Homélie pour le 30e dimanche (A)

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 22, 34-40

En ce temps-là,
 les pharisiens,
apprenant que Jésus avait fermé la bouche aux sadducéens,
se réunirent,
 et l’un d’entre eux, un docteur de la Loi, posa une question à Jésus
pour le mettre à l’épreuve :
 « Maître, dans la Loi,
quel est le grand commandement ? »
 Jésus lui répondit :
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
de tout ton cœur,
de toute ton âme et de tout
ton esprit.
 Voilà le grand, le premier commandement.
 Et le second lui est semblable :
Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
 De ces deux commandements
dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. »

COMMENTAIRE

La première épître de saint Paul aux Thessaloniciens est considérée comme le plus ancien écrit du Nouveau Testament, rédigé vers l’an 50–51 après J.-C. Il y est question de la jeune communauté chrétienne de Thessalonique, qui tient beaucoup à cœur à l’apôtre Paul, car elle sera persécutée, tout comme lui. Et dans aucune de ses lettres, il n’aura fait preuve d’autant d’affection envers une communauté. Il leur écrit au chapitre deuxième de sa lettre :

1 Thes 2, 7-8 Alors que nous aurions pu nous imposer en qualité d’apôtres du Christ, au contraire, nous avons été pleins de douceur avec vous, comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons. Ayant pour vous une telle affection, nous aurions voulu vous donner non seulement l’Évangile de Dieu, mais jusqu’à nos propres vies, car vous nous étiez devenus très chers.

J’insiste sur ce contexte de la première lettre de Paul aux Thessaloniciens, que je vous invite à relire, car elle témoigne de la profonde conversion de Paul. Et l’amour du prochain qui s’y déploie peut nous servir de point de départ pour notre réflexion sur les textes bibliques de ce dimanche, où l’amour du prochain, qu’il nous faut aimer comme soi-même, est indissociable de l’amour de Dieu.

Ces deux commandements étaient déjà connus et respectés dans la tradition juive. La nouveauté de Jésus ne consiste donc pas à inventer un commandement, mais à associer intimement les deux et à en faire la clé d’interprétation de toute la Loi. Il ne supprime pas la Loi. Il en dévoile le cœur, et il témoignera par sa propre vie donnée, jusqu’où cet amour du prochain peut nous conduire.

Ainsi, quand saint Paul déclare aux Thessaloniciens : « nous aurions voulu vous livrer, en même temps que l’Évangile de Dieu, notre propre vie, », nous avons là un magnifique exemple de ce que veut dire se faire proche de l’autre comme le Christ nous y invite. Car Jésus élargit le concept de proximité à l’autre.

Saint Paul, le Juif, le pharisien, qui n’aurait jamais osé toucher à un païen avant sa conversion, est prêt maintenant à donner sa vie pour ces Grecs païens à qui il a annoncé l’Évangile. Car en Jésus, comme le dit saint Paul dans son épître aux Galates 3:28 : »il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. »

Jésus étend cette proximité non seulement à toute l’humanité, aux proches comme aux lointains, aux amis comme aux ennemis, mais cette proximité va jusqu’au don de sa vie. Jésus nous révèle que le prochain est un autre soi-même, tellement aimé de Dieu, qu’il nous faut nous attacher à lui comme à notre propre chair. C’est véritablement là une des spécificités les plus marquantes du christianisme.

Pourquoi le prochain est-il un prolongement de ma chair? J’ai employé cette formule parce qu’elle me semble juste, mais elle est tellement forte. Et pourtant, la vie du Christ me dit que cette formule est vraie! D’ailleurs, déjà le prophète Isaïe avait employé cette expression (58, 7), lorsque le Seigneur dit : « Le jeûne que je préfère… ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair. »

Je vous propose une méditation d’automne. En prenant une marche, j’ai demandé à Dieu de m’aider à comprendre pourquoi le prochain est si important. Pourquoi faut-il l’aimer? Parce que Dieu l’aime? Ça ne me satisfait pas? Car alors c’est comme un devoir et il est souvent difficile d’aimer par devoir. On ne peut forcer l’amour. Alors pourquoi faut-il aimer le prochain?

J’ai commencé à penser aux personnes qui me sont les plus proches, en me demandant pourquoi je les aimais? Pourquoi j’aimais mes amis? Les personnes qui me sont les plus chères? Parce qu’elles m’aiment? Sans doute. Mais cela ne suffit pas. Des personnes peuvent m’aimer sans que moi je les aime. Qu’est-ce donc qui me rend une personne agréable, qui lui donne de la valeur à mes yeux?

Et c’est alors que dans ce contexte, sous un ciel d’automne ensoleillé, je me suis mis à penser à tous ces hommes et ces femmes qui étaient importants pour moi. Et peu à peu j’ai commencé à inclure dans ce groupe non seulement les gens que je connaissais, mais aussi tous ces inconnus qui donnent sens à la vie, qui s’y engagent et qui en parlent en me la faisant aimer. Je pensais aux artistes, aux comédiens, aux peintres, aux musiciens. J’imaginais toutes ces personnes en qui habite une passion et qui savent la communiquer aux autres. Je pensais aux danseurs, aux cinéastes, aux écrivains, aux amants de la nature, aux parents qui cajolent leurs petits, aux enfants qui courent après les papillons en riant.

Ce n’est là qu’un tout petit échantillon de ces scènes de la vie où mon prochain, c.-à-d. celui qui est le plus près de moi après moi-même, où ce prochain, ce frère, cette sœur en humanité témoigne de son amour de la vie et me la fait aimer. Et je réalisais soudainement que chaque être humain, chacun à sa manière, irremplaçable, du plus riche au plus pauvre, était un témoin de la vie qui, par son regard, ses gestes, ses paroles. Qu’il était capable de m’en révéler à la fois la beauté, la richesse et la profondeur. Je réalisai alors à quel point j’ai besoin du prochain pour découvrir la vie, pour connaître Dieu.

Quand on le considère ainsi, le prochain m’est aussi cher qu’un membre ou qu’un sens de mon corps. Il me fait voir, il me fait entendre, sentir. J’ai besoin du prochain, et parce que j’en ai besoin, je découvre aussi combien il m’est précieux, qu’il est un autre moi-même et que je dois en prendre soin tout autant que je prends soin de moi. Jamais je ne voudrais couper un membre de mon corps. Jésus vient nous dire que nous sommes liés les uns aux autres, comme les membres d’un même corps. Ce besoin les uns des autres est de l’ordre d’une communion.

Plongé dans ma méditation, je faisais l’expérience de ce Corps du Christ, où tous les membres sont nécessaires à l’harmonie de ce corps, car ils contribuent à sa vitalité. Je réalisais, ce qui pourtant semble tellement évident, que nul n’est une île, que je n’existerais même pas si j’étais le seul être humain sur terre. Que j’avais besoin de mes parents non seulement comme reproducteurs biologiques, mais que j’avais aussi besoin d’eux parce que c’est à leur contact que j’ai appris à découvrir la vie, le pardon, le dépassement de soi, la beauté, l’amour. Je découvrais dans ma méditation que chacun des enfants de Dieu est porteur, avec moi, des richesses insondables de Dieu et que notre communauté de vie a pour but de nous apprendre à nous donner les uns aux autres ces richesses, à les découvrir et à les contempler ensemble.

Je prenais conscience à quel point chacun est une part précieuse du mystère de la vie. Que chacun a un rôle unique à jouer dans le dévoilement de ce mystère, tout un chacun, sans exception, d’où l’importance des plus petits, des plus pauvres, ayant d’autant plus besoin d’être protégés et soutenus par leurs aînés, parce que leur vie est plus menacée. Quand on s’ouvre à ce mystère que Jésus est venu nous révéler, le prochain devient alors à nos yeux, ce qu’il est aux yeux de Dieu: un autre moi-même, un proche, précieux, irremplaçable.

Dieu non seulement nous confie les uns aux autres, mais il est au cœur de ce mystère de pauvreté et de communion qui habite au plus profond de nous-mêmes. Aimer le prochain, c’est s’ouvrir au mystère de l’autre en posant sur lui le regard même du Christ, où parfois il ne nous reste plus qu’à prier pour l’autre, à demander à Dieu la force de pardonner, le courage d’ouvrir notre cœur qui se ferme. Sur la route de l’éternité, je ne puis abandonner mon prochain, fût-il mon ennemi, car il est un autre moi-même, Dieu me le donne comme frère, comme sœur. C’est là le message radical et insurpassable, impraticable à vue humaine, de l’évangile de Jésus-Christ, mais gloire soir rendu à notre Père du ciel, car déjà Jésus nous a ouvert le chemin… Que ce soit là notre joie!

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain

Homélie, samedi 24 octobre 2026

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 13, 1-9

Un jour,
 des gens rapportèrent à Jésus l’affaire des Galiléens
que Pilate avait fait massacrer,
mêlant leur sang à celui des sacrifices qu’ils offraient.
 Jésus leur répondit :
« Pensez-vous que ces Galiléens
étaient de plus grands pécheurs
que tous les autres Galiléens,
pour avoir subi un tel sort ?
 Eh bien, je vous dis : pas du tout !
Mais si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de même.
 Et ces dix-huit personnes
tuées par la chute de la tour de Siloé,
pensez-vous qu’elles étaient plus coupables
que tous les autres habitants de Jérusalem ?
 Eh bien, je vous dis : pas du tout !
Mais si vous ne vous convertissez pas,
vous périrez tous de même. »

Jésus disait encore cette parabole :
« Quelqu’un avait un figuier planté dans sa vigne.
Il vint chercher du fruit sur ce figuier,
et n’en trouva pas.
Il dit alors à son vigneron :
“Voilà trois ans que je viens chercher du fruit sur ce figuier,
et je n’en trouve pas.
Coupe-le.
À quoi bon le laisser épuiser le sol ?”
 Mais le vigneron lui répondit :
“Maître, laisse-le encore cette année,
le temps que je bêche autour
pour y mettre du fumier.
 Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir.
Sinon, tu le couperas.” »

COMMENTAIRE

Chaque fois que la Parole de Dieu est proclamée dans une assemblée, c’est Dieu lui-même qui nous parle de nos vies, de ce que nous en faisons et de ce que Lui aimerait bien en faire. Cette Parole de Dieu est parfois une parole qui console, qui apporte le réconfort, qui nous dit combien Dieu est au cœur de nos épreuves, et combien il nous aime.

