Dimanche des Rameaux : Une croix se profile à l’horizon

Bientôt nous entrerons dans la Semaine Sainte et déjà le dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invitera les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ». 

C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. » 

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre cette semaine avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi pour nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ! 

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à Gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… » 

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour : à la fois son amour pour nous et son amour pour le Père. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie, Il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme le dira saint Paul. 

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, le grand vainqueur de la Mort. 

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car la prédication d’un Messie crucifié n’était pas de nature à plaire et à séduire. C’est Fernand Ouellette, dans son livre Le danger du divin, qui écrivait :

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. » (Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72) 

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. Et bien que cette croix soit l’expression de notre péché, elle est avant tout notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement. 

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 5e dimanche du carême (A)

La résurrection de Lazare

Il y a quelques années, on avait présenté au Grand théâtre de Québec, les neuf symphonies de Beethoven, sur une période de deux semaines ! Un véritable tour de force dont j’avais eu le privilège d’être le témoin. C’est à la suite de ces concerts que l’inspiration suivante m’était venue de comparer les évangiles à des symphonies, chacun de ces évangiles ayant son propre compositeur inspiré par Dieu, pour nous parler de Dieu et de son action en son Fils Jésus Christ. Un dictionnaire nous dirait d’une symphonie qu’il s’agit d’une longue pièce musicale pour un grand orchestre et qui est souvent constituée de plusieurs mouvements, tout aussi variés les uns que les autres.

Dans une symphonie, il y a toujours un thème principal, soutenu par des thèmes sous-jacents qui viennent l’introduire, qui le laissent deviner, qui préparent son exécution, jusqu’à ce que la symphonie éclate et atteigne son apogée. C’est alors que le thème principal et les sous-thèmes s’unissent l’un à l’autre dans une extraordinaire explosion de sons et d’émotions. Et tout est dit et la salle éclate en bravos.

La liturgie du carême est ainsi conçue. Elle ressemble à s’y méprendre elle aussi à une symphonie, où de dimanche en dimanche, nous3 passons d’un mouvement à un autre, d’un évangile à un autre, alors que Jésus se révèle peu à peu, jusqu’à l’accomplissement final de sa mission.

Revenons sur le chemin parcouru jusqu’à maintenant en ce carême. Les récits évangéliques des quatre premiers dimanches nous ont amené sur le rMont de la Tentation avec Jésus, pour ensuite passer au Mont de la Transfiguration. Nous avons été témoins de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, ainsi que de la guérison de l’aveugle-né à la piscine de Siloé. Depuis le début du carême, la liturgie de la Parole s’est déroulée progressivement sur le mode d’une symphonie. Appelons-la : la Symphonie pascale, dans laquelle les sous-thèmes du désert, de la lumière, de la montagne et de l’eau nous ont préparés au mouvement symphonique de ce dimanche où nous sommes mis en présence du miracle de la résurrection de Lazare.

Il s’agit sans doute du miracle le plus spectaculaire de Jésus. Dans ce récit, dans ce mouvement l’on peut entendre clairement le thème sous-jacent à tout l’évangile, même s’il n’est pas encore joué à sa pleine mesure, dans son total déploiement. Mais ce que nous avons vu et entendu aujourd’hui prépare la finale de cette Symphonie pascale qui est la résurrection du Christ le matin de Pâques, et qui est en fait un véritable Hymne à la joie. Voyons maintenant d’un peu plus près ce qui se passe dans ce mouvement de notre symphonie aujourd’hui.

Remarquez comment Jésus prend son temps avant d’aller voir Lazare et ses deux sœurs. Ce n’est pas de l’indifférence de la part de Jésus. Au contraire, il sait ce qu’il fait et il ira voir Lazare en temps et lieu, à l’Heure de Dieu.

N’avons-nous pas tous et toutes un jour attendu cette Heure dans nos vies, convaincus que si Dieu avait été là, s’Il avait agi quand nous le lui avions demandé, les choses se seraient passées bien différemment. « Seigneur, si tu avais été ici. Mon frère ne serait pas mort. » Non seulement les miracles ne surviennent pas toujours quand nous les demandons, mais Dieu ne répond6 pas toujours comme nous le lui demandons. Les miracles dans nos vies, et ils existent, sont le plus souvent imperceptibles, comme la sève printanière dans les arbres en attente de leur floraison. Mais le plus grand miracle de tous, c’est combien Dieu tient à nous, combien il nous aime, nous promettant qu’en temps et lieu il va nous sauver et nous ramener à la vie, qu’il va ouvrir nos tombeaux.

Notre foi nous affirme que cela est vrai à cause de la résurrection de Jésus qui nous confirme qu’il est véritablement la Lumière du monde, qu’il est la Vie éternelle. Et c’est là le thème central de notre symphonie pascale que l’on entend de dimanche en dimanche, tout au long de ce Carême, et qui va se déployer et retentir solennellement le matin de Pâques, dans un formidable Allegro vivace !

Mais poursuivons notre réflexion. L’Évangile de ce dimanche nous présente l’un des sous-thèmes majeurs de la vie de Jésus, qui est d’une grande importance dans notre Symphonie pascale.

Quelle est la réaction de Jésus quand Marie, la sœur de Lazare, lui dit : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » L’Écriture nous dit que lorsque Jésus a vu pleurer Marie, ainsi que la foule qui l’accompagnait, il frémit intérieurement. Il demanda alors où l’on avait déposé le corps de Lazare et il pleura à son tour devant son tombeau. C’est là une des scènes les plus poignantes des évangiles, où la vie tout à coup semble s’arrêter. Tous les acteurs de ce récit semblent retenir leur souffle, attendant de voir ce que Jésus va faire, alors qu’il pleure.

« Voyez comme il aimait Lazare », se disent-ils entre eux. Et ce mouvement musical s’entend comme un émouvant Adagio. Ce sous-thème dans notre symphonie nous parle de l’humanité de Jésus qui réagit avec indignation et tristesse devant la mort de son ami Lazare.

Les passages où Jésus pleure dans les Évangiles sont les plus révélateurs quant à la nature de Dieu et de son amour pour nous, et nous n’avons pas souvent l’occasion de porter un regard aussi intime sur l’humanité de Jésus. Le miracle d’aujourd’hui évoque non seulement la résurrection du Christ et son pouvoir sur la mort, mais il nous dévoile aussi l’extraordinaire proximité de Jésus à chacune de nos vies.

Jésus pleure devant le tombeau de Lazare. Il va pleurer aussi sur la ville de Jérusalem, qui refuse de l’accueillir comme Sauveur. Il va pleurer et supplier au Jardin de Gethsémani devant la passion à venir, et il va pleurer sur la croix en intercédant pour nous auprès de son Père. Jusqu’à la fin, notre salut et notre bonheur seront la seule et unique passion de Jésus.

Si la mort semble l’emporter dans nos vies, nous savons désormais que l’amour de Dieu pour nous est plus fort que la mort. C’est là le message central de l’évangile d’aujourd’hui. Nous entendons le Christ le crier : « Lazare ! Sors de ton tombeau ! Tiens-toi debout ! Viens, n’aie pas peur, car je suis avec toi ! »

Avec ce miracle, notre Symphonie pascale n’est pas encore terminée, mais elle n’a jamais été aussi proche de son mouvement final, qui éclatera au matin de Pâques, confirmant ainsi les paroles de Jésus à Marthe, la sœur de Lazare :

«  Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et tout homme qui vit et qui croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? »

Telle est la foi de l’Église, cette foi que nous allons maintenant proclamer et célébrer, alors que nous poursuivons notre montée pascale.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 4e samedi du carême (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 7, 40-53

En ce temps-là,
Jésus enseignait au temple de Jérusalem.
Dans la foule, on avait entendu ses paroles,
et les uns disaient :
« C’est vraiment lui, le Prophète annoncé ! »
D’autres disaient :
« C’est lui le Christ ! »
Mais d’autres encore demandaient :
« Le Christ peut-il venir de Galilée ?
L’Écriture ne dit-elle pas
que c’est de la descendance de David
et de Bethléem, le village de David, que vient le Christ ? »
C’est ainsi que la foule se divisa à cause de lui.
Quelques-uns d’entre eux voulaient l’arrêter,
mais personne ne mit la main sur lui.
Les gardes revinrent auprès des grands prêtres et des pharisiens,
qui leur demandèrent :
« Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ? »
Les gardes répondirent :
« Jamais un homme n’a parlé de la sorte ! »
Les pharisiens leur répliquèrent :
« Alors, vous aussi, vous vous êtes laissé égarer ?
Parmi les chefs du peuple et les pharisiens,
y en a-t-il un seul qui ait cru en lui ?
Quant à cette foule qui ne sait rien de la Loi,
ce sont des maudits ! »

Nicodème, l’un d’entre eux,
celui qui était allé précédemment trouver Jésus,
leur dit :
« Notre Loi permet-elle de juger un homme
sans l’entendre d’abord pour savoir ce qu’il a fait ? »
Ils lui répondirent :
« Serais- tu, toi aussi, de Galilée ?
Cherche bien, et tu verras
que jamais aucun prophète ne surgit de Galilée ! »
Puis ils s’en allèrent chacun chez soi.

COMMENTAIRE

Comme le souligne saint Jean à la fin de son évangile : tout cela a été écrit afin que « vous croyiez que Jésus est le Christ, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31).

Tout cela a été écrit pour que vous croyiez, même l’évangile de ce jour, où le personnage le plus effacé, c’est Jésus lui-même. Pourtant, sa présence est palpable. Il n’est question que de lui et de ses paroles qui bouleversent et divisent ses auditoires. On le voit bien, l’heure de la Passion approche, mais surtout l’heure du choix quant à l’identité de cet homme de Nazareth.

La manière dont l’évangéliste Jean rapporte les arguments de ceux qui s’opposent à Jésus est subtile et ne peut échapper aux chrétiens et aux chrétiennes à qui il s’adresse, eux qui ne sont pas sans connaître ce que racontent les évangiles de Marc, Luc et Mathieu à propos de Jésus, puisqu’ils sont antérieurs à l’évangile de Jean.

Ainsi, l’on n’est pas sans savoir à la lumière de l’évangile de Luc que Jésus est né à Bethléem, ou encore qu’il est de la descendance de David selon l’évangile de Mathieu. Les scribes et les pharisiens qui s’opposent à Jésus ignorent cette information, et ils ne font que renforcer l’identité messianique de Jésus, alors qu’ils s’objectent à lui en disant :

« Le Christ peut-il venir de Galilée ? L’Écriture ne dit-elle pas que c’est de la descendance de David et de Bethléem, le village de David, que vient le Christ ? »

Il en va de même pour cette présence de Nicodème dans le récit d’aujourd’hui, lui qui est pharisien et membre du Sanhédrin, alors que l’on s’oppose à son intervention en faveur de Jésus. Les pharisiens et les scribes, pensant clouer le bec aux partisans de Jésus, avancent l’argument d’autorité suivant : « Parmi les chefs du peuple et les pharisiens, disent-ils, y en a-t-il un seul qui ait cru en lui ? » 

Les auditeurs de Jean ne sont pas sans savoir que c’est Nicodème qui était allé voir Jésus de nuit avec ses doutes et ses préoccupations, ce même Nicodème que Jean associe à Joseph d’Arimathie, membre du Sanhédrin et disciple de Jésus, pour aller demander le corps de Jésus afin de l’ensevelir, Nicodème apportant même une grande quantité de myrrhe et d’aloès, une préparation digne d’un roi. 

Saint Jean fait ici œuvre pédagogique, puisqu’il est le seul des évangélistes à associer Nicodème à l’ensevelissement de Jésus, car Nicodème est un personnage unique à saint Jean qui va de la nuit de ses doutes lors d’une rencontre secrète avec Jésus, à une défense prudente de ce dernier dans l’évangile de ce jour, pour finalement devenir l’un de ceux qui manifeste le plus clairement ce que signifie suivre Jésus.

Oui, tout l’Évangile de Jean a été écrit afin que nous croyions. Le récit de ce matin nous permet de voir comment cela se vérifie chez Jean, dans sa manière de rapporter non seulement les événements qui vont conduire Jésus à sa Passion, mais aussi nous donnant de voir l’évolution de l’entourage de Jésus au fil de ce chassé-croisé d’adhésions et de refus. Ainsi, saint Jean fait apparaître dans son évangile une multitude de personnages auxquels nous pouvons nous identifier, chacun étant placé devant la question essentielle de sa relation à Jésus.

Son objectif est toujours le même, objectif qui était au cœur de l’évangile de dimanche dernier quand il était demandé à l’aveugle-né à propos de Jésus : « Et toi, que dis-tu de lui? »

Cette question nous accompagne encore ce matin, et ce, tout au long de ce carême, alors que nous nous préparons à la grande fête du matin de Pâques. Puissions-nous y être trouvés, nous aussi, illuminés de la joie pascale, affermis dans notre foi, prêts à proclamer que ce Jésus est vraiment le Christ, le Messie qui devait venir.

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour le 4e dimanche du Carême (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là,
en sortant du Temple,
    Jésus vit sur son passage
un homme aveugle de naissance.
    Il cracha à terre
et, avec la salive, il fit de la boue ;
puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle,
    et lui dit :
« Va te laver à la piscine de Siloé »
– ce nom se traduit : Envoyé.
L’aveugle y alla donc, et il se lava ;
quand il revint, il voyait.

    Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant
– car il était mendiant –
dirent alors :
« N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? »
    Les uns disaient :
« C’est lui. »
Les autres disaient :
« Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. »
Mais lui disait :
« C’est bien moi. »
    On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle.
Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue
et lui avait ouvert les yeux.
    À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir.
Il leur répondit :
« Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé,
et je vois. »
    Parmi les pharisiens, certains disaient :
« Cet homme-là n’est pas de Dieu,
puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. »
D’autres disaient :
« Comment un homme pécheur
peut-il accomplir des signes pareils ? »
Ainsi donc ils étaient divisés.
    Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle :
« Et toi, que dis-tu de lui,
puisqu’il t’a ouvert les yeux ? »
Il dit :
« C’est un prophète. »
    Ils répliquèrent :
« Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance,
et tu nous fais la leçon ? »
Et ils le jetèrent dehors.

    Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors.
Il le retrouva et lui dit :
« Crois-tu au Fils de l’homme ? »
    Il répondit :
« Et qui est-il, Seigneur,
pour que je croie en lui ? »
    Jésus lui dit :
« Tu le vois,
et c’est lui qui te parle. »
    Il dit :
« Je crois, Seigneur ! »
Et il se prosterna devant lui.

COMMENTAIRE

Ce récit de l’aveugle-né, un des chefs-d’œuvre de l’évangile de Jean, nous entraîne dans un parcours initiatique qui a pour enjeux la personne de Jésus. « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » À cette question des pharisiens, nous sommes amenés nous aussi à y répondre. C’est d’ailleurs là la visée de tout l’évangile de saint Jean.

Des noces de Cana à l’histoire de la Samaritaine, de l’ami Lazare et ses sœurs Marthe et Marie, à Marie-Madeleine au tombeau, ainsi que l’apôtre Pierre et le disciple que Jésus aimait y courant le matin de Pâques, tout converge dans ces récits au dévoilement de l’identité de Jésus. Comme le souligne saint Jean à la fin de son évangile : tout cela a été écrit afin que « vous croyiez que Jésus est le Christ, et pour que, en croyant, vous ayez la vie en son nom » (Jn 20, 31).

Cette vie est représentée de diverses manières chez saint Jean : elle se fait vin des noces à Cana avec celui qui est le véritable époux, la véritable vigne ; elle se fait eau vive avec la Samaritaine au puits de Jacob. Cette vie se fait aussi pain partagé pour la faim du monde au mont des béatitudes ; elle se fait bon pasteur et porte des brebis ; elle se fait tablier de service à la dernière Cène, signe d’un amour qui va aller jusqu’au bout de lui-même. 

Aujourd’hui, dans l’évangile, cette vie qu’est Jésus se fait lumière pour l’aveugle-né à la piscine de Siloé. Un récit, qui par sa symbolique, évoque finement la création de l’homme modelé dans la glaise au début du monde, alors que Jésus, avec la salive, fit de la boue ; puis l’appliqua sur les yeux de l’aveugle. Un récit de recréation nous donnant d’entendre comme en écho la voix de Dieu au moment de la naissance du monde alors qu’il ordonnait : « Que la lumière soit ! » Mais alors que l’aveugle-né s’avance vers cette lumière qu’est le Christ, les chefs religieux, eux, s’enfoncent de plus en plus dans les ténèbres. 

Cet évangile nous raconte le cheminement d’un homme qui, au départ, ignore tout de Jésus, mais dont la prise de position à son endroit devient de plus en plus audacieuse et assumée au fil du récit. Au début, il n’est que le bénéficiaire passif d’une guérison incroyable, mais ses échanges avec ceux qui l’entourent et l’opposition qu’il rencontre l’amènent à ouvrir son esprit et son cœur à cet évènement qu’il vient de vivre, et à découvrir peu à peu l’identité de celui qui l’a tiré de sa nuit. 

Peu à peu, la conclusion s’impose d’elle-même à l’aveugle-né. Jésus ne peut venir que de Dieu. Et quand ce dernier lui demande :

« Crois-tu au Fils de l’homme ? »
Il répond :
« Et qui est-il, Seigneur,
pour que je croie en lui ? »
Jésus lui dit :
« Tu le vois,
et c’est lui qui te parle. »
Il dit :
« Je crois, Seigneur ! »
Et il se prosterna devant lui.

Étonnamment, le personnage le plus effacé de cette page d’évangile, c’est Jésus lui-même. Pourtant, tout au long du récit, sa présence est palpable, il n’est question que de lui et de son miracle le jour du sabbat. Nous assistons alors à un chassé-croisé entre Jésus, les pharisiens, les disciples, l’aveugle-né, ses voisins et ses parents, comme si toute la ville de Jérusalem était en émoi devant la guérison extraordinaire de cet homme.

Il est important de rappeler ici que saint Jean débute son évangile en affirmant que « le Verbe était la vraie lumière qui, en venant dans le monde, illumine tout homme. » Il reprend ce thème avec l’histoire de l’aveugle-né, où Jésus, devant cet homme qui ne lui a rien demandé, le tire de sa nuit. Le récit le dit bien, cet homme est un aveugle de naissance et son état décrit la situation de toute personne qui naît sur cette terre.

Qui peut prétendre connaître le sens des choses et de la vie en naissant ? C’est un long chemin d’humanisation que nous entreprenons en venant au monde, alors que nos yeux sont appelés à s’ouvrir peu à peu au grand mystère de la vie, au sens de même de notre destinée.

Nous sommes tous des aveugles de naissance, et certaines personnes le demeurent toute leur vie. Mais à nous qui avons croisé les pas de Jésus, il nous est demandé à nouveau aujourd’hui : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » C’est ce mouvement de guérison en notre faveur qui s’est opéré avec la venue du Christ en notre monde, quand, au terme de sa vie, Jésus s’enfonça dans la nuit sombre de sa passion, afin que nous puissions vivre de sa vie, illuminés de la joie pascale. 

L’histoire de l’aveugle-né nous fait entrer par sa symbolique dans la dynamique baptismale alors que le baptisé doit professer sa foi, comme le fait l’aveugle-né en se prosternant devant Jésus et lui disant : « Je crois Seigneur. » Lors de son baptême, le nouveau baptisé ayant affirmé sa foi au Dieu Père, Fils et Esprit Saint, se voit alors remettre un cierge, allumé au cierge pascal, symbole du Christ ressuscité, alors qu’un très vieux chant baptismal, que saint Paul rappelle aux Éphésiens, lui dit : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. »

La caractéristique la plus profonde de la foi chrétienne, comme le rappelait le pape Benoît XVI, « est son ouverture sur un être personnel. La foi chrétienne est plus qu’une option pour un principe spirituel du monde. Le chrétien ne dit pas : “Je crois en quelque chose”, mais “je crois en Toi”. Cette foi est rencontre avec l’homme Jésus, et elle découvre dans une telle rencontre que le sens du monde est une personne. »

Jésus devient alors la présence de l’éternel lui-même dans le monde. Dans sa vie et dans le don de lui-même pour l’humanité, il se révèle comme une présence, une présence sous la forme de l’amour et du pardon, capable d’illuminer nos vies et ainsi ouvrir nos yeux à la profondeur de cet amour qui nous habite et qui ne demande qu’à se déployer en nous et autour de nous.

« Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? »

fr. Yves Bériault, o.p. Ordre des prêcheurs. Dominicain

Homélie pour le 3e dimanche du Carême (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 4, 5-15.19b-26.39a.40-42)

