Homélie pour le 27e Dimanche T.O. (B)

CEUX QUE DIEU A UNIS

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 10,2-16. 
Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? »
Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. »
Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.
Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme.
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle.
Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »
Des gens présentaient à Jésus des enfants pour qu’il pose la main sur eux ; mais les disciples les écartèrent vivement.
Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent.
Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. »
Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

 

COMMENTAIRE

« L’amour est aveugle, mais le mariage lui rend la vue. » Proverbe allemand

« Les amoureux rêvent, les époux sont réveillés. » (A. Pope).

Mieux vaut aborder le sujet du mariage avec un peu d’humour, car c’est un sujet délicat, aujourd’hui comme hier, alors que s’ouvre à Rome le Synode sur la famille. Nous le savons, le mariage traverse une crise sans précédent, et les couples chrétiens, déçus dans leur amour ou engagés dans une deuxième union, se sentent sûrement interpellés, sinon jugés par les paroles de Jésus aujourd’hui.

Bien sûr, Jésus nous rappelle le sérieux du mariage, le sérieux de nos vies et de nos engagements, mais lors de son ministère en Galilée, il a aussi témoigné d’un souci extraordinaire pour les blessés de la vie, rappelant ainsi à l’Église qu’elle a un devoir de compréhension et de compassion face à des millions de drames humains liés au mariage et qui affaiblissent les communautés chrétiennes. Je pense aux souffrances que vivent ces couples et ces familles, je pense au problème de l’accès à la communion eucharistique, ou encore à la difficulté d’un remariage à l’église. Le synode ne pourra pas faire l’économie d’une discussion en profondeur sur ces questions.

Par ailleurs, notre récit évangélique a une visée beaucoup plus large que la simple question du divorce. Alors que les pharisiens tendent un piège à Jésus en lui demandant s’il est permis de quitter sa femme, Jésus, en bon pédagogue, les questionne plutôt sur ce qu’a prescrit Moïse : « Moïse, disent-ils, a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. » Jésus réplique de façon assez brutale, que c’est en raison de la dureté de leur cœur que Moïse a permis une telle prescription.

Jésus n’est pas sans savoir que dans le Judaïsme, il y a différentes écoles de pensée au sujet du divorce. Certaines écoles rabbiniques affirment que le divorce n’est possible que dans le cas d’une immoralité grave, et donc qu’on ne peut divorcer à la légère. D’autres écoles, plus libérales, prétendent qu’une épouse peut être renvoyée sur-le-champ dès qu’elle déplaît à son mari.  L’on cherche donc à entraîner Jésus dans ce débat sur les motifs du divorce, mais Jésus invite plutôt ses interlocuteurs à une réflexion sur le sens du mariage. Il rappelle qu’au commencement Dieu créa l’homme et la femme en les appelant à ne former qu’une seule chair.

Pour comprendre l’intention de Jésus, il faut regarder le texte biblique qu’il invoque pour faire contrepoids à l’autorité de Moïse. Jésus affirme que Moïse a légiféré à cause de la dureté de cœur des hommes. Car il faut bien le dire, le divorce dans la société juive était avant tout le privilège des hommes, et une femme qui subissait un divorce se trouvait souvent mise à la rue du jour au lendemain, sur simple remise d’une lettre du mari. À moins d’être reprise par sa famille, l’épouse renvoyée de la maison de l’époux était souvent vouée, soit à la mendicité, soit à la prostitution. Jésus connaît trop bien l’existence de ces rapports de domination entre l’homme et la femme, et il s’attaque à cette loi du plus fort, à l’égoïsme des maris érigé en loi, mais il le fait avant tout en rappelant la beauté de la vocation de l’homme et de la femme dans le mariage.

En réponse à la loi de Moïse, Jésus cite le livre de la Genèse où l’homme et la femme sont créés égaux, et ont pour vocation d’être féconds comme Dieu. Car il y a une communion d’amour en Dieu, c’est ce que nous révèle le mystère de la Trinité, et de cette communion jaillit un amour fécond qui engendre la vie. Il en est de même pour l’homme et la femme. Créés à l’image de Dieu, ils sont appelés à la communion dans l’amour, communion qui trouve son accomplissement dans le mariage, où l’homme et la femme se complètent l’un l’autre et ne forment plus qu’un.

Bien sûr, ce mystère de communion et de fécondité vaut pour tous et toutes, chacun et chacune selon notre état de vie, mais le mariage en est l’expression la plus visible. Il agit comme un signe prophétique qui est là pour nous rappeler jusqu’où il faut aimer et donner de soi-même aux autres. Et cela prend toute une vie. C’est la perspective du mariage chrétien.

Dans le mariage, un être unique et irremplaçable m’est confié pour la vie, et à qui je me donne pour la vie, dans une fidélité qui se veut une réponse à l’appel et à la fidélité même de Dieu. Et c’est ainsi que l’homme et la femme ne forment plus qu’un seul oui pour toute la vie, qu’un seul et même projet d’amour, dans une fidélité sans faille, et dans le respect mutuel de chacun.

C’est tout cela la beauté et la grandeur du mariage que Jésus vient rappeler à ses interlocuteurs, alors que ces derniers semblent davantage préoccupés par les contraintes du mariage que de sa finalité. Jésus leur rappelle que le mariage est avant tout un projet de Dieu, la vocation la plus belle et la plus noble qu’il ait confiée à l’homme et à la femme, et où lui-même s’engage dans la réalisation de cette union, puisque c’est lui qui unit les époux : « Ce que Dieu a uni… », dit Jésus.

C’est pourquoi l’Église a le devoir de nous rappeler sans cesse la grandeur de ce mystère d’amour et l’importance d’y être fidèle. Mais elle ne peut oublier ceux et celles qui ont connu l’échec dans ce projet de vie, car l’on ne saurait encourager les uns sans soutenir les autres, puisque Jésus est venu relever ce qui est faible, pauvre et blessé en nous.

L’échec ne doit pas faire de nous des exclus, du moins ce n’est pas ce que l’Évangile nous enseigne, sinon nous serions tous des exclus. Le radicalisme évangélique est avant tout un radicalisme de la miséricorde dont nous avons tous besoin. Et toutes nos belles paroles, tous nos beaux discours ne seront que de pieux bavardages, si la miséricorde de Jésus n’a pas le dernier mot en Église. C’est pourquoi il nous faut prier sans cesse pour que ce défi soit relevé dans notre Église, et plus particulièrement pendant ce synode sur la famille qui se tient à Rome !

Terminons cette réflexion comme nous l’avons commencée, avec un proverbe chinois : « Les grands bonheurs viennent du ciel, mais les petits bonheurs viennent de l’effort. » C’est la grâce que je nous souhaite.

Yves Bériault, o.p
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 26e Dimanche (T.O.) B

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc  (Mc 9, 38-43.45.47-48)

En ce temps-là,
Jean, l’un des Douze, disait à Jésus :
« Maître, nous avons vu quelqu’un
expulser les démons en ton nom ;
nous l’en avons empêché,
car il n’est pas de ceux qui nous suivent. »
Jésus répondit :
« Ne l’en empêchez pas,
car celui qui fait un miracle en mon nom
ne peut pas, aussitôt après, mal parler de moi ;
celui qui n’est pas contre nous
est pour nous.
Et celui qui vous donnera un verre d’eau
au nom de votre appartenance au Christ,
amen, je vous le dis,
il ne restera pas sans récompense.

Celui qui est un scandale, une occasion de chute,
pour un seul de ces petits qui croient en moi,
mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou
une de ces meules que tournent les ânes,
et qu’on le jette à la mer.
Et si ta main est pour toi une occasion de chute,
coupe-la.
Mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux mains,
là où le feu ne s’éteint pas.
Si ton pied est pour toi une occasion de chute,
coupe-le.
Mieux vaut pour toi entrer estropié dans la vie éternelle
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux pieds.
Si ton œil est pour toi une occasion de chute,
arrache-le.
Mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu
que de t’en aller dans la géhenne avec tes deux yeux,
là où le ver ne meurt pas
et où le feu ne s’éteint pas. »

 

COMMENTAIRE

Les textes bibliques de ce dimanche nous donnent une belle occasion de réfléchir ensemble au sujet de notre présence au monde en tant que chrétiens et chrétiennes. En fait, la question qui m’habite est la suivante : qu’est-ce que cela signifie pour nous être prophète au nom du Christ? En quoi cela nous concerne-t-il?

Commençons donc par le commencement en reconnaissant tout d’abord qu’il y a un grand désir qui traverse toute la Bible, et qui est déjà énoncé par la bouche de Moïse, au livre des Nombres, et que nous avons entendu dans notre première lecture. En réponse à ceux qui se plaignent que des personnes prophétisent sans y avoir été appelées, Moïse répond : « Ah! puisse tout le peuple de Yahvé être prophète, Yahvé leur donnant son Esprit » (Nb 11, 29). Comme en écho à la réponse de Moïse, Jésus dans l’évangile adopte la même attitude : « Laissez les faire. Qui n’est pas contre nous est avec nous. »

Les prophètes dans la Bible sont les porte-parole du désir de Dieu, et leur mission est de faire connaître son rêve pour ses enfants. Il rêve de leur donner son Esprit. C’est Joël, l’un des derniers prophètes de l’A.T., qui prophétisait ainsi : « Dans les derniers temps […] je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit. » (Jl 3, 1-2).

Ce qui est annoncé par Joël, c’est l’avènement d’un peuple de prophètes, comme en rêvait Moïse. Dans l’histoire d’Israël, seulement quelques individus étaient investis de cette mission. Le prophète était un personnage hors du commun, dont l’Esprit du Seigneur s’emparait pour un temps, afin de se servir de lui pour parler au peuple. Joël, par sa prophétie, confirme la venue des temps nouveaux. Alors que Moïse appelait de tout son coeur ce jour comme inspiré dans l’élan d’une intuition mystérieuse, d’un rêve fou, où il serait possible que tout le peuple devienne prophète, Joël vers l’an 500 av. J.-C., nous amène à l’étape d’une promesse formelle, d’un projet de Dieu en voie de se réaliser. L’événement Jésus Christ sera à la fois le révélateur de ce dessein de Dieu et son accomplissement.

L’expérience chrétienne se situe donc à l’intérieur d’une longue quête spirituelle. Une quête où la grandeur de Dieu dans la tradition mosaïque a toujours été affirmée : un Dieu Tout-Puissant, un Dieu Créateur, mais surtout un Dieu Père, un Dieu d’Amour et de Miséricorde. Les hommes et les femmes de l’A.T. n’ignoraient pas quelle était la nature de leur Dieu. Toute la Bible nous révèle que Dieu est avant tout un être de relation, comme nous. Et s’il pose des êtres hors de lui-même, par son acte de création, c’est pour les ramener à lui, afin de les faire participer pleinement, au terme de leur existence, à ce qu’Il est. Voilà notre destinée.

La grandeur de Dieu, ce qui le rend fascinant, c’est que c’est un Dieu qui veut se faire connaître et qui prend l’initiative, comme s’il avait besoin de se faire connaître. Il nous est difficile de parler de Dieu comme d’un être de besoin, et pourtant, Dieu ne joue pas à « avoir besoin de nous ». Il ne fait pas semblant. Ce que la Révélation nous apprend, du livre de la Genèse jusqu’au dernier livre de la Bible, c’est qu’il est dans la nature même de Dieu de créer et d’appeler sa création à participer à sa gloire. Quand Dieu donne, il ne donne pas à moitié. Quand Dieu appelle à la vie, c’est à une vie en plénitude qu’il appelle.

Saint-Exupéry, dans son livre Le Petit Prince, fait dire au renard que l’on est responsable de ce que l’on apprivoise. Que dire alors lorsque l’on crée, lorsque l’on donne la vie à des créatures! Dieu s’intéresse passionnément à notre réalité. Il vient s’y insérer avec tout le respect et la tendresse de celui qui aime. Il invite, il n’impose pas. Il invite avec une infinie discrétion à le connaître et à l’aimer. C’est pourquoi survient l’événement Jésus-Christ, et son achèvement, qui est le don de l’Esprit Saint. L’Esprit Saint vient rendre possible en nous le rêve fou de Dieu pour nous, qui est de le connaître et de l’aimer tel que l’a connu et aimé Jésus.

Mais l’Esprit Saint nous entraîne aussi à poursuivre la mission du Christ, à discerner les lieux, les situations, les personnes à l’endroit desquels il nous demande d’agir en son nom. Et c’est là la dimension prophétique de nos vies de baptisés. La vie dans l’Esprit Saint nous transforme et nous fait voir le monde d’une manière nouvelle. Comme l’écrivait Henri Nouwen : « C’est laisser le feu de l’amour de Jésus faire fondre la glace du ressentiment en nous; c’est créer un espace où la joie remplace la tristesse, où la miséricorde supplante l’amertume, où l’amour déplace la peur, où la douleur et la tendresse surmontent la haine et l’indifférence. » (1) Où la foi déplace les montagnes!

Depuis sa résurrection, le Christ vient réaliser en notre monde ce souhait de Moïse : « Ah! puisse tout le peuple de Dieu être prophète. » Par notre baptême, nous participons à la fonction prophétique de l’Église, et cette action du Christ en son Église en dépasse les structures pour s’étendre au monde entier, partout où il y a des hommes et des femmes de bonne volonté.

Le concile Vatican II l’affirme : « Le Saint-Esprit se manifeste où il veut », car « le Royaume de Dieu est plus vaste que l’Église. » (2) Jean-Paul II lui-même, dans son encyclique Le Rédempteur de l’homme, écrit : « Peut-on dire que l’Église n’est pas seule dans la supplication à l’Esprit Saint? Oui, on peut le dire, écrit-il, parce que le “besoin” de ce qui est spirituel (dans notre monde) est exprimé également par des personnes qui se trouvent hors des frontières visibles de l’Église. » (3)

Et c’est ainsi que se rencontrent des hommes et des femmes de toutes langues, peuples, cultures, religions, animés par ce même Esprit qui est à l’oeuvre en notre monde, et qui fait dire à Jésus : « Laissez les faire. Qui n’est pas contre nous est avec nous. » Ce sont les oeuvres caritatives partout dans le monde au service des enfants, des pauvres et des malades; les ONG, telles que Médecins sans Frontières, Amnistie Internationale; ce sont aussi les Raoul Follereau et les lépreux; Henri Dunant et la Croix-Rouge; soeur Emmanuel et les chiffonniers du Caire; frère Roger de Taizé; Nelson Mandela et Mgr Tutu; Martin Luther King et Gandhi, et j’en passe et j’en passe…

Comme il est riche ce trésor de notre humanité. Il s’agit d’une multitude d’hommes et de femmes chez qui nous reconnaissons cette action prophétique du Christ, qui est une oeuvre de guérison, de réconciliation, de justice et de miséricorde, et qui annonce un monde nouveau, le Règne de Dieu à venir, dont l’aube s’est déjà levée au matin de Pâques.

