Homélie pour le 31e Dimanche T.O. (B)

36968101_1854511074636654_7065705901864255488_n-copie

UN MONDE AVEC OU SANS DIEU

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 12, 28b-34)

En ce temps-là,
un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander :
« Quel est le premier de tous les commandements ? »
Jésus lui fit cette réponse :
« Voici le premier :
Écoute, Israël :
le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur, de toute ton âme,
de tout ton esprit et de toute ta force.
Et voici le second :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. »
Le scribe reprit :
« Fort bien, Maître,
tu as dit vrai :
Dieu est l’Unique
et il n’y en a pas d’autre que lui.
L’aimer de tout son cœur,
de toute son intelligence, de toute sa force,
et aimer son prochain comme soi-même,
vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. »
Jésus, voyant qu’il avait fait une remarque judicieuse,
lui dit :
« Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. »
Et personne n’osait plus l’interroger.

COMMENTAIRE

La prière que nous avons entendue dans la première lecture s’appelle le Shema Israël, c.-à-d. « écoute Israël ». Cette prière commence ainsi : « Écoute, Israël : le SEIGNEUR notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Cette invocation est récitée au début de la prière du matin et celle du soir, et ce, chez tout Juif dès l’âge de trois ou quatre ans; elle est aussi invoquée devant la venue imminente de la mort, car cette prière est l’expression la plus profonde de la foi d’Israël. Elle comporte à la fois une mise en garde : « Écoute Israël », et surtout elle consiste en une profession de foi au Dieu Unique, qui est une profession d’amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… ».

Jésus reprend cette prière lors de sa rencontre avec un scribe afin de rappeler ce que doit être notre relation avec Dieu, et ce qu’il en découle dans nos rapports les uns avec les autres. Par la même occasion, Jésus ouvre de nouvelles perspectives à cette loi quand il l’associe à un certain Royaume dont le scribe, en s’approchant de Jésus, se serait fait tout proche.

Aujourd’hui, j’aimerais aborder la question de la foi en Dieu. Nous le savons, l’existence de Dieu est de plus en plus remise en question dans nos sociétés et il est important que nous prenions la parole afin de répondre de notre foi, à la manière d’objecteurs de conscience refusant que l’on ne réduise Dieu qu’à une équation dépassée pour expliquer notre monde.

Récemment, est paru dans le journal Le Devoir un article de Daniel Baril, membre du Mouvement laïque québécois, qui se définit comme un athée convaincu. Dans son article il oppose religion et science en s’appuyant sur les thèses d’un célèbre philosophe anglais du XXe siècle Bertrand Russel. Ce philosophe, tout comme son émule Daniel Baril, se déclarait philosophiquement agnostique et en pratique athée.

Bien sûr le doute « est un compagnon fidèle et précieux » dans la recherche de Dieu, mais pour nos deux objecteurs la foi en Dieu est quelque chose d’irrationnel, puisqu’on ne peut prouver l‘existence de Dieu. Il ne serait selon eux qu’une raison de vivre que se donnent des personnes religieuses afin d’exorciser leurs peurs ou de rendre plus acceptable la mort. Ces deux hommes sont convaincus : si tant de personnes mettent leur foi en Dieu, c’est tout simplement par ignorance, afin de calmer leur angoisse de vivre.

Permettez-moi donc d’être un peu personnel dans ce débat. Moi-même, j’ai connu une période dans ma vie où je ne croyais pas en Dieu. Rassurez-vous, c’était bien avant de devenir dominicain. J’aurais alors adhéré sans hésitation aux thèses de Bertrand Russel. Je sais d’expérience que lorsqu’on n’a pas la foi, quand on n’a pas été touché par cette réalité mystérieuse d’une présence de Dieu à nos vies, ce dernier alors ne peut-être envisagé que comme un ami imaginaire, un concept abstrait et sans fondement. Voilà ce que croient nos deux objecteurs, et avec tout le respect que je leur dois, je ne puis que leur répondre qu’ils ne savent pas vraiment de quoi ils parlent. Ils me font penser à ce cosmonaute russe Youri Gagarine, le premier homme à être allé dans l’espace, et à qui l’on prête les paroles suivantes lors de son retour sur terre : « J’étais dans le ciel et j’ai bien regardé partout : je n’ai pas vu Dieu. »

Voyez-vous, il est très difficile de croire en l’amour quand on n’a jamais aimé, ou d’estimer l’amitié quand on n’a jamais eu d’amis. Il en est de même pour la foi en Dieu, car croire en Dieu n’est pas le fait d’une vérification scientifique, de déductions implacables qui s’imposent à nous. Tout comme l’amour ou l’amitié, on ne peut pas quantifier Dieu, le placer sous un microscope comme un sujet d’étude. Bien sûr, la foi est en quête d’intelligence et nous cherchons à comprendre, mais la foi en Dieu est avant tout de l’ordre d’une rencontre mystérieuse et déterminante pour qui en fait l’expérience. On ne peut que s’y abandonner en sachant que ce qui nous anime est vrai et signifiant au plus profond de nous-mêmes.

L’expérience que nous faisons de Dieu est de l’ordre d’une présence qui change complètement le regard que nous avons sur le monde et qui a ce pouvoir de transformer nos vies. J’aime bien dire que je ne crois pas pour aller au ciel, même si c’est là un bénéfice extraordinaire qui nous est promis, mais si je crois c’est avant tout parce qu’au cœur de l’acte de foi, il y a la rencontre d’un amour qui se donne à nous et qui nous fait nous découvrir non seulement comme des êtres charnels, mais surtout comme des êtres doués d’une vie spirituelle, où cette foi nous donne de construire le présent et d’y faire notre demeure.

Voilà quarante-quatre ans que j’ai fait cette rencontre de Dieu dans la prière, une rencontre qui a transformé ma vie et à laquelle je ne voudrais jamais renoncer. Cette joie de croire on ne peut se la donner à soi-même à force d’imagination ou d’auto-suggestion. C’est un don, c’est une grâce qui nous fait dire que Dieu est là, tout près de nous, qu’il est fidèle, qu’il nous aime, et qu’il vient réaliser en nous ses promesses de vie. C’est pourquoi nous ne sommes pas sans espérance, nous les croyants, nous croyons que nous sommes appelés à être éternellement heureux, et que cet appel s’enracine déjà dans le bonheur de croire dès maintenant.

Alors, comment témoigner de cette foi en Dieu auprès de notre monde en recherche et qui doute? Personnellement, je suis très marqué par l’approche d’un Maurice Zundel, prêtre suisse et grand spirituel du XXe siècle, qui disait vouloir rencontrer ceux et celles qui cherchent, et leur parler de Dieu à pas de silence et de respect. Il voulait être avec eux dans ce qui les habitent et les faits vivre, et pouvoir leur dire sans violence, mais en prenant chaque personne par la main, que Dieu est l’accomplissement de l’homme. 

Frères et sœurs, c’est là notre foi, bonne nouvelle que nous célébrons ensemble en ce dimanche, alors que nous prions pour tous ceux et celles qui nous ont précédés dans la foi auprès du Père, ainsi que pour tous ceux et celles que Dieu cherche afin de les ramener à lui.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs