Homélie pour la fête du Corps et du Sang du Christ (C)

Victor-Matorin-Multiplication-des-pains

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 9,11b-17.
En ce temps-là, Jésus parlait aux foules du règne de Dieu et guérissait ceux qui en avaient besoin.
Le jour commençait à baisser. Alors les Douze s’approchèrent de lui et lui dirent : « Renvoie cette foule : qu’ils aillent dans les villages et les campagnes des environs afin d’y loger et de trouver des vivres ; ici nous sommes dans un endroit désert. »
Mais il leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons. À moins peut-être d’allernous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. »
Il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. »
Ils exécutèrent cette demande et firent asseoir tout le monde.
Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction sur eux, les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule.
Ils mangèrent et ils furent tous rassasiés ; puis on ramassa les morceaux qui leur restaient : cela faisait douze paniers.

COMMENTAIRE

La solennité du Corps et du Sang du Christ est une fête très ancienne puisqu’elle remonte au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient alors en question la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. D’ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Une dame m’en faisait la remarque un jour lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages ! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages !

Je vais peut-être vous surprendre, mais je dirais que ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est vous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans Peuple de Dieu, l’eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche, chaque jour de la semaine, dans cette église. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée, et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec le Christ.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le cœur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal, elle est une fête pascale. Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

L’importance du dimanche est donc centrale dans une réflexion sur l’eucharistie, puisque c’est le lieu par excellence où se fait l’Église, où se construit sa fraternité, et où elle renouvèle ses forces. Il est vrai que la vitalité de nos communautés chrétiennes, à tout le moins en Occident, semble contredire cette affirmation et n’apporter qu’un discrédit supplémentaire à la pertinence de nos assemblées dominicales. Pourtant l’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, père de l’Église, demeure toujours actuelle : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ ! »

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est celui d’un étudiant italien que j’ai connu à l’université et qui, suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père et ils ont préparé le repas en silence. Ce repas était composé de mets que la mère avait préparés quelques jours auparavant. Et au moment de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine familiale, le partage de la nourriture qui rappelait tellement celle qui la préparait avec soin et affection, ont fait se rappeler au père et à son fils le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée. Et ils parlèrent très tard ce soir-là de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. De retour au pays, cet étudiant m’a confié que ce repas lui avait donné de comprendre l’eucharistie comme jamais auparavant.

En écoutant son récit, je croyais réentendre l’histoire des disciples d’Emmaüs qui reconnurent le ressuscité à la fraction du pain. Et pourtant, cette belle histoire que je viens de vous raconter est bien loin de nous révéler toute la profondeur de l’eucharistie. Mais il y a là une piste très belle et très pertinente, je crois.

Dans l’eucharistie nous retrouvons bien sûr la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, mais là s’arrête toute comparaison, car ce n’est pas un absent qui nous rassemble, mais une présence bien vivante. Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses mains ce qu’il y a de plus précieux dans la création, et en ce sens, Jésus n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Car il se fait voir dans le pain et le vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée et qui nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa grande force d’aimer, et qui ainsi nous rétablit dans notre dignité humaine blessée.

Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde. C’est Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’eucharistie, qui affirmait ce qui suit : « Même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, préparer aux quatre coins du monde la grande salle du banquet pascal où tous et toutes sont invités.

Voilà frères et sœurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p. Dominicain (Ordre des prêcheurs)

 

 

 

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