Cette Parole de Dieu est parfois aussi une parole sévère, une parole qui corrige, qui nous fait voir notre péché et ce que ce péché fait de nos vies. Car la Parole de Dieu est toujours comme ce glaive à deux tranchants dont parle l’épître aux Hébreux. Un glaive qui, à la fois, libère, mais aussi un glaive qui coupe, qui nettoie. La Parole de Dieu devient alors un appel à la conversion qui nous invite à prendre conscience de nos pauvretés, de notre péché.

C’est un combat qui est très exigeant et qui souvent semble dépasser nos capacités humaines, car il nous met en présence de nos manques d’amour. C’est là que l’on comprend le sens de l’expression « avoir besoin d’être sauvé », sauvé de nous-mêmes. C’est pourquoi la Parole de Dieu nous le rappelle sans cesse. Il nous faut nous convertir au désir de Dieu sur nous.

L’appel à la conversion nous concerne tous, puisque le monde en dépend. La conversion nous entraîne sur des chemins exigeants, loin des chemins battus de la tentation et de la vie facile. Il s’agit véritablement d’un revirement sur nous-mêmes, où la quête de notre véritable identité en tant qu’enfants de Dieu est en jeu.

Ce matin, Jésus appelle chacun et chacune de nous à la conversion, et ce, de manière pressante, inquiétante même, mais où la miséricorde n’est jamais dissociée de cet appel. Mais nous convertir de quoi au juste? Il y a là un travail que chacun doit faire sur soi-même.


Tant que nous n’aurons pas saisi l’enjeu de cette conversion dans nos vies, nos prières et nos célébrations demeureront stériles.
Il est vrai que l’on se sent démuni devant ce monde qui trop souvent nous glisse entre les mains, comme un enfant turbulent que l’on voudrait retenir, un monde qui nous échappe, et qui est capable du meilleur comme du pire et qui, trop souvent, nous entraîne dans ses dérives. L’homme n’est pas mauvais en soi, mais il y a la contagion du mal ; d’où la nécessité de nous tourner vers la source de tout amour, car nos actions à petite échelle ont un effet déterminant sur la réalité qui nous entoure, pour le meilleur comme pour le pire. Cela est comparable à ce que l’on appelle l’effet papillon, qui est l’idée qu’un tout petit geste peut entraîner des conséquences importantes, parfois bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer.

S’il nous est difficile de nous situer dans notre vie comme ayant besoin de conversion, c’est que l’on oublie trop souvent le lien qui existe entre les drames humains internationaux, à l’échelle de la planète, et notre petit quotidien et nos façons de faire. Non pas que nous soyons méchants, mais il nous arrive trop souvent de laisser dominer le mal sur nos vies. À petite échelle, ça semble avoir bien peu de conséquences. Petites paroles désobligeantes, envie et jalousie, un malin plaisir à s’en prendre à des personnes qui nous déplaisent, un petit geste malhonnête par-ci, un refus de pardonner par-là, ou encore, encourager par nos paroles l’intolérance à l’endroit des étrangers, des pas-comme-nous… Une foule de petits drames humains en puissance que l’on sème par nos paroles et nos actions et que les enfants apprennent déjà sur les genoux de leurs parents. Et l’on n’a pas besoin de conversion ?
Frères et sœurs, entendons l’appel pressant de Jésus ce matin. Et que notre communion au Corps du Christ, et l’accueil de sa Parole, nous donnent la force de poursuivre notre chemin de foi et de conversion. Amen.

Fr. Yves Bériault, o.p. Dominicain


Léon Bloy
« Notre liberté est solidaire de l’équilibre du monde et c’est là qu’il faut comprendre pour ne pas s’étonner du profond mystère de la Réversibilité qui est le nom philosophique du grand dogme de la Communion des Saints. Tout homme qui produit un acte libre projette sa personnalité dans l’infini. S’il donne de mauvais coeur un sous à un pauvre, ce sous perce la main du pauvre, tombe, perce la terre, troue les soleils, traverse le firmament et compromet l’univers. S’il produit un acte impur, il obscurcit peut-être des milliers de coeurs qu’il ne connaît pas, qui correspondent mystérieusement à lui et qui ont besoin que cet homme soit pur, comme un voyageur mourant de soif a besoin du verre d’eau de l’Évangile. Un acte charitable, un mouvement de vraie pitié chante pour lui les louanges divines, depuis Adam jusqu’à la fin des siècles; il guérit les malades, console les désespérés, apaise les tempêtes, rachète les captifs, convertit les infidèles et protège le genre humain. »

(Léon Bloy: Méditation à l’Office de nuit chez les Chartreux).