Frères et soeurs, voilà le prophétisme dans lequel nous engage notre suite du Christ. C’est pourquoi nous demandons à Dieu, en cette eucharistie, d’être trouvés fidèles et de nous donner la force de répondre aux appels de l’Esprit Saint dans nos vies, afin que s’imprime en nous le visage du Christ, et que l’on puisse dire en nous voyant agir : voilà véritablement ses disciples! Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1. Prayer embraces the world. Extrait de La seule chose nécessaire. (recueil des écrits de Henri Nouwen), Bellarmin, 2001, p. 40.
  2.  Gaudium et spes
  3.  (18), cf. V 11, LG 16.

 

 

Homélie pour le 25e Dimanche T.O. (B)

Preparer-son-pelerinage-conseils-pratiques_lightbox_full.jpg

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 9, 30-37)
En ce temps-là,
Jésus traversait la Galilée avec ses disciples,
et il ne voulait pas qu’on le sache,
car il enseignait ses disciples en leur disant :
« Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ;
ils le tueront
et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. »
Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles
et ils avaient peur de l’interroger.
Ils arrivèrent à Capharnaüm,
et, une fois à la maison, Jésus leur demanda :
« De quoi discutiez-vous en chemin ? »
Ils se taisaient,
car, en chemin, ils avaient discuté entre eux
pour savoir qui était le plus grand.
S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit :
« Si quelqu’un veut être le premier,
qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
Prenant alors un enfant,
il le plaça au milieu d’eux,
l’embrassa, et leur dit :
« Quiconque accueille en mon nom
un enfant comme celui-ci,
c’est moi qu’il accueille.
Et celui qui m’accueille,
ce n’est pas moi qu’il accueille,
mais Celui qui m’a envoyé. »

COMMENTAIRE

« De quoi discutiez-vous en chemin? » Voilà la question que Jésus nous demande alors que nous nous rassemblons pour faire mémoire du don incroyable que Dieu nous fait en son Fils. Par le simple fait d’être ici réunis, nous proclamons à la face du monde le grand mystère de la mort-résurrection du Christ, ainsi que le sérieux de nos vies en tant que disciples. Mais « de quoi discutiez-vous en chemin », nous demande Jésus? Quelles passions portons-nous pour le monde? Qu’est-ce qui nous inquiète? Quelles sont les drames humains qui nous font pleurer ou encore qui soulèvent notre indignation et notre colère? En somme, qu’est-ce qui nous habite et qui porte l’empreinte même de Jésus et de sa bonne nouvelle?

À travers les plus grands projets que nous puissions mener, jusqu’aux tâches les plus humbles, nous sommes appelés à être porteurs de l’évangile et du souci de Dieu pour le monde. Et pour être vraiment fidèles à cette mission, Jésus nous dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. » 

Nous le savons, tout dans nos sociétés est orienté vers ce but d’être premier, d’être le meilleur, de se surpasser sans cesse. L’évangile nous fait aussi cette invitation, mais il s’agit plutôt de se surpasser dans l’amour, de rivaliser de charité afin d’être les premiers à porter le fardeau de ceux et celles qui peinent sur les routes de ce monde. 

L’enseignement de Jésus à ce sujet est explicite et incontournable : « Quiconque accueille un petit enfant à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille. » En prenant l’exemple de l’enfant, Jésus nous présente non seulement ce qu’il y a de plus faible dans notre monde, mais il va jusqu’à s’identifier à cet enfant. Là où des personnes sont rejetées, méprisées, persécutées, c’est Jésus lui-même qui souffre et qui est victime.

Alors, de quoi discutez-vous en chemin avec vos frères et vos sœurs dans la foi? Car nous sommes tous en route, ensemble, car nous formons l’Église, le Corps du Christ, et nul ne va au ciel tout seul. Comme l’écrivait le poète Charles Péguy : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Voilà une image évocatrice qui vient nous rappeler que nous sommes tous et toutes des « pèlerins de l’absolu » en marche vers le Royaume, un pèlerinage qui se vit dans la solidarité.

Des pèlerins, voilà ce que nous sommes. Peut-être avez-vous déjà fait cette expérience d’être pèlerin un jour? Si vous avez eu cette chance, vous savez que le pèlerinage est une extraordinaire école pour entrer dans la spiritualité de la route. Je ne parle pas ici de ces pèlerinages où l’autobus nous dépose à un sanctuaire, mais de ceux où il faut se lever de bon matin, prendre la route et marcher, soit seul ou avec d’autres. Il y a quelques années j’ai eu la chance de vivre cette expérience pendant plusieurs jours, avec des compagnons de route, sac au dos, dans le but de nous rendre dans un monastère.

L’une des premières constatations que l’on fait au cours d’un pèlerinage est de se rendre compte que la route est tout aussi importante que le lieu qui nous attend. Si le but visé a du sens, il en prend surtout un à cause de ce que l’on a souffert pour y arriver, de ce que l’on a partagé avec les autres, à cause du soutien mutuel et de la fraternité que l’on s’est prodigués au fil des kilomètres. Pourquoi faire un pèlerinage de cette façon, comme des milliers de personnes le font en allant par exemple à Compostelle ou à Lourdes? C’est que le pèlerinage est une école de la vie qui nous apprend que le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle, la vie en Église, c’est avant tout un compagnonnage avec Dieu sur les routes du monde, sur les voies rapides comme sur les chemins les plus escarpés.

Quand on termine un pèlerinage, en se levant le premier matin où l’on se retrouve chez soi, on a le sentiment d’avoir acquis une nouvelle habitude. L’on a envie de chausser à nouveau ses bottes de marche, prendre son sac à dos à nouveau, et s’engager sur la route vers l’inconnu. C’est lors du retour à la maison que l’on comprend le vrai sens du pèlerinage. Il est comme une « parabole en acte » de nos vies, une sorte de mise en scène du quotidien que nous avons à assumer, et qui est d’aller vers l’avant tout au long de nos vies, par-delà les épreuves et les défis rencontrés sur le chemin. 

L’expérience du pèlerinage pour un chrétien ou une chrétienne nous révèle que le vrai chemin où il nous faut engager nos vies est celui de notre quotidien vécu en Église. Ce n’est plus seulement la fin du voyage qui importe, mais surtout la vie qui y conduit. Le pèlerinage nous apprend que tous les jours, de bon matin, il nous faut mettre nos souliers de marche, prendre avec nous nos rêves, nos projets et nos peines, et nous engager ensemble sur le chemin que le Christ ouvre devant nous et sur lequel il marche avec nous. Jésus continue de traverser la Galilée des nations avec nous, comme on le voit faire avec ses disciples dans l’évangile. Il devient notre compagnon de route qui nous rappelle sans cesse ce qu’il disait à ses apôtres : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. »

Frères et sœurs, demandons à Dieu en cette eucharistie qu’il conforme de plus en plus nos vies à celle de son Fils Jésus, afin qu’avec lui nous devenions des pèlerins de l’absolu, confiants en nos lendemains, sachant qu’il saura nous donner la force de nous engager sur ce bout de chemin qui nous est confié. Amen.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicains. Ordre des prêcheurs

 

Si je n’ai pas l’amour je ne suis rien

amour-de-notre-vie

 

De la première lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens (1 Co 12, 31 – 13, 13)

Frères,
recherchez avec ardeur les dons les plus grands.
Et maintenant, je vais vous indiquer le chemin par excellence.

J’aurais beau parler toutes les langues
des hommes et des anges,
si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour,
je ne suis qu’un cuivre qui résonne,
une cymbale retentissante.
J’aurais beau être prophète,
avoir toute la science des mystères
et toute la connaissance de Dieu,
j’aurais beau avoir toute la foi
jusqu’à transporter les montagnes,
s’il me manque l’amour,
je ne suis rien.
J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés,
j’aurais beau me faire brûler vif,
s’il me manque l’amour,
cela ne me sert à rien.

L’amour prend patience ;
l’amour rend service ;
l’amour ne jalouse pas ;
il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;
il ne fait rien d’inconvenant ;
il ne cherche pas son intérêt ;
il ne s’emporte pas ;
il n’entretient pas de rancune ;
il ne se réjouit pas de ce qui est injuste,
mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
il supporte tout, il fait confiance en tout,
il espère tout, il endure tout.
L’amour ne passera jamais.

Les prophéties seront dépassées,
le don des langues cessera,
la connaissance actuelle sera dépassée.
En effet, notre connaissance est partielle,
nos prophéties sont partielles.
Quand viendra l’achèvement,
ce qui est partiel sera dépassé.
Quand j’étais petit enfant,
je parlais comme un enfant,
je pensais comme un enfant,
je raisonnais comme un enfant.
Maintenant que je suis un homme,
j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.

Nous voyons actuellement de manière confuse,
comme dans un miroir ;
ce jour-là, nous verrons face à face.
Actuellement, ma connaissance est partielle ;
ce jour-là, je connaîtrai parfaitement,
comme j’ai été connu.
Ce qui demeure aujourd’hui,
c’est la foi, l’espérance et la charité ;
mais la plus grande des trois,
c’est la charité.

COMMENTAIRE

L’hymne à la charité chez saint Paul est l’un des textes les plus connus et les plus beaux du Nouveau Testament ; un texte que même des non-croyants connaissent et qui est lu parfois lors de mariages civils, là où la dimension religieuse est habituellement absente. Bien sûr ce texte se prête à tous les amalgames sans qu’on n’en saisisse toujours les exigences ou la portée.

Car pour saint Paul l’amour est plus qu’une vertu, c’est une force, c’est la force vivifiante de l’Esprit Saint qui nous entraine vers l’avenir tout en nous appelant à édifier dès maintenant la cité où nous avons la responsabilité les uns des autres. C’est pourquoi l’amour ne peut se contenter du paraître, des artifices ou de la superficialité des sentiments; de plus, il ne supporte ni la haine, la rancœur, la jalousie, l’orgueil ou l’injustice. Et c’est avec des formules-chocs, telle « j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transformer les montagnes », que Paul peut affirmer sans hésitation que « s’il me manque l’amour je ne suis rien. »

Pourtant, après avoir souligné avec force l’importance de l’amour, Paul prend bien peu de mots pour le décrire. Il énonce tout simplement que l’amour est vrai, il est juste, il prend patience, il supporte tout, il fait confiance en tout et il endure tout. Voilà! Tout est dit.

L’amour pour Paul, c’est aller au bout de soi, au bout du don de soi-même, ce qui parfois nous paraît tellement difficile, surtout quand nous ne comptons que sur nous-mêmes et oublions que Dieu est la source de tout amour. Etty Hillesum, une jeune juive morte à Auschwitz à l’âge de 29 ans, notait dans son journal : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois, je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. »

« Le remettre au jour », dit-elle, car l’amour a été répandu dans nos cœurs, nous dit saint Paul, il habite au plus profond de nous, car l’amour est la nourriture de l’âme et c’est lui qui fait croire et agir selon le cœur de Dieu. Alors, il nous faut sans cesse le remettre au jour. C’est pourquoi saint Paul rappelle aux Corinthiens que les charismes et les dons ne sont rien sans l’amour, car l’Église ne saurait s’édifier sans être pétrie de cet amour qui vient de Dieu et qui nous a été manifesté en Jésus Christ. Cela vaut pour notre communauté chrétienne ainsi que notre communauté dominicaine.

Frères et sœurs, ce petit joyau paulinien qu’est l’hymne à la charité vient raviver notre espérance ce matin, car il nous rappelle que cet amour qui ne passera jamais et qui sera notre demeure pour l’éternité, cet amour c’est l’Esprit de Dieu versé en nos cœurs, et telle une source d’eau vive, on ne se lassera jamais de venir y boire si nous sommes fidèles à celui qui nous a appelés. Amen.

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicains. Ordre des prêcheurs

 

 

Homélie pour le 24e Dimanche T.O. (B)

d9fb1677776202edd362be24cd7df837.jpg

SE LAISSER SURPRENDRE PAR DIEU

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 8,27-35. 
En ce temps-là, Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? »
Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. »
Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Christ. »
Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne.
Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite.
Jésus disait cette parole ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches.
Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera.

COMMENTAIRE

Un jour, une personne m’a demandé ce que les chrétiens faisaient de si exceptionnel? J’avais répondu qu’ils essayaient tout simplement d’assumer le sérieux de leurs vies à la lumière de leur foi en Dieu. L’évangile d’aujourd’hui vient nous rappeler que c’est là une chose exigeante, car être chrétien ce n’est ni une fuite hors du monde, ni une voie de facilité.

Être chrétien, c’est aussi exigeant qu’être un bon père, une bonne mère de famille pour ses enfants. C’est aussi exigeant que d’entourer de soins et de prévenance un proche, ses vieux parents ou un ami malade. C’est aussi exigeant que d’engager sa vie dans la lutte pour la justice, pour les pauvres, pour les blessés de la vie. C’est aussi exigeant que d’avoir le souci de cette planète et de ses ressources. En somme, être chrétien, c’est assumer pleinement cette vie qui est la nôtre. C’est être bon et fidèle, pacifique et miséricordieux, charitable et honnête. C’est se faire le prochain de ceux et celles qui ont besoin de nous, c’est accepter de donner de soi-même, et ce parfois, jusqu’au don de sa vie.

C’est à cet achèvement de nos vies que Dieu nous appelle en son Fils, lui qui nous donne la force de nous réaliser en tant qu’enfants de Dieu. La foi est une grâce, un don, mais c’est une grâce qui coûte. C’est ce que l’apôtre Pierre n’a pas encore saisi quand Jésus lui parle de sa passion à venir, et du don qu’il fera de lui-même jusqu’à donner sa vie. Il est facile de proclamer sa foi bien haut et fort, mais la vivre jusqu’au bout, cela fait appel à un courage et à une lucidité que seul Dieu peut nous donner.

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, dit Jésus, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Cette suite du Christ peut prendre bien des formes dans notre quotidien, mais elle nous demande toujours d’être à l’écoute des signes des temps et des événements. Voici une expérience personnelle que j’aimerais vous partager.

Alors que j’étais responsable d’une troupe de théâtre multidisciplinaire au service de pastorale de l’Université de Montréal, une troupe composée de cinquante à soixante-quinze étudiants selon les années, nous avions créé une pièce qui abordait la problématique des réfugiés illégaux au Canada. C’était le choix des étudiants. La pièce mettait en scène un groupe de jeunes en excursion qui faisaient la rencontre en forêt d’un jeune couple d’Amérique centrale en fuite, cherchant refuge dans notre pays.

