La tempête apaisée. Méditation.

Samedi 3e semaine T.O. 2024

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 4, 35-41

Ce jour-là, le soir venu, Jésus dit à ses disciples :
« Passons sur l’autre rive. »
    Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était,
dans la barque,
et d’autres barques l’accompagnaient.
    Survient une violente tempête.
Les vagues se jetaient sur la barque,
si bien que déjà elle se remplissait.
    Lui dormait sur le coussin à l’arrière.
Les disciples le réveillent et lui disent :
« Maître, nous sommes perdus ;
cela ne te fait rien ? »
    Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer :
« Silence, tais-toi ! »
Le vent tomba,
et il se fit un grand calme.
    Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous si craintifs ?
N’avez-vous pas encore la foi ? »
    Saisis d’une grande crainte,
ils se disaient entre eux :
« Qui est-il donc, celui-ci,
pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

MÉDITATION

Ce miracle de Jésus est spectaculaire, car « même le vent et la mer lui obéissent », nous dit l’évangéliste. Mais ce qui est particulier dans ce récit, c’est la mention du sommeil de Jésus alors que la tempête menace. Ses compagnons sont terrifiés au point de lui en faire le reproche : « Maître, nous sommes perdus; cela ne te fait rien? » On ne peut écarter du revers de la main ce sommeil de Jésus comme si ce n’était là qu’un détail sans importance. Nous touchons ici à un aspect fondamental de cet évangile.

Le récit de la tempête apaisée est comme une allégorie des drames qui marquent nos vies, où souvent notre foi est mise à l’épreuve, alors que nous nous sentons abandonnés par Dieu. C’est un thème qui revient fréquemment dans la Bible. Pensons ici à Job dans sa misère, lui qui a tout perdu, et qui demande des comptes à Dieu. Ou encore à la prière du psalmiste qui crie sa douleur vers Dieu, en lui disant : « Cela ne te fait rien de nous voir mourir? »

Qui de nous, un jour, n’a pas eu cette réaction devant la violence qui s’abat sur des innocents, devant la mort d’enfants, devant la maladie cruelle et sans issue, devant la souffrance, le deuil, le vieillissement, la perte d’un emploi, ou simplement la difficulté à assumer les défis de sa vie au jour le jour… Toutes ces épreuves nous font mesurer combien nos vies sont fragiles, et elles soulèvent inévitablement la question suivante : mais où donc est Dieu dans ma vie? Combien de fois nos prières, nos supplications, semblent rester sans réponse, comme d’innombrables bouteilles à la mer et qui ne changent pas le cours des événements.

L’évangile d’aujourd’hui nous offre une clé de lecture intéressante afin d’affronter l’épreuve dans la fragilité de nos existences, car nous le savons bien, ce monde est marqué par des tempêtes violentes et des vents contraires, qui menacent à tout moment la quiétude de nos vies.

Comme ce serait chouette un Dieu magicien qui interviendrait à notre endroit comme Jésus le fait devant la tempête menaçante. Mais ce n’est pas là notre expérience de Dieu. Le plus souvent nous pâtissons devant l’épreuve, et nous sommes alors tenté de reprendre le cri moqueur des sceptiques dans la bible : « Mais où est-il donc votre Dieu? »

Je crois que le l’image de Jésus dormant dans la barque nous parle à la fois du Christ et de son intime communion avec le Père, elle nous parle aussi de notre condition de disciples, de l’attitude fondamentale qu’il nous faut tenir en ce monde.

Le diacre Éphrem le Syrien, qui a vécu au quatrième siècle, disait de Jésus déposé au tombeau le Vendredi Saint : « On dirait un lion qui dort. » Comme cette comparaison est puissante et évocatrice. N’est-ce pas là cette tranquille assurance, cette imperturbable confiance qu’évoque la scène de la tempête apaisée, où l’on nous présente Jésus dormant au milieu des siens sur une mer déchaînée. Tout comme sur la croix, Jésus s’abandonne complètement entre les mains du Père. Il repose en paix.

Par ailleurs, dans la barque, il y a les disciples. Il est question de nous ici. Jésus est avec nous dans la barque de nos vies, nous invitant à avancer avec lui, nous aidant à vivre dans la confiance, sûrs de l’amour de Dieu pour nous, de cet amour plus fort que la mort, et qui est capable de nous guider à travers toutes les épreuves de cette vie, au-delà de la mort même.

Je laisse la parole à une correspondante qui m’a partagé un jour son expérience de Dieu. Elle m’écrivit ce qui suit :

Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras.

Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux (86 ans) atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune.

Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, où nous serons définitivement réunis dans la paix.

Frères et soeurs, comme on le disait de saint Dominique, nous avons planté l’ancre de notre espérance au ciel avec le Christ, qui seul peut nous mener à bon port, malgré toutes les tempêtes de la vie, car lui seul est le Seigneur, et il tient précieusement nos vies entre ses mains. Telle est notre foi, et c’est cette foi qui nous rassemble en cette eucharistie, alors que nous célébrons la victoire de Jésus sur la mort.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 4e Dimanche T.O. (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1, 21-28

Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm.
Aussitôt, le jour du sabbat,
il se rendit à la synagogue, et là, il enseignait.
On était frappé par son enseignement,
car il enseignait en homme qui a autorité,
et non pas comme les scribes.
Or, il y avait dans leur synagogue
un homme tourmenté par un esprit impur,
qui se mit à crier :
« Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ?
Es-tu venu pour nous perdre ?
Je sais qui tu es :
tu es le Saint de Dieu. »
Jésus l’interpella vivement :
« Tais-toi ! Sors de cet homme. »
L’esprit impur le fit entrer en convulsions,
puis, poussant un grand cri, sortit de lui.
Ils furent tous frappés de stupeur
et se demandaient entre eux :
« Qu’est-ce que cela veut dire ?
Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité !
Il commande même aux esprits impurs,
et ils lui obéissent. »
Sa renommée se répandit aussitôt partout,
dans toute la région de la Galilée.

MÉDITATION

Dans l’évangile d’aujourd’hui, alors que Jésus vient d’appeler ses premiers disciples, saint Marc nous présente le premier acte public de Jésus alors qu’il enseigne dans la synagogue de Capharnaüm. 

L’évangéliste ne nous dit pas en quoi consiste cet enseignement. Ce qui lui importe, ce sont les conséquences. Jésus ne fait pas que répéter les préceptes de la loi juive, mais il en élargit l’application au point où sa parole a le pouvoir de libérer ceux et celles qui l’écoutent. La prédication de Jésus est une parole agissante qui change les cœurs, et c’est ainsi qu’un homme qui se trouve dans l’assemblée est rejoint au plus profond de son être. 

Cet homme est un possédé. C’est-à-dire un homme divisé, partagé, et qui est membre de la synagogue. Il s’agit d’un homme habité par une grande détresse, par des conflits intérieurs que personne dans la synagogue n’avait encore perçus, mais que la présence de Jésus fait éclater au grand jour.

La parole de Jésus va ouvrir une brèche dans le cœur de cet homme possédé, et c’est alors que surgissent les sentiments contradictoires qui l’habitent, où il reconnaît à la fois que Jésus vient de Dieu, tout en refusant de se laisser toucher par lui. Mais Jésus va mettre à nue cette division, et il libère l’homme par la toute-puissance de sa parole, cette parole qui a le pouvoir de transformer le monde, un cœur à la fois, et que Jésus confie à son Église.

L’Évangile de Marc est un Évangile de l’action. On y voit un Jésus agissant. Et au cœur de son action, il y a sa prédication. Mais cette prédication est rarement développée dans les évangiles. De quoi était-elle faite au juste ? De quoi parlait-il? Les évangélistes nous racontent que Jésus parlait surtout en paraboles et que sa prédication s’enracinait dans la vie quotidienne de ses auditeurs à travers des images familières évoquant la pêche, la vigne, l’agriculture, la fête, et le prochain. 

Jésus s’adressait à ses auditeurs à partir de leur réalité, de ce qui meublait leurs journées, et leurs rapports les uns aux autres, les tirant en quelque sorte vers le haut, afin qu’ils découvrent combien ils sont aimés de Dieu. Le message de l’évangile aujourd’hui, comme tous les évangiles, est assez limpide : Jésus, par ses récits et ses actions, nous dévoile le mystère de nos vies et, après l’avoir écouté, on n’est plus le même!

Ce ministère de la parole et de la guérison, Jésus le confie à son Église. Et ce ministère va bien au-delà d’une prédication stéréotypée, bien au-delà de l’annonce de préceptes ou de lois, du permis et de l’interdit, car ce serait alors tomber dans les mêmes pièges, la même stérilité que Jésus reprochait aux scribes et aux pharisiens. 

Comme Jésus, nous sommes appelés à être présents à tous ceux et celles que nous rencontrons, appelés à marcher avec eux, en n’ayant pas peur de ce que ces personnes peuvent porter en elles-mêmes de blessures ou de divisions, de douleurs, de révoltes ou de peines.

Je crois que le pape François nous en donne un bel exemple à travers son ministère de pasteur et de frère dans la foi. Comme lui, nous avons pour mission non seulement d’annoncer Jésus-Christ à notre monde, mais nous sommes appelés aussi à élargir sans cesse notre compréhension de l’évangile du Christ, car c’est une Parole vivante qu’on ne peut ni enfermer ni aseptiser, car l’Esprit Saint nous précède toujours dans notre rencontre de l’autre. 

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises en Église, car la Parole de Dieu fait toujours du neuf. C’est ce que l’on voit dans l’évangile de ce jour, et c’est ce dont l’Église doit témoigner sans cesse dans son ouverture au monde. Le pape François, il me semble, en donne un témoignage des plus interpellant.

Alors que l’Église a connu bien des conflits avec l’islam, n’a-t-on pas vu le pape François revenir, lors d’un voyage dans les camps de réfugiés en Grèce, accompagné de quelques familles musulmanes, afin de leur offrir un refuge au Vatican? N’a-t-il pas tendu la main à nos frères et sœurs protestants à l’occasion du 500e anniversaire de la Réforme de Luther, leur rendant même visite en Suède à l’occasion de cette commémoration ? N’a-t-il pas porté un regard neuf sur le drame des divorcés remariés, les personnes LGBTQ, choisissant la miséricorde avant la loi ? N’est-il pas celui qui a dit : « Qui suis-je pour juger ? » nous rappelant, comme l’exprimait un théologien dominicain, que « la doctrine ne verrouille pas la miséricorde. » (fr. Garrigues).

Dès l’annonce officielle de son programme, au début de son ministère, le pape François faisait cet acte de foi : « Je préfère une Église accidentée, blessée et sale pour être sortie par les chemins, plutôt qu’une Église malade de la fermeture et du confort qui consiste à s’accrocher à ses propres sécurités… L’Église, écrivait-il, est comme un hôpital de campagne qui a pour caractéristique de naître là où l’on se bat ». 

Voilà un pape qui, en ses propres mots, nous invite à « l’intranquillité ». Les contemporains de Jésus diraient certainement en l’écoutant : « Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité ! »

Quant à nous, frères et sœurs, ce qui nous est demandé, c’est d’être là où le Christ nous appelle, afin que par nos actions, nos paroles et nos prières, il nous soutienne et nous inspire dans notre présence les uns aux autres.

Ce langage nouveau de Jésus dans la synagogue de Capharnaüm, c’est la nouveauté de l’évangile qui fera toujours du neuf, qui nous surprendra toujours, et qui nous est maintenant confiée. À nous de voir maintenant jusqu’où elle nous entraînera avec la grâce de Dieu.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

«Il a perdu la tête». Samedi matin. Méditation évangélique.

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 3, 20-21

En ce temps-là,
    Jésus revint à la maison,
où de nouveau la foule se rassembla,
si bien qu’il n’était même pas possible de manger.
    Les gens de chez lui, l’apprenant,
vinrent pour se saisir de lui,
car ils affirmaient :
« Il a perdu la tête. »

MÉDITATION

« Il a perdu la tête. » Voilà un sujet d’homélie qu’on n’entend pas souvent. D’ailleurs, l’évangile du jour ne consiste qu’en quelques mots pour nous faire part d’un certain ras-le-bol de la famille de Jésus. Et je dirais que la question que soulève cet évangile ce matin, c’est de savoir si nous participons nous aussi à cette folie. C’est en examinant la vie terrestre de Jésus tout d’abord que nous trouvons réponse à cette question pour nous-mêmes.

Car Jésus n’est pas un être désincarné, lui-même a vécu notre réalité humaine à l’école de Joseph et de Marie. On l’appelait le fils du charpentier. On voit à travers ses paraboles et ses enseignements, combien il avait appris à fouler la terre, à se salir les mains. Il savait qu’une maison ne pouvait se construire que sur une base solide, qu’une vigne avait besoin d’être émondée, et avait besoin de fumier pour porter du fruit ; qu’une semence devait être jetée sur une bonne terre, que le bon vin était fait pour la fête, que le pain rassasiait la faim des hommes, que l’on pouvait prévoir le temps qu’il ferait demain en regardant l’horizon. Jésus savait où jeter le filet pour la pêche, il savait aussi jeter son regard dans les cœurs, il savait combien la peine pouvait nous peser, combien le pardon et l’amitié pouvaient être bienfaisants dans nos vies, il savait surtout combien nous avions besoin de nous ouvrir à l’amour de Dieu et au prochain. Il en a fait sa passion.

C’est de cette bonne nouvelle dont Jésus est venu nous parler en marchant avec nous. Ce Jésus, vous et moi, nous l’aimons depuis longtemps sans doute, du moins pour plusieurs d’entre nous. Anciens de l’évangile ou néophytes, nous nous sommes attachés à ses pas, à ses paroles; nous avons voulu prendre au sérieux le sérieux de son évangile, qui trop souvent est folie aux yeux du monde, comme le démontre si bien le récit de ce jour.

Nous le savons trop bien, et nous en faisons souvent l’expérience, pour beaucoup la foi en Dieu est folie, illusion. Mais comment blâmer ces personnes alors qu’elles parlent d’une réalité qu’elles ne connaissent pas ou si peu. 

Dans l’évangile, Jésus va poursuivre sa mission malgré l’incompréhension qu’il suscite dans sa famille et autour de lui. Et il nous invite à faire de même, là où nous sommes. 

