Homélie pour le 13e dimanche T.O.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 10, 37-41

En ce temps-là,
Jésus disait à ses Apôtres :
    « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi
n’est pas digne de moi ;
celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi
n’est pas digne de moi ;
    celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas
n’est pas digne de moi.
    Qui a trouvé sa vie
la perdra ;
qui a perdu sa vie à cause de moi
la gardera.
    Qui vous accueille
m’accueille ;
et qui m’accueille
accueille Celui qui m’a envoyé.
    Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète
recevra une récompense de prophète ;
qui accueille un homme juste en sa qualité de juste
recevra une récompense de juste.
    Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche,
à l’un de ces petits en sa qualité de disciple,
amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »

COMMENTAIRE

L’Évangile de ce dimanche fait partie de ces passages difficiles que nous propose le Nouveau Testament quand Jésus dit : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » Comment concilier la tendresse de Dieu et la dureté apparente de cet évangile ?

Jésus n’est-il pas le porte-parole et l’expression même du souci de Dieu pour les petits, les pauvres ? N’est-ce pas lui qui souligne l’importance ailleurs dans les évangiles de venir en aide à ses parents, qui affirme qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ? Comment concilier cette bonté de Jésus avec un texte qui semble évoquer un certain sectarisme, où nous serions invités à nous couper du monde ? C’est là bien sûr un premier niveau de lecture que pourrait faire une personne qui ne connaît pas bien les évangiles.

Pour concilier ces contradictions apparentes, nous avons besoin de comprendre ce que cela veut dire marcher à la suite du Christ. En dépit des paroles-chocs de Jésus, nous le savons, cette suite est libératrice et le passage d’aujourd’hui est extrêmement révélateur en ce qu’il nous dit au sujet de notre vie chrétienne. Elle implique des choix, des renoncements, et un attachement indéfectible à la personne de Jésus et de son évangile.

Un jour, j’ai vu dans un magazine une photo extraordinaire qui date de 1936. Elle a été prise à Berlin à la veille de la dernière guerre mondiale. On y voit une grande foule qui accueille Adolph Hitler et qui fait le salut nazi, le salut au chef ! Au milieu de cette foule, il y a un homme qui se tient debout les bras croisés. C’est le seul que l’on voit ainsi, alors que tout autour de lui les bras sont tous levés bien haut pour acclamer Hitler. Cet homme seul dans la foule a une mine très résolue, le visage défiant, et l’on devine qu’il s’agit d’une personne courageuse, prenant un risque énorme par sa non-conformité. J’ai vu dans l’image de cet homme une belle analogie avec notre suite du Christ.

Le disciple du Christ est appelé à marcher sur les mêmes routes que son Maître. Son engagement en ce monde au nom de l’évangile est fait de risques, d’audace et de courage. Son combat est souvent solitaire, et il doit être prêt à y engager toute sa vie comme son maître. Même seuls au cœur de la masse humaine, nous sommes appelés à nous ouvrir sans cesse au désir de Dieu sur nous, comme Jésus lui-même en a donné l’exemple. Le véritable bonheur est à ce prix, mais il est souvent fait de luttes, de renoncements et de refus, même lorsque des proches, des intimes cherchent à nous entraîner sur d’autres chemins que celui de l’évangile. D’où la première place qu’il nous faut accorder au Christ dans nos vies,

Jésus, aujourd’hui, nous parle de radicalisme, et, pourtant, il était loin d’être un révolutionnaire violent et anarchiste. Certains l’appelaient un prophète, ce qu’il était certainement. Mais pour nous, chrétiens, il est avant tout le Fils de Dieu, qui connait si bien le cœur de l’Homme. Et il est venu nous dire que le plus grand combat qui se livre en ce monde est un combat pour l’amour. Il est venu s’engager au cœur de cette lutte que nous menons, nous invitant à le suivre et à aimer comme lui.