La préparation de cette pièce nous avait amenés à méditer l’enseignement de Jésus qui dit à ses disciples : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli ». Nous ne nous doutions pas alors jusqu’où cette parole de Jésus nous entraînerait.

Pendant la semaine où nous présentions notre spectacle, les médias parlaient abondamment du cas d’une famille de réfugiés somaliens à Montréal, qui avait été refoulée par notre gouvernement fédéral vers Plattsburgh, et qui était condamnée à être déportée par le gouvernement des États-Unis vers la Somalie, là où la guerre sévissait.

Notre spectacle était des plus actuel et il connut un bon succès. Tous les membres de la troupe semblaient satisfaits, sauf une comédienne qui demanda à me voir le lendemain de notre dernière représentation. C’était une jeune juive qui s’appelait Esther. Elle se planta bien droit devant moi et me dit d’un ton assuré : « C’est bien de présenter une pièce sur le drame des réfugiés, mais une famille somalienne, du nom de Guelhes, vient d’être déportée aux États-Unis. Tout le monde en parle. Est-ce que notre troupe a l’intention de faire quelque chose après la pièce de théâtre que nous venons de présenter? »

La famille Guelhes, c’était une jeune somalienne de 21 ans, avec ses deux frères de quatorze et douze ans, qui se retrouvaient complètement laissés à eux-mêmes à la frontière de notre pays. Esther avait raison, il fallait faire quelque chose. Nous nous sommes donc entendus pour réunir les membres de la troupe, et les étudiants acceptèrent avec enthousiasme le défi qu’Esther nous proposait.

Nous avons entrepris une campagne en faveur des Guelhes, sensibilisant familles et amis, approchant des politiciens, les médias, les professeurs de l’école que fréquentaient les deux plus jeunes Somaliens. Nous avons organisé des manifestations, sensibilisé les communautés chrétiennes à la sortie des églises le dimanche, nous avons fait circuler une pétition à l’université. Deux mois plus tard, le gouvernement provincial nous annonçait qu’il donnait enfin son accord et qu’il était prêt à donner le statut d’immigrants reçus aux Guelhes!

Je partis aussitôt pour Plattsburgh afin d’aller les chercher et les amener au consulat canadien de New York afin d’obtenir leurs visas. Trois jours plus tard, nous étions de retour à la frontière canadienne où nous attendaient Esther, une meute de journalistes, ainsi que plusieurs membres de la troupe. Ce soir-là, nous avons fêté cette victoire inespérée, à travers laquelle notre pièce de théâtre trouvait en quelque sorte son véritable dénouement : une victoire où l’évangile nous avait entraînés beaucoup plus loin que nous ne l’aurions imaginé au moment de monter cette pièce : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. »

Esther nous avait rappelé cette sagesse fondamentale, et dont j’aime bien l’expression anglaise : « To walk the walk, and talk the talk! » Que l’on peut traduire par une expression populaire chez les jeunes d’ici : « Que les bottines suivent les babines ». Ou encore, pour employer un langage un peu plus châtié : De la nécessité d’être congruent avec soi-même.

C’est l’apôtre saint Jacques dans sa lettre qui écrit: « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? » C’est dans cette dynamique que nous avons été entraînés au printemps de 1991, alors qu’une jeune juive, un groupe de chrétiens et trois jeunes musulmans vivaient ensemble une page d’évangile.

Et c’est ainsi que la suite du Christ nous entraîne sans cesse sur des chemins de traverse à la fois surprenants et inattendus, où nous faisons l’expérience que l’exigence de l’évangile c’est parfois accepter de se laisser surprendre par Dieu.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 23e Dimanche T.O. (B)

barbeles

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 7, 31-37)

En ce temps-là,
Jésus quitta le territoire de Tyr ;
passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée
et alla en plein territoire de la Décapole.
Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler,
et supplient Jésus de poser la main sur lui.
Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule,
lui mit les doigts dans les oreilles,
et, avec sa salive, lui toucha la langue.
Puis, les yeux levés au ciel,
il soupira et lui dit :
« Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! »
Ses oreilles s’ouvrirent ;
sa langue se délia,
et il parlait correctement.
Alors Jésus leur ordonna
de n’en rien dire à personne ;
mais plus il leur donnait cet ordre,
plus ceux-ci le proclamaient.
Extrêmement frappés, ils disaient :
« Il a bien fait toutes choses :
il fait entendre les sourds et parler les muets. »

 

COMMENTAIRE

Effata! Ouvre-toi! N’est-ce pas là l’invitation que l’Esprit du Seigneur proclame sans cesse au monde et àson Église ? Effata! Ouvre-toi! Mais s’ouvrir à quoi? Mais à l’accueil de Dieu et son action au coeur de nos vies!

Le prophète Isaïe compare le salut de Dieu à des actions de guérison où le boiteux marche, l’aveugle voit, le sourd entend, le muet parle. Ou encore, ce salut est comparé à la pluie bienfaisante qui tombe du ciel, là oùil y a sécheresse; à des eaux jaillissantes, làoù il y a la soif. Ces promesses de salut trouvent leur accomplissement non seulement dans les miracles de Jésus, mais surtout en sa personne, dans le don qu’il nous fait de lui-même.

Le récit de guérison du sourd-muet est très évocateur. Nous avons ici un récit tout en nuances, empreint d’une grande délicatesse, où Jésus prend à part un sourd-muet, un homme emmuré dans son humanité blessée. Jésus l’entraîne dans l’intimité d’un face à face oùs’opère une oeuvre de recréation. Tout comme dans le récit de la Genèse, où Dieu se penche sur Adam pour le tirer de la glaise, Jésus se penche sur le sourd-muet. Il prend sa tête entre ses mains, signe de bénédiction, il le marque de sa salive, c’est-à-dire du sceau de son humanité, lui qui est la Sagesse de Dieu. Il lui touche l’oreille, comme s’il lui confiait le grand secret de l’amour de Dieu pour lui et, tout comme Dieu le fit pour Adam, Jésus ramène cet homme au monde des vivants en soufflant sur lui.

En cet homme nous voyons l’humanité qui attend son heure de délivrance et qui accueille la puissance de résurrection du Christ, qui n’est pas seulement une promesse pour l’avenir, mais un dynamisme de vie à l’oeuvre dès à présent, afin que nous soyons nous aussi à pied d’oeuvre avec Dieu au coeur de cette humanité qui souffre.

Effata! Ouvre-toi! Cette injonction de Jésus s’adresse à nous en tant que porteurs de la miséricorde de Dieu. Ouvre-toi à mon coeur de miséricorde, nous dit le Seigneur, car mon coeur est capable de transformer le tien et  faire de toi le gardien de tes frères et de tes soeurs qui frappent à ta porte. Car l’égoïsme est une pente sur laquelle il nous est trop facile de glisser, nous repliant sur nos petits bonheurs tranquilles, nos possessions, nos sécurités. La nature humaine est ainsi faite, mais rendons grâce àDieu, car c’est cette dureté de coeur que le Seigneur vient faire éclater.

Qui d’entre nous n’a pas vécu dans sa vie un moment de détresse ou d’impuissance, le besoin d’être secouru ou entendu? Alors, si tu es un disciple du Christ : Effata! Ouvre-toi! Ouvre-toi à tous ceux et celles dont le Seigneur a toujours eu pitié. Dans l’Ancien Testament l’on parle de la veuve et de l’orphelin, de l’étranger, du pauvre, des opprimés, des enchaînés, des accablés. Ce cortège de misère humaine est toujours le même, quelles que soient les époques.

Voyez la grave crise humanitaire que traverse le Moyen-Orient. Si ce flot de réfugiés se trouvait à nos portes, comment réagirions-nous? Ou demandons-nous plutôt : qu’est-ce que Dieu attend de nous? Comme le souligne avec justesse le Pape François, parfois « nous sommes tentés d’être des chrétiens qui se tiennentà une prudente distance des plaies du Seigneur.[1]» C’est pourquoi nous aussi nous avons besoin d’entendre la parole de guérison du Christ : « Effata! Ouvre-toi ».

Lors d’un repas avec mes frères dominicains où nous discutions de la situation en Méditerranée, l’un d’eux émit le commentaire suivant : « Il ne reste plus que la prière ! » Ce constat donne sans doute la mesure de notre sentiment d’impuissance devant la crise actuelle, mais il nous rappelle aussi notre responsabilité première en tant que disciple du Christ.

Il nous faut prier, prier comme si tout dépendait de Dieu, mais agir aussi comme si tout dépendait de nous.

La prière agit comme un levier dans notre monde et Jésus nous assure qu’elle est capable de soulever les obstacles les plus lourds et les plus insurmontables. Mais elle a aussi ce pouvoir de nous mettre en marche, de nous donner d’entendre le cri d’une humanité emmurée dans sa misère.

Bien des chrétiens et des chrétiennes se demandent quoi faire devant les crises qui sans cesse frappent notre pauvre monde. Tout d’abord il est important de croire en la puissance de la prière. Nous devons nous tenir en présence de Dieu et prier :

  • Prier pour les pays en guerre.
  • Prier pour les belligérants de tous côté
  • Prier pour les populations victimes de la guerre.
  • Prier pour les responsables politiques.
  • Prier pour les personnes et les organismes qui viennent en aide aux réfugié

Mais il nous faut aussi nous tenir en présence de Dieu et agir.

Il nous faut mobiliser nos Églises et nos communautés chrétiennes en faveur des réfugiés, des plus pauvres, des plus démunis, afin de ne pas célébrer notre foi au Christ Ressuscité les bras croisés, ayant toujours en mémoire ces paroles inoubliables de Jésus :

« J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir »(Mt 25, 35-36).

Frères et soeurs, voilà la mesure de l’action évangélique à laquelle nous sommes appelés.

[1](Exhort. apost. Evangelii gaudium, n. 270).


Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 22e Dimanche T.O. (B)

160505_em23q_pplus-mains-personne-agee_sn1250

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 7, 1-8.14-15.21-23)

En ce temps-là,
les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem,
se réunissent auprès de Jésus,
et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas
avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées.
– Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs,
se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger,
par attachement à la tradition des anciens ;
et au retour du marché,
ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau,
et ils sont attachés encore par tradition
à beaucoup d’autres pratiques :
lavage de coupes, de carafes et de plats.
Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus :
« Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas
la tradition des anciens ?
Ils prennent leurs repas avec des mains impures. »
Jésus leur répondit :
« Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites,
ainsi qu’il est écrit :
Ce peuple m’honore des lèvres,
mais son cœur est loin de moi.
C’est en vain qu’ils me rendent un culte ;
les doctrines qu’ils enseignent
ne sont que des préceptes humains.
Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu,
pour vous attacher à la tradition des hommes. »

Appelant de nouveau la foule, il lui disait :
« Écoutez-moi tous, et comprenez bien.
Rien de ce qui est extérieur à l’homme
et qui entre en lui
ne peut le rendre impur.
Mais ce qui sort de l’homme,
voilà ce qui rend l’homme impur. »

Il disait encore à ses disciples, à l’écart de la foule :
« C’est du dedans, du cœur de l’homme,
que sortent les pensées perverses :
inconduites, vols, meurtres,
adultères, cupidités, méchancetés,
fraude, débauche, envie,
diffamation, orgueil et démesure.
Tout ce mal vient du dedans,
et rend l’homme impur. »

COMMENTAIRE

Jésus nous rappelle le fondement de toute vie spirituelle en reprenant les paroles d’Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » Jésus nous invite à regarder en nous-mêmes, à bien examiner les forces qui sont à l’œuvre en nous et qui parfois nous entraînent loin de Dieu et loin de nous-mêmes.

Pourtant, les textes de la Parole de Dieu en ce dimanche sont unanimes pour nous rappeler combien Dieu est proche de nous. Il ne s’éloigne jamais de nous. Dans notre première lecture, Moïse en fait le rappel au peuple hébreu en lui disant : « Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? » Au psaume, nous affirmons cette vérité avec ce répons où nous disons : « Tu es proche, Seigneur; fais-nous vivre avec toi. » Dans la deuxième lecture, c’est l’apôtre saint Jacques qui nous fait l’invitation suivante : « Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. » La Parole de Dieu habite en nous et elle est agissante, elle est vivante!

Quant à Jésus, il identifie clairement dans l’évangile le lieu où réside la source du mal qui nous éloigne de Dieu. Il affirme que c’est ce qui sort du cœur de l’homme qui le rend impur, qui le sépare de Dieu, et il illustre sans complaisance comment le mal se démultiplie et prospère dans le monde : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Toutes ces actions, pensées ou attitudes nous rendent complices du mal et nous rendent impurs, nous dit Jésus. Mais alors, qui donc peut être sauvé ? La réponse de la Parole de Dieu en ce dimanche est très claire à ce sujet : en nous attachant fermement à Dieu, et en vivant selon ses commandements.

C’est ce que Jésus vient nous aider à réaliser en nos vies. Il est l’ami fidèle capable d’ouvrir nos cœurs fermés, capable d’effacer la haine et le ressentiment en nous, capable de nous libérer des pulsions qui nous habitent et qui parfois nous obsèdent. Car il est lui cette Parole de Dieu semée en nos cœurs, dont parle saint Jacques, et il a le pouvoir de nous purifier et de renouveler nos vies.

Par ailleurs, le Seigneur Jésus ne vient pas simplement nous indiquer un but à atteindre dans notre vie spirituelle, il nous propose une voie sur laquelle il nous invite à marcher avec lui, lui qui EST le CHEMIN. Cette voie est une voie de MISÉRICORDE, qui prend sa source dans la miséricorde de Dieu pour nous. Jésus nous invite et nous fait participer à la miséricorde de Dieu, lui qui prend le risque, en nous confiant son Fils, de remettre son amour entre nos mains.

L’expérience que nous faisons de la miséricorde du Christ convertit notre indifférence à la misère humaine autour de nous, attendrit notre cœur et nous entraîne à aimer comme lui, afin que nos cœurs soient toujours cette demeure privilégiée de Dieu où son amour prolonge son action. L’Esprit Saint n’est pas chiche et il déploie ses dons avec générosité, partout sur la terre, chez tous ceux et celles dont le cœur reconnaît qu’il est fait pour aimer, que c’est là sa véritable vocation.

En voici un exemple il me semble, en ces temps difficiles et de violences; une histoire qui s’entend comme une parabole évangélique et qui met en scène des chrétiens et des musulmans. C’est le Père Michel Morlet, prêtre et médecin, qui raconte ce qui suit alors qu’il était en Éthiopie auprès des lépreux :

« C’était dans les débuts de mon arrivée à Gambo, où il y a un petit village où l’on garde les lépreux trop mutilés pour retourner chez eux. Ils reçoivent un peu de nourriture chaque jour et ils complètent avec leur jardin et leurs poules. Ils vivent pauvrement et ne mangent de la viande qu’aux grandes fêtes, soit musulmanes, soit chrétiennes. À Noël et à Pâques, on donnait une vache aux chrétiens. La même chose pour les musulmans à la fin du ramadan ou à la naissance du Prophète. Ils ne peuvent pas manger ensemble. Or vers la fin du ramadan, Mohamed, un musulman du village, accompagné des anciens, vint voir le Père italien chargé de la mission. Ce dernier lui demanda : “Tu viens déjà chercher ta vache ?” Mohamed lui répondit : “Non, on a discuté tous ensemble au village. Mes enfants vont rire et manger de la viande pendant que les enfants des chrétiens pleureront parce qu’ils n’en ont pas; alors qu’à Noël c’est le contraire. Comme on est tous les enfants du même Dieu, désormais, tu donneras à chaque fête. Tu nous donneras seulement un mouton. Comme cela, tu pourras pour le même prix en payer un autre aux chrétiens. Ainsi nos enfants riront et mangeront de la viande en même temps. ” (1)

Cette histoire est une histoire prophétique pour notre temps, qui vient nous rappeler combien “Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi ” (2), car lui seul à ce pouvoir de nous rendre meilleurs, bons comme le Christ. Et c’est pourquoi de ce même cœur de l’homme, capable des pires atrocités, Dieu a voulu faire sa demeure d’où jailliraient les fruits de l’Esprit Saint qui sont : charité, joie, paix, bienveillance, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur et maîtrise de soi. Aucune richesse n’est comparable à ces dons en cette vie, car ils nous ouvrent au véritable bonheur.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


 

  • [1]Annales, n. 301, février 1988. pp. 41-42. Dans Cahiers Saint-Dominique. Numéro 319, juin 2015. Article Qui nous fera voir le bonheur? de Soeur Marie-Isabelle Rioux, o.p. pp. 39-43.
  • [2]Zundel, Maurice, L’évangile intérieur, Saint-Augustin, 1997. p. 23

Homélie pour le 21e Dimanche T.O. (B)

UNE SAINTE COLÈRE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 60-69)

En ce temps-là,
Jésus avait donné un enseignement
dans la synagogue de Capharnaüm.
Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, déclarèrent :
« Cette parole est rude !
Qui peut l’entendre ? »
Jésus savait en lui-même
que ses disciples récriminaient à son sujet.
Il leur dit :
« Cela vous scandalise ?
Et quand vous verrez le Fils de l’homme
monter là où il était auparavant !…
C’est l’esprit qui fait vivre,
la chair n’est capable de rien.
Les paroles que je vous ai dites sont esprit
et elles sont vie.
Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. »
Jésus savait en effet depuis le commencement
quels étaient ceux qui ne croyaient pas,
et qui était celui qui le livrerait.
Il ajouta :
« Voilà pourquoi je vous ai dit
que personne ne peut venir à moi
si cela ne lui est pas donné par le Père. »

À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent
et cessèrent de l’accompagner.
Alors Jésus dit aux Douze :
« Voulez-vous partir, vous aussi ? »
Simon-Pierre lui répondit :
« Seigneur, à qui irions-nous ?
Tu as les paroles de la vie éternelle.
Quant à nous, nous croyons,
et nous savons que tu es le Saint de Dieu. »

COMMENTAIRE

Tout comme on le dit parfois au début des films à la télévision, cette homélie est pour un public averti. L’Évangile aujourd’hui nous rapporte une question douloureuse de Jésus à ses disciples alors que se profilent à l’horizon sa passion et la trahison de Judas. Jésus leur demande : « Voulez-vous partir vous aussi ? » Cette question est des plus actuelle alors que l’Église fait face à une crise morale sans précédent, où semaine après semaine les médias nous dévoilent des séries d’accusations portées contre des prêtres, des religieux, des évêques et même des cardinaux. La nouvelle la plus récente au sujet de ces scandales nous est venue des États-Unis où sur une période de 70 ans plus de mille enfants auraient été abusés par près de 300 prêtres. Et cela dans six diocèses de l’État de la Pennsylvanie. Il est temps que nous en parlions !

Tout comme vous, ces comportements attribués à des prêtres m’ont indigné au plus haut point, et l’on peut comprendre la réaction spontanée de bien des croyants qui songent à se distancer de l’Église, ou même à la quitter. Car il faut reconnaître qu’il y a quelque chose de vicié dans une structure ecclésiale qui rend possible de tels abus, même si les faits invoqués remontent parfois à plus de soixante-dix ans. Bien sûr, des mesures ont été mises en place depuis une vingtaine années afin d’éviter de telles dérives, mais il semble exister une culture inhérente à ce type d’abus, une culture cléricale « autoréférentielle » comme l’appelle le pape François ; c’est-à-dire une culture qui entretient une image idéalisée des prêtres et des religieux comme s’ils faisaient partie d’une élite à qui tous les privilèges seraient permis.

La promotion d’une telle vision du service pastorale et de la vie religieuse ne peut qu’encourager les dérives et les excès, les complicités et les silences, et ainsi ouvrir la porte à toutes sortes d’abus : abus sexuels, abus de pouvoir et abus de conscience. Voilà le diagnostic que pose courageusement le pape François, avouant avec douleur que l’Église a abandonné ses enfants devant les crimes commis en Pennsylvanie et ailleurs dans le monde.

Selon plusieurs, cette crise exige un examen en profondeur des structures d’autorité dans l’Église, ainsi que notre manière de concevoir les ministères, ce qui ouvre par le fait même la discussion quant au rôle que devraient jouer les laïcs, et ce, à tous les niveaux de responsabilité dans l’Église. Vaste chantier que soulèvent ces questions et que les évêques du monde entier devront aborder avec courage et détermination de concert avec tout le peuple de Dieu.

Mais venons-en maintenant à nos réactions personnelles. Une amie qui travaille en pastorale universitaire écrivait ces jours-ci dans sa chronique du Magazine PRÉSENCE : « Je suis révoltée. J’ai honte de cette Église. Ce n’est pas “mon” Église. Ce n’est pas l’Église, point. Je refuse d’être responsable, via les liens de la foi, des crimes de ces hommes du clergé qui ont violé et volé des enfances et des vies entières. […] Et cependant, poursuit-elle, cette Église est indissociable de celle où j’ai grandi dans ma foi, celle aussi où j’exerce mon travail. Ça me met dans une sainte colère ! »

Cette colère c’est aussi la nôtre et elle a bien sûr besoin d’être reconnue et exprimée, car il est important que nous condamnions ces crimes alors que des loups se sont introduits dans la bergerie. Mais il nous faut aussi pouvoir nous dire pourquoi nous restons, pourquoi nous tenons à ce point à notre vie en Église, car elle est loin de se réduire à tous ces scandales. Mon amie qui s’appelle Sabrina Di Matteo, termine ainsi sa lettre ouverte : « Je choisis de rester. Sans taire ma sainte colère. »

J’ai beaucoup porté cette question au cours des dernières semaines, devenant de plus en plus convaincu qu’il nous fallait aborder cette question ensemble, me demandant aussi ce que nous pourrions apporter comme motifs pour rester à ceux et celles qui ont des doutes, qui hésitent ou qui sont blessés. Voici ce que j’aimerais leur partager, et ce sont là mes propres raisons de rester et de continuer à aimer l’Église. Tout d’abord, quand nous parlons d’Église, il nous faut voir plus large que la simple institution, car elle n’est que l’expression visible et bien imparfaite du mystère qui nous habite et qui nous rassemble. Je veux parler ici de la force de résurrection du Christ qui s’est emparée des premiers témoins le matin de Pâques, traversant même leurs portes verrouillées et les animant d’une espérance à toute épreuve.

Quand nous parlons de l’Église, je pense à cette Église-Mère née au pied de la croix avec la Vierge Marie, et qui s’est vue propulsée aux quatre coins du monde avec l’avènement de la Pentecôte. C’est cette assemblée des premiers fidèles à Jérusalem qui nous a annoncé la résurrection du Christ au matin de Pâques ; et ce sont ses premiers missionnaires qui nous ont transmis les paroles et les actions du Seigneur Jésus à travers les lettres et les récits évangéliques des premiers témoins.

C’est cette Église qui nous a donné le Nouveau Testament, tout comme c’est elle qui nous a transmis le baptême et l’eucharistie, nous donnant ainsi d’avoir part à la vie du Ressuscité. Cette jeune Église, dont nous sommes les héritiers, nous a légué les mystères de la foi au fil des siècles et elle nous a appris que Dieu est Amour, même si tout comme nous elle porte ce mystère dans un vase d’argile.

Sans ces témoins, sans cette Église qui a cheminé et grandi à travers les siècles, rien de tout cela ne nous serait parvenu. Ni les grands textes spirituels d’un saint Paul ou d’une Thérèse d’Avila, ni les témoignages d’un François d’Assise, d’une Thérèse de Lisieux ou de milliers de nos contemporains, telle une sœur Emmanuelle avec les chiffonniers du Caire. Sans l’Église, la bonne nouvelle du salut en Jésus Christ ne serait jamais parvenue jusqu’à nous.

Nous n’aurions ni les cathédrales, ni les monastères, ni les églises de campagne où nous recueillir et célébrer notre foi. Les communautés chrétiennes n’auraient jamais vu le jour si des hommes et des femmes ne s’étaient mis à sillonner la Palestine et les côtes de la Méditerranée afin d’annoncer l’incroyable nouvelle du matin de Pâques, bonne nouvelle qui a franchi les siècles et les continents comme une traînée de feu et qui est parvenue jusqu’à nous !

C’est à cause de tout cela, et bien plus encore, qu’il nous faut persévérer et lutter pour notre Église, la protégeant contre ceux qui la défigurent car la foi qui l’habite est un trésor qui nous est confié. Il n’est pas question que l’on vienne nous voler notre Église ! Il nous faut donc la défendre contre les loups, et même la défendre contre elle-même parfois, tout en résistant aux forces extérieures qui souhaitent la voir disparaître.

Qui sait si la crise actuelle ne sera pas l’occasion d’un nouveau printemps pour l’Église ? Que ce soit là, frères et sœurs, notre prière fervente de tous les jours, et que Dieu nous accorde de tenir bon quand les vents contraires se lèvent ; qu’il nous accorde la grâce de persévérer et de faire nôtre la réponse de Pierre à l’interrogation de Jésus : « Voulez-vous partir vous aussi ? » Et Pierre de répondre : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. »

Mot de la fin. C’est le prêtre orthodoxe Alexandre Men, assassiné en Union soviétique en 1990, alors qu’il se rendait célébrer la Liturgie dominicale, qui affirmait dans une homélie : « Le christianisme n’en est qu’à ses débuts. Son “programme”, appelons-le ainsi, est prévu pour des millénaires… Le christianisme est ouvert sur tous les siècles, sur le futur, sur le développement de toute l’humanité. C’est pourquoi il est capable de renaître constamment. Au fil de son histoire, il peut traverser les crises les plus pénibles, se trouver au bord de l’extermination, de la disparition physique ou spirituelle (ce qu’Alexandre Men a bien connu en Union soviétique), mais à chaque fois il renaît. Non pas parce qu’il est dirigé par des personnes exceptionnelles — ce sont des pécheurs comme tout le monde —, mais parce que le Christ lui-même a dit : “Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde” (Mt 28, 20). Le Seigneur n’a pas dit : “Je vous laisse tel ou tel texte, que vous pouvez suivre aveuglément.” […] Non, le Christ a dit : “Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde.” Il n’a pas parlé de quelques écrits, de Tables de la Loi, de certains signes et symboles particuliers. Il n’a rien laissé de tel, mais il s’est laissé lui-même, lui seul. »

Fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Jésus et le mariage

chagall-2.jpg

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (Mt 19, 3-12)

En ce temps-là,
des pharisiens s’approchèrent de Jésus pour le mettre à l’épreuve ;
ils lui demandèrent :
« Est-il permis à un homme de renvoyer sa femme
pour n’importe quel motif ? »
Il répondit :
« N’avez-vous pas lu ceci ?
Dès le commencement, le Créateur les fit homme et femme ?
et dit :
“À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme,
et tous deux deviendront une seule chair.”
Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni,
que l’homme ne le sépare pas ! »
Les pharisiens lui répliquent :
« Pourquoi donc Moïse a-t-il prescrit
la remise d’un acte de divorce avant la répudiation ? »
Jésus leur répond :
« C’est en raison de la dureté de votre cœur
que Moïse vous a permis de renvoyer vos femmes.
Mais au commencement, il n’en était pas ainsi.
Or je vous le dis :
si quelqu’un renvoie sa femme
– sauf en cas d’union illégitime –
et qu’il en épouse une autre,
il est adultère. »
Ses disciples lui disent :
« Si telle est la situation de l’homme
par rapport à sa femme,
mieux vaut ne pas se marier. »
Il leur répondit :
« Tous ne comprennent pas cette parole,
mais seulement ceux à qui cela est donné.
Il y a des gens qui ne se marient pas
car, de naissance, ils en sont incapables ;
il y en a qui ne peuvent pas se marier
car ils ont été mutilés par les hommes ;
il y en a qui ont choisi de ne pas se marier
à cause du royaume des Cieux.
Celui qui peut comprendre, qu’il comprenne ! »

COMMENTAIRE

Cette page d’évangile, avec sa contrepartie chez saint Marc, est certainement celle qui évoque le plus de malaise et de souffrance lorsqu’elle est proclamée dans nos assemblées. S’il y a un enjeu dans l’Église où la loi et la miséricorde semblent parfois s’affronter, c’est bien autour de cette question des divorcés remariés. Qui d’entre nous n’est pas concerné par cette situation soit chez l’un de vos enfants, chez un frère, une sœur, des amis ou même des parents ? Inutile d’épiloguer ici sur ce que représentent à la fois ce drame et la recherche de bonheur qu’il évoque chez ceux et celles qui vivent un échec dans leur amour et qui cherchent ailleurs.

Plus que jamais, l’Église est aux prises avec cette réalité contemporaine et elle cherche, parfois à tâtons, comment répondre pastoralement. C’est pourquoi dans cette recherche, il est important de rappeler que la doctrine ne verrouille jamais la miséricorde. Il suffit de regarder l’attitude de Jésus dans les évangiles pour nous en convaincre.