En ce temps-là,
    Jésus arriva à une ville de Samarie, appelée Sykar,
près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph.
    Là se trouvait le puits de Jacob.
Jésus, fatigué par la route, s’était donc assis près de la source.
C’était la sixième heure, environ midi.
    Arrive une femme de Samarie, qui venait puiser de l’eau.
Jésus lui dit :
« Donne-moi à boire. »
    – En effet, ses disciples étaient partis à la ville
pour acheter des provisions.
    La Samaritaine lui dit :
« Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire,
à moi, une Samaritaine ? »
– En effet, les Juifs ne fréquentent pas les Samaritains.
    Jésus lui répondit :
« Si tu savais le don de Dieu
et qui est celui qui te dit : ‘Donne-moi à boire’,
c’est toi qui lui aurais demandé,
et il t’aurait donné de l’eau vive. »
    Elle lui dit :
« Seigneur, tu n’as rien pour puiser,
et le puits est profond.
D’où as-tu donc cette eau vive ?  
    Serais-tu plus grand que notre père Jacob
qui nous a donné ce puits,
et qui en a bu lui-même, avec ses fils et ses bêtes ? »
    Jésus lui répondit :
« Quiconque boit de cette eau
aura de nouveau soif ;
    mais celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai
n’aura plus jamais soif ;
et l’eau que je lui donnerai
deviendra en lui une source d’eau
jaillissant pour la vie éternelle. »
    La femme lui dit :
« Seigneur, donne-moi de cette eau,
que je n’aie plus soif,
et que je n’aie plus à venir ici pour puiser.
    Je vois que tu es un prophète !…
    Eh bien ! Nos pères ont adoré sur la montagne qui est là,
et vous, les Juifs, vous dites
que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem. »
    Jésus lui dit :
« Femme, crois-moi :
l’heure vient
où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem
pour adorer le Père.
    Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas ;
nous, nous adorons ce que nous connaissons,
car le salut vient des Juifs.
    Mais l’heure vient – et c’est maintenant –
où les vrais adorateurs
adoreront le Père en esprit et vérité :
tels sont les adorateurs que recherche le Père.
    Dieu est esprit,
et ceux qui l’adorent,
c’est en esprit et vérité qu’ils doivent l’adorer. »
    La femme lui dit :
« Je sais qu’il vient, le Messie,
celui qu’on appelle Christ.
Quand il viendra,
c’est lui qui nous fera connaître toutes choses. »
    Jésus lui dit :
« Je le suis,
moi qui te parle. »

    Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus.
    Lorsqu’ils arrivèrent auprès de lui,
ils l’invitèrent à demeurer chez eux.
Il y demeura deux jours.
    Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire
à cause de sa parole à lui,
    et ils disaient à la femme :
« Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit
que nous croyons :
nous-mêmes, nous l’avons entendu,
et nous savons que c’est vraiment lui
le Sauveur du monde. »

COMMENTAIRE

Le puits est sans doute l’un des lieux les plus importants pour la vie des habitants d’un village. Il suffit d’être allé dans ces régions du monde où l’on puise encore l’eau à un puits pour s’en convaincre. On fait habituellement la file afin d’y puiser son eau et, parfois, il faut attendre de longues heures. 

Ce qui est surprenant dans notre récit, c’est que Jésus semble se retrouver seul avec cette femme de Samarie. Même les apôtres sont absents, puisqu’ils sont allés au village, chercher de la nourriture, alors que Jésus est resté assis près du puits à les attendre. Ou plutôt, n’attend-il pas cette femme qui vient puiser sur l’heure de midi ? Car un caractère d’intimité indéniable se dégage de cette scène, comparable à celles où Jésus reçoit, de nuit, la visite de Nicodème ou, encore, après sa résurrection, quand il s’assoit avec Pierre sur le bord du lac et lui demande : « Pierre, m’aimes-tu ? »

Il est midi quand la femme se présente au puits. C’est l’heure de la grande chaleur au Moyen-Orient, où habituellement on ne va pas puiser de l’eau. Pourquoi y va-t-elle à midi ? Ce détail de l’évangéliste n’est sans doute pas fortuit. On peut penser qu’elle y va parce qu’elle espère y être seule. Mais elle ne se doute pas que Dieu, Lui, l’attend de toute éternité à ce rendez-vous de la patience et de la miséricorde.

Mais qui est cette femme qui vit une situation matrimoniale des plus particulières ? Une certaine tradition s’est vite empressée à voir en elle une femme légère à cause de ses nombreux maris. Mais on n’en sait rien. Ce ne sont que des spéculations qui montrent à quel point nous sommes portés à juger sur les apparences. Une chose est certaine, la situation de cette femme était sûrement difficile à assumer, certains commentateurs rappelant qu’une femme était jugée sévèrement par les rabbins après trois mariages, même si elle n’y était pour rien. Et notre Samaritaine en a connu cinq !

Une exégète de l’Université Laval, Anne Fortin, apporte un éclairage fort original, et plein de compassion quant au drame qui se joue sous nos yeux dans cet évangile. Selon elle, la Samaritaine aurait été veuve à cinq reprises et obligée par la loi à prendre cinq maris, aucun d’eux n’ayant pu lui donner un enfant. 

Rappelez-vous cette controverse entre Jésus et les sadducéens au sujet de la « femme aux sept maris ». On rappelait alors à Jésus la loi de Moïse qui stipulait que si un homme dont le frère ayant femme était mort sans enfant, il fallait que cet homme épouse la femme de son frère afin de lui donner une descendance. Selon Anne Fortin, nous pourrions avoir là l’explication des cinq maris de la Samaritaine, qui aurait été obligée successivement de prendre des maris après avoir été laissée sans enfant par eux. Cinq maris en tout. Une victime de la loi en quelque sorte. 

Mais il n’en reste pas moins qu’elle se retrouve quand même dans une situation irrégulière en regard de la loi, puisque le dernier mari, le sixième, n’est pas vraiment le sien, comme le lui rappelle Jésus. Comment en est-elle arrivée à faire ce choix, nous n’en savons rien, mais c’est l’attitude de Jésus qui importe ici. Ce dernier ne la condamne pas. Il ne fait que dévoiler, signifiant ainsi à cette femme qu’il connaît tout de sa vie et qu’il connaît tout de sa misère, car sa situation matrimoniale irrégulière en fait une pécheresse publique aux yeux de la loi. L’anonymat d’une grande ville l’aurait sans doute protégée, mais elle habite un petit village, et dans un petit village tout le monde se connaît, s’épie, jacasse. Notre Samaritaine ne passe pas inaperçue, et l’on murmure sans doute sur son passage. Mais voilà que Jésus l’attend tout près du puits et, quand il la voit, il lui demande à boire.

Maintenant, notre Samaritaine a du caractère et elle ne se laisse pas intimider facilement par cet étranger. Non seulement elle ose lui parler à son tour, mais il y a même une pointe de défi quand elle répond à Jésus : « Toi, un Juif, tu me demandes de l’eau à boire, à moi, une Samaritaine ? » Elle est fière de son appartenance au peuple de Samarie, d’autant plus que sa situation est souvent l’occasion d’humiliation et de rejet. Elle en souffre sûrement, ce qui semble la rendre d’autant plus combative et déterminée, car elle n’a pas peur d’interpeller ce Juif, cet étranger. Elle est sur son terrain près de ce puits. 

C’est alors qu’un retournement de situation se produit quand Jésus lui répond : « Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui lui aurais demandé, et il t’aurait donné de l’eau vive. » Alors que selon les coutumes de l’époque Jésus ne devrait même pas parler avec cette femme, une samaritaine de surcroît, Jésus persiste dans le dialogue, il se fait proche d’elle, car il la connaît comme Dieu seul peut nous connaître, et c’est ainsi qu’il lui offre l’eau vive, l’eau vive de sa parole, de sa compassion et de son amour.

Pour les Juifs, comme pour les Samaritains, l’évocation de l’eau fait appel à un puissant symbole dans les Écritures. L’on pourrait évoquer ici le rocher de Massa et Mériba, dont Moïse a fait couler l’eau afin d’étancher la soif du peuple hébreu au désert. Ou encore ce passage du livre du prophète Ézéchiel qui annonce, lors de l’Exil à Babylone, l’avènement d’un Temple nouveau, d’où jaillit une source d’eau vive, qui va devenir un fleuve puissant et se s’épandre partout dans le désert, et assainir tout ce qu’elle touche. Les psaumes aussi reviennent souvent sur l’image de l’eau. Pensons ici au psalmiste qui s’écrie : « Mon âme a soif de toi mon Dieu. » Ou encore : « Tu me fais reposer près des sources d’eau vive. » 

C’est cette eau annonciatrice de la venue des temps nouveaux que Jésus propose à la Samaritaine. Et c’est ainsi que touchée par les paroles de Jésus et le regard qu’il pose sur elle, voici qu’elle court vers le village n’hésitant plus à se faire voir au grand jour, racontant son histoire à qui veut bien l’entendre, se demandant si ce Jésus ne serait pas le Messie, tellement sa joie intérieure déborde. Car alors qu’elle venait puiser de l’eau, Jésus s’est penché sur sa misère, sans la juger, lui offrant une eau jaillissant en vie éternelle. C’est comme si les paroles de Jésus avaient dégagé en elle un puits profond où Dieu semblait enfoui et méconnu, et dont Jésus lui avait dévoilé le visage.

Frères et sœurs, cette belle histoire de la Samaritaine vient nous rappeler que Jésus nous attend toujours sur l’heure de midi, assis au bord du puits de nos vies. Il s’intéresse passionnément à chacun et chacune de nous. Et sans se lasser, il nous fait la même demande qu’il faisait à cette femme de Samarie : « Donne-moi ta soif et moi je l’étancherai. Je te donnerai l’eau vive. » 

Car au fil des années, au fil des ciels gris et des temps d’épreuves, il nous faut sans cesse aller au puits où Jésus nous attend, afin d’y puiser l’eau vive, qui est l’esprit même de Jésus qui redonne force et courage quand nous baissons les bras, et qui nous révèle un Dieu qui nous aime à l’infini. C’est pourquoi, en écoutant cet évangile, nous ne pouvons que faire nôtre la réponse de la Samaritaine à Jésus : « Seigneur, donne-la-nous toujours cette eau, afin que nous n’ayons plus jamais soif. »

Yves Bériault, o.p. Ordre des prêcheurs. Dominicain

Homélie mardi, 2ème Semaine de Carême 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 23, 1-12

En ce temps-là,
Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples,
et il déclara :
« Les scribes et les pharisiens
enseignent dans la chaire de Moïse.
Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire,
faites-le et observez-le.
Mais n’agissez pas d’après leurs actes,
car ils disent et ne font pas.
Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter,
et ils en chargent les épaules des gens ;
mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt.
Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens :
ils élargissent leurs phylactères
et rallongent leurs franges ;
ils aiment les places d’honneur dans les dîners,
les sièges d’honneur dans les synagogues
et les salutations sur les places publiques ;
ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi.
Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi,
car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner,
et vous êtes tous frères.
Ne donnez à personne sur terre le nom de père,
car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux.
Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres,
car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ.
Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
Qui s’élèvera sera abaissé,
qui s’abaissera sera élevé. »

COMMENTAIRE

À première vue, il serait tentant de croire que cet évangile ne concerne que les chefs religieux, mais la finale ne laisse aucun doute : ce sont tous les disciples qui sont invités à un nouveau mode de relation entre eux. « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur », nous dit Jésus .

Parmi les quatre évangélistes, Matthieu est celui qui a le plus insisté sur le thème de l’Église en rapportant les paroles de Jésus proposant une vision très égalitaire des rapports qui doivent animer les disciples du Christ entre eux, toujours dans une perspective du service et du don de soi aux autres. C’est pourquoi quand Jésus nous rappelle le second commandement de l’amour où il est dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », nous avons là une clé de lecture fondamentale pour mieux comprendre ce que cela veut dire que de nous faire les serviteurs les uns des autres.

Ainsi, ne sommes-nous pas les serviteurs de nous-mêmes, attentifs à nos moindres bobos, au moindre malaise, au moindre inconfort que nous pouvons éprouver. Nous répondons habituellement à tous les caprices de notre organisme, de ce corps en manque de chaleur, de nourriture, de douceur, attentifs au moindre petit caillou dans le soulier. Et au moindre malaise qui nous inquiète, nous voilà chez le médecin, chez le pharmacien, et j’en passe… 

Vous voyez bien où je veux en venir : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. » Nous sommes les serviteurs les plus dévoués et les plus attentionnés de nos petites personnes, et Jésus vient nous rappeler que c’est cette même attitude à l’égard du prochain qui doit animer les personnes dont la vie a été touchée par le Christ. 

Si nous portons à ce point le souci de nous-mêmes quand nous sommes en manque ou quand nous souffrons, ne doit-il pas en être ainsi les uns à l’égard des autres, et cela, non seulement à l’endroit des membres de notre Église ou de nos familles, mais pour toutes les personnes en situation de faiblesse ou de souffrance autour de nous ? La prescription du don de soi que nous propose Jésus est une invitation à revêtir le tablier du service comme lui l’a fait.

En Jésus Christ, nous sommes appelés à une participation à l’amour de Dieu pour cette terre comme Jésus l’a vécue, et puisque nous formons le Corps du Christ, cela veut dire littéralement que depuis le matin de Pâques, nous sommes ce Christ en marche dans son humanité, qui guérit, qui accueille, qui pardonne, qui enseigne et qui donne la vie. C’est là le grand défi auquel nous convie Jésus lorsqu’il nous invite à devenir les serviteurs les uns des autres, et à servir le prochain comme nous le ferions pour nous-mêmes. Car si nous sommes capables de Dieu (« capax Dei »), comme l’affirmait un Père de l’Église, nous sommes sûrement capables du prochain !

Fr. Yves Bériault, o.p. Ordre des prêcheurs. Dominicain