Prière et silence

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« On pense ne pas savoir prier. C’est dans le fond sans importance, car Dieu entend nos soupirs, connaît nos silences. Le silence est le tout de la prière et Dieu nous parle dans un souffle de silence, il nous atteint dans cette part de solitude intérieure qu’aucun être humain ne peut combler. »

Frère Roger Schutz (Taizé)

Le silence

Maurice Zundel

« Le silence est forme d’ouverture, de démission, de pauvreté. S’il est impossible de rencontrer la beauté et l’amour en dehors du silence, c’est que Dieu est silence, comme Il est pauvreté. »

Maurice Zundel. Dialogue avec la Vérité. DDB, Paris, 1964. p. 167

Solidarité avec le peuple tibétain

Après presque 50 ans de règne chinois, les tibétains lancent un appel mondial pour le changement. Le régime chinois est en ce moment même en train de faire un choix crucial entre une répression encore plus dure et le dialogue. Le Président Hu Jintao a besoin d’entendre que le « Made in China » et les Jeux Olympiques de Pékin n’auront le soutien des peuples du monde que s’il choisit le dialogue. Mais il faudra une avalanche de pouvoir populaire mondial pour obtenir son attention.

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Cliquez ci-dessous pour signer la pétition. En seulement 3 jours, la campagne est déjà à mi-parcours de son but d’1 million de signatures!

http://www.avaaz.org/fr/tibet_end_the_violence/

« Un esprit n’a pas de chair ni d’os » (Lc 24, 35-48)

Les disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment ils l’avaient reconnu quand il avait rompu le pain.
Comme ils en parlaient encore, lui-même était là au milieu d’eux, et il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Frappés de stupeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit. Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent en vous ? Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os, et vous constatez que j’en ai. » Après cette parole, il leur montra ses mains et ses pieds. Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisis d’étonnement.
Jésus leur dit : « Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit et le mangea devant eux. Puis il déclara : « Rappelez-vous les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : Il fallait que s’accomplisse tout ce qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. »
Alors il leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Écritures. Il conclut : « C’est bien ce qui était annoncé par l’Écriture : les souffrances du Messie, sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins. »

Copyright AELF – Paris – 1980 – Tous droits réservés

Comme cette réalité du Christ ressuscité est fascinante. Contrairement à un esprit, il se laisse voir après sa résurrection avec sa chair et ses os. Devant les apôtres se tient un corps ressuscité, réalité eschatologique (à venir) pour tous les enfants de Dieu. Jésus ressuscité apparaît en tant que Seigneur, et toute la création est remise entre ses mains. En son nom, les péchés sont pardonnés, la vie dans l’Esprit est donnée à profusion à tous ceux et celles qui croiront en Lui. C’est le grand mystère de la résurrection et c’est le plus grand don jamais fait par Dieu à l’humanité, car en jésus nous avons la vie éternelle.

C’est comme si, à l’inverse d’une éclipse du soleil, la splendeur éternelle de Dieu s’était révélée aux disciples après la résurrection. Jésus leur apparaît et il en fait des témoins, afin que leur annonce puisse ensuite retentir aux quatre coins de l’univers. Et jusqu’à ce jour, nous en entendons encore l’écho bien vivant et sonore.

C’est Urs von Balthazar qui affirme au sujet des apparitions de Jésus après sa mort :

« Dieu se fait voir. Il a pris une figure et s’est laissé voir, entendre, toucher. C’est ce qu’on voit le mieux à la manière dont sont décrites les apparitions du Ressuscité: Jésus apparaît d’une façon si réellement incarnée qu’elle va contre toutes les éventuelles prises de postion, attentes, espérances, ou craintes des disciples et les force à s’incliner; quand leurs yeux et leurs oreilles ne suffisent pas, ils doivent encore le toucher; quand celui-ci non plus ne suffit pas pour réveiller leur foi, ils doivent présenter à Jésus nourriture et boisson qu’il consomme devant leurs yeux. »

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Balthasar, Urs von. La gloire et la croix. Tome 1 : Apparition. no. 61. Aubier,1965. p. 263

Baptême au Vatican

Sans doute avez-vous lu ou entendu la nouvelle au sujet du baptême d’un journaliste italien par le pape Benoît XVI. Bien que non-pratiquant depuis son adolescence, ce journaliste était musulman. Après le discours de Ratisbonne, après la rencontre du pape avec des représentants des 137 intellectuels musulmans qui lui avaient adressé une lettre ouverte militant en faveur d’un dialogue islamo-chrétien, comment réagissez-vous devant cette initiative du Vatican?

