Le Christ, Roi de l’univers (B)

Frères et sœurs, je dois vous mettre en garde, cette homélie n’est pas facile à entendre. Nous fêtons aujourd’hui le Christ, Roi de l’univers, une fête qui vient clore l’année liturgique où, pour la seule fois de l’année, nous célébrons l’identité même de Jésus. Mais le danger qui guettera toujours l’Église en célébrant son Seigneur à titre de Messie et Roi de l’univers, sera d’oublier ce qu’il a dit de lui-même à Pilate alors qu’il était son prisonnier. Ce dernier lui demanda s’il était le roi des Juifs et Jésus lui répondit : «ma royauté n’est pas de ce monde».

Comment ne pas voir en cette fin d’année liturgique, fort éprouvante pour les catholiques que nous sommes, une contradiction flagrante entre l’affirmation de Jésus, dont la royauté est dépouillée de toute forme de puissance ou de domination, et les sombres pages de l’histoire de notre Église qui s’écrivent encore jusqu’à ce jour, où les abus d’autorité de membres de l’Église font sans cesse la manchette, protégés parfois par une hiérarchie se croyant au-dessus des lois.

Alors que nous sommes convoqués à un synode universel où les catholiques sont invités à se dire comment ils marchent et croient ensemble, comment taire cette indignation qui nous habite devant les abus commis, étouffés, ou même tenus secrets par des membres de l’Église? 

C’est le pape François lui-même, lors de son homélie marquant l’ouverture de ce processus synodal, qui affirmait, et je cite : «Que le chemin synodal commence en écoutant le Peuple qui “participe aussi de la fonction prophétique du Christ”, selon un principe cher à l’Église du premier millénaire:  Ce qui affecte tout le monde doit être discuté et approuvé par tous ». C’est pourquoi beaucoup de catholiques veulent être entendus et partager leur indignation, ainsi que leur profonde conviction de la nécessité de réformes importantes dans l’Église.

Bien sûr, nous sommes convaincus que la grande majorité des chrétiens et des chrétiennes prennent au sérieux leur foi et il en va de même pour les ministres de l’Église. Mais il y aura toujours ceux par qui le scandale arrive, surtout quand c’est la structure même de l’institution qui les favorise. Et cela doit changer. Si Jésus invite à laisser pousser le bon grain avec l’ivraie, il y a urgence dans la demeure quand l’ivraie étouffe le bon grain, détruit des vies. Nous ne voulons ni ne pouvons être complices d’une telle conception de l’Église du Christ, qui est appelée à servir comme Lui, mais dont le bilan est tout de même accablant pour nous tous aujourd’hui.

Et c’est ainsi qu’au terme d’une année liturgique où nous ont été rappelé successivement les abus commis dans les écoles résidentielles autochtones, les comportements scandaleux reprochés à des prêtres et des religieux faisant la manchette des journaux, ou encore les conclusions massue du rapport Sauvé en France sur les abus commis pendant plus de soixante-dix ans sur des enfants, je dirais qu’au terme de cette année liturgique notre foi se tient comme au-dessus d’un abîme où il est difficile pour plusieurs catholiques de retrouver le chemin du vivre ensemble en Église, ou même du pourquoi de leur foi. Oui, au terme de cette année liturgique notre Église en ressort humiliée et, même s’ils n’en mouraient pas tous, comme le raconte une fable de Lafontaine, tous en sont atteints.

Nous ne faisons que commencer à chercher les causes de tels abus, qui sont le fait d’une minorité, faut-il le rappeler, mais où le Corps du Christ tout entier est blessé. Le rapport Sauvé parle d’un système d’abus systémique en Église, semblable au racisme systémique qui marque nos sociétés. Ce rapport, demandé courageusement par les évêques de France, va très loin et remet à la fois en question la formation des séminaristes, le célibat ecclésiastique, l’entre-soi ecclésial qui ferme les yeux sur les comportements déviants, l’impact mortifère du cléricalisme dans les communautés chrétiennes, les abus d’autorité et de conscience, l’absence des femmes et des laïcs à tous les niveaux importants de l’Église, l’obsession de la morale catholique avec la sexualité qui a pu […] contribuer à la pédocriminalité, etc. 

C’est Mgr de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France, qui lors de la réunion récente de l’assemblée des évêques à Lourdes, a décrit une Église qui croyait pouvoir enseigner sans écouter, sanctifier sans se dépouiller, gouverner sans se convertir. Ce qui a conduit, a-t-il dit, à «un système humain de dégradation, de mépris, de mort». 

Vous en conviendrez avec moi, ce constat est très difficile à entendre, mais comme dit Jésus : «La vérité vous rendra libres!» C’est pourquoi, frères et sœurs, il est important de nous redire en Église, à l’occasion de ce synode, quelle Église nous voulons, comment nous voulons vivre entre nous, et de quelle manière nous voulons annoncer la bonne nouvelle de Jésus Christ, lui qui affirme haut et fort que sa royauté n’est pas de ce monde.

Rappelez-vous. Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche, lors de l’établissement de son Royaume. «Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave.» Voilà l’agenda qui est proposé tout particulièrement aux ministres de l’Église, ainsi qu’à tous les baptisés.

C’est pourquoi nous croyons que le seul royaume que le Christ est venu établir parmi nous est celui de l’amour qui sait se donner et servir jusqu’au bout. Servir et donner, et non pas prendre et être servis. Et quand nous proclamons que Jésus est le Christ, le Roi de l’univers, il ne faut jamais oublier que son palais est une étable, son trône, une croix, son armée, ceux et celles qui vivent de l’esprit des béatitudes, car sa royauté n’est pas celle des puissants de ce monde. Et cela l’Église ne doit jamais l’oublier.

