Journal de la Trappe (5)

(janvier 9) Je termine à l’instant la lecture d’un livre du philosophe George Steiner intitulé : Errata : An examined life ( Phoenix, 1997). C’est le dominicain Paul Murray qui m’a fait découvrir cet auteur. George Steiner est né en Autriche avant la Deuxième guerre mondiale. Ses origines sont juives, bien qu’il se définisse comme un agnostique. Il a vécu en France, aux États-Unis et en Angleterre où il a enseigné la philosophie. Un esprit brillant, complexe, qui me sort de mon univers où la philosophie académique a toujours été absente. Son livre se veut autobiographique, bien que les références à sa vie soient plutôt parcimonieuses. Il en profite surtout pour développer certains thèmes qui lui sont chers tels la littérature, les arts, le langage, la science et la question de Dieu.Cet homme maîtrise parfaitement l’anglais, le français et l’allemand, ainsi que les œuvres littéraires et philosophiques de ces cultures. La littérature, de toute évidence le passionne et il définit un « classique » comme étant une œuvre qui peut « nous lire ». Selon lui, aucune herméneutique n’est équivalente à son objet et l’analyste ne parviendra jamais à comprendre l’intégralité d’une œuvre, sa signification profonde. Il y a une « autonomie inviolable » autour d’une œuvre. Quant à l’artiste, il lui voue une admiration sans borne et il a cette belle expression : « Le dictionnaire est le bréviaire du poète; la grammaire son missel, surtout lorsqu’il s’en écarte par hérésie ». p.29

Parmi les réflexions stimulantes, parfois étonnantes, de ce philosophe, je retiens l’expression de son Credo à la fin du livre. Steiner se définit comme un agnostique, i.e. quelqu’un qui ne sait pas. Il n’en a pas contre l’idée de Dieu mais, selon lui, les religions ne sont que des constructions humaines, marquées d’un anthropomorphisme évident. Dieu, s’il existe dit-il, ne peut se dire ou se définir, l’être humain étant trop limité pour saisir un soupçon de ce que peut être la déité. S’il avait à choisir, il opterait pour les théologies de la négativité où Dieu ne peut être conçu que comme le « Tout-Autre ». Il reconnaît, à l’exemple de tous les agnostiques du monde, qu’il a parfois laissé monter une prière spontanée dans un moment de détresse vers ce Tout-Autre, mais que cela ne fait pas de lui un homme de foi.

Là où la réflexion de Steiner devient originale et stimulante pour un croyant, c’est lorsqu’il aborde la question du mal dans le monde, et sa réaction personnelle. Cette réalité de la souffrance des enfants, des tortures et des atrocités commises à tous les siècles, soulève en lui une répulsion, une révolte qui dépasse l’entendement et qui évoque même comme un appel. Il parlera en anglais d’un « counter-echo ». Comme si, dit-il, il y avait rupture dans le contrat de l’existence devant l’horreur et la déchéance humaine. La réalité pouvant se rapprocher le plus de ce bris de contrat est, dit-il, la notion de péché originel. « Mis en présence de l’enfant battu, violé, du cheval ou de la mule que l’on fouette sur les yeux, je suis possédé comme par une lucidité nocturne (midnight clarity), par l’intuition de la Chute » p.169.

Steiner constate que nous sommes enfermé dans un monde cruel et égoïste, alors qu’il aurait pu en être autrement, se demandant si le monde, tel qu’il est, n’est pas tout simplement le cauchemar d’un dieu qui dort. Et dans cette lutte qui secoue l’univers, il y a l’amour, l’opposé de la haine. Steiner note à quel point l’amour conduit aux plus grands excès, tellement son emprise est fort sur l’homme. Que l’on en arrive à identifier l’amour avec le divin c’est, selon Steiner, participer au plus commun et inexplicable sacrement dans la vie humaine. C’est toucher là la maturité de l’esprit humain.

Une croix se profile à l’horizon

Bientôt nous entrerons dans la Semaine Sainte et déjà le Dimanche des Rameaux, avec sa lecture de la Passion, invitera les disciples du Christ à se tourner vers la croix, vers ce rendez-vous que l’évangéliste Jean appelle « l’Heure de Jésus ».C’est Catherine de Sienne qui propose cette intuition à couper le souffle : « Ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. »

Au moment d’entrer dans la contemplation de ce chemin de croix que nous allons revivre avec Jésus, il est bon de se rappeler que la croix, malgré sa laideur et la cruauté qu’elle évoque, est le lieu ultime que Dieu a choisi afin de nous dire son amour infini. Oui, notre fierté c’est la croix du Christ!

Jésus a dit oui à la croix, il l’a acceptée courageusement, mais peut-on dire qu’il l’a recherchée? « Père, si tu veux éloigner cette coupe de moi… » disait-il à gethsémani. Et pourtant, ailleurs en saint Jean : « Comme il me tarde de boire à cette coupe… »

Mais il n’y a pas de contradiction ici. Le oui de Jésus est un oui à l’épreuve de l’Amour, amour pour nous et amour pour le Père, où Jésus ne saurait s’esquiver. Il sait que ce don ne peut que nous apporter la vie, il est venu pour cette Heure, et c’est sur la croix qu’il va affronter le Mal dans ses derniers retranchements. C’est le grand mystère de la foi chrétienne, « scandale pour les Juifs, folie pour les païens », comme dira saint Paul.

Jésus a dit oui à la croix, mais c’est nous qui l’y avons cloué, et pourtant, Dieu dans son amour de Père, en a fait le lieu de notre réconciliation en son Fils crucifié. C’est sur ce bois que l’amour de l’Homme-Dieu s’est livré jusqu’au bout, au point de saisir dans son offrande toute l’humanité, toutes les générations à venir qui mettraient leur foi en lui, le grand vainqueur de la Mort.

Tout comme pour nous aujourd’hui, le côté rebutant de la croix n’allait pas de soi pour les premières générations chrétiennes, car la prédication d’un Messie crucifié n’était pas de nature à plaire et à séduire:

« Les évangélistes, faut-il le redire, rapportaient une mort infamante de Jésus sur la croix qui ne pouvait qu’accabler, humilier tout disciple par sa forme d’échec impitoyable. Ce que tout écrivain fabulateur, mythologisant n’aurait jamais voulu imaginer. On n’invente pas Jésus Christ, il a trop d’exigence, et une croix trop lourde et râpeuse pour nos épaules. En somme, nos témoins rapportaient ce qui aurait dû empêcher la naissance et l’expansion du christianisme, s’ils n’avaient pas voulu témoigner particulièrement des faits et de la foi ardente qu’ils avaient en Jésus ressuscité, Messie et Seigneur, seule voie vers le Père. » (Ouellette, Fernand. Le danger du divin. Fides,2002. p. 72)

Oui, nous aussi nous proclamons un Messie crucifié. C’est là notre honte, parce que cette croix est l’expression de notre péché, et c’est là aussi notre fierté, parce qu’elle est le lieu de notre relèvement.

Journal de la Trappe (4)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans les archives à « mai 2006« .

(8 janvier) Comme je goûte ce silence de la Trappe. J’en suis à ma troisième journée et cette paix ne se dément pas. Cette quiétude que l’on retrouve dans le monastère nous échappe lorsque l’on est à l’hôtellerie. A cet endroit il y a beaucoup de va-et-vient, de bruits et de conversations à la dérobée. Mais dans le monastère, c’est le silence parfait ou presque. Plus je le goûte et plus je m’attriste de la situation de nos couvents dominicains. Pourtant, notre tradition était reconnue pour sa rigueur, pour sa qualité monastique. Il y a de çà plus de quarante ans maintenant, bien sûr, mais mon séjour à la Trappe ne fait que me confirmer que l’on a peut-être trafiqué le charisme dominicain pour en faire un erzast à la mode du jour, au goût de l’individualisme, avec ce que cela implique comme perte de ferveur spirituelle. Mon couvent, quand je le compare au monastère d’Oka, ressemble davantage à un bloc appartement mal isolé ou, pour certains, à un hôtel. Nous sommes à cent mille lieux des exigences spirituelles de la vie monastique. Comme me le répétait un frère, il y a quelques jours : « Nous ne sommes pas des cisterciens ». Phrase passe-partout pour justifier parfois un certain laisser-faire qui ne trompe personne.

Cela ne veut pas dire que les dominicains ne font pas du beau travail ou encore qu’ils ne soient pas appréciés, au contraire. Mais cela illustre bien le gaspillage éhonté de la vie spirituelle quand on considère la qualité des personnes mises en cause. Ce laxisme dans notre vie religieuse est entrain de nous tuer à petit feu.

Pour faire face au XXIe siècle, la vie religieuse devra faire preuve d’un radicalisme à toute épreuve. Peu de jeunes viendront frapper à la porte des communautés religieuse dans un avenir prévisible. Il en est ainsi depuis les années soixante. Les jeunes qui viendront auront besoin de trouver un cadre de vie véritablement alternatif à ce que leurs proposent d’autres possibilités d’engagement. Déjà, c’est ce qui m’habitait quand je suis entré dans l’Ordre des Prêcheurs. J’ai toujours espéré le « grand soir » d’une réforme ou, à tout le moins, d’un projet communautaire qui saurait relancer la vie religieuse dans notre Province. Mais je n’ai jamais trouvé de frères vraiment prêts à vivre cette expérience et je ne me vois pas partir un projet tout seul. D’où l’hypothèse qu’évoque un milieu comme la Trappe. Devenir moine?

Ma réponse première, malgré la tentation subliminale, est de dire non. Malgré mon admiration pour cette vie, je porte cette prétention que mon engagement actif dans l’Église est nécessaire. Que Dieu a besoin de moi! Un peu gros n’est-ce pas! Mais c’est ce qui m’habite.

Je ne puis m’empêcher d’éprouver une certaine incompréhension face à ce mode de vie. Comme si être moine n’avait pas vraiment une grande utilité pour le monde et pour l’Église. Bien sûr, je connais très bien le bien-fondé théologique et spirituel de cette vie, mais pour moi, devenir moine, ce serait comme une fuite, car j’ai le sentiment que j’y serais trop bien. Que j’y retrouverais trop de chose que j’aime personnellement, d’où le risque d’un choix égoïste! De plus je m’y sentirais sûrement coupable d’abandonner les chrétiens qui ont besoin de prédicateurs et de pasteurs, qui ont besoin de frères-prêcheurs! M…!!!

Journal de la Trappe (3)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez dans l »Articles parus » sur la page d’accueil et choisissez « Journal ».

(7 janvier) Première constatation, en me retrouvant de l’autre côté de la clôture monastique : le pourquoi de cette vie m’échappe tout à coup. J’ai bien lu sur le but poursuivi par la vie monastique, on m’en a parlé dans mes cours d’histoire de l’Église, je fréquente quand même les monastères depuis vingt-cinq ans, mais je ne sais plus vraiment pourquoi l’on devient moine tellement je suis frappé par le dépouillement de cette vie. Quelle est son utilité dans la vie de l’Église? Je trouverai sans doute des réponses au cours de ce séjour. Du moins je l’espère.

La prière ne me semble pas avoir beaucoup changée au fil des années. D’une beauté simple, mais formelle, elle sonne toujours aussi sincère, vraie. La différence cette fois c’est que je me retrouve « au milieu des moines ». Je ne puis me contenter de suivre distraitement en compagnie des retraitants, loin du choeur des moines. J’ai les livres de prières sous les yeux, je suis là pour prier et chanter avec les moines, et je dois m’y retrouver parmi ces cinq livres qu’il me faut consulter pour les offices. Tout à coup, je goûte moins cette liberté du retraitant, libre de faire ce qu’il veut. Je dois entrer dans un cadre, suivre le rythme de la prière chorale. Non pas que ma liberté ne soit pas respectée. Je suis libre d’aller aux offices. Mais on ne va pas au monastère pour y vivre comme à l’hôtel. Je suis ici pour vivre une expérience monastique. Il me faudra donc assumer le tout de cette expérience.

Après mon premier office avec les moines et un temps d’oraison personnel, nous nous retrouvons au réfectoire du monastère pour le souper. Une vaste salle qui ressemble à un gymnase, où les moines sont divisés en deux « choeurs », comme à l’église. Les repas se prennent en silence et sont accompagnés d’une lecture. Au menu ce soir : galettes de sarrazin. On peut compléter l’assiette avec une pomme ou une banane et il y a aussi du fromage. Les trappistes sont végétariens et la table semble plutôt frugale. Alors les paris sont ouverts: si j’ai perdu trois kilos à Rome, capitale des pâtes et du gelato…

Je regarde l’horaire sur ma table de travail et je vois que le prochain rendez-vous est à 4h00 du matin pour les Vigiles. Levé à 3h45! Bien sûr, je ne suis pas obligé d’y aller…

La journée monastique

Lever 3h45
Vigiles 4h00

Oraison, lectio, déjeuner

Laudes 6h45
Tierce et eucharistie 8h15
Travail 9h15
Fin du travail 11h30
Sexte 12h00

Dîner; sieste (facultative!)

None 13h40
Travail 14h00
Fin du travail 16h15
Vêpres 17h00
Oraison

Souper 17h45

Complies 19h30
C’est à l’office de Complies que me vient une première constatation sur la vie des moines. Il me faudra vérifier si elle est juste mais en me retrouvant à l’église j’expérimente tout à coup que c’est là que se trouve la véritable demeure des moines. Non pas leur chambre, le réfectoire ou les lieux de travail, mais l’église. La chambre n’étant qu’une sorte de salle d’attente ou de repos, en attendant de se retrouver dans le seul lieu qui compte pour les moines: l’église. Cette nef est comme le navire du moine, ce marin de la vie spirituelle, dont tout le quotidien est tendu vers ce va et vient entre le monastère et le lieu de la prière communautaire où, ensemble, plusieurs fois par jour, on prend la mer afin d’aller y tendre ses filets au nom de Dieu et des hommes. Le désintéressement personnel et un incroyable attachement à Dieu, voilà ce qui me vient à l’esprit afin de m’aider à comprendre le radicalisme de cet engagement.

Journal de la Trappe (2)

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait. Pour tout lire depuis le début allez sur la page d’accueil à « Articles parus » et choisissez « Journal ».

(6 janvier suite) Le matin, avant de partir, le frère L. m’a dit: « dans les premiers siècles, les gens quittaient Rome afin d’aller au désert, ce qui constituait tout un jugement contre Rome! ». Bien sûr, la vie monastique inspire un radicalisme qui a de quoi nous faire rougir, nous les dominicains. Ne disait-on pas jadis que le silence était le père des Prêcheurs. Il serait obscène de reprendre la formule aujourd’hui, alors que le silence se sentirait bien à l’étroit dans nos couvents entre les bruits des radios et de télévisions qui hantent nos étages. Il me faudra revenir sur cette question de l’Ordre des Prêcheurs.

Toujours est-il que je suis arrivé ici par une journée d’hiver morne et froide. A première vue le monastère semble vide. Aucun moine en vue. C’est le silence qui règne partout. Le trappiste qui me fait visiter, et que je connais bien, semble porter une lassitude indéfinissable lorsque nous parlons un peu de ses tâches et de ses projets. Comme cela doit être terrible lorsque l’on est allé au bout de soi et que l’on ressort déçu de l’expérience. Qu’existe-t-il après l’absolu de l’engagement? Cette question m’habitait un peu en l’écoutant parler.

Le monastère est sobre, propre et accueillant, malgré ce premier sentiment de vide à cause du silence omniprésent. Ma chambre semble grande, mais cela est dû à l’absence de mobilier. Un lit étroit (un mètre au plus), une table de nuit, une petite table de travail et une chaise droite. Il y a aussi un garde-robe, avec quelques tablettes et quelques tiroirs, mais ni bibliothèque, ni lavabo. La toilette personnelle se fait en commun trois étages plus bas! La fenêtre de ma chambre donne sur la cour intérieure dont les murs sont faits de grosses pierres grises. C’est un peu fermé comme horizon et mon regard ne trouvera pas là beaucoup de points de fuite.

Au centre de cette cour, un immense sapin, qui se révèlera tout illuminé de lumières de Noël à la tombée de la nuit. Quelle belle surprise! Il est difficile d’imaginer la fête dans un monastère, comme si la joie débordante et le silence n’allaient pas ensemble. Triste constat, s’il est juste. Mais il est trop tôt pour juger. Je ne suis ici que depuis 6 heures!

La joie chrétienne

Je comprends que ce Christ souriant puisse nous interroger lorsque nous-mêmes nous souffrons. Le sourire du Christ n’est pas le sourire béat des »Roger-bon-temps. »Il renvoi à une certitude intérieure qui se fonde sur cet amour du Père qui le soutient. La joie chrétienne est de l’ordre d’une présence intime qui donne force et courage dans la nuit de l’épreuve et qui a sa source dans le Christ ressuscité. C’est Paul VI qui affirmait :

« La joie pascale est la marque de la spiritualité chrétienne. Ce n’est pas de l’insouciance, mais une sagesse alimentée par les trois vertus théologales. Il ne s’agit pas d’une joie extérieure et bruyante, mais d’une joie née de raisons intérieures profondes. Elle n’est pas abandon au plaisir des passions instinctives et incontrôlées, mais vigueur de l’esprit qui sait, qui veut, qui aime. C’est le tressaillement de joie pour la vie nouvelle, qui saisit à la fois le monde et l’âme. »

Tandis que Jean-Paul II, lors de son Angelus du 14 décembre 2003, disait ceci:

« Une caractéristique incomparable de la joie chrétienne est que celle-ci peut coexister avec la souffrance, car elle est entièrement basée sur l’amour. En effet, le Seigneur qui »est proche »de nous, au point de devenir un homme, vient nous communiquer sa joie, la joie d’aimer. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend la joie sereine des martyrs même dans l’épreuve, ou le sourire des saints de la charité face à celui qui est dans la peine: un sourire qui ne blesse pas, mais qui console. »

C’est cette joie que je demande quand se présente à moi la coupe amère de l’épreuve.

Le Christ souriant

J’aime bien ces Christ en croix souriants que l’on retrouve soit en Navarre, à l’Abbaye de Lérins ou ailleurs en Europe. Ils nous donnent une véritable leçon de foi face à cette croix qui se dresse devant nous à l’aube de ce Carême. Ces Christ souriants nous disent que la croix se porte avec la force de l’amour, dans la confiance, sous le regard bienveillant du Père. Jésus nous apprend qu’au coeur de la détresse, il y a place pour la paix et la joie. Ce n’est qu’ainsi que la croix peut alors devenir glorieuse.C’est l’expérience à laquelle le Christ nous convie et qui consiste à mettre derrière nous ce qui freine notre avancée spirituelle et à vouloir ce que le Père veut pour nous. C’est le combat dans lequel nous engage le Carême. Il n’a rien de triste ou de pénible, au contraire, puisque c’est un chemin de liberté.

Jésus nous dit dans l’évangile de ce jour : »Et quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme ceux qui se donnent en spectacle… Mais toi quand tu jeûne, parfume-toi la tête et lave-toi le visage… »C’est un combat qui passe à la fois par le jeûne, la prière et l’aumône, et qui se vit non pas dans la grisaille, mais dans la lumière de Pâques, puisque Christ est déjà ressuscité.

Mais notre marche à nous n’est pas terminée, il nous faut poursuivre cette croissance dans le Christ qui nous appelle à devenir des adultes dans la foi.

« Qu’importe qu’un oiseau soit attaché d’un fil mince ou d’une corde? Car pour fin que soit le fil, l’oiseau y demeurera attaché comme à la corde, tant qu’il ne le brisera pas pour voler. » (Montée du Carmel, I, II, 4).

Bon Carême 2010!

Journal de la Trappe (1)

Série d’articles déjà parus en 2006.

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. En voici un extrait.

(6 janvier) Ce projet de venir à la Trappe, je le portais depuis longtemps. Il faut dire que je fréquente ce lieu de retraite et de prière depuis 25 ans. D’ailleurs, au tout début de mon cheminement spirituel, la Trappe a été le premier endroit auquel j’ai pensé lorsqu’a surgit en moi ce désir de me consacrer au Seigneur. Je voulais devenir missionnaire et, en même temps, je rêvais d’un engagement tellement absolu, que seul la vie monastique semblait répondre à cette aspiration. Mais j’avais dû abandonner cette voie après qu’un moine m’eût dit que la prédication, l’évangélisation active, le travail auprès des communautés chrétiennes, ne faisaient pas partie des objectifs de la vie monastique. « Dommage », lui avais-je dit.

Vingt-cinq ans plus tard, me voici à la Trappe pour un séjour d’un mois. Ce lieu je l’ai fréquenté presqu’à tous les ans, le temps d’une retraite annuelle. J’aime la simplicité de l’office des moines d’Oka, la beauté de l’église, surtout lorsque le soleil l’inonde de toute part et la remplie d’une présence indicible. Le silence plein, la joie de prier, le souvenir de toutes ces situations, de toutes ces décisions que j’ai portées pendant 25 ans devant le tabernacle. On se connaît bien. Ici, j’aime, j’adore, je loue et je rends grâce. C’est une église habitée.

Il y a une semaine environ, alors que je pensais à cette expérience qui m’attendait, j’ai eu peur. Pas une peur effrayante, mais une peur qui excite, comme lorsque l’on risque volontairement, lors d’une escalade ou d’un plongeon. « Tout à coup je déciderais d’y rester à la Trappe! » Vieille ambivalence qui n’a jamais eu de prise sur moi, mais en vieillissant on prend peut-être plus facilement ses chimères pour des réalités. Dès que cette hypothèse a surgie dans mon esprit j’ai senti mon corps se cabrer. « Non! Ce n’est pas raisonnable », me disais-je, me débattant avec cette idée qui semblait vouloir se coller à ma peau.

Mais le temps a fait son oeuvre et, quelques jours plus tard, je n’y pensais plus. D’ailleurs, en arrivant à la Trappe aujourd’hui, cette hypothèse me semblait plus loin que jamais. Certains frères de mon couvent m’ont bien demandé si je songeais à entrer à la Trappe, et cette question m’a surpris. Ne peut-on pas aller passer un mois dans un monastère sans que cela veuille dire que l’on veut changer de communauté? Mais d’où venait cette tentation passagère. De Dieu ou du diable? J’avais oublié ce dernier.

Tout en reconnaissant avec l’Église l’importance de la vie monastique, je réalise que je partage secrètement le scepticisme des réformateurs protestants et d’un bon nombre de mes contemporains. Mais à quoi sert la vie monastique et comment une personne peut-elle y consacrer sa vie sans avoir l’impression de gâcher sa vie? Je réalise que j’ai en moi cette passion d’être au milieu des hommes et des femmes afin de leur annoncer le Christ, et je crains que la vie monastique ne me confronte trop à mon impuissance ou à mon manque de foi. Quelle foi ou quelle grâce d’aveuglement il faut avoir pour devenir moine! (à suivre)

« Alors ils jeûneront »

« Parmi les pratiques pénitentielles que nous propose l’Église, surtout en ce temps de Carême, il y a le jeûne. Il comporte une sobriété spéciale dans la prise de nourriture, étant saufs les besoins de notre organisme. Il s’agit d’une forme traditionnelle de pénitence qui n’a rien perdu de sa signification, et que l’on doit même peut-être redécouvrir, surtout en cette partie du monde et dans ces milieux où non seulement la nourriture abonde mais où l’on rencontre parfois des maladies dues à la suralimentation.À l’évidence, le jeûne pénitentiel est très différent des régimes alimentaires thérapeutiques. Mais, à sa manière, on peut y voir comme une thérapie de l’âme. En effet, pratiqué en signe de conversion, il facilite l’effort intérieur pour se mettre à l’écoute de Dieu. Jeûner, c’est réaffirmer à soi-même ce que Jésus répliqua à Satan qui le tentait au terme de quarante jours de jeûne au désert : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4). Aujourd’hui, spécialement dans les sociétés de bien-être, on comprend difficilement le sens de cette parole évangélique. La société de consommation, au lieu d’apaiser nos besoins, en crée toujours de nouveaux, engendrant même un activisme démesuré… Entre autres significations, le jeûne pénitentiel a précisément pour but de nous aider à retrouver l’intériorité.

L’effort de modération dans la nourriture s’étend aussi à d’autres choses qui ne sont pas nécessaires et apporte un grand soutien à la vie de l’esprit. Sobriété, recueillement et prière vont de pair. On peut faire une application opportune de ce principe en ce qui concerne l’usage des moyens de communication de masse. Ils ont une utilité indiscutable mais ils ne doivent pas devenir les maîtres »de notre vie. Dans combien de familles le téléviseur semble remplacer, plutôt que faciliter, le dialogue entre les personnes ! Un certain « jeûne », dans ce domaine aussi, peut être salutaire, soit pour consacrer davantage de temps à la réflexion et à la prière, soit pour cultiver les rapports humains. »

Jean Paul II. Angélus du 10 mars 1996 (trad. DC 2135, 7/4/96, p. 313)

Lettre de notre ami Paul

« Ne savez-vous pas que les coureurs, dans le stade, courent tous, mais qu’un seul gagne le prix? Courez donc de manière à le remporter. Tous les athlètes s’imposent une ascèse rigoureuse; eux, c’est pour une couronne périssable, nous, pour une couronne impérissable. » (1 Corinthiens 9, 24-25)

Nos choix de vie : un appel au bonheur

Un évêque allemand, que j’ai eu la chance d’entendre prêcher à l’église Santa Maria in Trastevere, à Rome, à la communauté de San Egidio, proclamait bien fort dans son homélie : « Je suis fils de Dieu! Avant même que le monde soit créé, Dieu pensait à moi. Il m’aimait déjà et il voulait me créer. Et ce monde avec ses galaxies a été créé pour MOI, car JE suis fils de Dieu. Et il me demande de m’y engager avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu! » Ce fut une homélie à la fin de laquelle j’aurais voulu applaudir tellement l’enthousiasme de cet évêque était communicatif.

En rappelant ici cette homélie, je désire simplement souligner que notre vocation personnelle, mystérieusement, s’inscrit déjà dans le coeur de Dieu, avant même que nous ne soyons nés. Il ne s’agit pas ici de déterminisme, où nous n’aurions pas le choix de l’orientation de nos vies. Mais Dieu, dans sa prescience, voyait déjà chacun et chacune de nous, avant même la création du monde. Il se penchait déjà, avec amour, sur le rêve en devenir que nous étions; posant son regard bienveillant sur chacun de ses enfants en devenir, encore à l’état de rêve; posant son regard d’amour sur la fibre la plus intime de notre être et mettant en chacun et chacune un dynamisme de vie capable de regarder vers l’infini, capable de le reconnaître pour qui il est : Dieu, notre Père.

Je crois être venu au monde avec cet appel particulier à chercher Dieu de toutes mes forces, dans une vie qui lui serait entièrement consacrée. Cette vocation aurait sans doute pu se réaliser dans le mariage ou dans un célibat engagé dans le monde. Mais c’est Dieu qui appelle et qui inspire des directions à nos choix de vie. Je dirais qu’il nous souffle à l’oreille ce qui pourra être, pour nous, la meilleure voie d’épanouissement, sans que cela veuille dire qu’il n’y ait pas différentes voies possibles. Mais certaines sont mieux adaptées à ce que nous sommes, à ce que nous portons comme richesses, talents et sensibilités.

Il y a des choix de vie où nous sommes mieux assurés de trouver notre bonheur, notre épanouissement personnel, même si parfois ces choix semblent aller contre la logique de ce monde. À notre époque, dans nos sociétés occidentales, même le mariage est soupçonné. Avoir des enfants est quasiment perçu comme un geste irresponsable, dès que l’on dépasse un deuxième, si ce n’est dès le premier! Que dire alors de la vocation religieuse ou sacerdotale! Même des chrétiens s’en méfient et jugent parfois sévèrement ceux et celles qui s’y engagent.

La vocation religieuse ou sacerdotale est avant tout un choix de vie où, la personne qui s’y engage, y reconnaît une voie de bonheur et d’épanouissement supérieure à tout autre pour elle. Il s’agit d’une invitation de Dieu qui, secrètement, au fond du coeur de celui ou de celle qui est appelé, met un désir profond de suivre le Christ avant toute chose. Cela devient le premier choix de vie.

C’est un choix qui doit se faire, ni par sentimentalisme, ni par culpabilité, ni par crainte de dire non à Dieu, comme le présentent certaines spiritualités qui caricaturent l’appel de Dieu, mais ce choix doit être avant tout un oui au bonheur, en dépit des renoncements qu’il implique. Celui ou celle qui s’y engage, doit s’y engager parce qu’il y trouve sa joie. Il n’y a pas d’engagements de vie sans renoncements, mais toujours, l’amour, la joie du don de soi, le désir de dire oui, nous font accepter les limites et les contraintes d’un choix de vie donné, les avantages étant tellement supérieurs aux renoncements. Même ces derniers sont au service de l’amour et le font grandir, l’aide à atteindre sa pleine maturité.

Oui, Dieu me demande de m’engager dans ce monde avec tout cet amour qu’il a mis en moi, car JE suis fils de Dieu!

Ma prière (5)

Je n’ai pas parlé de l’eucharistie, « source et sommet de la vie de l’Église », que je suis appelé à vivre et à célébrer quotidiennement en tant que prêtre. D’ailleurs, j’allais presque oublier d’en parler. Curieux n’est-ce pas? Pourtant la célébration de l’eucharistie est toujours un moment intense pour moi, un moment solennel qu’il m’est difficile d’identifier comme étant « ma prière ». Il serait juste de dire que « je suis un autre » lorsque je célèbre. Je suis le ministre de la communauté. Je ne prie plus seulement en mon nom, mais je prie au nom de la communauté dont je préside l’eucharistie, l’eucharistie de la communauté. De plus, ce n’est pas moi théologiquement qui préside mais c’est le Seigneur ressuscité!Donc, mon rapport à l’eucharistie est ambigu quand j’essaie de l’analyser. Il y a en moi comme une incapacité d’en parler. J’y entre avec tout le sérieux dont je suis capable et, en même temps, ce mystère me dépasse tellement que parfois je sens que je n’ai pas la capacité de le vivre avec toute l’intensité que requiert la célébration d’un tel mystère. C’est donc avec une grande pauvreté que je célèbre l’eucharistie et, en même temps, dans un esprit de service pour la communauté. Il m’est difficile d’y entrer comme j’entre dans ma prière personnelle, car l’eucharistie m’impose un rythme, des règles liturgiques, une attention de tous les instants à la communauté avec qui je célèbre.

Je suis un peu comme ces disciples lors de la multiplication des pains qui doivent nourrir la foule, pendant que Jésus continue sans doute de s’entretenir avec elle. La tâche prend un peu le dessus. Ce n’est qu’après, et je ne veux pas dire immédiatement après car cela, habituellement, est impossible, mais après, bien après… dans la prière personnelle, dans un seul à seul avec moi-même à l’occasion d’une promenade, que cette eucharistie se prolonge et me nourrit. Et pourtant j’ai conscience que cette eucharistie quotidienne est le lieu de ma prière le plus importante de la journée. On touche là le mystère, un mystère qui demande toute notre attention, mais où il est si facile d’être distrait. Mais toujours c’est une grâce inouïe… (à suivre)

Ma prière (4)

Si je m’en tiens à mon expérience, en conclusion, je vois trois dimensions principales dans la prière chrétienne:1. La prière d’abandon devant le Seigneur, dans laquelle je me tiens dépouillée et pauvre. Une prière où je ne demande rien, sinon que d’être là à veiller en silence. C’est une prière difficile, sans doute la plus difficile, mais qu’il faut savoir tenir. Mais cette forme de prière vient qu’après des années je crois.

2. Il y a la prière joyeuse, enthousiaste, qui jaillit spontanément, soit à la chapelle, en ballade, en contemplant un paysage, ou suite à des rencontres. C’est la prière où l’on exulte de joie, où l’on veut chanter des louanges au Seigneur pour tout ce qu’Il fait. C’est la prière qui m’a toujours été la plus facile. C’est la prière telle que la décrit Charles de Foucauld : « C’est penser à Dieu en l’aimant. »

3. Et, enfin, il y a la prière au pied de la Croix. La prière de Gethsémani, qui demeure pour moi, la plus importante, parce qu’elle est la plus engageante. C’est la prière du combat de Dieu. Et par cette prière, l’on affirme vouloir se tenir là où Dieu se tient, parmi les hommes et les femmes de ce monde. Par cette prière, l’on dit à Dieu que l’on veut se tenir là où il nous veut, c’est-à-dire là où ses enfants souffrent.

Il n’y a pas de chronologie dans ces formes de prière. Elles sont toutes importantes, elles se recoupent sans que l’on puisse toujours les départager. Mais ces trois formes me rappellent tout simplement que la prière:

a) est le lieu où j’apprends à grandir dans l’espérance, c’est la prière d’intercession; intercession à la fois pour moi et pour les autres.

b) elle est aussi le lieu où j’apprends à grandir dans l’amour, c’est la prière d’adoration et d’action de grâce;

c) elle est enfin le lieu où j’apprends à grandir dans la foi, et c’est la prière où je me tiens « humble et silencieux » devant le Seigneur, comme le dit le psalmiste, confiant que Dieu est là même si aucun mot n’est murmuré, aucun sentiment évoqué. Cette prière est comme un grand « Je crois » lancée vers Dieu, au coeur de sa présence.

Je dirais que toutes ces formes de prières rendent possible ce que les auteurs spirituels appellent la contemplation. Ici, les mots, qu’ils soient des paroles de supplication, de demande ou d’action de grâce, cèdent la place à un silence plein, à une joie profonde, qui nous enlèvent les mots de la bouche et remplissent notre coeur d’un sentiment de présence et de plénitude. C’est vraiment le sentiment d’un face-à-face avec Dieu, qui se tient tout proche. C’est une expérience de sa Présence ou, encore, une expérience d’amour qui peut se vivre sans parole, tellement l’on se sent aimé, comblé. C’est une expérience occasionnelle ou rare, c’est selon chacun.

Ce n’est pas quelque chose à rechercher comme un bien à consommer. Cela nous est parfois donné comme une consolation ou comme un signe de la présence du Seigneur, afin de nous encourager à persévérer dans la foi. Mais vient un temps où l’on ne doit plus attendre de telles consolations, bien qu’elles nous soient encore données parfois.

C’est le temps de la maturité dans la prière, le temps de la relation « adulte » avec Dieu, si je puis m’exprimer ainsi. C’est le temps où l’union au Seigneur se vit tout simplement dans une présence fidèle et aimante au Seigneur, dans l’action du quotidien, comme dans le silence d’une chapelle. La foi alors est assez grande pour nous porter et nous donner cette assurance que le Seigneur est présent. Le reste, émotions, sentiments, lui appartient et il nous conduit tous et chacun par des chemins uniques, propres à chacun et chacune de nous, selon sa grande bienveillance. Nul n’est négligé, mis de côté. A chacun de ses enfants Dieu donne, selon le temps de la vie, le pain qui est nécessaire et qui nourrit ou, encore, le désert inévitable qui purifie. (à suivre)

Ma prière (3)

Suite d’une correspondance avec une amie lors d’un séjour récent à Rome.

Je ne me souviens plus très bien du type de prière qui a suivi cette expérience, sinon que j’étais très exalté et que ma prière en était une de grande louange. Elle ne tarderait pas à devenir un lieu de combat, car il me fallait retrouver le chemin de l’Église, et je portais une foule de questions avec lesquelles je harcelais Dieu sans cesse. Tout comme je le ferais quand viendrait le moment de choisir ou non de répondre à l’appel vers le sacerdoce. Je portais une prière enthousiaste, mais inquiète aussi, et donc fragile. J’avais peur de perdre ce que je venais de découvrir, je demandais souvent à Dieu de ne pas m’abandonner et surtout, de ne pas me laisser l’abandonner. D’ailleurs, cette demande me paraît toujours aussi importante aujourd’hui, mais je la porte avec moins d’inquiétude.

Cette recherche de ma voie allait durer sept à huit ans. Pourtant je n’ai pas le souvenir d’une prière inquiète, mais d’une grande joie à prier le Seigneur. Mais dès les débuts, ma relation retrouvée avec le Seigneur m’incita à vouloir changer de vie. Tout à coup, ce qui allait contre l’Évangile me devenait plus évident. Comme si un guide intérieur me conduisait et m’apprenait à devenir disciple peu à peu.

Cette étape de purification, comme l’appellerait les mystiques, est toujours présente. La conversion ne cesse jamais puisque la chute et l’homme pécheur demeurent. Mais parallèlement, j’ai toujours aimé me retirer dans le silence afin de louer le Seigneur, l’adorer ou, encore, afin d’intercéder pour d’autres, afin de me tenir aux pieds de la Croix et prendre au sérieux la souffrance du monde, la souffrance de ceux et celles qui se recommandent à ma prière.

Cette dimension de la prière s’est peu à peu affirmée avec les années. Comme si ma prière avait évoluée vers une sorte de dépouillement où la joie intérieure ou l’échec, ne sont plus des pré-requis pour la prière. Parfois ce sera une prière dite avec le chapelet, ce que j’ai toujours aimé faire, d’autres fois ce sera une prière dépouillée, dans laquelle, à la limite, j’essaie tout simplement de me tenir silencieux devant le Seigneur, répétant parfois intérieurement son nom: Jésus ou Seigneur Jésus, ou Seigneur prends pitié! C’est la prière la plus difficile et je ne puis m’y tenir bien longtemps. Mais l’important ce n’est pas la durée de la prière, mais son intensité, sa sincérité.

Je constate qu’avec les années, ma prière est devenue plus pauvre je crois. Une prière où je compte moins sur l’élan de ma foi ou de ma ferveur, que sur l’accueil que m’y fait le Seigneur. C’est un peu la prière à l’exemple du couple fidèle qui, après des années, n’a pas toujours besoin de beaucoup de mots pour se comprendre et où le silence peut être tout aussi signifiant que les paroles les plus tendres. C’est peut-être cette nuit là dont parle saint Jean de la Croix, dans laquelle on ne cherche à s’accrocher à rien, sinon qu’à se tenir disponible et abandonné à la volonté du Seigneur. (à suivre)

Ma prière (2)

D’entrée de jeu, je dois dire que je me suis toujours méfié des systèmes, des techniques, des trucs. J’étais ainsi en psychologie. C’est pourquoi je n’ai pu appartenir pleinement à aucune école de psychothérapie. Et cela explique sans doute pourquoi je suis dominicain plutôt que jésuite. Ici je ne veux pas porter de jugements, les jésuites ayant réussi mieux que nous les dominicains dans bien des domaines. Mais il faut des auberges pour tout le monde dans la vigne du Seigneur. Donc, m’a prière ne s’enracine pas dans une école de spiritualité. Elle a poussée telle que le Seigneur a bien voulu me la donner.Mais il y a quand même ma responsabilité face à cette prière, et je me demande toujours si je ne pourrais pas la faire grandir davantage, et c’est là, quand j’ai de telles préoccupations, que je me demande si je ne risque pas de tomber dans les trucs et les recettes. Il n’y a rien à faire, je préfère vivre ma prière un peu comme l’on respire. Ce qui explique que ma prière n’est pas toujours régulière. Elle l’est seulement quand j’ai le soutien d’une communauté, car laissé à moi-même, je ne suis pas porté à ponctuer mes journées par des temps bien précis. Si je suis en vacance, j’essaie tant bien que mal d’y faire une place, mais je vais parfois sauter un office ou deux, ou même toute une journée sans que cela ne m’incommode, ne vous en déplaise. Par ailleurs, je tiens à préciser que Dieu ne sera pas absent pour autant de ma journée. Il sera mon compagnon de marche, mon compagnon de lecture, mais… ce n’est pas classique comme prière. Je n’aime pas la mettre dans une moule, l’encadrer, la structurer, la visser au plancher, quoi!

La prière qui est la mienne, et dans laquelle je crois, puisqu’elle me fait vivre, est une prière de compagnonnage et d’intimité, une prière qui aime bien prendre la clé des champs à l’occasion, mais qui est tout à fait à l’aise dans un choeur de monastère ou dans l’oraison silencieuse.

Ma prière a commencé cette nuit là, vous vous en souvenez, alors que je revenais d’une soirée de prière, déçu de ne pas croire, de ne pas être capable de croire. Déçu de ne pas avoir un dieu dans ma vie semblable à celui dont me parlaient des amis chrétiens. Ce soir là, en rentrant chez moi en voiture, j’ai pleuré. Des pleurs ou plutôt des sanglots, ce qui est plus douloureux encore, à travers lesquels j’ai demandé à Dieu de croire en lui, s’il existait.

Ainsi donc, la première forme de prière qui s’est imposée à moi fut une prière de supplication, une prière de détresse, à laquelle Dieu ne tarderait pas à répondre et dont la réponse remplirait mon coeur d’une joie ineffable et durable jusqu’à ce jour. (à suivre)

Ma prière (1)

Correspondance avec une amie lors d’un séjour récent à Rome

J’écris ces lignes au moment où, de ma fenêtre, j’entends la foule et ses klaxons dans les rues de Rome, qui célèbre une victoire quelconque. Sans doute la victoire d’une équipe de soccer, Roma ou Lazzio. Cela dure depuis environ cinq heures et ne semble pas vouloir s’arrêter. Et je reste toujours étonné devant la passion, l’enthousiasme, que l’homme peut manifester devant une victoire sportive. Comme si le sport devenait le lieu de toutes ses victoires et de toutes ses défaites, l’absolu jamais atteint, et qui provoque une telle soif chez l’amateur. Une soif qui peut devenir jubilatoire ou violente, c’est selon!

Et je me dis combien l’homme est un aveugle qui cherche à tâtons le sens de son existence et qui est prêt à s’attacher à toute forme de victoire où il fait nombre; où il n’est plus seul dans son combat, mais vainqueur à plusieurs. Dans cette recherche, il est encore bien loin de l’absolu. Car il ne s’agit là que de simulacres de victoires qui ne le font pas vraiment grandir, mais qui peuvent quand même être l’occasion pour lui de réfléchir sur la soif qui l’habite et le besoin qu’il a de l’étancher avec quelque chose de durable et d’éternel.

Ce préambule ou cette digression, m’amène à parler de ma prière, dans laquelle j’ai trouvé la première expression de ma quête de sens et qui, depuis, m’a amené beaucoup plus loin que je ne l’aurais imaginé, beaucoup plus loin que les victoires éphémères et les « absolus » de passage que nous proposent nos contemporains. Si je m’engage dans cet exercice, c’est que je cherche à identifier le chemin par lequel le Seigneur m’a conduit. Car je dois reconnaître que je ne suis pas un fin analyste quand il s’agit de décortiquer mon expérience. Et pourtant les grands spirituels, saint Jean de la Croix par exemple, parlent d’étapes qui nous engagent de plus en plus dans cette rencontre avec le Dieu vivant, Père, Fils, Esprit Saint! Je vais donc tenter l’expérience d’un retour sur cet apprentissage de la vie de prière dans laquelle m’a conduit le Seigneur. (à suivre)

« La beauté sauvera le monde! »

art150.jpgÉcrivant en 1952, Pie XII, dans sa Lettre aux artistes, souligne à quel point le travail de l’artiste est essentiel à la vie de l’Église et de notre monde. S’inspirant de l’affirmation inoubliable de l’écrivain russe Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde », il écrit : « Le beau doit nous élever. La fonction de tout art, et donc de tout artiste, consiste à briser l’espace étroit et angoissant dans lequel l’homme, tant qu’il vit ici-bas, est plongé pour ouvrir une fenêtre vers l’infini! »

Dans sa quête du beau et de l’inexprimable, l’artiste est à sa manière un chercheur de vérité, interrogeant sans cesse cette passion qui le consume et le fait vivre. Qu’il soit comédien, musicien, peintre, écrivain, sculpteur ou artisan, et j’en passe, il y a en lui un espace secret où se livre un combat qui ressemble à celui de Jacob avec l’ange. L’inspiration n’est jamais un dû, elle ne se livre qu’après une lutte ardue: « Bénis-moi! » Voilà souvent le cri de l’artiste au coeur de son combat.

L’artiste évoque aussi la figure d’un Moïse, le contemplatif devant le Buisson Ardent. Il me semble qu’il est toujours hanté par cette question fondamentale : « Quel est ton nom? » L’artiste a besoin de saisir ce qui lui échappe. Comme le scientifique, il cherche à comprendre, à saisir l’indicible. Il est fasciné par ce qui le dépasse et il entraîne le monde dans sa soif d’absolu. Cette recherche du beau et du vrai, comme l’affirment Dostoïevski et Pie XII, est capable de sauver le monde. Je le crois. Mystérieusement, elle le rend plus humain, elle lui permet de s’ouvrir à lui-même et de se dire.

Hommage donc à tous ces artistes qui peuplent notre imaginaire de formes et de couleurs inédites, de sons, d’images et de chansons, qui nous transportent à mille lieux, pour mieux nous dire qui nous sommes. Hommage à tous ces artistes célèbres et méconnus qui ont tellement enrichi le patrimoine humain. Hommage surtout à cet artiste qui sommeille en chacun de nous et qui, de mille et une manières, au fil des jours, recrée le quotidien et enfante le monde de demain. Prêtons-lui attention, prenons-le au sérieux, même si ses efforts paraissent parfois malhabiles. A sa façon, il poursuit l’œuvre de création que Dieu a commencée de bon matin.

Ma prière (6)

J’aimerais terminer en parlant du silence, le silence qui fait grandir les saints, comme disait un Père du désert. S’il y a un élément de changement bien concret que je puis identifier depuis que j’ai retrouvé ma foi catholique, c’est l’importance croissante du silence. Je vous avais dit, je crois, à quel point mon séjour à la Trappe avait confirmé cela. Et j’en suis tout étonné, émerveillé je dirais. Car c’est là pour moi comme un fruit tangible qu’apporte la vie spirituelle: un besoin d’être seul avec soi-même, un besoin d’être à l’écoute, sans se sentir menacé, sans avoir peur. La solitude devient alors un lieu d’accueil et de repos. Le silence nous parle alors de Dieu et de notre vie en Lui, et la prière y trouve tout naturellement sa source. Le silence est sans doute l’expérience la plus tangible que nous puissions faire de la présence de Dieu. Car dans le silence nous sommes mis à nu, dans une attitude d’accueil et de don de soi. Mais naturellement, il faut que ce silence soit recherché pour lui-même et non pas imposé. Et c’est là une des fonctions de la prière personnelle et de la prière en Église, de nous conduire peu à peu dans cette ouverture au silence où Dieu se dit.Dieu, « nul ne l’a jamais vu, sinon le fils de Dieu et ceux à qui il veut bien se révéler ». Et nous avons cette promesse sûre et ferme, que ceux et celles qui accueillent Jésus comme Fils et Révélateur de Dieu, il leur sera donné cette connaissance et cette expérience de Dieu, comme l’a vécue Jésus de Nazareth. Entrer dans le silence de la prière, c’est se faire tout disponible et abandonné à l’action du Seigneur: « Parle Seigneur, ton serviteur écoute! » (fin du texte)

La foi populaire

De passage à Montréal, je suis allé à l’Oratoire Saint-Joseph. Un sanctuaire gigantesque, sans grande beauté, mais où affluent des millions de personnes chaque année, chacune avec son petit bagage de demandes, de souffrances ou de curiosité. Il y avait là une jeune femme au pied de cette grande croix dans la chapelle de la crypte.Le corpus sur la croix fait près de deux mètres et lorsque l’on se tient devant cette croix, il faut lever les mains au-dessus de sa tête afin de toucher les pieds du Christ. Les pèlerins qui viennent poser ce geste de dévotion sont tellement nombreux qu’il n’y a plus aucune couleur sur les pieds de ce Christ en croix, elles ont toutes été effacées par les touchers successifs de tous ces pèlerins venant exprimer leur amour et leur supplication.

Cette jeune femme aux longs cheveux noirs est restée de longues minutes en prière au pied de cette croix, la tête appuyée sur le bois, tenant fermement les pieds de Jésus. Un spectacle émouvant, où je me sentais un peu voyeur devant cette foi qui s’affichait ouvertement et sans honte. En même temps que je l’observais, je l’admirais et je l’enviais. J’enviais cette prière de confiance amoureuse, cette prière suppliante, comme si elle était seule au monde avec Jésus en croix, et je me disais : « Voilà la vraie prière! », celle qui donne tout, où l’opinion des autres ne nous atteint plus, où l’on se donne tout entier au Christ.

Certains se moquent de cette foi populaire ou en parlent avec complaisance, le regard attendrit, mais tout en laissant entendre que la cause est déjà jugée. Le mépris des pauvres sera toujours une tentation en Église, et pourtant n’est-ce pas leur prière qui seule est capable de toucher le coeur de Dieu? N’est pas là ce que Jésus est venu nous enseigner. Il faut savoir se tenir avec lui au pied de la croix, comme le font les pauvres, et ne pas avoir honte d’avoir besoin de lui. C’est avec cette leçon que j’ai quitté ce haut lieu de prière qu’est l’Oratoire Saint-Joseph.

Sans le savoir, cette jeune femme aux longs cheveux noirs a rendu témoignage au Christ. Il faut prier pour elle et porter avec elle sa prière. « Vois Seigneur comme elle t’aime, et comme elle a confiance en toi. »

Dieu en question

Un prêtre lors d’un repas lance ceci à propos de Dieu : « parfois on se demande ce que fait le type d’en haut! » Ce prêtre voulait ainsi exprimer sa déception devant l’état du monde, tout en blâmant Dieu pour cette situation. Combien de chrétiens et de chrétiennes réagissent ainsi. Et la question qui me vient spontanément à l’esprit est la suivante : mais en quel Dieu croyez-vous au juste?

Le déficit d’incompréhension à l’endroit de la providence de Dieu est directement proportionnel à notre incompréhension vis-à-vis l’état précaire de notre condition humaine. Ce que nous ne parvenons pas à assimiler c’est à la fois la tragédie de notre condition mortelle, avec tout son cortège de souffrances et de calamités, et la toute-puissance de Dieu. Pourquoi sa force ne vient-elle pas contrebalancer notre état de faiblesse, nous demandons-nous?

Le combat de Dieu en notre faveur se situe à un autre niveau. Nous sommes enfermés par le péché dans un cycle infernal que notre condition humaine nous oblige à assumer jusqu’à notre dernier souffle. C’est le mystère du Mal. Nous sommes dans la dèche, mais Dieu vient nous sauver. Il nous appelle à entrer dans son éternité, dans son amour insondable, et pour y arriver il nous envoie son Fils.

Jésus est venu nous apprendre à vivre pleinement notre condition humaine, bien que cela ne nous dispense pas de la souffrance et de la mort. Il y a là un passage obligé qui n’est pas voulu par Dieu, mais dont il veut nous sauver. Grâce au Christ notre vie est marquée à jamais de l’empreinte divine, du don de l’Esprit Saint. Avec lui nous apprenons à durer et à grandir dans ces combats quotidiens où la mort cherche à l’emporter sur la vie. Avec lui nous sommes vainqueurs, même si les épreuves de la vie demeurent entières et ne s’évanouissent pas comme par enchantement de notre horizon terrestre.

Grâce au Christ nous savons que la vie triomphera. C’est cette victoire que nous revendiquons à Pâques et à chaque eucharistie, victoire qui nous sera donnée définitivement lors du retour du Christ. Telle est notre foi. Avec le Christ nous apprenons à obéir au Père, à dire avec lui: « Père, que ta volonté soit faite », et nous devenons peu à peu des intimes de la vie trinitaire, des intimes de l’amour qui bat en son cœur. Elle est là l’action de Dieu en notre faveur, le miracle de Dieu dans nos vies, et non dans la suspension des lois de la nature.

Le chrétien ne croit pas en un Dieu magicien, un « deus ex machina« . Il croit en un Dieu Père, dont il ne devrait jamais douter de la sagesse dans la conduite du monde, du moins s’il a foi en lui. C’est le simple bon sens.

La rencontre de l’autre

François Varillon, dans son livre : « Un chrétien devant les grandes religions », pose la question suivante : « Qu’est-ce que le christianisme m’apporte d’absolument unique et irremplaçable? Il est vrai que, lorsque les chrétiens ne sont pas capables de répondre à cette question, on peut se demander s’ils sont vraiment chrétien et pourquoi ils le sont » (p. 26). Le jugement de Varillon ici est sévère, surtout à une époque où tant de choses sont relativisées. Mais fondamentalement, il a raison. La suite du Christ ne peut pas être ramené tout simplement à un style de vie parmi d’autres, ou à une question de culture ou d’habitude. Qu’est-ce qui me fait vivre comme chrétien? That is the question , comme dirait Shakespeare. “To be or not to be.”Naturellement, à une époque où la notion de tolérance a fait des gains considérables, où l’oecuménisme a donné naissance en quelque sorte au dialogue inter-religieux (pensons à la première rencontre inter-religieuse d’Assise en 1984), l’on constate que le contre-coup de cette ouverture à l’autre semble être la tentation de relativiser ce qui fait la spécificité de chacun. Cette tentation est grande dans le dialogue oecuménique et inter-religieux, tant au niveau des intervenants, qu’au niveau du grand public, du croyant ordinaire, qui en arrivent à penser que toute croyance renvoie à la même réalité, que tout se vaut. Cela entraîne alors un certain relativisme qui tend à dévaluer la spécificité de l’expérience spirituelle chrétienne. Un intellectuel Hindou, Ananda K. Coomarasvamy affirme, face à ce courant contemporain : « La tolérance moderne est dans une large mesure le symptôme, soit de l’indifférence envers la vérité ou l’erreur spirituelle, soit de la conviction que la vérité ne pourra jamais être connue. » (Cité in F. Varillon, p.22)