Par ailleurs, si nous accueillons les paroles de Jésus aujourd’hui uniquement dans la perspective du divorce ou du remariage, nous risquons de passer à côté d’une dimension fondamentale de son enseignement. Car Jésus invite avant tout ses interlocuteurs à une réflexion sur le sens du mariage. Quand il dit que Dieu fit l’homme et la femme et, qu’une fois mariés, ils ne forment plus qu’une seule chair, féconde à l’image de Dieu, il ne nous renvoie pas tout simplement à une morale, mais à ce qui fait la spécificité de l’homme et de la femme dans le mariage et, de manière plus large, à ce qu’est la vocation fondamentale de toute personne, que nous soyons mariés ou célibataires. Car toute vie qui est tournée vers Dieu est au service du Royaume et donc porteuse de la fécondité de Dieu.

Dieu est un être de communion, c’est ce que nous révèle le mystère de la Trinité. Il y a une communion d’amour en Dieu, et de cette communion jaillit un amour fécond qui engendre la vie. L’homme et la femme, nous dit le récit de la Genèse, sont faits à l’image de Dieu, ils sont faits d’amour, ce qui explique la valeur absolue de la vie, puisqu’elle est porteuse de la vie même de Dieu.

Jésus vient nous rappeler que le mariage est avant tout le projet de Dieu, la vocation la plus belle et la plus noble qu’il puisse confier à l’homme et à la femme, et où Dieu lui-même s’engage dans la réalisation de cette union. Bien mieux, il la réalise lui-même avec les époux, puisque c’est lui qui unit l’homme et la femme : « Ce que Dieu a uni… », dit Jésus, en parlant du mariage.

Bien sûr, l’Église a le devoir de rappeler sans cesse l’appel que Dieu nous fait dans ce mystère d’amour et de fécondité qu’est le couple humain, mais tout en accueillant ceux et celles qui ont connu l’échec dans ce projet de vie. L’on ne saurait encourager les uns sans soutenir les autres, puisque Jésus est venu relever ce qui est faible, pauvre et blessé en nous.

Frères et sœurs, il est important de se rappeler que le radicalisme évangélique est avant tout un radicalisme de la miséricorde, dont nous avons tous besoin sans exception. Et toutes nos belles paroles, tous nos beaux discours ne seront que de pieux bavardages, si la miséricorde de Jésus n’a pas le dernier mot en Église.

fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 19e Dimanche T.O. (B)

BingWallpaper-2018-08-10.jpg

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 41-51)

En ce temps-là,
les Juifs récriminaient contre Jésus
parce qu’il avait déclaré :
« Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel. »
Ils disaient :
« Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ?
Nous connaissons bien son père et sa mère.
Alors comment peut-il dire maintenant :
‘Je suis descendu du ciel’ ? »
Jésus reprit la parole :
« Ne récriminez pas entre vous.
Personne ne peut venir à moi,
si le Père qui m’a envoyé ne l’attire,
et moi, je le ressusciterai au dernier jour.
Il est écrit dans les prophètes :
Ils seront tous instruits par Dieu lui-même.
Quiconque a entendu le Père et reçu son enseignement
vient à moi.
Certes, personne n’a jamais vu le Père,
sinon celui qui vient de Dieu :
celui-là seul a vu le Père.
Amen, amen, je vous le dis :
il a la vie éternelle, celui qui croit.
Moi, je suis le pain de la vie.
Au désert, vos pères ont mangé la manne,
et ils sont morts ;
mais le pain qui descend du ciel est tel
que celui qui en mange ne mourra pas.
Moi, je suis le pain vivant,
qui est descendu du ciel :
si quelqu’un mange de ce pain,
il vivra éternellement.
Le pain que je donnerai, c’est ma chair,
donnée pour la vie du monde. »

COMMENTAIRE

Dans la première lecture, nous voyons le prophète Élie, soutenu par Dieu, trouver la force de marcher quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu. Dans la Bible, le chiffre quarante signifie un temps de gestation et de mûrissement. Il me semble que nous avons là chez le prophète Élie, une belle analogie avec notre vie spirituelle puisque nous sommes en marche nous aussi vers cette montagne de la rencontre où un jour nous verrons Dieu face à face. C’est pourquoi, il nous est dit en ce dimanche : « Lève-toi et mange, car il est long le chemin qui te reste. » Il est fait d’obstacles, de tentations et d’épreuves, alors « Lève-toi et mange! »

Relisant ce texte à la lumière de l’Évangile, comment ne pas y entendre la disposition intérieure qui doit être la nôtre devant le Christ qui s’offre à nous comme le pain vivant tombé du ciel. Il est dépassé le temps de la manne au désert, ou encore celui de la galette et de la cruche d’eau servies à Élie. Désormais, Dieu se donne lui-même. « Lève-toi et mange! » 

La transformation intérieure qu’annonçaient les prophètes trouve son achèvement en Jésus Christ. Désormais, ceux et celles qui mettent leur foi en lui voient leur vie spirituelle se transformer en profondeur et ils font l’expérience d’une communion mystérieuse à cet amour qui unit le Père à son Fils. Sinon comment expliquer cet amour qui nous habite quand nous mettons notre foi en Dieu et remettons nos vies entre ses mains? Accueillant le Christ qui se donne à nous comme nourriture spirituelle, nous devenons les hôtes intimes de l’Esprit Saint et nous sommes alors appelés à marcher nous aussi vers la montagne de l’Horeb, vers la maison de Dieu, pour vivre éternellement avec Lui. Alors, « Lève-toi et mange! »

Jésus compare ce don qu’il nous fait dans l’offrande de sa vie à un pain vivant, un pain venu du ciel, à de la nourriture pour l’âme et dont l’Eucharistie est l’expression la plus achevée de ce mystère. 

Maintenant la communion à un tel mystère doit être porteuse de changements bien sentis dans nos vies, changements qui se produiront dans la mesure où nous collaborons à cette grâce de conversion qui est à l’oeuvre en nous. On le voit bien dans cet extrait de la lettre de Paul aux Éphésiens qui précède notre évangile :

« Frères et sœurs, n’attristez pas le Saint Esprit de Dieu, qui vous a marqués de son sceau en vue du jour de votre  délivrance. Amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes, tout cela doit être éliminé de votre vie, ainsi que toute espèce de méchanceté. Soyez entre vous pleins de générosité et de tendresse. Pardonnez-vous les uns aux autres, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. »

Voilà l’agir qui nous est proposé dans le Christ, sinon, qu’en est-il de cette foi que nous prétendons avoir? Nous le savons, la suite du Christ est exigeante et elle coûte; pourtant nous ne sommes pas laissés à nous-mêmes. C’est pourquoi, sans cesse, il nous faut crier vers Dieu quand nous faisons le mal plutôt que le bien, quand notre vie spirituelle s’affadit, car tout ce qui blesse autour de nous est aussi une blessure faite à Dieu. « N’attristez pas le Saint Esprit de Dieu », nous dit saint Paul, nous dévoilant ainsi qu’il est possible de blesser l’Amour, de blesser Dieu lui-même.

Vous le savez comme moi, lorsque l’on marche avec le Christ on a toujours cette vive conscience de ce qui peut nous séparer de Lui par nos paroles et nos actions. Le témoignage le plus fort qui m’a été donné en ce sens est celui de mon père. Il avait vécu une grande révolte contre Dieu à la suite de la mort tragique de ma sœur cadette âgée de dix-huit ans. Ce n’est que lors de mon entrée dans la vie dominicaine, quinze ans plus tard, qu’un changement s’est opéré en lui, comme si la grâce de mon appel l’avait aussi rejoint. Et c’est ainsi que je l’ai vu au fil des années développer une véritable vie de prière au sujet de laquelle il a toujours été très discret. Mais à l’occasion du cinquantième anniversaire de mariage de mes parents, mon père m’a confié qu’il remerciait Dieu de vivre un tel bonheur avec ma mère qu’il aimait beaucoup; j’en ai alors profité pour lui demander en quoi consistait sa prière. Il m’a alors confié ceci : 

« Parfois j’ai peur de marcher tout seul, mais si Lui marche avec moi, alors je n’ai plus peur, parce que je sais qu’avec Lui ça va bien aller! Je ne demande pas à Dieu qu’il me donne la santé, la richesse, le succès ou même d’être heureux. Je ne lui demande que ceci : qu’il me rende bon. Bon avec ma femme, mes enfants, mes voisins et mes proches. Pour le reste : santé, richesse, succès, bonheur, je m’en occupe. Mais qu’Il me donne seulement d’être bon. »

Mon père avait une vive conscience de ses faiblesses, mais sa foi en Dieu lui faisait comprendre comme par instinct l’importance de « vivre dans l’amour », comme le souligne saint Paul. Car c’est cela finalement vivre spirituellement et revêtir l’homme nouveau : « c’est se transformer de plus en plus, jusqu’à ce que le visage du Christ soit visible en nous. » (1) Sans le savoir, en cherchant à être bon et meilleur, mon père tendait vers cet idéal.

Frères et soeurs, tous les rites liturgiques, tous les sacrements que nous célébrons en Église, nous insèrent dans une démarche de transformation de nos vies, et l’Eucharistie en est l’expression la plus forte. C’est Anselm Grün, moine bénédictin, qui écrit :

« Dans toute eucharistie, nous célébrons la métamorphose de notre vie. Dans le don du pain et du vin, nous nous en remettons à Dieu avec nos déchirements, avec tout ce qui nous blesse et nous broie, avec nos pensées et nos sentiments, nos besoins et nos passions, notre conscience et notre inconscient. Et nous faisons confiance à Dieu : il va accepter nos dons et les transformer, de sorte que peu à peu, imperceptiblement, quelque chose va changer en nous au fil des Eucharisties… » (2)

C’est pourquoi chaque dimanche nous sommes invités à participer à l’eucharistie, non par obligation, mais par fidélité, non par habitude, mais par amour, parce que c’est là que Dieu a choisi de se donner à nous de la manière la plus inattendue et la plus absolue qui soit : en se faisant pain vivant pour nous.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


  1.  Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 8-9
  2.  Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 24

 

 

Homélie pour le 18e Dimanche T.O. (B)

Messe de l'Immaculée Conception, égl. Notre Dame de l'Assomption, Montesson

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 24-35)

En ce temps-là,
quand la foule vit que Jésus n’était pas là,
ni ses disciples,
les gens montèrent dans les barques
et se dirigèrent vers Capharnaüm
à la recherche de Jésus.
L’ayant trouvé sur l’autre rive, ils lui dirent :
« Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »
Jésus leur répondit :
« Amen, amen, je vous le dis :
vous me cherchez,
non parce que vous avez vu des signes,
mais parce que vous avez mangé de ces pains
et que vous avez été rassasiés.
Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd,
mais pour la nourriture qui demeure
jusque dans la vie éternelle,
celle que vous donnera le Fils de l’homme,
lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. »
Ils lui dirent alors :
« Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? »
Jésus leur répondit :
« L’œuvre de Dieu,
c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »
Ils lui dirent alors :
« Quel signe vas-tu accomplir
pour que nous puissions le voir, et te croire ?
Quelle œuvre vas-tu faire ?
Au désert, nos pères ont mangé la manne ;
comme dit l’Écriture :
Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. »
Jésus leur répondit :
« Amen, amen, je vous le dis :
ce n’est pas Moïse
qui vous a donné le pain venu du ciel ;
c’est mon Père
qui vous donne le vrai pain venu du ciel.
Car le pain de Dieu,
c’est celui qui descend du ciel
et qui donne la vie au monde. »
Ils lui dirent alors :
« Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »
Jésus leur répondit :
« Moi, je suis le pain de la vie.
Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ;
celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

COMMENTAIRE

Après avoir entendu le récit de la multiplication des pains la semaine dernière, nous en poursuivons la lecture aujourd’hui alors que Jésus se présente à nous comme le Pain de vie. J’aimerais aborder cette affirmation de Jésus à la lumière de l’exhortation de saint Paul dans sa lettre aux Éphésiens : « Revêtez-vous de l’homme nouveau. »

Quand Paul fait cette invitation aux Éphésiens, il décrit de manière saisissante ce en quoi consiste la vie nouvelle des baptisés : « Revêtez-vous de l’homme nouveau. » La liturgie du baptême évoque cette réalité spirituelle, alors que le nouveau baptisé est revêtu d’un vêtement blanc et que le ministre lui dit : « En Jésus, par le baptême, tu es renouvelé; ce vêtement blanc en est le signe. Tu as revêtu le Christ. » 

Revêtir l’homme nouveau, c’est revêtir le Christ, c’est entrer dans cette dynamique de transformation de nos vies qui en est une de croissance spirituelle, et qui se vit à travers nos forces et nos faiblesses. Nous sommes tous en cheminement, et nous faisons tous l’expérience de limites dans notre idéal de vie, mais parce que nous avons foi en Dieu et que nous voulons suivre le Christ, nos limites ne peuvent plus avoir le dernier mot dans nos vies.

Il y a un proverbe juif qui affirme cette belle vérité : « Ne te méprise pas, car Dieu lui ne te méprise pas. » Le Seigneur croit en nous, il espère en nous et il nous aime; non pas malgré nos limites et nos échecs, mais avec tout ce que nous sommes. Et son amour se déploie en proportion de notre misère, tel l’enfant malade à qui l’on prodigue des soins attentionnés parce qu’il en a davantage besoin. L’amour cherche toujours à faire plus. C’est pourquoi Dieu nous envoie son Fils afin que nous puissions revêtir l’homme nouveau et trouver notre plein épanouissement.

C’est là le sens de notre rassemblement tous les dimanches, alors que nous venons célébrer le repas du Seigneur, participer à ce que les premiers chrétiens appelaient aussi la fraction du pain ou la sainte Cène. Nous le faisons à l’invitation de Jésus qui nous dit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

La faim est un enjeu fondamental pour l’être humain puisqu’elle est liée à sa survie même. C’est la mort si nous nous privons de nourriture et des millions de personnes dans le monde vivent cette tragédie. Les chrétiens et les chrétiennes à travers l’histoire se sont toujours engagés dans cette lutte contre la faim, la pauvreté et la misère. Mais Jésus nous rappelle que la faim la plus importante pour  l’homme n’est pas celle du pain, mais la quête de sens; de savoir que la vie est porteuse d’avenir, qu’elle est voulue et précieuse, car c’est là un enjeu fondamental dans toute vie humaine. 

La faim la plus profonde et la plus significative qui habite le cœur de l’homme, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non, c’est la faim de Dieu. Et tout comme nos poumons sont faits pour aspirer l’air dès notre naissance, nous, nous sommes faits pour Dieu. C’est une recherche qui est inscrite au coeur même de la vie. Saint Augustin décrit bien cette réalité quand il dit à Dieu dans sa prière : « Tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. »

C’est pourquoi Jésus dira lors de la tentation au désert : « L’homme ne vit pas seulement de pain… » Ou encore à l’occasion de la multiplication des pains : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle. »

C’est dans cette dynamique que nous entrons quand nous célébrons l’eucharistie. Car cette vie ici-bas nous prépare à la vie qui ne finira jamais, alors qu’un jour nous verrons Dieu face à face, ayant revêtu le Christ, pleinement configurés à lui, devenus semblables à lui. Voilà notre destinée!