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Christ est ressuscité! Il est vraiment ressuscité!

JOYEUSES PÂQUES

« La Résurrection du Christ fait penser à la première éruption d’un volcan, signe du feu qui dévore les entrailles de la Terre. C’est bien de cela dont il s’agit, et dont Pâques est le signe. Déjà dans les profondeurs les plus secrètes du monde, brûle le feu de Dieu, dont la flamme portera toutes choses à l’incandescence bienheureuse. Déjà à partir du coeur intime du monde où sa mort l’avait fait descendre, des forces nouvelles, les énergies du monde transfiguré, sont au travail. Déjà, au plus profond de toute réalité, la vanité, le péché et la mort sont vaincus. Et il ne doit plus s’écouler que ce petit intervalle de temps que nous appelons l’Histoire après Jésus Christ pour que partout, et non pas seulement dans le corps du Christ, se manifeste ce qui est vraiment arrivé. »

(Rahner, Karl. Une foi qui aime. Salvator, 1966.)

Une rencontre inoubliable

En lien avec cette session que je dois donner sur Etty Hillesum, j’ai rencontré ce matin un survivant de l’holocauste. Un homme qui a connu les camps d’Auschwitz et de Bergen-Belsen. Un homme de 80 ans, un juif roumain, dont toute la famille a été décimée. Nous nous étions donné rendez-vous dans un centre commercial, sans nous être jamais rencontrés auparavant. Il m’a tout simplement été recommandé par le Centre commémoratif de l’Holocauste de Montréal, afin de donner un conférence dans le cadre de la session que je dois donner.

Quelle rencontre! Immédiatement, nous nous sommes liés d’amité. Il m’a parlé pendant une heure et demie, sans interruption, pleurant parfois devant l’intensité des souvenirs. Très vite un climat de confiance et d’intimité s’est tissé entre nous, nous prenant parfois les mains en signe de soutien, une façon de porter ensemble la douleur qu’il me partageait. Je me suis retrouvé avec un frère en humanité qui ne comprend toujours pas pourquoi son peuple est sans cesse persécuté et je ne comprends pas moi non plus, même si je connais les tenants et aboutissants de cette tragique histoire des juifs et des chrétiens.

Comme prêtre catholique, je me sentais mal à l’aise à écouter les humiliations subies par cet homme de la part de bons catholiques du Québec, par exemple, dans les années cinquante, le refus d’une religieuse de le soigner parce qu’il était Juif, ou encore un hôtel des Laurentides affichant « Pas de chiens, pas de Juifs ». Ce n’est pas que je me sentais coupable de ces faits en l’écoutant, mais j’éprouvais de la honte devant ce qu’il avait dû subir dans sa vie de la part de personnes portant le nom de « chrétien », et ce, même au Canada.

Pourtant, rien dans son récit n’était porteur de rancœur ou de reproches. Il voulait surtout se dire et tenter encore une fois de comprendre l’incompréhensible. En écoutant son récit, je touchais surtout sa peine et je pleurais avec lui. Il m’avoua qu’il n’avait jamais voulu raconter son histoire à ses enfants afin de ne pas mettre la haine des Allemands dans leur coeur.

Ce matin, j’ai rencontré un homme bon, un homme qui porte une grande blessure et pour qui il faut prier sans doute, mais peut-être est-ce nous qui avons surtout besoin de sa prière.

Difficile anonymat

J’ai réfléchit à la demande que me faisait une lectrice au sujet de mon identité, il y a de ça quelques mois. Il est évident que le fait de garder l’anonymat m’empêche d’aborder certains sujets ou certaines situations, car alors certaines personnes me reconnaîtrait immédiatement. Par ailleurs, cela complique énormément la tâche d’un blogueur. J’ai donc décidé de passer aux aveux et de révéler mon identité.Oui le Moine ruminant c’est moi! Voilà, c’est fait. Désormais, j’espère pouvoir partager davantage de choses reliées à mon quotidien. Par exemple, le fait que je sois maître des novices, ou que je me prépare à donner une session sur Etty Hillesum.

J’aime l’hiver!

Inévitable! On ne peut y échapper, nous aimons parler de nos hivers ici au Québec. Cette année nous avions déjà reçu plus de 400 cm de neige dans la région de Québec et voilà, qu’hier et toute la nuit, nous est tombé dessus cinquante centimètre de plus, sans compter les vents de 90 km/h. Un véritable ouragan d’hiver. Quelle puissance de la nature.Extraordinaire! J’en ai profité pour marcher dans les rues, au risque de me faire emporter. Que voulez-vous, j’aime l’hiver! Certains diraient « contre mauvaise fortune il faut faire bon coeur », mais ce n’est pas mon cas, non, pas du tout. Je plains tous ceux et celles qui de par le monde n’ont jamais connu l’hiver, le véritable hiver comme nous avons la chance del’avoir ici au Canada. Quelle blancheur, quelle lumière et quelle fraîcheur! L’hiver, c’est un hymne à la vie!

Ce matin, la neige à la porte de notre couvent nous allait sous les aisselles. Sérieux! Six frères du couvent, en plus d’un bon samaritain qui n’a jamais voulu nous dire son nom, se sont mis à la tâche avec des pelles de toutes sortes et, une heure plus tard, le déblaiement terminé, nous allions chez notre voisine afin de déneiger son entrée de maison, elle qui ne pouvait plus sortir depuis 24 heures à cause de la neige accumulée. De plus, elle habite sur la rue des Dominicains. Il fallait bien faire honneur à ce nom. Elle pleurait tellement elle était émue de notre visite surprise. Ah! que c’est bon l’hiver!

Voici en terminant un poème bien connu ici au Québec, dont les premiers versets nous viennent aux lèvres dès qu’il se met à neiger. Il a été écrit par un grand poète de chez nous, Émile Nelligan :

Soir d’hiver

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À la douleur que j’ai, que j’ai!

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire: Où vis-je? Où vais-je?
Tous ses espoirs gisent gelés:
Je suis la nouvelle Norvège
D’où les blonds ciels s’en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu’est-ce que le spasme de vivre
À tout l’ennui que j’ai, que j’ai!…

Dialoguer avec l’Islam

Lors d’une entrevue avec le journal La Croix, le P. Étienne Renaud, directeur des études de l’Institut pontifical d’études arabes et islamiques (Pisai) à Rome, est interviewé au sujet de la rencontre de Benoît XVI avec quatre représentants musulmans. Interrogé au sujet de la pertinence du dialogue entre le christianisme et l’Islam, il rappelle les difficultés d’un dialogue théologique avec l’Islam, puisque le Coran ne reconnaît ni la divinité du Christ, ni sa crucifixion et encore moins le grand mystère de la Rédemption. Ce qui distingue entre autres l’Islam et le christianisme, dit -il, c’est que dans l’Islam « Dieu donne » et dans le christianisme « il se donne ».Où alors trouver un terrain de dialogue? Le P. Renaud répond :

« … pour moi, le vrai dialogue, c’est ce que l’on a coutume d’appeler dialogue spirituel, lorsque chacun peut rendre compte, dans une grande liberté mutuelle, de son expérience de Dieu. Alors, on ne se trouve plus face à face, mais on regarde ensemble vers Dieu. »

Abraham Lincoln : « Ne soyons pas pressés de dire que Dieu est de notre côté. Prions pour être du côté de Dieu. »

Jésus vient accomplir la Loi

L’évangile du jour nous interpelle car il y est question de loi et de l’affirmation provocante de Jésus : « Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l’accomplir » (Mat 5, 17-19). Le dominicain Yves Congar a livré une belle réflexion sur le sujet. Écoutons-le :congar.jpg« L’homme libre est celui qui s’appartient à soi-même; l’esclave, lui, appartient à son maître. Ainsi quiconque agit spontanément agit librement; mais qui reçoit son impulsion d’un autre, n’agit pas librement. Celui-là donc qui évite le mal, non parce que c’est un mal, mais en raison d’un précepte du Seigneur, n’est pas libre. En revanche, celui qui évite le mal parce que c’est un mal, celui-là est libre. Or c’est là ce qu’opère le Saint Esprit qui perfectionne intérieurement notre esprit en lui communiquant un dynamisme nouveau, si bien qu’il s’abstient du mal par amour, comme si la loi divine le lui commandait; et de la sorte, il est libre, non qu’il ne soit pas soumis à la loi divine, mais parce que son dynamisme intérieur le porte à faire ce que prescrit la loi divine. » (CONGAR, Yves. Je crois en l’Esprit saint. Tome II. Cerf, 1979, p. 166).

Quel paradoxe que cette liberté dans l’Esprit Saint ! Guidé par une loi d’amour, le baptisé devient vraiment libre pour assumer toutes les exigences de la suite du Christ. Comme le rappelait le Père Yves Congar, o.p. : « Le christianisme n’est pas une loi, mais il en comporte une, il n’est pas une morale, bien qu’il en comporte une. Il est, par le don de l’Esprit du Christ… un mouvement de la grâce qui entraîne en nous, comme son produit ou son fruit, certains comportements appelés, exigés même par ce que nous sommes. C’est à la fois extrêmement fort et extrêmement fragile. » (p.167)

L’avantage d’une loi bien codifié peut donner des résultats efficaces; l’on sait ce que l’on doit faire et ce que l’on ne doit pas faire. Mais la loi de l’Esprit Saint en nous est une loi non par pression mais par appel : « C’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! » (Ga 5,13-14).

L’impossible pardon

pardon.jpgJésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la soeur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de porter un regard lucide à la fois sur soi et sur l’autre, qui est capable de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la soeur qui s’est égaré.Utopique? Bien sûr! Comme tout l’Évangile d’ailleurs. Mais parce que notre Dieu est le Dieu de l’impossible, ses paroles deviennent promesses pour nous. S’il nous invite à nous pardonner, s’il nous commande de nous aimer les uns les autres jusqu’à aimer nos ennemis, c’est qu’il nous sait capables d’un tel dépassement. Puisque nous sommes capables de Dieu, nous sommes capables d’aimer et de pardonner, sinon Jésus ne nous inviterait pas à le faire.

Après la liquidation d’un des camps par des troupes américaines, dans une des baraques, un morceau de papier d’emballage a été trouvé, sur lequel un homme avait inscrit une prière:

« Seigneur, lorsque Tu viendras dans ta gloire, ne Te souviens pas seulement des hommes de bonne volonté, souviens-Toi également des hommes de mauvaise volonté. Mais ne Te souviens pas alors de leurs cruautés, de leurs sévices et de leurs violences. Souviens-toi des fruits que nous avons portés à cause de ce qu’ils ont fait. Souviens-Toi de la patience des uns, du courage des autres, de la camaraderie, de l’humilité, de la grandeur d’âme, de la fidélité qu’ils ont réveillé en nous. Et fais, Seigneur, que les fruits que nous avons portés soient un jour leur rédemption. » (La Vie spirituelle . mars-avril 1988, n° 678, pp. 222-223)

Jésus nous enseigne une voie de perfection pour accueillir le Règne de Dieu : le don réciproque les uns aux autres de cet amour prodigué si généreusement par Dieu et qui, dans sa pointe extrême, devient pardon, ce pardon total et inconditionnel dont témoigne Jésus sur la croix. Et sur cette croix, Jésus n’attend pas que ses bourreaux viennent lui demander pardon pour pardonner : « Pardonne-leur Père, car ils ne savent ce qu’ils font. » Jésus fait le premier pas. Il pardonne. Et c’est lorsque l’on peut faire ce premier pas que l’Évangile devient véritablement Bonne Nouvelle dans nos vies et que nous devenons vraiment disciples du Christ.

Testament spirituel du frère Christian

QUAND UN A-DIEU S’ENVISAGE…

S’il m’arrivait un jour – et ça pourrait être aujourd’hui – d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNEE à Dieu et à ce pays.

Qu’ils acceptent que le Maître unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui- là qui me frapperait aveuglément.

J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cour à qui m’aurait atteint.

Je ne saurais souhaiter une telle mort ; il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.

C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut- être, la « grâce du martyre » que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit-fil conducteur de l’Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Eglise, précisément en Algérie, et, déjà, dans le respect des croyants musulmans. Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : « Qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! » Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de l’islam tels qu’il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sours et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux, ce MERCI, et cet « A-DIEU » envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN !

Incha Allah !

Frère Christian de Chergé
Alger, l décembre 1993.
Tibhirine. l janvier 1994.

Nuits de la foi en agonie…

Le doute est là, et la folie
d’aimer tout seul un Dieu absent et captivant.
« Mais la souffrance que je préfère,
dit Dieu, c’est quand la femme attend
avant la joie d’enfantement.
Car ces douleurs où l’on espère,
Mon Fils les prend dans sa Passion,
et les soumet à ma Patience. »

Il prie encore dans mon silence
le Bien-Aimé abandonné
dont la détresse et l’espérance ont pris ma voix.
Ce que j’espère, je ne le vois…
C’est mon tourment, tourné vers Lui.
Toute souffrance y prend son sens,
caché en Dieu comme une naissance,
ma joie déjà, mais c’est de nuit !

Christian de Chergé (prieur de Tibhirine), L’invincible espérance.

Reprise d’un blogue

Chers amis et fidèles lecteurs du « Moine ruminant », je pensais que le jour viendrait où j’aurais envie de renouer avec cette expérience d’écriture et de partage via le blogue du « Moine ruminant ». Comment reprendre le fil sinon pour vous dire que j’habite toujours le Québec même si ma vocation de prêcheurs m’amène à sillonner les vastes steppes de ce monde, donnant raison au bénédictin Mathieu de Paris, s’écriant indigné en voyant les premiers dominicains au début du XIIIe siècle : « ils ont pour cloître l’univers et l’océan pour clôture! »Reprendre un blogue, c’est renaître un peu. C’est avoir en mémoire tous ceux et celles d’entre vous qui ont pris la peine de m’écrire. Ce sont des liens souvent anonymes, mais tout de même personnels et riches, car je sais que derrière ce vaste univers de Cybérie, ce sont des vies et des visages qui se côtoient et fraternisent sur la vaste toile du monde.

Comme entrée en matière, j’aimerais partager avec vous cette prière du frère Christian de Chergé, prieur de la Trappe de Tibhirine, assassiné avec sept autres moines le 21 mai 1992 en Algérie.

Frère Thomas (Le Moine ruminant)

Un chrétien ne croit pas en n’importe quel Dieu

Jacques Couture, prêtre et ancien ministre du travail pour le gouvernement du Québec, exprime ainsi sa foi en Dieu :

« Je ne connais pas ce Dieu qui trône dans les cieux, au milieu des archanges, des chérubins et des puissances… Le Dieu que je connais est impuissant, silencieux et terriblement gênant. Il m’empêche de dormir tranquille. Il hante mes nuits paisibles. Il dit qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il est nu, qu’il est étranger, qu’il est prisonnier. Il crie sur le bord de la route. Il gémit abandonné, rejeté, il étale sans pudeur ses os décharnés, son corps meurtri.. Le Dieu que je connais s’appelle Jésus-Christ. Il se tient à l’ombre de chez moi… »

(Extrait de Aux frontières de la foi. Entre l’athéisme et le mystère, de Jean-Guy Saint-Arnaud. Médiaspaul, Montréal, 2007, 200 pages.)

Méditation

Le Verbe… »Il a la tête inclinée pour te saluer, la couronne sur la tête pour t’orner, les bras étendus pour t’embrasser, les pieds cloués pour rester avec toi. » (Catherine de Sienne. Le Dialogue. CXXVIII)

À la suite d’un deuil Anick me partage sa colère

Je te remercie de ta confiance et de me partager ce que tu portes. Je trouve ta colère très saine, tout particulièrement celle qui tu manifeste face à l’Église. Et tu as le droit de vouloir cesser d’y aller. Mais tu sais que les textes les plus violents dans la Bible sont les psaumes, textes de prières, et que parmi ces textes s’exprime parfois une très grande colère à l’endroit de Dieu. Bien sûr, le psalmiste finit toujours par revenir vers Dieu et lui confier sa vie, mais avec un ami on n’a pas peur de la franchise, ni de ses sentiments.Dans certaines situations de la vie, le mal nous fait crier notre douleur. Et alors qui peut-on blâmer, si ce n’est Dieu? C’est lui notre bouc-émissaire. On aimerait bien qu’en un tour de main il renverse les situations.

Sans nous en rendre compte, ce Dieu qui nous laisse libres, même dans notre lutte avec le mal, nous embête, et on aimerait alors le troquer pour un Dieu où l’on n’a plus à penser, ni à souffrir. C’est le grand mystère de la vie qui bat en nous et qui, parfois, est tellement souffrante et injuste. On n’a pas assez de notre petite tête et de notre petit coeur pour comprendre tout ce qui nous arrive.

Mais le Christ est venu porter avec nous cette souffrance. Comme le dit Catherine de Sienne : « ce ne sont pas les clous qui retiennent le Christ sur la croix, mais l’amour. » Et quand je le considère ainsi crucifié, poussant l’amour jusque-là, je me dis alors que mon ennemi ce n’est pas Dieu, ce n’est pas le Christ, mais le mal qu’il est venu dénoncer, affronter et vaincre. Le mal en moi et chez les autres, la faiblesse en moi et chez les autres. Mais il faut du temps pour voir les premières pousses de la résurrection en nos vies. Et pourtant, elles sont là.

« Time is gentleman », dit un proverbe anglais. Et le temps du deuil et de la perte que tu vis, est un temps qui est souffrant, car ta perte est grande ainsi que ta peine. Seulement le temps, je dirais la caresse de Dieu sur ton existence, peut cicatriser la douleur, sans qu’on ne l’oublie. Vient un jour où elle ne fait plus vraiment mal, mais où le souvenir lui ne meurt jamais.

L’on deviendrait inhumains si l’on pensait pouvoir un jour se débarrasser du souvenir d’un être cher. Mais avec ce souvenir douloureux, l’on apprend à grandir. Il nous pousse vers l’avant et nous rend capables de dépassement, même capables de soutenir ceux et celles qui vivent une épreuve semblable à la nôtre. Mais tu as le droit de râler, de chialer, de blasphémer! Tu as le droit de dire : « je n’avance plus ». Tu seras toujours respectée dans tes choix. Sache que Lui il t’attend toujours, il ne te juge pas et, surtout, il comprend et accepte ta colère puisqu’il t’aime.

Dieu avec nous

On s’imagine un Dieu en quelque part sur les montagnes les plus hautes, inaccessible. Tandis que la foi dont je vis m’annonce qu’un beau jour, il a mis ses godasses et qu’il est descendu dans la plaine, parmi nous, tout simplement. C’est là qu’on peut le rencontrer. À la fois dans cette plaine intérieure de nos vies, où il a fait sa demeure à tout jamais, et dans la plaine du quotidien, au fil des jours et des gens, des joies et des peines.

Une grâce pour le monde entier

« Malheur à moi si je n’annonce pas la Bonne Nouvelle », disait saint Paul. Toute autre avenue me paraîtrait une fuite devant ce charisme qui m’a été confié. Je le dis bien humblement et je le vis avec toutes les faiblesses et les limites qui sont les miennes. Je ne me considère pas comme un intellectuel, ni comme un prédicateur de carrière, mais mon entrée dans l’Ordre est un appel du Seigneur. Il a eu beau me dire un jour : « je ne déciderai pas pour toi ! », mais l’appel était déjà lancé au moment où je m’interrogeais sur ma vocation. Dès les premiers instants de ma conversion, j’ai été saisi par le Christ et comme aspiré dans son élan missionnaire, qui ne cherche qu’à partager avec le monde entier l’extraordinaire nouvelle de sa Mort-Résurrection, du salut offert à toute l’humanité.

Je dirais que l’Ordre a été la matrice qui a fait de moi un Frère Prêcheur. Il ne s’agit pas ici d’un moule, puisque j’ai été accueilli tel que j’étais, en tout respect de mes forces et mes faiblesses, tout autant que de mes intérêts. Mais l’appel à entrer dans l’Ordre, je ne puis en douter, vient du Seigneur. C’est lui qui m’a conduit vers cette demeure spirituelle dans son Église, afin de m’y former pour la mission. C’est à cette école que le Maître m’instruit, qu’il me prépare et me façonne. À cette école de saint Dominique, est confié aux Dominicains le charisme de la mission universelle, cette mission apostolique qui est de toutes les époques, de toutes les langues et de toutes les cultures. C’est pourquoi il nous faut éviter la tentation de lire ou de vivre ce charisme uniquement en lien avec une situation géographique donnée, avec un couvent, une province ou un pays. Le charisme dominicain est donné pour toute l’Église universelle, il est une grâce pour le monde entier. Et cette grâce, pour nous de la famille dominicaine, elle nous aide non seulement à vivre notre vocation de prédicateurs, mais c’est elle qui nous aide à traverser les temps d’épreuves et de désert, quand la Parole semble stérile et que la mission butte sur les obstacles de toutes sortes.

La vie dominicaine est offerte à tous

Ce charisme dominicain, cet «état de perfection » dont parle saint Thomas, est un charisme pour tout homme, toute femme de bonne volonté qui désire attacher ses pas à la suite du Christ, comme la fait saint Dominique. Être Dominicain c’est porter avec les frères, les soeurs et les laïques, une passion commune pour le monde, qui se vit dans cette contemplation qui est à la fois : prière, étude, réflexion, partage, vie fraternelle, recherche de la vérité et recherche de sens. Tout cela au nom de notre amour pour le Dieu de Jésus Christ. Ainsi, c’est toute la famille dominicaine qui devient prédicante, qui porte ensemble cet extraordinaire charisme de la vérité, qui est de le connaître Lui qui a « dressé sa tente » parmi nous, afin de nous révéler la beauté extraordinaire de l’insondable mystère de Vie qui bat en nous. Le charisme dominicain est là pour annoncer une voie de recherche et d’engagement pour le monde. Une voie qui est enracinée dans la recherche de la vérité, dans la contemplation de cette vérité, mais qui n’est pas un retrait du monde. Bien au contraire, cette contemplation elle est faite du regard attentif sur le quotidien et les grands courants mondiaux. Elle est attentive à nos proches, aux hommes et aux femmes que l’on côtoie. C’est une contemplation qui est toujours à l’affût du mystère de Dieu qui se révèle en notre monde et qui nous lance sur les routes du monde, avec passion, le cœur aux aguets, « parlant avec Dieu ou de Dieu! ». En somme, la vie dominicaine sera toujours une vie en tension où, d’une part nous devons porter la Parole vers les lieux les plus lointains, et où, d’autre part, le coeur et l’intelligence doivent toujours retrouver le chemin de la cellule afin de tendre sans cesse vers Dieu et son mystère.