Homélie pour la Semaine de l’unité des chrétiens

3e dimanche du temps ordinaire. Année A.

Je garde un souvenir douloureux de mon enfance, alors que j’avais huit ou neuf ans. C’était un dimanche et la rumeur avait vite circulé dans mon petit quartier tout neuf de banlieue que des témoins de Jéhovah faisaient du porte-à-porte. C’était du jamais vu à cette époque des années cinquante. De bons pères de famille, trois ou quatre, je crois, s’étaient rapidement mobilisés afin de chasser ces intrus. J’ignorais tout des témoins de Jéhovah et j’avais peur. Pourtant en les voyant entourés par ces hommes en colère et hostiles, je me souviens aussi d’avoir éprouvé un sentiment indéfinissable de honte. Sentiment que je n’ai jamais oublié en lien avec cette scène de violence pour le jeune enfant que j’étais.

Pourquoi vous partager ce souvenir? C’est que chaque année, partout dans le monde, la semaine qui vient de passer, et qui se termine avec ce dimanche, est consacrée à l’unité des chrétiens. C’est une semaine de prière, de rencontres et de réflexion visant à permettre un rapprochement entre les chrétiens et les chrétiennes de différentes confessions.

Parfois, je serais tenté d’appeler cette semaine la Semaine de prière pour l’unité des théologiens, des chefs d’Église. Car d’une certaine manière, on pourrait très bien dire que nous n’y sommes pour rien si les Églises sont séparées; c’est en haut lieu que ces questions se sont décidées, entre chefs d’Églises, entre les rois, entre les chefs de guerre. Les peuples n’ont eu d’autre choix que de les suivre. Nous ressemblons un peu aux enfants du divorce qui sans être responsables du divorce de leurs parents se retrouvent à vivre avec l’un des deux, et nous sommes invités à prier afin qu’ils se rapprochent et se réconcilient.

Je fais un peu d’humour ici et vous conviendrez avec moi qu’en rester à une telle vision serait un peu simpliste, car nous avons nous aussi notre part de responsabilité face à l’avenir; et les germes de divisions qui déchirent l’Église sont aussi présents en nous.

Cette semaine de l’unité des chrétiens qui s’achève n’est pas vraiment une fête : division avec l’Église orthodoxe, division avec les Églises de la Réforme protestante, division avec l’Église anglicane, divisions à l’intérieur même de ces Églises et de la nôtre. On ne peut quand même pas célébrer une blessure, surtout lorsqu’elle atteint le Corps du Christ et qu’elle devient un scandale pour plusieurs, que l’on soit chrétiens, incroyants ou d’une autre religion.

Tout cela est bien humain, et il n’y a pas de quoi se réjouir. C’est pourquoi cette semaine de l’unité des chrétiens n’a de sens que si elle est vécue en quelque sorte comme un mini-carême, un temps de pénitence et de réconciliation, une semaine où les chrétiens et les chrétiennes prennent le temps de se reconnaître pécheurs, et qui, en tant que membres solidaires de leurs Églises respectives, reconnaissent aussi qu’ils sont blessés par cette situation. La semaine de l’unité des chrétiens vient nous rappeler que nous sommes divisés, que c’est là une situation intolérable et scandaleuse, une situation qui devrait nous faire souffrir si nous aimons l’Église de Dieu.

Mais par où commencer ce travail de guérison? Jean-Paul II avait fait cette remarque étonnante, un jour, au sujet de nos différends avec les protestants. Il avait affirmé qu’il y avait aussi des sources d’enrichissement réciproque suite à ces divisions. L’Esprit Saint ne se laisse pas arrêter par nos différends. Seuls le dialogue et l’amitié peuvent nous amener à la rencontre de nos frères et sœurs chrétiens séparés, mais disciples du Christ eux aussi. Et ensemble nous pouvons enrichir et approfondir notre connaissance de Dieu, malgré nos divisions. À preuve, les liens d’amitié des papes récents avec des pasteurs ou des rabbins.

Par ailleurs, c’est le pape Paul VI qui affirmait : « On ne peut aimer le Christ si l’on n’aime pas l’Église ». Et il me semble que cette semaine de l’unité est un temps idéal pour réfléchir aussi à notre propre appartenance à l’Église. Nous demander comment nous faisons Église en tant que catholiques. Car les divisions prennent leur source au coeur même de l’Église, lorsque nous oublions que nous sommes appelés à vivre ensemble l’évangile dans l’unité.

Comme le demande saint Paul aujourd’hui dans sa lettre aux Corinthiens : « Le Christ est-il donc divisé? » Il ne peut y avoir de divisions entre nous, car nul n’est croyant pour lui-même. Ce n’est pas uniquement à titre d’individus que nous sommes venus à la foi, mais avant tout à titre de membres du peuple de Dieu.

C’est pourquoi la semaine de l’unité des chrétiens nous invite aussi à réfléchir à notre rapport à l’Église, et qui ne peut être dissocié de l’Église visible, et de tout ce qu’elle porte avec son pape, ses évêques, ses instituts religieux, ses théologiens, ses communautés chrétiennes, ses fidèles, ses missionnaires, ses forces, ses faiblesses et même ses scandales. Est-ce que par notre attitude les gens qui nous entourent reconnaissent chez nous cet amour de l’Église dont parle Paul VI, un attachement véritable à sa Tradition, un souci affectueux pour ses difficultés, une solidarité réelle avec les défis auxquels elle doit répondre et qui sont aussi les nôtres? Ou encore donnons-nous l’impression d’adolescents en guerre perpétuelle avec leurs parents et qui à la moindre occasion en profitent pour les dénigrer.

Comme plusieurs d’entre vous, je dois avouer que je souffre de voir tant de chrétiens et de chrétiennes s’en prendre à l’Église, au pape et aux évêques, sous prétexte qu’ils ne sont pas d’accord avec eux, sous prétexte qu’ils n’agissent pas comme eux le feraient, ou parce qu’ils ne prennent pas les décisions qu’eux-mêmes prendraient s’ils étaient en position d’autorité. À partir du moment où on ne les reconnaît plus comme des frères qui ont la responsabilité de conduire le peuple de Dieu, l’on s’engage déjà sur la pente des divisions.

Mais il faut bien nuancer ici. Nous avons le droit d’avoir des opinions et d’être en désaccord. Le droit de critique est essentiel dans l’Église. Les institutions et leurs traditions sont des outils qu’il faut savoir remettre en question, à l’écoute des signes des temps comme le soulignait le concile Vatican II. Mais là où le bât blesse, c’est le manque d’amour que l’on constate souvent dans ces critiques, l’aigreur, sinon l’hostilité, l’esprit de division et de moquerie. Ce ne sont pas là des attitudes inspirées par l’Esprit Saint, car l’Esprit de Dieu n’est pas un esprit de rancune, de jalousie ou de haine. Et souvent c’est par de telles attitudes que commencent les schismes qui déchirent le Corps du Christ.

C’est saint Jean qui écrit dans sa première lettre : « Puisque Dieu nous a tant aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres… car si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour atteint en nous la perfection ». Cette semaine de l’unité nous rappelle que ce défi est aussi à vivre entre nous, dans notre paroisse, dans notre diocèse, dans notre Église universelle, car comme l’affirme le pape François en cette semaine de l’unité : « il y a un espace pour grandir dans la communion et l’unité entre nous, […] qui vient directement du commandement de l’amour laissé par Jésus à ses disciples ».

Nous le savons, l’amour de Dieu est loin d’avoir atteint sa perfection en nous. C’est un long travail en chantier, et cet idéal nous échappera toujours un peu, car nous sommes pécheurs, et nous marchons sur un chemin de conversion. Mais il ne faut pas nous décourager, car nous ne sommes pas seuls ni laissés à nous-mêmes, et la victoire du Christ nous le savons est assurée.

C’est pourquoi au terme de cette semaine de l’unité des chrétiens, nous nous tournons vers Dieu avec nos frères et nos soeurs de toutes les Églises, afin de nous rappeler que c’est par Lui que se fera notre unité définitive, et que tout ce qu’Il nous demande, c’est d’avoir un cœur volontaire, de devenir des instruments dociles entre ses mains au service de la paix, de la réconciliation et de l’unité. Amen.

Yves Bériault, o.p.

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