Sœurs et frères, quant à nous, que ces temps difficiles que nous vivons ne nous fassent pas perdre espérance, ni oublier le don incroyable qui est le nôtre de la foi en Jésus Christ, et puissions continuer à vivre et à approfondir ce don, ensemble, dans notre petite communauté chrétienne de Saint-Jean-Baptiste.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain.

Homélie pour la fête du Christ-Roi (B)

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 18, 33b-37

En ce temps-là,
    Pilate appela Jésus et lui dit :
« Es-tu le roi des Juifs ? »
    Jésus lui demanda :
« Dis-tu cela de toi-même,
ou bien d’autres te l’ont dit à mon sujet ? »
    Pilate répondit :
« Est-ce que je suis juif, moi ?
Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi :
qu’as-tu donc fait ? »
    Jésus déclara :
« Ma royauté n’est pas de ce monde ;
si ma royauté était de ce monde,
j’aurais des gardes
qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs.
En fait, ma royauté n’est pas d’ici. »
    Pilate lui dit :
« Alors, tu es roi ? »
Jésus répondit :
« C’est toi-même qui dis que je suis roi.
Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci :
rendre témoignage à la vérité.
Quiconque appartient à la vérité
écoute ma voix. »

COMMENTAIRE

L’Évangile de ce dimanche est le seul épisode de tous les Évangiles où Jésus affirme sa royauté, alors que devant Pilate il est enchaîné, humilié, abandonné de tous. Mais quelle est donc cette royauté de Jésus tellement contraire aux appétits des puissants de ce monde ? 

Jésus en avait déjà donné une claire indication à ses apôtres alors que ces derniers réclamaient le privilège de s’asseoir à sa droite et à sa gauche, lors de l’établissement de son royaume. « Vous le savez, avait-il dit : les chefs des nations les commandent en maîtres, et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » Étrange royauté que celle de Jésus où le Messie revêt le tablier du serviteur.

Par ailleurs, Jésus affirme être venu pour rendre témoignage à la Vérité. Pilate ne comprend pas. Qu’est-ce donc la vérité demande-t-il à Jésus ? « Les Juifs, eux, savent depuis le début de leur Alliance avec Dieu, que la vérité c’est Dieu lui-même. » (Thabut) Il est la seule vérité et Jésus est venu nous le révéler, nous dévoiler le visage du Père. 

Cette royauté que Jésus fait sienne est celle-là même de Dieu et il semble y avoir là un renversement incroyable, puisque nous proclamons la toute-puissance de Dieu dans notre Credo. Cette toute-puissance, nous révèle Jésus, est avant tout la toute-puissance de l’amour dans l’humble service des autres.

Alors, qu’affirmons-nous en ce dimanche du Christ-Roi ? Tout d’abord, nous croyons qu’il y a deux mille ans « l’Absolu s’est incarné et qu’il porte un visage, le visage de Jésus Christ ! » (Jacques de Bourbon-Busset). Nous croyons et nous affirmons qu’il est le Seigneur des vivants et des morts, que tout a été remis entre ses mains par le Père, et qu’il nous appelle à vivre éternellement auprès de lui. Nous croyons que sa vie donne sens à notre existence, qu’elle en est le fondement et qu’il nous appelle à une vie en plénitude dès ici-bas. Nous faisons nôtre l’affirmation de l’Apôtre Pierre à Jésus, lorsqu’il lui disait : « A qui d’autre irions-nous Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle ! » 

Nous croyons que le seul royaume que le Christ veut établir en tant que roi est celui de l’amour. Son palais est une étable. Son trône, une croix. Son armée, tous ceux et celles qui veulent vivre de l’esprit des béatitudes, car le Royaume des cieux est à eux. Notre roi est le plus humble des hommes que la terre ait jamais porté. Il se présente à nous comme celui qui frappe à la porte et qui attend qu’on lui ouvre. Il promet à la personne qui lui ouvrira, qu’il entrera dans sa maison, qu’il s’assoira à sa table, et qu’il prendra son repas avec elle. Le Christ-Roi est un roi d’humilité qui vient quémander notre hospitalité et notre amour, et qui jamais ne s’impose à nous. Vraiment sa royauté n’est pas de ce monde.

N’est-ce pas Jésus qui disait dans les évangiles : « Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos ». Ou encore ce que nous dit l’épître de Paul aux Philippiens, au sujet de Jésus : « Jésus n’a pas retenu le rang d’être l’égal de Dieu mais… il s’est dépouillé prenant la forme d’esclave…. Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix ».

Voilà, frères et sœurs, le roi qui se tient au milieu de nous. Il est le Seigneur de l’univers et pourtant il vient vers nous avec douceur et humilité, non pas pour dominer nos vies, mais pour les transformer, pour nous donner le vrai bonheur, pour nous inviter à transformer le monde avec lui, avec le seul pouvoir qu’il connaisse, celui de l’amour et de la miséricorde.

Dans un proverbe arabe, Dieu dit ceci : « Viens à moi avec ton cœur, et je te donnerai mes yeux. » N’est-ce pas là l’appel que nous fait sans cesse le Christ, à nous son Église. Si tu viens à moi avec ton cœur, si tu écoutes ma voix, je te donnerai mes yeux, et non seulement les yeux, mais les mains et le cœur, et l’intelligence des choses. En somme, le Fils de Dieu est venu pour se remettre entre nos mains. Il est notre bien le plus précieux. Il est le Christ-Roi ! 

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain