Homélie pour le Jeudi saint

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est sans doute celui d’un étudiant italien, Francesco, qui, à la suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père, et ensemble ils ont préparé le repas. Ce repas était composé de mets que la mère avait cuisinés quelques jours à peine auparavant. Et voilà qu’au moment de mettre la table et de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine de la maman se sont peu à peu répandues dans toute la maison, comme une présence mystérieuse accentuant le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée par le père et le fils. 

Au début du repas, ce fut un silence ému qui unit le père et le fils en manque de mots autour de la table. Mais peu à peu les souvenirs se frayèrent un chemin, et, ce soir-là, le père et le fils parlèrent ensemble très tard de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. 

De retour au pays, Francesco est venu me voir pour me parler de ce repas qui l’avait grandement marqué. Un peu gêné, ne sachant pas s’il était dans l’erreur, il me confia que ce repas lui avait donné de comprendre l’Eucharistie comme jamais auparavant et qu’il ne pouvait plus la vivre de la même façon. Vous comprendrez que Francesco était un jeune catholique convaincu et devant sa découverte, il me venait à l’esprit les paroles de Jésus à ce scribe : «Tu n’es pas loin du Royaume!»

Car dans l’eucharistie, nous retrouvons bien la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, le rappel de ses paroles, de ses faits et gestes… Mais il y a quand même une différence importante : l’eucharistie ce n’est pas un absent dont le souvenir nous rassemble, mais un vivant, le Christ ressuscité, qui nous constitue en son corps, qui nous forme et nous fait grandir. 

Vous aurez sans doute remarqué ce soir, que ce qui occupe le centre du dernier repas chez l’évangéliste Jean, ce n’est pas la mention du pain et du vin partagé, mais plutôt le lavement des pieds des apôtres par Jésus. Nous le savons, Jésus s’est fait le serviteur de tous, et par ce geste du lavement des pieds, une tâche qui était habituellement réservée aux esclaves, Jésus veut montrer à ses disciples ce que c’est que de prendre au sérieux son message d’amour : c’est revêtir le tablier et se faire le serviteur de tous.

Frères et sœurs, la liturgie du Jeudi saint a ceci de particulier quand on la compare soit au dimanche des Rameaux, à la passion du Vendredi saint, ou encore au dimanche de Pâques. Le Jeudi saint est tout orienté vers nous les disciples. Jésus nous rassemble, il fait préparer le repas, il s’agenouille devant nous, il nous lave les pieds et nous demande de faire de même entre nous, comme si c’était là la chose la plus importante qu’il pouvait nous léguer en héritage la veille de sa mort. 

C’est ainsi que l’évangéliste Jean comprend la dernière Cène. Jésus ne laisse pas un culte à ses disciples, une dévotion quelconque, mais il veut leur rappeler une dernière fois, ce que doit être l’orientation fondamentale de la vie de ceux et celles qui se disent ses amis : «ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi». Nous aimer les uns autres comme Jésus l’a fait pour nous, c’est là notre appel frères et sœurs, et c’est là le fondement même de ce que veut dire faire Église ensemble, faire communauté.

Contrairement aux autres évangélistes, Jean ne parle pas de l’amour du prochain. Il insiste plutôt sur l’amour mutuel entre les disciples, qui doivent accepter de se laver les pieds les uns aux autres, qui doivent accepter de se faire les serviteurs les uns des autres. Jésus le dit bien, c’est un exemple que je vous ai laissé, un témoignage qui est l’expression même du cœur de sa vie et de sa mission, et qui trouve son enracinement, son fondement, dans une communauté qui partage la Parole, qui se rassemble autour de l’Eucharistie, qui prie et s’engage ensemble, qui se soutien, qui vient en aide à ses membres les plus faibles, ou les plus souffrants.  

Si le monde a besoin de disciples-missionnaires, comme le veut ce slogan à la mode dans bien des diocèses, et bien l’action la plus significative que nous puissions mener passe tout nécessairement par notre être ensemble, passe par le souci les uns des autres que le Christ inscrit dans nos cœurs. C’est cet amour fraternel des disciples, cette agapè, qui devient alors contagieux, qui parle du Christ et de l’amour de Dieu, comme aucun de nos mots ne saurait le faire.

Frères et sœurs, en cette veille de la passion et de la mort de notre Seigneur, il y a là quelque chose de la folie de Dieu qui nous dépasse, un acte d’amour tellement absolu qu’il questionnera notre humanité jusqu’à la fin des temps. Et, à cause de lui, mystérieusement, les hommes et les femmes qui le suivent se surprennent à vouloir aimer et servir comme lui. C’est à ce don de nous-mêmes qu’il nous invite lorsqu’il nous dit, en offrant le pain et le vin : «Vous ferez cela en mémoire de moi». Nous sommes invités, avec lui, à revêtir le tablier, à nous revêtir de sa puissance d’amour, et à devenir son corps et son sang pour le salut du monde, à devenir avec lui une éternelle offrande à la gloire du Père.

Yves Bériault, o.p.