Homélie pour le 1er dimanche du carême (A)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 4,1-11.
En ce temps-là, Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable.
Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Mais Jésus répondit : « Il est écrit : ‘L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.’ »
Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple
et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : ‘Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre.’ »
Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : ‘Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu.’ »
Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire.
Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. »
Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : ‘C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte.’ »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.

COMMENTAIRE

J’aimerais aborder ce carême qui commence avec un passage du livre du Petit Prince de Saint-Exupéry. Dans ce conte, le Petit Prince, seul sur son astre, s’est lié d’amitié avec un renard. Il vient lui rendre visite un jour, mais sans le prévenir. Le renard lui en fait alors le reproche :

Il eût mieux valu, revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites. 

Il faut des rites ! Voilà qui décrit bien la démarche dans laquelle nous nous engageons en Église, année après année, et qui s’appelle le carême. Il faut des rites pour s’habiller le cœur, afin de redécouvrir et d’affirmer encore une fois, combien notre foi en Jésus Christ nous importe, combien elle a ce pouvoir de transformer nos vies. Il nous faut des rites pour nous préparer à la grande fête de l’amour, la fête de Pâques, où Dieu nous donne sa dernière et sa plus belle parole en son Fils Jésus-Christ.

Le 5 février dernier, décédait le théologien français Claude Geffré, un dominicain et théologien de grande envergure, qui décrivait avec des mots tout simples, le mystère d’amour au cœur de sa vie de croyant : « Désirer Dieu, disait-il, c’est désirer d’abord que Dieu soit Dieu dans ma vie, parce qu’il est mon tout, mon bonheur et ma fin ».

C’est en marche vers ce bonheur que le temps du carême nous entraîne, et qui nous invite à nous habiller le cœur. Mais, n’en doutons pas, il s’agit aussi d’un combat à mener, car il nous arrive de perdre ce désir que Dieu soit Dieu dans nos vies. Et c’est ainsi que le rite du carême vient nous inviter à nous remettre en marche et à prendre au sérieux, le sérieux de notre foi, ainsi que le sérieux de nos vies.

L’évangile de ce premier dimanche du carême illustre bien le combat qui doit être le nôtre. Nous y voyons Jésus entrer dans le drame de l’existence humaine, alors qu’il est tenté par Satan. Les trois tentations que Jésus doit affronter sont l’expression de la tentation d’un monde sans Dieu, qui ne croit qu’en lui-même, qui se construit en dehors de tout principe de vie capable de fonder son existence, et de lui donner sens. De là, toutes les dérives, tous les abus qui deviennent possibles, quand l’homme devient la mesure absolue de son emprise sur le monde.

C’est cette tentation qui s’exprime dans le récit de la Genèse, alors qu’Adam et Ève sont invités par le serpent, à s’approprier le fruit de la connaissance du bien et du mal, et ainsi à se construire en dehors de toute référence à Dieu. Alors que le serpent leur promettait qu’ils seraient comme des dieux, ils font l’expérience qu’ils sont nus, expression d’une rupture avec Dieu. Jésus au désert doit affronter cette même tentation. Il le fera en notre nom, assumant pleinement le drame de l’existence humaine, se faisant solidaire de nos luttes, nous entraînant à sa suite afin de nous donner de participer à sa victoire sur le mal et sur la mort.

Frères et sœurs, le carême est une invitation à aller au désert avec le Christ, afin d’entrer dans son combat, et ainsi réaffirmer la primauté de Dieu dans nos vies. Mais parfois, nous tombons, nous cédons, nous ne sommes pas toujours à la hauteur de ce que nous aimerions vivre en tant que chrétiens et chrétiennes. C’est pourquoi le désert est aussi une expérience de conversion.

Car on peut bien prétendre aimer Dieu de tout notre cœur, mais nos vies chrétiennes n’ont de sens que dans la mesure où elles nous font ressentir comme des blessures personnelles les malheurs de ce monde, les souffrances et les injustices que les humains se font subir. Je revois cette jeune infirmière, de retour d’un stage en Haïti, me confiant les larmes aux yeux, suite à la misère qu’elle y avait vue : « Il me semble que le Bon Dieu doit avoir honte de nous. »

Le temps du carême est là non seulement pour que nous nous rapprochions de Dieu, mais aussi pour creuser en nous cette compassion devant la souffrance humaine, notre indignation devant le mal, mobilisant nos énergies devant les situations où des hommes, des femmes et des enfants souffrent. Que ce soit la famine au Soudan, qui menace des millions de personnes en ce moment, ou encore le sort de nos frères et sœurs chrétiens du Moyen-Orient, qu’il s’agisse de tous ces pays ravagés par la guerre, du sort des réfugiés, ou encore de la misère au coin de nos rues, nous sommes tous concernés par ces situations tragiques qu’il nous faut porter à la fois dans notre chair et dans notre prière.

Les voies d’engagement vont variée selon chacun, bien sûr. Il peut d’agir d’un engagement concret sur le terrain, ou encore un soutien à des organisme, tels Développement et Paix ou Caritas International, ou encore le combat spirituel par la prière, le jeûne et la pénitence, vécus en solidarité avec tous ceux et celles qui souffrent. À nous de choisir selon ce qui nous est possible, mais c’est maintenant l’heure favorable.

Alors, habillons-nous le cœur pour ce temps du Carême qui s’ouvre devant nous, car le Christ nous y précède et nous entraîne à sa suite. Notre combat, ce sera celui de la disponibilité du cœur, afin d’accueillir les fruits de sa victoire. Voilà le mouvement de conversion dans lequel nous nous engageons à l’aube de ce Carême, qui nous conduira jusqu’au matin de Pâques, le cœur à la joie ! Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

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