Homélie pour le 7e Dimanche T.O. (A)

amour_du_prochain

C’est trop d’amour

Situation réelle vécue il y a à peine quelques semaines : « Maman, c’est trop d’amour. Je vais pleurer. » Réaction du petit Lii, sept ans, devant les marques de tendresse de sa mère lors d’une réception. Il se blottit alors tout contre elle et se mit à pleurer.

Jésus ne nous demande-t-il pas trop d’amour avec ses prescriptions souvent contraires à nos inclinations naturelles ? Pouvons-nous vraiment tendre l’autre joue, donner beaucoup plus que l’on nous demande, pardonner à nos ennemis, les aimer même, prier pour ceux qui nous persécutent ? N’est-ce pas nous demander trop d’amour ?

En méditant les paroles de Jésus, il m’est venu à l’esprit l’analogie suivante. Imaginons nos vies comme une grande et belle maison. Cette maison est le lieu de ce qui nous tient le plus à cœur, de ce qui fait la richesse de nos vies. Quand on y entre, la première pièce que l’on traverse est celle de la famille, la pièce de l’amour des proches, père, mère, frères et sœurs. Succède à cette pièce, celle de nos amours, de nos conjoints, de nos enfants, qui deviennent tout aussi importants que les membres de notre famille naturelle. Suivent d’autres pièces où se vivent les grandes amitiés, les rencontres avec des personnes marquantes, des maîtres à penser, des éducateurs, des témoins. Vient ensuite la pièce de notre vie de tous les jours, avec les collègues de travail, les voisins, les membres de nos communautés d’appartenance. Elle est belle cette maison et elle nous tient à cœur !

Mais, tout au fond de notre maison, là où on ne va plus, il y a une pièce qui ressemble à une chambre à débarras, où se retrouvent pêle-mêle les personnes que l’on ignore, celles qui nous déplaisent et celles que l’on déteste même, les personnes qui nous veulent du mal, les personnes qui nous ont blessés, celles qui se dressent en ennemis sur notre route, bref tous ceux et celles que l’on voudrait bien exclure de nos vies.

Cette pièce nous aimons bien la garder fermée à clé, ne pas y penser. Mais voilà que Jésus nous invite à ouvrir bien grand la porte, à faire la lumière, à faire nôtre son regard, et à voir avec son cœur les personnes qui s’y trouvent. Il nous invite même à en faire des prochains. C’est comme si Jésus nous disait qu’il y a, en nous, un lieu secret où le souci de l’autre, du proche comme du lointain, doit l’emporter sur nos préjugés, nos peurs, nos haines et nos rancœurs. C’est comme s’il nous disait : « Vous savez, vous êtes capables de beaucoup plus d’amour que vous ne le croyez ! »

Une première question qui se pose à nous en écoutant cet évangile, c’est nous demander si nous croyons que Jésus dit vrai, si nous faisons confiance à sa parole, sinon pas la peine de l’écouter ou même de croire en lui ? Mais si nous croyons qu’il a les paroles de la vie éternelle, pourquoi devrai-je être bon avec tous ces gens qui m’embêtent ? Jésus nous répond, comme il l’a fait pour les disciples d’Emmaüs : « Il vous suffit de scruter les Écritures pour comprendre. » Écoutons l’invitation que Dieu fait au peuple d’Israël dans notre première lecture aujourd’hui. Il lui est dit : « Soyez saints, car moi, le SEIGNEUR votre Dieu, je suis saint. »

La parole de Dieu nous dit que nous sommes des êtres en devenir ; nos vies sont comme des chefs-d’œuvre en voie d’achèvement, une toile vivante sur laquelle Dieu inscrit son amour au fil des jours, avec des touches légères et délicates tel un peintre impressionniste. Nous sommes des saints et des saintes en devenir !

Cet appel peut nous paraître inatteignable, mais il est bon de savoir que dans la grande tradition d’Israël, quand il est question de la « sainteté » de Dieu, ce mot est synonyme avec le mot « amour ». Et parce que Dieu est amour il nous appelle à notre tour à devenir amour ! Mais comment y parvenir ?

Il n’y a pas de recette magique pour vivre ces exigences de l’Évangile que nous propose Jésus. Il faut simplement que notre désir de suivre le Christ l’emporte par-dessus tout ; que nos cœurs s’offrent sans cesse à Dieu et soient ouverts à sa grâce. C’est ce oui, que Dieu attend de nous et qui nous ouvre le chemin du véritable amour, par lequel nous pouvons alors habiter peu à peu toutes les pièces de notre demeure intérieure, et ainsi porter le souci de tous, les proches comme les lointains, les amis comme les ennemis.

« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ! », nous dit Jésus, car il n’y a pas de plus grand bonheur que ce chemin de vie. Et pour y parvenir, nous ne pouvons que reprendre la prière que faisait saint Augustin quand il disait à Dieu : « Donne ce que tu commandes, et alors commande ce que tu veux. » C’est-à-dire donne-moi la force de vivre tes exigences, et alors, demandes-moi tout ce que tu veux. Avec ton aide tout devient possible !

Que ce soit là notre prière en ce jour du Seigneur.

Yves Bériault, o.p.