Appelés à lancer le filet avec le Christ, je garde cette conviction que l’Évangile doit tout d’abord se transmettre par le filet de la contagion, plutôt que celui de la persuasion ; par le filet de l’accueil et de la bienveillance, avant même celui de l’annonce du Credo qui charpente notre foi. La mission qui s’impose à nous sera toujours celle d’un amour appelé à tout donner, un amour qui ne garde rien pour lui-même, comme Jésus en a témoigné. C’est à cette folie que nous sommes appelés.

C’est pourquoi notre mission à nous, frères et sœurs, se vivra dans la cité, là où nous levons les voiles chaque matin. Où chaque parole bienveillante, chaque mot d’encouragement, chaque marque de tendresse et de réconfort, tout geste de réconciliation, le moindre petit service, le travail quotidien fait consciencieusement, le temps donné gratuitement, l’écoute généreuse et attentive de celui ou de celle qui souffre, ce seront là mille et une manières de signifier ce trop-plein d’amour que l’esprit du Christ déverse en nos cœurs, lui qui nous aimes à la folie. Et si notre manière de vivre nous fait passer pour des fous, ainsi soit-il!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 3e Dimanche (T.O. Année B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 3, 13-19

En ce temps-là,
    Jésus gravit la montagne,
et il appela ceux qu’il voulait.
Ils vinrent auprès de lui,
    et il en institua douze
pour qu’ils soient avec lui
et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle
    avec le pouvoir d’expulser les démons.
    Donc, il établit les Douze :
Pierre – c’est le nom qu’il donna à Simon –,
     Jacques, fils de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques
– il leur donna le nom de « Boanerguès »,
c’est-à-dire : « Fils du tonnerre » –,
    André, Philippe, Barthélemy, Matthieu,
Thomas, Jacques, fils d’Alphée,
Thaddée, Simon le Zélote,
    et Judas Iscariote, celui-là même qui le livra.

MÉDITATION

Un jour, non sans une certaine gêne, un de mes amis me confia l’anecdote suivante. Le fils de son voisin, qui avait alors une douzaine d’années, était allé faire une course pour lui. À son retour, il avait aperçu sur l’un des murs de la cuisine un objet qu’il n’avait décidément jamais vu, un crucifix. Il demanda à mon ami Pierre qui était cet homme accroché sur son mur. Ce dernier, n’étant pas disposé à s’engager dans une longue catéchèse, balbutia tout simplement : « Ah! C’est un homme qui a été exécuté parce qu’il faisait de la politique. » Et le garçon de lui demander : « Et toi, est-ce que tu en fais de la politique? »

Ce jeune garçon avait compris qu’on ne peut impunément se revendiquer d’une grande figure de l’Histoire sans que cela ait des conséquences sur notre manière de vivre et de penser. Je me permets donc de nous relayer sa question : « Et toi, est-ce que tu en fais de la politique? » Si nous nous signons régulièrement de cette croix, croix que nous affichons dans nos églises, dans nos maisons et même autour de nos cous, cela veut sans doute dire que notre adhésion au Christ et à sa croix compte beaucoup pour nous, et a donc des conséquences sur nos vies. 

Comment alors interpréter pour nous-mêmes dans l’Évangile, l’invitation que fait Jésus à ses disciples de tout laisser et devenir des pêcheurs d’homme ? Il est bien sûr question ici d’annonce de la bonne nouvelle, une mission qui concerne toute l’Église. Mais parfois, les moyens pour l’accomplir nous échappent, nous ne savons plus trop par où commencer pour faire connaître le Christ et son Évangile autour de nous. Mais peut-être n’avons-nous pas bien compris quelle est la nature première de l’invitation que nous fait Jésus à devenir pêcheur d’hommes avec lui.

Je dois avouer que cette question de l’évangélisation me taraude depuis bien des années alors que régulièrement les responsables de Église nous invitent à être missionnaires, à devenir des disciples engagés dans l’annonce de l’Évangile, à porter le souci du renouvellement de nos communautés chrétiennes, et surtout de faire connaître la bonne nouvelle du Christ ressuscité. Le pape François lui-même insiste pour que nous devenions une Église en sortie. Il emploie même l’image de Jésus qui se tient à la porte et qui frappe, non pas pour entrer dans l’Église, dit-il, mais pour en sortir !

Mais s’il nous faut devenir des disciples-missionnaires, lancer le filet avec le Christ, je garde en moi cette conviction que l’Évangile doit tout d’abord se transmettre par le filet de la contagion, avant même celui de la persuasion ; par le filet de la bienveillance et de la compassion du Christ, avant même l’annonce du mystère qui nous habite et nous fait vivre. C’est pourquoi la mission qui s’impose à nous, en tout premier lieu, sera toujours celle de l’amour qui va jusqu’au bout, l’amour qui ne garde rien pour lui-même, qui donne tout, comme Jésus en a témoigné. Les programmes missionnaires et catéchétiques viendront bien ensuite avec la grâce de Dieu et notre créativité.

Mais ces programmes resteront lettre morte si nous ne prenons pas au sérieux l’imitation de celui que nous contemplons sur la croix et en qui nous avons mis notre foi. Non seulement le monde doit pouvoir reconnaître entre nous chrétiens, le « voyez comme ils s’aiment », comme l’observaient les païens au sujet des premiers chrétiens, mais le monde a aussi besoin d’expérimenter à notre contact le «voyez comme ils nous aiment.» Si on a pu le dire du Christ tout au long de sa mission, il faudrait bien qu’on puisse le dire aussi de ses amis, n’est-ce pas.

C’est le frère dominicain Pierre Claverie, évêque d’Oran en Algérie et martyr, qui disait dans une homélie donnée aux moniales dominicaines de Prouilhe en France, quelques mois avant sa mort tragique : «Je crois que l’Église meurt de ne pas être assez proche de la Croix de son Seigneur. Si paradoxal que cela puisse paraître, […] sa vitalité, son espérance et sa fécondité, lui viennent de là. Pas d’ailleurs, ni autrement. Tout, tout le reste, disait-il, n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe elle-même et elle trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation humanitaire ou même comme un mouvement évangélique à grand spectacle. Elle peut briller, elle ne brille pas du feu de l’amour “fort comme la mort”, comme le dit le Cantique des Cantiques. Car il s’agit bien ici d’amour, d’amour d’abord et d’amour seul. Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin : (Quand il disait) “Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis”.[1]»

Frères et sœurs, la mission de l’Église trouve son fondement dans ce récit où Jésus invite ses disciples à lancer le filet avec lui, mais elle trouve sa raison d’être au pied de sa croix. Si la mission de l’Église est de conduire les hommes et les femmes de ce monde à la pleine lumière de qui est Jésus-Christ, notre marche avec lui nous engage tout d’abord en une présence au monde faite de respect et de douceur, de patience et d’amour, présence d’accompagnement qui a sa source dans les gestes, les enseignements et la vie même de notre Seigneur.

Notre mission à nous se vivra donc dans la cité, là où nous levons les voiles chaque matin. Où chaque parole bienveillante, chaque mot d’encouragement, chaque marque de tendresse et de réconfort, tout geste de réconciliation, le moindre petit service, le travail quotidien fait consciencieusement, le temps donné gratuitement, l’écoute généreuse et attentive de celui ou de celle qui souffre, sont là mille et une manières de signifier ce trop-plein d’amour que l’esprit du Christ déverse en nos cœurs. Et ce sont là des semences du Royaume, n’en doutons pas.

L’Évangile de ce jour nous invite donc à avancer vers le large avec Jésus, acceptant de partir de nuit comme de jour, avec nos lampes bien allumées, la prière chevillée au cœur, assumant avec courage chacune des journées qui nous sont confiées, nous donnant à ceux et celles qui en ont le plus besoin, à cause du Christ. Et c’est cela aussi se faire pêcheurs d’hommes, ou pour reprendre l’expression de mon ami Pierre, faire de la politique comme le Christ !

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain


[1] Pierre Claverie, (1938-1996), évêque d’Oran. Extrait de sa dernière homélie donnée en France, parue dans La Vie spirituelle n°721, décembre 1996.

Homélie pour le 2e Dimanche T.O. (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean1, 35-42

En ce temps-là,
Jean le Baptiste se trouvait avec deux de ses disciples.
Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit :
« Voici l’Agneau de Dieu. »
Les deux disciples entendirent ce qu’il disait,
et ils suivirent Jésus.
Se retournant, Jésus vit qu’ils le suivaient,
et leur dit :
« Que cherchez-vous ? »
Ils lui répondirent :
« Rabbi – ce qui veut dire : Maître –,
où demeures-tu ? »
Il leur dit :
« Venez, et vous verrez. »
Ils allèrent donc,
ils virent où il demeurait,
et ils restèrent auprès de lui ce jour-là.
C’était vers la dixième heure (environ quatre heures de l’après-midi).

André, le frère de Simon-Pierre, était l’un des deux disciples
qui avaient entendu la parole de Jean et qui avaient suivi Jésus.
Il trouve d’abord Simon, son propre frère, et lui dit :
« Nous avons trouvé le Messie » – ce qui veut dire : Christ.
André amena son frère à Jésus.
Jésus posa son regard sur lui et dit :
« Tu es Simon, fils de Jean ;
tu t’appelleras Kèphas » – ce qui veut dire : Pierre.

MÉDITATION

Alors que nous reprenons le cycle du temps ordinaire de la liturgie, l’évangéliste Jean nous raconte l’appel des premiers disciples. Mais au-delà de cet appel, l’évangéliste nous aide aussi à comprendre que nos vies se construisent essentiellement sur une quête de sens où nous interrogeons à la fois le présent et l’avenir. Pour l’évangéliste, Jésus est la réponse à cette quête, lui en qui Dieu se manifeste et dont la rencontre ne peut que transformer nos vies. « Venez et voyez ! » Et c’est ainsi que les disciples laisseront tout pour suivre Jésus et ainsi découvrir ce lieu secret où il habite.

En accord avec la grande tradition spirituelle de l’Église, nous croyons que c’est Dieu qui a mis en nous le désir de le chercher et de l’aimer. Saint Basile de Césarée, l’un des grands fondateurs de la vie monastique, écrit déjà dans sa règle de vie au IVe siècle que : « L’amour envers Dieu n’est pas matière d’enseignement. Car personne ne nous a enseigné à jouir de la lumière, à aimer la vie, à chérir ceux qui nous ont mis au monde ou qui nous ont élevés. De même, ou plutôt à plus forte raison, écrit-il, le désir de Dieu ne s’apprend pas par un enseignement venu de l’extérieur; dès que cet être vivant que nous sommes commence à exister, une sorte de germe est déposé en nous qui possède en lui-même le principe interne de l’amour. » Principe qui fait de nous des chercheurs de Dieu, qui dépose au plus profond de nous cette question lancinante des disciples : « Où demeures-tu? » « Où es-tu ? »

Sans cesse, cette question nous monte au cœur au cours de notre existence. N’est-ce pas là l’interrogation de ceux et celles qui cherchent dans la nuit un sens à leur vie? Mais à son tour, et c’est là la perspective que nous présente l’évangéliste aujourd’hui, Dieu est en droit de nous questionner. « Que cherchez-vous », nous demande-t-il?

L’être humain a besoin de se situer face à son existence, il a besoin de bien cerner son univers et de se l’expliquer. Des premières migrations humaines aux longues caravanes parcourant les continents; des caravelles qui traversèrent les océans aux satellites de toutes sortes qu’on lance dans l’espace, nous voulons découvrir et comprendre, nous voulons fonder notre existence sur des vérités et des valeurs durables.

La Parole de Dieu aujourd’hui nous révèle en quelque sorte notre condition d’Homme. L’être humain est quelqu’un qui cherche et dont la quête, sans qu’il le sache toujours, est guidée vers ce lieu où Dieu habite. Le jeune Samuel qui sert le prophète Élie, et qui sera lui-même prophète de Dieu auprès du roi David, il fait l’expérience d’un appel dans sa vie. Dans un premier temps, il n’en mesure pas toute la profondeur. Il a besoin d’être guidé afin d’apprendre à reconnaître la voix de Dieu. Il lui faut apprendre à écouter. 

Les disciples de Jean qui sont envoyés auprès de Jésus seront eux invités à venir voir, car il faut aussi apprendre à regarder autour de nous et à nous interroger. Et c’est ainsi que les disciples sont invités à entrer dans la demeure du Christ.  Et quelle est cette demeure ? N’est-il pas dit dans l’évangile que le Fils de l’homme n’avait pas de pierre où reposer la tête. Il faut donc chercher la véritable demeure de Jésus ailleurs que dans un lieu physique. 

Rappelons ici que le verbe « DEMEURER » chez l’évangéliste Jean est très évocateur et qu’il revient souvent dans les paroles de Jésus. En voici quelques exemples :

  • Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là produira du fruit en abondance.
  • Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui.
  • Demeurez dans mon amour.

On pourrait faire un rapprochement ici avec l’expérience qui est évoquée dans le livre Le Petit Prince où le renard dit au Petit Prince « qu’on ne voit bien qu’avec les yeux du cœur ». Découvrir la demeure de Jésus, c’est tout d’abord faire l’expérience de sa demeure spirituelle, de sa profonde communion avec le Père. C’est découvrir en lui que Dieu est amour et qu’il nous aime d’un amour infini. C’est faire l’expérience de Jésus comme Fils de Dieu qui nous appelle à une communion de destin avec lui, qui nous appelle à partager son amour pour le Père et pour le monde.

En ces temps parfois difficiles et angoissants où nous vivons, avec les bruits de guerres et de violences autour de nous, la question des disciples à Jésus revêt une grande acuité : « Où demeures-tu? » Car s’il vient faire sa demeure en nous,  les disciples doivent aussi chercher la demeure du Christ parmi les hommes et les femmes de ce monde. Cette demeure ne sera jamais un lieu physique, on le comprend bien maintenant. La demeure du Christ est au cœur des humains, des villes et des métros, des champs de bataille et des lits d’hôpitaux, auprès des réfugiés et des enfants abandonnés, auprès de tous ceux et celles qui souffrent et sont persécutés. 

