Journal de la Trappe (14)

Je n’ai pu compléter ce que j’avais commencé précédemment, mais ce sera pour une autre fois sans doute. Je voulais traiter de la souffrance, du silence de Dieu et, surtout, de l’utilisation que nous faisons de Dieu. Le Dieu « riche en faveurs », nous sommes très à l’aise avec lui, comme notre ami Caillou, mais le Dieu « pauvre », rien à faire! Présentement, je suis en train de lire « Maître Eckhart ou l’empreinte du désert » de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, un livre un peu exigeant pour mes connaissances en philosophie, mais qui est néanmoins passionnant. Passionnant parce que l’on y aborde toute la mystique de Maître Eckhart sous l’angle du débat intelligence ou volonté pour accéder à Dieu. Voici quelques extraits :

Parlant du travail d’Albert-le-Grand dans sa consultation des œuvres philosophiques païennes :

« Au point de départ, les fidélités n’étaient donc point si tranchées, et nombreux étaient les échanges entre le courant augustinien transcrivant la pensée de Platon en des termes substantiels et la tradition plus « logicienne » de l’Un de Plotin, s’exposant à travers la technique discursive héritée de Boèce. C’est sous une autre forme que s’exacerba la tension, lorsque le néo-platonisme dionysien affirma plus fortement l’identité entre l’être et l’intellect, s’opposant de la sorte au néo-platonisme augustinien, lequel, relayé par saint Bernard puis par les docteurs franciscains, misait sur l’absolu d’un amour caritatif appelé au relais d’une intelligence tenue pour limitée dans ses capacités unitives. » pp. 40-41

Un thème qui traversera donc les sermons de maître Eckhart est celui de la relation entre l’intelligence et la volonté dans l’homme.

« S’il est hors de doute que l’union s’opère chez lui par voie d’intelligence – s’il rejette donc la position de saint Bernard qui en appelle à la volonté pour conclure positivement là où la raison aurait échoué – la connaissance pour lui est lourde d’une affectivité qui n’est pas étrangère à sa perfection intellectuelle. Ce qui invalide… toute opposition catégorique entre sa mystique « spéculative » et la mystique affective préconisée par les héritiers d’Augustin. » p. 41

Dans son sermon no. 9 nous trouvons un énoncé très clair de la position d’Eckhart :

« J’ai dit à l’École que l’intellect est plus noble que la volonté, et cependant tous deux appartiennent à cette lumière. Un maître d’une autre École dit que la volonté est plus noble que l’intellect, car la volonté prend les choses telles qu’elles sont en lui. C’est vrai. Un œil est plus noble en lui-même qu’un œil peint au mur. Mais je dis que l’intellect est plus noble que la volonté. La volonté prend Dieu sous le vêtement de la bonté. L’intellect prend Dieu dans sa nudité, dépouillé de bonté et d’être. » p.53

Mais sa position dernière aurait été de dire que : « L’accomplissement de la béatitude réside dans les deux : la connaissance et l’amour », même si en terme de hiérarchie, « la palme va à l’intellect ».

Je considère ces questions importantes, car elle touche au fondement même de l’expérience de Dieu, que l’être humain est appelé à faire. Si je me rapporte à ma propre expérience je me souviens de ce moment dans mon cheminement de foi où je souhaitais croire, je désirais croire mais en était incapable. J’avais devant moi toute l’histoire du salut, son pourquoi, son comment. Le tout pouvait faire sens, me disais-je, mais ne me convainquait pas! Au mieux, j’aurais pu me dire croyant en arguant que les preuves en faveur de l’existence de Dieu l’emportaient sur celles de sa non-existence, mais je n’aurais pas eu la foi pour autant. Du moins, cette foi qui fait vivre et à laquelle on s’accroche.

C’est parce que j’avais le désir de croire que j’ai accepté d’aller au bout de ce désir en appelant Dieu à mon secours. Et il m’a répondu. J’ai fait l’expérience de son amour. J’ai voulu sa présence et je l’ai connue. Mais c’est une connaissance toute faite d’amour. Avant que je ne l’aime, lui m’a aimé. Telle a été mon expérience de conversion. Mon expérience première de Dieu a été plutôt de cet ordre du désir, de la volonté de croire, que par le biais d’un acte de l’intelligence. Par ailleurs, c’est ma volonté qui a mû mon intelligence dans cette recherche de Dieu. L’intelligence au service de la volonté!

Le but de Maître Eckhart est de ramener l’homme au seul lieu où il soit « un » avec lui-même, et donc avec Dieu; car être en soi c’est être en Dieu, et « ce qui est en Dieu est Dieu ». p.67

Laissez un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment ce contenu :