Homélie pour le 1er Dimanche du Carême. Année A

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Nous connaissons bien ce récit de la Genèse qui nous parle de la chute d’Adam et Ève. Sous l’influence du serpent, le père du mensonge, ils se mettent à rêver de devenir comme des dieux, le serpent leur promettant sagesse et immortalité, les incitant à devenir les seuls maîtres de leur destinée. Après avoir mangé du fruit défendu, nous dit le récit, « leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. »

Il y a dans cette histoire une description de notre condition humaine qui est criante de vérité et qui vaut pour toutes les générations. Chaque fois que nous nous tenons loin de Dieu, chaque fois que l’humanité s’en remet à sa seule toute-puissance, elle se retrouve nus et désemparés. Cette histoire raconte que le poids du péché dans le monde, aussi innocents que nous soyons, pèse sur nos cœurs et sur nos vies. C’est le lot de la condition humaine pécheresse. Nous aurions beau vivre la vie la plus isolée qui soit, le mal finit toujours par s’insinuer dans notre quotidien comme une profonde blessure.

Nous en avons été les témoins involontaires il y a quelques jours en apprenant la triste nouvelle au sujet de Jean Vanier. Comme l’écrivait une journaliste, ces révélations « c’est la vérité qui vous fend le cœur. » « Non, pas lui ! » avons-nous envie de crier. Mais avant de pousser plus loin notre jugement face à une situation où nous ne connaissons rien du cheminement de Jean Vanier les dernières années de sa vie, ce scandale vient surtout nous rappeler combien nous sommes nus et fragiles, pauvres de nous-mêmes, quand nous nous éloignons du chemin que Dieu veut tracer dans nos vies.

Nous sommes tous pécheurs, nous le savons, c’est pourquoi le Carême nous invite à faire pénitence, à saisir à bras-le-corps cette soif de salut qui nous habite et à nous tourner résolument vers le Christ. Mais comment faire ?

Manger moins de chocolat, couper la télévision ? Je pense qu’il faut chercher plus loin, chercher quelque chose de plus radical qui nous engage vraiment spirituellement. Et c’est à la lumière des événements récents, qu’il s’agisse de Jean Vanier ou les drames à grandes échelles telles les guerres, les persécutions ou les famines, que j’ai pensé nous suggérer la résolution suivante, soit la prière pour les péchés du monde, péchés dont nous sommes solidaires sans le vouloir. Je m’explique.

Je veux parler de notre complicité avec le mal, même si c’est à petite échelle, parce que notre nature humaine est bel et bien blessée. Nous sommes nus. Nous ne pouvons pas jouer les innocents comme s’il n’y avait pas un peu de nous dans ces drames et ces conflits qui nous révoltent, car ce sont bien nos frères et nos sœurs en humanité qui quelque part abusent, laissent mourir de faim, torturent et assassinent. Cela nous concerne tous. C’est pourquoi j’aimerais nous proposer cet objectif de porter encore plus intensément le monde dans notre prière, d’entrer en communion avec tous ceux et celles qui souffrent, nous tenant devant Dieu pour eux, priant pour les pauvres pécheurs que nous sommes.

Je nous propose un Carême nous permettant d’aller en profondeur, à la source de toute guérison, en accordant une place toute particulière à notre devoir d’intercession en faveur de notre pauvre monde. Que ce soit par le chapelet, la prière de recueillement, la liturgie des Heures, la messe quotidienne ou l’adoration, devenons de ces intercesseurs dont le monde a tant besoin pour grandir dans l’amour.

C’est le Christ lui-même qui nous invite à prendre sur nos épaules le sérieux de notre humanité, elle qui est nue et blessée et qui a tellement besoin de se laisser trouver par Dieu, car les guerres et les millions de crimes commis dans le monde ne sont pas imputables à Dieu, mais aux hommes — à la folie humaine.

Dans son commentaire au sujet du journal d’une jeune juive morte à Auschwitz, l’écrivaine catholique Sylvie Germain, rapporte la pensée de la jeune Etty Hillesum pour qui Dieu est « la première victime du déferlement de haine et de violence qui sévit autour d’elle… ». Dans un texte à couper le souffle Sylvie Germain écrit que « Dieu gît dans les fossés de l’Histoire embrasée par la guerre, “à demi mort” dans les ruines de l’amour. À demi mort de trahison, de violences subies, et également d’oubli, d’indifférence, d’abandon.[1] »

Cette vision d’un Dieu faible et pauvre qui semble souffrir dans son amour peu nous paraître incompréhensible, mais c’est là une manière d’exprimer à la fois le sérieux de l’engagement et de l’amour de Dieu en notre faveur, ainsi que le poids tragique de notre péché et de ses conséquences mortifères. D’ailleurs, n’est-ce pas là ce dont Jésus témoigne à travers sa vie et sa passion, cet amour sans borne de Dieu pour notre humanité et que l’on peut si aisément blesser, drame qui trouve son expression la plus affirmée quand Jésus pleure sur Jérusalem, lorsqu’il pleure devant le tombeau de son ami Lazare, ou encore lorsqu’il il s’écrie au jardin de Gethsémani : « Mon âme est triste à en mourir. […] Priez pour ne pas entrer en tentation. » C’est pourquoi la prière est sans doute le devoir le plus pressant que nous puissions rendre à l’humanité.

Il nous revient donc frères et sœurs d’aider Dieu, comme l’écrivait Etty Hillesum, de porter en Église notre monde qui souffre, de porter à la fois ses victimes et ses bourreaux et nous faire ainsi intercesseurs avec le Christ, confiants que mystérieusement la prière à ce pouvoir de retenir le monde dans sa chute.

fr. Yves Bériault, o.p.
Ordre des prêcheurs

[1] GERMAIN, Sylvie, Etty Hillesum, Paris, Pygmalion, 1999, p. 195.

3 Réponses

  1. […] Homélie pour le 1er Dimanche du Carême. Année A — Blogue du Moine ruminant […]

  2. Vous m’avez convaincue. Je plonge dans la prière pour les péchés du monde (et les miens) avec le chapelet de la miséricorde et une prière à l’Esprit Saint.

    Comme vos frères dominicains de « Carême dans la ville », ont choisi de nous faire méditer sur les dons de Dieu ( don de la création, don de l’Esprit Saint, don de l’autre, don du Fils et de la vie éternelle) et la reconnaissance qu’ils appellent en nous, prier pour les péchés du monde fait un bon pendant car ils appellent en nous la honte à voir comment nous méprisons,détruisons et ruinons ces merveilleux cadeaux. C’est un immense « Pardonne et prends pitié » que nous pouvons élever vers Dieu.

    Seigneur, Sauve-nous par ton amour!

  3. prier ne coûte , la ou l’action est sacrificielle , la prière peut être un premier pas vers l’action , elle l’est souvent mais il faut de la volonté , et n’oublient pas , que plonger longtemps le regard dans l’abîme, l’abîme les regarde aussi , la corruption est peut être le plus grand des sacrifices .

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