Et c’est ainsi que ceux et celles qui vivent de la résurrection du Christ sont appelés à transformer la question naïve des disciples en une prière! Où demeures-tu Seigneur au cœur de mon existence et au cœur de ce monde? En quel lieu m’appelles-tu à te suivre, à faire l’expérience du pardon et de la réconciliation. Où m’appelles-tu à soigner, à visiter, à consoler, à engager toute mon existence au risque même d’y laisser ma vie? Où m’appelles-tu à aimer et à donner comme toi aujourd’hui?

Quand Jésus répond à ses disciples : « Venez et voyez ! » Il nous invite à entrer dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, mystère d’amour qui nous invite à jeter un regard neuf sur notre monde, là où le mal et la mort n’auront jamais le dernier mot, puisque le Christ est ressuscité. 

Venez et voyez ! C’est ce mystère de mort et de vie que nous célébrons en chacune de nos eucharisties.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour l’Épiphanie (B)

Méditation pour la fête des Rois

La parole de Dieu forme une belle unité en cette fête… Elle commence avec cette proclamation du prophète isaïe : Debout, Jérusalem, resplendis !

Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi.

Une annonce que reprenait Zacharie, le père de Jean baptiste, quand il est dit dans son cantique : l’astre d’en-haut s’est levé pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix.

Pour Paul, dans notre deuxième lecture, il découle de cette révélation que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus. Oui, comme le chante le prophète Isaïe : Tous les rois se prosterneront devant lui, tous les pays le serviront. C’est l’Épiphanie du Seigneur.

Du plus profond de la nuit, une lumière qui parfois ne nous semble pas plus grande qu’une toute petite étoile, est capable d’accompagner l’humanité à travers les siècles dans sa quête de bonheur, d’amour et de paix. C’est l’Épiphanie, la manifestation de Dieu parmi nous, qui revêt notre chair et se fait l’un des nôtres, et qui en cette fête est présenté au monde en la présence des rois mages qui symbolise les nations.

À travers les tensions que soulève la naissance de cet enfant et ce chassé-croisé entre Jérusalem, les rois mages et l’étoile, s’expriment à la fois les peurs et les espoirs de notre monde, ainsi que la tentation toujours présente en nous de refuser d’accueillir le prince de la paix quand son message de vie semble menacer nos sécurités, nos soifs égoïstes de bonheur, ou encore nos rêves orgueilleux de construire notre monde sans Dieu et sans amour. C’est la le drame d’Hérode et de tous les despotes de ce monde.

L’Épiphanie ! C’est la toute-puissance de Dieu qui se livre à nous dépouillée et pauvre, quémandant en quelque sorte notre amour, nous invitant à déposer les armes et à mettre à ses pieds ce que nous avons de plus précieux, soit nos rêves les plus fous, notre besoin d’être aimés, vraiment aimés, et ce pour les siècles sans fin, puisqu’un jour, comme l’annonce Paul dans sa première lettre aux Corinthiens nous connaîtrons Dieu tout comme lui nous connait, nous le verrons tel qu’il est et nous lui serons semblables. C’est ainsi que je décrirais cette soif profonde qui amène les mages à la crèche alors qu’ils apportent comme symbole de ce qu’ils ont de plus précieux de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

Et quel est ce trésor que nous pouvons offrir à Dieu? Hé bien, c’est notre désir. Notre désir de faire le bien, de goûter le vrai bonheur; c’est notre désir de nous faire proches de Dieu et du prochain afin de devenir une personne meilleure. C’est là le plus beau trésor que nous puissions offrir à Dieu. En d’autres mots, ce désir c’est faire notre cette prière silencieuse du prêtre juste avant la communion où il demande à Dieu : « Fais que je demeure fidèle à tes commandements et que jamais je ne sois séparé de toi. » Voilà une belle résolution pour la nouvelle année !

Plusieurs d’entre vous ont sans doute reçu des cadeaux en ce temps des fêtes de la part de vos enfants et de vos petits enfants. Un cadeau est toujours quelque chose de très touchant, surtout lorsqu’il nous est donné par un enfant, parce que ce dernier, nous le savons, y met tout son coeur et toute son énergie. Il n’y alors rien de plus important pour lui. Et quand vous le recevez ce cadeau, il vous va droit au cœur, quelle que soit sa valeur matérielle, car c’est une manifestation de pure gratuité, d’amour vrai.

C’est ce que Dieu fait en nous donnant son Fils unique. Il s’offre à nous afin que nous puissions réaliser à quel point Il nous aime et combien Il est prêt à tout nous donner. Rappelez-vous les paroles du père au fils aîné dans la parabole de l’enfant prodigue : « Tout ce qui est à moi est à toi. » Ces paroles sont pour chacun et chacune de nous, et c’est cette promesse incroyable qui trouve son accomplissement avec la naissance du Messie, et qui est proclamée au monde entier lors de la venue des Rois Mages. C’est cela l’Épiphanie! La promesse de Dieu qui se fait chair, qui se fait l’un de nous et qui se donne à nous comme le plus incroyable des cadeaux.

Alors, comme les Rois Mages, adorons nous aussi l’enfant de la crèche. Il s’offre à nous désormais dans l’eucharistie, ce lieu privilégié de la manifestation du Fils de Dieu au monde. Offrons-nous à lui en cette fête de l’Épiphanie, offrons-Lui le meilleur de nous-mêmes, afin qu’Il puisse faire de nous, comme il est dit dans notre prière eucharistique, une éternelle offrande au Père. Ainsi, nous pourrons nous engager sans crainte sur les chemins imprévus de la vie avec cette assurance que l’Emmanuel marche avec nous et qu’avec lui nous serons vainqueurs, et ce, malgré tous les Hérode de ce monde.

Fr. Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la fête de Noël

La fête de Noël est bien loin du conte pour enfants que l’on en fait parfois. C’est vrai que c’est beau Noël, c’est magique, trop beau pour être vrai selon certains, alors que d’autres regardent cette fête avec une lueur secrète au fond des yeux, se posant la même question que chantait Jacques Brel : « Et si c’était vrai ! » À ces bergers curieux qui se sont approchés de la crèche, voici ce que j’aimerais partager avec eux.

À Noël, nous célébrons un événement prodigieux et unique, qui a marqué à jamais l’histoire de l’humanité, et qui est la naissance de Jésus de Nazareth. Depuis l’aube des temps, l’homme s’interroge quant au mystère de son existence, et voilà que Jésus vient parmi nous en réponse à cette foi au Dieu unique qu’avait toujours professé un petit peuple de Palestine, qui se disait choisi par Dieu pour le faire connaître au monde.

À Noël, le fait divers de la naissance d’un enfant pauvre, devient un événement spectaculaire, car c’est Dieu lui-même qui dresse sa tente parmi nous, et qui vient nous accompagner dans cet enfantement sans cesse renouvelé de nos vies ici-bas, où nous sommes appelés à nous bonifier comme le vin, appelés à être bons, vraiment bons, à l’image de celui qui, aujourd’hui est couché dans une mangeoire et qui demain sera couché sur une croix. Que voulez-vous! On ne peut jamais séparer Noël de la fête de Pâques!

À Noël, Dieu vient ouvrir au plus profond de nous ce lieu où il vient faire sa demeure, s’y logeant comme l’Enfant de Bethléem dans l’étable. Car Dieu ne méprise aucun de ses enfants, bien au contraire, car il vient habiter nos pauvretés et nos faiblesses, afin de se faire encore plus proche de nous et ainsi nous sauver, nous relever, nous faire vivre de la vie qu’il rêve pour nous. 

L’amour de Dieu pour nous dépasse tellement l’entendement, qu’il s’incarne au coeur de notre histoire humaine, il revêt notre humanité, se faisant pauvre parmi les pauvres, et, par une nuit obscure, il naît dans un petit village perdu de la Palestine. Il vient « sur la terre pour provoquer un attachement à sa personne, pour attirer à lui l’humanité et l’univers, mais avant de réclamer cette adhésion et pour l’obtenir, il s’attache lui-même aux hommes. » (Karl Rahner)  

Son nom est Jésus, l’Emmanuel, Dieu parmi nous. Il vient vivre notre réalité humaine à l’école de Joseph et de Marie. D’ailleurs, on l’appelait le fils du charpentier, celui qui œuvrait avec son père Joseph. À travers ses paraboles et ses enseignements, l’on voit combien il avait appris à fouler la terre, à se salir les mains. Il savait qu’une maison ne pouvait se construire que sur une base solide, qu’une vigne avait besoin d’être émondée et avait besoin de fumier pour porter du fruit, qu’une semence devait être jetée sur une bonne terre, que le bon vin était fait pour la fête, que le pain rassasiait la faim des hommes, que l’on pouvait prévoir le temps qu’il ferait demain en regardant l’horizon. Jésus savait jeter le filet pour la pêche, il savait surtout jeter son regard dans les coeurs, il savait combien la peine pouvait nous peser, combien le pardon et l’amitié pouvaient être bienfaisants dans nos vies. Il savait combien nous avions besoin de nous ouvrir à l’amour. Et c’est ce qu’il est venu accomplir chez ceux et celles qui veulent bien lui ouvrir leur coeur. C’est cela le sens profond de la fête de Noël ! Dieu avec nous !

Et ceux et celles qui se mettent à la suite de l’Enfant-Dieu se doivent de se laisser habiter par sa générosité à Lui, car Noël c’est la fête de la générosité surabondante de Dieu. C’est Dieu qui se donne à nous parce que nous en avons tellement besoin !

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 4e Dimanche de l’Avent (B)

Marie, la mère de Jésus, occupe une place centrale dans la foi de l’Église. Elle est celle qui a cru. Mais quand on dit de Marie qu’elle est celle qui a cru, l’on ne veut pas seulement dire qu’elle fait partie d’une longue lignée de témoins de la foi. L’on veut surtout affirmer que le fondement même de la foi chrétienne, qui consiste à croire que le Fils de Dieu s’est incarné, a comme point de départ la foi de Marie. Elle est celle qui a cru non seulement à la réalisation des promesses de Dieu, à sa venue en notre monde, mais elle a cru à son incarnation dans sa chair même. Marie accomplit ainsi la première et la plus grande des béatitudes, celle qui requiert une confiance absolue en Dieu, celle de la foi : « Heureuse celle qui a cru! »

C’est par la foi de Marie, par son oui, que l’on entre dans l’Alliance nouvelle que Dieu vient sceller avec l’humanité. Par son oui à Dieu, Marie devient la Mère de l’Église, c.-à-d. la mère des croyants et des croyantes, le modèle du disciple. Il y a donc là, en Marie, dans ce personnage effacé du Nouveau Testament, la présence d’un mystère extraordinaire que l’on n’aura jamais fini de contempler.

Tout d’abord, en elle on peut déjà entendre Dieu dire à son peuple, et ce, jusqu’à ce jour : « Je suis présent dans votre attente ! Vous tous qui peinez et souffrez, qui cherchez un sens à cette vie; je suis là au cœur de vos vies, avec vous. » Cette présence de Dieu en Marie devient physique. C’est le Fils de Dieu qui prend chair de notre chair, qui assume tout de notre humanité, afin d’affirmer de manière irrévocable que Dieu est engagé dans notre histoire, qu’il est avec nous dans notre lutte contre le mal, le péché et la mort. 

Mais le mystère qui se joue en Marie est bien plus que le signe d’une présence de Dieu à nos vies, à nos côtés. Regardez les récits de l’enfance dans les Évangiles. Dès que l’action de Dieu se fait sentir, les personnages se mettent en mouvement. Visitation de l’Ange à Marie, à Joseph, à Zacharie, le père de Jean-Baptiste. Visitation de Marie à Élisabeth. Visitation des bergers, des anges et des Mages à la crèche. Même les étoiles semblent se déplacer. Car plus qu’une présence à nos vies, le mystère qui se joue en Marie demande non seulement d’être reçu, mais aussi annoncé et donné au monde. 

Heureuse celle qui a cru à la Bonne Nouvelle, lui dit l’ange, car non seulement elle l’accueille en son sein, mais elle court l’annoncer avec empressement à sa cousine Élisabeth, et ainsi elle la donne au monde sans rien garder pour elle-même, s’exclamant dans son Magnificat que toutes les générations la diront bienheureuse. 

À nous aussi il revient de donner le Christ au monde aujourd’hui ! Comment cela va-t-il se faire ? Ce sera tout d’abord de croire comme Marie a cru. De poser cet acte de foi qui fait confiance en Dieu et qui croit qu’il est au cœur de toutes nos attentes. Qu’il est au cœur de tout ce que nous pouvons porter comme projets, comme épreuves, comme engagements, comme relations aux autres. De croire que Dieu est capable, non pas de nous donner tout ce que nous désirons, comme des enfants qui attendraient tout du père Noël, mais qu’il est capable de réaliser en nous toutes ses promesses de salut; qu’il est capable de nous donner de vivre de sa vie à lui dans la foi et la confiance; qu’il est capable de nous faire suivre le Christ, courageusement, sur toutes les routes de nos vies personnelles où qu’elles nous conduisent !

Donner le Christ au monde ce sera marcher avec tous les compagnons et compagnes de route que la vie nous donne; de partager leurs recherches, leurs luttes, et leurs peines, mais aussi leur bonheur de construire un monde meilleur. Car même s’ils ne partagent pas tous notre foi, beaucoup permis eux croient en l’amour, au don de soi et au partage. Et, surtout, Dieu croit en eux car il aime tous ses enfants, et sa bonne nouvelle est pour tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté. Il nous faut donc, nous aussi comme Marie, nous faire porteurs de cette bonne nouvelle.

Frères et sœurs, à quelques heures de la fête de Noël, la liturgie nous invite à contempler la mère de Jésus, l’Emmanuel, et l’accueil inconditionnel qu’elle fait du don précieux que Dieu nous offre en son Fils, son Unique. Que cette eucharistie nous ouvre le cœur et l’esprit à l’intelligence d’un aussi grand mystère, et qu’elle nous aide à grandir dans la foi, à l’exemple de Marie notre mère.

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 3e Dimanche de l’Avent (B)

Mystère d’Amour : notre Joie!

            « Soyez toujours dans la joie! » écrivait S. Paul aux Thessaloniciens. « Rendez grâce en toute circonstance : c’est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus. » Le 3e dimanche de l’Avent, le dimanche de la joie! Les mots nous le disent. La liturgie multiplie les invitations à nous laisser emporter dans une joie toute spirituelle : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur; je le redis : soyez dans la joie. Le Seigneur est proche! » (Philippiens 4, 4-5) C’était l’antienne d’ouverture!

Mais, avons-nous bien raison de nous réjouir? En avons-nous le droit? Compte tenu de tout ce qui se passe dans le monde, ne nous faudrait-il pas plutôt fermer la porte à la joie? Nous interdire toute réjouissance? Tenir nos cœurs et nos pensées dans la grave et le sérieux, et laisser la tristesse envahir le champ de notre conscience, tellement il y a de quoi être fâchés et déçus à voir ainsi aller les choses? Par-delà nos inquiétudes, nos peines et malheurs personnels, il y a le malheur et les souffrances de tant de gens autour de nous! Il y a l’appauvrissement généralisé, les effets dévastateurs de la guerre en Ukraine, en Palestine et ailleurs. Les changements climatiques nous inquiètent. Nous, les croyants, nous constatons une désaffection pour le religieux et la foi dans nos familles, chez nos amis, dans la société ambiante. Nous avons perdu nos repères et nos traditions! Est-ce que tout cela n’engendre pas assez de tristesse pour nous soustraire à toute joie même spirituelle? Que nous faudra-t-il croire pour surmonter tant de raisons d’être tristes, pour retrouver l’authentique joie, le droit de célébrer et de vivre la joie de notre foi? 

D’abord, il faut nous rappeler que la joie qui nous est offerte nous vient de Dieu lui-même. Il nous a livré en ses prophètes et dans l’Évangile un message de vie, de consolation et de paix, qui est à la source de notre joie. Cette joie chrétienne, la joie de l’Évangile, elle est communion à la joie de Dieu lui-même. Une joie qui vient de source, qui n’est pas incompatible avec la tristesse et la compassion ressenties devant ceux et celles qui souffrent. 

Il en est comme de la joie de l’amitié entre deux personnes. En supposant qu’elle soit authentique et forte, nous savons qu’elle se manifeste alors même que l’épreuve touche l’une ou l’autre des personnes en cause. La communion et le partage, qui se vivent alors, viennent renforcer et augmenter la joie profonde de cette amitié. 

Ainsi en est-il pour notre joie spirituelle. Nous n’avons certes pas le droit d’être naïfs ou insensibles. Dieu dans le Christ s’est montré compatissant et d’une extrême sensibilité à nos douleurs. Il ne s’est pas tenu dans une tour d’ivoire. Il est allé partout. Nous aussi, nous avons les deux pieds dans un monde en souffrance et en désarroi. Nous souffrons en compassion active pour tous ces gens, sans perdre la joie de notre amour, la joie de notre communion avec Dieu. Nous sommes amoureusement solidaires d’une humanité que Dieu aime et qu’il veut sauver de la mort. 

Dans le processus d’achèvement de la création où nous sommes tous engagés, le témoignage de notre joie apporte un encouragement précieux, essentiel. Il ouvre à tous une fenêtre sur plus grand que nous. Dieu nous tend la main pour une réponse de foi. Il a pour tous un regard de paix qui invite à l’espérance. Il nous ouvre son cœur en appel de notre amour. Il vient sans cesse frapper à notre porte Celui qui le premier nous a aimés. Sans mérite de notre part nous sommes conviés, comme les bergers de Bethléem, à témoigner de la venue de Dieu dans notre monde. Cette présence divine, humblement, a pris chair de notre chair. Elle a tout changé de notre condition humaine. Elle nous vaut une joie réelle et profonde. Désormais nous ne sommes plus seuls. Il est avec nous, notre Créateur et notre Sauveur, la source infinie du bonheur et de la Joie. 

Jacques Marcotte, O.P.

Québec, QC

Homélie pour le 3e Dimanche de l’Avent (B)

Lecture de la première lettre de saint Paul apôtre aux Thessaloniciens5, 16-24

Frères,
soyez toujours dans la joie,
priez sans relâche,
rendez grâce en toute circonstance :
c’est la volonté de Dieu à votre égard
dans le Christ Jésus.
N’éteignez pas l’Esprit,
ne méprisez pas les prophéties,
mais discernez la valeur de toute chose :
ce qui est bien, gardez-le ;
éloignez-vous de toute espèce de mal.
Que le Dieu de la paix lui-même
vous sanctifie tout entiers ;
que votre esprit, votre âme et votre corps,
soient tout entiers gardés sans reproche
pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ.
Il est fidèle, Celui qui vous appelle :
tout cela, il le fera.

COMMENTAIRE

« Soyez toujours dans la joie », nous dit saint Paul en ce troisième dimanche de l’Avent. Le dominicain et évêque Pierre Claverie, commentant ce passage, disait de la joie que c’est la béatitude de ceux et celles qui se savent aimés. C’est dans cet amour que prend sa source la joie chrétienne. 

Et comment le savons-nous que nous sommes aimés de Dieu? Il y a là quelque chose du mystère de la foi propre à chacun et à chacune de nous. Nos cheminements dans la foi sont uniques et précieux, mais l’on peut toutefois affirmer que c’est l’Esprit Saint qui nous donne de ressentir cet amour pour Dieu, et cette joie qui en découle. C’est Lui qui nous fait appeler Dieu notre Père, qui nous donne de le reconnaître dans sa visitation en son Fils Jésus. Voilà la source de notre joie.

Mais il ne faut pas s’y méprendre. Celui ou celle qui fait l’expérience de cette joie sait qu’elle peut exiger beaucoup de nous. Elle n’est ni béate ni facile, car elle nous demande que l’on puisse regarder la réalité dans le blanc des yeux, sans se détourner, sans fuir. Elle nous rend responsables du bonheur des autres, au point où elle nous invite à pleurer avec ceux qui pleurent, à nous réjouir avec ceux qui se réjouissent, à souffrir avec ceux qui souffrent, comme Jésus… 

Par ailleurs, cette joie se fait parfois discrète en nos vies, au point où elle semble nous échapper. Elle nous demande alors de patienter, d’attendre sans consolation au coeur des pires épreuves, mais avec cette assurance que Dieu est là. Cette joie profonde nous donne force et courage, elle nous fait tenir bon, dans la confiance, au coeur des tempêtes de la vie.

La joie chrétienne a sa source et son enracinement dans la réalisation de cette nouvelle incroyable que le Créateur du monde nous aime d’un amour infini. La Parole de Dieu nous l’affirme : notre vie est sacrée et elle est porteuse de sens.

Un évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher un jour à Rome proclamait bien fort dans une homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! » 

Notre vocation, personnelle et mystérieuse, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Dieu, nous voyait déjà chacun et chacune, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions; posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve; et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de se tourner vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui Il est : Dieu, notre Père. Car nous sommes fils et filles de Dieu.

Dans son livre, « L’enfance de Jésus », Joseph Ratzinger, le pape émérite Benoît XVI, écrit ceci : «  Jésus assume en lui toute l’humanité, toute l’histoire de l’humanité, et lui fait prendre un nouveau tournant, décisif, vers une nouvelle façon d’être une personne humaine. » Être « Chrétien », c’est être « Du Christ », c’est appartenir au Christ, et donc être rempli de la joie même du Christ, qui est capable de transfigurer une existence humaine. Cette joie du Christ a très certainement impressionné les apôtres, puisque l’évangéliste Jean a retenu cette phrase de Jésus : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15, 11) . C’est à cette joie que nous sommes appelés.

Il y a quelques années, une correspondante m’écrivait en me questionnant au sujet du Christ souriant. Il s’agit d’un Jésus en croix qui sourit. On peut voir cette croix à l’Abbaye de Lérins, en France. Cette femme me demandait comment comprendre une telle œuvre, une telle représentation du Christ?

Je lui ai répondu ceci : « Je comprends que ce Christ souriant puisse nous interroger lorsque nous-mêmes nous souffrons. Le sourire du Christ n’est pourtant pas le sourire béat des ”Roger-bon-temps”. Ce sourire, que les artisans du Moyen âge ont donné au Christ en croix, renvoie à une certitude intérieure chez Jésus qui se fonde sur cet amour du Père qui le soutient. 

C’est Jean-Paul II, lors de son Angelus du 14 décembre 2003, disait ceci:

Une caractéristique incomparable de la joie chrétienne est que celle-ci peut coexister avec la souffrance, car elle est entièrement basée sur l’amour. En effet, le Seigneur qui ”est proche” de nous, au point de devenir un homme, vient nous communiquer sa joie, la joie d’aimer. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend la joie sereine des martyrs même dans l’épreuve, ou le sourire des saints de la charité face à celui qui est dans la peine : un sourire qui ne blesse pas, mais qui console.

Bien sûr, il est difficile de parler de joie à ceux et celles qui souffrent dans leur corps et dans leur âme. Pourtant, la joie est au rendez-vous dans l’Évangile. Elle frappe à la porte de nos souffrances physiques, morales et spirituelles, et elle nous invite au rendez-vous de Dieu. Cette joie transforme toute vie qui l’accueille.

Alors, comment cacher cette joie qui nous habite? Il faut nous la redire, la chanter, la célébrer, la proclamer, la faire nôtre. C’est tout le sens de nos liturgies, quand nous chantons nos alléluias, quand nos chants de louange montent vers le ciel, quand nous proclamons ensemble au coeur de l’eucharistie « comme il est grand le mystère de la foi », quand l’orgue nous accompagne triomphalement à la sortie de l’église.

Car la joie pascale est la marque de la spiritualité chrétienne, comme le disait Paul VI. Ce n’est pas de l’insouciance, mais une sagesse qui vient de Dieu, et qui s’enracine dans un bonheur profond et durable qui n’a pas peur des combats, qui n’a pas peur de se salir les mains, ni de se compromettre ou de lutter comme Jésus l’a fait. Car tout bonheur n’a de sens que lorsqu’il est partagé, et c’est vraiment ce qui fait la joie du disciple du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 2e dimanche de l’Avent (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 1, 1-18

Commencement de l’Évangile de Jésus,
Christ, Fils de Dieu.
Il est écrit dans Isaïe, le prophète :
Voici que j’envoie mon messager en avant de toi,
pour ouvrir ton chemin.
Voix de celui qui crie dans le désert :
Préparez le chemin du Seigneur,
rendez droits ses sentiers.

Alors Jean, celui qui baptisait,
parut dans le désert.
Il proclamait un baptême de conversion
pour le pardon des péchés.

Toute la Judée, tous les habitants de Jérusalem
se rendaient auprès de lui,
et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain,
en reconnaissant publiquement leurs péchés.
Jean était vêtu de poil de chameau,
avec une ceinture de cuir autour des reins ;
il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.
Il proclamait :
« Voici venir derrière moi
celui qui est plus fort que moi ;
je ne suis pas digne de m’abaisser
pour défaire la courroie de ses sandales.
Moi, je vous ai baptisés avec de l’eau ;
lui vous baptisera dans l’Esprit Saint. »

COMMENTAIRE

Quelques mots tout d’abord sur l’évangile de Marc dont nous venons de proclamer le tout début. Cet évangile n’est pas simplement une vie de Jésus, à l’exemple de la biographie d’un homme célèbre. Il s’agit avant tout d’un témoignage de foi qui annonce la Bonne Nouvelle du Fils de Dieu lui qui fait irruption au cœur même de notre monde et se fait l’un des nôtres. C’est pourquoi l’évangéliste souhaite engager le lecteur à se mettre en route à la suite du Sauveur, à prendre même le relais de Jean Baptiste dans l’accueil et la proclamation de cette bonne nouvelle. 

Ce qui est intéressant dans la manière de procéder chez Marc, c’est que dès les premières paroles de son évangile, l’identité de Jésus est solennellement dévoilée : «Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le fils de Dieu.» D’entrée de jeu, Jésus nous est tout d’abord présenté comme le Christ, le Messie, l’Élu de Dieu, le Sauveur tant attendu par Israël. Marc affirme aussi qu’il est le Fils de Dieu. Et c’est là une nouvelle des plus extraordinaire, puisque l’Absolu s’est incarné, Dieu parmi nous, et il porte un visage, celui de Jésus de Nazareth. Voilà ce dont Marc cherche à témoigner tout au long de son évangile.

Toutefois, le dévoilement explicite de l’identité de Jésus se retrouvera surtout à deux moments charnières dans l’évangile de Marc. Tout d’abord, quand Jésus demande à ses apôtres : «Et vous, qui dites-vous que je suis?» L’apôtre Pierre répond : «Tu es le Messie» (8, 29). Jésus est alors reconnu dans sa mission. Quant au deuxième moment de dévoilement, on le retrouve à la fin de l’évangile, dans la bouche du soldat romain au pied de la croix, qui s’exclame alors que Jésus rend son dernier souffle : «Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu» (15, 39). Et c’est la divinité de Jésus qui est reconnue ici. Jésus, Christ et Fils de Dieu! Voilà ce que Marc veut nous transmettre par son évangile.

Voilà pourquoi il nous faut nous mettre en route nous aussi, chausser les sandales de celui qui annonce la Bonne Nouvelle, comme nous y invite le prophète Isaïe, comme le fait Jean-Baptiste. Car avec la venue du Messie, nous sommes appelés à être les témoins des temps nouveaux dans l’histoire de l’humanité. C’est pourquoi Marc choisit comme premier mot de son évangile : «Commencement!» Vous savez qu’un livre majeur de la Bible commence par ce mot. Lequel selon vous?

Il s’agit en effet du livre qui est placé au tout début de la Bible, soit celui de la Genèse, dont la première ligne se lit ainsi : «Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre…» Par son emploi du mot «commencement», l’évangéliste Marc veut bien sûr souligner à la fois la nouveauté de cette venue de Dieu parmi nous, et où nous assistons en quelque sorte à une re-création du monde, un nouveau point de départ pour notre humanité. D’ailleurs, c’est pourquoi la tradition chrétienne a toujours vu dans le Christ le nouvel Adam au seuil de la nouvelle création!

Maintenant, nous voici deux mille ans plus tard et nous pourrions nous demander si le monde a vraiment changé depuis. J’avoue que c’est là une question à laquelle il n’est pas possible de répondre objectivement, sinon de le faire à partir de notre propre expérience de foi. Pour la plupart d’entre nous, il est sans doute difficile d’identifier un avant et un après, de notre foi en Jésus Christ, mais peu importe, car cette foi qui est la nôtre est source de changement en nous, de conversion, d’un bonheur réel, d’une manière unique de nous situer dans l’existence, qui a sûrement un effet transformateur sur le monde et qui prépare l’avènement du Royaume de Dieu. C’est pourquoi le choix des textes bibliques qui nous sont proposés en ce début de l’Avent veut nous rappeler qu’il y a en nous un trésor que l’on ne peut enfouir comme s’il n’appartenait qu’à nous seul.

Sinon, pourquoi souhaiter que davantage de personnes se joignent à nous pour célébrer? Pourquoi des parents et des grands-parents se désolent-ils que leurs enfants ou petits-enfants soient indifférents à la question de Dieu? Après tout, on n’en fait pas une maladie si des proches ne partagent pas notre amour de la musique ou de l’opéra, du bridge ou de la cuisine asiatique. Mais la foi en Jésus Christ, c’est bien autre chose, nous le savon.

Quand Jésus nous invite à nous déclarer pour lui devant les hommes, nous touchons ici à quelque chose de fondamental dans notre vie de foi. C’est pourquoi nous ne sommes pas indifférents quand Dieu est méconnu ou ignoré. Car, nous les premiers, nous sommes les bénéficiaires de cette foi en Dieu qui change notre regard sur le monde, qui fonde nos valeurs et notre amour de la vie, qui donne sens à tous nos efforts et à toutes nos joies. Car il existe en nous une source profonde et limpide où nous puisons l’eau vive et qui s’appelle Dieu. 

Alors, pourquoi faut-il aplanir le chemin qui mène à Dieu? Parce que nous étant abreuvés à cette source intarissable, nous aimerions tellement la partager quand nous voyons tant d’hommes et de femmes s’avancer dans le désert de l’existence en quête d’un lieu où s’abreuver et donner sens à leur vie, alors qu’ils ne savent où trouver. On ne voudrait jamais laisser quelqu’un mourir de soif. C’est pourquoi témoigner du Christ, c’est offrir un peu de cette eau vive. 

Tous les gestes qui parlent du Christ sont porteurs d’une promesse, d’où l’importance de témoigner en aimant sans condition, en pardonnant, en priant et en donnant de nous-mêmes, en partageant avec les autres ce regard de l’âme sur le secret des choses que donne la foi en Jésus Christ. N’est-ce pas ce que font les musiciens, les chanteurs, les danseurs, mais aussi les peintres, les cinéastes et tous les artistes, qui ne cherchent qu’à partager leurs passions et à donner le goût de vivre? 

Frères et sœurs, Dieu fait de nous des artistes en quelque sorte, appelés à témoigner de cette vie qui nous habite, qui nous est si précieuse, qui est la foi en Dieu et qui constitue un véritable re-commencement pour quiconque l’accueille chaque jour de sa vie. Heureux êtes-vous donc si votre foi est votre bien le plus précieux; si vous ne voudriez jamais être séparés du Christ, car alors, n’en doutez pas, déjà votre vie elle-même annonce au monde entier la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, fils de Dieu.

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain 

Fête de l’Immaculée-Conception de la Vierge Marie

« Qu’il me soit fait selon ta parole ». Que de courage derrière ces quelques mots de Marie à l’Archange Gabriel.

Il faut beaucoup de confiance pour s’en remettre ainsi à Dieu et surtout beaucoup d’humilité. Marie était la plus humble de toute, d’une humilité transparente, seule capable d’accueillir le Fils de Dieu et de le laisser briller en elle. C’est là le mystère de l’Immaculée Conception.

C’est le plus grand poète de la renaissance, Dante Alighieri, qui fait dire à saint Bernard de Clairvaux: « regarde désormais dans le visage qui le plus rappelle celui du Christ, car seule sa clarté peut te disposer à voir le Christ » (Par. XXXII, 85-87).

Marie est comme le vitrail de la présence de Dieu en notre monde. Elle laisse passer la lumière à travers elle, et Dieu est là, incarné, l’Emmanuel, parmi nous. Prie pour nous sainte Mère de Dieu!

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le temps de l’Avent (B)

Veiller pour lui, avec lui!

« Prenez garde, restez éveillés, car vous ne savez pas quand ce sera le moment. »

Quand j’étais enfant, disons vers l’âge de 4, 5 ou 6 ans, j’acceptais mal de devoiraller me coucher tôt dans la soirée, bien avant les autres, plus grands, qui eux avaient le droit de veiller, de prolonger la journée en conversations, lectures, écoute de la radio ou sortie à l’extérieur. Que les plus petits aillent au lit plus tôt, cela faisait l’affaire de tout le monde, bien sûr ! 

En nous disant de veiller, le Seigneur ne veut pas réglementer nos temps de sommeil, ni les abréger ni les allonger. Il nous demande plutôt de garder la forme pour être davantage présent quand ce sera le temps, le moment, comme il dit. Le Seigneur ne veut pas non plus, je pense, nous faire peur en nous disant qu’il faut être sur le qui-vive, au cas où la fin du monde viendrait soudainement. Il ne joue pas à nous surprendre. Pourquoi arriverait-il comme ça, sans crier gare, pour l’heure du jugement. Il serait surprenant que Jésus veuille nous faire peur, ajouter du stress à nos vies déjà tourmentées? Pas plus qu’il ne veut nous endormir, il ne veut nous énerver.

« Veillez donc! car vous ne savez pas quand vient le maître de la maison. » Pourqui allons-nous veiller, sinon pour lui? Pour être là, disponible au besoin, quand il viendra. Veiller pour lui, cela veut dire veiller avec lui. Pour faire ce qu’il attend de nous. Ce sera nous occuper d’abord de ce qui fait notre labeur de tous les jours. C’est là que le Seigneur se fait attendre. C’est lui qui décide de l’heure où il vient. Mais il y a des probabilités. Le Seigneur nous en donne une petite idée quand il nous dit : « le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin. » Ces repères temporels ne sont pas innocents. Ils ne sont pas sans signification. Le Seigneur pointe ainsi des moments sensibles, où il se présente à nous, où il nous attend peut-être, où il a besoin de nous. Serons-nous prêts à relever le défi? Serons-nous disposés à reprendre du service?

Il viendra peut-être le soir : au moment de son dernier repas, à la sainte cène, au soir d’une plus grande intimité? Où il nous lave d’abord les pieds. Où il se donne en communion d’amour et de vie, alors même que l’un de nous va le trahir et le livrer. 

Il viendra peut-être à minuit : au rendez-vous de Gethsémani, où le Seigneur est en prière et nous convoque avec les trois disciples à prier avec lui. Veiller dans la prière, ce n’est pas toujours facile. Que de distractions et de somnolences parfois! Or, prier ce n‘est pas seulement notre affaire. C’est bien plus lui qui prie en nous. Il prie avec nous. Elle est si précieuse pour lui et pour nous cette communion de cœur et d’esprit! C’est un moment de grâce!

Peut-être qu’il viendra au chant du coq? Nous nous souvenons parfaitement de ce moment douloureux où, après son arrestation dans le jardin, Jésus fut emmené en ville quelque part pour y être mis sous bonne garde, brutalement, comme on fait pour un prisonnier. Simon Pierre avait suivi le cortège. Tristement il a craqué; il n’a pas tenu le coup. Allant jusqu’à renier son maître devant une petite servante, un simple serviteur. « Avant que le coq chante tu m’auras renié 3 fois » avait prédit Jésus. Qu’en est-il pour nous de ce momentum où nous sommes mis au défi de nous prononcer pour le Seigneur, de professer ouvertement notre foi, notre attachement à sa personne, notre appartenance au Christ? 

Il viendra peut-être le matin? Chaque matin, quand vient le jour, c’est le moment où s’engage la comparution du Seigneur devant le Sanhédrin, les Grands-Prêtres, puis le Gouverneur. C’est le moment de notre comparution en son Nom, alors que chaque jour nous subissons l’épreuve de notre fidélité, de notre amitié pour lui. C’est l’heure du témoignage de notre engagement et notre service pour lui dans ses pauvres, ses petits, tous ses bien-aimés, les blessés de la vie. 

Nous sommes maintenant dans la saison, où mille petits moments nous sont donnés pour faire nos preuves, pour y vivre l’épreuve de notre défense. Car nous sommes mis en accusation avec lui., à cause de lui. La croix se profile toujours un peu sur notre quotidien. Là encore il ne faut pas qu’il nous trouve endormis, absents, sans foi ni espérance, sans amour. Plus que jamais c’est le moment béni où il vient pournotre relèvement, et bientôt peut-être pour l’heure de la Résurrection. Que vienne le matin du grand réveil qu’il nous prépare. Il en fera pour tous ses élus une Fête éternelle.

Fr Jacques Marcotte, OP

Québec, QC

Homélie pour le 1er dimanche de l’Avent (B)

Le poète Charles Péguy dans un poème sur la fête de Noël met en scène trois personnages qu’il appelle les filles de Dieu, et qui sont la foi, l’espérance et la charité. Il compare la charité à une mère ou à une sœur aînée; la foi à une épouse fidèle; et l’espérance, à une toute petite fille. Péguy a là une intuition des plus intéressante, car les saints et les saintes sont surtout reconnus à cause de leur foi à déplacer les montagnes, de leur charité à toute épreuve, mais l’espérance… Qui a déjà été canonisé parce qu’il ou elle avait espéré? Et pourtant, nous dit Péguy, c’est la petite fille espérance qui entraîne par la main ses deux sœurs aînées, la foi et la charité. Cette vision du poète nous introduit, il me semble, dans une belle compréhension de l’année liturgique que nous inaugurons aujourd’hui.

Faut-il le rappeler, l’année liturgique qui commence avec le premier dimanche de l’Avent, et qui se termine avec la fête du Christ-Roi, est marquée par trois grands mouvements, comme une vaste symphonie, qui correspondent au temps de Noël, de Pâques, et du temps appelé « ordinaire », à défaut d’un qualificatif plus poétique. Quand on y regarde de plus près, chacun de ces trois temps de l’année liturgique semble davantage orienté vers l’une des trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité. Non pas que toutes ces vertus ne soient pas évoquées tout au long de l’année liturgique à travers les lectures bibliques qui nous sont proposées, mais c’est comme s’il y avait une insistance plus soutenue à l’endroit de l’une ou l’autre de ces vertus, selon les grands moments de l’année.

Tout d’abord, le temps ordinaire, celui qui occupe la plus large part de l’année liturgique, est loin d’être « ordinaire ». Je le dirais surtout consacré à la vertu de charité, à la mise en œuvre quotidienne de l’amour, manifesté par les paroles, les gestes et la personne même de Jésus. Le temps ordinaire de la liturgie est une invitation à faire nôtre sa mission, afin que par nos gestes et nos paroles, l’amour et la tendresse du Père soient à nouveau manifestés à notre monde par nos œuvres de justice et de miséricorde. Le temps ordinaire, c’est l’aujourd’hui de Dieu, l’aujourd’hui de l’Évangile et de l’Église. On pourrait l’appeler le temps de la charité de l’Église.

Le Carême et le temps pascal me semblent davantage consacrés à la vertu de foi. C’est un temps qui invite à croire, à croire sans réserve. Une invitation nous y est faite à suivre le Christ dans sa mort-résurrection et à proclamer avec les Apôtres que ce Jésus qui a été crucifié, Dieu l’a ressuscité des morts. Carême et temps pascal sont ces temps de l’année où nous retournons aux sources de notre foi et où, à la fête de Pâques, sommet de l’année liturgique, nous proclamons que ce Jésus, Dieu l’a fait Christ et Seigneur. Et nous faisons nôtre cette béatitude promise par Jésus à ses disciples : « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu! » C’est à cette foi audacieuse que nous invitent le Carême et le temps pascal.

Vous l’aurez deviné, le temps de l’Avent lui me semble tout orienté vers l’espérance. L’Avent, première halte dans l’année liturgique, vient dresser sur l’horizon de nos attentes humaines une toute petite lueur. Elle a les dimensions d’un berceau, mais elle est capable d’embraser tout l’univers. Pourtant, elle est toute contenue dans le mystère de cette étable de Bethléem. Mystère de l’humilité et de la petitesse de Dieu, qui se donne sans s’imposer à nous. 

Noël, c’est Dieu qui déjà se livre une première fois entre nos mains. En attendant d’être couché sur la croix, il est couché dans une mangeoire, emmailloté, offert à notre contemplation. Et là, dans cette vie humaine naissante, gît, impuissant, donnée à nous, l’espérance du monde, le Christ, le Fils de Dieu. C’est Dieu lui-même qui vient allumer au cœur de notre nuit une soif d’infini et qui nous ouvre le chemin qui y conduit.

Pas étonnant qu’en ce temps de l’année, plus qu’à n’importe quel autre, les gens aient le goût de décorer, de revêtir les villes et les villages de lumières et de couleurs flamboyantes. Ils ont envie de donner d’eux-mêmes sans compter, d’être une fois pour toutes bonté et générosité, comme si leur cœur saisissait à l’approche de Noël, comme l’espace d’un instant, sa véritable vocation, même dans les sociétés les plus sécularisées. Non, les indices ne trompent pas. C’est la petite vertu espérance qui se fraie son chemin depuis cette étable de Bethléem et qui illumine la nuit des temps.

Nous le savons, la Parole de Dieu ne nous propose pas une espérance à la petite semaine, une espérance facile et béate. Non, elle est de tous les combats, de toutes les luttes, et c’est elle qui nous rend capables de nous engager, de nous aimer les uns les autres, de changer nos cœurs, de recommencer quand tout s’écroule. C’est cette espérance, têtue et obstinée, que nous demandons au Prince de la paix de renouveler en nous alors que nous nous préparons à célébrer la fête de Noël, afin qu’il nous trouve fidèles et en tenues de service quand il viendra, de telle sorte que cette espérance qui nous habite puisse soulever le monde avec lui, chacun et chacune à notre mesure, dans le quotidien qui est le nôtre. 

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

En terminant, écoutons Charles Péguy :

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.

Et je n’en reviens pas.

Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.

Cette petite fille espérance.

Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.

Les trois vertus mes créatures.

Mes filles, mes enfants.

Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.

De la race des hommes.

La Foi est une Épouse fidèle.

La Charité est une Mère.

Une mère ardente, pleine de cœur.

Ou une sœur aînée qui est comme une mère.

L’Espérance est une petite fille de rien du tout.

Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.

Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.

Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.

Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne. Peints.

Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.

Puisqu’elles sont en bois.

C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de l’Orient.

Vers le berceau de mon fils.

Ainsi une flamme tremblante.

Elle seule conduira les Vertus et les mondes.

Une flamme percera des ténèbres éternelles.

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  1. CHARLES PÉGUY, tiré de «Le porche du mystère de la deuxième vertu. pp. 26-27

Homélie pour la fête du Christ-Roi (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 25, 31-46

En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples :
    « Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire,
et tous les anges avec lui,
alors il siégera sur son trône de gloire.
    Toutes les nations seront rassemblées devant lui ;
il séparera les hommes les uns des autres,
comme le berger sépare les brebis des boucs :
    il placera les brebis à sa droite, et les boucs à gauche.

    Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite :
‘Venez, les bénis de mon Père,
recevez en héritage le Royaume
préparé pour vous depuis la fondation du monde.
    Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ;
j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ;
j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ;
    j’étais nu, et vous m’avez habillé ;
j’étais malade, et vous m’avez visité ;
j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi !’
    Alors les justes lui répondront :
‘Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…?
tu avais donc faim, et nous t’avons nourri ?
tu avais soif, et nous t’avons donné à boire ?
    tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli ?
tu étais nu, et nous t’avons habillé ?
    tu étais malade ou en prison…
Quand sommes-nous venus jusqu’à toi ?’
    Et le Roi leur répondra :
‘Amen, je vous le dis :
chaque fois que vous l’avez fait
à l’un de ces plus petits de mes frères,
c’est à moi que vous l’avez fait.’  

    Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche :
‘Allez-vous-en loin de moi, vous les maudits,
dans le feu éternel préparé pour le diable et ses anges.
    Car j’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ;
j’avais soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ;
    j’étais un étranger, et vous ne m’avez pas accueilli ;
j’étais nu, et vous ne m’avez pas habillé ;
j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité.’
    Alors ils répondront, eux aussi :
‘Seigneur, quand t’avons-nous vu
avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison,
sans nous mettre à ton service ?’
    Il leur répondra :
‘Amen, je vous le dis :
chaque fois que vous ne l’avez pas fait
à l’un de ces plus petits,
c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.’

    Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel,
et les justes, à la vie éternelle. »

COMMENTAIRE

La liturgie de la Parole en ce dimanche du Christ-Roi de l’univers s’ouvre sur une prophétie d’Ézéchiel qui, au-delà de son contexte historique où le peuple hébreu est en exil, nous parle plus largement du drame de notre humanité aux prises avec le péché et le mal, et de la promesse que Dieu nous fait de nous venir en aide. C’est ainsi que Dieu prend la parole dans cette prophétie et raconte que par un jour de nuages et de sombres nuées les brebis ont été dispersées, mais que lui-même s’engage à les chercher et à les rassembler : « La brebis perdue, dit-il, je la chercherai ; l’égarée, je la ramènerai. Celle qui est blessée, je la panserai. Celle qui est malade, je lui rendrai des forces. » 

Et c’est ainsi que le psalmiste, fort de cette promesse de Dieu, peut chanter : « Le Seigneur est mon berger : rien ne saurait me manquer. » Ces promesses vont trouver leur achèvement en Jésus-Christ, celui qui se présente à nous comme le bon pasteur, à qui tout a été soumis, et dont saint Paul affirme dans notre deuxième lecture, que c’est par lui le vainqueur de la mort que tous recevront la vie. Ces textes sacrés nous préparent à entendre l’évangile choisi pour cette fête du Christ-Roi. 

Cette fête, faut-il le dire, est assez récente dans l’histoire de l’Église puisqu’elle a été instituée il y a près d’un siècle, soit en 1925, avec une visée assez polémique, quoi qu’on en dise. Les gouvernements de l’époque en Europe, que l’on pense à l’Allemagne, à l’Italie, sans oublier bien sûr l’Union soviétique communiste, se montraient de plus en plus anticléricaux et l’Église voulait affirmer avec cette fête du Christ-Roi que les puissants de ce monde ne sont en fait que des roitelets en comparaison du Seigneur Jésus-Christ et du règne qu’il vient instaurer; qu’il est lui le véritable roi de l’univers.

Bien sûr, existe toujours le danger pour l’Église de vouloir s’imposer comme un contre-pouvoir politique dans nos sociétés. D’ailleurs, elle n’a pas toujours échappé à ce piège à travers les siècles, et c’est ainsi qu’un auteur critique de l’Église et de ses prétentions au début du XXe siècle (Loisy) écrivait : « On attendait le Royaume de Dieu et c’est l’Église qui est venue. » 

Bien sûr, cette tentation demeurera toujours présente jusqu’à la fin des temps, car l’Église, tout en étant d’origine divine, est aussi humaine, mais quand nous célébrons la fête du Christ-Roi, nous les chrétiens et les chrétiennes nous affirmons ce qui suit : « On attendait le Royaume de Dieu et c’est Jésus qui est venu! » 

En cette fin d’année liturgique, cette fête survient comme un point d’orgue, comme l’aboutissement de tout ce que nous avons célébré ensemble depuis un an, alors que nous affirmons à la face du monde, que Jésus-Christ est le Seigneur de l’univers, notre roi, qui vient vers nous drapé du vêtement du bon pasteur, portant sur lui la bonne odeur de ses brebis qu’il porte sur ses épaules, qu’il soigne et qu’il accompagne vers ces verts pâturages que chante le psalmiste aujourd’hui.

Maintenant, l’évangile de ce jour nous ouvre des perspectives incroyables et insoupçonnées quant aux conditions d’appartenance au troupeau de ce roi berger, et nous permet de jeter un regard neuf sur le rôle de l’Église que nous formons en ce monde. Un théologien peut nous aider ici à mieux comprendre ce rôle.

Il s’agit d’un éminent théologien à Montréal du nom de Gregory Baum, décédé en 2017, un Juif converti au catholicisme qui, pendant plusieurs années, a enseigné à l’Université McGill. Dans son dernier livre, publié en 2017, à l’âge de 95 ans, il écrivait un texte à propos de l’Église qui peut ébranler certaines de nos conceptions à son sujet, mais une réflexion qui s’impose il me semble à la lumière de notre évangile aujourd’hui. Il écrivait ceci : « L’Église n’est pas une oasis de salut dans un désert de perdition; le salut est offert partout dans le monde, par l’entremise des traditions religieuses, des cultures humanistes et de l’expérience commune de la solidarité. Le premier outil de la grâce, écrivait-il, c’est la vie humaine.1 »

Mais alors, me direz-vous, que reste-t-il de l’Église dans une telle perspective? Je dirais tout d’abord que l’Église est cette communauté de foi qui célèbre cette vie donnée qui est la nôtre et qui est commune à toute l’humanité. Notre mission est de nous y engager passionnément dans cette vie, reconnaissant qu’elle a sa source en Dieu lui-même et dans le don de son Fils à notre humanité. 

J’ajouterais que notre mission en Église, c’est à la fois de célébrer cette grâce d’un amour infini qui nous est faite, et de partager cette joie qui est la nôtre, de donner le goût de Dieu au monde quand ce dernier est méconnu ou bafoué, oeuvrant ensemble, solidaires des joies et des peines de cette terre, n’oubliant jamais que l’Esprit du Christ nous précède dans cette Galilée des nations. 

Et c’est ainsi que dans l’évangile de ce jour, la seule condition posée pour être reconnus parmi les brebis du Seigneur, ce n’est pas de dire « Seigneur, Seigneur! », mais de témoigner d’une charité active en ce monde, car le Christ s’attache tellement à chacun de nos pas qu’il est le premier touché quand une vie humaine est aimée ou méprisée. Et c’est parmi des hommes et des femmes de toutes races, de toutes cultures, de toutes religions que le Royaume se fraie son chemin, comme la semence jetée en terre. Cet évangile nous rappelle que nous n’avons pas le monopole de l’amour, et il n’est pas mauvais de nous l’entendre dire ! 

Comme l’affirme le Pape François dans son exhortation apostolique « La joie de l’Évangile », il nous faut apprendre à « ôter nos sandales devant la terre sacrée de l’autre », puisque tous sont aimés de Dieu et que ce dernier nous en confie tout particulièrement la responsabilité à nous son Église. C’est pourquoi Jésus nous invite à accueillir notre prochain comme s’il s’agissait de lui-même. Il vient ainsi ouvrir des perspectives nouvelles à nos amours, à nos amitiés, à nos relations entre nous. C’est comme s’il nous disait : « Si tu savais le don de Dieu, si tu savais qui s’adresse à toi à travers ce prochain. Si tu savais tout ce dont sont porteurs tes actes de charité, même les plus modestes, tu t’empresserais alors d’aller vers les plus pauvres, les plus malheureux et les plus démunis, parce qu’en eux c’est Dieu qui se tient à ta porte, qui t’espère et qui t’attend. »

Frères et sœurs, en cette fête du Christ-Roi, au terme de cette année liturgique, nous demandons à Dieu de nous aider à grandir et à persévérer dans l’amour du prochain, nous rappelant que le Christ, notre roi et notre pasteur, vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transfigurer et nous rendre semblables à lui, afin que nous puissions aimer comme lui et ainsi nous faire bons pasteurs avec lui. Tel est le sens de sa royauté que nous célébrons aujourd’hui.

Yves Bériault, o.p.

Dominicain. Ordre des prêcheurs

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  1. G. BAUM. Histoire de mon parcours théologique, Gregory Baum, traduit de l’anglais par Albert Beaudry, Fides, Montréal, 2017. p. 64

Homélie pour le 32e dimanche (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 25,1-13

    En ce temps-là,
Jésus disait à ses disciples cette parabole :
    « Le royaume des Cieux sera comparable
à dix jeunes filles invitées à des noces,
qui prirent leur lampe
pour sortir à la rencontre de l’époux.
    Cinq d’entre elles étaient insouciantes,
et cinq étaient prévoyantes :
    les insouciantes avaient pris leur lampe sans emporter d’huile,
    tandis que les prévoyantes avaient pris, avec leurs lampes,
des flacons d’huile.
    Comme l’époux tardait,
elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
    Au milieu de la nuit, il y eut un cri :
‘Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.’
    Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent
et se mirent à préparer leur lampe.
    Les insouciantes demandèrent aux prévoyantes :
‘Donnez-nous de votre huile,
car nos lampes s’éteignent.’
    Les prévoyantes leur répondirent :
‘Jamais cela ne suffira pour nous et pour vous,
allez plutôt chez les marchands vous en acheter.’
    Pendant qu’elles allaient en acheter,
l’époux arriva.
Celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces,
et la porte fut fermée.
    Plus tard, les autres jeunes filles arrivèrent à leur tour et dirent :
‘Seigneur, Seigneur, ouvre-nous !’
    Il leur répondit :
‘Amen, je vous le dis :
je ne vous connais pas.’

    Veillez donc,
car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »

COMMENTAIRE

La semaine dernière, j’ai été témoin d’un spectacle plutôt inusité. Un petit écureuil, indifférent à ma présence, travaillait d’arrachepied à préparer son nid pour l’hiver. Il allait deçà delà sur le gazon engouffrant dans sa petite gueule autant de feuilles séchées qu’il le pouvait, pour ensuite repartir à la course vers son nid, y déposer ses feuilles, et revenir aussitôt répéter le même manège. Je me faisais la réflexion suivante : que voilà un petit animal vigilant et prévoyant. 

En cet automne de notre pays, la nature est en mode d’hyperactivité devant le froid qui vient. Les oies sauvages et les sarcelles descendent vers le Sud, les renards et les ours préparent leur tanière, les écureuils entassent des provisions pour passer l’hiver. Grand remue-ménage afin de traverser la saison froide dans l’espoir d’accueillir le prochain printemps et ses promesses de renouveau.

Si la prévoyance et la vigilance sont inscrites dans l’ADN de nos amis du règne animal, il en va autrement chez nous les humains. Car il ne s’agit plus tout à fait d’un réflexe chez nous. Nous sommes passés à un autre stade de l’évolution où la prévoyance requiert de notre part une décision ferme et volontaire. Et cela est encore plus vrai au plan spirituel. Tel est le sens de la parabole des dix jeunes filles qui attendent la venue de l’Époux.

L’invitation à veiller que nous fait Jésus aujourd’hui revient souvent sur ses lèvres. C’est là un thème majeur de sa prédication. Veillez sur vous-mêmes, nous dit-il, nourrissez votre vie de prière, ne laissez pas votre charité s’affadir, ne vous lassez pas de faire le bien, et, surtout, ne perdez pas de vue la saison qui vient, cet éternel printemps, que Jésus compare à des noces éternelles, et dont il est l’Époux.

Quand nous arrivons au terme de l’année liturgique, la liturgie insiste beaucoup sur la fin des temps et le jugement dernier. Des images qui ne sont pas toujours rassurantes, j’en conviens, et dans l’évangile de ce dimanche, il y a des paroles terribles de la part de l’époux à l’endroit des jeunes filles insouciantes : « Je ne vous connais pas, leur dit-il. » Alors que nous faut-il faire pour être reconnus ? 

Déjà, quand des personnes vivent dans l’amour et le souci des autres, je suis sûr que le Seigneur se reconnaît en ces personnes, même chez celles qui ne sont pas chrétiennes ou qui sont loin de l’Église. Mais ce que l’amitié avec Jésus Christ offre de nouveau à l’humanité, c’est l’expérience intérieure de découvrir peu à peu celui qui nous appelle, afin que nous puissions l’attendre et le reconnaître lors de sa venue, et pouvoir ainsi nous écrier : « Ah ! Te voilà Seigneur. Je t’ai tellement attendu ! » 

Oui, c’est là la plus belle rencontre qui soit, mais elle se prépare au fil des jours et des années de nos vies, alors que Dieu se tient à la porte et qu’il frappe. Il nous faut donc apprendre à veiller et lui ouvrir quand il vient à l’improviste au cœur de nos journées, attentifs à ses pas et au son de sa voix, comme l’être aimé que l’on attend et dont on apprend peu à peu à deviner la présence. 

Voici une expérience personnelle. Il y a quelques années, j’ai j’accompagné dans la maladie une personne malade qui m’était très chère. Alors que cet homme voyait venir le moment de sa mort, lui qui était un chrétien convaincu, il m’avait confié ceci : « Tu sais, je n’ai pas peur ; j’ai fait mon possible dans la vie, et bien que je ne sois pas parfait, je sais que je peux m’en remettre à la grande miséricorde de mon Dieu que j’aime ». Quelques semaines plus tard, il partit rejoindre son Seigneur, et j’ai gardé ses dernières paroles comme un testament éloquent de ce qu’est la foi en Dieu.

Car l’évangile de ce jour peut nous amener à nous demander si nous devons avoir peur de Dieu. Ce Dieu à qui nous avons confié nos vies, et dont Jésus nous a parlé avec tellement d’amour ? Pour répondre à cette question, j’aime bien tempérer les passages de l’Évangile qui sont parfois difficiles à comprendre, avec ceux où Jésus se révèle en pleine lumière, sans ambiguïté. Par exemple, alors que le regard de l’époux dans la parabole paraît sévère, voyez l’attitude de Jésus sur la croix avec celui qu’on appelle « le bon larron », et que Jésus semble reconnaître au premier coup d’œil.

Après tout, ce larron était un brigand, et les paroles de Jésus à son endroit ont toujours interrogé les croyants, quand il lui déclara : « Aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis ! » Dans une homélie, saint Augustin s’interroge au sujet de ce larron, il engage alors le dialogue avec lui et il lui demande : comment il a reconnu le Messie sous l’apparence du crucifié, lui l’ignorant de la Loi et des Prophètes, lui qui n’avait probablement jamais beaucoup prié, alors que les scribes et les docteurs de la Loi n’avaient rien compris, alors que ses disciples les plus proches avaient pris la fuite, en se laissant gagner par le désespoir, alors qu’il n’y avait rien à voir sur cette croix ? Et, le bon larron de répondre à Augustin : « Il m’a regardé, et dans ce regard, j’ai tout compris.[1] » 

Frères et sœurs, veiller finalement, n’est-ce pas placer nos vies sous le regard bienveillant du Seigneur et nous confier à sa miséricorde malgré nos faiblesses ? Et si ce désir nous habite, une chose est certaine : jamais nous ne manquerons d’huile pour notre lampe, jamais la grâce ne nous fera défaut, toujours le Seigneur saura nous reconnaître, car il est fidèle celui qui nous invite au festin des noces. N’en doutons pas.

Yves Bériault, o.p.


[1] Adrien Candiart, Quand tu étais sous le figuier…, Paris, Cerf, 2017, pp. 32-33. 

Homélie pour le 26e Dimanche du temps ordinaire (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 21, 28-32

En ce temps-là,
Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple :
    « Quel est votre avis ?
Un homme avait deux fils.
Il vint trouver le premier et lui dit :
‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’
    Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’
Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla.
    Puis le père alla trouver le second et lui parla de la même manière.
Celui-ci répondit : ‘Oui, Seigneur !’
et il n’y alla pas.
    Lequel des deux a fait la volonté du père ? »
Ils lui répondent :
« Le premier. »

Jésus leur dit :
« Amen, je vous le déclare :
les publicains et les prostituées
vous précèdent dans le royaume de Dieu.
    Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice,
et vous n’avez pas cru à sa parole ;
mais les publicains et les prostituées y ont cru.
Tandis que vous, après avoir vu cela,
vous ne vous êtes même pas repentis plus tard
pour croire à sa parole. »

COMMENTAIRE

Mathieu est le seul évangéliste à rapporter la parabole des deux fils. Il l’insère après l’incident des vendeurs chassés du temple, qui donne lieu à une controverse entre Jésus et les grands prêtres, et juste avant la parabole des vignerons révoltés, les vignerons homicides. L’intention de l’évangéliste est évidente : il veut souligner à grands traits la gratuité du salut en Jésus Christ, un salut qui est pour tous et qui dépasse les cadres légaux des autorités religieuses d’Israël. À noter que dans cette parabole, les deux fils sont quand même traités de la même manière, et tous deux le père les appelle « mon enfant ». La suite du récit nous apprendra que ces deux enfants représentent à la fois les aînés d’Israël, ceux qui se disent fidèles à la Loi, mais qui ne font pas, et les pécheurs, les publicains, les prostituées, qui ont entendu l’appel de Jean Baptiste à la conversion.

L’insulte est quand même de taille pour les interlocuteurs de Jésus qui sont ici les grands prêtres et les anciens du peuple. Mathieu veut rappeler à la communauté chrétienne à qui il destine son évangile, et qui est surtout composée de Juifs convertis que dans le Royaume de Dieu tous ont leur place à la table du festin, que l’on n’est jamais jugé sur le point de départ dans nos vies, comme si nous étions enchaînés à notre passé, mais sur le point d’arrivée, quelle que soit l’heure où nous ouvrons la porte au Seigneur. Pensons ici aux ouvriers de la dernière heure ou encore au publicain Zachée.

C’est Maurice Zundel qui écrit : « Beaucoup d’hommes ont appris, dans leur enfance, à éviter le mal plus qu’à faire le bien, à craindre les châtiments plutôt qu’à se donner à l’amour d’un Père. On leur a parlé de la mort, des dangers de la vie ; on leur a si peu parlé de la joie de vivre, et de la gloire d’être avec Dieu un seul principe pour la naissance d’un monde nouveau. On leur a signalé les précipices où chaque pas risquait de les entraîner. On ne leur a pas montré les cimes qui les appelaient, au-dessus des vallées envahies d’ombre, comme les reposoirs du Soleil.[1] »

Paradoxalement, comme le soulignait l’écrivain Jean Sullivan, « la grandeur unique du christianisme est d’avoir proposé un Dieu pauvre, comme s’il y avait une blessure dans l’absolu[2] », blessure à cause de nos manques d’amour, de nos vies trop souvent marquées par le péché. C’est ce Dieu pauvre qui vient à notre rencontre en Jésus Christ, un Dieu qui vient quémander notre amour, qui loin de vouloir instiller en nous la peur, nous invite plutôt à l’abandon confiant, comme l’enfant que chante le psalmiste qui repose contre le sein de sa mère. Le voilà le Dieu que Jésus Christ vient nous dévoiler en sa personne. Un Dieu dont la seule toute-puissance est celle de l’amour et qui laisse toute liberté à ses enfants, même celle de sa création, même celle de lui dire non !

D’ailleurs, les premières générations chrétiennes ne s’y sont pas trompées quand elles ont composé des hymnes pour leurs rassemblements liturgiques, dont l’une des plus belles est certainement l’hymne aux Philippiens entendue en deuxième lecture. 

  Le Christ Jésus

ayant la condition de Dieu,
il ne retint pas jalousement
le rang qui l’égalait à Dieu.

    Mais il s’est anéanti,
prenant la condition de serviteur,
devenant semblable aux hommes.

Reconnu homme à son aspect,
    il s’est abaissé,
devenant obéissant jusqu’à la mort,
et la mort de la croix.

    C’est pourquoi Dieu l’a exalté :
il l’a doté du Nom
qui est au-dessus de tout nom,

    afin qu’au nom de Jésus
tout genou fléchisse
au ciel, sur terre et aux enfers,

    et que toute langue proclame :
« Jésus Christ est Seigneur »
à la gloire de Dieu le Père. (Phil 2, 6-11)

Ces six versets, d’une richesse extraordinaire, constituent l’un des textes majeurs du Nouveau Testament où le Christ, descendant au plus bas de notre humanité, se fait l’un des nôtres jusque dans la mort, pour remonter ensuite victorieux au plus haut des cieux, mais prenant avec lui tous les humains à qui il a apporté le salut. 

En quelques strophes, cette hymne aux Philippiens dévoile tout le mystère de la vie de Jésus Christ, où son acte de salut en notre faveur est en fait une offrande de lui-même qui se compare non seulement à l’abaissement de l’esclave aux pieds de son maître, mais où le Christ Jésus accepte par amour la mort la plus infâme qui soit : la crucifixion. 

Rappelez-vous, dit saint Paul, à quel prix vous avez été sauvés, combien vous avez été aimés ? L’hymne aux Philippiens est une hymne qui décrit en quelques mots ce qu’est la vie chrétienne. Tout en affirmant la divinité du Christ Jésus, et comment il s’est littéralement vidé de lui-même par amour pour nous, cette hymne est une invitation à nous laisser saisir par lui, à lui ressembler de plus en plus dans le service fraternel et le don de soi à ceux et celles qui en ont le plus besoin. C’est pourquoi Paul invite les Philippiens à se faire humbles comme le Christ, à mettre de côté leurs divisions, et à prendre sur eux-mêmes sa passion pour le monde, assurés qu’ils sont que rien ne pourra jamais les séparer de son amour, puisque Dieu a exalté Jésus Christ et l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.

C’est l’écrivaine Marguerite Yourcenar qui a ces lignes extraordinaires dans l’un de ses romans[3], et qui fait dire à l’un de ses personnages : 

« Peut-être Dieu n’est-il dans nos mains qu’une petite flamme qu’il dépend de nous d’alimenter et de ne pas laisser éteindre… Combien de malheureux qu’indigne l’idée de sa toute-puissance accourraient du fond de leur détresse si on leur demandait de venir en aide à la faiblesse de Dieu ! Peut-être est-ce à nous, écrit-elle, de l’engendrer et de le sauver dans les créatures. »

Fr.  Yves Bériault, o.p.


[1] L’Évangile intérieur, Saint-Augustin, 1998, p. 98-99,

[2] Jean Sullivan. Itinéraire spirituel. Matinales 1. Gallimard, 1976. p. 31

[3] Yourcenar, Marguerite. L’Oeuvre au noir. Gallimard, 1997.

Homélie pour le 24e Dimanche A

Pardonner soixante-dix fois sept fois

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 18, 21-35

En ce temps-là,
    Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander :
« Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi,
combien de fois dois-je lui pardonner ?
Jusqu’à sept fois ? »
    Jésus lui répondit :
« Je ne te dis pas jusqu’à sept fois,
mais jusqu’à 70 fois sept fois.
    Ainsi, le royaume des Cieux est comparable
à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
    Il commençait,
quand on lui amena quelqu’un
qui lui devait dix mille talents
(c’est-à-dire soixante millions de pièces d’argent).
    Comme cet homme n’avait pas de quoi rembourser,
le maître ordonna de le vendre,
avec sa femme, ses enfants et tous ses biens,
en remboursement de sa dette.
    Alors, tombant à ses pieds,
le serviteur demeurait prosterné et disait :
‘Prends patience envers moi,
et je te rembourserai tout.’
    Saisi de compassion, le maître de ce serviteur
le laissa partir et lui remit sa dette.

    Mais, en sortant, ce serviteur trouva un de ses compagnons
qui lui devait cent pièces d’argent.
Il se jeta sur lui pour l’étrangler, en disant :
‘Rembourse ta dette !’
    Alors, tombant à ses pieds, son compagnon le suppliait :
‘Prends patience envers moi,
et je te rembourserai.’
    Mais l’autre refusa
et le fit jeter en prison jusqu’à ce qu’il ait remboursé ce qu’il devait.
    Ses compagnons, voyant cela,
furent profondément attristés
et allèrent raconter à leur maître
tout ce qui s’était passé.
    Alors celui-ci le fit appeler et lui dit :
‘Serviteur mauvais !
je t’avais remis toute cette dette
parce que tu m’avais supplié.
    Ne devais-tu pas, à ton tour,
avoir pitié de ton compagnon,
comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?’
    Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux
jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait.

    C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera,
si chacun de vous ne pardonne pas à son frère
du fond du cœur. »

COMMENTAIRE

Voici une histoire qui pourrait nous aider à mieux comprendre l’actualité de cet évangile. Il s’agit d’un court récit composé par l’écrivain américain Ernest Hemingway. 

Dans cette histoire, un père Espagnol fait mettre une annonce dans le journal local en espérant que son fils, qui a fui la maison paternelle après un méfait, puisse entendre son appel. Il fait mettre son texte en gros caractères sur une pleine page du journal. On peut y lire ce qui suit : « Cher Paco. Je t’en prie. Viens me rencontrer demain à midi devant les bureaux du journal. Tout est pardonné. Ton papa qui t’aime. » Le lendemain, le père se présente à l’endroit convenu, espérant y voir son fils, mais il y a là une foule rassemblée devant les bureaux du journal. Ils sont près de huit-cents jeunes hommes, qui s’appellent tous Paco, et ils sont là dans l’espoir de voir leur père dont ils ont entendu l’appel.

Le récit d’Hemingway vient nous rappeler de manière imagée combien le pardon peut faire vivre et comment il peut agir comme une véritable bouée de sauvetage pour les personnes qui nous ont blessés, et qui pourtant, peut-être secrètement même, désirent la réconciliation avec nous. Mais pardonner soixante-dix fois sept fois?

Rassurons-nous, il ne s’agit pas là d’une invitation à la naïveté de la part de Jésus. Il faut comprendre le sens de l’image qu’il emploie, car l’enjeu véritable que Jésus veut faire comprendre à Pierre, c’est celui du choix radical de la miséricorde plutôt que celui de la fermeture du cœur qui peut si facilement céder le pas à la haine et au désir de vengeance quand l’autre m’offense.

Ce thème de la vengeance se retrouve dès les origines de l’histoire de la Bible, cette Bible qui n’est pas un conte pour enfants et qui nous parle sans détour de notre condition humaine. Déjà, au livre de la Genèse, Dieu anticipe que l’on va chercher à se venger de Caïn pour le meurtre de son frère Abel. Dieu va alors le marquer d’un signe sur le front afin de le protéger, car Caïn est quand même son enfant. Mais ce n’est là que le début d’un cycle infernal. Un descendant de Caïn, qui s’appelle Lamek, exprime bien dans un chant sauvage comment évolue cette spirale de la vengeance et de la violence dès les tout débuts de la création : « Entendez ma voix, femmes de Lamek écoutez ma parole : J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. C’est que Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek lui, soixante-dix fois sept fois ! » (Gen 4, 23-24).