Tous les rites liturgiques, tous les sacrements que nous célébrons en Église, nous insèrent dans une démarche de transformation de nos vies, et l’Eucharistie en est l’expression la plus forte. Tout comme le pain et le vin sont transformés en corps et en sang du Christ, nous aussi nous sommes transformés. C’est le moine bénédictin Anselm Grün qui affirme ce qui suit dans son livre Réussir la transformation de soi : 

« Dans toute eucharistie, nous célébrons la métamorphose de notre vie. Dans le don du pain et du vin, nous nous en remettons à Dieu avec nos déchirements, avec tout ce qui nous blesse et nous broie, avec nos pensées et nos sentiments, nos besoins et nos passions, notre conscience et notre inconscient. Et nous faisons confiance à Dieu : il va accepter nos dons et les transformer, de sorte que peu à peu, imperceptiblement, quelque chose va changer en nous au fil des Eucharisties, de la même manière que le levain va se mêler à la farine pour donner toute sa saveur à la pâte. » 

Frères et soeurs, c’est cela vivre spirituellement, revêtir l’homme nouveau, « c’est se transformer de plus en plus, jusqu’à ce que le visage du Christ soit visible en nous. »

C’est pourquoi chaque dimanche nous sommes invités à participer à l’Eucharistie, non par obligation, mais par fidélité, non par habitude, mais par amour; parce que c’est là que Dieu a choisi de se donner à nous de la manière la plus inattendue et la plus absolue qui soit : en se faisant nourriture pour nous. Et il n’y a pas de plus grand amour.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 17e Dimanche T.O. (B)

 

basket-bread-rolls-fish-750x330.jpg

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 1-15)

En ce temps-là,
Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée,
le lac de Tibériade.
Une grande foule le suivait,
parce qu’elle avait vu les signes
qu’il accomplissait sur les malades.
Jésus gravit la montagne,
et là, il était assis avec ses disciples.
Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche.
Jésus leva les yeux
et vit qu’une foule nombreuse venait à lui.
Il dit à Philippe :
« Où pourrions-nous acheter du pain
pour qu’ils aient à manger ? »
Il disait cela pour le mettre à l’épreuve,
car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire.
Philippe lui répondit :
« Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas
pour que chacun reçoive un peu de pain. »
Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :
« Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge
et deux poissons,
mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! »
Jésus dit :
« Faites asseoir les gens. »
Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit.
Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes.
Alors Jésus prit les pains
et, après avoir rendu grâce,
il les distribua aux convives ;
il leur donna aussi du poisson,
autant qu’ils en voulaient.
Quand ils eurent mangé à leur faim,
il dit à ses disciples :
« Rassemblez les morceaux en surplus,
pour que rien ne se perde. »
Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers
avec les morceaux des cinq pains d’orge,
restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.

À la vue du signe que Jésus avait accompli,
les gens disaient :
« C’est vraiment lui le Prophète annoncé,
celui qui vient dans le monde. »
Mais Jésus savait qu’ils allaient l’enlever
pour faire de lui leur roi ;
alors de nouveau il se retira dans la montagne,
lui seul.

COMMENTAIRE

Nous commençons aujourd’hui avec l’évangéliste Jean une suite de cinq dimanches où nous ferons la lecture de son récit sur le Pain de vie. Il s’agit en fait d’une méditation sur l’eucharistie et sur la foi. Par ailleurs, la mention de la venue prochaine de la Pâque juive dans l’évangile aujourd’hui nous donne déjà une clé de lecture pour la compréhension de la multiplication des pains. Jean veut nous dire que Jésus est l’accomplissement de cette Pâque, l’accomplissement de toutes les promesses de Dieu faites à son peuple à travers l’histoire.

Il est nécessaire de souligner d’entrée de jeu que la tradition évangélique accorde une grande importance à la multiplication des pains, car c’est le seul miracle de Jésus que nous retrouvons dans les quatre évangiles, et il y est mentionné à six reprises, ce qui est tout à fait exceptionnel.

Tout l’évangile de Jean est une invitation à contempler la personne de Jésus, et la multiplication des pains survient dans son évangile comme un sommet de l’action de Jésus, une synthèse de son ministère et une profonde révélation de son identité, qui va se déployer tout au long de son discours sur le Pain de vie.

Par ailleurs, la multiplication des pains est la réalisation de l’un des signes majeurs qui devaient accompagner la venue du Messie. Les Juifs attendaient pour les temps messianiques le renouvellement du miracle de la manne au désert et c’est pourquoi, à la suite de ce miracle de Jésus, la foule veut l’enlever et le faire roi. Mais comme il le dira lui-même, sa royauté n’est pas de ce monde, et il va fuir cette foule.

La multiplication des pains évoque bien le miracle de la manne au désert, mais il y a bien plus que Moïse ici, car dans le désert c’est Dieu qui fait tomber la manne du ciel suite à la prière de Moïse, alors que dans le récit évangélique, c’est Jésus lui-même qui multiplie les pains et les poissons, et qui les distribue à la foule. De plus, alors que la manne ne pouvait se conserver au-delà d’une journée, ici, à la demande de Jésus, l’on garde tout ce qui reste du pain afin que rien ne soit perdu, évocation à mots couverts du caractère sacré que prendra ce pain après la résurrection. Le miracle est évocateur de l’eucharistie.
Rappelons-nous que chez l’évangéliste Marc, c’est la compassion de Jésus pour la foule qui entraîne la multiplication des pains, alors que chez Jean ce miracle a pour but de dévoiler l’identité de Jésus. Il est le nouveau Moïse qui nous entraîne dans un nouvel exode vers la terre promise, et de même qu’il est capable de donner de la nourriture matérielle, il est capable de donner de la nourriture spirituelle.

Voilà pour une brève explication de ce passage évangélique. Mais quelles sont les leçons de ce récit pour notre vie de foi de tous les jours? Peut-être nous faut-il réentendre l’histoire en modifiant légèrement l’angle de notre lecture. Écoutons à nouveau…

Il était une fois un jeune garçon qui avait cinq pains et deux poissons, au milieu d’une foule de cinq mille personnes venue entendre Jésus. Cette foule commençait à avoir faim et Jésus mit alors à l’épreuve la foi de Philippe, l’un de ses disciples, en lui demandant comment nourrir une telle foule. Ce dernier avoua son impuissance, le défi lui paraissant insurmontable à vue humaine.

C’est alors que le jeune garçon s’avança et offrit à Jésus le peu qu’il avait, soit ses cinq pains et ses deux poissons, ce qui suscita l’incrédulité d’André, le frère de Simon-Pierre, qui dit à Jésus : « Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde? » Mais Jésus, posant un regard admiratif sur le jeune garçon, fit asseoir la foule, là où il y avait beaucoup d’herbe nous précise l’évangéliste, évoquant ainsi l’image du Bon pasteur conduisant son troupeau sur de verts pâturages. Prenant alors dans ses mains les cinq pains et les deux poissons, Jésus rendit grâce au Père et il les distribua à la foule. Après que tout le monde eût mangé, il en resta assez pour emplir douze corbeilles, évocation des douze apôtres, des douze tribus d’Israël, mais surtout signe de plénitude et de salut, annonçant l’Église à venir.

Quant au jeune garçon, dont on ne connaît ni le nom ni la provenance, il est un personnage central dans cette histoire. Alors que les Apôtres sont incapables de s’en remettre au Christ, Jésus a sans doute voulu leur faire voir en ce garçon, un modèle de la présence des disciples au monde, nous rappelant que le fruit de nos travaux et de nos luttes reste toujours fondamentalement un don de Dieu.

Le geste de ce garçon nous rappelle que tout ce que nous donnons de nous-mêmes dans la foi, malgré la pauvreté de nos moyens, Dieu est capable de transformer ce don en nourriture pour la multitude. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore, Jésus nous associe à sa mission de nourrir les foules avec lui et ainsi participer à la surabondante générosité de Dieu pour notre monde.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 16e Dimanche T.O. (B)

10505574_10204048876640129_7831395000365796526_n

Un disciple en vacances n’est pas en vacance de l’évangile

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 6, 30-34)

En ce temps-là,
après leur première mission,
les Apôtres se réunirent auprès de Jésus,
et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné.
Il leur dit :
« Venez à l’écart dans un endroit désert,
et reposez-vous un peu. »
De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux,
et l’on n’avait même pas le temps de manger.
Alors, ils partirent en barque
pour un endroit désert, à l’écart.
Les gens les virent s’éloigner,
et beaucoup comprirent leur intention.
Alors, à pied, de toutes les villes,
ils coururent là-bas
et arrivèrent avant eux.
En débarquant, Jésus vit une grande foule.
Il fut saisi de compassion envers eux,
parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger.
Alors, il se mit à les enseigner longuement.

COMMENTAIRE

Cet évangile est très évocateur au beau milieu de notre été, alors que la perspective des vacances, d’un repos longtemps attendu nous rend un peu plus fébriles, voyant venir ces journées sans agenda, libres comme l’air. 

« Venez vous reposer à l’écart », dit Jésus à ses disciples qui reviennent de mission. Cette invitation illustre bien sa prévenance à notre endroit. Comme Jésus est attentif à nos besoins, à nos fatigues et à nos luttes! Il s’intéresse passionnément à notre réalité de tous les jours et, paradoxalement, c’est à cause de cela que les vacances des disciples tournent court. Ils ne sont pas aussitôt arrivés sur le lieu de la relâche promise, qu’une foule les attend avec son poids de misère. Et s’en est fait du repos à l’écart proposé par Jésus! Ce dernier s’empresse d’aller au-devant de ces gens, de les instruire, et même de les nourrir, puisque c’est sur ce rivage que se fera la multiplication des pains.

Jésus compare cette foule à des brebis sans berger. Ce thème du berger revient fréquemment dans la Bible pour parler de Dieu et de son peuple. L’un de ses titres dans l’Ancien Testament est celui de Berger d’Israël, et quand le peuple monte au Temple lors des grandes fêtes, il chante :  « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. »

Jésus lui-même va s’attribuer ce titre de berger, de bon pasteur, et constamment dans son ministère nous le voyons agir en conséquence. Il part à la recherche de la brebis perdue, il la porte sur ses épaules, il lui pardonne, il la guérit. Est-il surprenant alors que les vacances des disciples connaissent une fin aussi abrupte devant cette foule sans berger et dont Jésus a pitié?

Sans vouloir forcer le texte, je crois que cet épisode de la vie des disciples a beaucoup à nous dire au sujet de nos propres vacances. Toutefois, soyez rassurés, il ne s’agit pas ici d’annuler tous vos projets en sortant de cette église! Il s’agit plutôt d’une invitation à porter un regard neuf sur notre été.

Tout d’abord, l’évangile d’aujourd’hui nous apprend que le repos est quelque chose de légitime pour Jésus. Ce n’est pas là un caprice, ce n’est pas de l’égoïsme. Tout comme notre corps a besoin de sommeil, nos vies ont besoin de se refaire, de marquer une pause face à tous nos engagements et nos soucis.

D’ailleurs, le repos est un thème important dans la bible. C’est ainsi que dans le récit de la création Dieu lui-même se repose le Septième jour. Ce repos est à l’origine du sabbat qui est voulu par Dieu, et qui est intimement lié à notre communion avec lui. Le véritable repos dans la Bible prend tout son sens en ce qu’il est tourné vers Dieu. Il devient action de grâce pour sa création, pour la vie qu’il nous donne, pour les personnes qui nous entourent. Et c’est ainsi que le psalmiste dira : « Je n’ai de repos qu’en Dieu seul »; « Sur des près d’herbes fraîches il me fait reposer. »

C’est Dieu qui donne le véritable repos, la joie intérieure devant tous ses bienfaits. Et c’est ainsi que les vacances deviennent un moment tout à fait béni pour entrer dans cette dynamique de l’action de grâce, pour laisser s’élever en nous un grand merci vers Dieu pour tous ses bienfaits dans nos vies.

Maintenant, si nous revenons à notre évangile, les disciples n’abandonnent pas Jésus sur le rivage alors qu’il les invite à se reposer. Au contraire, il part avec eux, tout comme il part avec nous. Mais comme nous le révèle notre récit, Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos. Car lorsque l’on marche avec lui, nous voyons alors le monde avec ses yeux à lui, nous sommes invités à mettre nos coeurs en diapason avec le sien. Ce qui est très engageant.

Prenons l’exemple de nos familles qui jouent un rôle très important dans notre apprentissage de nos vies d’hommes et de femmes. Je me souviens de mon père qui était un homme aux opinions bien arrêtées, et qui avait parfois des réactions très vives quand il était témoin d’injustices ou de misère humaine. Mon père était un homme qui savait s’indigner, et cela me gênait parfois quand j’étais enfant de le voir faire une « sainte colère ». Ce n’est que plus tard, bien plus tard après mon adolescence, que j’ai compris et qu’a grandi en moi un sentiment de fierté pour l’intégrité de mon père et son sens de la justice. Et c’est alors que j’ai réalisé qu’il avait profondément marqué mon regard sur la vie et les personnes.

Nous avons tous vécu quelque chose de semblable, soit au contact de nos parents ou de personnes signifiantes dans nos vies, et qui sont devenues pour nous des modèles, des points de repère quant à la façon de nous comporter dans l’existence. S’il en est ainsi dans nos relations humaines, que dire alors de cette émulation quand nous sommes disciples du Christ et que nous affirmons vouloir le suivre? Car il n’y a pas de force transformatrice plus grande que sa présence au coeur de nos vies, ce qui explique pourquoi Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos!

Car si nous voulons vraiment vivre selon l’évangile, si nous prétendons être des amis du Christ, nous ne pouvons plus porter le même regard sur notre monde. Nous ne pouvons pas rester indifférents à la misère humaine, même quand on est en vacances. Et c’est là qu’il nous faut faire cette jonction : un disciple en vacances n’est pas en vacance de l’évangile, il n’est pas en vacances de son prochain, de sa famille ou de ses amis. Le disciple est invité à se retirer à l’écart et à se reposer, mais il ne peut refuser de se laisser interpeller, déranger par ceux et celles qui ont besoin de son aide et qui l’attendent sur la route des vacances.

Oui, vivement les vacances, mais n’oublions pas de partir avec le Christ le bon pasteur, qui saura bien nous garder les yeux et le coeur ouverts tout au long de nos rencontres et de nos découvertes cet été. Et, qui sait, c’est peut-être là que nous attend le véritable repos. Bonnes vacances!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 15e Dimanche T.O. (B)

f57fc1acc01d556aa37da586f4f99684_jj.jpg

Jésus Christ : la miséricorde du Père!

 

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 6,7-13)
En ce temps-là,
Jésus appela les Douze ;
alors il commença à les envoyer en mission deux par deux.
Il leur donnait autorité sur les esprits impurs,
et il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route,
mais seulement un bâton ;
pas de pain, pas de sac,
pas de pièces de monnaie dans leur ceinture.
« Mettez des sandales,
ne prenez pas de tunique de rechange. »
Il leur disait encore :
« Quand vous avez trouvé l’hospitalité dans une maison,
restez-y jusqu’à votre départ.
Si, dans une localité,
on refuse de vous accueillir et de vous écouter,
partez et secouez la poussière de vos pieds :
ce sera pour eux un témoignage. »
Ils partirent,
et proclamèrent qu’il fallait se convertir.
Ils expulsaient beaucoup de démons,
faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades,
et les guérissaient.

 

COMMENTAIRE

Derrière notre couvent à Ste-Foy, il y a une rue transversale qui ne donne pas sur la route de l’église; elle donne sur notre propriété. Ce qui fait que les gens sont portés à passer au beau milieu de notre terrain pour rejoindre sans détour la rue principale, qu’il s’agisse d’aller prendre l’autobus, d’aller à la crèmerie, tout juste à côté, ou de se rendre ailleurs. Ils aiment bien sauver des pas, alors ils passent par chez nous.

Un étranger qui vient ou qui passe chez nous, ça nous fait toujours un peu peur, ça nous agace et nous dérange. C’est normal de réagir prudemment, de l’observer, de voir de quoi il a l’air. On se méfie toujours!

On dirait que le Seigneur est conscient de tout ça quand il envoie ses disciples en mission. Il ne les envoie pas pour faire peur aux autres, ni pour les envahir comme à la guerre. Non, il leur donne des consignes très précises pour qu’on ne s’y trompe pas sur le sens de leur venue, pour qu’ils ne soient en rien menaçants pour ceux qui ne les connaissent pas encore et qui pourraient s’inquiéter à leur sujet

Soulignons d’abord que les apôtres ne partent pas d’eux-mêmes. C’est Jésus qui les envoie, comme lui-même il est envoyé par son Père, comme encore il nous envoie aujourd’hui, comme il en fut au temps d’Amos en Israël : « J’étais bouvier, et je soignais les figuiers. Mais le Seigneur m’a saisi quand j’étais derrière le troupeau, et c’est lui qui m’a dit : « Va, tu seras prophète pour mon peuple ».

Jésus donne à ses envoyés le pouvoir et l’autorité sur les esprits mauvais. C’est là une protection élémentaire, l’assurance qu’ils ne vont pas être confrontés sans cesse par les forces obscures du Malin. Mais pour le reste, ils partiront avec rien, avec pas d’argent, pas de pain, pas de sac. Jésus insiste sur leur dépouillement, sur la simplicité et la pauvreté même de leur habillement.

S’il les envoie deux par deux, c’est sans doute parce que c’est plus rassurant pour chacun. Ils vont s’encourager mutuellement, se porter assistance, vivre déjà ensemble une communion, porter le témoignage de la charité fraternelle. Ils devront se garder de faire pression sur les gens. Ils leur apportent un message de paix et d’amour. Tant mieux si on les accueille. Mais ils devront aussi accepter de n’être pas accueillis, se gardant toute liberté de partir, pour aller ailleurs.

C’est comme cela encore aujourd’hui. Nous participons à un envoi missionnaire qui est en force depuis Jésus lui-même. Nous sommes envoyés en communion fraternelle. Pour dire notre foi, nous sommes pauvres, démunis, nous avons la simplicité des mots et des images. Mais ce qui parle le plus, c’est notre attitude, c’est ce que nous sommes : libérés, pardonnés, éveillés aux merveilles de notre salut, épris de charité, ouverts de cœur et d’esprit, sans armes ni bagages qui puissent empêcher notre dialogue avec les gens.

Comme au temps des apôtres, nous portons un trésor, l’annonce d’un grand bonheur : « Dans le Christ nous avons reçu la bonne nouvelle de notre salut. En lui nous avons reçu la marque de l’Esprit Saint. Dieu a tout réuni sous un seul chef le Christ, lui qui nous a obtenu par son sang la rédemption, le pardon de nos fautes. »

Le pape François a tenu à visiter la prison de Palmasola, aux portes de Santa-Cruz, lors de la dernière étape de son voyage en Bolivie, au printemps 2015. Ils étaient 4000 réunis sur la place centrale de cette immense prison. Plutôt fatigué ce vendredi matin après six jours de marathon, François, semblait ne plus avoir d’énergie sinon celle de son cœur : « Je ne pouvais pas quitter la Bolivie sans venir vous rencontrer » commence-t-il presque à voix basse: « Merci de m’avoir accueilli ». Et très vite intervient ce face-à-face inattendu : « Qui est devant vous? » interroge François. « J’aimerais vous répondre avec une certitude de ma vie… Avec une certitude qui m’a marqué pour toujours. Celui qui est devant vous est un homme pardonné. Un homme qui a été et qui est sauvé de ses nombreux péchés. C’est ainsi que je me présente. Je n’ai pas grand chose de plus à vous donner ou à vous offrir, mais ce que j’ai et ce que j’aime, oui, je veux vous le donner, oui, je veux vous le partager : Jésus Christ, la miséricorde du Père. ».

Jacques Marcotte, o.p.

 

 

Homélie pour le 14e Dimanche T.O. (B)

pensionati.jpg

 

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 6, 1-6)

En ce temps-là,
Jésus se rendit dans son lieu d’origine,
et ses disciples le suivirent.
Le jour du sabbat,
il se mit à enseigner dans la synagogue.
De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient :
« D’où cela lui vient-il ?
Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée,
et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ?
N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie,
et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ?
Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? »
Et ils étaient profondément choqués à son sujet.
Jésus leur disait :
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays,
sa parenté et sa maison. »
Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ;
il guérit seulement quelques malades
en leur imposant les mains.
Et il s’étonna de leur manque de foi.
Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

COMMENTAIRE

Ce récit évangélique est comme un miroir de l’expérience que nous faisons à l’occasion quand nous souhaitons partager notre foi. Nous voyons Jésus qui n’est pas accueilli dans son village natal, et qui s’étonne devant le manque de foi de ses auditeurs.

Comme le dit Jésus, le disciple n’est pas au-dessus de son maître, et il nous arrive à nous aussi de ne pas être accueillis, d’être confrontés au refus de croire en Dieu ou encore à un désintéressement complet vis-à-vis de cette question. Comment évangéliser aujourd’hui alors que nous vivons maintenant dans un monde désenchanté, c’est-à-dire un monde où il n’y a plus ni mystère, ni merveilleux. Dans ce monde, l’Homme est devenu majeur, et son histoire et sa destinée, pense-t-il, n’appartiennent qu’à lui seul.

Comment Jésus réagirait-il à notre place ? L’évangéliste aujourd’hui nous dit qu’il  a seulement guéri quelques malades à Nazareth, et qu’il a ensuite poursuivi sa route en enseignant de village en village, poursuivant sa mission. Cette attitude de Jésus est rassurante en ce qu’elle nous rappelle que Dieu ne désespère jamais de nous, de même qu’il ne saurait se désintéresser de sa création. C’est à cette attitude que nous sommes appelés nous aussi quand nous parlons d’évangélisation.

Beaucoup parmi nous s’inquiètent de leurs enfants et de leurs petits enfants, et se demandent en quoi ils ont failli parce qu’ils ne viennent pas à l’église, ou parce qu’ils n’ont pas la foi, ou qu’ils ne sont pas baptisés. Ils se demandent ce qu’ils pourraient bien faire de plus pour leur transmettre la foi en Dieu, et la seule réponse adéquate, il me semble, est souvent celle du témoignage discret, silencieux même. 

Cette préoccupation du salut de l’autre est déjà en quelque sorte une prière, et c’est là la première chose qu’il nous faut faire. Prier. Prier avec ardeur pour notre monde et ceux et celles que nous aimons. Les porter tendrement, nous en inquiéter, les offrir au Père tout comme le faisait Jésus.

Mais de manière plus générale, l’évangélisation porte en elle-même une exigence d’amour pour notre monde, malgré ses refus et ses rejets. Il nous faut apprendre à porter un regard sur l’autre où notre cœur peut aller plus loin que les apparences, car toute personne cherche le bonheur, malgré les égarements que cela entraîne parfois. Et malgré le flot de mauvaises nouvelles qui nous arrivent à travers les médias, la vie des personnes qui vivent sur cette terre est habituellement marquée par des gestes quotidiens d’affection, de dépassement de soi, de vies données au nom même de l’amour.

Chaque jour des parents commencent leur journée en pensant à leurs enfants, parfois même à leur survie. Je pense en particulier à ces familles se retrouvant dans des camps de réfugiées, victimes de la guerre, d’exactions de toutes sortes. Dans beaucoup de ces histoires, l’amour et l’entraide occupent souvent la première place, malgré la détresse où se retrouvent ces personnes. 

Impossible de compter tous les gestes de générosité qui sont posés quotidiennement sur cette terre. Et c’est avec ce regard qu’il nous faut aller au-devant de notre monde, là où vivent des hommes et des femmes qui ont souvent le cœur plein d’une espérance qu’ils n’arrivent pas toujours à nommer, et qui ont besoin d’une présence fraternelle et désintéressée auprès d’eux. Comment reconnaîtrons-nous Dieu dans nos villes qui semblent le rejeter ou l’ignorer, si notre cœur ne va pas plus loin que les apparences ? Car tout homme, toute femme est une histoire sacrée et seul l’amour peut ouvrir les cœurs à la présence de Dieu. L’évangile nous invite donc à un long travail de patience et de présence fraternelle à notre monde où l’on ne saurait désespérer de quiconque.

Voici un exemple pour illustrer mon propos. La scène se passe sur le Chemin de la Côte-des-Neiges à Montréal. Quel beau nom évocateur en ces temps de canicule ! Je venais donc d’y présider l’eucharistie et j’avais remarqué une vieille dame avant la messe qui avait monté péniblement les marches qui mènent à l’église. Au moment de quitter l’église, je me suis retrouvé avec elle sur le trottoir et nous avons marché ensemble. Il faut préciser que le quartier est largement un quartier d’immigrants, où 60 nationalités et plus de 100 langues maternelles et dialectes se côtoient.

Je revois cette dame haïtienne dans sa belle robe bleue fleurie, s’appuyant sur sa canne et avançant très lentement. À un moment donné, je lui ai demandé si cette marche n’était pas trop difficile pour elle, car elle me disait habiter à plusieurs rues de l’église. « Oh non, me dit-elle en riant, j’en ai l’habitude mon Père ! » Elle était fière de me dire qu’elle avait subi un accident cérébro-vasculaire l’année précédente et que depuis elle avait fait beaucoup de progrès ! 

Au même moment, une jeune femme s’approcha de nous et salua la vieille dame avec beaucoup de chaleur, lui demandant si elle pouvait passer la voir en soirée. Je comprenais qu’elle avait besoin d’un service. En même temps, la plus jeune se tourna vers moi et me dit d’un ton rieur et fier, à propos de ma compagne de route : « Vous savez, elle est infirmière ! » Je n’ai pas pris la peine de lui demander si ça ne la fatiguait pas trop de soigner ainsi les gens chez elle, car elle m’aurait sans doute répondu en riant : « Oh non, j’en ai l’habitude mon Père ! »

En la regardant s’éloigner, je me disais que Jésus venait de passer sur la Côte-des-Neiges, et je rendais grâce à Dieu d’avoir mis sur ma route cette femme passionnée, dont toute la vie prenait sa source dans sa foi au Christ, et dont le témoignage d’engagement et d’affection ne pouvait qu’être contagieux pour tous ceux et celles qui la côtoyaient. Et c’est cela aussi évangéliser !

La suite du Christ est un long compagnonnage sur les routes du monde. Il s’agit d’une route sinueuse et étroite qui traverse la Galilée des Nations et que Jésus et ses disciples continuent d’emprunter courageusement, jour après jour, parcourant bourgs et villages, annonçant la bonne nouvelle de l’évangile, guérissant les malades, chacun selon le don qui nous est fait, mais un don qui a toujours sa source dans l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Voilà ce qui nous donne la force d’avancer et de persévérer même quand nous ne sommes pas toujours accueillis. Et c’est cela évangéliser !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 13e Dimanche T.O. (B)

jairus-daughter.jpg

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 5,21-43.
En ce temps-là, Jésus regagna en barque l’autre rive, et une grande foule s’assembla autour de lui. Il était au bord de la mer.
Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre. Voyant Jésus, il tombe à ses pieds
et le supplie instamment : « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » […]
Jésus partit avec lui, et la foule qui le suivait était si nombreuse qu’elle l’écrasait.
Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre, le chef de synagogue, pour dire à celui-ci : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? »
Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. »
Il ne laissa personne l’accompagner, sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques.
Ils arrivent à la maison du chef de synagogue. Jésus voit l’agitation, et des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
Mais on se moquait de lui. Alors il met tout le monde dehors, prend avec lui le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui ; puis il pénètre là où reposait l’enfant.
Il saisit la main de l’enfant, et lui dit : « Talitha koum », ce qui signifie : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! »
Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher – elle avait en effet douze ans. Ils furent frappés d’une grande stupeur.
Et Jésus leur ordonna fermement de ne le faire savoir à personne ; puis il leur dit de la faire manger.

COMMENTAIRE

« Talitha koum », est une expression de langue araméenne, tout empreinte d’affection, et qui signifie « jeune fille lève-toi ». Quelle image puissante de Jésus dans ce récit. Nous ne voyons aucune hésitation chez lui, pas de longue prière, ni geste de guérison. Tout simplement un signe de tendresse où il prend l’enfant par la main et lui demande de se lever. D’ailleurs, avant même de la voir, Jésus se prononce sur son état : « Elle n’est pas morte, dit-il, elle ne fait que dormir ».

Nous sommes ici au coeur même de notre foi chrétienne, dans ce qu’elle a de plus extraordinaire et, en même temps, dans ce qu’elle a de plus invraisemblable pour bon nombre de nos contemporains. Car ce récit du rappel à la vie de la fille de Jaïre, nous présente Jésus comme le Maître de la vie, qui pose un jugement définitif sur la mort, cette mort qui marque cruellement chacune de nos vies. Ce miracle nous parle non seulement de la victoire de Jésus sur la mort, mais de notre propre victoire : « Vos morts revivront, nous promet Jésus, ils ne font que dormir ».

La résurrection du Christ n’est pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle, elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort. La mort n’est plus un mur, elle devient un passage où nous nous engouffrons à la suite du Christ. Voilà la portée incroyable de ce récit, alors que nous faisons tous l’expérience de la perte de personnes qui nous sont chères. Car la mort est la plus grande menace qui pèse sur nos vies. C’est la question fondamentale qui hante toutes les religions et toutes les philosophies, car la mort est inévitable. Mais nous, chrétiens et chrétiennes nous croyons qu’elle n’est pas le dernier mot de nos existences.

Pour plusieurs, cette notion de survie après la mort relève d’un conte pour enfants, une sorte de pensée magique devant le refus d’envisager notre fin éventuelle. Ces personnes affirment que l’homme se suffit à lui-même, qu’il est le seul maître de sa destinée, que lui seul est responsable de ce monde où il se trouve, et dont l’origine lui demeure un mystère. Il est comme un orphelin qui se dit sans Dieu.

Dans cette perspective d’un monde sans Dieu, l’homme alors n’est qu’une passion inutile, sa vie et sa destinée n’ont aucune valeur en soi, puisqu’il naît du hasard et qu’il est voué à disparaître à tout jamais. Le psalmiste a des paroles terribles au sujet de la vie de ces personnes. Il dit qu’elle ressemble à celle du bétail que l’on mène à l’abattoir.

Est-il étonnant alors que dans une telle vision des choses, la vie humaine en vienne à ne plus peser bien lourd, et où tous les excès, toutes les violences, le mépris de la vie elle-même, deviennent alors justifiables. Voilà la face la plus sombre de notre condition humaine qui nous rappelle combien nous avons besoin d’être sauvés. Nous, chrétiens et chrétiennes, nous affirmons que Dieu ne veut pas la mort de l’homme et qu’il agit en notre faveur en nous donnant son Fils. Il est lui notre salut et notre avenir !

Car quelle valeur suprême, en dehors d’un monde voulu par Dieu, et reconnu comme tel, est capable de faire naître la compassion entre les humains, la justice pour tous, le droit des plus faibles et des plus pauvres? Sans Dieu, l’amour ne peut que se retrouver à bout de souffle devant les défis que notre monde doit affronter. D’où les écarts incroyables entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud, alors que l’égoïsme des nations fait office de diplomatie internationale, où l’on voit les grands pays parler des deux côtés de la bouche à la fois, favorisant la paix d’une main, vendant des armes de l’autre, exploitant notre planète de manière éhontée, au nom du dieu argent et de la soif de pouvoir. Ce qui donne envie de crier vers Dieu en lui disant : « Notre monde est à toute extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’il soit sauvé et qu’il vive. »

L’évangile aujourd’hui vient nous rappeler qui nous sommes et qui est Dieu pour nous. Comme le dit l’auteur du livre de la Sagesse, dans notre première lecture : « Dieu n’a pas fait la mort… et il a créé l’homme pour une existence impérissable. » C’est pourquoi il nous a envoyé son Fils, qui est vainqueur de la mort, lui qui nous prend par la main et qui dit à chacun et à chacune de nous : « Lève-toi ! »

« Lève-toi ! », car la foi en Dieu nous appelle à vivre pleinement et courageusement chacune des journées qui nous sont données sur cette terre, car nous en avons la garde. Nous ne pouvons en rester à un constat d’échec face à notre planète, ou à un optimisme béat. Notre foi est une foi qui espère, qui engage, et qui rend responsable.

« Lève-toi ! », nous dit Jésus, car notre espérance n’est pas liée à la réussite ou à l’échec de nos projets. Notre foi en Dieu nous rend capables de regarder plus loin, bien plus loin, sans jamais baisser les bras, sans jamais nous dissocier des luttes et des aspirations des hommes et des femmes de notre temps, car ce monde nous concerne en tout premier lieu puisque c’est notre demeure commune voulue par Dieu.

Voilà la foi qui nous fait vivre et qui nous fait nous tenir debout avec le Christ, puisque nous croyons que même au-delà de la mort, nous entendrons sa voix nous dire : « Lève-toi ! », et que nous le verrons alors face à face. N’est-ce pas là en fin de compte ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

 

Le visiteur et le sacristain

« Un prêtre disait un soir, assez soucieux, au sacristain de son église :

– Avez-vous remarqué le vieux aux habits râpés qui, chaque jour à midi, entre dans l’église et en ressort presque aussitôt ? Je le surveille par la fenêtre du presbytère. Cela m’inquiète un peu car, dans l’église, il y a des objets de valeur. Tâchez un peu de le questionner.

Dès le lendemain, le sacristain attendit notre visiteur et l’accosta :

– Dites donc, l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi dans l’église ?
– Je viens prier, dit calmement le vieillard.
– Allons donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela. Vous ne faites qu’aller jusqu’à l’autel et vous repartez. Qu’est-ce que cela signifie ?
– C’est exact, répondit le pauvre vieux, moi, je ne sais pas faire une longue prière mais Jésus est mon Sauveur et mon Seigneur, alors je viens chaque jour à midi et je Lui dis tout simplement : “Jésus ! … c’est Simon”. C’est une petite prière, mais je sens qu’Il m’entend.

Peu de temps après le vieux Simon fut renversé par un camion et soigné à l’hôpital.

– Vous avez toujours l’air heureux malgré vos malheurs, lui dit un jour une infirmière.
– Comment ne le serais-je pas ? Mais c’est grâce à mon visiteur.
– Votre visiteur ?, reprit l’infirmière avec surprise, je n’en vois guère… et quand donc vient-il ?
– Tous les jours à midi, il se tient là, au pied de mon lit, et il me dit : “Simon… c’est Jésus !” ».

Homélie pour la solennité du Sacrement du corps et du Sang du Christ

Sacramento-de-la-Última-Cena-1955.jpg

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 14,12-16.22-26.
Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le,
et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?”
Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. »
Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.
Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous.
Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude.
Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »
Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.

 

COMMENTAIRE

Quelques mots tout d’abord quant à l’origine de la solennité du Corps et du Sang du Christ. Cette fête a fait son apparition au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient en question la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Elle est aussi une réponse à une dévotion populaire qui cherchait de plus en plus à voir l’hostie consacrée lors de l’élévation pendant la messe, l’élévation de l’hostie étant une nouveauté liturgique attestée pour la première fois à Paris, vers l’an 1200. Voilà pour la petite histoire.

Par ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Un jour, une dame m’en fit la remarque lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages!

Tout d’abord, et ce qui peut en surprendre quelques-uns, ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est nous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité, et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans peuple de Dieu, l’Eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche et chaque jour de la semaine dans nos églises. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec l’offrande du Christ.

Remarquez ce détail important dans l’évangile d’aujourd’hui. Jésus envoie ses disciples préparer la salle où manger la Pâque avec eux. Jamais l’eucharistie sans les disciples. Nous sommes la raison même de ce don précieux que nous fait le Christ de lui-même, nous en sommes les premiers bénéficiaires.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le coeur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal. Elle est une fête pascale! Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

Car Jésus ressuscité n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Il se fait voir dans le pain et vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée, et nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa force d’aimer. Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde.

C’est saint Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’Eucharistie, qui affirmait au sujet de l’Eucharistie : « même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, étendre aux quatre coins du monde la grande nappe du banquet pascal où toutes les nations sont conviées.

Voilà frères et soeurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Jésus et le mariage

2345_xl.jpg

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 10,1-12. 
En ce temps-là, Jésus arriva dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. De nouveau, des foules s’assemblent près de lui, et de nouveau, comme d’habitude, il les enseignait.
Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? »
Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. »
Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.
Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme.
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle.
Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »

COMMENTAIRE

Si nous accueillons les paroles de Jésus aujourd’hui uniquement dans la perspective du divorce ou du remariage, nous risquons de passer à côté d’une dimension fondamentale de son enseignement. Jésus invite plutôt ses interlocuteurs à une réflexion sur le sens du mariage. Quand il dit que Dieu fit l’homme et la femme et, qu’une fois mariés, ils ne forment plus qu’une seule chair, féconde à l’image de Dieu, il ne nous renvoie pas tout simplement à une morale, mais à ce qui fait la spécificité de l’homme et de la femme dans le mariage et, de manière plus large, à ce qu’est la vocation fondamentale de toute personne.

Dieu est un être de communion, c’est ce que nous révèle le mystère de la Trinité. Il y a une communion d’amour en Dieu et de cette communion jaillit un amour fécond qui engendre la vie. L’homme et la femme, nous dit le récit de la Genèse, sont faits à l’image de Dieu, ils sont faits d’amour, ce qui explique la valeur absolue de la vie, puisqu’elle est porteuse de la vie même de Dieu.

C’est tout cela la beauté et la grandeur du mariage que Jésus vient rappeler à ses interlocuteurs, alors que ces derniers semblent plus préoccupés par les contraintes du mariage. Jésus vient nous rappeler que le mariage est avant tout le projet de Dieu, la vocation la plus belle et la plus noble que Dieu puisse confier à l’homme et à la femme, et où Dieu lui-même s’engage dans la réalisation de cette union. Bien mieux, il la réalise lui-même avec les époux, puisque c’est lui qui unit l’homme et la femme : « Ce que Dieu a uni… », dit Jésus, en parlant du mariage.

Bien sûr, l’Église a le devoir de rappeler sans cesse l’appel que Dieu nous fait dans ce mystère d’amour et de fécondité qu’est le couple humain, mais tout en accueillant ceux et celles qui ont connu l’échec dans ce projet de vie. L’on ne saurait encourager les uns sans soutenir les autres, puisque Jésus est venu relever ce qui est faible, pauvre et blessé en nous.

L’échec ne doit pas faire de nous des exclus, du moins ce n’est pas ce que l’Évangile nous enseigne, sinon nous serions tous des exclus. Le radicalisme évangélique est avant tout un radicalisme de la miséricorde, dont nous avons tous besoin sans exception. Et toutes nos belles paroles, tous nos beaux discours ne seront que de pieux bavardages, si la miséricorde de Jésus n’a pas le dernier mot en Église.

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour la fête de la Sainte Trinité (B)

Holy_Trinity_Andrei_Rublev_Hospitality_of_Abraham_Hand-Painted_Orthodox_Icon_11

 

Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 28,16-20. 
En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

 

COMMENTAIRE

Un jour, un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. L’enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour où ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri d’étonnement en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut tout agité chez lui, criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion de caché dans la pierre ! » Voilà une belle histoire pour aborder le mystère de la Sainte Trinité.

Soyez sans crainte, Dieu n’est pas un lion, mais sans doute nous faut-il un regard d’enfant pour le découvrir au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en s’appuyant sur les Saintes Écritures, invitant les fidèles à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Et parmi tous les dimanches, celui de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre relation avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu ? »

Un jour, je discutais avec une amie qui, vous allez le comprendre, n’allait pas très bien. Celle-ci m’affirma avec un ton de reproche dans la voix : « Dieu est un égoïste ! Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-elle, est un égoïste ! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par son affirmation à l’emporte-pièce, que je trouvais trop facile, et surtout injuste, mais je l’ai tout simplement écouté déverser sa colère.

Dieu un égoïste ? Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant lorsque l’on croit en Dieu, quand nous remettons nos vies entre ses mains, il nous arrive d’être saisis par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend. La foi en Dieu, nous le savons, donne un sens profond à nos vies, une direction ferme et assurée. Toutes les grandes religions l’affirment. Avoir foi en Dieu, c’est pressentir qu’il y a une réalité cachée en ce monde, une force créatrice et invisible qui l’anime et qui lui donne vie. Et toute personne sur cette terre est invitée à s’ouvrir à cette réalité, à ce mystère. Mais qui est ce Dieu ? Comment le connaître ?

La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu, pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » Et c’est à la lumière de ce visage que nous comprenons mieux qui est Dieu. Jésus ne disait-il pas à ses disciples : « Qui m’a vu a vu le Père ! »

C’est pourquoi voici ce que j’aimerais dire aujourd’hui à cette amie déçue de Dieu. « Tu te demandes ce qu’il fait ton Dieu, et bien regarde Jésus, lui qui a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare ; qui a pleuré sur Jérusalem dont il voyait venir la destruction ; qui a prié dans les larmes au jardin de l’agonie, en offrant librement sa vie pour te sauver ; regarde-le après sa résurrection quand il demande, presque suppliant, à celui qui l’a renié : “Pierre, m’aimes-tu ?” Contemple tous ces évènements de la vie de Jésus Christ et dis-moi si c’est là le visage d’un Dieu égoïste qui nous est dévoilé. »

« Qui m’a vu a vu le Père ! » dit Jésus. Et c’est pourquoi nous affirmons avec saint Jean que Dieu est amour, et que la plus grande preuve de son amour est qu’il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils bien-aimé, son unique. Et c’est ainsi que se dévoile peu à peu le véritable visage de Dieu et que nous entrons, sans vraiment comprendre, comme sur la pointe des pieds, dans ce mystère d’un seul Dieu en trois personnes que nous appelons la Sainte Trinité.

Car, si Dieu est amour, c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu, la foi de l’Église nous dit qu’ils sont trois et pourtant qu’ils ne font qu’un. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie ; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe, et qui a pour mission de nous le faire connaître ; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père, et qui nous donne d’entrer dans cette communion d’amour et d’y participer. Ils sont trois et pourtant ils ne forment qu’un seul Dieu ! C’est Jean-Philippe Ferlay dans un livre sur l’Esprit Saint, qui décrit magnifiquement bien cette communion d’amour en Dieu. Voici ce qu’il dit :

« L’amour du Père pour son Verbe dans l’Esprit est tellement fort et généreux qu’il éclate hors de Dieu. Et voilà que le monde est créé, tout différent de Dieu et pourtant absolument lié à lui. Dieu n’a besoin de rien. Il ne crée ni par hasard ni par caprice, mais par surabondance d’amour, pour faire participer ce qui existe à sa vie et à sa joie. »

Bien loin d’être un Dieu égoïste, comme l’affirmait mon amie désabusée, nous affirmons en Église que Dieu est l’avenir de l’homme et de la femme, que dès notre conception il nous prend par la main et nous accompagne par monts et par vaux tout au long de nos vies, jusqu’à ce face à face ultime qui nous est promis un jour !

C’est ce dévoilement de Dieu dont Jésus est venu témoigner, nous donnant de comprendre que s’il y a unité, joie, et amour en Dieu, c’est qu’il y a communion de Personnes en Dieu : Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint Esprit. Ils sont trois et pourtant ils ne forment qu’un seul Dieu. Voilà le grand mystère que nous contemplons en ce jour. C’est la fête de la Sainte-Trinité !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs