L’expérience spirituelle sans Dieu

Bien des personnes parlent de leur spiritualité aujourd’hui. Une spiritualité sans Dieu dont le centre est habituellement l’individu lui-même. Une spiritualité qui se définit par les intérêts de la personne, son style de vie, sa manière propre de vivre le quotidien. Il s’agit d’une spiritualité centrée sur le « je » et sa manière d’interagir avec son environnement. Cette spiritualité séculière est habituellement intemporelle et a-historique. Elle n’a ni passé, ni future. Elle se nourrit de l’instant présent. Elle est sans antécédents, sans tradition et dépourvue de ce que l’on pourrait appeler l’espérance, en ce sens qu’elle n’est pas en attente d’un lendemain plus prometteur. Il s’agit d’une spiritualité sans salut et sans attente particulière.

Fondamentalement, cette spiritualité est individualiste : le temps, l’histoire et le rapport à autrui n’en sont pas des facteurs déterminants. Le sujet qui vit ce type de spiritualité peut y trouver une certaine paix, une façon d’intégrer son histoire personnelle et de l’harmoniser avec le flux du temps qui passe.

Elle peut donner l’illusion de fournir une certaine emprise sur le défi de s’accomplir en tant qu’être humain, mais dans les faits cette spiritualité séculière fait de l’homme un orphelin en quelque sorte, qui n’a comme guide que l’écho de sa voix et de sa conscience devant le vide abyssal de l’univers qui se projette devant lui. Cette spiritualité, comme toutes les autres, vise à donner un sens à l’expérience fondamentale qui habite secrètement le coeur de l’homme : sa profonde solitude dans un monde qui lui est foncièrement hostile et où ses jours sont comptés dès sa naissance.

Cette recherche spirituelle est habitée par la même recherche qui est au coeur de toutes les religions : donner une certaine cohérence, donner un sens au mal de vivre qui marque de son empreinte toute vie humaine. D’une certaine façon, la spiritualité séculière qu’ont adoptée bien de nos contemporains est marquée par une recherche de sens qui constitue, malgré ses limites et son narcissisme parfois, un premier pas en dehors de soi.

« Qu’est-ce donc que nous crient cette avidité et cette impuissance, sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un véritable bonheur, d’où il ne lui reste que la marque et la trace toute vide, et qu’il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l’environne, recherchant des choses absentes le secours qu’il n’obtient pas des présentes; mais qui en sont toutes incapables, parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable; c’est-à-dire que par Dieu lui-même. » (Blaise Pascal, Pensées, Ed. Seuil, 1962, n° 148)

En tout homme, il y a ce profond silence qui ne demande qu’à être habité. Plusieurs éprouvent le vertige devant cet abîme sans fond qui les appelle. Ils fuient alors en dehors d’eux-mêmes afin de donner sens à une existence en manque d’être. Succès professionnels, divertissements, dépendances et erzats de toutes sortes : ils s’enivrent des biens terrestres sans pouvoir véritablement combler leur soif de vivre. Le monde leur devient un immense désert où ils errent sans direction. Et quand elles entendent parler de Dieu, ces personnes sont tellement devenues étrangères à elles-mêmes qu’elles l’imaginent au-delà d’un horizon quelconque, dans un ailleurs tellement lointain qu’elles ne peuvent y croire.

Je ne juge pas ces personnes, croyez-moi. Je connais leur recherche et leurs errances puisque j’ai parcouru les mêmes chemins avant de venir à la foi. C’est donc en connaissance de cause que j’en parle. Je propose ici tout simplement un constat et comment je m’explique pourquoi les hommes empruntent des chemins si divers dans leur quête de sens.

Yves Bériault, o.p.