Alors, comment concilier cet amour de Jésus avec l’amour de nos proches ? Tout d’abord, il est important de souligner qu’il n’y a aucune contradiction entre ces deux amours, puisqu’ils n’en forment qu’un seul, mais l’un de ces deux amours a préséance sur l’autre, car c’est en demeurant dans l’amour de Dieu que nous apprenons à aimer le prochain en vérité. Et cette vérité de l’amour nous oblige parfois à reprendre le prochain quand ses paroles ou ses actions sont en contradiction avec l’évangile. C’est en ce sens que l’amour de Dieu l’emporte sur l’autre. N’est-ce pas cette logique que vivent les parents lorsqu’ils corrigent leurs enfants qui se montrent égoïstes, violents ou rancuniers. Leur amour pour leurs enfants n’a de sens que s’ils leur apprennent à devenir de véritables adultes. Et il en serait autrement dans notre rapport les uns avec les autres, alors que nous sommes tous et toutes appelés à grandir et à nous épanouir en tant qu’enfants de Dieu ?

Frères et sœurs, l’évangile de ce dimanche nous rappelle que c’est en aimant Jésus le premier que l’amour sera toujours le premier servi dans nos vies, et qu’il pourra alors se déployer tout autour de nous en nous mettant au service les uns des autres, nous donnant d’aimer davantage, mais en vérité, père, mère, fils et fille, époux et épouse, au nom même de cet amour qui a sa source en Dieu.

Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie pour samedi le 27 juin 2026. 12e semaine T.O.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 8, 5-17

    En ce temps-là,
    comme Jésus était entré à Capharnaüm,
un centurion s’approcha de lui et le supplia :
    « Seigneur, mon serviteur est couché, à la maison, paralysé,
et il souffre terriblement. »
    Jésus lui dit :
« Je vais aller moi-même le guérir. »
    Le centurion reprit :
« Seigneur, je ne suis pas digne
que tu entres sous mon toit,
mais dis seulement une parole
et mon serviteur sera guéri.
    Moi-même qui suis soumis à une autorité,
j’ai des soldats sous mes ordres ;
à l’un, je dis : “Va”, et il va ;
à un autre : “Viens”, et il vient,
et à mon esclave : “Fais ceci”, et il le fait. »
    À ces mots, Jésus fut dans l’admiration
et dit à ceux qui le suivaient :
« Amen, je vous le déclare,
chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi.
    Aussi je vous le dis :
Beaucoup viendront de l’orient et de l’occident
et prendront place avec Abraham, Isaac et Jacob
au festin du royaume des Cieux,
    mais les fils du Royaume seront jetés
dans les ténèbres du dehors ;
là, il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
    Et Jésus dit au centurion :
« Rentre chez toi,
que tout se passe pour toi selon ta foi. »
Et, à l’heure même, le serviteur fut guéri.

    Comme Jésus entrait chez Pierre, dans sa maison,
il vit sa belle-mère couchée avec de la fièvre.
    Il lui toucha la main,
et la fièvre la quitta.
Elle se leva,
et elle le servait.

    Le soir venu, on présenta à Jésus beaucoup de possédés.
D’une parole, il expulsa les esprits
et, tous ceux qui étaient atteints d’un mal, il les guérit,
    pour que soit accomplie
la parole prononcée par le prophète Isaïe :
Il a pris nos souffrances,
il a porté nos maladies.

COMMENTAIRE

Frères et sœurs, vous conviendrez avec moi que la foi de ce centurion est véritablement remarquable. Ce qui nous surprend d’abord, c’est qu’un officier de l’armée romaine, probablement païen, manifeste une confiance en Jésus aussi profonde. C’est pourquoi Jésus déclare avec admiration : « Amen, je vous le dis, chez personne en Israël, je n’ai trouvé une telle foi. » Par cette affirmation, Jésus laisse déjà entrevoir que sa mission ne se limitera pas au peuple d’Israël. La foi de ce centurion annonce l’ouverture du salut à toutes les nations.

Mais comment ce centurion connaissait-il Jésus ? Il faut savoir que Capharnaüm était le principal centre du ministère de Jésus en Galilée. C’est en Galilée que sa réputation s’était rapidement répandue à la suite de son enseignement et de ses nombreux miracles. Et Jésus séjournait fréquemment à Capharnaüm, notamment dans la maison de l’apôtre Pierre. Il est donc tout à fait vraisemblable que le centurion ait entendu parler de lui, voire qu’il l’ait déjà vu à l’œuvre.

De plus, nous lisons chez l’évangéliste Luc que les anciens des Juifs disaient de ce centurion qu’il aimait la nation juive et qu’il avait même contribué à la construction de leur synagogue. Cela suggère donc un homme ouvert à la foi d’Israël, et qui avait sans doute compris dans son cœur que ce Jésus ne pouvait venir que de Dieu.

Encore une fois, ce récit met en évidence ceux et celles que l’on peut appeler les anonymes de l’Évangile. Des hommes et des femmes qui n’apparaissent qu’une seule fois à l’occasion d’une rencontre décisive avec le Christ, et dont les noms nous sont habituellement inconnus.

Ces anonymes ont tous et toutes fait l’expérience, à leur manière, de la sollicitude et de la compassion de Jésus, et sont ressortis de cette rencontre marqués à jamais. Qu’il s’agisse de la Syro-Phénicienne, de l’aveugle-né, de la veuve de Naïm, de la Samaritaine au puits, du lépreux qui ne demande qu’à être purifié, de la femme hémorroïsse guérie de ses pertes de sang, ou encore du centurion cherchant à tout prix à sauver son enfant.

Tous ont vécu une rencontre transformatrice avec le Christ, mais on ignore la suite de leur histoire. Toutefois, dans la finale de l’évangile de ce matin, soit la guérison de la belle-mère de Pierre, Mathieu semble nous livrer une clé de lecture afin de nous aider à comprendre ce qui survient dans la vie de ceux et celles qui rencontrent le Christ en vérité.

De prime abord, la guérison de la belle-mère de Pierre semble superflue dans ce récit, c’est comme une note de bas de page, un ajout sans réelle portée avec ce qui précède.

Pourtant, contrairement aux évangélistes Marc et Luc, qui racontent cette même guérison de la belle-mère de Pierre, Mathieu prend une tout autre approche avec son récit et il y a vraiment une visée théologique chez lui en ajoutant ce petit épisode à l’histoire du centurion. Car chez Mathieu, quand il est dit de la belle-mère de Pierre qu’elle se leva, il est le seul des trois évangélistes à employer le verbe qui est utilisé pour désigner la résurrection de Jésus : elle se leva, nous dit Mathieu, elle se tint debout, tout comme le Christ se tint debout le matin de Pâques. C’est le même verbe employé.

Une autre particularité dans le récit de Mathieu, la belle-mère de Pierre, une fois guérie, elle se lève, mais non pas pour servir tout l’équipage qui accompagne Jésus, comme chez les deux autres évangélistes, mais elle se lève uniquement pour le servir lui. Matthieu veut nous faire comprendre quelque chose d’essentiel ici : celui que le Christ touche dans son cœur et dans son corps découvre désormais que sa vie est entièrement tournée vers lui dans une vie de service.

Frères et sœurs, nous ne savons pas comment la vie de ce centurion a pu être transformée après la guérison de son enfant et quelle direction elle a prise, ni celle de la belle-mère de Pierre. Nous ignorons même leur nom, mais le Christ connaît le nôtre. Et s’il nous relève aujourd’hui par sa parole et sa présence à nos vies, c’est pour que, nous aussi, nous nous mettions à son service, comme tous ceux et celles qui nous ont précédés dans la foi. Amen.

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain