Action ou contemplation?

Je vous disais dans mon journal de la Trappe que, l’aspect de mon séjour qui me nourrissait le plus à la Trappe, consistait en ces temps libres où je pouvais lire, réfléchir et prier. À un moment donné, pendant ce séjour à Oka, j’ai réalisé que les aspects de mon stage monastique qui m’interpellaient le plus… étaient dominicains! J’en étais à la fois surpris et heureux. L’étude de la Parole, la recherche intellectuelle, nourries par la prière, la liturgie! C’était là pour moi une nouvelle confirmation de ma vocation. Depuis, j’ai pu poursuivre ma réflexion sur ce charisme de la contemplation qui est aussi le nôtre et j’ai consulté saint Thomas à ce propos.Pour saint Thomas, la contemplation est le but même de l’existence humaine, puisque qu’elle est tout orientée vers l’amour de Dieu, Lui qui est le terme de notre existence. La vie contemplative est donc engagée dans cette voie de recherche de perfection en cherchant Dieu sans cesse. Dans la vie dominicaine, c’est le service de l’évangélisation qui vient en premier, l’évangélisation par la prédication, l’enseignement, la « cure d’âmes », c.-à-d. la direction spirituelle, le ministère de la confession. Pourtant saint Thomas nous rappelle à juste titre que, dans la vie dominicaine, la prédication et l’enseignement doivent procéder de la contemplation. Pour saint Thomas, contempler c’est admirable, mais la contemplation qui devient prédication est le sommet même de la vie religieuse.

C’est le « contemplata aliis traedere » des dominicains, c.-à-d. transmettre au monde le fruit de notre contemplation. Saint Thomas affirme : «de même qu’il est préférable d’éclairer que de seulement briller, de même il est préférable de donner aux autres les fruits de sa contemplation que de simplement contempler » ( IIa-IIae, q. 188 ). C’est beau cette vision que présente saint Thomas du charisme dominicain, lui qui est Docteur de l’Église et qui est donc un guide sûr afin de nous aider à mieux comprendre le sens de notre vie dominicaine. Et je me réjouis de trouver chez lui une réponse à cette soif qui m’a toujours habité et qui ne fait que me confirmer dans ma vocation dominicaine. Action ou contemplation? Mais chez nous, cela ne fait qu’un! Et je comprends mieux maintenant pourquoi, au cœur de l’action, de mes engagements apostoliques, la contemplation pouvait me manquer.

Pour saint Thomas, la prédication et l’enseignement sont les fonctions les plus élevées que puisse exercer un ordre religieux. Naturellement Thomas, en écrivant ces lignes, pensait à l’Ordre des Prêcheurs, qu’il se devait de défendre contre le clergé séculier qui remettait en question les privilèges et l’autonomie des dominicains à l’endroit des évêques. Mais pour que les Dominicains puissent véritablement entrer dans cette voie très riche de l’apostolat, saint Thomas déclare que « l’action doit procéder de la plénitude de la contemplation ». C’est à cette condition que la vie du dominicain devient une voie privilégiée dans la recherche de Dieu, c.-à-d. dans la mesure où sa recherche s’enracine dans la prière, l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Et je vois bien à quel point mon besoin de me donner des espaces pour cette contemplation, cette vie d’études, est vital pour exercer mon ministère. Car notre mission principale est de partager les fruits de cette contemplation à travers la prédication et l’enseignement.

Bien sûr les tâches caritatives (hôpitaux, aumônes, soins des pauvres, etc.) ou administratives doivent être assumées en Église. Nous ne sommes pas des frères de Saint-Vincent-de-Paul qui s’occupent des pauvres, des démunis; nous ne sommes pas de la tradition d’une Mère Térésa ou des arches de Jean Vanier. Au cœur du charisme dominicain, l’aumône a tout à fait sa place, mais pour nous l’aumône, notre œuvre caritative principale, c’est de donner l’aumône de la vérité, du sens de la vie. C’est là notre aumône au monde, comme le rappelait le Dominicain Paul Murray dans son cours à l’Angelicum.

Le rapport à la Liturgie des Heures dans la tradition dominicaine (2)

Le couvent des frères : une « sainte prédication »

Les couvents dominicains sont conçus comme de « saintes prédications » . La prédication des frères s’enracine dans une vie régulière qui annonce déjà la bonne nouvelle. La tâche de prêcher, première responsabilité des frères, est portée par toute la communauté. La communauté tout entière est « prédicante », à la fois lieu de formation des frères et d’envoi en mission.

Les grands axes de la vie religieuse des frères sont au service de cette prédication : vœux, observances, liturgie, vie commune et étude. Cet ensemble d’observances s’harmonise dans le quotidien et tend vers l’imitation de la vie des apôtres. Cette nouvelle forme de vie religieuse conjugue l’idéal communautaire des Actes des Apôtres : « Ils étaient assidus à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Actes 2, 42) et l’idéal missionnaire de Jésus qui envoie ses disciples « deux par deux » (Mc 6, 7)). « L’imitation des Apôtres », si chère au monachisme prend donc une coloration nouvelle au 13e siècle. Avec ces nouveaux « moines », la clôture devient le monde. Leur mode de vie itinérante les fera même qualifier de « gyrovague » par certains opposants. Le bénédictin Mathieu de Paris, s’écriera indigné en voyant les premiers dominicains : « ils ont pour cloître l’univers et l’océan pour clôture! » .

Liturgie des Heures et mission

La vie dominicaine est structurée par une tension entre vie commune et appels du monde extérieur. La liturgie, et plus particulièrement la liturgie des Heures, vécue à l’intérieur des couvents, sera donc fortement marquée par celle-ci. Comme le souligne le fr. Vincent de Couesnongle, O.P., dans sa lettre de promulgation de la nouvelle édition du « Propre de l’Ordre des Prêcheurs » pour la liturgie des Heures en 1983 : « Notre vie dominicaine exige que nous soyons fervents dans la célébration des mystères divins et totalement adonnés à l’annonce de l’Évangile(2). »

Saint Dominique donne donc une orientation nettement apostolique à la célébration liturgique et aux conditions régissant l’office choral. Le « breviter et succinte » dominicain, cette manière allègre et brève de réciter l’office chorale, se démarque nettement de la liturgie monastique en vigueur au 13e siècle et qui souffre de la surcharge des siècles passés. La liturgie des Heures, tout en étant belle et soignée, ne doit pas avoir pour but un pur souci d’esthétisme ou d’enchaînement de dévotions sans fin. Il y a urgence dans la demeure de l’Église. La Parole de Dieu doit être annoncée! Et la profonde intuition de Dominique est que le but de la prière liturgique des frères est de porter et nourrir cette annonce de l’Évangile, non pas de la restreindre.

Une première mesure visant à favoriser la mission sera l’instauration de la dispense. Elle permet à des frères, quand la mission ou l’étude l’exigent, de se soustraire à l’office chorale de la communauté pour le célébrer seuls ou en petits groupes, avec moins de solennité. D’ailleurs dès l’année 1221, les frères de l’Ordre obtiennent le privilège de célébrer l’eucharistie hors des couvents, lorsqu’ils sont en mission, en apportant avec eux un autel portatif. Pour Dominique, la vie régulière des frères ne doit pas devenir un empêchement au soin des âmes. À défaut de la célébration avec la communauté, les frères se joignent à la prière de l’Église locale où ils se trouvent. Afin de faciliter cet équilibre délicat entre mission et observances communautaires, Dominique refuse que les observances lient les frères sous peine de péché, ce qui était le cas jusqu’à cette époque. Dominique veut des frères libres et responsables afin d’affronter les défis d’un siècle nouveau, dans un monde en plein bouleversements sociaux.

Conclusion

La prière dominicaine d’aujourd’hui demeure fidèle à son intuition première et porte toujours en elle le cri de saint Dominique : « Mon Dieu, mon Dieu! Que vont devenir les pécheurs… » Notre prière, toute imprégnée de la parole de Dieu, se nourrit des cris et des espoirs du monde. Comme le précise la lettre de promulgation du maître de l’Ordre ci-haut mentionnée : « … notre marche à la suite du Christ, selon le charisme particulier de saint Dominique, cherche à se renouveler constamment dans la prière communautaire, afin de pouvoir prendre en charge les « inquiétudes, les difficultés et les joies de notre apostolat(3). » Voilà la mission que poursuit l’Ordre des Prêcheurs depuis huit cents ans .

1. Premières Constitutions O.P., Prologue.
2. Propre des Offices de l’Ordre des Prêcheurs. Provinces dominicaines francophones. Paris, 1983, par. 4.
3. Ibid.

(Article paru dans la revue Célébrer les Heures. No 38. Été 2003)

Le rapport à la Liturgie des Heures dans la tradition dominicaine (1)

En apparence, la vie communautaire dominicaine semble marquée par la stabilité et la régularité. Il suffit de regarder d’un peu plus près la vie des frères, et ce, depuis les origines de l’Ordre, pour constater combien elle porte en elle comme une empreinte indélébile, un appel vers le large qui est au cœur même de notre vie apostolique. Saint Dominique laisse un précieux trésor à l’Église en fondant son Ordre : un nouveau modèle de vie religieuse où la vie régulière est au service de la prédication, et où cette même prédication est fondée sur l’étude et la contemplation de la Parole de Dieu, vécues dans l’unanimité de la vie commune à l’exemple de la première communauté apostolique de Jérusalem (Ac 2,42-47; Ac 4, 32-33).Les origines

Dès les origines, la réforme de la vie religieuse que propose Dominique cherche à conjuguer l’imitation des apôtres, la pauvreté mendiante et la prédication itinérante. Ces trois lignes de force constitueront les fondements de la naissance de l’Ordre des Prêcheurs. Elles détermineront non seulement la vie missionnaire de l’Ordre, mais la nature même de la vie conventuelle des frères et leur vie de prière.

Notre vie religieuse « fut, on le sait, dès l’origine spécifiquement instituée pour la prédication et le salut des âmes » (1). En saisissant bien cette articulation entre la vie commune des frères et les impératifs de notre mission, on peut comprendre la spécificité de la liturgie des Heures dans notre tradition et son articulation avec les autres éléments qui fondent le charisme de notre Ordre.

La fondation de l’Ordre, en 1216, est le résultat d’une quête passionnée chez un chanoine castillan, Dominique de Guzman, confronté au phénomène des hérésies cathares et albigeoises dans l’Europe du 13e siècle. Il s’engage avec son évêque dans une mission de prédication dans le sud de la France. Cela le convainc que l’Église doit créer de toute urgence un ordre de frères prêcheurs, sans vœux de stabilité, comme les moines, sans liens particuliers à un évêque, comme les chanoines ou le clergé séculier. Ils seront des prédicateurs entièrement voués à la mission, libres de parcourir l’Europe, et au-delà, afin d’annoncer la bonne nouvelle du Christ à toutes les nations.

Dès les débuts de la fondation, l’intuition de Dominique repose sur la nécessité de former des prédicateurs, le clergé de l’époque n’étant pas instruit. À cette fin, il envoie ses premiers frères dans les centres universitaires naissants. Dominique insiste sur la nécessité de donner aux frères un cadre de vie leur permettant de répondre sans délai aux impératifs de la mission. Il y a urgence : le salut des âmes est en jeu. À cette urgence fait écho le célèbre cri de Dominique dans sa prière nocturne : « Mon Dieu, que vont devenir les pécheurs! ». (à suivre)

Il est midi à Rome

Il est midi à Rome. Les cloches sonnent un peu partout au-dessus de la ville. C’est l’heure de l’Angelus. L’Église se souvient à midi de la rencontre de l’ange Gabriel avec Marie, la mère du Seigneur : « L’Ange du Seigneur annonça à Marie, et elle conçue du Saint Esprit. »Je rentre à peine de ma promenade dans le jardin ensoleillé avec un vieux sage dominicain. Je voulais lui partager mes préoccupations au sujet la vie dominicaine, mes pistes de recherche, et je voulais, surtout, l’entendre parler de son espérance en tant que dominicain. Une rencontre très riche, marquée par la grâce, par cette paix et cette joie qui ne peuvent venir que de Dieu.

« Jusqu’à la mort! » C’est ainsi que se termine notre formule de profession religieuse dans l’Ordre des Prêcheurs. Nous nous engageons jusqu’à la mort à être obéissants à Dieu, à saint Dominique et à ses successeurs. Personnellement, je n’ai jamais eu l’ombre d’une volonté de quitter la vie religieuse depuis ma première profession il y a 15 ans maintenant. Des lassitudes liées à l’état de la vie religieuse, oui! Des découragements occasionnels, certainement! Des luttes, des combats, rien ne m’a été épargné, et c’est normal. Mais j’ai toujours été heureux dans mon engagement de religieux et de prêtre. Je n’ai jamais regretté mon choix de vie.

Ma reconnaissance a toujours été vive et enthousiaste, car j’ai vraiment trouvé dans la vie religieuse ma vocation. Et quand je regarde mon cheminement, quand je pense à tous ceux et celles que le Seigneur a mis sur ma route depuis mon engagement dans l’Ordre, c’est un immense cri de reconnaissance qui monte en moi. Je me sens un peu comme une mère qui regarde ses enfants quand ils dorment et qui ne peut que désirer être la mère de ses enfants. C’est ainsi que je vis ma mission de pasteur et de prêcheur en Église. Cette grâce, je la vis de différentes manières. Je dirais de mille et une façons. Et plus j’y réfléchis, plus je prends conscience à quel point cette grâce qui m’habite est dominicaine.

Aujourd’hui, dernier dimanche avant le Carême, c’est vraiment la fête des enfants à Rome. Je vous avais dit ma joie de rencontrer, les dimanches précédents, des familles avec leurs enfants costumés, se lançant des confettis dans la rue. Mais je n’avais rien vu encore! Aujourd’hui, la circulation était interdite au centre de Rome. Toutes les familles et tous les enfants semblaient s’être donné le mot pour envahir les rues de Rome, déambulant sous le soleil, se lançant des serpentins et des confettis. Sur la Via Nationale, près du couvent, sur près d’un kilomètre, on aurait dit qu’il avait neigé, tellement il y avait de confettis sur le sol. J’en étais ému de joie. Et ce que je vivais, en me promenant seul au milieu de la foule joyeuse et animée, c’était un immense bonheur comme je n’avais pas connu depuis longtemps. Je dirais que j’éprouvais la joie de Dieu devant ses enfants qui s’amusent et qui rient. Je goûtais le bonheur de Dieu devant ces parents qui adorent leurs enfants, qui les caressent, qui s’émerveillent de les voir vivre et s’animer, qui se réjouissent tout simplement de leur joie. Il y avait tellement de gratuité dans cette fête que je me disais : comme Dieu doit être heureux!

Ce n’est qu’en réfléchissant, après coup, à cette expérience, que je prenais davantage conscience du Dominicain en moi. Car au milieu de cette foule, où je rendais grâce à Dieu pour sa vie, où je le priais et le louais, j’avais le sentiment de vivre à la foi une communion parfaite avec Dieu et avec les hommes. Il y avait dans cette expérience une véritable rencontre des deux. Et en montant à la basilique de Sainte-Sabine, me dirigeant vers la chapelle de saint Dominique pour une eucharistie, je réalisais que s’accomplissait en moi la consigne de saint Dominique à ses frères : que le frère prêcheur doit en tout temps, parler à Dieu ou parler de Dieu. Soit prêcher quand l’occasion se présente, sinon s’unir à Dieu par la prière et l’étude contemplative.

Il s’agit d’une attitude de tout l’être, en communion avec le Seigneur lui-même, et qui exprime son infinie tendresse pour les hommes, les femmes et les enfants de ce monde. Nous l’appelons un charisme de compassion et de solidarité qui fait monter en nous comme un immense désir pour le bonheur de l’humanité. Et nous savons que ce bonheur ne peut véritablement se réaliser que dans la rencontre du Christ ressuscité, lui qui marchait aujourd’hui sous cette pluie de confettis. Je suis sûr même de l’avoir vu!

Heureuse celle qui a cru!

Marie, la mère de Jésus, occupe une place centrale dans la foi de l’Église. Elle est celle qui a cru. Mais quand on dit de Marie qu’elle est celle qui a cru l’on ne veut pas dire par là qu’elle fait simplement partie d’une longue lignée de témoins de la foi, bien que cela soit vrai. Mais l’on veut plutôt affirmer que toute l’expérience de la foi chrétienne, qui consiste à croire que le Fils de Dieu s’est incarné, a comme point de départ la foi de Marie. Elle est celle qui a cru non seulement à la réalisation des promesses de Dieu, à sa venue en notre monde, mais à son incarnation dans sa chair même. Marie accomplit ainsi la première et la plus grande des béatitudes, celle qui requiert une confiance absolue en Dieu, celle de la foi: « Heureuse celle qui a cru! »

C’est par la foi de Marie, par son oui à Dieu, que l’on entre dans l’Alliance nouvelle que Dieu vient sceller avec l’humanité. Par son oui à Dieu, Marie devient la mère de l’Église, c.-à-d. la mère des croyants et des croyantes, le modèle du disciple. Il y a donc là, en Marie, dans ce personnage effacé du Nouveau Testament, la présence d’un mystère extraordinaire que l’on n’aura jamais fini de contempler.

Tout d’abord, en elle, l’on peut déjà entendre Dieu dire à son peuple : « Je suis présent dans votre attente. Vous tous qui peinez et souffrez, qui cherchez un sens à cette vie, je suis là au coeur de vos vies, avec vous.  » Cette présence de Dieu en Marie devient physique. C’est le Fils de Dieu qui prend chair de notre chair, qui assume tout de notre humanité, afin d’affirmer de manière irrévocable, que Dieu est engagé avec nous dans notre lutte contre le mal, le péché, la mort.

Mais le mystère qui se joue en Marie est bien plus que le signe d’une présence de Dieu à nos vies, à nos côtés. Regardez les récits de l’enfance dans les Évangiles. Dès que l’action de Dieu se fait sentir, les personnages se mettent en mouvement. Visitation de l’Ange à Marie, à Joseph, à Zacharie le père de Jean-Baptiste. Visitation de Marie à Élizabeth. Visitation des bergers, des anges et des Mages à la crèche. Même les étoiles semblent se déplacer. Car plus qu’une présence à nos vies, le mystère qui se joue en Marie demande non seulement à être reçu, mais aussi à être annoncé et donné au monde. Cette Bonne Nouvelle qui habite littéralement le sein de Marie prendra tout son sens quand, après l’avoir annoncée, elle accouchera de cette Bonne Nouvelle qu’est le Christ Jésus; qu’elle ne le gardera plus en elle-même, mais qu’elle le donnera au monde. Voilà la vocation du disciple, et c’est pourquoi Marie est la mère des disciples de son fils. « Femme voici ton fils, fils voici ta mère ».

Heureuse celle qui a cru à la Bonne Nouvelle, car non seulement elle l’accueille en son sein, mais elle court l’annoncer avec empressement, elle la partage avec le monde, elle la donne au monde sans rien garder pour elle-même. Ce modèle de foi que Dieu nous propose en Marie, est une invitation pour nous à l’imiter, à donner à notre tour le Christ au monde, comme Marie elle-même l’a fait. Mais comment donner le Christ au monde aujourd’hui?

Donner le Christ au monde ce sera tout d’abord croire comme Marie a cru; de poser cet acte de foi qui fait confiance à Dieu et qui croit qu’il est au coeur de toutes nos attentes. Qu’il est au coeur de tout ce que nous pouvons porter comme projets, comme épreuves, comme engagements, comme relations aux autres. De croire que Dieu est capable, non pas de nous donner tout ce que nous désirons, comme des enfants qui attendent tout du Père Noël, mais qu’il est capable de réaliser en nous toutes ses promesses; qu’il est capable de nous donner de vivre de sa vie dans la foi et la confiance; qu’il est capable de nous faire suivre le Christ, courageusement, sur les routes du monde, où qu’elles nous conduisent! C’est cela croire comme Marie.

Donner le Christ au monde, ce sera aussi croire que Dieu est déjà à l’oeuvre en ce monde. Ce sera d’aller vers ce monde avec empressement, comme le fait Marie en allant visiter sa cousine Élisabeth. Ce sera de croire que Dieu est déjà présent dans le coeur de tous ceux et celles qui parfois, sans connaître Dieu, le cherchent et cherchent à donner un sens à leur vie, toutes ces personnes qui donnent d’elles-mêmes sans compter et qui sont souvent des témoins extraordinaires de l’amour et du don de soi, des témoins de Dieu.

Donner le Christ au monde ce sera marcher avec tous les compagnons et compagnes de route que la vie nous donne. De marcher avec eux avec joie, de partager leurs recherches, leurs luttes et leurs peines, mais aussi leur bonheur de construire un monde meilleur, car sans qu’ils partagent tous notre foi, beaucoup d’entre eux croient en ce monde et Dieu croit en eux, car il aime tous ses enfants et sa bonne nouvelle est pour tous les hommes et les femmes de bonne volonté. C’est cela croire comme Marie.

Les étonnements du porteur d’or

Voici un très beau texte que Béatrice, une fidèle lectrice du blogue, m’a fait parvenir :
On n’a pas idée de se laisser guider par une étoile! Ce n’est pas fiable. Où est-elle passée ?

Nos maîtres sont savants, mais je me demande s’ils ne sont pas un petit peu innocents. Partir comme ça, à la belle étoile!  Et aller parler d’un nouveau roi à un roi ancien! On ne m’a pas dit que du bien de cet Hérode. Et tout ce surcroît de bagages!

Fatigués. Les nuits sont glacées. Ils n’arrivent plus à nous faire lever le matin. Quitter notre froide couche de neige fondue au profond du sentier? Le chemin est long. Il est long, il est long.

Ça chante là-bas. À cette heure-ci!

Et pendant ce temps, vous vous rendez compte de ce que j’ai à porter? Ça monte.

Toi, tu as pris l’encens. Monsieur porte léger.
Je ne vis pas de fumée, moi!

Un enfant, un enfant, vous me la baillez belle. Par une nuit si calme, on l’entendrait pleurer.

Ça chante là-bas.

Dans mon pays, j’ai connu ça. Un petit qui trotte dans vos pas. Et l’attente… Je connais ça. Et puis il s’éloigne. Il apprend lui aussi à être conduit par un mot dans le creux de l’oreille.

Une nuit si tranquille, où scintille déjà la rosée lumineuse…

Nos maîtres nous montrent une cahute, entourée de moutons silencieux. Je pourrais poser enfin ce sac d’or? Vous croyez, vous croyez?

Cette ligne dorée autour de la porte sombre?
Porte étroite, et au-dessus…Mais oui, l’étoile, je sais. Avançons.
Ne poussez pas, je me baisse comme je peux.
Mais oui, l’étoile. Je sais. La folle et sage étoile.

Laissez-moi voir. Laissez-moi passer mon cou. Je veux voir, moi aussi.

Oh!

Les mains vides.

Les mains pleines.

Chronique d’un frère dominicain en Irak

La situation actuelle en Irak Depuis la chute du régime de Saddam Hussein, le 9 avril 2003, on compte plus de six cent soixante-dix mille morts sur le territoire irakien. Les chrétiens étaient alors au nombre de huit cent mille, de différents rites, majoritairement des catholiques. Nous comptons aujourd’hui parmi les chrétiens plus d’un millier de victimes, et trois cent mille chrétiens ont quitté le pays depuis 2003. Des centaines d’intellectuels chrétiens, médecins, ingénieurs, avocats, professeurs, inter­prètes et hommes d’affaires, ont été enlevés, tortures et pour la plupart assassinés ou décapités. Ceux qui ont eu la chance d’être libérés ont dû payer une rançon qui varie entre dix mille et huit cent mille dollars.

Tous ceux et toutes celles qui ont le malheur de contacter ou de travailler pour les Américains de près ou de loin sont détectés et pourchassés comme des traîtres, et exterminés.

Depuis l’occupation de l’Irak par les Américains et leurs alliés, la guerre interreligieuse et les affrontements ethniques ont été préparés et déclarés. L’autorité militaire américaine se pose elle-même comme protectrice des lois et des droits de la nouvelle nation irakienne, libérée de la dictature de Saddam Hussein. Mais la réalité est autre. Les affrontements, déjà perceptibles mais étouffés à l’époque de Saddam, sont d’après nous soit voulus par les Américains, soit alimentés ou menés par leurs intermédiaires. Nous remarquons en particulier que les vrais criminels, arrêtés par la nouvelle police ou la nouvelle armée irakienne, sont relâchés rapidement par les Américains, alors que la violence se perpétue et que le nombre de victimes augmente.

La terre irakienne était déjà ensanglantée et minée quand les chars américains ont débarqué, mais l’infrastructure du pays est aujourd’hui détruite : longues coupures d’électricité, pénurie d’eau potable, manque de produits pétroliers… Il faut attendre parfois plus de vingt-quatre heures pour un plein d’essence ; le litre d’essence a dépassé le dollar, dans un pays exportateur de pétrole !

La sécurité est nulle dans la majeure partie de l’Irak. À Bagdad, comme en beaucoup d’autres endroits, le gouvernement n’a jamais maîtrisé la situation, qui est chaotique. La guerre civile entre musulmans chiites et sunnites est une réalité. Des centaines de « points de contrôle », tenus par des hommes armés et le plus souvent masqués, parsèment les routes et coupent les communications entre quartiers et entre villes. On arrête les gens en pleine rue ; on vérifie nom et appartenances ; on les relâche ou on les tue selon leur carte d’identité. Les chrétiens sont considérés comme les personnes les moins dangereuses et les moins protégés, car ils ne présentent aucun enjeu politique. On peut les attraper comme on veut et là où on le veut, sans risque ni remords. Mais les barrages dressent surtout les musulmans les uns contre les autres ; beaucoup de musulmans ont sur eux une fausse carte d’identité chrétienne, qui ne coûte que cent à cent cinquante dollars, et ils portent parfois sur eux ou dans leur véhicule une croix ou un médaillon de la Vierge Marie, pour mieux passer les barrages.

D’après les dernières statistiques publiées par les journaux irakiens, plus de cent cinquante mille familles auraient été délogées de leur demeure de force, ou bien à cause des enlèvements et des assassinats.

Quelles solutions pour les chrétiens ?

Les chrétiens, nationalistes ou non, demandent une solution urgente pour protéger le reste de leur petit peuple humilié et dispersé : un territoire où les chrétiens resteraient démogra­phiquement majoritaires. Cet « espace protégé » pourrait être la plaine de Ninive, où demeurent plus de cent cinquante mille chrétiens. Ce territoire est déjà sous le protectorat de fait des Kurdes, qui cherchent à attirer tous les chrétiens de Mossoul, de Bagdad et d’ailleurs dans une sorte de « pays autonome ». Ce projet a des avantages et des inconvénients. Les chrétiens se sentiraient plus forts et mieux protégés ; ils représenteraient 15 % de la population de la région du Kur­distan ; mais ce rassemblement pourrait aussi être une nasse dans laquelle les chrétiens deviendraient une proie pour nos voisins les islamistes arabes au sud et le Kurdes au nord. Il suffirait à cela un simplement retournement d’alliances.

Il ne faut pas oublier le génocide des Arméniens ; il ne faut pas oublier non plus ce qu’a raconté le frère Jacques Rhétoré et dont témoignent les archives de la province de France : le massacre des chrétiens « assyro-chaldéens » à Summel, au nord de Mossoul, en 1933. Bernés par les Anglais qui leur promettaient un État dont Ninive serait la capitale, les nationalistes assyriens, seuls faces aux Arabes et aux Kurdes, ont été exterminés.

Morts pour la foi.

Dorat, un des quartiers les plus peuplés en chrétiens de Bagdad, est aujourd’hui presque désert : c’est un champ d’affrontement entre factions et aussi un refuge de bandits et de truands. C’est là cependant qu’enseignent régulièrement cinq de nos frères, au Babel Collège de philosophie et de théologie. On y trouve encore toutes les congrégations religieuses, la maison des postulants dominicains et le séminaire chaldéen.

Un grand nombre de chrétiens a quitté Mossoul, Bagdad et Bassora à cause des menaces des groupes terroristes ou fondamentalistes. Beaucoup de prêtres et de laïcs, et aussi un évêque, ont été menacés, enlevés et parfois torturés et assassinés. Le jeune Raymond, vingt ans, proche de notre communauté de Mossoul et voisin du couvent, a été enlevé en août 2004, torturé et décapité. Un film cd a été distribué aux familles chrétiennes par les terroristes, qui montre des scènes de cette actes barbare, et la tête de Raymond dans un récipient. Le film était accompagné de la menace de la même mort à ceux qui ne se convertiraient par à l’Islam. Peu après, le père Sabah Gamoura, un jeune prêtre chaldéen catholique marié, a été attaqué dans sa maison en pleine nuit, mais il a été sauvé par miracle. Enfin, le père Paulus Eskandar, jeune prêtre orthodoxe marié et père de quatre enfants a été assassiné le 11 novembre dernier dans une rue de Mossoul. Il avait été enlevé deux jours plus tôt par un groupe qui agissait à visage découvert et réclamait trois cent mille dollars. Le corps décapité a été retrouvé avant le début de toute négociation ; la tête, précisait le message des assassins, a été coupée dans un récipient afin que le sang du prêtre ne salît pas la terre de l’islam. Le père Paulus avait été torturé afin qu’il reniât sa foi ; mort, sa main gardait trois doigts joints, signe de la Sainte Trinité. Les funérailles ont témoigné de la force et de la sérénité du clergé et du peuple chrétien devant la mort d’un innocent ; ils ont affirmé leur volonté de vivre en frères, dans la paix et le pardon.

Malgré le martyre, malgré les incertitudes, les menaces et les risques, les frères d’Irak, comme beaucoup de chrétiens, n’ont pas perdu le courage et la persévérance de continuer leur mission et d’élargir leur champ apostolique. Leurs projets montrent leur désir de rester auprès des plus démunis et de leur donner la joie de vivre en chrétien. Leurs services s’entendent à Bagdad, Mossoul, Kirkuk, la plaine de Ninive et jusqu’au Kurdistan. Ils dirigent des centres hospitaliers, des orphelinats, le centre al-Nour qui accueille les femmes battues et rejetées par la société, le centre Saint-Jean qui accueille les pauvres, les vieillards, les handicapés, les sans-abris et les orphelins, le centre socioculturel pour les jeunes, la Pensée chrétienne et sa version pour les enfants, et enfin l’audacieux projet d’Université ouverte de Bagdad.

Les chrétiens en Irak ne veulent pas déserter cette terre qui a ouvert ses bras à la Bonne Nouvelle depuis l’apôtre saint Thomas. Malgré les jours sombres et le souvenir des martyrs, Jésus nous assure que c’est toujours la vie qui l’emporte à travers la mort. Nous vivons aujourd’hui ce que le diacre saint Ephrem a écrit il y a seize siècles : « Les bons épis, chargés de blé, baisseront la tête devant la tempête et, quand la tempête sera passée, ils redresseront la tête. »

Fr. Nageeb o.p.

