Homélie pour le 3e Dimanche T.O. (C)

Imaginez une vieille maison à la campagne. Vous êtes chez vos grands-parents. Vous montez au grenier et là il y a le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photos de mariage du grand-père et de la grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de la première maison, un voile de mariée, un poème offert par les enfants lors de leur cinquantième anniversaire de mariage, etc. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple, d’une famille. C’est le coffre à trésor d’une belle histoire d’amour qui en dépit du temps semble garder toute sa fraîcheur. Je me permets un exemple tout personnel. Il s’agit de la lettre de mon grand-père maternel qui habitait la Gaspésie en réponse à la lettre de mon père, de retour de la guerre à Montréal, demandant ma mère en mariage. C’était la coutume à l’époque. Cette lettre a été envoyée il y a maintenant plus de 70 ans et je l’ai retrouvée dans le coffre à trésor de ma mère après son décès il y a cinq ans :

Cher monsieur,

Je viens répondre à votre lettre me demandant la main de ma petite Annabelle. Ah oui, certainement je vous la donne, espérant qu’elle fera votre bonheur et en même temps le sien. Je sais que vous saurez la rendre heureuse. Je peux vous dire que je vous donne la perle de mes filles – elle a toujours été bien bonne pour nous, ses parents. En la perdant, nous perdons beaucoup, ce n’est pas sans regret, mais que voulez-vous, c’est la vie. Et bien cher monsieur, nous espérons d’avoir l’honneur de vous connaître l’un de ces jours, vous serez le bienvenu en notre humble demeure. Veuillez me croire, je demeure votre tout dévoué.

M. Achille Boulay

Saint-Gabriel de Gaspé, mai 1946

Ce fut là le début d’une belle histoire d’amour qui dura 56 ans. Nous aussi en tant qu’Église nous vivons une histoire d’amour et notre coffre à souvenir, c’est le livre de la Parole de Dieu, c’est la Bible. Il s’agit d’une bibliothèque de 73 livres qui raconte la merveilleuse histoire de nos ancêtres dans la foi. Il y a là des livres d’histoires, des poèmes, les plans de construction du Temple de Jérusalem, des paroles de Sagesse, les messages des prophètes et surtout le témoignage de ceux et celles qui ont connu Jésus Christ.

Ces livres sacrés, qui n’en forment plus qu’un seul pour nous, doivent sans cesse être redécouverts par les chrétiens. C’est pourquoi chaque dimanche, ils sont proclamés dans notre assemblée. 

Comment ne pas évoquer ici une expérience analogue qui est rapportée dans notre première lecture? Vous avez peut-être remarqué l’émotion du peuple à l’écoute de la parole de Dieu ? En voici l’explication. C’est qu’au retour d’Exil, les textes sacrés d’Israël, qui avaient disparu lors de la destruction du Temple, avaient été retrouvés, et le peuple s’était assemblé afin de les entendre à nouveau après plus de cinquante années d’exil, coupés de cette source de vie.

Ce texte du livre de Néhémie vient nous rappeler que la Parole de Dieu est centrale dans notre vie de foi. Mais alors pourquoi nous laisse-t-elle parfois si indifférents? Il arrive que nous quittions l’assemblée du dimanche, moi le premier, sans trop nous rappeler ce qui a été lu. L’habitude? Sans doute. La fatigue, l’inattention. D’où l’importance de nous rappeler de temps à autre l’importance de la Parole de Dieu que nous proclamons chaque dimanche, afin de mieux l’entendre et surtout nous laisser transformer par elle. Car comme le diit saint Paul : « Elle vivante la Parole de Dieu. »D’ailleurs, lors du concile Vatican II, les pères conciliaires avaient beaucoup réfléchi au rôle de la Parole dans l’assemblée liturgique et ils n’avaient pas hésité à affirmer que chaque fois que cette Parole est proclamée, c’était le Christ lui-même qui la proclame.

C’est là le premier volet de cette homélie. Voici le deuxième : maintenant, pourquoi notre Dieu parle-t-il ? Si notre Dieu parle, c’est qu’il veut se faire connaître de nous. N’est-ce pas là l’expérience fondamentale de tout parent avec son enfant? S’il cherche à lui apprendre à parler, bien que ce soit là une nécessité de la vie, le père et la mère qui laborieusement veulent amener leur enfant chéri à balbutier ses premiers mots, souhaitent surtout entendre de sa bouche les mots les plus importants au monde : Maman, papa! Dans cette expérience de reconnaissance du parent par l’enfant est ancrée la nature même de l’expérience de la famille qui est de se situer dans un réseau de vie où les enfants apprennent à devenir pleinement humain dans la mesure où ils reconnaissent leurs parents comme des êtres tout différents d’eux-mêmes, mais dont ils tiennent la vie, qui sont leur créateur, par qui passe leur croissance physique, affective, morale et spirituelle. 

Ce que la Parole de Dieu nous apprend, c’est que Dieu veut se faire connaître de nous, il veut que nous l’appelions Abba, Père, papa, car cette vie humaine qui est la nôtre s’enracine dans la sienne, vient de lui et va vers lui. Donc, Dieu parle pour se faire connaître, pour que grandisse entre lui et nous, l’amour, la communion, afin que nous atteignions notre pleine stature d’enfants de Dieu, que nous devenions des hommes et des femmes responsables et spirituels. Et qu’ensemble nous ne formions qu’un seul corps, une seule famille, une seule Église. C’est cette extraordinaire aventure que Jésus Christ vient mener à son terme alors qu’on le voit aujourd’hui dans l’évangile de Luc lancer sa mission, nous appelant à devenir des auditeurs de la Parole afin d’en devenir les serviteurs avec lui.

fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain