Homélie pour le 17e Dimanche T.O. (B)

 

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (Jn 6, 1-15)

En ce temps-là,
Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée,
le lac de Tibériade.
Une grande foule le suivait,
parce qu’elle avait vu les signes
qu’il accomplissait sur les malades.
Jésus gravit la montagne,
et là, il était assis avec ses disciples.
Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche.
Jésus leva les yeux
et vit qu’une foule nombreuse venait à lui.
Il dit à Philippe :
« Où pourrions-nous acheter du pain
pour qu’ils aient à manger ? »
Il disait cela pour le mettre à l’épreuve,
car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire.
Philippe lui répondit :
« Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas
pour que chacun reçoive un peu de pain. »
Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :
« Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge
et deux poissons,
mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! »
Jésus dit :
« Faites asseoir les gens. »
Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit.
Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes.
Alors Jésus prit les pains
et, après avoir rendu grâce,
il les distribua aux convives ;
il leur donna aussi du poisson,
autant qu’ils en voulaient.
Quand ils eurent mangé à leur faim,
il dit à ses disciples :
« Rassemblez les morceaux en surplus,
pour que rien ne se perde. »
Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers
avec les morceaux des cinq pains d’orge,
restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.

À la vue du signe que Jésus avait accompli,
les gens disaient :
« C’est vraiment lui le Prophète annoncé,
celui qui vient dans le monde. »
Mais Jésus savait qu’ils allaient l’enlever
pour faire de lui leur roi ;
alors de nouveau il se retira dans la montagne,
lui seul.

COMMENTAIRE

Nous commençons aujourd’hui avec l’évangéliste Jean une suite de cinq dimanches où nous ferons la lecture de son récit sur le Pain de vie. Il s’agit en fait d’une méditation sur l’eucharistie et sur la foi. Par ailleurs, la mention de la venue prochaine de la Pâque juive dans l’évangile aujourd’hui nous donne déjà une clé de lecture pour la compréhension de la multiplication des pains. Jean veut nous dire que Jésus est l’accomplissement de cette Pâque, l’accomplissement de toutes les promesses de Dieu faites à son peuple à travers l’histoire.

Il est nécessaire de souligner d’entrée de jeu que la tradition évangélique accorde une grande importance à la multiplication des pains, car c’est le seul miracle de Jésus que nous retrouvons dans les quatre évangiles, et il y est mentionné à six reprises, ce qui est tout à fait exceptionnel.

Tout l’évangile de Jean est une invitation à contempler la personne de Jésus, et la multiplication des pains survient dans son évangile comme un sommet de l’action de Jésus, une synthèse de son ministère et une profonde révélation de son identité, qui va se déployer tout au long de son discours sur le Pain de vie.

Par ailleurs, la multiplication des pains est la réalisation de l’un des signes majeurs qui devaient accompagner la venue du Messie. Les Juifs attendaient pour les temps messianiques le renouvellement du miracle de la manne au désert et c’est pourquoi, à la suite de ce miracle de Jésus, la foule veut l’enlever et le faire roi. Mais comme il le dira lui-même, sa royauté n’est pas de ce monde, et il va fuir cette foule.

La multiplication des pains évoque bien le miracle de la manne au désert, mais il y a bien plus que Moïse ici, car dans le désert c’est Dieu qui fait tomber la manne du ciel suite à la prière de Moïse, alors que dans le récit évangélique, c’est Jésus lui-même qui multiplie les pains et les poissons, et qui les distribue à la foule. De plus, alors que la manne ne pouvait se conserver au-delà d’une journée, ici, à la demande de Jésus, l’on garde tout ce qui reste du pain afin que rien ne soit perdu, évocation à mots couverts du caractère sacré que prendra ce pain après la résurrection. Le miracle est évocateur de l’eucharistie.
Rappelons-nous que chez l’évangéliste Marc, c’est la compassion de Jésus pour la foule qui entraîne la multiplication des pains, alors que chez Jean ce miracle a pour but de dévoiler l’identité de Jésus. Il est le nouveau Moïse qui nous entraîne dans un nouvel exode vers la terre promise, et de même qu’il est capable de donner de la nourriture matérielle, il est capable de donner de la nourriture spirituelle.

Voilà pour une brève explication de ce passage évangélique. Mais quelles sont les leçons de ce récit pour notre vie de foi de tous les jours? Peut-être nous faut-il réentendre l’histoire en modifiant légèrement l’angle de notre lecture. Écoutons à nouveau…

Il était une fois un jeune garçon qui avait cinq pains et deux poissons, au milieu d’une foule de cinq mille personnes venue entendre Jésus. Cette foule commençait à avoir faim et Jésus mit alors à l’épreuve la foi de Philippe, l’un de ses disciples, en lui demandant comment nourrir une telle foule. Ce dernier avoua son impuissance, le défi lui paraissant insurmontable à vue humaine.

C’est alors que le jeune garçon s’avança et offrit à Jésus le peu qu’il avait, soit ses cinq pains et ses deux poissons, ce qui suscita l’incrédulité d’André, le frère de Simon-Pierre, qui dit à Jésus : « Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde? » Mais Jésus, posant un regard admiratif sur le jeune garçon, fit asseoir la foule, là où il y avait beaucoup d’herbe nous précise l’évangéliste, évoquant ainsi l’image du Bon pasteur conduisant son troupeau sur de verts pâturages. Prenant alors dans ses mains les cinq pains et les deux poissons, Jésus rendit grâce au Père et il les distribua à la foule. Après que tout le monde eût mangé, il en resta assez pour emplir douze corbeilles, évocation des douze apôtres, des douze tribus d’Israël, mais surtout signe de plénitude et de salut, annonçant l’Église à venir.

Quant au jeune garçon, dont on ne connaît ni le nom ni la provenance, il est un personnage central dans cette histoire. Alors que les Apôtres sont incapables de s’en remettre au Christ, Jésus a sans doute voulu leur faire voir en ce garçon, un modèle de la présence des disciples au monde, nous rappelant que le fruit de nos travaux et de nos luttes reste toujours fondamentalement un don de Dieu.

Le geste de ce garçon nous rappelle que tout ce que nous donnons de nous-mêmes dans la foi, malgré la pauvreté de nos moyens, Dieu est capable de transformer ce don en nourriture pour la multitude. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore, Jésus nous associe à sa mission de nourrir les foules avec lui et ainsi participer à la surabondante générosité de Dieu pour notre monde.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le 16e Dimanche T.O. (B)

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Un disciple en vacances n’est pas en vacance de l’évangile

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 6, 30-34)

En ce temps-là,
après leur première mission,
les Apôtres se réunirent auprès de Jésus,
et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné.
Il leur dit :
« Venez à l’écart dans un endroit désert,
et reposez-vous un peu. »
De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux,
et l’on n’avait même pas le temps de manger.
Alors, ils partirent en barque
pour un endroit désert, à l’écart.
Les gens les virent s’éloigner,
et beaucoup comprirent leur intention.
Alors, à pied, de toutes les villes,
ils coururent là-bas
et arrivèrent avant eux.
En débarquant, Jésus vit une grande foule.
Il fut saisi de compassion envers eux,
parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger.
Alors, il se mit à les enseigner longuement.

COMMENTAIRE

Cet évangile est très évocateur au beau milieu de notre été, alors que la perspective des vacances, d’un repos longtemps attendu nous rend un peu plus fébriles, voyant venir ces journées sans agenda, libres comme l’air. 

« Venez vous reposer à l’écart », dit Jésus à ses disciples qui reviennent de mission. Cette invitation illustre bien sa prévenance à notre endroit. Comme Jésus est attentif à nos besoins, à nos fatigues et à nos luttes! Il s’intéresse passionnément à notre réalité de tous les jours et, paradoxalement, c’est à cause de cela que les vacances des disciples tournent court. Ils ne sont pas aussitôt arrivés sur le lieu de la relâche promise, qu’une foule les attend avec son poids de misère. Et s’en est fait du repos à l’écart proposé par Jésus! Ce dernier s’empresse d’aller au-devant de ces gens, de les instruire, et même de les nourrir, puisque c’est sur ce rivage que se fera la multiplication des pains.

Jésus compare cette foule à des brebis sans berger. Ce thème du berger revient fréquemment dans la Bible pour parler de Dieu et de son peuple. L’un de ses titres dans l’Ancien Testament est celui de Berger d’Israël, et quand le peuple monte au Temple lors des grandes fêtes, il chante :  « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. »

Jésus lui-même va s’attribuer ce titre de berger, de bon pasteur, et constamment dans son ministère nous le voyons agir en conséquence. Il part à la recherche de la brebis perdue, il la porte sur ses épaules, il lui pardonne, il la guérit. Est-il surprenant alors que les vacances des disciples connaissent une fin aussi abrupte devant cette foule sans berger et dont Jésus a pitié?

Sans vouloir forcer le texte, je crois que cet épisode de la vie des disciples a beaucoup à nous dire au sujet de nos propres vacances. Toutefois, soyez rassurés, il ne s’agit pas ici d’annuler tous vos projets en sortant de cette église! Il s’agit plutôt d’une invitation à porter un regard neuf sur notre été.

Tout d’abord, l’évangile d’aujourd’hui nous apprend que le repos est quelque chose de légitime pour Jésus. Ce n’est pas là un caprice, ce n’est pas de l’égoïsme. Tout comme notre corps a besoin de sommeil, nos vies ont besoin de se refaire, de marquer une pause face à tous nos engagements et nos soucis.

D’ailleurs, le repos est un thème important dans la bible. C’est ainsi que dans le récit de la création Dieu lui-même se repose le Septième jour. Ce repos est à l’origine du sabbat qui est voulu par Dieu, et qui est intimement lié à notre communion avec lui. Le véritable repos dans la Bible prend tout son sens en ce qu’il est tourné vers Dieu. Il devient action de grâce pour sa création, pour la vie qu’il nous donne, pour les personnes qui nous entourent. Et c’est ainsi que le psalmiste dira : « Je n’ai de repos qu’en Dieu seul »; « Sur des près d’herbes fraîches il me fait reposer. »

C’est Dieu qui donne le véritable repos, la joie intérieure devant tous ses bienfaits. Et c’est ainsi que les vacances deviennent un moment tout à fait béni pour entrer dans cette dynamique de l’action de grâce, pour laisser s’élever en nous un grand merci vers Dieu pour tous ses bienfaits dans nos vies.

Maintenant, si nous revenons à notre évangile, les disciples n’abandonnent pas Jésus sur le rivage alors qu’il les invite à se reposer. Au contraire, il part avec eux, tout comme il part avec nous. Mais comme nous le révèle notre récit, Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos. Car lorsque l’on marche avec lui, nous voyons alors le monde avec ses yeux à lui, nous sommes invités à mettre nos coeurs en diapason avec le sien. Ce qui est très engageant.

Prenons l’exemple de nos familles qui jouent un rôle très important dans notre apprentissage de nos vies d’hommes et de femmes. Je me souviens de mon père qui était un homme aux opinions bien arrêtées, et qui avait parfois des réactions très vives quand il était témoin d’injustices ou de misère humaine. Mon père était un homme qui savait s’indigner, et cela me gênait parfois quand j’étais enfant de le voir faire une « sainte colère ». Ce n’est que plus tard, bien plus tard après mon adolescence, que j’ai compris et qu’a grandi en moi un sentiment de fierté pour l’intégrité de mon père et son sens de la justice. Et c’est alors que j’ai réalisé qu’il avait profondément marqué mon regard sur la vie et les personnes.

Nous avons tous vécu quelque chose de semblable, soit au contact de nos parents ou de personnes signifiantes dans nos vies, et qui sont devenues pour nous des modèles, des points de repère quant à la façon de nous comporter dans l’existence. S’il en est ainsi dans nos relations humaines, que dire alors de cette émulation quand nous sommes disciples du Christ et que nous affirmons vouloir le suivre? Car il n’y a pas de force transformatrice plus grande que sa présence au coeur de nos vies, ce qui explique pourquoi Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos!

Car si nous voulons vraiment vivre selon l’évangile, si nous prétendons être des amis du Christ, nous ne pouvons plus porter le même regard sur notre monde. Nous ne pouvons pas rester indifférents à la misère humaine, même quand on est en vacances. Et c’est là qu’il nous faut faire cette jonction : un disciple en vacances n’est pas en vacance de l’évangile, il n’est pas en vacances de son prochain, de sa famille ou de ses amis. Le disciple est invité à se retirer à l’écart et à se reposer, mais il ne peut refuser de se laisser interpeller, déranger par ceux et celles qui ont besoin de son aide et qui l’attendent sur la route des vacances.

Oui, vivement les vacances, mais n’oublions pas de partir avec le Christ le bon pasteur, qui saura bien nous garder les yeux et le coeur ouverts tout au long de nos rencontres et de nos découvertes cet été. Et, qui sait, c’est peut-être là que nous attend le véritable repos. Bonnes vacances!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 15e Dimanche T.O. (B)

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Jésus Christ : la miséricorde du Père!

 

Evangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 6,7-13)
En ce temps-là,
Jésus appela les Douze ;
alors il commença à les envoyer en mission deux par deux.
Il leur donnait autorité sur les esprits impurs,
et il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route,
mais seulement un bâton ;
pas de pain, pas de sac,
pas de pièces de monnaie dans leur ceinture.
« Mettez des sandales,
ne prenez pas de tunique de rechange. »
Il leur disait encore :
« Quand vous avez trouvé l’hospitalité dans une maison,
restez-y jusqu’à votre départ.
Si, dans une localité,
on refuse de vous accueillir et de vous écouter,
partez et secouez la poussière de vos pieds :
ce sera pour eux un témoignage. »
Ils partirent,
et proclamèrent qu’il fallait se convertir.
Ils expulsaient beaucoup de démons,
faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades,
et les guérissaient.

 

COMMENTAIRE

Derrière notre couvent à Ste-Foy, il y a une rue transversale qui ne donne pas sur la route de l’église; elle donne sur notre propriété. Ce qui fait que les gens sont portés à passer au beau milieu de notre terrain pour rejoindre sans détour la rue principale, qu’il s’agisse d’aller prendre l’autobus, d’aller à la crèmerie, tout juste à côté, ou de se rendre ailleurs. Ils aiment bien sauver des pas, alors ils passent par chez nous.

Un étranger qui vient ou qui passe chez nous, ça nous fait toujours un peu peur, ça nous agace et nous dérange. C’est normal de réagir prudemment, de l’observer, de voir de quoi il a l’air. On se méfie toujours!

On dirait que le Seigneur est conscient de tout ça quand il envoie ses disciples en mission. Il ne les envoie pas pour faire peur aux autres, ni pour les envahir comme à la guerre. Non, il leur donne des consignes très précises pour qu’on ne s’y trompe pas sur le sens de leur venue, pour qu’ils ne soient en rien menaçants pour ceux qui ne les connaissent pas encore et qui pourraient s’inquiéter à leur sujet

Soulignons d’abord que les apôtres ne partent pas d’eux-mêmes. C’est Jésus qui les envoie, comme lui-même il est envoyé par son Père, comme encore il nous envoie aujourd’hui, comme il en fut au temps d’Amos en Israël : « J’étais bouvier, et je soignais les figuiers. Mais le Seigneur m’a saisi quand j’étais derrière le troupeau, et c’est lui qui m’a dit : « Va, tu seras prophète pour mon peuple ».

Jésus donne à ses envoyés le pouvoir et l’autorité sur les esprits mauvais. C’est là une protection élémentaire, l’assurance qu’ils ne vont pas être confrontés sans cesse par les forces obscures du Malin. Mais pour le reste, ils partiront avec rien, avec pas d’argent, pas de pain, pas de sac. Jésus insiste sur leur dépouillement, sur la simplicité et la pauvreté même de leur habillement.

S’il les envoie deux par deux, c’est sans doute parce que c’est plus rassurant pour chacun. Ils vont s’encourager mutuellement, se porter assistance, vivre déjà ensemble une communion, porter le témoignage de la charité fraternelle. Ils devront se garder de faire pression sur les gens. Ils leur apportent un message de paix et d’amour. Tant mieux si on les accueille. Mais ils devront aussi accepter de n’être pas accueillis, se gardant toute liberté de partir, pour aller ailleurs.

C’est comme cela encore aujourd’hui. Nous participons à un envoi missionnaire qui est en force depuis Jésus lui-même. Nous sommes envoyés en communion fraternelle. Pour dire notre foi, nous sommes pauvres, démunis, nous avons la simplicité des mots et des images. Mais ce qui parle le plus, c’est notre attitude, c’est ce que nous sommes : libérés, pardonnés, éveillés aux merveilles de notre salut, épris de charité, ouverts de cœur et d’esprit, sans armes ni bagages qui puissent empêcher notre dialogue avec les gens.

Comme au temps des apôtres, nous portons un trésor, l’annonce d’un grand bonheur : « Dans le Christ nous avons reçu la bonne nouvelle de notre salut. En lui nous avons reçu la marque de l’Esprit Saint. Dieu a tout réuni sous un seul chef le Christ, lui qui nous a obtenu par son sang la rédemption, le pardon de nos fautes. »

Le pape François a tenu à visiter la prison de Palmasola, aux portes de Santa-Cruz, lors de la dernière étape de son voyage en Bolivie, au printemps 2015. Ils étaient 4000 réunis sur la place centrale de cette immense prison. Plutôt fatigué ce vendredi matin après six jours de marathon, François, semblait ne plus avoir d’énergie sinon celle de son cœur : « Je ne pouvais pas quitter la Bolivie sans venir vous rencontrer » commence-t-il presque à voix basse: « Merci de m’avoir accueilli ». Et très vite intervient ce face-à-face inattendu : « Qui est devant vous? » interroge François. « J’aimerais vous répondre avec une certitude de ma vie… Avec une certitude qui m’a marqué pour toujours. Celui qui est devant vous est un homme pardonné. Un homme qui a été et qui est sauvé de ses nombreux péchés. C’est ainsi que je me présente. Je n’ai pas grand chose de plus à vous donner ou à vous offrir, mais ce que j’ai et ce que j’aime, oui, je veux vous le donner, oui, je veux vous le partager : Jésus Christ, la miséricorde du Père. ».

Jacques Marcotte, o.p.

 

 

Homélie pour le 14e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 6, 1-6)

En ce temps-là,
Jésus se rendit dans son lieu d’origine,
et ses disciples le suivirent.
Le jour du sabbat,
il se mit à enseigner dans la synagogue.
De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient :
« D’où cela lui vient-il ?
Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée,
et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ?
N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie,
et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ?
Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? »
Et ils étaient profondément choqués à son sujet.
Jésus leur disait :
« Un prophète n’est méprisé que dans son pays,
sa parenté et sa maison. »
Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ;
il guérit seulement quelques malades
en leur imposant les mains.
Et il s’étonna de leur manque de foi.
Alors, Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

COMMENTAIRE

Ce récit évangélique est comme un miroir de l’expérience que nous faisons à l’occasion quand nous souhaitons partager notre foi. Nous voyons Jésus qui n’est pas accueilli dans son village natal, et qui s’étonne devant le manque de foi de ses auditeurs.

Comme le dit Jésus, le disciple n’est pas au-dessus de son maître, et il nous arrive à nous aussi de ne pas être accueillis, d’être confrontés au refus de croire en Dieu ou encore à un désintéressement complet vis-à-vis de cette question. Comment évangéliser aujourd’hui alors que nous vivons maintenant dans un monde désenchanté, c’est-à-dire un monde où il n’y a plus ni mystère, ni merveilleux. Dans ce monde, l’Homme est devenu majeur, et son histoire et sa destinée, pense-t-il, n’appartiennent qu’à lui seul.

Comment Jésus réagirait-il à notre place ? L’évangéliste aujourd’hui nous dit qu’il  a seulement guéri quelques malades à Nazareth, et qu’il a ensuite poursuivi sa route en enseignant de village en village, poursuivant sa mission. Cette attitude de Jésus est rassurante en ce qu’elle nous rappelle que Dieu ne désespère jamais de nous, de même qu’il ne saurait se désintéresser de sa création. C’est à cette attitude que nous sommes appelés nous aussi quand nous parlons d’évangélisation.

Beaucoup parmi nous s’inquiètent de leurs enfants et de leurs petits enfants, et se demandent en quoi ils ont failli parce qu’ils ne viennent pas à l’église, ou parce qu’ils n’ont pas la foi, ou qu’ils ne sont pas baptisés. Ils se demandent ce qu’ils pourraient bien faire de plus pour leur transmettre la foi en Dieu, et la seule réponse adéquate, il me semble, est souvent celle du témoignage discret, silencieux même. 

Cette préoccupation du salut de l’autre est déjà en quelque sorte une prière, et c’est là la première chose qu’il nous faut faire. Prier. Prier avec ardeur pour notre monde et ceux et celles que nous aimons. Les porter tendrement, nous en inquiéter, les offrir au Père tout comme le faisait Jésus.

Mais de manière plus générale, l’évangélisation porte en elle-même une exigence d’amour pour notre monde, malgré ses refus et ses rejets. Il nous faut apprendre à porter un regard sur l’autre où notre cœur peut aller plus loin que les apparences, car toute personne cherche le bonheur, malgré les égarements que cela entraîne parfois. Et malgré le flot de mauvaises nouvelles qui nous arrivent à travers les médias, la vie des personnes qui vivent sur cette terre est habituellement marquée par des gestes quotidiens d’affection, de dépassement de soi, de vies données au nom même de l’amour.

Chaque jour des parents commencent leur journée en pensant à leurs enfants, parfois même à leur survie. Je pense en particulier à ces familles se retrouvant dans des camps de réfugiées, victimes de la guerre, d’exactions de toutes sortes. Dans beaucoup de ces histoires, l’amour et l’entraide occupent souvent la première place, malgré la détresse où se retrouvent ces personnes. 

Impossible de compter tous les gestes de générosité qui sont posés quotidiennement sur cette terre. Et c’est avec ce regard qu’il nous faut aller au-devant de notre monde, là où vivent des hommes et des femmes qui ont souvent le cœur plein d’une espérance qu’ils n’arrivent pas toujours à nommer, et qui ont besoin d’une présence fraternelle et désintéressée auprès d’eux. Comment reconnaîtrons-nous Dieu dans nos villes qui semblent le rejeter ou l’ignorer, si notre cœur ne va pas plus loin que les apparences ? Car tout homme, toute femme est une histoire sacrée et seul l’amour peut ouvrir les cœurs à la présence de Dieu. L’évangile nous invite donc à un long travail de patience et de présence fraternelle à notre monde où l’on ne saurait désespérer de quiconque.

Voici un exemple pour illustrer mon propos. La scène se passe sur le Chemin de la Côte-des-Neiges à Montréal. Quel beau nom évocateur en ces temps de canicule ! Je venais donc d’y présider l’eucharistie et j’avais remarqué une vieille dame avant la messe qui avait monté péniblement les marches qui mènent à l’église. Au moment de quitter l’église, je me suis retrouvé avec elle sur le trottoir et nous avons marché ensemble. Il faut préciser que le quartier est largement un quartier d’immigrants, où 60 nationalités et plus de 100 langues maternelles et dialectes se côtoient.

Je revois cette dame haïtienne dans sa belle robe bleue fleurie, s’appuyant sur sa canne et avançant très lentement. À un moment donné, je lui ai demandé si cette marche n’était pas trop difficile pour elle, car elle me disait habiter à plusieurs rues de l’église. « Oh non, me dit-elle en riant, j’en ai l’habitude mon Père ! » Elle était fière de me dire qu’elle avait subi un accident cérébro-vasculaire l’année précédente et que depuis elle avait fait beaucoup de progrès ! 

Au même moment, une jeune femme s’approcha de nous et salua la vieille dame avec beaucoup de chaleur, lui demandant si elle pouvait passer la voir en soirée. Je comprenais qu’elle avait besoin d’un service. En même temps, la plus jeune se tourna vers moi et me dit d’un ton rieur et fier, à propos de ma compagne de route : « Vous savez, elle est infirmière ! » Je n’ai pas pris la peine de lui demander si ça ne la fatiguait pas trop de soigner ainsi les gens chez elle, car elle m’aurait sans doute répondu en riant : « Oh non, j’en ai l’habitude mon Père ! »

En la regardant s’éloigner, je me disais que Jésus venait de passer sur la Côte-des-Neiges, et je rendais grâce à Dieu d’avoir mis sur ma route cette femme passionnée, dont toute la vie prenait sa source dans sa foi au Christ, et dont le témoignage d’engagement et d’affection ne pouvait qu’être contagieux pour tous ceux et celles qui la côtoyaient. Et c’est cela aussi évangéliser !

La suite du Christ est un long compagnonnage sur les routes du monde. Il s’agit d’une route sinueuse et étroite qui traverse la Galilée des Nations et que Jésus et ses disciples continuent d’emprunter courageusement, jour après jour, parcourant bourgs et villages, annonçant la bonne nouvelle de l’évangile, guérissant les malades, chacun selon le don qui nous est fait, mais un don qui a toujours sa source dans l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Voilà ce qui nous donne la force d’avancer et de persévérer même quand nous ne sommes pas toujours accueillis. Et c’est cela évangéliser !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le 13e Dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 5,21-43.
En ce temps-là, Jésus regagna en barque l’autre rive, et une grande foule s’assembla autour de lui. Il était au bord de la mer.
Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre. Voyant Jésus, il tombe à ses pieds
et le supplie instamment : « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. » […]
Jésus partit avec lui, et la foule qui le suivait était si nombreuse qu’elle l’écrasait.
Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre, le chef de synagogue, pour dire à celui-ci : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? »
Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. »
Il ne laissa personne l’accompagner, sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques.
Ils arrivent à la maison du chef de synagogue. Jésus voit l’agitation, et des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
Mais on se moquait de lui. Alors il met tout le monde dehors, prend avec lui le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui ; puis il pénètre là où reposait l’enfant.
Il saisit la main de l’enfant, et lui dit : « Talitha koum », ce qui signifie : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! »
Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher – elle avait en effet douze ans. Ils furent frappés d’une grande stupeur.
Et Jésus leur ordonna fermement de ne le faire savoir à personne ; puis il leur dit de la faire manger.

COMMENTAIRE

« Talitha koum », est une expression de langue araméenne, tout empreinte d’affection, et qui signifie « jeune fille lève-toi ». Quelle image puissante de Jésus dans ce récit. Nous ne voyons aucune hésitation chez lui, pas de longue prière, ni geste de guérison. Tout simplement un signe de tendresse où il prend l’enfant par la main et lui demande de se lever. D’ailleurs, avant même de la voir, Jésus se prononce sur son état : « Elle n’est pas morte, dit-il, elle ne fait que dormir ».

Nous sommes ici au coeur même de notre foi chrétienne, dans ce qu’elle a de plus extraordinaire et, en même temps, dans ce qu’elle a de plus invraisemblable pour bon nombre de nos contemporains. Car ce récit du rappel à la vie de la fille de Jaïre, nous présente Jésus comme le Maître de la vie, qui pose un jugement définitif sur la mort, cette mort qui marque cruellement chacune de nos vies. Ce miracle nous parle non seulement de la victoire de Jésus sur la mort, mais de notre propre victoire : « Vos morts revivront, nous promet Jésus, ils ne font que dormir ».

La résurrection du Christ n’est pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle, elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort. La mort n’est plus un mur, elle devient un passage où nous nous engouffrons à la suite du Christ. Voilà la portée incroyable de ce récit, alors que nous faisons tous l’expérience de la perte de personnes qui nous sont chères. Car la mort est la plus grande menace qui pèse sur nos vies. C’est la question fondamentale qui hante toutes les religions et toutes les philosophies, car la mort est inévitable. Mais nous, chrétiens et chrétiennes nous croyons qu’elle n’est pas le dernier mot de nos existences.

Pour plusieurs, cette notion de survie après la mort relève d’un conte pour enfants, une sorte de pensée magique devant le refus d’envisager notre fin éventuelle. Ces personnes affirment que l’homme se suffit à lui-même, qu’il est le seul maître de sa destinée, que lui seul est responsable de ce monde où il se trouve, et dont l’origine lui demeure un mystère. Il est comme un orphelin qui se dit sans Dieu.

Dans cette perspective d’un monde sans Dieu, l’homme alors n’est qu’une passion inutile, sa vie et sa destinée n’ont aucune valeur en soi, puisqu’il naît du hasard et qu’il est voué à disparaître à tout jamais. Le psalmiste a des paroles terribles au sujet de la vie de ces personnes. Il dit qu’elle ressemble à celle du bétail que l’on mène à l’abattoir.

Est-il étonnant alors que dans une telle vision des choses, la vie humaine en vienne à ne plus peser bien lourd, et où tous les excès, toutes les violences, le mépris de la vie elle-même, deviennent alors justifiables. Voilà la face la plus sombre de notre condition humaine qui nous rappelle combien nous avons besoin d’être sauvés. Nous, chrétiens et chrétiennes, nous affirmons que Dieu ne veut pas la mort de l’homme et qu’il agit en notre faveur en nous donnant son Fils. Il est lui notre salut et notre avenir !

Car quelle valeur suprême, en dehors d’un monde voulu par Dieu, et reconnu comme tel, est capable de faire naître la compassion entre les humains, la justice pour tous, le droit des plus faibles et des plus pauvres? Sans Dieu, l’amour ne peut que se retrouver à bout de souffle devant les défis que notre monde doit affronter. D’où les écarts incroyables entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud, alors que l’égoïsme des nations fait office de diplomatie internationale, où l’on voit les grands pays parler des deux côtés de la bouche à la fois, favorisant la paix d’une main, vendant des armes de l’autre, exploitant notre planète de manière éhontée, au nom du dieu argent et de la soif de pouvoir. Ce qui donne envie de crier vers Dieu en lui disant : « Notre monde est à toute extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’il soit sauvé et qu’il vive. »

L’évangile aujourd’hui vient nous rappeler qui nous sommes et qui est Dieu pour nous. Comme le dit l’auteur du livre de la Sagesse, dans notre première lecture : « Dieu n’a pas fait la mort… et il a créé l’homme pour une existence impérissable. » C’est pourquoi il nous a envoyé son Fils, qui est vainqueur de la mort, lui qui nous prend par la main et qui dit à chacun et à chacune de nous : « Lève-toi ! »

« Lève-toi ! », car la foi en Dieu nous appelle à vivre pleinement et courageusement chacune des journées qui nous sont données sur cette terre, car nous en avons la garde. Nous ne pouvons en rester à un constat d’échec face à notre planète, ou à un optimisme béat. Notre foi est une foi qui espère, qui engage, et qui rend responsable.

« Lève-toi ! », nous dit Jésus, car notre espérance n’est pas liée à la réussite ou à l’échec de nos projets. Notre foi en Dieu nous rend capables de regarder plus loin, bien plus loin, sans jamais baisser les bras, sans jamais nous dissocier des luttes et des aspirations des hommes et des femmes de notre temps, car ce monde nous concerne en tout premier lieu puisque c’est notre demeure commune voulue par Dieu.

Voilà la foi qui nous fait vivre et qui nous fait nous tenir debout avec le Christ, puisque nous croyons que même au-delà de la mort, nous entendrons sa voix nous dire : « Lève-toi ! », et que nous le verrons alors face à face. N’est-ce pas là en fin de compte ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

 

Le visiteur et le sacristain

« Un prêtre disait un soir, assez soucieux, au sacristain de son église :

– Avez-vous remarqué le vieux aux habits râpés qui, chaque jour à midi, entre dans l’église et en ressort presque aussitôt ? Je le surveille par la fenêtre du presbytère. Cela m’inquiète un peu car, dans l’église, il y a des objets de valeur. Tâchez un peu de le questionner.

Dès le lendemain, le sacristain attendit notre visiteur et l’accosta :

– Dites donc, l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi dans l’église ?
– Je viens prier, dit calmement le vieillard.
– Allons donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela. Vous ne faites qu’aller jusqu’à l’autel et vous repartez. Qu’est-ce que cela signifie ?
– C’est exact, répondit le pauvre vieux, moi, je ne sais pas faire une longue prière mais Jésus est mon Sauveur et mon Seigneur, alors je viens chaque jour à midi et je Lui dis tout simplement : “Jésus ! … c’est Simon”. C’est une petite prière, mais je sens qu’Il m’entend.

Peu de temps après le vieux Simon fut renversé par un camion et soigné à l’hôpital.

– Vous avez toujours l’air heureux malgré vos malheurs, lui dit un jour une infirmière.
– Comment ne le serais-je pas ? Mais c’est grâce à mon visiteur.
– Votre visiteur ?, reprit l’infirmière avec surprise, je n’en vois guère… et quand donc vient-il ?
– Tous les jours à midi, il se tient là, au pied de mon lit, et il me dit : “Simon… c’est Jésus !” ».

Homélie pour la solennité du Sacrement du corps et du Sang du Christ

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 14,12-16.22-26.
Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le,
et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?”
Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. »
Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.
Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous.
Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude.
Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »
Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.

 

COMMENTAIRE

Quelques mots tout d’abord quant à l’origine de la solennité du Corps et du Sang du Christ. Cette fête a fait son apparition au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient en question la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie. Elle est aussi une réponse à une dévotion populaire qui cherchait de plus en plus à voir l’hostie consacrée lors de l’élévation pendant la messe, l’élévation de l’hostie étant une nouveauté liturgique attestée pour la première fois à Paris, vers l’an 1200. Voilà pour la petite histoire.

Par ailleurs, depuis que Jésus a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Un jour, une dame m’en fit la remarque lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages!

Tout d’abord, et ce qui peut en surprendre quelques-uns, ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est nous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité, et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans peuple de Dieu, l’Eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche et chaque jour de la semaine dans nos églises. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec l’offrande du Christ.

Remarquez ce détail important dans l’évangile d’aujourd’hui. Jésus envoie ses disciples préparer la salle où manger la Pâque avec eux. Jamais l’eucharistie sans les disciples. Nous sommes la raison même de ce don précieux que nous fait le Christ de lui-même, nous en sommes les premiers bénéficiaires.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le coeur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal. Elle est une fête pascale! Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

Car Jésus ressuscité n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Il se fait voir dans le pain et vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée, et nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa force d’aimer. Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde.

C’est saint Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’Eucharistie, qui affirmait au sujet de l’Eucharistie : « même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, étendre aux quatre coins du monde la grande nappe du banquet pascal où toutes les nations sont conviées.

Voilà frères et soeurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Jésus et le mariage

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 10,1-12. 
En ce temps-là, Jésus arriva dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain. De nouveau, des foules s’assemblent près de lui, et de nouveau, comme d’habitude, il les enseignait.
Des pharisiens l’abordèrent et, pour le mettre à l’épreuve, ils lui demandaient : « Est-il permis à un mari de renvoyer sa femme ? »
Jésus leur répondit : « Que vous a prescrit Moïse ? »
Ils lui dirent : « Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. »
Jésus répliqua : « C’est en raison de la dureté de vos cœurs qu’il a formulé pour vous cette règle.
Mais, au commencement de la création, Dieu les fit homme et femme.
À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère,
il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
Donc, ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas ! »
De retour à la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur cette question.
Il leur déclara : « Celui qui renvoie sa femme et en épouse une autre devient adultère envers elle.
Si une femme qui a renvoyé son mari en épouse un autre, elle devient adultère. »

COMMENTAIRE

Si nous accueillons les paroles de Jésus aujourd’hui uniquement dans la perspective du divorce ou du remariage, nous risquons de passer à côté d’une dimension fondamentale de son enseignement. Jésus invite plutôt ses interlocuteurs à une réflexion sur le sens du mariage. Quand il dit que Dieu fit l’homme et la femme et, qu’une fois mariés, ils ne forment plus qu’une seule chair, féconde à l’image de Dieu, il ne nous renvoie pas tout simplement à une morale, mais à ce qui fait la spécificité de l’homme et de la femme dans le mariage et, de manière plus large, à ce qu’est la vocation fondamentale de toute personne.

Dieu est un être de communion, c’est ce que nous révèle le mystère de la Trinité. Il y a une communion d’amour en Dieu et de cette communion jaillit un amour fécond qui engendre la vie. L’homme et la femme, nous dit le récit de la Genèse, sont faits à l’image de Dieu, ils sont faits d’amour, ce qui explique la valeur absolue de la vie, puisqu’elle est porteuse de la vie même de Dieu.

C’est tout cela la beauté et la grandeur du mariage que Jésus vient rappeler à ses interlocuteurs, alors que ces derniers semblent plus préoccupés par les contraintes du mariage. Jésus vient nous rappeler que le mariage est avant tout le projet de Dieu, la vocation la plus belle et la plus noble que Dieu puisse confier à l’homme et à la femme, et où Dieu lui-même s’engage dans la réalisation de cette union. Bien mieux, il la réalise lui-même avec les époux, puisque c’est lui qui unit l’homme et la femme : « Ce que Dieu a uni… », dit Jésus, en parlant du mariage.

Bien sûr, l’Église a le devoir de rappeler sans cesse l’appel que Dieu nous fait dans ce mystère d’amour et de fécondité qu’est le couple humain, mais tout en accueillant ceux et celles qui ont connu l’échec dans ce projet de vie. L’on ne saurait encourager les uns sans soutenir les autres, puisque Jésus est venu relever ce qui est faible, pauvre et blessé en nous.

L’échec ne doit pas faire de nous des exclus, du moins ce n’est pas ce que l’Évangile nous enseigne, sinon nous serions tous des exclus. Le radicalisme évangélique est avant tout un radicalisme de la miséricorde, dont nous avons tous besoin sans exception. Et toutes nos belles paroles, tous nos beaux discours ne seront que de pieux bavardages, si la miséricorde de Jésus n’a pas le dernier mot en Église.

Yves Bériault, o.p.

 

Homélie pour la fête de la Sainte Trinité (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 28,16-20. 
En ce temps-là, les onze disciples s’en allèrent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre.
Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais certains eurent des doutes.
Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre.
Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

 

COMMENTAIRE

Un jour, un enfant observait un sculpteur qui taillait un énorme bloc de marbre dans son atelier. L’enfant venait l’observer de temps en temps, mais comme le travail ne progressait que très lentement sa curiosité l’amena à jouer ailleurs et pendant des semaines il oublia le sculpteur. Un jour où ses jeux l’avaient ramené près de l’atelier, il se pencha par la fenêtre pour voir où en étaient les travaux. Il poussa un grand cri d’étonnement en voyant un énorme lion au centre de la pièce. Il courut tout agité chez lui, criant à sa mère : « Maman, maman, il y avait un lion de caché dans la pierre ! » Voilà une belle histoire pour aborder le mystère de la Sainte Trinité.

Soyez sans crainte, Dieu n’est pas un lion, mais sans doute nous faut-il un regard d’enfant pour le découvrir au cœur de notre monde. Dans sa liturgie, l’Église joue un peu le rôle de ce sculpteur en s’appuyant sur les Saintes Écritures, invitant les fidèles à découvrir celui qui semble se cacher dans sa création. Et parmi tous les dimanches, celui de la Sainte Trinité est sans doute celui qui nous invite le plus à réfléchir à notre relation avec Dieu et à nous demander : « qui est notre Dieu ? »

Un jour, je discutais avec une amie qui, vous allez le comprendre, n’allait pas très bien. Celle-ci m’affirma avec un ton de reproche dans la voix : « Dieu est un égoïste ! Tout n’est fait qu’en fonction de lui et de sa gloire. Tout est dirigé vers lui afin que nous l’aimions. Dieu, insistait-elle, est un égoïste ! » Je dois avouer que je me suis senti provoqué par son affirmation à l’emporte-pièce, que je trouvais trop facile, et surtout injuste, mais je l’ai tout simplement écouté déverser sa colère.

Dieu un égoïste ? Bien sûr, ni vous ni moi n’avons jamais vu Dieu et pourtant lorsque l’on croit en Dieu, quand nous remettons nos vies entre ses mains, il nous arrive d’être saisis par un amour qui nous dépasse et qui nous surprend. La foi en Dieu, nous le savons, donne un sens profond à nos vies, une direction ferme et assurée. Toutes les grandes religions l’affirment. Avoir foi en Dieu, c’est pressentir qu’il y a une réalité cachée en ce monde, une force créatrice et invisible qui l’anime et qui lui donne vie. Et toute personne sur cette terre est invitée à s’ouvrir à cette réalité, à ce mystère. Mais qui est ce Dieu ? Comment le connaître ?

La foi chrétienne a ceci de particulier lorsqu’elle aborde la question de l’Absolu, pour elle « l’Absolu s’est incarné et porte un visage, le visage de Jésus-Christ ! » Et c’est à la lumière de ce visage que nous comprenons mieux qui est Dieu. Jésus ne disait-il pas à ses disciples : « Qui m’a vu a vu le Père ! »

C’est pourquoi voici ce que j’aimerais dire aujourd’hui à cette amie déçue de Dieu. « Tu te demandes ce qu’il fait ton Dieu, et bien regarde Jésus, lui qui a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare ; qui a pleuré sur Jérusalem dont il voyait venir la destruction ; qui a prié dans les larmes au jardin de l’agonie, en offrant librement sa vie pour te sauver ; regarde-le après sa résurrection quand il demande, presque suppliant, à celui qui l’a renié : “Pierre, m’aimes-tu ?” Contemple tous ces évènements de la vie de Jésus Christ et dis-moi si c’est là le visage d’un Dieu égoïste qui nous est dévoilé. »

« Qui m’a vu a vu le Père ! » dit Jésus. Et c’est pourquoi nous affirmons avec saint Jean que Dieu est amour, et que la plus grande preuve de son amour est qu’il a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils bien-aimé, son unique. Et c’est ainsi que se dévoile peu à peu le véritable visage de Dieu et que nous entrons, sans vraiment comprendre, comme sur la pointe des pieds, dans ce mystère d’un seul Dieu en trois personnes que nous appelons la Sainte Trinité.

Car, si Dieu est amour, c’est qu’il y a en Lui communion d’amour, communion de personnes. Dieu n’est pas une solitude. En Dieu, la foi de l’Église nous dit qu’ils sont trois et pourtant qu’ils ne font qu’un. Il y a le Père qui aime le Fils et qui sans cesse, de toute éternité, lui donne sa vie ; il y a le Fils qui aime le Père, par qui tout a été fait, qui est sa Parole, son Verbe, et qui a pour mission de nous le faire connaître ; et il y a l’Esprit Saint qui est l’amour même qui existe entre le Père et le Fils, qui va du Père au Fils et du Fils au Père, et qui nous donne d’entrer dans cette communion d’amour et d’y participer. Ils sont trois et pourtant ils ne forment qu’un seul Dieu ! C’est Jean-Philippe Ferlay dans un livre sur l’Esprit Saint, qui décrit magnifiquement bien cette communion d’amour en Dieu. Voici ce qu’il dit :

« L’amour du Père pour son Verbe dans l’Esprit est tellement fort et généreux qu’il éclate hors de Dieu. Et voilà que le monde est créé, tout différent de Dieu et pourtant absolument lié à lui. Dieu n’a besoin de rien. Il ne crée ni par hasard ni par caprice, mais par surabondance d’amour, pour faire participer ce qui existe à sa vie et à sa joie. »

Bien loin d’être un Dieu égoïste, comme l’affirmait mon amie désabusée, nous affirmons en Église que Dieu est l’avenir de l’homme et de la femme, que dès notre conception il nous prend par la main et nous accompagne par monts et par vaux tout au long de nos vies, jusqu’à ce face à face ultime qui nous est promis un jour !

C’est ce dévoilement de Dieu dont Jésus est venu témoigner, nous donnant de comprendre que s’il y a unité, joie, et amour en Dieu, c’est qu’il y a communion de Personnes en Dieu : Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint Esprit. Ils sont trois et pourtant ils ne forment qu’un seul Dieu. Voilà le grand mystère que nous contemplons en ce jour. C’est la fête de la Sainte-Trinité !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Fête de la Pentecôte (B)

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 15,26-27.16,12-15. 
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur.
Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement.
J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter.
Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : mais ce qu’il aura entendu, il le dira ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître.
Lui me glorifiera, car il recevra ce qui vient de moi pour vous le faire connaître.
Tout ce que possède le Père est à moi ; voilà pourquoi je vous ai dit : L’Esprit reçoit ce qui vient de moi pour vous le faire connaître. »

COMMENTAIRE

Vous êtes-vous déjà demandé ce que serait la fête de Pâques sans la Pentecôte ? Sans le don de l’Esprit Saint ? Ce serait comme si les Apôtres, après la résurrection, s’en étaient allés conduire leur ami Jésus sur les berges de l’éternité, afin de le saluer une dernière fois avant son départ, tout comme l’on dit adieu à un ami qui vient de gagner à la loterie et qui quitte tout pour aller voir le monde. Pâques serait alors la fête de Jésus seul, grand vainqueur de la mort, ne laissant à ses amis que ses enseignements et le souvenir de sa vie avec eux, tout comme l’ont fait des milliers de sages à travers l’histoire.

Mais la foi de l’Église affirme que la vie de Jésus se situe à un tout autre niveau. Nous, ses disciples et amis, nous croyons qu’en Jésus Christ, Dieu a dressé sa tente parmi nous, qu’il s’est fait homme, et qu’il est venu sur terre pour provoquer un attachement à sa personne, pour attirer à lui l’humanité et l’univers tout entier. Nous croyons que sa mort sur la croix n’a pas été le dernier mot de sa vie. Nous affirmons qu’il est ressuscité d’entre les morts, qu’il est monté aux cieux, et qu’il a envoyé à ses disciples l’Esprit de vérité alors que ceux-ci étaient rassemblés à Jérusalem lors de la fête de la Pentecôte. Ce jour-là, l’Esprit Saint a été répandu non seulement sur eux, mais sur toute l’humanité, sur tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté. C’est le rappel de cet événement central de l’histoire du salut qui nous rassemble en cette fête de la Pentecôte !

L’Évangile aujourd’hui ravive à notre mémoire la promesse de Jésus de nous donner l’Esprit Saint. Ce dernier est présenté comme un Défenseur qui nous fera nous souvenir de tout ce que Jésus a enseigné, et qui fera entrer les disciples dans la Vérité, qui est de connaître le Père et son envoyé Jésus Christ. C’est là un aspect fondamental de la Pentecôte qui est de nous introduire dans cette connaissance intérieure du Seigneur Jésus, lui qui est désormais auprès du Père.

C’est pourquoi il ne faudrait pas croire que le don de l’Esprit Saint signifie une rupture entre Jésus et ses disciples, comme si ce dernier avait terminé sa tâche et qu’il pouvait tout simplement rentrer dans l’oubli. Car il y a dans le don de l’Esprit Saint le don du Seigneur Jésus lui-même, qui le rend encore plus proche de nous. Rappelez-vous la prière de Jésus à son Père avant sa passion quand il lui disait : « Père je leur ai fait connaître ton nom, et je le ferai connaître encore, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux, et que moi aussi, je sois en eux. »

Quand Jésus parle du don de l’Esprit Saint, il le fait toujours en lien avec la vie intérieure des disciples. Il évoque toujours une forme de connaissance nouvelle et plus profonde de qui il est, de qui est Dieu. L’Esprit de Vérité dont parle Jésus, cet Esprit qui enseigne et qui fait se souvenir les disciples des enseignements du Maître, il poursuit en nous l’action du Christ enseignant. Il réalise la promesse de Jésus de ne pas abandonner ses disciples et de continuer ainsi à les former afin qu’ils deviennent des hommes et des femmes selon son cœur.

Avec la Pentecôte le disciple devient une terre d’accueil à l’action et à la présence du Christ ressuscité, une présence encore plus intérieure et plus personnelle que lorsqu’il sillonnait les routes de la Galilée avec ses amis. C’est là la conséquence incroyable du don de l’Esprit Saint !

La Pentecôte est un événement sans précédent dans l’histoire spirituelle de l’humanité. De cette Terre sainte où Dieu s’est manifesté en Jésus-Christ il y a deux mille ans, jaillit une grâce surabondante pour les hommes et les femmes de tous les temps, de toutes races, langues, peuples et nations : c’est le don de l’Esprit Saint qui vient habiter les cœurs et qui étend au monde entier la mission du Christ qui est de faire connaître le vrai Dieu !

Le Seigneur Jésus Christ désormais n’est plus confiné à un territoire géographique, à une époque, à une culture, ou même aux limites d’un corps humain. Il peut désormais se donner à tous par le don de l’Esprit Saint, l’Esprit d’amour et de Vérité qui nous rend capables d’aimer Dieu, comme Jésus et avec lui, qui nous rend capables d’aimer le prochain, comme Jésus et avec lui.