Source : PRÊCHEUR. Bulletin de liaison de la Province de France. NOVEMBRE 2006.

Dieu existe-t-il encore?

Un lecteur du blogue du Moine ruminant a attiré mon attention sur une entrevue donnée par André Comte-Sponville sur la chaîne radio de Radio-Canada, portant sur le thème « L’expérience spirituelle sans Dieu ». Coïncidence? C’est le thème que je donnais à mon blogue il y a une semaine.Afin d’entrer dans cette rencontre entre la foi en Dieu et l’athéisme moderne, je vous conseille un livre qui renoue avec la pratique de la « disputatio » médiévale, où deux philosophes débattent sur l’existence de Dieu, question traditionnelle aujourd’hui réactivée. Les deux philosophes sont Philippe Capelle – André Comte-Sponville . Et le titre du livre est « Dieu existe-t-il encore?« .

Je ne veux pas reprendre ici la discussion sur le bien-fondé de l’existence de Dieu. J’y crois. Je dirais plus, j’aime. Alors, comment prouver que l’on aime véritablement à un autre. Je ne crois pas par besoin, ou par insécurité, ou parce que je tiens à aller au ciel. D’ailleurs, tous les croyants que je connais n’ont pas du tout cette perspective de l’éternité dans leur horizon de croyants. Ce qui leur importe, c’est leur vie d’homme ici-bas. Sans vouloir minimiser le sens de la vie éternelle pour nous chrétiens, je dirais que le ciel est un bénéfice secondaire dans l’acte de foi. La foi est en tout premier lieu un don pour maintenant, pour l’aujourd’hui terrestre.

Quant à ma foi en Dieu et en son Fils Jésus-Christ, je l’accueille comme le don le plus extraordinaire qui soit. Je crois comme j’aime le chaud soleil du matin, la première brise de printemps, le chant des oiseaux en forêts, ou le rire des enfants qui courent après les papillons. La véritable foi en Dieu est gratuite, c’est donné, c’est une joie, c’est plus fort que moi, c’est plus fort que tout, et ma vie y puise comme à sa source. Ainsi est faite la foi en Dieu pour moi.

Elle est avant tout une rencontre avec Celui qui habite au plus profond de moi, qui est le créateur de toutes choses, et dont la connaissance apporte un tel bonheur, un tel accomplissement de soi, qu’après 30 ans de cette expérience de foi, je ne puis en douter, même si ma foi n’est jamais de l’ordre d’une certitude. C’est mon espérance qui est certaine.

Dieu ne se prouve pas. Tout comme l’athée ne peut prouver sa non-existence. L’athée croit au néant, le croyant croit en Dieu. Mais croire au néant n’implique pas le rapport à un Autre, comme la foi peut l’impliquer. L’athéisme est une croyance, oui, mais qui laisse l’homme seul avec lui-même. Bien sûr, l’autre, le prochain, le frère en humanité, importe beaucoup dans le parcours de bien des athées, et je les admire. Leur engagement envers le monde est noble et beau. Mais c’est un parcours auquel le christianisme n’a rien à envier. Il suffit de regarder la vie des innombrables témoins de la foi au fil des millénaires pour s’en convaincre.

André Comte-Sponville affirme que « l’athéisme est une forme d’humilité ». L’origine latine de notre mot « humilité » peut nous aider à nous débarrasser d’une fausse idée de l’humilité. En effet, le mot « humilité » vient du latin humus qui se traduit par « terre, sol ». Ce mot est passé directement en français pour désigner la couche superficielle du sol, très féconde, qui accueille la semence pour lui faire porter du fruit. On comprend alors que l’humilité chrétienne est cette qualité d’ouverture qui permet au croyant d’accueillir la Parole de Dieu avec joie, comme une semence qui donne à sa vie une dimension nouvelle.

La foi en Dieu est une grâce que l’homme ne peut se donner à lui-même. Tout ce qui est requis de lui c’est vouloir suffisamment cette grâce pour la demander à Dieu. Voilà la véritable humilité. Le refus de s’engager dans ce dialogue, certe risqué et compromettant, c’est de l’orgueil, et en ce sens, l’athéisme est une forme d’orgueil.

Voyage de Benoît XVI en Turquie

Le 28 novembre prochain Benoît XVI entreprendra son voyage historique en Turquie, voyage dont le fait saillant sera sans doute sa rencontre avec le Patriarche oecuménique Barthélémy Ier de Constantinople. Un pas de plus dans ce long dialogue qui vise à rapprocher les Églises d’Occident et d’Orient.Le mouvement oecuménique est une réalité toute récente dans l’histoire de l’Église. Non pas qu’à travers les siècles il n’y ait pas eu de tentatives de rapprochement entre les parties divisées du Corps du Christ, mais l’oecuménisme est un mouvement qui s’est développé en-dehors d’une décision d’autorité ou de rencontres entre chefs d’Églises. C’est un mouvement qui a ses racines dans le peuple de Dieu. Il s’est imposé comme une nécessité aux yeux d’un grand nombre de chrétiens et chrétiennes. L’oecuménisme est un fruit de l’Esprit. Ce mouvement vise à rendre actuelle la prière que Jésus faisait à son Père, peu de temps avant sa passion : « Qu’ils soient un comme nous nous sommes un!»

Bien sûr, il y a encore loin de la coupe aux lèvres et l’idéal de l’unité dans l’Église demeurera toujours un défi, et ce, jusqu’à la fin des temps. Mais Jean-Paul II lui-même avait fixé l’arrivée du troisième millénaire comme un moment privilégié à saisir pour l’Église, afin qu’elle s’engage plus résolument sur la voie de la communion. Et Benoît XVI semble poursuivre le rêve de son prédécesseur.

Cette recherche de l’unité est un devoir moral qui incombe non seulement à toutes les Églises, mais à tous les chrétiens et chrétiennes. Comme le soulignait Mgr Pezeril, « il n’y aura jamais de désaveu plus sévère par Dieu de nos désunions que cette grâce, répandue en nous tous par son Esprit, de l’invoquer, de le chanter, de l’aimer, de nous perdre en lui.»

L’on dit que le plus long des voyages commence par un pas. Puisse ce voyage nous aider à faire un pas de plus sur le chemin de l’unité.

La communion des saints avec Jules Montchanin

« L’unité de deux saints qui ne se connaissent pas est plus réelle et plus intime, incommensurablement, que celle d’une branche à une autre branche du même arbre nourrie de la même sève… »(Jules Montchanin, Écrits spirituels, Paris, 1965, p.120).

À celle qui est Marie

Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas.
Alors il faut prendre son courage à deux mains.
Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout.
Être hardi. Une fois.
S’adresser hardiment à celle qui est infiniment belle.
Parce qu’aussi elle est infiniment bonne.

À celle qui intercède.
La seule qui puisse parler de l’autorité d’une mère.

S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.
Parce qu’aussi elle est infiniment douce.
(…)

À celle qui est infiniment riche.
Parce qu’aussi elle est infiniment pauvre.

À celle qui est infiniment haute.
Parce qu’aussi elle est infiniment descendante.

À celle qui est infiniment grande.
Parce qu’aussi elle est infiniment petite.
Infiniment humble.
Une jeune mère.

À celle qui est infiniment jeune.
Parce qu’aussi elle est infiniment mère.
(…)

À celle qui est infiniment joyeuse.
Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse.
(…)

À celle qui est infiniment touchante.
Parce qu’aussi elle est infiniment touchée.

À celle qui est toute Grandeur et toute Foi.
Parce qu’aussi elle est toute Charité.
(…)

À celle qui est Marie.
Parce qu’elle est pleine de grâce.

À celle qui est pleine de grâce.
Parce qu’elle est avec nous.

À celle qui est avec nous.
Parce que le Seigneur est avec elle.

CHARLES PÉGUY

(Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, extraits.)

Le grand départ

Je reviens tout juste de prêcher une retraite dans une communauté où se trouvent près de 250 soeurs malades, en fin de parcours après une longue vie missionnaire. Tout d’abord, ce fut le choc, car c’est la première fois que je prêchais littéralement dans un hôpital. La majorité des retraitantes suivaient la retraite de leur chambre. Les soeurs et le personnel pouvaient suivre les entretiens via un interphone. Tout au long de cette semaine très intense, j’ai côtoyé ces soeurs, certaines ayant même plus de cent ans.C’est un contexte de retraite qui m’a mis littéralement face à la mort, prêchant à des soeurs confrontées à ce destin inéluctable qui nous concerne tous. Mais pour plusieurs d’entre elles, la proximité de la mort n’était plus une possibilité, mais une certitude, certaines n’ayant que quelques mois à vivre. J’ai rencontré pendant cette semaine toutes sortes d’attitudes face à la mort : de la hâte de partir vers la maison du Père, au refus le plus total de la mort, en passant par la révolte ou la négation.

Quand j’ai quitté ces soeurs, je n’ai pu m’empêcher de ressentir un étrange sentiment d’abandon à leur endroit, comme si je les abandonnais à leur sort. Je sais bien qu’il était temps de partir et que je ne pouvais plus rien faire pour elles, mais l’on se sent responsable de ceux et celles que l’on apprivoise, comme le dit le renard au Petit Prince. Je pense bien que nous nous sommes apprivoisés mutuellement pendant cette retraite, dont le thème était « Ce Dieu qui nous cherche ».

Je pense encore à elles et j’espère que mes chères soeurs se laisseront toutes trouvées et apprivoisées à l’heure du grand départ. En attendant, je prie pour elles et je vous les confie.

Mon ami Clovis

Clovis a été pour moi un père spirituel et je me souviens avec plaisir et nostalgie, de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale ou dans son beau jardin, qu’il entretenait avec tant de soin et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie, de l’histoire de l’Eglise, de la vie des saints et des saintes, qui étaient des familiers pour lui. Et jamais je ne me lassais de ces heures passées ensemble.À 78 ans Clovis a été hospitalisé. Son diabète devenait incontrôlable. Il lui restait peu de temps à vivre. J’étais allé le voir à l’hôpital de Joliette. Je vis là, un homme diminué, épuisé par la maladie, mais toujours aussi lucide. Un homme qui savait qu’il ne pourrait pas retourner dans sa maison, qu’il ne reverrait plus son beau jardin où il passait la plus belle partie de ses étés. Sa santé ne lui permettait plus de vivre seul à la maison. Et dès qu’il aurait reçu son congé de l’hôpital, il irait rejoindre « sa » Thérèse qui vivait dans un Centre d’accueil depuis plus d’un an, maman Thérèse que j’aimais beaucoup.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve. Il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur. Que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu » me dit-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », a-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi. Je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis ».

En écoutant mon ami Clovis, il me venait en mémoire ce passage de la seconde lettre de Paul à Timothée où il lui dit:

« Me voici déjà offert en sacrifice, le moment est venu. Je me suis bien battu, j’ai tenu jusqu’au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n’ai plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur: dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial, me la remettra en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire ».

Tout en me remémorant ce texte, je voyais en cet homme alité, la figure du vieil apôtre Paul, terminant sa course, et moi, j’étais Timothée, poursuivant sa course, écoutant les réflexions et les recommandations d’un homme au terme de sa vie, contemplant déjà le destin qui serait le mien. Je me sentais comme rassuré de me tenir auprès d’un homme qui semblait aussi serein à l’idée de la mort. Avant de le quitter il me demanda de le bénir. Je le bénis avec émotion et je sortis de la chambre, jetant un dernier regard vers lui et il m’envoya tout simplement la main, comme un voyageur sur le quai d’une gare qui s’apprête à prendre le train. Le train pour l’éternité…

Une semaine plus tard avaient lieu les funérailles et la famille me demanda de prêcher à cette occasion. Je rappelai essentiellement ce qu’avait été ma relation avec Clovis, sa grande dignité, sa grande paix face à la mort et je me souviens que j’avais partagé un sentiment qui m’habitait avec l’assemblée, en leur disant que, pour la première fois de ma vie, j’avais vraiment l’impression d’assister aux funérailles d’un chrétien. Non pas que je n’aie vécu cette expérience auparavant. Mais c’était la première fois que je perdais un ami dans la foi, et où j’étais convaincu de l’attachement profond du défunt pour le Christ. Un chrétien venait de mourir et nous célébrions son départ vers la maison du Père en l’accompagnant de nos prières.

À la fin de la célébration, après l’aspersion de l’eau bénite sur le cercueil, les porteurs s’avancèrent, prirent le cercueil et se dirigèrent vers la sortie de la cathédrale, alors que tous les participants demeuraient dans leurs bancs. J’étais donc l’un des seuls à voir s’éloigner la dépouille de mon ami Clovis, me tenant debout face à l’allée centrale. Nous étions au mois de janvier, et je me souviens que l’intérieur de la cathédrale était plus ou moins bien éclairé à cause du peu de fenêtres. Lorsque les porteurs arrivèrent à l’arrière de la cathédrale, ils ouvrirent les portes et là, une lumière aveuglante m’éblouie et envahie tout le hall arrière de la cathédrale. C’était le soleil d’hiver sur une neige fraîchement tombée qui brillait de tous ses feux. Je vis alors le cercueil disparaître dans cette blancheur éclatante. Mon ami Clovis était parti. Il ne restait plus que ce puits de lumière ouvert sur l’infini…

La leçon de Nickel Mines

Jésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la soeur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de porter un regard lucide à la fois sur soi et sur l’autre, qui est capable de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la soeur qui s’est égaré.Utopique ? Bien sûr ! Comme tout l’évangile d’ailleurs. Mais parce que notre Dieu est le Dieu de l’impossible, ses paroles deviennent promesses pour nous. S’il nous invite à nous pardonner, s’il nous commande de nous aimer les uns les autres jusqu’à aimer nos ennemis, c’est qu’il nous sait capable d’un tel dépassement. Puisque nous sommes capables de Dieu (capax Dei), nous sommes capableS d’aimer et de pardonner. C’est à cela que nous sommes appelés, c’est le coeur de notre vocation de fils et de filles de Dieu.

Jésus nous enseigne une voie de perfection pour accueillir le Règne de Dieu : le don réciproque les uns aux autres de cet amour prodigué si généreusement par Dieu et qui, dans sa pointe extrême, devient pardon, ce pardon total et inconditionnel dont témoigne Jésus sur la croix. En Jésus nos yeux ont contemplé l’Amour à l’oeuvre et nous savons désormais que seul l’amour qui sait pardonner est vrai et digne de ce nom. C’est dans cette vie imitée et contemplée que le pardon prend tout son sens pour les chrétiens et les chrétiennes, où il apparaît comme la seule force capable de soulever le monde et de transformer les coeurs. Pour moi c’est la leçon de Nickel Mines.

Foi et psychologie

A l’époque où j’ai fait l’expérience de ma conversion je travaillais comme psychologue depuis environ un an et demi. J’avais été formé dans une tradition très séculaire et anti-cléricale, ce qui me semble être encore la situation aujourd’hui. Mon expérience de foi n’a pas été seulement une adhésion à un credo. Je dirais que cette expérience n’a surtout pas été cela. J’ai utilisé le mot expérience et, par définition, cela nous situe au-delà des concepts, des définitions et des dogmes.Mon expérience de foi m’a fait vivre tout d’abord une expérience de rencontre spirituelle qu’il est difficile de décrire, non pas parce que cette expérience serait floue, au contraire, mais par respect, par pudeur devant ce mystère que j’ai appréhendé lors d’un moment de prière. Mais toujours est-il que les mois qui ont fait suite à cette expérience m’ont permis de réaliser que la foi en Dieu était quelque chose de mouvant, de vivant. J’ai fait l’expérience d’une relation, d’une vie en moi m’appelant à redéfinir sans cesse mon rapport avec le monde, les autres, Dieu et moi-même. Je vivais un processus de croissance, ma vie spirituelle s’épanouissait peu à peu, je découvrais la prière, la relation à Dieu, je prenais conscience d’être appellé à redéfinir constamment ma relation à Dieu. De mettre peu à peu de côté la recherche de consolations ou d’exaucements, afin d’entrer davantage dans la gratuité de cette relation et, surtout, de redécouvrir l’autre, le prochain.

Je ne pouvais en douter, la vie spirituelle était quelque chose de vivant, avec ses lois propres. Les vies de saints et des saintes, les traités de spiritualité, ne venaient que confirmer ma propre expérience. Mes rencontres avec d’autres croyants et croyantes me faisaient rencontrer des complices, non pas parce que nous faisions partie d’une même « mouvement » ou « Église », mais parce que nous découvrions chez un semblable la joie d’être habité par un même mystère, une même présence. Je ne pouvais plus en douter: la croissance spirituelle avait ses lois propres, son dynamisme tout comme la croissance psychologique, la croissance psycho-affective. Ses lois d’ailleurs, n’étaient pas tellement différentes, puisqu’elles touchaient elles aussi l’ordre du relationnelle et de l’identité personnelle.

C’est pourquoi je demeure convaincu que la croissance psychologique atteint son plein développement lorsqu’elle est capable d’intégrer la dimension spirituelle, la relation au Tout-Autre, Lui qui est à l’origine de toute vie et de toute croissance.

Un grand amour m’attend

Je reviens tout juste d’une absence d’une semaine pendant laquelle j’ai prêché une retraite, d’où mon long silence. En attendant de reprendre la plume, je vous partage ce magnifique texte, d’un auteur anonyme, et qui dit tout :

Ce qui se passera de l’autre côté
Quand tout pour moi
aura basculé dans l’éternité…
Je ne le sais pas !
Je crois, je crois seulement
qu’un grand amour m’attend.

Je sais pourtant qu’alors, pauvre et dépouillé,
je laisserai Dieu peser le poids de ma vie,
mais ne pensez pas que je désespère…
Non, je crois, je crois tellement
qu’un grand amour m’attend.

Si je meurs, ne pleurez pas,
c’est un amour qui me prend paisiblement.
Si j’ai peur… et pourquoi pas ?
Rappelez-moi souvent, simplement,
qu’un grand amour m’attend.

Mon Rédempteur va m’ouvrir la porte,
de la joie, de sa lumière.
Oui, Père, voici que je viens vers toi.
Comme un enfant, je viens me jeter dans ton amour,
ton amour qui m’attend.

9/11

La date est sans contredit la plus célèbre dans l’histoire récente de l’humanité. Pourtant il y a eu des événements beaucoup plus sanglants dans notre triste histoire humaine, mais jamais vécus en direct comme le fût cette attaque des tours jumelles de New York il y a cinq ans. D’où son impact très immédiat sur nos vies, son côté spectaculaire.Qui se souvient par exemple de la guerre de la faim contre l’Irak, à la fin des années 90, qui a fait plus de 90,000 morts chez les enfants de ce pays en une seule année. Pas de mausolé pour ces derniers, ni de président ou de premier ministre venant déposer sa gerbe de fleurs. Il faudrait aussi se rappeler de cela aujourd’hui. Mais je ne veux pas jouer le trouble-fête.

La plupart d’entre nous se rappellent sans doute où ils étaient ce matin du 11 septembre 2001. C’est gravé à jamais dans nos mémoires. En voyant le deuxième avion percuter la seconde tour je me souviens de m’être exclamé : « C’est la guerre! »

Il serait trop facile de se cantonner dans une lecture superficielle de l’événement en traçant simplement une ligne entre innocents et coupables. Il faut plutôt regarder le tout dans un enchevêtrement de clair-obscur où la vérité est la première victime de la guerre et de la démagogie, et ce, des deux côtés des barbelés.

Mais le fait demeure: l’horreur, la haine, la mort-en-direct, un goût de cendre dans la bouche. Un incroyable gâchis, un échec monumental de l’Homme, et dont les puissances occidentales ne pourront jamais se laver les mains. Et pourtant elles semblent avoir choisies la voie de tous les grands potentats et autocrates de l’histoire : la fuite en avant. Je ne cherche pas ici à justifier les terroristes. Il est clair que la haine et le démagogie semblent leur avoir fermé à jamais le coeur et les yeux, et nul ne sait quelle sera l’issue de cette guerre. J’ai bien peur que le pire ne soit à venir. Bien sûr, on ne peut refaire l’histoire, mais il y a urgence dans la recherche de solutions viables et justes à ce conflit, qui s’impose de plus en plus comme une lutte entre l’Occident et le monde musulman.

C’est pourquoi ce tragique anniversaire s’élève comme un appel à tous les hommes et les femmes de bonne volonté. Aujourd’hui, ensemble, il nous faut faire mémoire. Il faut prier. Prier beaucoup pour la paix, afin que s’accomplisse dans notre monde, pour tous les frères ennemis, cette parole de Jésus dans l’évangile de Luc : « la sagesse de Dieu a été reconnue juste par tous ses enfants. » (Lc 7, 35) Puisse cette sagesse nous ouvrir la voie vers la paix et la justice.

Journal de la Trappe (fin)

(février 4) Les adieux sont presque terminés. Je quitte la trappe demain matin. J’ai rencontré le père Abbé ainsi que le prieur. J’ai aussi écrit mon mot de remerciement à la communauté. Le voici :Chers frères,

Le temps est déjà venu pour moi de vous quitter, mais non sans vous dire mille fois merci pour ce privilège qui m’a été accordé de vivre parmi vous pendant un mois, à partager votre prière, votre silence, votre vie fraternelle, tout le quotidien quoi qui fait la vie du moine. J’ai vraiment goûté chacune de ces journées et aucune n’a été superflue ou trop longue, jusqu’à la dernière.

J’ai été très impressionné, à la fois par l’exigence, la profondeur et le sérieux de votre engagement dans cette mission d’Église, et qui ne donne que plus de poids à cette parole de Paul VI : « … le moine est le signe qu’est à l’œuvre dans le monde une force qui transcende tellement les limites de ce monde, qu’elle sera capable de le transfigurer au dernier jour ». Je repars admiratif devant cette belle fidélité au Christ que vous manifestez, et ressourcé aussi de vous avoir côtoyé dans ce quotidien de la vie monastique.

Mon séjour parmi vous était, bien que non prévu, une belle façon pour moi de célébrer mes 25 ans de conversion et mes 25 ans de fréquentation de la Trappe. Soyez assurés que je garderai un souvenir impérissable de ce séjour dont je rends grâce à Dieu. Je quitte en vous portant tous dans mes prières et je me confie à la vôtre.

Bien fraternellement en Jésus Christ,


Le fait ne s’est pas démenti tout au long de ce mois. J’ai été très heureux de vivre ce séjour avec les Trappistes. Trop heureux peut-être, au point où j’éprouve un peu de tristesse à l’idée de partir. Comme si ce séjour m’avait confirmé cette dimension contemplative en moi, qui m’a toujours habité depuis ma conversion, et même avant. Ici à la Trappe, j’ai pu enfin voir ce que c’est qu’une communauté qui a une règle de vie, où le silence a vraiment sa place, où la quête de Dieu semble vraiment présente, où la pauvreté est effective.Pour l’instant, je me dis que je devrai me donner cette vie d’intériorité et de silence dans mon couvent. Je ne crois pas à la possibilité d’une communauté nouvelle, ni d’une réforme. Sombres perspectives. Je voulais vivre mon idéal religieux avec d’autres et je me retrouve bien seul. Mais je rends grâce à Dieu pour sa belle fidélité à mon endroit, pour le bonheur de croire et de goûter sa présence et je lui demande de guider mes pas et de me conduire là où il lui plaira. À la grâce de Dieu. Saint Dominique prie pour moi, prie pour nous. Fin du journal.

Journal de la Trappe (14)

Je n’ai pu compléter ce que j’avais commencé précédemment, mais ce sera pour une autre fois sans doute. Je voulais traiter de la souffrance, du silence de Dieu et, surtout, de l’utilisation que nous faisons de Dieu. Le Dieu « riche en faveurs », nous sommes très à l’aise avec lui, comme notre ami Caillou, mais le Dieu « pauvre », rien à faire! Présentement, je suis en train de lire « Maître Eckhart ou l’empreinte du désert » de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, un livre un peu exigeant pour mes connaissances en philosophie, mais qui est néanmoins passionnant. Passionnant parce que l’on y aborde toute la mystique de Maître Eckhart sous l’angle du débat intelligence ou volonté pour accéder à Dieu. Voici quelques extraits :

Parlant du travail d’Albert-le-Grand dans sa consultation des œuvres philosophiques païennes :

« Au point de départ, les fidélités n’étaient donc point si tranchées, et nombreux étaient les échanges entre le courant augustinien transcrivant la pensée de Platon en des termes substantiels et la tradition plus « logicienne » de l’Un de Plotin, s’exposant à travers la technique discursive héritée de Boèce. C’est sous une autre forme que s’exacerba la tension, lorsque le néo-platonisme dionysien affirma plus fortement l’identité entre l’être et l’intellect, s’opposant de la sorte au néo-platonisme augustinien, lequel, relayé par saint Bernard puis par les docteurs franciscains, misait sur l’absolu d’un amour caritatif appelé au relais d’une intelligence tenue pour limitée dans ses capacités unitives. » pp. 40-41

Un thème qui traversera donc les sermons de maître Eckhart est celui de la relation entre l’intelligence et la volonté dans l’homme.

« S’il est hors de doute que l’union s’opère chez lui par voie d’intelligence – s’il rejette donc la position de saint Bernard qui en appelle à la volonté pour conclure positivement là où la raison aurait échoué – la connaissance pour lui est lourde d’une affectivité qui n’est pas étrangère à sa perfection intellectuelle. Ce qui invalide… toute opposition catégorique entre sa mystique « spéculative » et la mystique affective préconisée par les héritiers d’Augustin. » p. 41

Dans son sermon no. 9 nous trouvons un énoncé très clair de la position d’Eckhart :

« J’ai dit à l’École que l’intellect est plus noble que la volonté, et cependant tous deux appartiennent à cette lumière. Un maître d’une autre École dit que la volonté est plus noble que l’intellect, car la volonté prend les choses telles qu’elles sont en lui. C’est vrai. Un œil est plus noble en lui-même qu’un œil peint au mur. Mais je dis que l’intellect est plus noble que la volonté. La volonté prend Dieu sous le vêtement de la bonté. L’intellect prend Dieu dans sa nudité, dépouillé de bonté et d’être. » p.53

Mais sa position dernière aurait été de dire que : « L’accomplissement de la béatitude réside dans les deux : la connaissance et l’amour », même si en terme de hiérarchie, « la palme va à l’intellect ».

Je considère ces questions importantes, car elle touche au fondement même de l’expérience de Dieu, que l’être humain est appelé à faire. Si je me rapporte à ma propre expérience je me souviens de ce moment dans mon cheminement de foi où je souhaitais croire, je désirais croire mais en était incapable. J’avais devant moi toute l’histoire du salut, son pourquoi, son comment. Le tout pouvait faire sens, me disais-je, mais ne me convainquait pas! Au mieux, j’aurais pu me dire croyant en arguant que les preuves en faveur de l’existence de Dieu l’emportaient sur celles de sa non-existence, mais je n’aurais pas eu la foi pour autant. Du moins, cette foi qui fait vivre et à laquelle on s’accroche.

C’est parce que j’avais le désir de croire que j’ai accepté d’aller au bout de ce désir en appelant Dieu à mon secours. Et il m’a répondu. J’ai fait l’expérience de son amour. J’ai voulu sa présence et je l’ai connue. Mais c’est une connaissance toute faite d’amour. Avant que je ne l’aime, lui m’a aimé. Telle a été mon expérience de conversion. Mon expérience première de Dieu a été plutôt de cet ordre du désir, de la volonté de croire, que par le biais d’un acte de l’intelligence. Par ailleurs, c’est ma volonté qui a mû mon intelligence dans cette recherche de Dieu. L’intelligence au service de la volonté!

Le but de Maître Eckhart est de ramener l’homme au seul lieu où il soit « un » avec lui-même, et donc avec Dieu; car être en soi c’est être en Dieu, et « ce qui est en Dieu est Dieu ». p.67

Journal de la Trappe (13)

(janvier 21) Je me suis réveillé ce matin à trois heures, sortant d’un rêve tout en joie, mais dont je ne me souviens pas du contenu. Mais c’est cette joie qui m’a réveillée. J’étais avec des gens et nous venions de vivre une journée extraordinaire, qui se terminait par une montée, comme un sommet et où je m’exclamais : « Quelle joie! Louons le Seigneur! » Et il ne s’agissait pas là d’une formule liturgique, mais d’un immense cri du cœur. C’est extraordinaire de se réveiller ainsi.Je suis resté couché, mais incapable de me rendormir, d’autant plus que mon levé habituel est à 3h45. J’ai donc poursuivi cette louange intérieure, rendant grâce au Seigneur pour cette joie de le connaître et de l’aimer autant, d’être transporté parfois par ce sentiment de sa présence qui m’habite ou du moins d’un grand amour pour lui. Je me suis rappelé alors, qu’au début de ma conversion, j’avais lu dans le livre d’Isaïe le passage suivant :

2:19 Pour eux, ils iront dans les cavernes des rochers et dans les fissures du sol, devant la Terreur de Yahvé, devant l’éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour faire trembler la terre. 2:20 En ce jour-là, l’homme jettera aux taupes et aux chauves-souris ses faux dieux d’argent et ses faux dieux d’or, ceux qu’on lui a fabriqués pour qu’il les adore, 2:21 il s’en ira dans les crevasses des rochers et dans les fentes des falaises, devant la Terreur de Yahvé, devant l’éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour faire trembler la terre.

Comme ces mots me parlaient alors. Non pas qu’ils n’aient plus de sens, mais mon expérience de foi me faisait éprouver, à la fois, une certaine fascination mêlée de crainte, devant cette éventuelle manifestation de Dieu à la fin des temps. Comme je prenais conscience de ma petitesse et de mon indignité devant la grandeur de Dieu!

Je vis beaucoup moins ces sentiments aujourd’hui. Dois-je le regretter? Je ne crois pas, car Dieu n’est pas quelqu’un dont j’ai peur, dont je crains la venue, bien que l’idée de sa grandeur me donne le vertige. Mais je vis plus en confiance je dirais. Il y a une plus grande paix dans cette relation qui n’en est plus à l’état de la nouveauté d’il y a 25 ans.

Dieu m’est un proche, une présence que j’aime, à qui je veux tout donner. Et je me sais aimé de lui. Je le sais bienveillant à mon endroit, patient, plein de miséricorde et de pardon. Il m’aime non seulement comme un père, mais parce qu’il est mon Père. Et lui et le Christ ne font qu’un.

Dieu fait signe dans nos vies. De mille et une manières. Mais nous sommes aveugles. Alors les jours passent, la vie s’écoule et nous ne voyons rien, nous n’entendons rien. Il est vrai sa présence n’est pas facile à déchiffrer, car elle demande une écoute toute enracinée dans l’attention et la prière, dans ce que j’appellerais le souci pour Dieu.