Le discours de clôture du Synode du Pape en intégralité

1583209_Articolo(RV) Le 18 octobre 2014, le Pape François a prononcé un discours lors de la 15e Congrégation générale du Synode extraordinaire sur la famille. Cette intervention est venue clore deux semaines de discussions entre évêques du monde entier. Vous pouvez retrouver ci-dessous l’intégralité du discours du Pape, selon une traduction en français réalisée par la Secrétairerie d’Etat du Vatican.

« Eminences, Béatitudes, Excellences, frères et sœurs,

Le cœur empli de reconnaissance et de gratitude je voudrais rendre grâce, avec vous, au Seigneur qui nous a accompagnés et nous a guidés ces derniers jours, avec la lumière de l’Esprit Saint !

Je remercie de tout cœur Monsieur le cardinal Lorenzo Baldisseri, secrétaire général du synode, S.Exc. Mgr Fabio Fabene, sous-secrétaire, et avec eux je remercie le rapporteur, le cardinal Peter Erdő, qui a énormément travaillé, même lors des jours de deuil en famille, et le secrétaire spécial S.Exc. Mgr Bruno Forte, les trois présidents-délégués, les greffiers, les consulteurs, les traducteurs et les anonymes, tous ceux qui ont œuvré avec une vraie fidélité dans les coulisses et un dévouement total à l’Eglise et sans trêve : merci beaucoup !

Je vous remercie également tous, chers pères synodaux, délégués fraternels, auditeurs, auditrices et assesseurs pour votre participation active et fructueuse. Vous serez dans mes prières, et je demanderai au Seigneur de vous récompenser par l’abondance de ses dons de grâce !

Je pourrais dire sereinement que — avec un esprit de collégialité et de synodalité — nous avons vécu véritablement une expérience de « synode », un parcours solidaire, un « chemin ensemble ». Et cela ayant été « un chemin », comme sur tout chemin, il y a eu des moments de courses rapides, comme à vouloir gagner contre le temps et atteindre au plus vite l’objectif; d’autres moments de lassitude, comme à vouloir dire « assez » ; d’autres moments d’enthousiasme et d’ardeur. Il y a eu des moments de profond réconfort en écoutant le témoignage des vrais pasteurs (cf. Jn 10 et Cann. 375, 386, 387) qui portent dans le cœur sagement les joies et les larmes de leurs fidèles. Des moments de consolation et de grâce et de réconfort en écoutant les témoignages des familles qui ont participé au synode et ont partagé avec nous la beauté et la joie de leur vie matrimoniale. Un chemin où le plus fort s’est senti en devoir d’aider le moins fort, où le plus expert s’est mis au service des autres, même à travers les confrontations. Et comme c’est un chemin d’hommes, avec les réconforts il y a eu aussi des moments de désolation, de tension, et de tentations, dont on pourrait mentionner quelques possibilités :

– une : la tentation du raidissement hostile, c’est-à-dire vouloir s’enfermer dans ce qui est écrit (la lettre) et ne pas se laisser surprendre par Dieu, par le Dieu des surprises (l’esprit) ; à l’intérieur de la loi, de la certitude de ce que nous connaissons et non pas de ce que nous devons encore apprendre et atteindre. Depuis l’époque de Jésus c’est la tentation des zélés, des scrupuleux, des attentifs et de ceux qu’on appelle aujourd’hui « traditionalistes » et aussi des intellectualistes.

– La tentation de l’angélisme destructeur, qui au nom d’une miséricorde trompeuse bande les blessures sans d’abord les soigner ni les traiter ; qui s’attaque aux symptômes et pas aux causes et aux racines. C’est la tentation des « bien-pensants », des timorés et aussi de ceux qu’on appelle « progressistes et libéralistes ».

– La tentation de transformer la pierre en pain pour rompre le jeûne long, lourd et douloureux (cf. Lc 4, 1-4) et aussi de transformer le pain en pierre et de la jeter contre les pécheurs, les faibles et les malades (cf. Jn 8, 7) c’est-à-dire de le transformer en « fardeaux insupportables » (Lc 10, 27).

– La tentation de descendre de la croix, pour faire plaisir aux gens, et ne pas y rester, pour accomplir la volonté du Père ; de se plier à l’esprit mondain au lieu de le purifier et de le plier à l’Esprit de Dieu.

– La tentation de négliger le « depositum fidei », de se considérer non pas des gardiens mais des propriétaires et des maîtres ou, dans l’autre sens, la tentation de négliger la réalité en utilisant une langue précieuse et un langage élevé pour dire tant de choses et ne rien dire ! On les appelait des « byzantinismes », je crois, ces choses-là…

Chers frères et sœurs, les tentations ne doivent ni nous effrayer ni nous déconcerter ni non plus nous décourager, parce qu’aucun disciple n’est plus grand que son maître ; donc si Jésus a été tenté — et même appelé Béelzéboul (cf. Mt 12, 24) — ses disciples ne doivent pas s’attendre à un meilleur traitement.

Personnellement, je me serais beaucoup inquiété et attristé s’il n’y avait pas eu ces tentations et ces discussions animées ; ce mouvement des esprits, comme l’appelait saint Ignace (EE, 6) si tout le monde avait été d’accord ou taciturne dans une paix fausse et quiétiste. En revanche j’ai vu et j’ai écouté — avec joie et reconnaissance — des discours et des interventions pleines de foi, de zèle pastoral et doctrinal, de sagesse, de franchise, de courage et de  parrhésie. Et j’ai entendu qu’a été mis devant les yeux de chacun le bien de l’Eglise, des familles et la « suprema lex », la « salus animarum » (cf. Can. 1752). Et ce toujours — nous l’avons dit ici, dans cette salle — sans jamais mettre en discussion les vérités fondamentales du sacrement du mariage : l’indissolubilité, l’unité, la fidélité et la procréation, c’est-à-dire l’ouverture à la vie (cf. Cann. 1055, 1056 et Gaudium et spes, n. 48).

Et c’est cela l’Eglise, la vigne du Seigneur, la Mère fertile et la Maîtresse attentive, qui n’a pas peur de se retrousser les manches pour verser l’huile et le vin sur les blessures des hommes (cf. Lc 10, 25-37) ; qui ne regarde pas l’humanité depuis un château de verre pour juger ou étiqueter les personnes. C’est cela l’Eglise une, sainte, catholique, apostolique et composée de pécheurs, qui ont besoin de sa miséricorde. C’est cela l’Eglise, la véritable épouse du Christ, qui cherche à être fidèle à son Epoux et à sa doctrine. C’est l’Eglise qui n’a pas peur de manger et de boire avec les prostituées et les publicains (cf. Lc 15). L’Eglise qui a les portes grandes ouvertes pour recevoir ceux qui sont dans le besoin, les repentis et pas seulement les justes ou ceux qui croient être parfaits ! L’Eglise qui n’a pas honte de son frère qui a chuté et ne fait pas semblant de ne pas le voir, mais se sent au contraire impliquée et presque obligée de le relever et de l’encourager à reprendre son chemin et l’accompagne vers la rencontre définitive, avec son Epoux, dans la Jérusalem céleste.

C’est cela l’Eglise, notre mère ! Et quand l’Eglise, dans la variété de ses charismes, s’exprime en communion, elle ne peut pas se tromper : c’est la beauté et la force du sensus fidei, de ce sens surnaturel de la foi qui est donné par l’Esprit Saint afin qu’ensemble, nous puissions tous entrer dans le cœur de l’Evangile et apprendre à suivre Jésus dans notre vie, et cela ne doit pas être vu comme un motif de confusion et de malaise.

Beaucoup de commentateurs, ou des gens qui parlent, ont imaginé voir une Eglise en litige où une partie s’oppose à l’autre, en allant même jusqu’à douter de l’Esprit Saint, le vrai promoteur et garant de l’unité et de l’harmonie dans l’Eglise. L’Esprit Saint qui tout au long de l’histoire a toujours conduit la barque, à travers ses ministres, même lorsque la mer était contraire et agitée et les ministres infidèles et pécheurs.

Et, comme j’ai osé vous le dire au début, il était nécessaire de vivre tout cela avec tranquillité, avec une paix intérieure également parce que le synode se déroule cum Petro et sub Petro, et la présence du Pape est une garantie pour tous.

Parlons un peu du Pape, à présent, en relation avec les évêques… Donc, la tâche du Pape est de garantir l’unité de l’Eglise ; elle est de rappeler aux pasteurs que leur premier devoir est de nourrir le troupeau — nourrir le troupeau — que le Seigneur leur a confié et chercher à accueillir — avec paternité et miséricorde et sans fausses craintes — les brebis égarées. Je me suis trompé ici. J’ai dit accueillir : aller les chercher.

Sa tâche est de rappeler à tous que l’autorité dans l’Eglise est service (cf. Mc 9, 33-35) comme l’a expliqué avec clarté le Pape Benoît XVI, avec des mots que je cite textuellement : «L’Eglise est appelée et s’engage à exercer ce type d’autorité qui est service, et elle l’exerce non à son propre titre, mais au nom de Jésus Christ… A travers les pasteurs de l’Eglise, en effet, le Christ paît son troupeau : c’est Lui qui le guide, le protège, le corrige, parce qu’il l’aime profondément. Mais le Seigneur Jésus, Pasteur suprême de nos âmes, a voulu que le collège apostolique, aujourd’hui les évêques, en communion avec le Successeur de Pierre… participent à sa mission de prendre soin du Peuple de Dieu, d’être des éducateurs dans la foi, en orientant, en animant et en soutenant la communauté chrétienne, ou comme le dit le Concile, en veillant “à ce que chaque chrétien parvienne, dans le Saint-Esprit, à l’épanouissement de sa vocation personnelle selon l’Evangile, à une charité sincère et active et à la liberté par laquelle le Christ nous a libérés” (Presbyterorum ordinis, n. 6)… c’est par notre intermédiaire — continue le Pape Benoît — que le Seigneur atteint les âmes, les instruit, les protège, les guide. Saint Augustin, dans son Commentaire à l’Evangile de saint Jean dit : “Que paître le troupeau du Seigneur soit donc un engagement d’amour” (123, 5); telle est la règle de conduite suprême des ministres de Dieu, un amour inconditionnel, comme celui du Bon Pasteur, empli de joie, ouvert à tous, attentif au prochain et plein d’attention pour ceux qui sont loin (cf. Saint Augustin, Discours 340, 1; Discours 46, 15), délicat envers les plus faibles, les petits, les simples, les pécheurs, pour manifester l’infinie miséricorde de Dieu avec les paroles rassurantes de l’espérance (cf. ibid., Lettre 95, 1) » (Benoît XVI, Audience générale, mercredi 26 mai 2010).

Donc l’Eglise est du Christ — elle est son Epouse — et tous les évêques, en communion avec le Successeur de Pierre, ont la tâche et le devoir de la protéger et la servir, non pas en maîtres mais en serviteurs. Le Pape, dans ce contexte, n’est pas le seigneur suprême mais plutôt le suprême serviteur — le « servus servorum Dei »; le garant de l’obéissance et de la conformité de l’Eglise à la volonté de Dieu, à l’Evangile du Christ et à la Tradition de l’Eglise, en mettant de côté tout arbitraire personnel, tout en étant — par la volonté du Christ lui-même — le « Pasteur et Docteur suprême de tous les fidèles » (Can. 749) et bien que possédant « dans l’Eglise le pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel » (cf. Cann. 331-334).

Chers frères et sœurs, nous avons encore à présent une année pour mûrir, avec un vrai discernement spirituel, les idées proposées et trouver des solutions concrètes aux nombreuses difficultés et innombrables défis que les familles doivent affronter ; à apporter des réponses aux nombreux découragements qui assiègent et étouffent les familles.

Une année pour travailler sur la « Relatio synodi » qui est le résumé fidèle et clair de tout ce qui a été dit et discuté dans cette salle et au sein des carrefours. Et elle est présentée aux Conférences épiscopales comme « Lineamenta ».

Que le Seigneur nous accompagne, nous guide sur ce parcours à la gloire de Son nom avec l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie et de saint Joseph ! Et s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi ! »

Enquête sur le passé du pape François sous la junte argentine

Article du Journal La Croix

Dès le soir de l’élection du pape François, le 13 mars, plusieurs accusations contre le cardinal Jorge Mario Bergoglio ont commencé à circuler, à propos de son rôle pendant la dictature argentine de 1976 à 1983. Il est notamment accusé d’avoir facilité l’arrestation et la séquestration de deux jésuites dont il était alors le supérieur provincial.

La Croix a enquêté en Argentine sur ces accusations, qui se sont révélées fausses, et proviennent pour l’essentiel du gouvernement Kirchner, qui a toujours considéré l’archevêque de Buenos Aires comme un opposant politique.

Les principaux représentants des droits de l’homme en Argentine ont démenti catégoriquement que le pape François ait été en quoi que ce soit complice de la dictature dans son pays.

 Le P. Bergoglio a-t-il joué un rôle dans l’arrestation des jésuites Orlando Yorio et Francisco Jalics ? 

La principale accusation portée contre le P. Bergoglio, à l’époque où il était supérieur de la province jésuite d’Argentine et Uruguay, concerne sa responsabilité indirecte dans l’arrestation et la séquestration pendant cinq mois des deux jésuites Orlando Yorio (décédé en 2000) et Francisco Jalics. Le P. Bergoglio avait demandé à ces jésuites, qui vivaient dans un quartier pauvre de Buenos Aires, de quitter la Compagnie de Jésus, ce qui, affirment ses détracteurs, aurait implicitement donné le feu vert aux militaires pour enlever les deux prêtres. Les mêmes lui reprochent de n’avoir pas « fait assez » pour faire sortir plus rapidement ces deux jésuites de la sinistre École de mécanique de la marine (Esma), centre de détention secret où les opposants au régime étaient torturés.

Revenant sur le contexte de l’époque devant le Tribunal oral fédéral de Buenos Aires, en 2010, le cardinal Bergoglio avait expliqué qu’il avait« une bonne relation » avec Yorio et Jalics, ses anciens étudiants au Colegio Maximo, et qu’il n’avait rien à leur reprocher d’un point de vue pastoral ou politique. En février 1976, il leur avait écrit pour leur demander de quitter leur quartier, où ils vivaient avec un troisième jésuite, Luis Dourron. Orlando, Francisco et Luis refusèrent, et durent donc quitter la Compagnie de Jésus : la démission d’Orlando et de Luis – qui n’avaient pas prononcé de vœux définitifs – fut acceptée par le général à Rome le 19 mars 1976 ; celle de Francisco fut acceptée par le Saint-Siège. Luis Dourron demanda alors, avec succès, son incardination dans le diocèse de Moron, mais pas les deux autres, l’évêque n’ayant accepté qu’un seul jésuite. Toutefois, malgré leur exclusion, ils pouvaient venir, s’ils le souhaitaient, se réfugier à la curie jésuite de Buenos Aires. « Mais ils ont refusé », poursuit l’ancien provincial, qui souligne que « Yorio et Jalics avaient formellement quitté la Compagnie avant le coup d’État » du 24 mars 1976.

Deux mois après, « un dimanche vers le 20 mai », Orlando et Francisco ont été enlevés. Très vite informé, le P. Bergoglio a prévenu l’archevêché« dès le lundi ou le mardi ». Puis, par deux fois, il a rencontré le général Videla, président de la junte, et, deux autre fois, l’amiral Massera, chef de la marine, avec qui les rencontres furent tendues, voire « violentes ». Il leur a demandé des informations sur les jésuites et tous deux promirent de chercher…

 « Je témoigne que Bergoglio a tout fait pour savoir où ils étaient détenus et pour les faire libérer », affirme à La Croix le jésuite Juan Carlos Scannone, professeur émérite du Colegio Maximo, qui était très proche d’Orlando Yorio. « Tous les jours, il appelait pour savoir qui les détenaient, entre la police, l’armée de terre, la marine ou l’aviation… Finalement, c’est par des aumôniers militaires qu’il a su qu’ils étaient à l’Esma. » Les témoins de l’époque rappellent en outre qu’il était extrêmement dangereux de rechercher des personnes séquestrées. « C’est d’ailleurs pour cela queles deux religieuses françaises  ainsi que bon nombre des premières Mères de la place de Mai ont été assassinées », relève Leandro Despouy, président de l’équivalent argentin de la Cour des comptes et ancien rapporteur de l’ONU pour les droits de l’homme.

 « Le P. Bergoglio a choisi la voie politique et ce fut la bonne voie », souligne de son côté Horacio Mendez Carreras, l’avocat argentin des familles des deux religieuses françaises assassinées par la junte, rappelant que « la supérieure des Sœurs Léonie et Alice, avec un courage formidable, s’est présentée à la police, au consulat, à l’ambassade et a vraiment cherché partout… mais en vain. Les deux sœurs ont été assassinées, tandis que les deux jésuites ont été relâchés vivants. » 

Au bout de cinq mois de détention à l’Esma, les PP. Jalics et Yorio ont finalement été déposés, de nuit, par les militaires dans un champ à 135 km de la capitale. Après avoir relaté les tortures, insultes et privations dont ils avaient été victimes, le P. Bergoglio leur a demandé de ne pas communiquer, afin de ne pas se mettre en danger, et s’est chargé d’informer la Conférence épiscopale, l’archevêque de Buenos Aires et la nonciature. Mais il ne sait pas quelles suites ont été données à ce signalement, « les réponses reçues à l’époque étant restées très évasives ». Il s’est aussi chargé d’organiser leur sortie du pays. Le P. Yorio est d’abord parti pour Rome et c’est là, semble-t-il, qu’il a appris, par un jésuite colombien mal renseigné par l’ambassadeur argentin près le Saint-Siège, que lui et Francisco auraient été arrêtés « à la suite d’une plainte de leurs supérieurs qui les présentaient comme des guérilleros ».

De son côté, le P. Jalics s’est rendu aux États-Unis, puis dans le sud de l’Allemagne où il est toujours jésuite (il avait réintégré la Compagnie deJésus par la suite). Sur le site Internet de la province, il a affirmé le 20 mars, après l’élection du pape, qu’« il est faux de prétendre que notre mise en détention a été provoquée par le P. Bergoglio » : longtemps, il crut que lui et Orlando Yorio avaient « été victimes d’une dénonciation. Mais à la fin des années 1990, après différentes discussions, il est devenu clair pour moi que ce soupçon était injustifié. » Il précise aussi que l’officier chargé de l’interroger l’avait pris pour un espion russe en voyant sur ses papiers d’identité qu’il était né à Budapest, en Hongrie.

 Le P. Bergoglio a-t-il empêché le P. Jalics de renouveler son passeport en 1979 ? 

Fin 1979, Francisco Jalics, devenu membre de la province jésuite d’Allemagne, a demandé à son ancien supérieur de l’aider à renouveler son passeport argentin sans revenir en Argentine. En effet, ayant quitté son pays en 1976 avec un passeport valable deux ans, il avait pu le faire renouveler une première fois à Munich en février 1978, mais il ne pouvait le renouveler une seconde fois hors d’Argentine. Pour lui éviter « un voyage si coûteux », le P. Bergoglio a donc adressé un courrier au ministre du culte en date du 4 décembre 1979, demandant un renouvellement à distance.

Mais selon le journaliste Horacio Verbitsky, qui s’appuie sur la photocopie de deux formulaires de la direction générale des informations du 20 décembre 1979 adressés à Anselmo Orcoyen, ministre du culte, le P. Bergoglio aurait « joué double jeu ». Car le fonctionnaire en charge du dossier du P. Jalics a joint une note défavorable à son sujet, recommandant de ne pas renouveler le passeport d’un « agitateur qui a été détenu six mois à l’Esma pour suspicion de contacts avec les guérilleros, a vécu dans une petite communauté dissoute par son supérieur, a quitté la Compagnie, a été expulsé et qu’aucun évêque du Grand Buenos Aires ne veut recevoir ». Pour Horacio Verbitsky, ce serait le P. Bergoglio qui aurait soufflé ces motifs au fonctionnaire.

 « C’est absurde !, s’insurge Leandro Despouy. La direction des renseignements avait des fiches sur tous et c’était son travail de déconseiller une réponse favorable pour ceux qui, comme Jalics, avaient des antécédents. » Il s’étonne que certains « accordent du crédit à de tels fonctionnaires qui furent des criminels et qui n’étaient pas à un mensonge près » et souligne qu’« en 1979, un ancien séquestré de l’Esma n’aurait pu poser un pied sur le sol argentin sans se faire aussitôt arrêter ». Pour lui, il est logique que le P. Bergoglio « qui s’était donné tant de mal et avait couru tant de risques pour faire libérer Jalics, ne veuille surtout pas qu’il soit à nouveau arrêté et souhaite donc lui éviter à tout prix de devoir revenir ici ! » 

 Que savait   le cardinal Bergoglio  de l’existence  des bébés volés ? 

Le P. Bergoglio est également accusé par Estela de la Cuadra, fille d’Alicia, une des fondatrices des Grands-Mères de la place de Mai (morte en 2008, à 93 ans), d’avoir été au courant, « dès 1977 », de la confiscation par la junte des bébés des femmes disparues. Et non pas « en 2001, comme toute l’Argentine », comme l’archevêque de Buenos Aires l’a affirmé en 2010 en tant que témoin dans le procès de ces vols de bébés.

Lorsque Elena de la Cuadra, la sœur d’Estela, a été enlevée le 23 février 1977, elle était enceinte de cinq mois. Son bébé, né en détention, fait partie des 500 enfants enlevés avec leurs parents ou nés en captivités que les Grands-Mères de la place de mai recherchent depuis trente-sept ans, affichant à ce jour 108 cas résolus. Dans leur désespoir, les parents d’Elena avaient frappé à toutes les portes, dont celle du provincial des jésuites. C’est en tout cas ce qu’affirme la sœur d’Elena, qui poursuit les recherches depuis la mort de sa mère en 2008. C’est elle qui a demandé que le cardinal Bergoglio soit entendu comme témoin lors du procès en 2010, scandalisée par le fait qu’il soutenait ne pas avoir entendu parler de la grossesse de sa sœur Elena.

 Dans son témoignage envoyé à la justice, le cardinal a reconnu avoir reçu la visite du père d’Elena « inquiet de la disparition d’une de ses filles, (mais) je ne me souviens pas du tout qu’il m’a précisé que sa fille était enceinte », a-t-il assuré. Il a également apporté au tribunal une copie d’une lettre écrite le 28 octobre 1977 à l’archevêque de La Plata, Mgr Mario Picchi, « pour vous présenter M. Roberto Luis de la Cuadra, avec qui j’ai eu une conversation… Il vous expliquera de quoi il s’agit. » Au cours de cette rencontre avec la famille de la Cuadra, Mgr Picchi, proche des militaires, a informé qu’Elena avait accouché d’une fille et qu’elle l’avait prénommée Ana Libertad. « La fillette est élevée par une famille bien, quand au sort d’Elena il est irréversible », aurait dit Mgr Picchi, selon les Grands-Mères de la place de mai.

Rien ne prouve que Mgr Picchi a informé par la suite le P. Bergoglio de l’affaire. « C’est lors du procès contre les juntes militaires (NDLR : en 1985) et avec plus de précisions après 1990, (que) j’ai commencé à prendre connaissance de l’existence de ce qu’aujourd’hui on connaît comme les Grands-Mères de la place de Mai », a encore affirmé le cardinal Bergoglio. Ce qui, selon divers témoins de l’époque, est fort probable. Ainsi, Françoise Erize, 84 ans, dont la fille Marie-Anne (1) a disparu en octobre 1976, ne se souvient pas d’avoir entendu parler des vols de bébés avant « les années 1990 ».

 Quelle est l’origine  de ces accusations ? 

Horacio Mendez Carreras, l’avocat argentin des familles des Français assassinés par la junte, « n’a aucun doute » : selon lui, toutes ces rumeurs accusant le cardinal Bergoglio ont été orchestrées par le gouvernement de Cristina Fernandez de Kirchner, « CFK », qui a succédé en décembre 2007 à son mari Nestor Kirchner (président depuis 2003, décédé en 2010). « Pour discréditer ses opposants, CFK les accuse de complicité ou de silence pendant la dictature », poursuit l’avocat.

Ces accusations sont fournies, pour l’essentiel, par Horacio Verbitsky, spécialiste de l’Église en Argentine pendant la dictature (2) et directeur du quotidien pro-­Kirchner Pagina 12. Elles sont ensuite relayées par des associations des droits de l’homme, très importantes en Argentine et généralement critiques à l’égard de la hiérarchie ecclésiale. C’est le cas d’un des deux mouvements des Mères de la place de mai, présidé par Hebe Bonafini et financé par le gouvernement – l’autre mouvement étant surnommé la Linea Fundadora –, ainsi que du mouvement des Grands-Mères de la place de Mai, présidé par Estela de Carlotto. Curieusement, cette dernière, qui a régulièrement critiqué le cardinal Bergoglio, a publié une tribune élogieuse à son égard, au lendemain des deux rencontres de Cristina Kirchner avec le pape au Vatican.

Il faut dire que les relations entre le cardinal Bergoglio et les époux Kirchner, issus du péronisme, ont été très tendues . L’archevêque, qui multipliait les visites dans les bidonvilles, clamant que « la pauvreté est une violation des droits de l’homme », ne manquait pas de dénoncer certaines dérives du gouvernement. En 2004, lors du traditionnel Te Deum du 25 Mai (la fête nationale argentine), il avait épinglé « nos tentations de corruption et d’enrichissement ». Depuis, les Kirchner s’abstenaient d’aller à la cathédrale de Buenos Aires ce jour-là. Le cardinal s’est aussi opposé aux récentes lois sur le mariage homosexuel, le changement d’identité sexuelle et l’euthanasie. Une opposition qui lui a valu d’être taxé de« moyenâgeux » par CFK.

Ces derniers temps, les relations s’étaient apaisées entre le Palais présidentiel et l’archevêque. Et bon nombre d’Argentins pensent que le gouvernement Kirchner « va désormais chercher à récupérer le pape, en le faisant passer pour un péroniste, voire pour un kirchnériste », résume Brenda Struminger, journaliste politique du site Web du quotidien d’opposition La Nacion. D’autant que les élections législatives d’octobre prochain s’annoncent serrées pour le parti de la présidente.

Face à ces différentes accusations, deux des principaux défenseurs des droits de l’homme en Argentine ont démenti catégoriquement que le P. Bergoglio ait été complice de la dictature militaire. « Il y a eu des évêques complices, mais pas Bergoglio », a précisé la semaine dernière le prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel à la chaîne britannique BBC. Quant à l’ancienne médiatrice du pays et amie de plus de quarante ans du pape, Alicia Oliveira, qui était juge en 1973 et fut persécutée en 1976, elle fut péremptoire dans les colonnes du quotidien Clarin : « Lorsque quelqu’un était contraint de fuir le pays, le P. Bergoglio était toujours à ses côtés. » 

(1) Un livre a été consacré à La Disparue de San Juan, par Philippe Broussard, Stock, 2011.

(2) Ses quatre volumes de La Mano izquierda de Dios ne sont pas traduits en français.

CLAIRE LESEGRETAIN (avec ÉRIC DOMERGUE), à Buenos Aires.