Voyez-vous, l’Esprit que Jésus nous envoie nous éveille à plus grand que nous, il nous réchauffe le cœur pour un plus grand amour : parce qu’il est lumière, il est vérité, il est amour ! Il fait la paix et la communion entre nous, il fait le pardon ! Il est le fondement même du sérieux de nos vies, car il met en nous le souffle du Ressuscité ! Voilà le grand mystère que nous célébrons en cette fête de la Pentecôte.

Frères et sœurs, demandons au Seigneur en ce dimanche de renouveler en nous le don de l’Esprit Saint.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour la fête de l’Ascension (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Marc 16,15-20. 
En ce temps-là, Jésus ressuscité se manifesta aux onze Apôtres et leur dit : « Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création.
Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné.
Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles ;
ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades s’en trouveront bien. »
Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu.
Quant à eux, ils s’en allèrent proclamer partout l’Évangile. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

 

COMMENTAIRE

La fête de l’Ascension a quelque chose d’énigmatique, alors que Jésus semble se dérober aux yeux de ses disciples. Cette fête est parfois vécue comme le parent pauvre du cycle pascal, alors qu’elle est sans doute celle qui exprime le mieux le sens de notre destinée humaine et la portée incroyable de la victoire du Christ pour nous. Car l’Ascension, avec le don de l’Esprit Saint, est l’achèvement du mystère de l’Incarnation, du pourquoi le Fils de Dieu est venu parmi nous.

D’ailleurs, Jésus a laissé des indices pour nous aider à comprendre l’extraordinaire mystère qui se joue sous nos yeux avec son Ascension. Rappelez-vous au matin de Pâques, Jésus ressuscité avait dit à Marie-Madeleine : « Je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va vers mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Déjà, Jésus avait dit à ses Apôtres avant sa passion : « Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi. » (Jn 14, 2-3).

Ce départ est donc d’une importance capitale dans la mission de Jésus. Il doit retourner vers le Père, afin d’accomplir l’inimaginable, le jamais vu auparavant : « Personne, dit Jésus, n’est jamais monté aux cieux sinon le Fils de l’Homme qui est descendu des cieux » (Jn 3, 13 ; cf. Ep 4, 8-10). Et devant les yeux de ses disciples, Jésus est « emporté au ciel ».

La fête de l’Ascension est toute chargée de l’espérance de Dieu en notre faveur et nous rappelle combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. L’Ascension de Jésus vient nous dévoiler le grand mystère de notre destinée humaine alors que le Christ nous précède au ciel et qu’il nous y entraîne. Cette fête forme un tout avec la résurrection du Christ et elle nous parle en même temps du sérieux de son Incarnation, du fait que le Fils de Dieu ait pris chair de la Vierge Marie, chair de notre chair. La Résurrection et son pendant qu’est l’Ascension sont le couronnement de l’Incarnation du Fils de Dieu : Jésus ne rejette pas son corps ; il le transfigure, il le divinise en montant au ciel avec son corps glorifié.

Contrairement à ce que me disait un jour une amie, la fête de l’Ascension n’est pas une fête triste. Cette amie disait cela parce que Jésus était parti. Jésus est parti, me disait-elle ! Elle vivait en quelque sorte la peine des disciples. Quel grand amour de Jésus exprimait-elle ainsi en avouant son désarroi devant son départ ! Mais Jésus ne nous abandonne pas. Non seulement il nous précède dans la demeure du Père, mais il nous y prépare une place.

Dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme, notre humanité est conduite auprès de Dieu. Jésus nous ouvre le passage, il est comme le chef de cordée lors de l’escalade d’une montagne, arrivé au sommet de sa vie il nous tire vers Lui et nous conduit vers le Père. Car tel est le maître, tels sont les disciples, tous appelés à une même destinée avec lui.

Tout comme nous sommes passés du ventre de notre mère à la vie sur terre, un jour nous passerons du ventre de la terre à la vie en plénitude auprès de Dieu. Par son Ascension, Jésus vient achever la longue histoire de notre salut, qui est de nous ramener vers Dieu. Il ne nous laisse pas seuls. Il nous emporte avec lui, premier-né d’une multitude de frères et de sœurs, alors qu’il monte au ciel avec son corps, réalisant ainsi cette folle espérance du vieux Job, un texte souvent repris lors des funérailles, où Job s’écrie du fond de son malheur : « Je sais, moi, que mon libérateur est vivant, et qu’à la fin il se dressera sur la poussière des morts ; avec mon corps, je me tiendrai debout, et de mes yeux de chair, je verrai Dieu. »

Le trappiste Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères en 1996, restera toute sa vie, fasciné par le mystère de l’Incarnation. Il dira à ses frères moines dans une homélie : « Le plus extraordinaire du mystère de l’Incarnation, ce n’est pas que Dieu se soit fait homme, mais c’est que l’homme soit en Dieu, c’est qu’une humanité semblable à la nôtre, se retrouve en Dieu. […] Désormais, écrit-il, il y a de la fraternité en Dieu. C’est ainsi que nous pouvons nous appeler “petits frères” et “petites sœurs. »

Et cette fraternité s’étend désormais au monde entier. C’est pourquoi la fête de l’Ascension marque aussi le début du temps de l’Église, communauté de foi des disciples du Christ, qui célèbre ce don que Dieu nous fait d’un amour infini, communauté qui est appelée à partager cette joie qui est la sienne. sûr de la promesse que Jésus fait à ses disciples : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

Voilà frères et sœurs, la bonne nouvelle qui nous rassemble en ce dimanche de l’Ascension.

YVES BÉRIAULT, O.P.
DOMINICAIN. ORDRE DES PRÊCHEURS

 

Homélie pour le 6e Dimanche de Pâques (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 15,9-17. 
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour.
Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour.
Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. »
Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.
Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.
Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande.
Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître.
Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera.
Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres. »

 

COMMENTAIRE

C’est le théologien Jean Galot qui disait : « Le Christ est venu sur la terre pour provoquer un attachement à sa personne, pour attirer à lui l’humanité et l’univers. Mais avant de réclamer cette adhésion et pour l’obtenir, il s’attache lui-même aux hommes ». Afin d’illustrer cette affirmation, voici une brève catéchèse pascale en trois mouvements. Nous verrons ensuite quelques considérations pastorales du pape François.

Ainsi, il y a deux semaines, Jésus disait à ses disciples qu’il était le bon berger. Par sa parabole, il nous invitait à établir avec lui une relation de confiance et de sécurité, comme si notre vie en dépendait. Il se présentait à nous tel un berger bagarreur, prêt à affronter le loup, allant jusqu’à donner sa vie pour ses brebis. Déjà, un grand amour pour nous se dessinait dans cet évangile.

Dimanche dernier, cette intimité des disciples avec Jésus s’approfondissait encore davantage. Jésus y décrivait le lien qui nous rattache à lui non plus simplement comme une relation de confiance et de protection, mais il comparait ce lien à celui des sarments greffés sur la vigne, image combien évocatrice, où notre communion avec lui devient littéralement organique, vivante, et où en dehors de lui nous ne pouvons vivre ! Par analogie, nous pourrions comparer cette relation à celle de l’enfant dans le sein de sa mère qui doit à tout prix se nourrir de sa vie afin d’atteindre sa pleine stature d’enfant. L’image n’est pas trop forte pour décrire l’intimité extraordinaire qui nous unit au Christ.

Aujourd’hui, dans l’évangile, le regard se porte davantage sur ce que Jésus attend de nous. Il ne nous appelle plus serviteurs mais amis, et il nous partage le grand commandement de son amour. Il nous invite, à demeurer dans son amour, afin que nous en soyons pétris, transformés, et que nous apprenions ainsi à nous aimer les uns les autres en vérité, comme lui nous a aimés. C’est là l’œuvre que Jésus vient accomplir en nous donnant sa vie. Il est à la fois la source et l’artisan de cet élan d’amour qui jaillit en nous, qui est capable de soulever nos cœurs, et ce, jusqu’à donner nos vies COMME lui.

C’est pourquoi afin d’entrer dans cette dynamique de l’amour, Jésus nous prend avec lui dans sa bergerie, il nous attache à sa personne, il nous guide et nous protège, et il nous greffe à sa vie de ressuscité !

Voilà la symphonie dans laquelle nous entraînent tout particulièrement les trois évangiles que j’ai cités. Ces trois mouvements nous sont donnés en ce temps pascal afin de nous rappeler ce que sont les exigences afin de devenir véritablement disciples du Christ. Il s’agit ni plus ni moins d’un appel quotidien à la sainteté, où nos vies greffées sur le Christ, sont marquées par l’amour à cause de lui. Et ceci nous amène maintenant au volet plus pastoral de cette homélie.

Le pape François dans sa dernière exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, c.-à-d. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, propose des pistes toutes simples et remplies de sagesse afin de réaliser ce projet de Dieu sur nos vies de faire de nous des saints et des saintes.

D’entrée de jeu, le pape François ne veut surtout pas que nous pensions uniquement à ceux et celles qui sont déjà béatifiés ou canonisés quand il parle de sainteté. J’aime voir, dit-il, la sainteté dans le patient peuple de Dieu : chez ces parents qui éduquent avec tant d’amour leurs enfants, chez ces hommes et ces femmes qui travaillent pour apporter le pain à la maison, chez les malades, chez les personnes âgées qui continuent de sourire.

Dans cette constance à aller de l’avant chaque jour, dit le pape, je vois la sainteté de l’Église militante. C’est cela, souvent, la sainteté que le pape appelle la sainteté « de la porte d’à côté », c’est-à-dire de ceux et de celles qui vivent proches de nous et qui sont un reflet de la présence de Dieu. Ainsi, dit le pape, nous sommes tous appelés à être des saints et des saintes en vivant avec amour, et en offrant un témoignage personnel dans nos occupations quotidiennes, là où chacun se trouve.

Es-tu une consacrée ou un consacré, dit le pape François ? Sois saint en vivant avec joie ton engagement. Es-tu marié ? Sois saint en aimant et en prenant soin de ton époux ou de ton épouse, comme le Christ l’a fait avec l’Église.  Es-tu un travailleur ? Sois saint en accomplissant honnêtement et avec compétence, ton travail au service de tes frères et de tes sœurs. Es-tu père, mère, grand-père ou grand-mère ? Sois saint en enseignant avec patience aux enfants à suivre Jésus. As-tu de l’autorité ? Sois saint en luttant pour le bien commun et en renonçant à tes intérêts personnels.

À chacun et chacune, dit le pape, de trouver la voie qui lui correspond, sa manière propre de suivre le Christ. Tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme une mission, dit-il. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière, et en reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi, dit le pape François, nous partagerons un bonheur que le monde ne pourra nous enlever.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

 

Homélie pour le 5e Dimanche de Pâques (B)

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Pour l’amour de sa vigne

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 15,1-8. 
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron.
Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève ; tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant, pour qu’il en porte davantage.
Mais vous, déjà vous voici purifiés grâce à la parole que je vous ai dite.
Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi.
Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est, comme le sarment, jeté dehors, et il se dessèche. Les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu, et ils brûlent.
Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voulez, et cela se réalisera pour vous.
Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit et que vous soyez pour moi des disciples. »

COMMENTAIRE

Aujourd’hui encore l’Évangile nous présente une image bien suggestive. Après la figure sympathique du bon berger, l’image de la vigne n’est pas en reste. Voici cette fois une plante complexe et fragile, étonnamment productive, qui nécessite beaucoup de soins. Avant d’être la fierté du vigneron, elle lui aura demandé beaucoup d’amour et d’énergies. Il aura eu pour elle une attention constante et une véritable passion! Chacun se souvient du jardin familial d’antan. Que d’heures passées pour la mise en route du potager : le temps des semences, de l’arrosage, du sarclage, de la taille et de l’élagage des plants. Tout ça pour s’assurer d’une abondante récolte en temps voulu.

Même si nous sommes moins familiers, chez nous, avec cette plante. Il n’est pas difficile d’imaginer ce que la vigne peut évoquer au plan spirituel. Jésus n’est pas le premier à utiliser cette image. On la retrouve souvent dans les écrits bibliques. Les psaumes et les prophètes s’en servent pour évoquer la longue histoire d’amour et de soins, d’espoir et de larmes, de fierté et de tendresse, de patience et de miséricorde qui caractérise la relation de Dieu avec son peuple. Cette alliance d’amour s’accomplit ultimement dans la personne du Christ lui-même. Le Christ étant la vigne, les disciples les sarments de cette vigne où s’élaborent et se concentrent les fruits attendus, vin nouveau du Royaume.

L’enseignement d’aujourd’hui annonce le mystère de notre branchement à la vigne, de notre rattachement à la vie du Christ. Il nous est dit jusqu’à quel point nous faisons corps avec notre Seigneur, et combien il est important pour nous. Notre foi nous établit dans un lien vital avec le Christ. Elle nous vaut d’être nourris d’une sève nouvelle, celle de l’Esprit, qui passe en nous. C’est ainsi que nous pouvons demeurer dans le Christ. En lui nous avons part à la vie même de Dieu. Notre condition chrétienne pourra, dans cette osmose ou cette symbiose, produire du fruit. C’est le défi et la chance de notre appartenance à la vigne.

Et cette fécondité, elle dépend aussi du vigneron, dont il nous est dit qu’il est à l’œuvre : « Moi, je suis la vraie vigne, et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui est en moi, mais qui ne porte pas de fruit, mon Père l’enlève; tout sarment qui donne du fruit, il le nettoie, pour qu’il en donne davantage. » La vigne n’est pas laissée à elle-même, en friche. Elle peut compter sur le labeur du vigneron qui s’active à la purifier, à la nettoyer. Non pas pour la mort et la stérilité mais pour plus de vie et plus de fruits. Cet aspect nous invite à revoir le sens des épreuves qui surviennent dans notre vie croyante. Nous sommes en des mains qui nous aiment. Le Père s’offre à nous émonder, à nous libérer, à nous dégager, pour que nous produisions plus de fruit encore.

« Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous donniez beaucoup de fruit. » Quelle insistance! De quel fruit s’agit-il donc? Curieusement l’histoire s’arrête là… avec tous ces fruits à produire, dont nous nous demandons ce qu’ils sont en vérité. Quels sont-ils ces fruits, sinon tout ce qui est bon et beau et profitable et nourrissant pour l’homme et la femme d’aujourd’hui. Tout ce qui nous rassemble et tout ce qui nous fait vivre et aimer. Tout ce que nous faisons avec l’élan de l’amour et de l’amitié, de la paix et de la communion. Fruits d’abord de conversion, de pardon, de miséricorde. Fruits d’intelligence et de sagesse, fruits de l’Esprit et de toute charité. De ces fruits-là, le Seigneur et nous, nous n’en aurons jamais assez. Puissions-nous être toujours en mesure d’en produire. Nous en avons le moyen dans le Christ!

Jacques Marcotte, o.p.

Homélie pour le 4e Dimanche de Pâques (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 10,11-18.
En ce temps-là, Jésus déclara : « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis.
Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse.
Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui.
Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent,
comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis.
J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur.
Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau.
Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

 

COMMENTAIRE

Dans les évangiles, Jésus a cette préoccupation constante d’amener ses auditeurs à croire en lui, mais il le fait sans jamais dévoiler pleinement son identité. Ainsi, il ne dit jamais : « Je suis le Verbe » ou encore « Je suis le Fils de Dieu ». Au contraire, Jésus procède par analogies, avec des paraboles et des miracles, qui deviennent des clés d’interprétation afin de nous ouvrir à son mystère.

Jésus emploie aussi beaucoup d’images afin d’expliquer sa personne et sa mission. Il dit de lui-même qu’il est la lumière du monde, le pain vivant, la vraie vigne, le chemin, la vérité, la résurrection et la vie. Mais il y a deux autres attributs que Jésus fait siens et que l’on retrouve dans l’Ancien Testament pour représenter Dieu, soit les titres d’époux et de pasteur. Comme l’époux aime l’épouse, Jésus nous révèle dans l’évangile de ce dimanche qu’il est le Bon pasteur qui aime ses brebis au point de donner sa vie pour elles.

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Cette image du Bon pasteur est l’une des plus anciennes dans l’iconographie chrétienne, et les premiers chrétiens peignaient cette image sur les murs de leurs catacombes. On peut y voir Jésus vêtu en simple berger, un bâton à la main, portant une brebis sur ses épaules. « Voilà notre Dieu ! disaient les premiers chrétiens. Il est le Bon pasteur, le vrai chef des brebis. »

Faut-il se surprendre si Jésus emploie l’image du berger afin d’exprimer jusqu’où va son amour pour nous ? Nous le savons, il ne s’est pas présenté en roi triomphant, imposant son autorité au monde. Pour se dire à nous et nous décrire sa mission, Jésus s’est identifié à l’un des métiers les plus humbles de son époque, soit celui de berger, dont la seule richesse était ses brebis, et pour lesquelles il était prêt à affronter le loup et à donner sa vie pour elles. Jésus agit de même en notre faveur. Il est le Bon pasteur qui connaît ses brebis.

Ce qui est extraordinaire dans la façon dont Jésus décrit cette intimité qu’il vit avec ses brebis, c’est que ces dernières le connaissent elles aussi. Elles reconnaissent sa voix, elles sont dociles à son appel. Elles se tiennent toujours près de lui, et lui les prend sur son cœur, tellement elles lui sont chères. Il veille sur elles et les protège.

Il y a entre Jésus et ses brebis une connaissance réciproque, qui est fondée sur cette intimité qui unit Jésus à son Père. « Qui m’a vu a vu le Père », dit Jésus. Voilà l’intimité dans laquelle le Seigneur nous entraîne quand nous mettons notre foi en lui. Il nous donne de le connaître ainsi que son Père qui est le nôtre.

Ce dimanche est une invitation à entrer plus avant dans cette relation d’amour que le Seigneur veut vivre avec nous. D’où ces quelques questions que j’aimerais proposer à notre réflexion.

Jésus nous dit qu’il est le Bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Est-ce que cette réalité du don que Jésus fait de lui-même nous rejoint personnellement ? Est-ce que nous mesurons à quel point Dieu nous aime et veut nous avoir avec lui, tout près de lui ?

Quand Jésus nous dit que ses brebis entendent sa voix et le reconnaissent, est-ce que nous cherchons à entendre cette voix quand nous faisons face à des épreuves, ou lorsqu’il nous faut prendre des décisions importantes, ou tout simplement quand la vie éclate en bonheurs de toutes sortes autour de nous ? Jésus est-il le confident de nos nuits, de nos peines et de nos joies ? Le complice de nos rêves ?

Par ailleurs, les paroles de Jésus aujourd’hui sont l’occasion pour nous de réfléchir à cette bergerie que nous sommes appelés à former avec lui, et qui s’appelle l’Église. Certains chrétiens vivent leur foi sans l’Église, sans souci ni attachement pour elle. Ils se décrivent comme des personnes spirituelles, mais non pas religieuses, sans appartenance à l’Église. Pourtant, Jésus définit bien son rapport à nous comme celui du berger avec ses brebis qui veut nous rassembler en une seule bergerie.

Un poète a énoncé une grande vérité au sujet de l’Église : « Nul ne va au ciel tout seul ». En tant que chrétiens, nous sommes appelés à aller dans ces verts pâturages où Jésus nous conduits, là où se retrouve l’assemblée chrétienne, à l’écoute de la Parole de Dieu, se ressourçant aux sources vives des sacrements, construisant la fraternité au nom du Christ, y apprenant notre métier d’hommes et de femmes en ce monde, tel que rêvé par Dieu. C’est là le beau et grand mystère de la vie en Église, cette verte prairie où naissent et grandissent les enfants de Dieu.

Aussi différents que nous soyons les uns des autres, nous portons tous les mêmes peines, les mêmes aspirations, le même besoin d’aimer et d’être aimés. C’est cette humanité, avec ses grandeurs et ses misères, que le Bon pasteur prend sur ses épaules, nous invitant à le suivre et à nous faire à la fois brebis et pasteurs du troupeau avec lui. Pour y parvenir, il nous confie son Église.

C’est le cardinal Christoph Schönborn, dominicain et archevêque de Vienne, dans son livre intitulé « Qui a besoin de Dieu », qui écrit : « Même après soixante-deux ans, je ne connais rien de mieux (que l’Église). Je n’ai rien trouvé de plus beau que cette Église. Et c’est une grande chance pour moi qu’elle soit imparfaite parce que j’y ai ainsi ma place.[1] »

Frères et sœurs, le Seigneur nous appelle tous dans sa bergerie. Il n’exclut personne. Et aujourd’hui encore, il dresse la table pour nous et il nous invite dans les verts pâturages de son eucharistie, afin que grâce et bonheur nous accompagnent tous les jours de notre vie. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs


[1]Christoph Schönborn. Qui a besoin de Dieu. Entretiens avec Barbara Stöckl. Éditions Parole et Silence, 2008, p. 200-201

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 24,35-48.
En ce temps-là, les disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Comme ils en parlaient encore, lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Saisis de frayeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit.
Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ?
Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os comme vous constatez que j’en ai. »
Après cette parole, il leur montra ses mains et ses pieds.
Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisis d’étonnement. Jésus leur dit : « Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
qu’il prit et mangea devant eux.
Puis il leur déclara : « Voici les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. »
Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures.
Il leur dit : « Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem.
À vous d’en être les témoins. »

 

COMMENTAIRE

Ce récit d’apparition de Jésus à ses disciples est sans doute le récit le plus détaillé que nous ayons, où l’évangéliste Luc nous décrit à la fois la nouvelle réalité corporelle de Jésus, tout en nous laissant entrevoir sa profonde humanité. Même au-delà de la mort, Jésus ressuscité est plus vrai que jamais.

Il apparaît de façon si réellement incarnée à ses disciples, que ces derniers n’ont d’autre choix que de s’incliner et de le reconnaître. « Quand leurs yeux et leurs oreilles ne suffisent pas, ils doivent encore le toucher; quand le toucher ne suffit pas pour réveiller leur foi, ils doivent présenter à Jésus nourriture et boisson qu’il consomme devant leurs yeux.[1] » Décidément, ils n’ont pas affaire à un fantôme. Jésus est bel et bien vivant, plus vivant que jamais!

D’ailleurs, Jésus apparaît à ses disciples dès le premier jour de sa résurrection, comme si les liens noués ici-bas étaient de la plus grande importance pour lui. Malgré qu’ils l’aient abandonné, renié et trahi, Jésus ne se détourne pas de ses disciples. Au contraire, il vient vers eux avec empressement, et il traverse les murs de leurs peurs, et de leurs doutes afin de les ramener vers lui, et de les établir fermement dans cet amour sans limites qu’il a pour eux. À travers ses apparitions, Jésus nous révèle combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. C’est cet amour qui l’a conduit à sa passion et dont il porte encore les marques dans son corps glorifié.

Benoît XVI a exprimé cela de manière magnifique dans une homélie pour le deuxième dimanche de Pâques : « Le Seigneur a apporté avec lui ses blessures dans l’éternité, dit-il. C’est un Dieu blessé; il s’est laissé blesser par l’amour pour nous. » Dans ses blessures, Jésus porte la marque de notre péché. Car si le péché nous blesse dans nos vies personnelles, Jésus nous fait découvrir que le péché s’adresse avant tout à Dieu. « C’est la mort du Christ en croix qui nous renvoie l’image de notre péché.[2] » Il est mort pour nos péchés et il en porte les blessures jusque dans sa résurrection. Et pourtant, les premiers mots du ressuscités à ses apôtres réunis sont tout empreint de tendresse et de miséricorde quand il leur dit : « La paix soit avec vous ! »

Tout comme pour les Apôtres, le Christ ressuscité vient jusqu’à nous et il nous offre sa paix. Il nous invite à porter avec lui les blessures du monde et à nous laisser blesser à notre tour pour lui; à faire oeuvre de miséricorde, de paix et de justice avec lui, et ainsi devenir des témoins de sa résurrection.

Le ministère visible du Christ, alors qu’il foulait le sol de la terre d’Israël, se poursuit désormais de manière invisible, mais encore plus personnelle et intérieure par l’action de l’Esprit Saint. C’est cet Esprit de Jésus qui nous donne de comprendre les Écritures, ainsi que le dessein de Dieu pour nous.

Et si parfois nous sommes tentés par le découragement, dépassés par le mal dont nous sommes témoins, à perte de moyens et de solutions, n’oublions jamais Celui en qui nous avons mis notre foi, car c’est lui le Sauveur du monde, le Chef des vivants !


[1]Urs von Balthasar. La gloire et la croix. p.263

[2]Sesboüé, Bernard. L’homme, merveille de Dieu. Salvator, 2015. p. 216

Homélie pour le 2e Dimanche de Pâques (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 20,19-31.

C’était après la mort de Jésus. Le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur.
Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. »
Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint.
À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. »
Or, l’un des Douze, Thomas, appelé Didyme (c’est-à-dire Jumeau), n’était pas avec eux quand Jésus était venu.
Les autres disciples lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » Mais il leur déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! »
Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient de nouveau dans la maison, et Thomas était avec eux. Jésus vient, alors que les portes étaient verrouillées, et il était là au milieu d’eux. Il dit : « La paix soit avec vous ! »
Puis il dit à Thomas : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »
Alors Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. »
Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre.
Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.

 

COMMENTAIRE

Si l’évangile de Jean occupe une place de premier plan dans la Semaine sainte et le temps pascal, c’est que l’évangéliste nous livre une méditation d’une profondeur incomparable sur le mystère du Christ. L’objectif de Jean est bien précisé quand il écrit à la fin de son évangile que les signes dont il a témoigné « ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. » 

Pour que nous croyions et que nous ayons la vie ! Voilà le but de l’évangéliste, et c’est ainsi qu’il nous met en présence de trois personnages à la fin de son évangile, qui ont pour but de nous aider à comprendre à quel acte de foi nous sommes appelés. J’ai nommé le disciple bien-aimé, Marie-Madeleine, et bien sûr l’Apôtre Thomas.

Commençons tout d’abord par Marie-Madeleine, elle qui occupe une position privilégiée le matin de Pâque, et qui est tellement émouvante dans son amour pour le Seigneur. Toutefois, Jésus doit corriger ses attentes lorsqu’il lui apparaît, car elle semble vouloir le retenir, ne saisissant pas encore la nouvelle réalité dont vit Jésus. Elle ne peut plus le connaître comme auparavant alors qu’elle marchait avec lui et ses disciples. Le Ressuscité l’invite à un lâcher-prise afin de le connaître autrement. « Ne me retiens pas, lui dit-il, car je ne suis pas encore monté vers le Père. »

Quant à l’apôtre Thomas, on ne peut douter de son attachement à Jésus. Ainsi, quand Jésus est appelé au chevet de son ami Lazare, voyage qui va impliquer un retour en Judée où sa vie est menacée, Thomas dira alors aux autres disciples : « Allons nous aussi, et nous mourrons avec lui. » Aucun doute, Thomas aime Jésus, mais c’est aussi un homme des plus réaliste, et cela explique sans doute pourquoi il ne peut accueillir le témoignage des autres Apôtres à qui Jésus est apparu, alors que lui-même était absent. Il a beau aimer Jésus, mais il ne faut quand même pas forcer la note ! D’où, sa vive réaction : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! » 

Comme un défi lancé à ses amis, Thomas exige de voir Jésus dans toute sa réalité humaine. Mais ce qui est extraordinaire dans cette histoire, c’est que le Ressuscité va répondre aux attentes de Thomas, au point de le confondre dans son incroyance. Le Seigneur Jésus le prend au mot et l’accompagne dans son acte de foi, comme il le fait pour Marie-Madeleine. Il va répondre à la demande de Thomas de voir ses plaies, de le toucher, et cette rencontre va amener Thomas à la plus belle expression de foi de tous les évangiles : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » 

Et c’est alors que Jésus va corriger Thomas pour lui révéler ce que c’est que d’être véritablement croyant : « Parce que tu m’as vu, tu crois, lui dit Jésus. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » En disant cela, le Ressuscité se tourne vers nous et nous regarde., car cette invitation nous concerne en premier lieu, nous qui avons mis notre foi en lui sans le voir.

C’est pourquoi l’évangéliste Jean nous livre le témoignage du disciple bien-aimé, qui représente le vrai disciple du Christ, celui qui croit sans avoir vu! Entre Marie-Madeleine, qui cherche à retenir Jésus, et l’Apôtre Thomas qui a besoin d’une certitude tangible pour croire, l’évangéliste Jean nous laisse le témoignage de celui qui court avec l’Apôtre Pierre le matin de Pâque. Se tenant devant le tombeau vide, l’évangéliste a cette formule laconique au sujet du disciple bien-aimé : « il vit et il crut. »

Pourtant, on peut comprendre les doutes de Thomas. Ses amis se cachent depuis trois jours suite à la crucifixion de Jésus. Ils sont terrorisés. Ne seraient-ils pas l’objet d’une hallucination collective quand ils disent avoir vu Jésus vivant? « Je veux des preuves », dit Thomas. N’est-ce pas là ce que nous objecte le monde qui ne peut accueillir cette bonne nouvelle de la résurrection ? Quelles preuves avons-nous à offrir? Un tombeau vide? Mais ne sommes-nous pas alors dans le registre d’une foi naïve et sans fondement. Sur quoi allons-nous donc fonder notre foi?

L’expérience que nous rapporte l’évangéliste à propos du disciple bien-aimé va bien au-delà de la foi en un absent. Ce qu’il veut nous dire c’est que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure à nos vies, d’un appel au plus profond de nous-mêmes, une présence d’amour devant laquelle la foi se prosterne et adore.

En fait, c’est l’amour qui fait croire le disciple bien-aimé ! Comme s’il se disait en regardant le tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, cet amour qui nous dépasse, c’est la rencontre du regard aimant du Ressuscité, qui nous fait entendre son appel au plus profond de nous-mêmes.

Lorsque Thomas fait la rencontre du Seigneur, il ne s’est pas encore arrêté à cette présence nouvelle au cœur de sa vie, trop occupé à chercher des preuves en dehors de lui-même. Mais Jésus ne l’abandonne pas, bien au contraire. Il l’accompagne dans son doute, tout comme il aide Marie-Madeleine à purifier son désir afin de mieux s’attacher à lui, tout comme il nous prend par la main, chacun et chacune de nous.

Et voilà que Thomas nous livre l’expression la plus achevée de qui est Jésus, « mon Seigneur et mon Dieu », et que Marie-Madeleine devient la première à annoncer la résurrection du Christ aux premières lueurs de Pâque. C’est cette bonne nouvelle parvenue jusqu’à nous et qui nous fait vivre !

En terminant, écoutons une méditation du poète Patrice de La Tour du Pin, qui a inspiré bien des hymnes de l’Église au XXe siècle, et dont l’hymne Lumière du monde, ô Jésus, exprime bien ce que c’est que de vivre en tant que chrétiens et chrétiennes. Écoutons :


HYMNE : LUMIÈRE DU MONDE, Ô JÉSUS

La Tour du Pin — CNPL

Lumière du monde, ô Jésus,
Bien que nous n’ayons jamais vu
Ta tombe ouverte,
D’où vient en nous cette clarté,
Ce jour de fête entre les fêtes
Sinon de toi, ressuscité ?

Quand sur nos chemins on nous dit :
Où est votre Christ aujourd’hui
Et son miracle ?
Nous répondons : D’où vient l’Esprit
Qui nous ramène vers sa Pâque,
Sur son chemin, sinon de lui ?

Nous avons le cœur tout brûlant
Lorsque son amour y descend
Et nous murmure :
L’amour venu, le jour viendra
Au cœur de toute créature,
Et le Seigneur apparaîtra.

Et si l’on nous dit : Maintenant
Montrez-nous un signe éclatant
Hors de vous-mêmes !
Le signe est là qu’à son retour
Nous devons faire ce qu’il aime
Pour témoigner qu’il est amour.


fr. Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le Dimanche de Pâques

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« IL VIT ET IL CRUT ! »

Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 20,1-9.
Le premier jour de la semaine, Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ; c’était encore les ténèbres. Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.
Elle court donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. »
Pierre partit donc avec l’autre disciple pour se rendre au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau.
En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ; cependant il n’entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat,
ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place.
C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit, et il crut.
Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

COMMENTAIRE

En entendant le récit de la course passionnée de Simon-Pierre et du disciple bien-aimé, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus ?

Comme il était grand leur espoir ! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant ? Quelle est cette nouvelle ? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire de l’évangéliste à son sujet est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut ! »

La résurrection de Jésus est la réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme que le Vivant n’a pas sa place dans les tombeaux de ce monde. Pourtant, l’expérience du tombeau vide n’explique en rien la foi des disciples du Christ. Ce serait là un bien faible appui sur lequel miser nos vies. Le tombeau vide n’est que le signe annonciateur préparant les disciples à une rencontre décisive avec le Ressuscité.

« Il vit et il crut ! », nous dit l’évangéliste. Nous avons là une clé d’interprétation fondamentale pour comprendre ce que veut dire la foi en Jésus Christ. Ceci peut sembler contradictoire, mais avant de croire, il faut avoir vu. Je m’explique. La foi au Dieu de Jésus Christ ne se fonde pas sur des raisonnements intellectuels irréfutables, bien que l’intelligence soit au service de la foi. Je serais un bien mauvais dominicain si j’osais affirmer le contraire. Mais je garde cette conviction fondamentale que le cœur de la foi chrétienne est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure, d’un appel au plus profond de nous, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore. « Il vit et il crut ! »

En fait, c’est l’amour qui fait croire ici ! Comme si l’apôtre bien-aimé se disait en regardant le tombeau vide : « Je le savais ! » Cette brise légère au cœur de notre vie de foi, c’est la rencontre du regard aimant de Jésus posé sur nous, qui nous attire vers lui et qui nous fait entendre cet appel intérieur, au plus profond de nous-mêmes, tout comme les deux disciples devant le tombeau vide, à qui le Ressuscité semble dire : « Voyez ! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez ce tombeau vide, c’est plein de vie dedans. »

Tout comme pour Pierre et le disciple bien-aimé, c’est la bonne nouvelle de la résurrection du Christ qui nous fait accourir ici en ce matin de Pâques. C’est une recherche commune qui nous unit, ensemble en Église, où nous ne cessons d’approfondir le don que Dieu nous fait en Jésus Christ, et où nous ne cessons de nous en émerveiller ensemble.

C’est tout le sens de cette grande Semaine sainte qui nous a conduits jusqu’à ce matin de la résurrection, où nous nous tenons éblouis nous aussi devant ce tombeau vide. Un tombeau à la porte grande ouverte, irradiant la lumière de Pâques. « Il vit et il crut ! » C’est à ce regard de foi et d’amour que nous sommes conviés ce matin.

Par ailleurs, la joie pascale ne doit pas nous faire oublier combien est exigeante notre foi au Christ. Nous le savons, notre espérance est sans cesse mise à l’épreuve devant les convulsions que subissent nos vies et notre monde, aux prises avec le mal et la violence. Nous ne sommes ni naïfs ni aveugles. Et c’est pourquoi il importe plus que jamais de célébrer la Pâque du Seigneur, quand les forces du mal se déchaînent autour de nous et au cœur même de nos vies. Les attentats récents ne font que renforcer cette certitude.

Notre époque n’est pas unique en ce sens, toutes les générations depuis la nuit des temps ont connu la violence, Caïn s’en prenant sans cesse à Abel. Mais ce qui est caractéristique de notre époque c’est le refus de Dieu ; c’est de croire que nos vies soient sans direction et sans lendemain. C’est de croire que notre monde puisse se construire par lui-même et prétendre à la sagesse. « Insensés », leur dirait Jésus.

En ce matin de Pâques, nous tenant debout avec le Christ ressuscité, nous affirmons que ce monde est voulu et aimé par Dieu. Nous affirmons que Dieu s’est révélé à travers notre histoire, à la fois par sa création et par ses prophètes, et qu’en ces temps qui sont les derniers, Dieu a confié au monde sa dernière parole, la plus belle et la plus profonde en son Fils fait chair, qui nous dit en ce matin de sa résurrection :

« Je t’aime ô monde, homme et femme. Je suis là. Je pleure vos larmes. Je suis votre joie. N’ayez pas peur. Quand vous ne savez pas comment allez plus loin, je suis avec vous. Je suis dans vos angoisses, parce que je les aie souffertes moi aussi. Je suis dans vos besoins et dans votre mort, parce qu’aujourd’hui j’ai commencé à vivre et à mourir avec vous. Je suis votre vie. Et je vous le promets : la vie vous attend vous aussi. Pour vous aussi, les portes vont s’ouvrir. » (Karl Rahner).

En cette fête de Pâques, debout devant la croix glorieuse du Christ, nous affirmons qu’elle porte toutes nos douleurs, toutes nos peines, toutes nos morts, et toutes nos violences. Nous affirmons que seul le Ressuscité est capable de transfigurer nos blessures, capable de nous prendre avec lui et de nous rendre vainqueurs, malgré nos défaites apparentes, malgré la mort elle-même.

Un philosophe de l’Antiquité a dit un jour : « Si tu ne sais pas espérer, tu ne pourras jamais accueillir l’inespéré » (Héraclite). En cette fête de Pâques, qui est la mère de toutes les fêtes, de toutes les attentes au cœur de la vie des hommes et des femmes de ce monde, nous proclamons que l’inespéré s’est fait chair, que le Fils du Père a habité parmi nous, et qu’il est le grand vainqueur de la mort.

La pierre qui retenait la vie a été roulée sur le côté. La vie qui était captive de la mort a été libérée de ses entraves, et Jésus est devenu notre éternel printemps.

Voilà, frères et sœurs, ce qui fait notre joie ce matin ! Réjouissons-nous ! Célébrons ! Rendons grâce à Dieu en ce jour de Pâques ! Car Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité !

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le Vendredi Saint

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C’est en communion avec toute l’Église universelle que nous proclamons avec l’apôtre Paul, en ce Vendredi Saint, que « notre fierté c’est la croix du Christ ! » Cette croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi pour nous dire combien il nous aime.

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement. Mais peut-on dire qu’il l’a recherchée ? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il au jardin de Gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean, il dira à ses disciples : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, son amour pour nous, et son amour pour le Père. Et Jésus ne saurait s’esquiver, car il sait que ce don de lui-même ne peut que nous apporter la vie. C’est pour cela qu’il est venu, lui le grand vainqueur de la mort, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements, cette croix qui évoque la méchanceté des hommes, symbole de notre péché.

Jésus a dit oui à la croix, et son amour pour nous s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui. Comme le disait avec justesse le dominicain Yves Congar : « Ce n’est pas la souffrance de Jésus qui nous sauve; c’est l’amour avec lequel il a vécu cette souffrance; c’est tout autre chose.» Alors que la dominicaine Catherine de Sienne, au XIIIe siècle affirmait : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

C’est pourquoi nous sommes fiers de proclamer un Messie crucifié, parce que sa passion nous parle du plus grand amour qui soit, alors que c’est la vie même qui est clouée au coeur de la mort.

Frères et soeurs, c’est ce grand mystère que nous contemplons en cette heure solennelle où Jésus « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. »

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

Homélie pour le Jeudi Saint (B)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 13,1-15.
Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.
Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer,
Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu,
se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ;
puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture.
Il arrive donc à Simon-Pierre, qui lui dit : « C’est toi, Seigneur, qui me laves les pieds ? »
Jésus lui répondit : « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras. »
Pierre lui dit : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! » Jésus lui répondit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. »
Simon-Pierre lui dit : « Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! »
Jésus lui dit : « Quand on vient de prendre un bain, on n’a pas besoin de se laver, sinon les pieds : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs, mais non pas tous. »
Il savait bien qui allait le livrer ; et c’est pourquoi il disait : « Vous n’êtes pas tous purs. »
Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ?
Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis.
Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres.
C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. »


Cette messe du Jeudi Saint, qui est la commémoration de la Cène du Seigneur, accueillait 63 enfants et leurs familles à l’occasion de leur première communion.

COMMENTAIRE

Je sais que vous aimez les histoires les enfants, et ce que je vais vous raconter est une histoire vraie. Et les adultes peuvent aussi écouter s’ils le désirent. Si je vous demandais, les enfants, ce que font vos parents dans la vie, vous auriez sûrement beaucoup de choses à nous raconter. Mais imaginez-vous qu’un jour une enseignante à l’école a demandé à ses élèves de raconter ce que Dieu faisait dans la vie! Le petit Danny âgé de huit ans a répondu ceci :

« Le travail principal de Dieu, dit-il, c’est de faire des personnes afin de remplacer celles qui nous quittent, pour qu’il y ait toujours du monde sur la terre pour faire rouler les autobus scolaires, faire des bonbons et des biscuits. Dieu, dit Danny, ne fait pas de grandes personnes, seulement des bébés. Je pense, dit-il, que c’est parce que les bébés sont plus petits et plus faciles à faire. Le temps de Dieu est précieux vous savez, dit Danny, il n’a pas le temps de leur apprendre à marcher et à parler. Il laisse ce travail aux papas et aux mamans! »

Ainsi donc, chers parents, vous comprenez maintenant d’où vous viennent toutes ces responsabilités à l’égard de vos enfants! Vous voilà informés! Et je ne vous apprendrai rien si je vous dit que vos enfants sont votre bien le plus précieux, arrivés dans vos vies comme ces petits crocus au printemps qui lèvent la tête pour la première fois. Nous, les prêtres et les agents de pastorale, nous sommes des témoins privilégiés de l’amour que vous leur portez. Nous le voyons bien quand vous les présentez au baptême, quand vous les accompagnez à leur première communion, à leur confirmation, à leur mariage. Mais on n’est pas rendu là ce soir, soyez rassurés!

Pour beaucoup d’entre vous vos enfants sont encore très jeunes, et c’est une histoire extraordinaire qui commence à s’écrire dans vos familles, comme un film qui n’en est qu’à ses premières séquences, et qui va vous conduire de découverte en découverte, où tout n’est pas toujours rose ou facile bien sûr. Mais quand l’amour est là, il peut nous faire franchir tous les obstacles. Et bien des fois, j’en ai été témoin.

Ce soir, alors que nous célébrons le dernier repas de Jésus avec ses amis, il est justement question d’amour, où Jésus nous livre son secret afin de bien vivre cette aventure humaine et d’y trouver le bonheur. Et ce qu’il fait est vraiment étonnant : Jésus s’agenouille devant ses amis et se met à laver les pieds! « Vraiment, me direz-vous. C’est ça sa recette du bonheur! »

Mais regardez bien. Qu’est-ce que ce geste de Jésus nous dit au sujet de nos vies? Dès la naissance de vos enfants, et ce, pendant plusieurs années, n’êtes-vous pas à genoux devant eux à leur laver les pieds et tout le reste ? À veiller sur eux quand ils sont malades ou tristes. À les encourager, à les valoriser, à les consoler, à les aimer beaucoup!

Et remarquez le renversement qui se produit quand on vieillit. L’enfant plus tard devient lui-même le gardien de ses parents, va souvent s’occuper d’eux jusque dans leur vieil âge, les chouchouter, les caresser, les encourager, les laver même. Je me souviens lorsque ma mère était à l’hôpital, dans les dernières années de sa vie, c’est moi qui lui lavait les cheveux, comme elle l’avait fait pour moi quand j’étais petit.

On voit aussi cette dynamique entre conjoints où parfois c’est l’un des deux qui porte l’autre quand l’un ne va pas, quand l’épreuve ou la maladie frappe à la porte. Dans toutes ces situations, vous prenez la tenue de service, vous vous mettez au pied les uns des autres, comme Jésus nous invite à le faire. Et mystérieusement, dans ce don de vous-mêmes, vos vies gagnent en profondeur dans cette fidélité quotidienne à l’autre, dans la patience généreuse et le don de soi.

C’est cette porte que nous ouvre Jésus dans le récit de la dernière Cène ce soir. L’on n’y voit pas Jésus bénir du pain et du vin, contrairement aux autres évangélistes. L’évangéliste Jean met plutôt l’accent sur un geste bien particulier de Jésus pendant le repas, geste qui a pour but de nous dévoiler ce que la communion à sa vie de ressuscité peut accomplir dans nos vies.

Car elles sont parfois compliquées nos vies, ce n’est pas toujours facile d’être bons. Et c’est ici que Dieu vient à notre aide en nous donnant son Fils. Jean, dans le récit du lavement des pieds, nous montre comment Dieu lui-même se met à nos pieds, et il le fait parce que nous sommes son bien le plus précieux, parce que nous sommes ses enfants ! Et si nous aimons nos enfants, que dire de l’amour de Dieu pour nous. Voilà ce que Jésus est venu nous dire ce soir.

Tout comme l’amour des parents pour leurs enfants façonne ces derniers, les aide à grandir, prépare les hommes et les femmes de demain, l’amour de Dieu pour nous vient donner toute sa profondeur et sa direction à nos vies. Et c’est là le sens de l’eucharistie que Jean veut nous faire découvrir en retenant cette image du lavement des pieds. Il tient à nous dire combien Jésus Christ est une présence vivante auprès de nous, et combien l’eucharistie, ce que nous appelons la messe, est un lieu privilégié où il s’offre à nous, un lieu où il refait nos forces, où il lave nos blessures, où il nous enracine dans la vie et nous rend capables d’aimer comme lui.

Célébrer l’eucharistie, c’est le cœur de la vie de toute l’Église, vous savez, car c’est non seulement y célébrer le don que Jésus fait de lui-même par amour pour nous, mais c’est aussi le lieu de notre transformation où nous devenons peu à peu comme lui en partageant le pain et le vin qu’il nous donne. L’eucharistie nous aide à grandir afin que nous devenions des femmes et des hommes selon le cœur de Dieu, ouvrant nos cœurs aux besoins de tous ceux qui nous entourent et dont Dieu nous confie la responsabilité. Et comme nous sommes faits pour aimer, l’eucharistie vient élargir nos cœurs aux dimensions du monde, nous donnant de le regarder avec les yeux mêmes de Jésus.

Chers parents, c’est à ce grand mystère d’amour que vont communier vos enfants ce soir, ainsi que nous tous. Et vous, chers enfants, préparez vos cœurs, car Jésus vous attend. C’est votre fête ce soir et c’est aussi la nôtre!

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs

 

Homélie pour le Dimanche des Rameaux et de la Passion

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Après avoir entendu le récit tragique de la Passion et de la mort de notre Seigneur, faut-il risquer une parole supplémentaire ? Il semble que le silence et le recueillement soient le seul langage qui s’impose à nous devant le mystère de cet abaissement volontaire de Jésus, « lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2,8).

Une question, pourtant, nous habite et parcourt 2000 ans de christianisme : Pourquoi le Fils de Dieu devait-il mourir ainsi? Il y a là quelque chose de la folie de Dieu qui nous dépasse. Il y a dans la mort de Jésus un acte d’amour tellement absolu qu’il questionnera notre humanité jusqu’à la fin des temps. Mais ce dont nous pouvons témoigner, nous ses amis, c’est qu’à cause de lui, mystérieusement, les hommes et les femmes qui le suivent se surprennent à vouloir aimer et servir comme lui, en dépit de leurs manques, de leurs faiblesses, ou de leur histoire personnelle.

Si nous entreprenons cette marche avec Jésus en cette Semaine Sainte, c’est parce que lui le premier nous a saisis. N’a-t-il pas marqué profondément nos vies, nous laissant le témoignage d’un amour capable d’ouvrir toutes les portes, celles de nos peurs, de nos souffrances et même de toutes nos morts!

C’est pourquoi, année après année, de Semaine Sainte en Semaine Sainte, nous montons à Jérusalem avec Jésus. Nous l’acclamons, nous marchons à ses côtés, portant sa croix avec lui, afin qu’il ne soit plus jamais seul dans son combat, dans cette vie donnée pour nous.

Comme l’écrivait avec justesse sainte Catherine de Sienne : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent Jésus sur la croix, mais l’amour. » Et c’est sur ce bois que la vie va refleurir, c’est sur ce bois de la croix que l’amour du Fils de l’Homme va être livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, chacun et chacune de nous, toutes les générations présentes et à venir.

Frères et sœurs, c’est la Semaine Sainte qui commence. Encore une fois, sachons ouvrir nos cœurs au mystère du plus grand amour qui soit et ainsi faire nôtre la passion de Jésus Christ pour notre monde. Amen.

Yves Bériault, o.p.
Dominicain. Ordre des prêcheurs