La guérison des dix lépreux

Homélie pour le 28e dimanche du temps ordinaire. Année C

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 17,11-19. 
Jésus, marchant vers Jérusalem, traversait la Samarie et la Galilée.
Comme il entrait dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance
et lui crièrent : « Jésus, maître, prends pitié de nous. »
En les voyant, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » En cours de route, ils furent purifiés.
L’un d’eux, voyant qu’il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix.
Il se jeta la face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c’était un Samaritain.
Alors Jésus demanda : « Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ?
On ne les a pas vus revenir pour rendre gloire à Dieu ; il n’y a que cet étranger ! »
Jésus lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

COMMENTAIRE

Imaginez une vieille maison à la campagne. C’est là où habitaient vos grands-parents. Vous montez au grenier et là il y a le vieux coffre à souvenirs. Vous l’ouvrez et vous en faites l’inventaire. Photos de mariage du grand-père et de la grand-mère, photos des enfants, une généalogie, des lettres d’amour que grand-père et grand-mère s’écrivaient pendant leurs fiançailles, le sermon de leur mariage, quelques prières composées pour les grands moments de leur vie, un ancien bail, des souvenirs de voyages, cartes postales, photos de familles, les plans de leur première maison, un voile de mariée, un poème offert par les petits enfants lors de leur cinquantième anniversaire de mariage, etc. Vous découvrez dans ce coffre l’histoire d’un couple, l’histoire d’une famille, c’est le coffre à trésors d’une belle histoire d’amour qui en dépit du temps semble garder toute sa fraîcheur.

Chaque dimanche, la liturgie à sa façon nous invite à ouvrir notre coffre à trésors, à nous émerveiller et à rendre grâce. Nous aussi en tant qu’Église nous vivons une histoire d’amour et notre coffre à souvenir c’est le livre de la Parole, c’est la Bible. Il s’agit d’une bibliothèque de 73 volumes qui raconte la merveilleuse histoire de nos ancêtres dans la foi. Il y a là des livres d’histoires, des poèmes, des contes et des prières, les plans de construction du Temple de Jérusalem, des paroles de sagesse, les messages des prophètes et surtout le témoignage de ceux qui ont connu le Christ, qui ont marché avec lui et qui nous rapportent ses paroles et ses gestes, l’extraordinaire histoire de sa destinée.

Ces livres sacrés, qui n’en forment plus qu’un seul pour nous, doivent sans cesse être redécouverts. C’est pourquoi chaque dimanche ils sont proclamés dans notre assemblée, car la Parole de Dieu est au coeur de notre vie de foi et elle est là pour nous aider à entrer dans l’action de grâce du Christ, dans l’offrande même de sa vie. La parole de Dieu forme un tout avec la célébration eucharistique. Elle nous y prépare, elle nous y entraîne et elle nous donne de la vivre en nous aidant à ouvrir notre coeur au grand mystère d’amour qui s’offre à nous. Notre prière devient alors action de grâce, un grand merci qui monte vers Dieu.

Prenons ce dimanche. La liturgie de la Parole est tout particulièrement adaptée à cette fête de l’Action de grâce que notre société a gardée comme tradition. Malheureusement, beaucoup ignorent le sens de cette expression action de grâce et ils se comportent parfois comme ces lépreux qui oublient celui qui les a guéris, qui oublient d’où vient la vie et Celui vers qui elle nous entraîne. La Parole de Dieu aujourd’hui nous invite à regarder le Christ et à ouvrir les yeux.

Dans notre récit évangélique, Jésus marche vers Jérusalem, cette ville où l’on tue les prophètes. Il marche résolument tout en sachant quel sera son destin entre les mains des hommes. Sur sa route, dix lépreux s’avancent vers lui, tout en se tenant à distance, car leur maladie les rend impurs. Ils implorent la pitié de Jésus afin d’être guéris.

On le sait bien par les évangiles, Jésus est le témoin de la compassion de Dieu. Il guérit, il pardonne, il ramène à la vie, et devant ces lépreux qui crient leur misère, Jésus est saisi de pitié et il les envoie se montrer au prêtre à Jérusalem sans même avoir posé un seul geste. En cours de route les dix lépreux sont guéris.

Il est bien évident que ces hommes ont la foi, mais un seul d’entre eux revient voir Jésus plutôt que de poursuivre sa route vers le Temple de Jérusalem. Il s’agit d’un Samaritain que tout sépare des Juifs et de leur religion. Pourtant, il est le seul à se prosterner devant Jésus en glorifiant Dieu à pleine voix. La foi de ce Samaritain devient l’affirmation d’une réalité nouvelle que même les apôtres de Jésus n’ont pas encore saisie : pour rendre véritablement gloire à Dieu, ce n’est plus vers le Temple de Jérusalem qu’il faut se tourner, mais vers Jésus lui-même. Jésus est à même de constater la conversion de cet homme, et c’est pourquoi il lui dit : « Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé. »

Il est difficile de juger les autres lépreux, mais Jésus semble déçu de leur attitude. C’est comme s’ils avaient accueilli leur guérison sans aller au coeur de cette expérience. Ils sont restés en surface. L’heure de Dieu est passée et ils n’ont pas véritablement accueilli son salut. Ils se sont attachés davantage à ses dons, qu’au sens de l’appel qui leur était fait dans cet événement de leur guérison.

C’est là un enjeu de la vie de foi encore pour nous aujourd’hui. Sans cesse, Dieu nous rencontre. Il est là sur les routes, dans les carrefours, au coeur de nos engagements. Il est cette présence secrète, mais combien active, qui rend possible les gestes, les paroles, les actions qui guérissent, qui pardonnent, qui apportent la vie là où tout semble la menacer.

Aujourd’hui même, le Christ fait route avec nous, traversant nos villes et nos villages. Et la Parole de Dieu vient nous rappeler que la rencontre de Dieu ne nous met pas seulement en présence de l’Absolu, mais elle comble et transforme nos vies. L’action de grâce apparaît alors comme la réponse à ce don. Elle est reconnaissance joyeuse devant la grandeur de Dieu et ce qu’il fait pour nous.

L’action de grâce de l’Ancien Testament, que l’on voit déjà à l’oeuvre dans notre première lecture chez Naaman, le général syrien, cette action de grâce annonce celle du Nouveau Testament. C’est avec la Nouvelle Alliance en Jésus Christ qu’éclate véritablement l’action de grâce dans la Bible, car Dieu a pris un visage et s’est fait connaître en Jésus Christ.

L’action de grâce ne se résume pas simplement à remercier Dieu, mais à la bénédiction qui vient de Dieu répond la bénédiction de l’homme et de la femme qui, soulevés par la puissance et la générosité de Dieu, lui offrent leur louange et leur adoration.

En Jésus-Christ, l’action de grâce atteint un sommet inégalé, puisqu’elle se fait eucharistie. Jésus-Christ donne sa vie pour nous dans une pleine communion d’amour avec son Père, et par lui, avec lui et en lui, nous rendons grâce à Dieu en nous unissant au don qu’il fait de lui-même, puisqu’il nous prend avec lui.

Frères et soeurs, la bonne nouvelle de ce dimanche nous rappelle que la suite du Christ est un appel à vivre comme des hommes et des femmes éveillés, à l’écoute des moindres signes du Seigneur dans nos vies. C’est cette foi qui purifie véritablement, qui sauve et qui fait ainsi monter en nos coeurs cette louange qui nous fait aimer Dieu, qui nous fait l’adorer, qui se fait action de grâce pour cet héritage où la vie de Dieu nous est donnée en partage. Amen.

Yves Bériault, o.p.

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