Plus tard, la loi du Talion, l’ « œil pour œil et dent pour dent » qu’on connaît bien, apparaîtra dans l’histoire d’Israël et viendra témoigner d’un effort réel pour endiguer l’esprit de vengeance, en tentant de limiter les représailles en proportion du mal occasionné par l’adversaire. Mais les pages de la Bible, l’histoire même de l’humanité, témoignent éloquemment que la spirale de la violence ne saurait être freinée par des lois ou des codes moraux. La violence prend sa source dans le cœur de l’homme et les sages et les prophètes d’Israël ne pourront que rappeler à leurs compatriotes que colère et rancune sont abominables aux yeux de Dieu.

Jésus s’inspire de cette problématique dans l’évangile aujourd’hui en nous proposant un radicalisme dans l’acte de pardonner entièrement nouveau, lorsque s’inspirant du chant de Lamek il lui fait opérer un retournement à 180 degrés : il invite Pierre à pardonner non pas sept fois comme le propose la Loi, mais soixante-dix fois sept fois. Si le chant de Lamek est porteur d’une haine sans borne, le renversement que Jésus en fait le transforme en un acte de miséricorde sans limite. Le pardon n’étant pas de l’ordre d’un calcul comptable pour le disciple du Christ, mais d’une disponibilité du cœur sans limite, i.e. soixante-dix fois sept fois.

Quel défi et quelle exigence que la suite du Christ me direz-vous! Mais en même temps, il y a dans cet enseignement de Jésus un souffle libérateur, puisque cet évangile nous rappelle que Dieu lui-même nous accueille tels que nous sommes avec nos grandeurs et nos misères, et que le pardon nous est toujours offert, autant de fois que nous en aurons besoin! Car les recommencements sont toujours possibles avec Dieu. Et Jésus nous dit d’agir de même avec notre prochain. La contrepartie de cette bonne nouvelle est de nous rappeler que nous avons la charge de l’autre, et qu’il nous faut apprendre à pardonner avec cette générosité même qui vient de Dieu si nous voulons être pardonnés nous aussi.

Utopique  tout cela? Bien sûr ! Comme tout l’Évangile d’ailleurs. Mais parce que notre Dieu est le Dieu de l’impossible, ses paroles deviennent promesse de vie pour nous. S’il nous invite à pardonner, s’il nous commande de nous aimer les uns les autres jusqu’à aimer nos ennemis, jusqu’à pardonner à ceux qui nous persécutent, c’est qu’il nous sait capables de tels dépassements quand nous laissons l’esprit du Christ agir en nous.

Parce qu’en Jésus, frères et sœurs, nos yeux ont contemplé le véritable amour à l’œuvre en notre monde. Nous savons désormais que seul l’amour qui sait pardonner jusqu’au bout est vrai et digne de ce nom, puisque le pardon est certainement la forme la plus extrême et la plus exigeante de l’amour. C’est dans cette vie du Christ imitée et contemplée, que le pardon prend tout son sens, où il apparaît comme la seule force capable de soulever le monde et de transformer les cœurs, en commençant par le nôtre.

C’est pourquoi frères et sœurs la force du pardon est une grâce qu’il nous faut sans cesse demander à Dieu, lui le Dieu de l’impossible, en ayant confiance qu’il peut tout guérir en nous, même nos manques de pardon. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.

Transfiguration du Seigneur – 18 e dimanche (A)

J’aimerais vous inviter ce matin à entreprendre l’ascension de cette « montagne sainte » qui se dresse devant nous, là où Jésus entraîne ses trois apôtres. Mais avant de commencer cette ascension, il nous faut situer notre récit. Nous le savons, le récit de la Transfiguration est d’une importance capitale dans les évangiles. Les trois évangélistes en font mention et l’Apôtre Pierre en parle lui aussi dans sa deuxième lettre (1:16-18) disant avoir été avec Jacques et Jean témoins oculaires de sa majesté : « Cette voix, dit-il, nous, nous l’avons entendue; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte ».

Le récit de la Transfiguration survient après la profession de foi de Pierre : « Tu es le Christ, le Messie ! » Cette profession fait passer les disciples à un nouveau mode de relation avec Jésus. Il y a là une avancée importante quant à la relation d’intimité et de confiance qui se noue entre eux. Jésus va les inviter à entrer plus avant dans le mystère de sa personne et de son identité profonde, encore secrète. 

Il est important aussi de souligner que l’événement de la Transfiguration survient après la première de trois annonces que fait Jésus de sa passion à venir. C’est déjà la montée vers Jérusalem qui se profile et Pierre s’y oppose violemment. Les disciples sont bouleversés. Ils ont peur. Leurs certitudes, leur confiance en Jésus sont mises à l’épreuve et c’est dans ce contexte que Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les amène sur la montagne, afin de leur redonner confiance et ainsi les préparer à vivre la passion/résurrection à venir. Mais au-delà de cette visée anticipatrice le récit nous dévoile aussi, à la manière d’une icône qu’il faut contempler longuement, toute la grandeur du mystère de l’être chrétien, de la vocation à laquelle nous engage notre baptême.

Entreprenons maintenant notre montée de la montagne de la transfiguration, qui se fera en trois étapes. Le versant nord, le sommet et le versant sud. 

Le versant nord est celui de l’ascension de la montagne. C’est le côté abrupt et aride, ne jouissant jamais de la lumière du soleil. C’est une montée qui se fait dans l’obscurité. L’obscurité de la fragilité humaine, de nos vies aux prises avec le mal et le péché. C’est un lieu de doute et de combat pour nous, comme pour les disciples qui ont entrepris cette montée. Mais ils ne sont pas seuls. Jésus monte avec eux. Il en est ainsi pour nous. Cette montée du versant nord se compare à un temps de conversion, un temps de retour vers Dieu afin de retrouver l’intimité perdue au fil du quotidien. L’enjeu, c’est le rapprochement avec le Christ et il n’y a pas de rapprochement possible si l’on ne prend pas la pleine mesure de nos pauvretés et de notre besoin infini de Dieu. Voilà pourquoi il faut s’engager avec Jésus dans cette ascension.

C’est seulement après un tel parcours que l’on parvient au sommet, où le spectacle se déploie alors devant nos yeux. L’horizon est sans fin, nous contemplons le mystère trinitaire. Les disciples entrent dans la pleine lumière, une lumière éblouissante où ils deviennent témoins de la prière de Jésus. Une prière qui a ses racines dans la Loi et les Prophètes, et dont Moïse et Élie sont les témoins. Alors que la gloire de Jésus se manifeste aux disciples, l’icône devient trinitaire. Le Père s’entretient avec le Fils alors que les disciples, eux, entrent dans la nuée, symbole de l’Esprit Saint, lui qui fait toute chose nouvelle, et qui nous fait participants de ce dialogue intime entre le Père et le Fils.

Les disciples sont alors saisis de crainte, la crainte sacrée devant le divin. Ils n’ont pas encore reçu l’Esprit Saint. À l’exemple de David qui voulut construire un temple pour le Seigneur, Pierre offre de monter trois tentes : une pour Élie, une pour Moïse et une pour Jésus. « Il ne savait pas ce qu’il disait », commente laconiquement l’évangéliste Marc, car c’est Dieu lui-même qui va dresser une tente pour nous et nous donner le Temple nouveau. C’est lui le Fils de Dieu qui est venu planter sa tente parmi les hommes. Et la voix du Père se fait alors entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le! »

Enfin, voici le troisième versant de la montagne. Nous nous engageons dans la descente du mont de la Transfiguration. C’est le versant sud de la montagne, celui qui est le plus ensoleillé. Les disciples baignent dans la lumière de la résurrection et la victoire du Christ sur la mort. Les ténèbres ont disparu! C’est pourquoi à la Vigile pascale nous chantons aux nouveaux baptisés : « Resplendis! Sois illuminé! » C’est cette réalité profonde qui anime ceux et celles qui font la rencontre de Christ ressuscité. Alors que nous sommes passés par la conversion personnelle et la contemplation du mystère du Christ, ce versant sud, est celui de la mission joyeuse avec le Christ en Église. Désormais, ce ne sont plus seulement les trois disciples privilégiés, mais tous les croyants qui deviennent les témoins éblouis de la gloire du Christ et qui annoncent au monde qui il est.

Frères et soeurs, tout cela peu paraître bien mystique, et pourtant pour nous chretiens, c’est le coeur de notre foi. Et aujourd’hui encore le Christ s’offre à notre contemplation en nous rassemblant tout comme les Apôtres Pierre, Jacques et Jean, afin de nous partager sa vie dans cette eucharistie qui nous rassemble de dimanche en dimanche. C’est la grâce qui nous est faite de pouvoir nous arrêter avec lui sur ce sommet de notre foi et de le contempler dans l’offrande qu’il fait de lui-même, ainsi que de nous nourrir de sa vie de ressuscité. Et c’est ainsi qu’au terme de notre célébration nous pourrons retourner dans la plaine de nos occupations et de nos engagements, sûrs de sa présence et de sa force au coeur de nos vies.

fr. Yves Beriault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 16e Dimanche (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 13, 24-30

En ce temps-là,
    Jésus proposa cette parabole à la foule :
« Le royaume des Cieux est comparable
à un homme qui a semé du bon grain dans son champ.
    Or, pendant que les gens dormaient,
son ennemi survint ;
il sema de l’ivraie au milieu du blé
et s’en alla.
    Quand la tige poussa et produisit l’épi,
alors l’ivraie apparut aussi.
    Les serviteurs du maître vinrent lui dire :
‘Seigneur, n’est-ce pas du bon grain
que tu as semé dans ton champ ?
D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?’
    Il leur dit :
‘C’est un ennemi qui a fait cela.’
Les serviteurs lui disent :
‘Veux-tu donc que nous allions l’enlever ?’
    Il répond :
‘Non, en enlevant l’ivraie,
vous risquez d’arracher le blé en même temps.
    Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson ;
et, au temps de la moisson,
je dirai aux moissonneurs :
Enlevez d’abord l’ivraie,
liez-la en bottes pour la brûler ;
quant au blé, ramassez-le
pour le rentrer dans mon grenier.’ »

COMMENTAIRE

Dimanche dernier, l’évangéliste Matthieu nous rapportait la parabole du semeur qui commençait ainsi : « Le semeur est sorti pour semer ». Une phrase extraordinaire dans la bouche de Jésus décrivant l’action créatrice de Dieu en notre monde. Il serait tentant toutefois de ne retenir de cette parabole que la leçon suivante : il y a des coeurs qui accueillent la Parole de Dieu et d’autres qui la refusent; tout comme la parabole d’aujourd’hui qui pourrait nous encourager à séparer le monde en deux : les bons et les mauvais, ou encore, l’axe du bien et l’axe du mal pour reprendre un langage plus politique. Mais en rester à ce premier niveau de lecture risque de nous enfermer dans une vision dualiste du monde, où il y aurait les bons d’un côté et les méchants de l’autre, sans possibilité de rencontre entre les deux. 

Pourtant, Jésus ne fréquente-t-il pas les pécheurs, les publicains et les prostituées ? Il n’hésite pas à engager le dialogue avec les pharisiens, les scribes et les sadducéens. À tous il fait bon accueil, à tous il annonce la bonne nouvelle du Royaume. Et c’est ainsi que le semeur qui est sorti pour semer jette libéralement sa semence. Il sème à tout vent, dans tous les coeurs, sur tous les terrains, démontrant une confiance inébranlable en la force de son action créatrice, qui est en fait un débordement de son amour pour nous. 

La parabole d’aujourd’hui ressemble à celle de la semaine dernière avec ses évocations de semailles et de récoltes, mais elle nous entraîne un peu plus loin.

Tout d’abord elle nous rappelle en accord avec ce qui est dit dès le livre de la Genèse que ce n’est pas Dieu qui crée le mal, tout comme ce n’est pas le maître de maison qui a semé l’ivraie. Jésus l’affirme : le maître de maison n’a semé que du bon grain. Mais voilà qu’un ennemi sème nuitamment au milieu du blé une mauvaise herbe qui risque de l’étouffer, et pourtant il faut les laisser grandir ensemble. 

Par sa parabole, Jésus enseigne à ses disciples qu’il faut accepter de pousser là où ils sont plantés, à ne pas chercher à se séparer du monde, ou encore à diviser le monde entre bons et méchants, ce que nous sommes souvent tentés de faire lorsque l’autre porte des valeurs différentes des nôtres. Jésus nous rappelle que c’est au maître de la moisson et à lui seul qu’il revient de faire ce jugement. 

Mais le coeur de cette parabole, c’est lorsque le maître de la moisson réagit à la suggestion de ses ouvriers qui veulent séparer le bon grain de l’ivraie. Ce dernier les met en garde car en enlevant l’ivraie, ils risquent d’arracher le blé en même temps. Et voilà que s’opère un retournement dans la parabole. Jésus nous invite à regarder en nous-mêmes, nous rappelant que semblables aux champs du maître de maison, nous sommes des êtres partagés nous aussi en qui poussent à la fois le bon grain et l’ivraie, aucune vie n’étant parfaite, nul n’ayant le monopole de la vertu. La parabole nous parle d’un Dieu bon et patient qui nous invite à cette même patience envers nous-mêmes, confiants qu’au terme de nos vies, avec la grâce de Dieu, le bon grain saura bien l’emporter sur l’ivraie et que Dieu saura bien nous purifier de ce qui pourrait encore nous retenir d’aller vers lui.

Par sa parabole, Jésus nous invite aussi à porter un regard neuf sur notre monde. Le meilleur et le pire se croiseront toujours sur cette terre, nous dit-il, et il  appelle ses disciples à se tenir aux carrefours, à la croisée des chemins, frères et soeurs universels de tous ceux et celles que nous côtoyons, nous rappelant que la valeur d’une personne ne se réduit jamais à la somme de ses limites ou de ses erreurs. C’est pourquoi nous sommes invités à regarder le monde avec les yeux du maître de la moisson qui laisse pousser côte à côte le bon grain et l’ivraie, confiants que la Parole de Dieu pourra toujours se frayer un chemin au coeur de nos vies.

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain