La bon larron

Simone Weil a cette réflexion magnifique à propos de la Croix. Elle écrit ceci :

« Le don le plus précieux pour moi, comme vous le savez, c’est la croix. S’il ne m’est pas donné de mériter de participer à la croix du Christ, j’espère au moins de pouvoir y participer en tant que larron repentant. Après le Christ, de toutes les personnes dont il est fait mention dans l’Évangile, le bon larron est celui que j’envie le plus. D’être avec le Christ pendant la crucifixion, à ses côtés et dans la même position que lui, me semble être un privilège encore plus grand et plus enviable que d’être assis à sa droite dans la gloire. » (Lettre du 16 avril 1942).

 

Méditation: Judas l’Apôtre

Judas. Un membre de la famille dont on aime mieux taire le souvenir.
Judas, celui qui est associé à la nuit, à la domination des ténèbres. Celui qui
va livrer le Fils de l’homme. Pourtant quand j’entends parler de Judas, je ne
veux pas penser au traître ou au voleur, ou encore à celui dont Jésus a dit
qu’il aurait mieux valu qu’il ne vienne pas au monde. Ce qui retient surtout
mon attention dans l’histoire de cet Apôtre, c’est tout d’abord le fait
incroyable que Jésus l’ait choisi. Comme la plupart des Apôtres, le récit de sa
vocation nous est inconnu. Mais la question qui vient aux lèvres de quelqu’un
qui prend connaissance de l’histoire de Judas pour la première fois est de
demander comment Jésus a pu choisir un Apôtre tel que Judas. Non seulement il n’y
a pas là une erreur de jugement de la part de Jésus, mais Jésus a voulu Judas
comme Apôtre, alors qu’il savait si bien lire le fond des cœurs.

Tout d’abord, ce qu’il faut souligner dans la relation entre Jésus et
Judas, c’est qu’en dépit d’une volonté évidente chez les évangélistes Jean et
Matthieu, de révéler au grand jour les côtés négatifs de cet Apôtre en disant
de lui qu’il est un « voleur », un « traître » , celui qui laisse
entrer Satan en lui, jamais Jésus n’accuse Judas ouvertement devant les autres
Apôtres. Bien sûr, Jésus évoque la trahison à venir, mais par un jeu de
nuances, comme lui seul sait le faire, de telle manière que les disciples ne
sauront pas vraiment qui va le trahir avant la scène du Jardin des Oliviers.
Comme si en évoquant la trahison au cours du dernier repas, Jésus cherchait
surtout à interpeller Judas.

D’ailleurs, ce dernier va se reconnaître quand Jésus va évoquer la
trahison à venir et il va l’interroger en lui demandant : « Rabbi, serait-ce
moi? » Cet aveu à peine déguisé ne l’empêchera pas d’aller au bout de son
projet, ni Jésus d’aller au bout du sien. Jésus connaît son destin. Il connaît
qui va le livrer et pourtant il avance vers sa passion en homme libre. Et
puisqu’il est vraiment libre, sa liberté ne peut contraindre celle de Judas. Il
ne peut qu’interpeller, inviter à aller plus loin.

Judas est sans doute déçu de Jésus, comme nous le sommes parfois dans
nos attentes vis-à-vis à Dieu. L’incident de Béthanie, où Judas se plaint de
l’argent gaspillé par cette femme qui verse du parfum sur les pieds de Jésus,
est peut-être l’incident qui le fait basculer dans le camp adverse. Mais
toujours est-il que Judas devait porter une déception énorme pour détruire
celui auquel il avait dû beaucoup s’attacher. Car comment expliquer son
suicide? En détruisant Jésus, Judas se détruit lui-même. Le reste de l’histoire
appartient à Dieu seul et on ne peut juger Judas.

Ce que l’on sait c’est que Jésus a choisi Judas et le drame de ce
dernier en dit long sur la difficile suite du Christ, surtout lorsque les
déceptions l’emportent sur notre espérance en Dieu, sur nos choix de vie, sur
nos projets. Mais ce choix de Judas par Jésus nous rappelle aussi que sans
cesse, Dieu en son Fils, nous choisit nous aussi. Nous le croyons. À tous les
jours, le Christ, désormais ressuscité prend parti pour nous. Il nous chérit
comme ses enfants. Il nous partage ses rêves les plus fous par le don de
l’Esprit Saint. Nous croyons qu’il fait de nous ses compagnons de route, ses
disciples, comme il l’avait fait pour Judas, toujours en nous laissant
l’entière liberté de nos choix. Alors, pourquoi avoir choisi Judas?

Le choix qu’a fait Jésus de Judas ne peut être que le signe d’un grand
amour, du plus grand amour qui soit, de l’amour vrai et inconditionnel qui ne
cherche pas à posséder. C’est de cet amour que Jésus a aimé Judas. Il l’a
laissé libre, au risque d’y laisser sa vie, tout comme il continue à le faire
avec nous aujourd’hui. C’est de cet amour-là que Dieu nous aime. Peut-être
Judas a-t-il entendu ces paroles de Jésus après qu’il l’eût livré : « Père,
pardonne-leurs, ils ne savent ce qu’ils font. » Et s’il s’est enlevé la vie,
c’est peut-être qu’il a réalisé, dans un moment de lucidité sans doute
terrifiant, à quel point Jésus l’aimait.

Le drame de Judas, au-delà de sa trahison, c’est qu’il ait cru que sa
faute soit irréparable, sans rémission. Sans doute n’avait-il jamais bien
compris son Maître, qui par ses paroles et ses gestes, disait tout simplement
que l’on n’est jamais humilié devant Dieu, que le pardon est toujours offert.
Jésus n’a jamais cessé de le répéter de mille et une manières tout au long de
son ministère : avec Dieu il est toujours possible de reprendre la route,
puisque c’est lui qui nous a choisis et qu’il nous choisit sans cesse.