 

L’évangile aujourd’hui nous invite à nous interroger quant à la manière dont nous accueillons Jésus dans nos vies. L’évangéliste Luc nous raconte que Jésus s’est arrêté dans la maison de Marthe, alors que sa sœur Marie y est présente. Cette dernière se tient assise au pied de Jésus. C’est la position traditionnelle du disciple devant son maître. Et alors que Jésus fait la louange de Marie, il reproche à Marthe de s’inquiéter et de s’agiter pour bien des choses.

Pourtant on ne peut accuser Marthe d’indifférence à la présence de Jésus chez elle, bien au contraire. Toutefois, sa fébrilité à bien l’accueillir et à s’assurer que tout soit prêt pour le repas, semble lui faire oublier l’essentiel, soit celui qui lui rend visite, Jésus lui-même. « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe, dit le Seigneur. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi. » (Ap. 3, 20) À noter ici que c’est Jésus qui offre la nourriture et non l’inverse.

Mais pour bien comprendre la portée de l’évangile d’aujourd’hui, il nous faut revenir à celui de dimanche dernier qui forme un tout avec celui d’aujourd’hui. 

Rappelez-vous : Un docteur de la Loi demande à Jésus ce qu’il faut faire pour avoir en héritage la vie éternelle. Jésus lui demande ce qui est écrit dans la Loi. L’autre répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. »

Après avoir entendu Jésus approuver le légiste qui fait l’éloge des deux grands commandements, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, l’évangéliste Luc nous présente deux récits afin d’appuyer l’enseignement de Jésus. Tout d’abord la parabole du bon Samaritain, qui souligne l’importance de l’amour du prochain, et l’épisode de la venue de Jésus chez Marthe, afin de souligner la primauté de l’amour de Dieu qui se manifeste par l’écoute de Jésus, lui le Verbe de vie. 

Deux commandements égaux, mais un des deux a préséance sur l’autre, et ce que l’évangéliste Luc veut faire comprendre à ses lecteurs, c’est que se tenir au pied de Jésus, c’est se mettre à l’écoute de Dieu, c’est accueillir le Verbe de vie. 

La remarque de Jésus qui semble valoriser l’attitude de Marie quand il dit d’elle qu’elle a choisi la meilleure part, n’a pour but que de mettre en évidence ce premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence. »

Et lorsque Jésus dit à Marthe qu’elle s’inquiète pour bien peu de chose, sa remarque est tout empreinte d’affection à son endroit, puisqu’il répète à deux reprises son prénom, ce qui est une grande marque d’affection dans la tradition juive. L’on pourrait reformuler ce qu’il lui dit de la manière suivante : « Marthe, Marthe, j’aurais tant de choses à te dire. Viens t’asseoir près de moi et cesse de te préoccuper, car je t’ai réservé la meilleure part. » Comment ne pas évoquer ici les paroles de Jésus lors de la tentation au désert : « L’homme ne vit pas seulement que de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

L’enjeu qui est proposé par l’évangile de ce dimanche, c’est l’accueil de Dieu dans nos vies. Le service est quelque chose de fondamental pour nous chrétiens et de chrétiennes, mais ce service ne peut prendre tout son sens que s’il est porté par une certaine intimité avec Dieu, où nous nous mettons sans cesse à son écoute, n’hésitant pas à lui soumettre tout ce qui nous habite, n’hésitant pas à lui dire : « Et maintenant Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » C’est sans doute l’attitude qu’adopte Marie dans l’évangile, et c’est pourquoi Jésus n’hésite pas à dire d’elle qu’elle a choisi la meilleure part.

Alors comment nous mettrons-nous à l’écoute de Dieu aujourd’hui ? Comment nous ferons-nous plus proches de lui ? 

Tout ce qui nous met en présence de Dieu, que ce soit la lecture de la Bible, la prière, l’oraison, l’adoration, le chapelet, la liturgie, la contemplation des merveilles de Dieu dans sa création, ce sont tous là des moyens afin de nous mettre à l’écoute de Dieu et ainsi l’accueillir quand il nous visite. Dans les psaumes, on proclame que les merveilles de la création révèlent la gloire de Dieu , elles éveillent en nous comme un chant de l’âme, un grand merci pour tant de beauté. Et il en est de même avec les arts, la musique, les voix humaines. Les créatures elles-mêmes sont missionnaires et elles nous aident à voir la présence de Dieu au cœur de sa création et nous font l’aimer et l’adorer.

Frères et sœurs, au cours de cet été, si nous prenons le temps nous arrêter pour prier et rendre grâce à Dieu, nous entendrons peut-être le souffle d’une voix nous dire à l’oreille : « Marthe, Marthe, viens t’asseoir près de moi, j’ai bien des choses à te dire. » Il nous suffira alors de répondre : « Parle Seigneur, ton serviteur écoute. » Et nous aurons alors choisi la meilleure part ! 

C’est la grâce que je nous souhaite en cette belle saison de l’été.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 15e dimanche (C)

samaritain

LE BON SAMARITAIN

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 10,25-37.
En ce temps-là, voici qu’un docteur de la Loi se leva et mit Jésus à l’épreuve en disant : « Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? »
Jésus lui demanda : « Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? »
L’autre répondit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même. »
Jésus lui dit : « Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. »
Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? »
Jésus reprit la parole : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba sur des bandits ; ceux-ci, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à moitié mort.
Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; il le vit et passa de l’autre côté.
De même un lévite arriva à cet endroit ; il le vit et passa de l’autre côté.
Mais un Samaritain, qui était en route, arriva près de lui ; il le vit et fut saisi de compassion.
Il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui.
Le lendemain, il sortit deux pièces d’argent, et les donna à l’aubergiste, en lui disant : “Prends soin de lui ; tout ce que tu auras dépensé en plus, je te le rendrai quand je repasserai.”
Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? »
Le docteur de la Loi répondit : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »

COMMENTAIRE

Si jésus revenait marcher sur nos chemins, non plus limité à la géographie de la Palestine, mais marcheur sur les grandes routes du monde, quel regard porterait-il sur cette multitude que nous sommes, plus que jamais en quête de bonheur ? Suivrait-il un horaire fixé au quart de tour et géré par des apôtres imprésarios, se promenant d’un aéroport à l’autre, telle une grande vedette internationale ?

Ce serait mal connaître Jésus que d’envisager un tel scénario. D’ailleurs, à son époque Jésus n’est jamais allé à Rome, à Athènes ou à Constantinople, même si un tel un voyage aurait été possible. À lire les évangiles, on voit bien que dans les quelques centaines de kilomètres carrés où il a exercé son ministère, Jésus a pu prendre toute la mesure de notre nature humaine, des défis qui sont les nôtres, se désolant de nos misères intérieures et extérieures, s’émerveillant tout à la fois lorsque la grandeur d’âme et la générosité pouvaient l’emporter sur le chacun pour soi. Jésus est le témoin de cet amour qui est capable de transfigurer une vie et c’est ce témoignage qu’il nous livre sans cesse à travers ses enseignements et ses actions. La parabole du bon Samaritain est très évocatrice en ce sens et nous fait voir comment Jésus portait déjà sur notre monde un regard universel dépassant les cadres étroits du judaïsme de l’époque. 

Dans cette parabole, qui est l’une des plus belles de tous les évangiles, il y a tout d’abord la question du docteur de la Loi qui demande à Jésus qui est son prochain. Par sa question cet homme tend un piège à Jésus puisqu’il lui demande jusqu’où il faut aimer. Car ne reproche-t-on pas à Jésus de trop aimer, de se faire proche même des pécheurs, des publicains et des prostituées ? Faut-il vraiment aimer jusque là, lui demande cet homme ? Agir ainsi n’est-ce pas contrevenir à la Loi ? C’est ainsi qu’il lui demande si tous les hommes sont nécessairement son prochain.

Par la parabole qu’il donne en réponse à cet homme, Jésus renverse complètement la problématique soulevée par son interlocuteur en donnant comme exemple de charité fraternelle le comportement hors de l’ordinaire d’un Samaritain. Il faut savoir que les Samaritains étaient des hérétiques pour les Juifs, des maudits, qui ne méritaient que le mépris et l’exclusion. 

Pourtant Jésus choisit un Samaritain comme personnage central de sa parabole qui va manifester une charité qui va au-delà du simple souci pour l’autre. 

Non seulement il soigne l’homme blessé, abandonné sur la route par des brigands, mais il le met sur sa monture, l’amène à l’auberge, il lui offre une chambre, il passe la nuit à veiller sur lui et, le lendemain, au moment de payer et de reprendre la route, il confie l’homme blessé à l’aubergiste, lui assurant qu’il va tout payer à son retour pour les frais supplémentaires encourus. 

Alors que le prêtre et le lévite, des hommes religieux d’Israël, sont passés tout droit, abandonnant l’homme blessé à son sort, Jésus demande au docteur de la Loi, qui dans cette histoire s’est fait le prochain de l’autre ? Ce dernier ne peut que répondre que c’est le Samaritain. La pédagogie de Jésus est implacable et le docteur de la Loi doit bien reconnaître que l’amour ne connaît pas de frontières. 

Par sa parabole, Jésus prend la peine non seulement d’illustrer comment il faut se comporter quand nous sommes confrontés à des situations de malheur ou d’injustice, mais il en profite aussi pour faire de ce Samaritain le héros de son histoire. Il amène l’homme de la Loi à concevoir qu’un païen puisse faire preuve d’une plus grande charité que des Juifs pieux et il l’amène ainsi à porter un regard neuf sur cet étranger que tout dans sa culture religieuse l’encourageait à mépriser.

Jésus par cette parabole nous enseigne tout d’abord que le prochain c’est toute personne qui a besoin de mon aide, au-delà des prescriptions juridiques, des clivages ethniques ou religieux. Ensuite, et c’est l’aspect le plus surprenant de la parabole, c’est que toute personne, même un Samaritain, même un hindou, un musulman ou un athée, toute personne peut être porteuse de cette charité qui a sa source en Dieu et dont Jésus témoigne sans cesse dans son ministère. Et c’est là le plus surprenant dans cette parabole ! On ne soupçonne pas à première vue son côté subversif qui nous oblige à un regard totalement nouveau sur le prochain qui n’est pas des nôtres.

Dieu met son amour entre nos mains. C’est à ce dépassement inouï que nous appelle le Christ, et le secret de la parabole du bon Samaritain est de considérer tous les hommes comme nos frères et nos sœurs, tant celui qui aide et qui fait preuve d’humanité, que celui qui est abandonné au bord de la route et qui appelle au secours. Il s’agit de considérer tous les humains comme s’ils étaient du même sang que nous, puisque c’est le même sang qui nous a rachetés sur la croix.

 « Qui est mon prochain ? », ou encore « Jusqu’où faut-il aimer ? » À qui puis-je véritablement donner le nom de frère ou de sœur ? Jésus nous répond : « A toi de décider jusqu’où tu acceptes de te faire proche. Mais sache que si tu fermes ton cœur à tes frères et tes sœurs de ce monde, tu ne connaîtras jamais la joie véritable. » 

C’est Maurice Zundel qui affirme : « L’autre finalement, l’autre c’est Dieu. Dans les autres, il y a l’Autre et c’est parce que dans les autres le destin de Dieu est engagé, c’est parce qu’il est mis en question par chaque décision de la volonté, c’est à cause de cela que le prochain nous est confié, c’est à cause de cela que nous avons la charge des autres, parce qu’en eux nous avons la charge de l’Autre ».

Avec Jésus, j’apprends que tout être humain m’est un proche que je dois aimer comme moi-même, que je dois aimer tout comme Dieu m’aime, car moi aussi je suis appelé à donner la vie. Dieu nous confie les uns aux autres, il est au cœur de ce mystère de pauvreté et de communion qui habite au plus profond de nous-mêmes, et avec la parabole du bon Samaritain Jésus vient nous rappeler que notre monde sera toujours en manque d’avenir si nous persistons à passer tout droit notre chemin lorsque le prochain nous appelle à son secours. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Pentecôte (C)

ascensionpentecote

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 14,15-16.23b-26.
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements.
Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.
Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure.
Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Or, la parole que vous entendez n’est pas de moi : elle est du Père, qui m’a envoyé.
Je vous parle ainsi, tant que je demeure avec vous ;
mais le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »

COMMENTAIRE

Que serait la fête de Pâques sans la Pentecôte, sans le don de l’Esprit Saint ? Ce serait comme si les Apôtres, après la résurrection, étaient allés reconduire leur ami Jésus sur les berges de l’éternité, ce dernier les laissant seuls après quelques mots d’encouragement. Nous serions laissés à nous-mêmes. Mais il y a eu la Pentecôte, un événement capital dans l’histoire du salut et qui est inséparable de la fête de Pâques.

Avec la Pentecôte nous terminons la période liturgique que nous appelons le temps pascal. Cinquante jours pour accueillir la bonne nouvelle de Pâques. Cinquante jours pour tâcher de relire en Église, le chemin parcouru dans nos vies par cette lumière de feu jaillit du matin de la résurrection.

Au terme de ce temps pascal, l’Évangile ravive à notre mémoire la promesse faite par Jésus de nous donner l’Esprit Saint. Ce dernier est présenté comme un Défenseur, un Avocat, qui nous fera nous souvenir de tout ce que Jésus a enseigné, et qui fera entrer les disciples dans la Vérité, qui est de connaître le Père et son envoyé Jésus Christ. C’est là un aspect fondamental de la Pentecôte qui est de nous introduire dans cette connaissance intérieure du Christ, lui qui est désormais auprès du Père.

Mais il ne faudrait pas croire que ce don de l’Esprit Saint signifie une rupture entre Jésus et ses disciples, comme si ce dernier avait terminé sa tâche et qu’il pouvait tout bonnement rentrer dans l’oubli, car il y a dans ce don de l’Esprit Saint un don de Jésus lui-même, qui le rend encore plus proche de nous. Ne dit-il pas dans l’Évangile de ce jour : « Si quelqu’un m’aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui ». C’est cette promesse de Jésus à ses disciples que vient accomplir la Pentecôte.

Quand Jésus parle du don de l’Esprit Saint, il le fait toujours en lien avec la vie intérieure des disciples. Il évoque une forme de connaissance nouvelle et plus profonde de qui est Dieu. L’Esprit de Vérité, dont parle Jésus, l’Esprit qui enseigne, et qui fait se souvenir le disciple des enseignements du Maître, cet Esprit poursuit en nous l’action du Christ enseignant, ou plus exactement, il permet au Christ ressuscité de poursuivre son enseignement en nous.

Avec la Pentecôte, le disciple devient une terre d’accueil à l’action et à la présence du Christ comme jamais auparavant, même plus que pour les Apôtres avant la résurrection. Il y a là une nouveauté sans précédent dans l’histoire spirituelle de l’humanité. De ce lieu historique et temporel où Dieu s’est révélé en Jésus-Christ il y a deux mille ans, jaillit une grâce surabondante pour les hommes et les femmes de tous les temps, de toutes races, langues, peuples et nations : le don de l’Esprit Saint qui étend au monde entier la mission de Jésus Christ !

Par ailleurs, le don de l’Esprit Saint ne pouvait être donné qu’après le départ de Jésus, une fois que son humanité serait allée au bout d’elle-même, entièrement offerte au Père, et entièrement reçu de Lui. C’est ce que vient attester la Résurrection de Jésus. Il est accueilli par le Père dans son offrande et c’est à partir de là que le Christ peut désormais habiter le cœur de ses disciples. Car sa mission ne s’achève pas avec son Ascension. Au contraire, le Christ désormais n’est plus confiné à un territoire géographique, à une époque, ou même aux limites d’un corps humain. Il peut désormais se donner à tous par le don de son Esprit, l’Esprit d’amour et de Vérité, qui nous rend capables d’aimer Dieu comme Jésus et avec lui.

Maintenant, comment cela peut-il se traduire concrètement pour notre communauté chrétienne ? Comment va-t-il se manifester pour nous ce souffle de la Pentecôte ? J’entendais ces jours-ci une personne affirmer que l’évangélisation était le but premier de l’Église. Comme le disait Jean-Paul II dans une encyclique : « Celui qui a vraiment rencontré le Christ ne peut le garder pour lui-même, il doit l’annoncer »[1]. Et il est vrai que le Christ envoi ses disciples annoncer la bonne nouvelle aux quatre coins du monde : « Allez de toutes les nations et faites des disciples ».

L’évangélisation est une composante fondamentale de l’Église, c’est bien connu. C’est pourquoi chaque communauté chrétienne doit prendre le temps de réfléchir et de prier afin de discerner les exigences de l’évangélisation et les moyens de le faire pour notre temps et notre milieu.

Cela sans oublier qu’il y a une dimension de la vie de l’Église qui est encore plus fondamentale et qui précède l’évangélisation. La responsabilité première de l’Église, c’est-à-dire celle de tous les baptisés, c’est avant tout de vivre de l’évangile. Car on ne peut annoncer l’évangile qu’en étant soi-même bonne nouvelle, c’est-à-dire en devenant des hommes et des femmes marquées par leur foi en Jésus Christ, transformés par l’Esprit Saint, pétris par le feu de son amour.

Si nous prenons au sérieux nos vies de baptisés, si nous en faisons le cœur de nos existences et de nos engagements, l’Esprit ne pourra que nous entraîner vers d’autres rivages porteurs ensemble de la bonne nouvelle du Christ. Voilà le défi exaltant qui nous est proposé en cette fête de la Pentecôte. C’est Teilhard de Chardin, jésuite, qui écrivait : « Je crois que l’Église est encore un enfant. Le Christ dont elle vit est démesurément plus grand qu’elle ne l’imagine. »

Frères et sœurs, nous ne sommes qu’au tout début des temps de l’Église, et tout comme pour les apôtres, il nous faut sans cesse accueillir sur nous le souffle du Ressuscité, qui nous rend capables de le reconnaître comme Seigneur et Fils de Dieu, qui met dans notre bouche la parole de vérité et de réconciliation, et qui nous rend capables de professer notre foi.

C’est l’Esprit Saint qui met en nous des langues de feu capables d’annoncer avec force et courage la Bonne Nouvelle de Jésus, et surtout qui nous rend capables d’en vivre en Église et dans notre monde. Voilà l’extraordinaire mystère que nous célébrons en cette fête de la Pentecôte.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

[1] Jean-Paul II, Novo Millenio Ineunte, 40, 6 janvier 2001.

Homélie pour la fête de l’Ascension (C)

La fête de l’Ascension a quelque chose d’énigmatique alors que Jésus semble se dérober aux yeux de ses disciples. Cette fête est parfois vécue comme le parent pauvre du cycle pascal, alors qu’elle est sans doute celle qui exprime le mieux le sens de notre destinée humaine et la portée incroyable de la victoire du Christ pour nous. Car l’Ascension, avec le don de l’Esprit Saint à la Pentecôte, est l’achèvement du mystère de l’Incarnation, du pourquoi le Fils de Dieu est venu parmi nous.

D’ailleurs, Jésus a laissé des indices pour nous aider à comprendre l’extraordinaire mystère qui se joue sous nos yeux avec son Ascension. Rappelez-vous au matin de Pâques, Jésus ressuscité avait dit à Marie-Madeleine : « Je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Déjà, Jésus avait dit à ses Apôtres avant sa passion : « Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi. » (Jn 14, 2-3). 

Ce départ est donc d’une importance capitale dans la mission de Jésus. Il doit retourner vers le Père, afin d’accomplir l’inimaginable, le jamais vu dans l’histoire de l’humanité : « Personne, dit Jésus, n’est jamais monté aux cieux sinon le Fils de l’Homme qui est descendu des cieux » (Jn 3, 13 ; cf. Ep 4, 8-10). Et devant les yeux de ses disciples, Jésus est « emporté au ciel ».

La fête de l’Ascension est toute chargée de l’espérance de Dieu en notre faveur et nous rappelle combien nous avons du prix à ses yeux. L’Ascension de Jésus vient nous dévoiler le grand mystère de notre destinée humaine alors que le Christ nous précède au ciel et qu’il nous y entraîne. Cette fête forme un tout avec la résurrection du Christ et elle nous parle en même temps du sérieux de son Incarnation, du fait que le Fils de Dieu ait pris chair de la Vierge Marie, chair de notre chair. La Résurrection et son pendant qu’est l’Ascension sont le couronnement de l’Incarnation du Fils de Dieu : Jésus ne rejette pas son corps ; il le transfigure, il le divinise en montant au ciel avec son corps glorifié. 

Contrairement à ce que me disait un jour une amie, la fête de l’Ascension n’est pas une fête triste. Cette amie disait cela parce que Jésus était parti. Jésus est parti, me disait-elle ! Elle vivait en quelque sorte la peine des disciples. Quel grand amour de Jésus exprimait-elle ainsi en avouant son désarroi devant son départ ! Mais Jésus ne nous abandonne pas. Non seulement il nous précède dans la demeure du Père, mais il nous y prépare une place. 

Dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme, notre humanité est conduite auprès de Dieu. Jésus nous ouvre le passage, il est comme le chef de cordée lors de l’escalade d’une montagne, arrivé au sommet de sa vie, il nous tire vers Lui et nous conduits vers le Père. Car tel est le maître, tels sont les disciples, tous appelés à une même destinée avec lui. Oui, il est grand le mystère de la foi!

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur terre, un jour nous passerons du ventre de la terre à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener vers Dieu. Il ne nous laisse pas seuls. Il nous emporte avec lui, premier-né d’une multitude de frères et de sœurs, alors qu’il monte au ciel avec son corps, réalisant ainsi cette folle espérance, tirée des paroles du vieux Job dans sa misère, où ce dernier s’écriait du fond de son malheur, sans vraiment saisir la portée inouïe de sa profession de foi :

 « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts ; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

Le trappiste Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères en 1996, restera toute sa vie, fasciné par le mystère de l’Incarnation. Il dira à ses frères moines dans une homélie : « Le plus extraordinaire du mystère de l’Incarnation, ce n’est pas que Dieu se soit fait homme, mais c’est que l’homme soit en Dieu, c’est qu’une humanité semblable à la nôtre, se retrouve en Dieu. […] Désormais, écrit-il, il y a de la fraternité en Dieu. C’est ainsi que nous pouvons nous appeler “petits frères” et “petites sœurs.» Car notre frère Jésus nous précède au ciel!

Et cette fraternité s’étend désormais au monde entier. C’est pourquoi la fête de l’Ascension marque aussi le début du temps de l’Église, Église en attente de l’Esprit saint promis par le Seigneur afin de mener aux quatre coins du monde sa mission d’évangélisation, communauté de foi des disciples du Christ, qui célèbre ce don que Dieu nous fait d’un amour infini, communauté de croyantes et de croyantes qui est appelée à partager cette joie et cette foi qui sont la sienne, fidèle à la parole de Jésus : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création. »

Mais comment allons-nous vivre cette mission qui nous est confiée dans la condition qui est la nôtre, dans une Église qui semble parfois en manque de souffle? Appelé à beaucoup voyager, à cause de mes fonctions en tant que prieur provincial, voyageant de paroisse en paroisse, de communauté en communauté à travers le monde, je suis le témoin d’un constat à la fois lucide et rempli d’espérance. Oui, nos églises ont parfois des murs décrépis, des clochers vacillants, des assemblées clairsemées. Mais il serait aveugle de s’arrêter là.

Car il y a bel et bien le petit reste, comme Dieu en a toujours suscité dans l’histoire d’Israël : un petit reste de tous âges étonnamment, des passionnés de l’Évangile, de l’Eucharistie, de la vie en communauté, du partage fraternel, de la présence attentive et généreuse auprès des plus pauvres. Petite armée de rien du tout qui avance vers l’avenir avec tellement peu de moyens qu’elle en est émouvante, et pourtant rien ne semble pouvoir la décourager ou l’arrêter. 

C’est ce petit reste que Dieu a aimé par le passé et jusqu’à maintenant; c’est pourquoi ce petit reste demeure redoutable, puisque c’est Dieu lui-même qui continue de l’accompagner et de veiller sur lui. Et ce petit reste c’est vous tous et toutes ici rassemblées. Et je ne puis que nous souhaiter d’appartenir à ce petit reste, mais cela demande un certain courage, ce que certains appelleraient même une grâce d’aveuglement. Mais pourquoi pas? Nous n’avons rien à perdre, mais tout à gagner, et la victoire est certaine puisque c’est le Christ lui-même qui nous envoie. Comme l’écrivait avec justesse le pape François dans sa première encyclique Lumen fidei :

« La foi n’est pas un refuge pour ceux qui sont sans courage, mais un épanouissement de la vie. Elle fait découvrir un grand appel, qui est la vocation à l’amour, et elle assure que cet amour est fiable, qu’il vaut la peine de se livrer à lui, parce que son fondement se trouve dans la fidélité de Dieu, fidélité qui est plus forte que nos fragilités. »

Frères et sœurs, la fête de l’Ascension n’est donc pas la fin de quelque chose, ce n’est pas par nostalgie que nous marchons à la suite de Jésus, mais dans l’élan de l’espérance, sûrs de la promesse du Christ d’être avec nous. La fête de l’Ascension marque donc un commencement : celui du début du temps de l’Église où nous sommes appelés à donner le goût de Dieu au monde, et lui dire, avec le pape Léon XIV, qui lançait cette invitation au monde lors de son installation comme pape : 

« Venez vers le Christ. Approchez-vous de lui. Écoutez sa parole qui illumine et qui console. Accueillez son offre d’amour et entrez dans sa famille. » 

Frères et sœurs, il n’y a pas de plus grand bonheur. Promesse de Jésus Christ!

Fr. Yves Bériault, o.p. dominicain

Homélie pour le 5e dimanche de Pâques (C)

aimez-vous-comme

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 13,31-33a.34-35.
Au cours du dernier repas que Jésus prenait avec ses disciples, quand Judas fut sorti du cénacle, Jésus déclara : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui.
Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt.
Petits enfants, c’est pour peu de temps encore que je suis avec vous. Vous me chercherez, et, comme je l’ai dit aux Juifs : “Là où je vais, vous ne pouvez pas aller”, je vous le dis maintenant à vous aussi. »
Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres.
À ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »

COMMENTAIRE

À l’exemple de Paul et Barnabé dans notre première lecture, moi, en tant que frère prêcheur, j’aimerais bien pouvoir aussi affermir votre courage en tant que disciples du Christ et vous exhorter à persévérer dans la foi. Selon moi, ce devrait être là le but ultime de toute prédication : former le cœur des chrétiens et des chrétiennes en contemplant avec eux l’extraordinaire cadeau de notre foi en Dieu. Cadeau qui se déploie de dimanche en dimanche à travers notre méditation de la Parole de Dieu, car la foi en Jésus Christ change tout dans une vie. Change tout!

Ce dimanche-ci, dans l’évangile, nous voyons Jésus qui se présente encore une fois comme le chemin incontournable qui mène au prochain et qui, par le fait même, conduit à Dieu.

  « Petits enfants, dit-il,
    Je vous donne un commandement nouveau :
c’est de vous aimer les uns les autres.
Comme je vous ai aimés,
vous aussi aimez-vous les uns les autres. »

Nous le savons, l’amour de l’autre, du prochain, de l’ami, du conjoint, peut s’exprimer de bien des manières et, en ce sens, aucune religion n’en a le monopole, car l’amour est universel, mais le Christ nous en offre une clé d’interprétation unique. 

Qu’est-ce qui nous fait aimer l’autre, parfois sans le connaître, au point où certaines personnes vont même donner leur vie pour des inconnus? Quel est ce mystère du don de soi qui fait tellement de bien quand on s’y donne complètement, au point même, de s’oublier soi-même?

Voici deux exemples pris au hasard. J’ai entendu un jour une entrevue à la radio avec un couple qui avait accueilli dans leur foyer près de trois cents enfants en difficulté sur une période de près de trente-cinq années. Un véritable exploit. La journaliste leur avait demandé s’il y avait certains de ces enfants qu’ils avaient aimés plus que d’autres. La maman avait répondu de but en blanc : « Oui, ceux qui en avaient le plus besoin. »

Il y a quelques années, un poste de télévision américaine diffusait une annonce publicitaire pour la promotion de la vocation religieuse. Une publicité fort originale. On voyait un malade couché sur un lit, le corps recouvert de plaies répugnantes. Devant lui, dos à la caméra, une religieuse refaisait les pansements. On entendait une voix qui disait : « Je ne ferais pas cela pour un million ». Et la religieuse, en se tournant vers la caméra, d’ajouter : « Moi non plus ! »

Ce message reprenait une réflexion de Mère Teresa de Calcutta. La célèbre religieuse disait à peu près ceci en parlant de sa tâche auprès des mourants abandonnés dans les rues de l’Inde : « Je ne pourrais pas faire cela pour un million de dollars, mais je suis prête à faire davantage pour l’amour de Dieu. »

Ces deux exemples s’inscrivent tout à fait dans ce que Jésus demande quand il nous dit : « Je vous donne un commandement nouveau, c’est de vous aimer les uns les autres. » Mais quelle est cette nouveauté que Jésus annonce à ses disciples ? Car, de prime abord, il n’y a rien de nouveau dans cet enseignement de Jésus qui n’était déjà connu à son époque. Et pourtant, Jésus annonce quelque chose d’inédit, du jamais vu, un commandement nouveau.

Frères et sœurs, cette nouveauté vient de ce que Jésus ajoute au précepte de l’Ancien Testament : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » C’est le mot comme qui fait toute la nouveauté et qui met en évidence une des lignes de force fondamentales du christianisme, soit la centralité de la personne de Jésus Christ. Son agir devient la norme de nos actions, de nos pensées, et de nos paroles. Et ceci, non pas par simple imitation d’un homme idéalisé ou d’un maître à penser. Mais parce qu’en Jésus, c’est Dieu qui se fait connaître de nous et qui vient marcher avec nous en transformant nos cœurs et en nous apprenant à devenir pleinement humains.

Il faut se rappeler que Jésus donne son enseignement sur l’amour à ses disciples alors qu’il vient tout juste de leur laver les pieds, la veille de sa passion, et qu’il leur dit : « c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le-vous aussi. »

Bien sûr, la tâche peut paraître surhumaine, nos efforts dérisoires, en comparaison des besoins criants de tant d’enfants, de femmes et d’hommes sur cette terre. Pourtant, nous sommes invités à marcher avec le Christ, lui qui a espéré en nous le premier, en nous demandant de nous aimer les uns les autres. C’est pourquoi l’histoire de l’Église porte cette marque indélébile de millions et de millions de témoins, célèbres ou anonymes, qui, jusqu’à ce jour, ont été portés par cet élan de charité qui a sa source dans le Christ ressuscité.

Mais approfondissons la nature de cet amour de Jésus pour ses disciples. Pourquoi est-il si important d’aimer comme lui ? Pour bien comprendre cette parole : « Aimez-vous les uns les autres », il nous faut réentendre une autre affirmation de Jésus dans l’évangile de Jean où il dit à ses disciples : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi, je vous ai aimé. Demeurez dans mon amour. »

En effet, cet amour auquel nous sommes appelés, cet amour capable de transformer nos vies, trouve son origine en Dieu. Jésus nous aime du même amour qu’il est aimé du Père. Il ne s’agit pas ici d’un amour éphémère, fondé sur des émotions passagères, mais d’un amour divin que l’Esprit du Christ dépose en nos cœurs, un amour qui ne passera jamais, comme l’affirme saint Paul dans son hymne à l’amour (1 Cor 13).

Rappelez-vous : l’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.

Frères et sœurs, voilà l’amour auquel Jésus nous appelle : un amour qui nous fait lui ressembler de plus en plus et qui élargit nos cœurs aux dimensions du monde. Que ce soit là notre joie!

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Plus vivant que jamais! Homélie pour le 2e dimanche de Pâques (C)

Dans les récits d’apparitions de Jésus, les évangélistes nous décrivent à la fois la nouvelle réalité corporelle de Jésus, tout en nous laissant entrevoir sa profonde humanité. Même au-delà de la mort, Jésus ressuscité est plus vrai que jamais. Il apparait de façon si réellement incarnée à ses disciples, que ces derniers n’ont d’autre choix que de s’incliner et de le reconnaître. « Quand leurs yeux et leurs oreilles ne suffisent pas, ils doivent encore le toucher ; quand le toucher ne suffit pas pour réveiller leur foi, ils doivent présenter à Jésus nourriture et boisson qu’il consomme devant leurs yeux.[1] » Jésus est bel et bien vivant après sa crucifixion, plus vivant que jamais !

D’ailleurs, Jésus apparait à ses disciples dès le premier jour de sa résurrection, comme si les liens noués ici-bas étaient de la plus grande importance pour lui. Malgré le fait que ses amis l’aient abandonné, renié et trahi, Jésus ne se détourne pas d’eux. Au contraire, il vient vers eux avec empressement, et il traverse les murs de leurs peurs et de leurs doutes, afin de les ramener vers lui, et de les établir fermement dans cet amour sans limites qu’il a pour eux. À travers ses apparitions, Jésus nous révèle combien nous avons du prix à ses yeux. C’est cet amour qui l’a conduit à sa passion et dont il porte encore les marques dans son corps glorifié.

Benoît XVI a exprimé cela de manière magnifique dans une homélie pour le deuxième dimanche de Pâques : « Le Seigneur, dit-il, a apporté avec lui ses blessures dans l’éternité. C’est un Dieu blessé ; il s’est laissé blesser par l’amour pour nous. » Ces blessures, c’est la marque de notre péché. Car si le péché nous blesse dans nos vies personnelles, Jésus nous fait découvrir que le péché s’adresse avant tout à Dieu. 

Les plus anciens parmi nous se souviennent sans doute de la pédagogie de nos parents quand nous étions enfants, et qu’ils nous disaient, après un mauvais mot ou une colère : « Tu fais de la peine au Bon Dieu », ou encore « au petit Jésus ». Je m’en souviens très bien. Cette remarque avait pour effet de calmer instantanément l’ardeur des enfants querelleurs que nous étions parfois. 

Mais dans cette pédagogie, un peu douteuse, il y avait néanmoins une profonde intuition spirituelle, qu’un théologien contemporain exprime de la manière suivante : « C’est la mort du Christ en croix, dit-il, qui nous renvoie l’image de notre péché.[2] » Jésus est mort pour nos péchés, et il en porte les blessures jusque dans sa résurrection.

Le péché, ce sont toutes ces actions, ces paroles, ces pensées et ces omissions, où nous perdons le sens de nous-mêmes et de notre dignité d’enfants de Dieu. Le péché, c’est le cœur qui s’éteint, c’est la source de l’amour qui se tarit en nous. 

Nous le savons, nous portons notre mission de disciples du Christ dans des vases d’argile, mais nous avons le Christ désormais pour nous relever de nos péchés, pour nous pardonner, pour nous donner sa force. 

Il est Celui qui ouvre le chemin vers Dieu et qui, depuis sa résurrection, poursuit sa route avec nous, dans un mode de présence tout nouveau, mais encore plus vrai, plus intime. Désormais, le Seigneur Jésus vient transformer nos vies de l’intérieur, lui le grand Vainqueur de la mort, « l’Homme fort », comme me le confiait ces jours-ci un ami. Il nous confie sa paix en nous demandant de la porter au monde, et il nous invite ainsi à entrer avec lui dans le combat de Dieu, à nous faire solidaires de ses blessures.

C’est le pape Benoît XVI qui dira au son sujet de Thomas : « Il est accordé à l’apôtre Thomas de toucher les blessures du ressuscité et ainsi, il le reconnaît — il le reconnaît, au-delà de l’identité humaine de Jésus de Nazareth, dans son identité véritable et plus profonde : “Mon Seigneur et mon Dieu !” (Jn 20,28). 

Nous avons là la plus belle expression de foi de tous les évangiles : “Mon Seigneur et mon Dieu !” Et c’est l’Apôtre Thomas qui nous en fait cadeau. Tout comme les autres Apôtres, Thomas est tiré de sa nuit, et il lui est donné de voir son Seigneur, malgré ses doutes et ses faiblesses. Il lui est donné de toucher ses blessures qui lui dévoilent combien est grande la passion du Christ pour notre monde. Thomas est alors invité à cesser d’être incrédule et à devenir croyant. N’est-ce pas là l’invitation sans cesse renouvelée par le Christ dans nos vies ? Demandons à Dieu la grâce de l’entendre et d’y répondre, afin de pouvoir faire nôtre la profession de foi de Thomas : “Mon Seigneur et mon Dieu !”

Yves Bériault, o.p. Dominicain


[1] Urs von Balthasar. La gloire et la croix. p.263

[2] Sesboüé, Bernard. L’homme, merveille de Dieu. Salvator, 2015. p. 216

Chercher le Christ. Homélie du pape François pour Pâques

« On ne peut pas enfermer le Christ dans une belle histoire à raconter »

Dans sa dernière homélie, lue pour la messe de Pâques dimanche 20 avril par le cardinal Angelo Comastri, le pape François, décédé ce lundi à l’âge de 88 ans, a proposé une profonde réflexion spirituelle sur ce que signifie réellement de « chercher le Christ ». Il a souligné que Pâques devait « mettre en mouvement » les fidèles. (Journal La Croix)

Marie de Magdala, voyant que la pierre du tombeau avait été roulée, se mit à courir pour aller le dire à Pierre et à Jean. De même, les deux disciples, après avoir reçu la nouvelle bouleversante, sont sortis et – dit l’Évangile – « ils couraient tous les deux ensemble » (Jn 20, 4). Les protagonistes des récits de Pâques courent tous ! Et ce fait de « courir » exprime, d’une part, la préoccupation qu’on aurait emporté le corps du Seigneur ; mais, d’autre part, la course de Marie Madeleine, de Pierre et de Jean exprime le désir, l’élan du cœur, l’attitude intérieure de ceux qui partent à la recherche de Jésus. En effet, il est ressuscité et n’est donc plus dans le tombeau. Il faut le chercher ailleurs.

C’est l’annonce de Pâques : il faut le chercher ailleurs. Le Christ est ressuscité, il est vivant ! Il n’est pas resté prisonnier de la mort, il n’est plus enveloppé dans le linceul, et donc on ne peut pas l’enfermer dans une belle histoire à raconter, on ne peut pas en faire un héros du passé ou penser à Lui comme à une statue placée dans la salle d’un musée ! Au contraire, nous devons le chercher, et pour cela nous ne pouvons pas rester immobiles. Nous devons nous mettre en mouvement, sortir pour le chercher : le chercher dans notre vie, le chercher sur le visage de nos frères, le chercher dans le quotidien, le chercher partout sauf dans ce tombeau.

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Le chercher toujours. Car s’il est ressuscité, Il est présent partout, Il demeure parmi nous, Il se cache et se révèle aujourd’hui encore dans les sœurs et les frères que nous rencontrons sur notre chemin, dans les situations les plus anonymes et les plus imprévisibles de notre vie. Il est vivant et reste toujours avec nous, pleurant les larmes de ceux qui souffrent et multipliant la beauté de la vie dans les petits gestes d’amour de chacun de nous.

C’est pourquoi la foi pascale, qui nous ouvre à la rencontre avec le Seigneur Ressuscité et nous dispose à l’accueillir dans notre vie, est tout sauf un arrangement statique ou une installation paisible dans une quelconque assurance religieuse. Au contraire, Pâques nous met en mouvement, elle nous pousse à courir comme Marie de Magdala et comme les disciples ; elle nous invite à avoir des yeux capables de « voir au-delà », pour entrevoir Jésus, le Vivant, comme le Dieu qui se révèle et qui, aujourd’hui aussi, se rend présent, nous parle, nous précède, nous surprend.

Comme Marie de Magdala, nous pouvons faire chaque jour l’expérience de perdre le Seigneur, mais chaque jour nous pouvons courir pour le chercher encore, en sachant avec certitude qu’Il se laisse trouver et qu’Il nous éclaire de la lumière de sa résurrection.

Frères et sœurs, voici la plus grande espérance de notre vie : nous pouvons vivre cette existence pauvre, fragile et blessée en nous accrochant au Christ, car Il a vaincu la mort, Il a vaincu nos ténèbres et Il vaincra les ténèbres du monde, pour nous faire vivre avec Lui dans la joie, pour toujours. Vers ce but, comme le dit l’Apôtre Paul, nous courons nous aussi, en oubliant ce qui est derrière nous et en nous projetant vers ce qui est devant nous (cf. Ph 3, 12-14). Nous nous hâtons alors à la rencontre du Christ, avec le pas rapide de Marie Madeleine, de Pierre et de Jean.

Le Jubilé nous appelle à renouveler en nous le don de cette espérance, à y plonger nos souffrances et nos angoisses, à contaminer ceux que nous rencontrons sur le chemin, à confier à cette espérance l’avenir de nos vies et le destin de l’humanité. Nous ne pouvons donc pas parquer notre cœur dans les illusions de ce monde ou l’enfermer dans la tristesse ; nous devons courir, pleins de joie.

Courons à la rencontre de Jésus, redécouvrons la grâce inestimable d’être ses amis. Laissons sa Parole de vie et de vérité éclairer notre chemin. Comme le grand théologien Henri de Lubac a eu à le dire : « Il nous suffira de comprendre ceci : le christianisme, c’est le Christ. Non, il n’y a rien d’autre que cela. Dans le Christ, nous avons tout » (Les Responsabilités doctrinales des catholiques dans le monde d’aujourd’hui, Paris 2010, 276).

Et ce « tout » qu’est le Christ ressuscité ouvre notre vie à l’espérance. Il est vivant, Il veut encore renouveler nos vies aujourd’hui. À Lui, vainqueur du péché et de la mort, nous voulons dire :

« Seigneur, en cette fête, nous te demandons ce don : d’être nous aussi nouveaux pour vivre cette nouveauté éternelle. Secoue-nous, ô Dieu, la triste poussière de l’habitude, de la lassitude et du désenchantement ; donne-nous la joie de nous réveiller, chaque matin, avec des yeux émerveillés de voir les couleurs invisibles de ce matin, unique et différent de tous les autres. (…) Tout est nouveau, Seigneur, et rien n’est répété, rien n’est vieux » (A. Zarri, Quasi una preghiera).

Sœurs, frères, dans l’émerveillement de la foi pascale, portant dans nos cœurs toute attente de paix et de libération, nous pouvons dire : avec Toi, Seigneur, tout est nouveau. Avec Toi, tout recommence.

Pape François

Homélie pour le Dimanche des Rameaux

La liturgie de ce dimanche semble paradoxale à première vue, alors que nous avons deux désignations pour le décrire : nous l’appelons le dimanche des Rameaux, qui rappelle l’entrée messianique de Jésus à Jérusalem, mais il s’agit aussi du dimanche de la Passion du Seigneur.

Lors de la procession d’entrée, solennellement, rameaux à la main, nous avons acclamé le Christ en tant que Roi triomphal, mais dans la préface eucharistique, nous dirons qu’il a été jugé comme un criminel. En entrant dans l’église nous avons chanté : «Fils de David, Hosanna! Tu es notre Roi», mais lors du récit de la Passion nous avons entendu la foule crier : «crucifie-le!»

En une seule liturgie, nous sommes passés de la foule en liesse, à la mort de Jésus, de son accueil triomphal, au spectacle insoutenable de sa crucifixion. Cette liturgie ne vient-elle pas nous rappeler combien notre humanité est fragile et a besoin d’être sauvée ? 

Nous retrouvons dans cette liturgie le drame de notre humanité, alors qu’à tous les jours sur notre terre, nous sommes sans cesse confrontés au mystère du mal, au cœur même de nos joies et de notre soif de vivre, d’aimer et d’être aimés, alors que se dressent devant nous, le plus souvent à travers les médias, les violences et les guerres qui n’épargnent ni les enfants ni les innocents. 

La vie est souvent bafouée, nous le savons, et la liturgie de ce dimanche vient nous rappeler que nous ne sommes pas à l’abri de cette tentation, alors que le mal et la violence cherchent toujours à imposer leur loi dans nos vies. C’est pourquoi la liturgie de ce dimanche oriente nos regards vers le Christ alors qu’il se dirige vers sa passion, nous invitant à l’accueillir comme notre sauveur et notre roi, à l’accompagner dans le don même de sa vie pour nous.

À l’aube de cette Semaine sainte, nous sommes invités à porter avec Jésus notre monde qui souffre, à porter sa peine et ses joies, à porter sa croix et sa soif de bonheur, à faire nôtre sa douleur, contemplant en Église le mystère de notre foi à travers les liturgies de cette Semaine Sainte, qui vont nous conduire jusqu’au matin de Pâques.

Comme l’écrivait avec justesse sainte Catherine de Sienne : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent Jésus sur la croix, mais l’amour. » Et c’est sur ce bois que la vie va refleurir, c’est sur ce bois que l’amour du Fils de l’Homme sera livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, chacun et chacune de nous, toutes les générations présentes et à venir, qui mettront leur foi en lui, Jésus, le grand vainqueur de la Mort.

Frères et sœurs, c’est la Semaine Sainte qui commence, sachons ouvrir nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Le retour vers Dieu. Homélie pour le 4e dimanche du carême (C)

Aujourd’hui, Jésus nous raconte une histoire. Une de ses plus belles histoires dont lui seul a le secret. Une histoire comme bien des histoires que l’on raconte aux enfants : « Il était une fois un homme… »

Mais pourquoi Jésus raconte-t-il cette histoire? L’évangéliste Luc nous en donne l’explication suivante : « Les collecteurs dimpôts et les pécheurs sapprochaient tous de Jésus pour l’écouter. Et les pharisiens et les scribes murmuraient; ils disaient Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux !  La parabole de l’enfant prodigue est donc une réplique à la critique des opposants de Jésus.

Comme une pièce de théâtre, elle met en scène différents personnages, mais l’acteur principal, c’est le Père. Cette parabole aurait pu s’intituler “la parabole de la du Père miséricordieux”, tellement le visage que Jésus nous dépeint de lui est étonnant, surprenant même. Est-ce que Dieu peut nous aimer à ce point? Les pharisiens et les scribes semblent en douter.

Jésus nous raconte l’histoire d’un jeune homme qui dépouille littéralement le père de son bien quand il quitte la maison avec sa part d‘héritage. Mais le Père le laisse aller. L’agir du fils cadet va aller à l’encontre de toutes les valeurs de sa famille : il s’établit dans un pays païen, il devient le gardien d’un troupeau de porcs, un animal impur pour les Juifs. Il mène une vie dissolue et, d’après son frère, il aurait dépensé tout son argent avec les filles, entendre ici les prostituées. Ici, l’on sent la méchanceté de l’aîné, mais nous y reviendrons…

Le Père lui ne cesse d’attendre son fils devant la maison. Il l’attend sans doute depuis son départ, et quand il le voit revenir, il se jette à son cou. Le fils cadet n’a même pas le temps de dire à son père toute la formule de regret qu’il avait préparé. Le Père le prend dans ses bras, il l’embrasse et il ordonne aux serviteurs de préparer la salle pour la fête. 

Le fils cadet n’est pas dépouillé de sa dignité aux yeux du Père parce qu’il a péché. Au contraire, le Père s’écrie : Vite, apportez le plus beau vêtement pour lhabiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds.

Le père revêt son fils des habits de l’élection, de la bénédiction. Le fils est choisi à nouveau par son père. Il est revêtu des sandales de l’homme libre, de la bague des fiançailles, et il est invité au banquet des noces. Allez chercher le veau gras, tuez-le; mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé.

Par cette parabole Jésus veut nous révéler ce visage trop souvent méconnu de Dieu, pour qui il n’y a pas de pays, aussi lointains soient-ils, de situations, aussi désespérées soient-elles, dont on ne peut revenir. Jésus raconte cette parabole parce qu’on l’accuse de faire bon accueil aux pécheurs. Elle met en scène un fils aîné qui représente ces pharisiens et ces scribes qui critiquent Jésus. Le fils cadet lui représente les pécheurs qui ont besoin de guérison, et qui, dans leur exil,  ont entendu la Bonne Nouvelle du Christ, et ont repris le chemin vers la maison du Père.

Maintenant, il est important de souligner l’attitude du Père à l’endroit du fils aîné, lui qui refuse d’entrer dans la salle du festin. Le père va même sortir pour aller lui parler. Une invitation lui est faite à prendre part au grand pardon de Dieu. Mon enfant, lui dit-il, toi tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.

Voyez comme le père l’aime lui aussi, alors que le fils aîné semble tout ignorer de cet amour du Père pour lui. Le Père prend même la peine de s’expliquer : Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé. Remarquez que le père ne dit pas mon fils que voici était perdu…”mais plutôt ton frère que voici. Le fils cadet n’est pas seulement un fils pour son Père, mais il est aussi un frère pour le frère aîné et tous les deux sont aimés tout autant. 

Jésus nous enseigne aujourd’hui que notre Père du ciel est un Dieu d’amour et de miséricorde, et que dans son pardon nous trouvons la guérison. Les paroles du Père pour le fils aîné sont tout aussi empreintes de tendresse que pour le fils cadet, car Dieu aime tous ses enfants. Dans nos vies, l’on peut être tour à tour fils cadet et fils aîné, fille cadette et fille aînée, mais Jésus dans cette parabole nous invite à aller plus loin. Il nous invite àdevenir comme le Père.

Vous connaissez l’expression “tel père, tel fils”, “telle mère, telle fille”. La parabole de l’enfant prodigue nous est racontée pour nous dévoiler le vrai visage de Dieu, et pour nous inviter à devenir comme Lui, à porter avec Lui le souci du monde, à aimer avec Lui tous nos frères et sœurs où qu’ils soient, quelles que soient leurs situations.

Tous ensemble, nous avons la charge de tous les humains, d’ici et d’ailleurs, chacun et chacune de nous, selon nos possibilités, nos talents, nos ressources. Nous avons tous un rôle à jouer dans ce ministère de la réconciliation qui nous est confié en Église. Comme nous le rappelle saint Paul, nous sommes tous des ambassadeurs du Christ, et le premier pas qui mène vers l’autre, est tout d’abord de porter le souci de cet autre, de ne pas vivre dans l’indifférence, dans l’ignorance de l’autre, surtout les plus pauvres. Nous devenons des reflets du visage du Père quand nous avons le souci des plus malheureux. Voilà ce à quoi Jésus nous invite dans la parabole de l’enfant prodigue. 

Je me souviens de cette jeune infirmière qui revenait d’Haïti et qui pleurait en me racontant la misère qu’elle avait vue là-bas, et qui m’avait dit : “Il me semble, que le bon Dieu doit avoir honte de nous.” En dépit du propos, je la trouvais belle dans son indignation et dans sa tristesse. Je me disais : “voilà vraiment la fille de son père, son Père du ciel. Comme il doit se reconnaître en elle”. Que ce soit là notre indignation à nous aussi.

Vivre les valeurs évangéliques, refléter le visage de Dieu, est un long et patient travail sur nous-mêmes, et qui est rendu possible si nous marchons avec Jésus. L’évangile de l’enfant prodigue vient nous rappeler que Dieu nous aime d’un amour fou, déraisonnable, parce que nous sommes ses enfants bien-aimés et qu’Il nous attend au festin du Royaume. Il guette notre arrivée. N’est-ce pas là un motif suffisant pour nous inciter à participer à la grande fête de Dieu avec l’humanité?

D’ailleurs, cette fête est déjà commencée. Nous la célébrons en chacune de nos eucharisties en attendant la grande fête du ciel. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Où est-il ton Dieu ? Homélie pour le 3e dimanche de Carême (C)

EVANGILE – selon Saint Luc, 13, 1-9

1 Un jour, des gens rapportèrent à Jésus
l’affaire des Galiléens que Pilate avait fait massacrer
mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient.
2 Jésus leur répondit :
« Pensez-vous que ces Galiléens
étaient de plus grands pécheurs
que tous les autres Galiléens,
pour avoir subi un tel sort ?
3 Eh bien, je vous dis : pas du tout !
Mais si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de même.
4 Et ces dix-huit personnes
tuées par la chute de la tour de Siloé,
pensez-vous qu’elles étaient plus coupables
que tous les autres habitants de Jérusalem ?
5 Eh bien, je vous dis : pas du tout !
Mais si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de même. »
6 Jésus disait encore cette parabole :
« Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne.
Il vint chercher du fruit sur ce figuier,
et n’en trouva pas.
7 Il dit alors à son vigneron :
Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier,
et je n’en trouve pas.
Coupe-le.
A quoi bon le laisser épuiser le sol ?
8 Mais le vigneron lui répondit :
Maître, laisse-le encore cette année,
le temps que je bêche autour
pour y mettre du fumier.
9 Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir.
Sinon, tu le couperas. »

COMMENTAIRE

Malgré la conclusion de l’évangile qui nous laisse sur un message d’espérance avec cet appel du vigneron à la patience du maître, je dois vous avouer que mon attention est surtout sollicitée ce matin par ces Galiléens qui se font massacrer dans le Temple, ou encore par ces des dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé. Pourtant ce n’est pas la première fois que j’entends cet évangile, mais voyez-vous, il y a l’Ukraine et combien d’autres régions du monde avec leurs terribles scènes de violence qui défilent sans cesse sur nos écrans.

Inutile de dire qu’un sentiment de dégoût nous monte au cœur devant un tel mépris de la vie humaine. Et ceci ne peut que nous amener en tant que croyants à nous poser la question de Dieu. Mais où est-il dans tout cela? Ne nous monte-t-il pas aux lèvres la prière du psalmiste persécuté qui crie vers Dieu dans son poème : « Ça ne te fait rien de nous voir mourir? » 

Vous avez sans doute compris que je n’aborderai pas la question de la conversion dans cette homélie. Ce thème revient assez souvent pendant le carême pour nous permettre en ce dimanche de regarder ailleurs. On pourrait intituler cette homélie : Le procès de Dieu ou encore, Où est-il ton Dieu?

Peut-on parler de l’absence de Dieu devant les guerres et les conflits? Serait-il indifférent à nos souffrances? Pourtant, la Parole de Dieu, entendue dans notre première lecture, nous présente une première réponse susceptible de nous aider dans notre réflexion. Car cette rencontre entre Dieu et Moïse, où Dieu est représenté par ce buisson ardent, est la première fois dans la Bible que l’humanité découvre qu’elle est aimée de Dieu; au point qu’il voit, qu’il entend, qu’il connaît nos souffrances.

« J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple

qui est en Égypte, dit-il,

et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants.

Oui, je connais ses souffrances.

La Révélation biblique sur Dieu nous apprend que notre Dieu est un Dieu proche, infiniment proche, et qu’il nous aime; un Dieu qui veut notre bien et qui veille sur nous. Mais cette même bonté de Dieu, sinon son existence même, est régulièrement remise en question devant le triomphe du mal. Ce qui a amené les modernes, de Dostoïevski à Camus, à faire le procès de Dieu. Comme l’écrivait si bien le moine Christian de Chergé : « Les absents ont toujours tort, et Dieu est terriblement absent. » « Où est-il ton Dieu? » nous demande le narquois en guise de défi.

Il y a là un piège à penser répondre de manière satisfaisante à ces personnes, car comment leur parler d’une réalité qu’ils ignorent et en qui ils ne croient pas. L’important, avant tout, est que nous cherchions à répondre nous -mêmes à la question : « Où est-il ton Dieu ». Il en va du sérieux de notre foi qui doit être remise cent fois sur le métier de nos doutes et de nos épreuves. 

Alors, où est-il ton Dieu quand tu fais face à l’adversité, à la maladie, à l’épreuve, au rejet ou à la violence? Je sais d’expérience, lorsque nos vies sont aux prises avec la souffrance indicible ou encore le deuil, où tout nous semble enlevé, combien il est difficile de goûter cette présence de Dieu ou même d’y croire, quand le corps ou le cœur meurtri se recroqueville sur sa douleur. Ne sommes-nous pas blessés par le mal dont on peut voir le visage hideux? Et possiblement notre foi en Dieu l’est aussi. 

Nous pouvons comprendre que la douleur puisse éveiller de telles questions en nous. Mais la vision d’un Dieu indifférent à nos souffrances est incompatible avec notre foi. Nous sommes créés à son image, Lui la source de tout amour. Et la douleur qui nous habite devant le Mal ne peut provenir que de sa douleur à Lui, sa douleur de Père, de Mère. C’est pourquoi je n’ai pas honte de mon Dieu, même si je ne comprends pas tous les enjeux du mystère du mal. J’ai mis ma confiance en Lui. 

Et si l’on nous demande : « Où est-il ton Dieu ? Quel est son visage ? » La seule image que nous pouvons offrir de Lui, que nous avons vu de nos yeux, est celle de cet homme torturé, crucifié, assassiné. Le voilà, celui que nous appelons Dieu-avec-nous, avec nous jusqu’aux profondeurs les plus sombres de notre humanité.

La jeune mystique juive Etty Hillesum, qui sera assassinée avec six millions des siens pendant la 2e Guerre mondiale, n’aura de cesse de défendre Dieu devant l’horreur du mal. Elle ne demande jamais de comptes à Dieu, estimant même que c’est l’inverse, que les milliers, millions de crimes commis ne sont pas imputables à Dieu, mais aux hommes – à la folie humaine. Elle va plus loin encore dans le retournement de la responsabilité du mal: elle ne se contente pas d’en innocenter Dieu, elle le considère comme étant la première victime du déferlement de haine et de violence qui sévit autour d’elle… (I, p. 195.)

Mais alors où est la puissance de notre Dieu? Où est sa présence alors qu’il dit à Moïse qu’il entend notre douleur et qu’il voit nos souffrances? Frères et sœurs, le Dieu de Jésus Christ est le Dieu qui marche avec nous, celui qui nous soutient dans nos combats, qui préserve en nous la force d’aimer et de pardonner, malgré les violences subies. Il est celui qui nous donne de tendre la main à ceux qui souffrent et à notre tour de marcher avec eux. Notre Dieu ne vient pas vivre à notre place ni résoudre nos conflits, mais il est au cœur de toute démarche vers la paix, et sans cesse il nous guide sur les chemins de la réconciliation et du pardon. 

Cela ne nous empêche pas de le prier pour que la paix advienne ni de lui demander d’intervenir là où tout semble perdu. Il nous faut le faire même si nous ne pourrons jamais mesurer la véritable efficacité de nos prières. Elles reposent dans le secret du cœur de Dieu, lui qui est à l’écoute de chacun et chacune de nous. Car si Jésus a su prier dans son agonie, se confiant ainsi au Père, la prière demeurera toujours une arme puissante entre nos mains. 

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 1er dimanche du carême (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 4, 1-13

En ce temps-là,
après son baptême,
    Jésus, rempli d’Esprit Saint,
quitta les bords du Jourdain ;
dans l’Esprit, il fut conduit à travers le désert
    où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable.
Il ne mangea rien durant ces jours-là,
et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim.
    Le diable lui dit alors :
« Si tu es Fils de Dieu,
ordonne à cette pierre de devenir du pain. »
    Jésus répondit :
« Il est écrit :
L’homme ne vit pas seulement de pain. »

    Alors le diable l’emmena plus haut
et lui montra en un instant tous les royaumes de la terre.
    Il lui dit :
« Je te donnerai tout ce pouvoir
et la gloire de ces royaumes,
car cela m’a été remis et je le donne à qui je veux.
    Toi donc, si tu te prosternes devant moi,
tu auras tout cela. »
    Jésus lui répondit :
« Il est écrit :
C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras,
à lui seul tu rendras un culte.
 »

    Puis le diable le conduisit à Jérusalem,
il le plaça au sommet du Temple
et lui dit :
« Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ;
    car il est écrit :
Il donnera pour toi, à ses anges,
l’ordre de te garder
 ;
    et encore :
Ils te porteront sur leurs mains,
de peur que ton pied ne heurte une pierre.
 »
    Jésus lui fit cette réponse :
« Il est dit :
Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »
    Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations,
le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé.

COMMENTAIRE

J’aimerais aborder ce carême qui commence avec un passage du livre du Petit Prince de Saint-Exupéry. Dans ce conte, le Petit Prince, seul sur son astre, s’est lié d’amitié avec un renard. Il vient lui rendre visite un jour, mais sans le prévenir. Le renard lui en fait alors le reproche :

Il eût mieux valu, revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites. 

Il faut des rites ! Voilà qui décrit bien la démarche dans laquelle nous nous engageons en Église, année après année, et qui s’appelle le carême. Il faut des rites pour s’habiller le cœur, afin de redécouvrir et affirmer encore une fois, combien notre foi en Jésus Christ nous importe, combien elle a ce pouvoir de transformer nos vies. Il nous faut des rites pour nous préparer à la grande fête de l’amour, la fête de Pâques, où Dieu donne sa dernière et sa plus belle parole pour notre monde en son Fils Jésus-Christ.

C’est le dominicain français Claude Geffré, un théologien de grande envergure, qui décrivait avec des mots tout simples, le mystère d’amour au cœur de sa vie de croyant : « Désirer Dieu, disait-il, c’est désirer d’abord que Dieu soit Dieu dans ma vie, parce qu’il est mon tout, mon bonheur et ma fin ». 

Frères et sœurs, c’est en marche vers ce bonheur que le temps du carême nous entraîne, et nous invite à nous habiller le cœur. Mais, n’en doutons pas, il s’agit aussi d’un combat à mener, car il nous arrive de perdre ce désir que Dieu soit Dieu dans nos vies. Et c’est ainsi que le rite du carême vient nous inviter à nous remettre en marche et à prendre au sérieux, le sérieux de notre foi, ainsi que le sérieux de nos vies.

L’évangile de ce premier dimanche du carême illustre bien le combat qui doit être le nôtre. Nous y voyons Jésus entrer dans le drame de l’existence humaine, alors qu’il est tenté par Satan. Les trois tentations que Jésus doit affronter sont l’expression de la tentation d’un monde sans Dieu, qui ne croit qu’en lui-même, qui se construit en dehors de tout principe de vie capable de fonder son existence, et de lui donner sens. De là, toutes les dérives, tous les abus qui deviennent possibles, quand l’homme devient la mesure absolue de son emprise sur le monde. 

L’attitude de Jésus devant ces tentations nous entraîne dans une autre direction et sa victoire s’affirmera définitivement le matin de Pâques. Mais il nous faut nous préparer le cœur à ce rendez-vous de notre foi. C’est pourquoi pendant quarante jours, évocation du séjour de Jésus au désert, l’Église nous propose un itinéraire de foi où nous sommes invités à nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu, à nous reconnaître dans le cheminement du peuple hébreu au désert, dans celui d’Abraham qui renonça à ses certitudes pour avancer dans la foi en réponse à l’appel de ce Dieu unique, dont le visage demeurait encore caché, et qui invitait Abraham à tout quitter pour un pays nouveau, d’où coulent le lait et le miel selon la belle formule biblique. 

C’est là, la surabondance qui nous est promise au terme de ce voyage, mais nous savons désormais qu’il ne s’agit plus d’un pays, ni d’une terre bénie comme destination, mais d’un Royaume où Dieu sera tout en tous, et ce, dès maintenant.

Il s’agit bien sûr d’un voyage vers la vie éternelle, le plus beau et le plus grand des voyages, mais ce voyage ne saurait se vivre en-dehors de nos vies d’hommes et de femmes, créés à l’image de Dieu, appelés à aimer comme Lui. C’est pourquoi le récit de la tentation de Jésus au désert récapitule tous ces voyages dans la foi que nous sommes appelés à vivre alors qu’il est souvent si facile de se perdre de vue, de perdre de vue le prochain, d’oublier Dieu et ses promesses de bonheur pour nous. 

Le carême est donc une invitation à entrer dans le combat de Jésus, à marcher avec lui dans ce désert d’un monde sans Dieu où l’amour est si souvent bafoué. Car nous pouvons bien prétendre aimer Dieu de tout notre cœur, mais nos vies chrétiennes n’ont de sens que dans la mesure où elles nous font ressentir comme des blessures personnelles les malheurs de ce monde, les souffrances et les injustices que les humains se font subir, car c’est là la douleur même de Dieu que Jésus prendra sur ses épaules afin de nous ouvrir le chemin du véritable bonheur. 

Je revois cette jeune infirmière, de retour d’un stage en Haïti, me confiant les larmes aux yeux, suite à la misère qu’elle y avait vue : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous, disait-elle. » Et je me disais en me rappelant son indignation, « voilà bien la fille de son Père, son Père des cieux. » N’est-ce pas là la passion même du Christ pour notre monde qui doit nous animer ?

Alors, frères et sœurs, habillons-nous le cœur en ce temps de Carême qui s’ouvre devant nous, puisque le Christ nous y attend et nous entraîne à sa suite. Notre combat, ce sera celui de la disponibilité du cœur, afin d’accueillir les fruits de sa victoire en nos vies. Voilà le mouvement de conversion dans lequel nous nous engageons et qui nous conduira jusqu’au matin de Pâques, le cœur à la joie ! Amen.

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 8e dimanche T.O. (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 6, 39-45

En ce temps-là,
    Jésus disait à ses disciples en parabole :
« Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ?
Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ?
    Le disciple n’est pas au-dessus du maître ;
mais une fois bien formé,
chacun sera comme son maître.

    Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère,
alors que la poutre qui est dans ton œil à toi,
tu ne la remarques pas ?
    Comment peux-tu dire à ton frère :
‘Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil’,
alors que toi-même ne vois pas la poutre qui est dans le tien ?
Hypocrite ! Enlève d’abord la poutre de ton œil ;
alors tu verras clair
pour enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère.

    Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ;
jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit.
    Chaque arbre, en effet, se reconnaît à son fruit :
on ne cueille pas des figues sur des épines ;
on ne vendange pas non plus du raisin sur des ronces.
    L’homme bon tire le bien
du trésor de son cœur qui est bon ;
et l’homme mauvais tire le mal
de son cœur qui est mauvais :
car ce que dit la bouche,
c’est ce qui déborde du cœur. »

COMMENTAIRE

Comment faire pour être bons? Quand l’impatience ou la colère nous domine? Que l’irritation est à fleur de peau? Que l’autre m’énerve, parce qu’en fin de compte il n’est pas comme moi? Qu’il n’est pas créé à mon image et à ma ressemblance, et donc, ne méritant que mépris, réprimande ou colère? Ce matin, je nous invite à l’école. Souvenir d’enfance.

Alors que j’étais en cinquième année, j’avais alors 11 ans, l’institutrice, qui n’était pas une sœur, était d’une intolérance telle face à mes fautes de grammaire lors des dictées qu’elle me cognait sur les doigts avec sa règle en métal, et m’enfonçait les ongles de sa main dans mon cou. Je n’ai pas oublié, car les humiliations, les blessures à l’estime de soi prennent du temps à guérir complètement.

J’aurais bien aimé que cette institutrice voie la poutre dans son œil avant de voir les petites brindilles éparses dans ma composition. Comme enfant, n’avais-je pas besoin d’une éducatrice à l’école et non pas d’une matrone de prison ? Si elle avait fait sien le sommet de l’hymne à l’amour de saint Paul où il est dit que l’amour prend patience, peut-être m’aurait-elle prise de côté après la classe afin de m’aider à comprendre les règles grammaticales. Oui, l’amour prend patience et tant que nous ne sommes pas allés à cette école de l’évangile, il nous est difficile d’accompagner les autres dans leurs faiblesses et leurs défauts.

Car l’invitation que nous fait Jésus aujourd’hui, c’est de nous mêler de nos affaires, mais avec doigté et discernement; et dans ces affaires, le prochain occupe une place centrale, car nous avons la charge de l’autre, mais il y a la manière. C’est Maurice Zundel, ce prêtre et grand spirituel Suisse, qui disait dans une homélie :

« Dans les autres, il y a l’Autre et c’est parce que dans les autres le destin de Dieu est engagé, c’est parce qu’il est mis en question par chaque décision de la volonté, c’est à cause de cela que le prochain nous est confié. »[1].

En fait, la foi en Dieu nous relie intimement les uns aux autres, et il y a là une école de vie où sans cesse nous sommes appelés à faire de nouveaux progrès, à grandir sans cesse dans le don de nous-mêmes, dans notre générosité, notre miséricorde, bref, dans notre amitié pour tous ces compagnons et compagnes de route, avec qui nous marchons vers le terme de nos vies, et qui ne sera qu’un commencement.

L’évangile de ce jour est comme un point d’orgue à l’affirmation de Jésus de dimanche dernier quand il nous disait « soyez généreux comme votre Père du ciel est généreux ». Soyez bon comme lui; branchez-vous à la source de Vie afin de devenir semblable à ces arbres qui ploient sous l’abondance de leurs fruits à la saison des récoltes.

L’enjeu dont il est question aujourd’hui dans l’évangile, c’est notre vie spirituelle, et ce n’est qu’à l’école du Christ que l’on peut apprendre à aimer en vérité, avec patience et bonté. Il ne suffit pas d’être équilibré psychologiquement dans la vie, d’avoir une foule de talents ou de richesses, ou encore d’avoir des capacités qui surpassent tous les autres, comme on le voit aux jeux Olympiques. Non, j’aurais beau avoir tous les dons du ciel, s’il me manque l’amour je ne suis rien.

Pour la philosophe Simone Weil, une femme juive qui a fait une rencontre fulgurante du Christ au cœur de la 2e Guerre mondiale, la foi en Dieu c’est l’intelligence qui est éclairée par l’amour. Superbe définition! Car c’est avec cette disposition du cœur qu’il nous faut aller les uns vers les autres afin de porter sur l’autre le regard même que Dieu porte sur chacun et chacune de nous. 

C’est de cela qu’il s’agit quand Jésus nous invite à ne pas agir comme des aveugles qui conduisent d’autres aveugles, ou à ne pas devenir des arbres desséchés, sans beauté ni fruits. Nous sommes donc invités à son école à lui, à l’école du maître miséricordieux et patient, afin de devenir comme lui, afin d’apprendre à nous mettre à l’écoute du Père qui nous donne la charge du prochain et qui nous demande d’agir en bons pédagogues les uns envers les autres. 

Un beau témoignage qu’il m’a été donné d’entendre un jour est le suivant :

Il s’agit s‘une entrevue à la radio avec un couple exceptionnel qui avait accueilli près de trois cents enfants en difficulté dans leur foyer sur une période de près de trente-cinq années. Ils en avaient même adopté plusieurs. Un véritable exploit. La journaliste leur avait demandé s’il y avait certains de ces enfants en difficulté qu’ils avaient aimés plus que d’autres. Quelle question piège ! La maman avait alors répondu de but en blanc : « Oui, ceux qui en avaient le plus besoin. »

fr. Yves Bériault, o.p.


[1] Maurice Zundel. Homélie pour le 1er dimanche de l’Avent. L’Histoire prend son sens en Jésus), dans « Ta Parole comme une source », Ed. Anne Sigier, 1991. p. 18

Homélie pour le 7e dimanche T.O. (C)

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 6, 27-38)

En ce temps-là,
Jésus déclarait à ses disciples :
« Je vous le dis, à vous qui m’écoutez :
Aimez vos ennemis,
faites du bien à ceux qui vous haïssent.
Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous calomnient.
À celui qui te frappe sur une joue,
présente l’autre joue.
À celui qui te prend ton manteau,
ne refuse pas ta tunique.
Donne à quiconque te demande,
et à qui prend ton bien, ne le réclame pas.
Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous,
faites-le aussi pour eux.
Si vous aimez ceux qui vous aiment,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment.
Si vous faites du bien à ceux qui vous en font,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs en font autant.
Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs prêtent aux pécheurs
pour qu’on leur rende l’équivalent.
Au contraire, aimez vos ennemis,
faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour.
Alors votre récompense sera grande,
et vous serez les fils du Très-Haut,
car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants.

Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.
Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ;
ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés.
Pardonnez, et vous serez pardonnés.
Donnez, et l’on vous donnera :
c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante,
qui sera versée dans le pan de votre vêtement ;
car la mesure dont vous vous servez pour les autres
servira de mesure aussi pour vous. »

COMMENTAIRE

Nous en sommes, pour quelques dimanches encore, à réfléchir sur le genre de vie que nous devons mener si nous voulons demeurer dans l’esprit de l’Évangile. Quelle est la proposition du Christ à ses disciples?

Nous sommes peut-être étonnés du ton et de la netteté avec lesquels Jésus nous parle des attitudes que nous devons mettre en place dans nos vies. Ce n’est pas pour mettre une pression indue sur nous. Il s’agit d’une invitation, d’un appel qu’il nous fait. Il voudrait tellement que nous ayons les mœurs de Dieu, les attitudes divines, celles qui sont aussi les siennes.

Notre monde est souvent un lieu de luttes et d’affrontements. Nous sommes tous en quête de possession et d’autorité. Nous cherchons à nous imposer aux autres, à les dominer, à posséder au-delà de ce dont nous avons besoin. Cette tendance ne concerne pas seulement les autres, nos gouvernants municipaux, provinciaux et fédéraux. C’est une affaire éminemment personnelle que de prendre option pour la douceur, la miséricorde, le pardon, les valeurs de paix et d’amour.

Bien sûr, il y a en chacun de nous un instinct de vengeance. « Nous sommes vite sur la gâchette » Nous avons tous une réaction vive devant les affronts et la douleur. Comment résister à l’envie de riposter et de rendre à la pareille à qui nous fait du mal et du tort? Et pourtant, comment désamorcer autrement la violence, l’escalade de la violence? Une vengeance immédiate ne risque-t-elle pas de nous engager dans quelque guerre interminable?

« À cochon, cochon et demi », disons-nous. Et nous sommes dès lors convaincus que notre guerre est juste, que c’est là la meilleure façon de prendre notre place dans la vie et de nous faire respecter. Mais où est donc la vraie grandeur? N’est-elle pas dans l’humilité et le service? N’y a-t-il pas de la petitesse à vouloir absolument être meilleur que les autres, à chercher la grandeur comme si elle n’était pas déjà cachée en dedans de nous? Grandeur de l’humilité, du service, de l’amour fraternel… Il y a là quelque chose de divin, de béni et de sanctifié par Jésus lui-même qui a voulu vivre au milieu de nous comme un pauvre, un petit, le serviteur de tous. Comme une graine jetée en terre dans un champ.

Savons-nous bien que nous sommes riches et comblés en dedans de nous? Nous n’avons pas à envier les autres, à être jaloux, prétentieux, en compétition et rivalité avec tous et chacun. C’est que d’abord nous devons prendre conscience de notre monde intérieur et de sa richesse, de la vie qui palpite en nous; de cette force divine qui nous habite, qui nous est prêtée.

Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. Cette ressemblance, nous l’avons hélas abimée et perdue. N’ayons donc de cesse que d’accepter d’être restaurés par le Christ en cette image. Et misons sur cette restauration spirituelle en nous pour croire davantage en notre jardin intérieur. Dieu est amour. Le premier, il nous a aimés.

Nous avons en nous tout ce qu’il faut pour avoir confiance, pour aller vers les autres avec assurance. Prenons donc l’initiative de donner, d’être en service, de respecter les autres. Comment ne pas les voir, eux aussi, comme aimés de Dieu, voulus par lui. Ils me sont confiés pour que je les aime et les aide au nom de notre Dieu et Père.

Résistons donc absolument à la tentation de la méfiance envers les autres, du jugement à leur égard, de la condamnation qui les stigmatise. Soyons plutôt proactifs en travaillant pour construire un monde meilleur, de justice et de paix pour autant qu’il dépende de nous. Nous ferons alors advenir le Royaume de Dieu. Toute cette bonté, cet amour, cette miséricorde investie par nous pour les autres débordera sur nous en retour à la fin. Dieu nous l’a promis en son Fils bien-aimé Jésus. Que son mystère pascal nous en soi la preuve et nous en rappelle la promesse infaillible!

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de la Chaire de saint Pierre Apôtre

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 16, 13-19

En ce temps-là,
Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe,
demandait à ses disciples :
« Au dire des gens,
qui est le Fils de l’homme ? »
Ils répondirent :
« Pour les uns, Jean le Baptiste ;
pour d’autres, Élie ;
pour d’autres encore, Jérémie ou l’un des prophètes. »
Jésus leur demanda :
« Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Alors Simon-Pierre prit la parole et dit :
« Tu es le Christ,
le Fils du Dieu vivant ! »
Prenant la parole à son tour, Jésus lui dit :
« Heureux es-tu, Simon fils de Yonas :
ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela,
mais mon Père qui est aux cieux.
Et moi, je te le déclare :
Tu es Pierre,
et sur cette pierre je bâtirai mon Église ;
et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle.
Je te donnerai les clés du royaume des Cieux :
tout ce que tu auras lié sur la terre
sera lié dans les cieux,
et tout ce que tu auras délié sur la terre
sera délié dans les cieux. »

COMMENTAIRE

« Pour vous, qui suis-je ? » Au-delà des siècles qui nous séparent, la question de Jésus à ses apôtres s’adresse à chacun de nous. L’Évangile n’est pas simplement un livre d’histoire que nous lisons lors de nos eucharisties sans qu’il n’ait d’impact sur nos vies. Une question nous est posée : « Que dis-tu de moi ? Qui suis-je pour toi ? ». Comme le disait le pape François : « Il s’agit d’une question claire, face à laquelle il n’est pas possible de fuir ou de demeurer neutres, ni de renvoyer la réponse ou de la déléguer à quelqu’un d’autre. » 

« Pour vous qui suis-je ? » Cette question est émouvante dans la bouche de Jésus. Elle survient alors qu’il voit se profiler sa passion à venir, le reniement, l’abandon. Aurait-il œuvré en vain ? Est-ce que sa parole a vraiment touché les cœurs ? 

La préoccupation de Jésus n’est pas de l’ordre d’un souci personnel pour lui-même. Son inquiétude vise avant tout notre bonheur, notre salut, et la réponse de Pierre, qui reconnaît en lui le Messie, a de quoi réjouir Jésus : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas, lui dit-il, : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » 

Car la reconnaissance de Jésus comme Messie prépare déjà le cœur des disciples au grand mystère qui leur sera dévoilé lors de sa résurrection : que Jésus est le Fils de Dieu et qu’il est le grand vainqueur de la mort. 

Après cette profession de foi, Jésus affirmera le rôle central de Pierre dans l’annonce de la Bonne nouvelle du salut : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » Dans ce solennel dialogue de Jésus avec Pierre, au milieu des Douze, il lui confie par avance la charge de signifier sa présence de Pasteur pour la suite des temps. Jésus est et reste l’unique Pasteur, mais les Apôtres porteront cette charge à sa suite, autour du premier d’entre eux, Pierre.

Maintenant, pour symboliser cette fête, nous employons l’image d’une chaise, qu’on appelle la chaire, et qui représente les fonctions d’autorité et d’enseignement du chef des apôtres, ainsi que de tous les successeurs des apôtres. C’est sur cette foi proclamée par Pierre que Jésus va édifier son Église. 

En célébrant la fête de la Chaire de saint Pierre Apôtre, nous célébrons à la fois l’autorité de Pierre et de ses successeurs, en tant que gardiens du troupeau, à l’image du Bon pasteur qu’est Jésus, et nous célébrons aussi la foi de l’Église exprimée par la profession de Pierre à Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! »

Tout en mettant de l’avant la foi de l’apôtre Pierre sur laquelle repose la foi de l’Église, la fête d’aujourd’hui affirme aussi que c’est le Christ qui est le roc de notre foi, le bâton qui guide et qui rassure, comme le chante psalmiste, il est Lui le Bon berger qui mène à la vie.

Rendons grâce à Dieu en cette fête qui nous donne de contempler le grand mystère de la foi de l’Église en la personne de l’apôtre Pierre, et qui nous invite à répondre encore une fois à la question de Jésus : « Pour vous, qui suis-je ? » 

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 7e dimanche (C)

Risquer l’amour : une vie généreuse!

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (Lc 6, 27-38)

En ce temps-là,
Jésus déclarait à ses disciples :
« Je vous le dis, à vous qui m’écoutez :
Aimez vos ennemis,
faites du bien à ceux qui vous haïssent.
Souhaitez du bien à ceux qui vous maudissent,
priez pour ceux qui vous calomnient.
À celui qui te frappe sur une joue,
présente l’autre joue.
À celui qui te prend ton manteau,
ne refuse pas ta tunique.
Donne à quiconque te demande,
et à qui prend ton bien, ne le réclame pas.
Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous,
faites-le aussi pour eux.
Si vous aimez ceux qui vous aiment,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs aiment ceux qui les aiment.
Si vous faites du bien à ceux qui vous en font,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs en font autant.
Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir en retour,
quelle reconnaissance méritez-vous ?
Même les pécheurs prêtent aux pécheurs
pour qu’on leur rende l’équivalent.
Au contraire, aimez vos ennemis,
faites du bien et prêtez sans rien espérer en retour.
Alors votre récompense sera grande,
et vous serez les fils du Très-Haut,
car lui, il est bon pour les ingrats et les méchants.

Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux.
Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ;
ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés.
Pardonnez, et vous serez pardonnés.
Donnez, et l’on vous donnera :
c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante,
qui sera versée dans le pan de votre vêtement ;
car la mesure dont vous vous servez pour les autres
servira de mesure aussi pour vous. »

COMMENTAIRE

Nous en sommes, pour quelques dimanches encore, à réfléchir sur le genre de vie que nous devons mener si nous voulons demeurer dans l’esprit de l’Évangile. Quelle est la proposition du Christ à ses disciples?

Nous sommes peut-être étonnés du ton et de la netteté avec lesquels Jésus nous parle des attitudes que nous devons mettre en place dans nos vies. Ce n’est pas pour mettre une pression indue sur nous. Il s’agit d’une invitation, d’un appel qu’il nous fait. Il voudrait tellement que nous ayons les mœurs de Dieu, les attitudes divines, celles qui sont aussi les siennes.

Notre monde est souvent un lieu de luttes et d’affrontements. Nous sommes tous en quête de possession et d’autorité. Nous cherchons à nous imposer aux autres, à les dominer, à posséder au-delà de ce dont nous avons besoin. Cette tendance ne concerne pas seulement les autres, nos gouvernants municipaux, provinciaux et fédéraux. C’est une affaire éminemment personnelle que de prendre option pour la douceur, la miséricorde, le pardon, les valeurs de paix et d’amour.

Bien sûr, il y a en chacun de nous un instinct de vengeance. « Nous sommes vite sur la gâchette » Nous avons tous une réaction vive devant les affronts et la douleur. Comment résister à l’envie de riposter et de rendre à la pareille à qui nous fait du mal et du tort? Et pourtant, comment désamorcer autrement la violence, l’escalade de la violence? Une vengeance immédiate ne risque-t-elle pas de nous engager dans quelque guerre interminable?

« À cochon, cochon et demi », disons-nous. Et nous sommes dès lors convaincus que notre guerre est juste, que c’est là la meilleure façon de prendre notre place dans la vie et de nous faire respecter. Mais où est donc la vraie grandeur? N’est-elle pas dans l’humilité et le service? N’y a-t-il pas de la petitesse à vouloir absolument être meilleur que les autres, à chercher la grandeur comme si elle n’était pas déjà cachée en dedans de nous? Grandeur de l’humilité, du service, de l’amour fraternel… Il y a là quelque chose de divin, de béni et de sanctifié par Jésus lui-même qui a voulu vivre au milieu de nous comme un pauvre, un petit, le serviteur de tous. Comme une graine jetée en terre dans un champ.

Savons-nous bien que nous sommes riches et comblés en dedans de nous? Nous n’avons pas à envier les autres, à être jaloux, prétentieux, en compétition et rivalité avec tous et chacun. C’est que d’abord nous devons prendre conscience de notre monde intérieur et de sa richesse, de la vie qui palpite en nous; de cette force divine qui nous habite, qui nous est prêtée.

Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu. Cette ressemblance, nous l’avons hélas abimée et perdue. N’ayons donc de cesse que d’accepter d’être restaurés par le Christ en cette image. Et misons sur cette restauration spirituelle en nous pour croire davantage en notre jardin intérieur. Dieu est amour. Le premier, il nous a aimés.

Nous avons en nous tout ce qu’il faut pour avoir confiance, pour aller vers les autres avec assurance. Prenons donc l’initiative de donner, d’être en service, de respecter les autres. Comment ne pas les voir, eux aussi, comme aimés de Dieu, voulus par lui. Ils me sont confiés pour que je les aime et les aide au nom de notre Dieu et Père.

Résistons donc absolument à la tentation de la méfiance envers les autres, du jugement à leur égard, de la condamnation qui les stigmatise. Soyons plutôt proactifs en travaillant pour construire un monde meilleur, de justice et de paix pour autant qu’il dépende de nous. Nous ferons alors advenir le Royaume de Dieu. Toute cette bonté, cet amour, cette miséricorde investie par nous pour les autres débordera sur nous en retour à la fin. Dieu nous l’a promis en son Fils bien-aimé Jésus. Que son mystère pascal nous en soi la preuve et nous en rappelle la promesse infaillible!

fr. Jacques Marcotte, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 6e dimanche T.O. (C) Il est où le bonheur?

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 6, 17.20-26

En ce temps-là,
    Jésus descendit de la montagne avec les Douze
et s’arrêta sur un terrain plat.
Il y avait là un grand nombre de ses disciples,
et une grande multitude de gens
venus de toute la Judée, de Jérusalem,
et du littoral de Tyr et de Sidon.

Et Jésus, levant les yeux sur ses disciples, déclara :
« Heureux, vous les pauvres,
car le royaume de Dieu est à vous.
    Heureux, vous qui avez faim maintenant,
car vous serez rassasiés.
Heureux, vous qui pleurez maintenant,
car vous rirez.
    Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïssent
et vous excluent,
quand ils insultent
et rejettent votre nom comme méprisable,
à cause du Fils de l’homme.
        Ce jour-là, réjouissez-vous, tressaillez de joie,
car alors votre récompense est grande dans le ciel ;
c’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes.

    Mais quel malheur pour vous, les riches,
car vous avez votre consolation !
    Quel malheur pour vous qui êtes repus maintenant,
car vous aurez faim !
Quel malheur pour vous qui riez maintenant,
car vous serez dans le deuil et vous pleurerez !
    Quel malheur pour vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous !
C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. »

COMMENTAIRE

Il y a quelques jours, j’écoutais la très belle chanson de Christophe Maé : Il est où le bonheur ? Quelle belle introduction que cette chanson pour mieux comprendre le sens des béatitudes que Jésus nous fait entendre aujourd’hui. Ces béatitudes nous parlent effectivement de bonheur, d’un bonheur profond et durable.

Le prophète Jérémie, dans la première lecture, compare ce bonheur à un arbre, planté près des eaux,

qui pousse, vers le courant, ses racines. Il ne craint pas quand vient la chaleur : son feuillage reste vert ;

L’année de la sécheresse, il est sans inquiétude : il ne manque pas de porter du fruit. Quelle belle image du bonheur que celle d’un arbre verdoyant planté près d’un ruisseau.

Pourtant, vous me direz que le message de l’Évangile semble aujourd’hui contredire cette belle image bucolique où tout n’est que calme, luxe et volupté, pour reprendre les mots du poète Baudelaire. Heureux êtes-vous si vous êtes pauvres, si vous avez faim, si vous pleurez, si vous êtes haïs, exclus et persécutés. Quelle joie ! Qui veut de ce bonheur-là ?

Les béatitudes sont l’un des textes les plus commentés des évangiles. Si l’on inclut les béatitudes chez l’évangéliste Mathieu, il s’agit de huit paroles de Jésus qu’il incarnera tout au long de sa vie et qui sont des chemins de bonheur menant à la fois vers Dieu et vers le prochain.

Pour bien les comprendre, il faut savoir que les béatitudes s’adressent à ceux et celles qui suivent déjà le Christ et qui sont marqués par son esprit. Ainsi, quand il est question d’être pauvre, Jésus fait référence aux anawim, ce terme hébreu qui désigne les humbles, les pauvres et les opprimés de l’Ancien Testament, et dont la seule richesse était de s’en remettre complètement à Dieu, dans l’attente du Messie. Heureux ces pauvres ! Nous dit Jésus.

Cette même pauvreté nous donne aussi d’avoir faim de Dieu, faim de sa Parole, faim de l’Eucharistie, faim de tout ce qui peut nourrir en nous cette vie nouvelle que la foi en Jésus Christ a déposée en nous. En effet, la foi en Christ ne se limite pas à une croyance intellectuelle, mais implique une union spirituelle profonde avec lui. La transformation intérieure du croyant devient un reflet de la vie de Christ en lui et dépose en lui une faim et une soif, qui se fait à la fois recherche de Dieu et recherche du prochain, qui donne faim et soif de justice, de vérité. Heureux ceux et celles qui sont habités par cette faim, nous dit Jésus!

On peut tout à fait appliquer à Jésus Christ les Béatitudes : lui, le pauvre qui n’avait pas une pierre pour reposer sa tête et qui est mort dans le dénuement et l’abandon ; lui qui a pleuré le deuil de son ami Lazare ; et qui a connu l’angoisse du Jardin des Oliviers ; lui qui a pleuré sur le malheur de Jérusalem ; lui qui a eu faim et soif, au désert et jusque sur la croix ; lui qui a été méprisé, calomnié, persécuté, mis à mort. (Marie-Noël Thabut)

Je me souviens de ce vieux moine trappiste. C’est lui qui sonnait la cloche du monastère d’Oka où j’avais passé un mois avec les moines. C’est lui qui sonnait la cloche pour appeler ses frères à la prière. Il me paraissait très âgé, tout courbé par les années. À l’occasion de la fête du dominicain saint Thomas d’Aquin, le père abbé m’avait demandé de prêcher. J’avais alors commencé mon homélie, le sourire en coin, en rappelant à ces moines ce que saint Thomas avait dit à leur sujet et au sujet des dominicains. Il avait dit que les dominicains, qui s’appellent aussi les frères prêcheurs, étaient faits pour prêcher, et que les moines étaient faits pour pleurer ! Et ce vieux moine, que j’avais croisé près de sa cloche quelques heures plus tard, m’avait appelé à l’écart pour me dire : « Vous avez bien raison, mon père, il nous faut pleurer sur notre pauvre monde. » Il avait ainsi touché à l’esprit de la béatitude « Bienheureux ceux qui pleurent ». Car ceux et celles qui pleurent, selon les béatitudes, ne peuvent regarder leurs frères et sœurs de ce monde avec indifférence ni s’approcher d’eux sans être porteurs d’un grand amour pour eux. « Heureux les doux », nous dit Jésus, « heureux les miséricordieux », « heureux ceux qui pleurent », car vous portez avec moi mon amour pour le monde.

Il est où le bonheur? Jésus nous ouvre le chemin du bonheur, le vrai bonheur, un bonheur durable dès maintenant, ainsi que la promesse d’un bonheur à venir, lorsque nous déposerons ultimement nos vies entre les mains de Dieu. Mais d’ici là, les béatitudes sont une invitation à agir, à nous compromettre, à donner des ailes à l’Évangile et lui faire ainsi parcourir le monde. 

Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux.

Heureux les affligés, car ils seront consolés.

Heureux les doux car ils hériteront la terre.

Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.

Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.

Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.

Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on dit faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi.

Il est où le bonheur? Il s’agit en fait d’être des saints, de laisser le visage du Christ s’imprimer en nous. C’est ce que l’écrivain catholique, Georges Bernanos, écrivait à ce sujet, tel que rapporté par le moine martyr Christian de Chergé : « Il y a des millions de saints dans le monde, écrivait-il, connus de Dieu seul, une espèce rustique, des saints de toute petite naissance qui n’ont qu’une goutte de sainteté dans les veines et qui ressemblent aux vrais saints, comme un chat de gouttière au chat persan ou au siamois primé dans les concours. » Si nous acceptons chacun d’être ce « chat de gouttière », il est certain que nous trouverons notre place dans l’une et l’autre de ces béatitudes qui forment le toit du monde! (Christian de Chergé. Homélie pour la Toussaint 1976, p. 11). 

Que ce soit là votre joie frères et sœurs dans le Christ!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain