Chronique d’un frère dominicain en Irak

La situation actuelle en Irak Depuis la chute du régime de Saddam Hussein, le 9 avril 2003, on compte plus de six cent soixante-dix mille morts sur le territoire irakien. Les chrétiens étaient alors au nombre de huit cent mille, de différents rites, majoritairement des catholiques. Nous comptons aujourd’hui parmi les chrétiens plus d’un millier de victimes, et trois cent mille chrétiens ont quitté le pays depuis 2003. Des centaines d’intellectuels chrétiens, médecins, ingénieurs, avocats, professeurs, inter­prètes et hommes d’affaires, ont été enlevés, tortures et pour la plupart assassinés ou décapités. Ceux qui ont eu la chance d’être libérés ont dû payer une rançon qui varie entre dix mille et huit cent mille dollars.

Tous ceux et toutes celles qui ont le malheur de contacter ou de travailler pour les Américains de près ou de loin sont détectés et pourchassés comme des traîtres, et exterminés.

Depuis l’occupation de l’Irak par les Américains et leurs alliés, la guerre interreligieuse et les affrontements ethniques ont été préparés et déclarés. L’autorité militaire américaine se pose elle-même comme protectrice des lois et des droits de la nouvelle nation irakienne, libérée de la dictature de Saddam Hussein. Mais la réalité est autre. Les affrontements, déjà perceptibles mais étouffés à l’époque de Saddam, sont d’après nous soit voulus par les Américains, soit alimentés ou menés par leurs intermédiaires. Nous remarquons en particulier que les vrais criminels, arrêtés par la nouvelle police ou la nouvelle armée irakienne, sont relâchés rapidement par les Américains, alors que la violence se perpétue et que le nombre de victimes augmente.

La terre irakienne était déjà ensanglantée et minée quand les chars américains ont débarqué, mais l’infrastructure du pays est aujourd’hui détruite : longues coupures d’électricité, pénurie d’eau potable, manque de produits pétroliers… Il faut attendre parfois plus de vingt-quatre heures pour un plein d’essence ; le litre d’essence a dépassé le dollar, dans un pays exportateur de pétrole !

La sécurité est nulle dans la majeure partie de l’Irak. À Bagdad, comme en beaucoup d’autres endroits, le gouvernement n’a jamais maîtrisé la situation, qui est chaotique. La guerre civile entre musulmans chiites et sunnites est une réalité. Des centaines de « points de contrôle », tenus par des hommes armés et le plus souvent masqués, parsèment les routes et coupent les communications entre quartiers et entre villes. On arrête les gens en pleine rue ; on vérifie nom et appartenances ; on les relâche ou on les tue selon leur carte d’identité. Les chrétiens sont considérés comme les personnes les moins dangereuses et les moins protégés, car ils ne présentent aucun enjeu politique. On peut les attraper comme on veut et là où on le veut, sans risque ni remords. Mais les barrages dressent surtout les musulmans les uns contre les autres ; beaucoup de musulmans ont sur eux une fausse carte d’identité chrétienne, qui ne coûte que cent à cent cinquante dollars, et ils portent parfois sur eux ou dans leur véhicule une croix ou un médaillon de la Vierge Marie, pour mieux passer les barrages.

D’après les dernières statistiques publiées par les journaux irakiens, plus de cent cinquante mille familles auraient été délogées de leur demeure de force, ou bien à cause des enlèvements et des assassinats.

Quelles solutions pour les chrétiens ?

Les chrétiens, nationalistes ou non, demandent une solution urgente pour protéger le reste de leur petit peuple humilié et dispersé : un territoire où les chrétiens resteraient démogra­phiquement majoritaires. Cet « espace protégé » pourrait être la plaine de Ninive, où demeurent plus de cent cinquante mille chrétiens. Ce territoire est déjà sous le protectorat de fait des Kurdes, qui cherchent à attirer tous les chrétiens de Mossoul, de Bagdad et d’ailleurs dans une sorte de « pays autonome ». Ce projet a des avantages et des inconvénients. Les chrétiens se sentiraient plus forts et mieux protégés ; ils représenteraient 15 % de la population de la région du Kur­distan ; mais ce rassemblement pourrait aussi être une nasse dans laquelle les chrétiens deviendraient une proie pour nos voisins les islamistes arabes au sud et le Kurdes au nord. Il suffirait à cela un simplement retournement d’alliances.

Il ne faut pas oublier le génocide des Arméniens ; il ne faut pas oublier non plus ce qu’a raconté le frère Jacques Rhétoré et dont témoignent les archives de la province de France : le massacre des chrétiens « assyro-chaldéens » à Summel, au nord de Mossoul, en 1933. Bernés par les Anglais qui leur promettaient un État dont Ninive serait la capitale, les nationalistes assyriens, seuls faces aux Arabes et aux Kurdes, ont été exterminés.

Morts pour la foi.

Dorat, un des quartiers les plus peuplés en chrétiens de Bagdad, est aujourd’hui presque désert : c’est un champ d’affrontement entre factions et aussi un refuge de bandits et de truands. C’est là cependant qu’enseignent régulièrement cinq de nos frères, au Babel Collège de philosophie et de théologie. On y trouve encore toutes les congrégations religieuses, la maison des postulants dominicains et le séminaire chaldéen.

Un grand nombre de chrétiens a quitté Mossoul, Bagdad et Bassora à cause des menaces des groupes terroristes ou fondamentalistes. Beaucoup de prêtres et de laïcs, et aussi un évêque, ont été menacés, enlevés et parfois torturés et assassinés. Le jeune Raymond, vingt ans, proche de notre communauté de Mossoul et voisin du couvent, a été enlevé en août 2004, torturé et décapité. Un film cd a été distribué aux familles chrétiennes par les terroristes, qui montre des scènes de cette actes barbare, et la tête de Raymond dans un récipient. Le film était accompagné de la menace de la même mort à ceux qui ne se convertiraient par à l’Islam. Peu après, le père Sabah Gamoura, un jeune prêtre chaldéen catholique marié, a été attaqué dans sa maison en pleine nuit, mais il a été sauvé par miracle. Enfin, le père Paulus Eskandar, jeune prêtre orthodoxe marié et père de quatre enfants a été assassiné le 11 novembre dernier dans une rue de Mossoul. Il avait été enlevé deux jours plus tôt par un groupe qui agissait à visage découvert et réclamait trois cent mille dollars. Le corps décapité a été retrouvé avant le début de toute négociation ; la tête, précisait le message des assassins, a été coupée dans un récipient afin que le sang du prêtre ne salît pas la terre de l’islam. Le père Paulus avait été torturé afin qu’il reniât sa foi ; mort, sa main gardait trois doigts joints, signe de la Sainte Trinité. Les funérailles ont témoigné de la force et de la sérénité du clergé et du peuple chrétien devant la mort d’un innocent ; ils ont affirmé leur volonté de vivre en frères, dans la paix et le pardon.

Malgré le martyre, malgré les incertitudes, les menaces et les risques, les frères d’Irak, comme beaucoup de chrétiens, n’ont pas perdu le courage et la persévérance de continuer leur mission et d’élargir leur champ apostolique. Leurs projets montrent leur désir de rester auprès des plus démunis et de leur donner la joie de vivre en chrétien. Leurs services s’entendent à Bagdad, Mossoul, Kirkuk, la plaine de Ninive et jusqu’au Kurdistan. Ils dirigent des centres hospitaliers, des orphelinats, le centre al-Nour qui accueille les femmes battues et rejetées par la société, le centre Saint-Jean qui accueille les pauvres, les vieillards, les handicapés, les sans-abris et les orphelins, le centre socioculturel pour les jeunes, la Pensée chrétienne et sa version pour les enfants, et enfin l’audacieux projet d’Université ouverte de Bagdad.

Les chrétiens en Irak ne veulent pas déserter cette terre qui a ouvert ses bras à la Bonne Nouvelle depuis l’apôtre saint Thomas. Malgré les jours sombres et le souvenir des martyrs, Jésus nous assure que c’est toujours la vie qui l’emporte à travers la mort. Nous vivons aujourd’hui ce que le diacre saint Ephrem a écrit il y a seize siècles : « Les bons épis, chargés de blé, baisseront la tête devant la tempête et, quand la tempête sera passée, ils redresseront la tête. »

Fr. Nageeb o.p.

Source : PRÊCHEUR. Bulletin de liaison de la Province de France. NOVEMBRE 2006.

Dieu existe-t-il encore?

Un lecteur du blogue du Moine ruminant a attiré mon attention sur une entrevue donnée par André Comte-Sponville sur la chaîne radio de Radio-Canada, portant sur le thème « L’expérience spirituelle sans Dieu ». Coïncidence? C’est le thème que je donnais à mon blogue il y a une semaine.Afin d’entrer dans cette rencontre entre la foi en Dieu et l’athéisme moderne, je vous conseille un livre qui renoue avec la pratique de la « disputatio » médiévale, où deux philosophes débattent sur l’existence de Dieu, question traditionnelle aujourd’hui réactivée. Les deux philosophes sont Philippe Capelle – André Comte-Sponville . Et le titre du livre est « Dieu existe-t-il encore?« .

Je ne veux pas reprendre ici la discussion sur le bien-fondé de l’existence de Dieu. J’y crois. Je dirais plus, j’aime. Alors, comment prouver que l’on aime véritablement à un autre. Je ne crois pas par besoin, ou par insécurité, ou parce que je tiens à aller au ciel. D’ailleurs, tous les croyants que je connais n’ont pas du tout cette perspective de l’éternité dans leur horizon de croyants. Ce qui leur importe, c’est leur vie d’homme ici-bas. Sans vouloir minimiser le sens de la vie éternelle pour nous chrétiens, je dirais que le ciel est un bénéfice secondaire dans l’acte de foi. La foi est en tout premier lieu un don pour maintenant, pour l’aujourd’hui terrestre.

Quant à ma foi en Dieu et en son Fils Jésus-Christ, je l’accueille comme le don le plus extraordinaire qui soit. Je crois comme j’aime le chaud soleil du matin, la première brise de printemps, le chant des oiseaux en forêts, ou le rire des enfants qui courent après les papillons. La véritable foi en Dieu est gratuite, c’est donné, c’est une joie, c’est plus fort que moi, c’est plus fort que tout, et ma vie y puise comme à sa source. Ainsi est faite la foi en Dieu pour moi.

Elle est avant tout une rencontre avec Celui qui habite au plus profond de moi, qui est le créateur de toutes choses, et dont la connaissance apporte un tel bonheur, un tel accomplissement de soi, qu’après 30 ans de cette expérience de foi, je ne puis en douter, même si ma foi n’est jamais de l’ordre d’une certitude. C’est mon espérance qui est certaine.

Dieu ne se prouve pas. Tout comme l’athée ne peut prouver sa non-existence. L’athée croit au néant, le croyant croit en Dieu. Mais croire au néant n’implique pas le rapport à un Autre, comme la foi peut l’impliquer. L’athéisme est une croyance, oui, mais qui laisse l’homme seul avec lui-même. Bien sûr, l’autre, le prochain, le frère en humanité, importe beaucoup dans le parcours de bien des athées, et je les admire. Leur engagement envers le monde est noble et beau. Mais c’est un parcours auquel le christianisme n’a rien à envier. Il suffit de regarder la vie des innombrables témoins de la foi au fil des millénaires pour s’en convaincre.

André Comte-Sponville affirme que « l’athéisme est une forme d’humilité ». L’origine latine de notre mot « humilité » peut nous aider à nous débarrasser d’une fausse idée de l’humilité. En effet, le mot « humilité » vient du latin humus qui se traduit par « terre, sol ». Ce mot est passé directement en français pour désigner la couche superficielle du sol, très féconde, qui accueille la semence pour lui faire porter du fruit. On comprend alors que l’humilité chrétienne est cette qualité d’ouverture qui permet au croyant d’accueillir la Parole de Dieu avec joie, comme une semence qui donne à sa vie une dimension nouvelle.

La foi en Dieu est une grâce que l’homme ne peut se donner à lui-même. Tout ce qui est requis de lui c’est vouloir suffisamment cette grâce pour la demander à Dieu. Voilà la véritable humilité. Le refus de s’engager dans ce dialogue, certe risqué et compromettant, c’est de l’orgueil, et en ce sens, l’athéisme est une forme d’orgueil.

Voyage de Benoît XVI en Turquie

Le 28 novembre prochain Benoît XVI entreprendra son voyage historique en Turquie, voyage dont le fait saillant sera sans doute sa rencontre avec le Patriarche oecuménique Barthélémy Ier de Constantinople. Un pas de plus dans ce long dialogue qui vise à rapprocher les Églises d’Occident et d’Orient.Le mouvement oecuménique est une réalité toute récente dans l’histoire de l’Église. Non pas qu’à travers les siècles il n’y ait pas eu de tentatives de rapprochement entre les parties divisées du Corps du Christ, mais l’oecuménisme est un mouvement qui s’est développé en-dehors d’une décision d’autorité ou de rencontres entre chefs d’Églises. C’est un mouvement qui a ses racines dans le peuple de Dieu. Il s’est imposé comme une nécessité aux yeux d’un grand nombre de chrétiens et chrétiennes. L’oecuménisme est un fruit de l’Esprit. Ce mouvement vise à rendre actuelle la prière que Jésus faisait à son Père, peu de temps avant sa passion : « Qu’ils soient un comme nous nous sommes un!»

Bien sûr, il y a encore loin de la coupe aux lèvres et l’idéal de l’unité dans l’Église demeurera toujours un défi, et ce, jusqu’à la fin des temps. Mais Jean-Paul II lui-même avait fixé l’arrivée du troisième millénaire comme un moment privilégié à saisir pour l’Église, afin qu’elle s’engage plus résolument sur la voie de la communion. Et Benoît XVI semble poursuivre le rêve de son prédécesseur.

Cette recherche de l’unité est un devoir moral qui incombe non seulement à toutes les Églises, mais à tous les chrétiens et chrétiennes. Comme le soulignait Mgr Pezeril, « il n’y aura jamais de désaveu plus sévère par Dieu de nos désunions que cette grâce, répandue en nous tous par son Esprit, de l’invoquer, de le chanter, de l’aimer, de nous perdre en lui.»

L’on dit que le plus long des voyages commence par un pas. Puisse ce voyage nous aider à faire un pas de plus sur le chemin de l’unité.

La communion des saints avec Jules Montchanin

« L’unité de deux saints qui ne se connaissent pas est plus réelle et plus intime, incommensurablement, que celle d’une branche à une autre branche du même arbre nourrie de la même sève… »(Jules Montchanin, Écrits spirituels, Paris, 1965, p.120).

À celle qui est Marie

Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas.
Alors il faut prendre son courage à deux mains.
Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout.
Être hardi. Une fois.
S’adresser hardiment à celle qui est infiniment belle.
Parce qu’aussi elle est infiniment bonne.

À celle qui intercède.
La seule qui puisse parler de l’autorité d’une mère.

S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.
Parce qu’aussi elle est infiniment douce.
(…)

À celle qui est infiniment riche.
Parce qu’aussi elle est infiniment pauvre.

À celle qui est infiniment haute.
Parce qu’aussi elle est infiniment descendante.

À celle qui est infiniment grande.
Parce qu’aussi elle est infiniment petite.
Infiniment humble.
Une jeune mère.

À celle qui est infiniment jeune.
Parce qu’aussi elle est infiniment mère.
(…)

À celle qui est infiniment joyeuse.
Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse.
(…)

À celle qui est infiniment touchante.
Parce qu’aussi elle est infiniment touchée.

À celle qui est toute Grandeur et toute Foi.
Parce qu’aussi elle est toute Charité.
(…)

À celle qui est Marie.
Parce qu’elle est pleine de grâce.

À celle qui est pleine de grâce.
Parce qu’elle est avec nous.

À celle qui est avec nous.
Parce que le Seigneur est avec elle.

CHARLES PÉGUY

(Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, extraits.)

Le grand départ

Je reviens tout juste de prêcher une retraite dans une communauté où se trouvent près de 250 soeurs malades, en fin de parcours après une longue vie missionnaire. Tout d’abord, ce fut le choc, car c’est la première fois que je prêchais littéralement dans un hôpital. La majorité des retraitantes suivaient la retraite de leur chambre. Les soeurs et le personnel pouvaient suivre les entretiens via un interphone. Tout au long de cette semaine très intense, j’ai côtoyé ces soeurs, certaines ayant même plus de cent ans.C’est un contexte de retraite qui m’a mis littéralement face à la mort, prêchant à des soeurs confrontées à ce destin inéluctable qui nous concerne tous. Mais pour plusieurs d’entre elles, la proximité de la mort n’était plus une possibilité, mais une certitude, certaines n’ayant que quelques mois à vivre. J’ai rencontré pendant cette semaine toutes sortes d’attitudes face à la mort : de la hâte de partir vers la maison du Père, au refus le plus total de la mort, en passant par la révolte ou la négation.

Quand j’ai quitté ces soeurs, je n’ai pu m’empêcher de ressentir un étrange sentiment d’abandon à leur endroit, comme si je les abandonnais à leur sort. Je sais bien qu’il était temps de partir et que je ne pouvais plus rien faire pour elles, mais l’on se sent responsable de ceux et celles que l’on apprivoise, comme le dit le renard au Petit Prince. Je pense bien que nous nous sommes apprivoisés mutuellement pendant cette retraite, dont le thème était « Ce Dieu qui nous cherche ».

Je pense encore à elles et j’espère que mes chères soeurs se laisseront toutes trouvées et apprivoisées à l’heure du grand départ. En attendant, je prie pour elles et je vous les confie.

Mon ami Clovis

Clovis a été pour moi un père spirituel et je me souviens avec plaisir et nostalgie, de ces longues heures passées en sa compagnie, soit dans la cuisine familiale ou dans son beau jardin, qu’il entretenait avec tant de soin et où, tous les étés, une place d’honneur était réservée à une statue de la Vierge Marie. Nous discutions de théologie, de l’histoire de l’Eglise, de la vie des saints et des saintes, qui étaient des familiers pour lui. Et jamais je ne me lassais de ces heures passées ensemble.À 78 ans Clovis a été hospitalisé. Son diabète devenait incontrôlable. Il lui restait peu de temps à vivre. J’étais allé le voir à l’hôpital de Joliette. Je vis là, un homme diminué, épuisé par la maladie, mais toujours aussi lucide. Un homme qui savait qu’il ne pourrait pas retourner dans sa maison, qu’il ne reverrait plus son beau jardin où il passait la plus belle partie de ses étés. Sa santé ne lui permettait plus de vivre seul à la maison. Et dès qu’il aurait reçu son congé de l’hôpital, il irait rejoindre « sa » Thérèse qui vivait dans un Centre d’accueil depuis plus d’un an, maman Thérèse que j’aimais beaucoup.

Clovis était un homme de foi, et lorsque je suis allé lui rendre visite, il est vite allé à l’essentiel. Il m’a parlé de Dieu, de sa foi en ce moment d’épreuve. Il m’a parlé de la mort, de sa mort prochaine, me disant que sans vouloir être prétentieux, cette mort ne lui faisait pas vraiment peur. Que l’idée de rencontrer Dieu n’éveillait pas vraiment de crainte en lui. « Je n’ai pas peur de Dieu » me dit-il. « Peut-être devrai-je avoir une certaine crainte », a-t-il poursuivi, « mais Dieu est avant tout un ami pour moi. Je me sens en confiance, il va m’accueillir tel que je suis ».

En écoutant mon ami Clovis, il me venait en mémoire ce passage de la seconde lettre de Paul à Timothée où il lui dit:

« Me voici déjà offert en sacrifice, le moment est venu. Je me suis bien battu, j’ai tenu jusqu’au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n’ai plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur: dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial, me la remettra en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire ».

Tout en me remémorant ce texte, je voyais en cet homme alité, la figure du vieil apôtre Paul, terminant sa course, et moi, j’étais Timothée, poursuivant sa course, écoutant les réflexions et les recommandations d’un homme au terme de sa vie, contemplant déjà le destin qui serait le mien. Je me sentais comme rassuré de me tenir auprès d’un homme qui semblait aussi serein à l’idée de la mort. Avant de le quitter il me demanda de le bénir. Je le bénis avec émotion et je sortis de la chambre, jetant un dernier regard vers lui et il m’envoya tout simplement la main, comme un voyageur sur le quai d’une gare qui s’apprête à prendre le train. Le train pour l’éternité…

Une semaine plus tard avaient lieu les funérailles et la famille me demanda de prêcher à cette occasion. Je rappelai essentiellement ce qu’avait été ma relation avec Clovis, sa grande dignité, sa grande paix face à la mort et je me souviens que j’avais partagé un sentiment qui m’habitait avec l’assemblée, en leur disant que, pour la première fois de ma vie, j’avais vraiment l’impression d’assister aux funérailles d’un chrétien. Non pas que je n’aie vécu cette expérience auparavant. Mais c’était la première fois que je perdais un ami dans la foi, et où j’étais convaincu de l’attachement profond du défunt pour le Christ. Un chrétien venait de mourir et nous célébrions son départ vers la maison du Père en l’accompagnant de nos prières.

À la fin de la célébration, après l’aspersion de l’eau bénite sur le cercueil, les porteurs s’avancèrent, prirent le cercueil et se dirigèrent vers la sortie de la cathédrale, alors que tous les participants demeuraient dans leurs bancs. J’étais donc l’un des seuls à voir s’éloigner la dépouille de mon ami Clovis, me tenant debout face à l’allée centrale. Nous étions au mois de janvier, et je me souviens que l’intérieur de la cathédrale était plus ou moins bien éclairé à cause du peu de fenêtres. Lorsque les porteurs arrivèrent à l’arrière de la cathédrale, ils ouvrirent les portes et là, une lumière aveuglante m’éblouie et envahie tout le hall arrière de la cathédrale. C’était le soleil d’hiver sur une neige fraîchement tombée qui brillait de tous ses feux. Je vis alors le cercueil disparaître dans cette blancheur éclatante. Mon ami Clovis était parti. Il ne restait plus que ce puits de lumière ouvert sur l’infini…

La leçon de Nickel Mines

Jésus dans son évangile nous propose une voie inédite dans la lutte contre le mal et la violence, une arme insoupçonnée dans la rencontre du frère ou de la soeur qui se dresse en ennemi. C’est la force du pardon. Non pas le pardon qui est démission ou qui fait fi de la justice et de la vérité, mais le pardon évangélique qui est capable de porter un regard lucide à la fois sur soi et sur l’autre, qui est capable de voir en cet autre, en dépit de ses fautes, le frère ou la soeur qui s’est égaré.Utopique ? Bien sûr ! Comme tout l’évangile d’ailleurs. Mais parce que notre Dieu est le Dieu de l’impossible, ses paroles deviennent promesses pour nous. S’il nous invite à nous pardonner, s’il nous commande de nous aimer les uns les autres jusqu’à aimer nos ennemis, c’est qu’il nous sait capable d’un tel dépassement. Puisque nous sommes capables de Dieu (capax Dei), nous sommes capableS d’aimer et de pardonner. C’est à cela que nous sommes appelés, c’est le coeur de notre vocation de fils et de filles de Dieu.

Jésus nous enseigne une voie de perfection pour accueillir le Règne de Dieu : le don réciproque les uns aux autres de cet amour prodigué si généreusement par Dieu et qui, dans sa pointe extrême, devient pardon, ce pardon total et inconditionnel dont témoigne Jésus sur la croix. En Jésus nos yeux ont contemplé l’Amour à l’oeuvre et nous savons désormais que seul l’amour qui sait pardonner est vrai et digne de ce nom. C’est dans cette vie imitée et contemplée que le pardon prend tout son sens pour les chrétiens et les chrétiennes, où il apparaît comme la seule force capable de soulever le monde et de transformer les coeurs. Pour moi c’est la leçon de Nickel Mines.

Foi et psychologie

A l’époque où j’ai fait l’expérience de ma conversion je travaillais comme psychologue depuis environ un an et demi. J’avais été formé dans une tradition très séculaire et anti-cléricale, ce qui me semble être encore la situation aujourd’hui. Mon expérience de foi n’a pas été seulement une adhésion à un credo. Je dirais que cette expérience n’a surtout pas été cela. J’ai utilisé le mot expérience et, par définition, cela nous situe au-delà des concepts, des définitions et des dogmes.Mon expérience de foi m’a fait vivre tout d’abord une expérience de rencontre spirituelle qu’il est difficile de décrire, non pas parce que cette expérience serait floue, au contraire, mais par respect, par pudeur devant ce mystère que j’ai appréhendé lors d’un moment de prière. Mais toujours est-il que les mois qui ont fait suite à cette expérience m’ont permis de réaliser que la foi en Dieu était quelque chose de mouvant, de vivant. J’ai fait l’expérience d’une relation, d’une vie en moi m’appelant à redéfinir sans cesse mon rapport avec le monde, les autres, Dieu et moi-même. Je vivais un processus de croissance, ma vie spirituelle s’épanouissait peu à peu, je découvrais la prière, la relation à Dieu, je prenais conscience d’être appellé à redéfinir constamment ma relation à Dieu. De mettre peu à peu de côté la recherche de consolations ou d’exaucements, afin d’entrer davantage dans la gratuité de cette relation et, surtout, de redécouvrir l’autre, le prochain.

Je ne pouvais en douter, la vie spirituelle était quelque chose de vivant, avec ses lois propres. Les vies de saints et des saintes, les traités de spiritualité, ne venaient que confirmer ma propre expérience. Mes rencontres avec d’autres croyants et croyantes me faisaient rencontrer des complices, non pas parce que nous faisions partie d’une même « mouvement » ou « Église », mais parce que nous découvrions chez un semblable la joie d’être habité par un même mystère, une même présence. Je ne pouvais plus en douter: la croissance spirituelle avait ses lois propres, son dynamisme tout comme la croissance psychologique, la croissance psycho-affective. Ses lois d’ailleurs, n’étaient pas tellement différentes, puisqu’elles touchaient elles aussi l’ordre du relationnelle et de l’identité personnelle.

C’est pourquoi je demeure convaincu que la croissance psychologique atteint son plein développement lorsqu’elle est capable d’intégrer la dimension spirituelle, la relation au Tout-Autre, Lui qui est à l’origine de toute vie et de toute croissance.

Un grand amour m’attend

Je reviens tout juste d’une absence d’une semaine pendant laquelle j’ai prêché une retraite, d’où mon long silence. En attendant de reprendre la plume, je vous partage ce magnifique texte, d’un auteur anonyme, et qui dit tout :

Ce qui se passera de l’autre côté
Quand tout pour moi
aura basculé dans l’éternité…
Je ne le sais pas !
Je crois, je crois seulement
qu’un grand amour m’attend.

Je sais pourtant qu’alors, pauvre et dépouillé,
je laisserai Dieu peser le poids de ma vie,
mais ne pensez pas que je désespère…
Non, je crois, je crois tellement
qu’un grand amour m’attend.

Si je meurs, ne pleurez pas,
c’est un amour qui me prend paisiblement.
Si j’ai peur… et pourquoi pas ?
Rappelez-moi souvent, simplement,
qu’un grand amour m’attend.

Mon Rédempteur va m’ouvrir la porte,
de la joie, de sa lumière.
Oui, Père, voici que je viens vers toi.
Comme un enfant, je viens me jeter dans ton amour,
ton amour qui m’attend.

9/11

La date est sans contredit la plus célèbre dans l’histoire récente de l’humanité. Pourtant il y a eu des événements beaucoup plus sanglants dans notre triste histoire humaine, mais jamais vécus en direct comme le fût cette attaque des tours jumelles de New York il y a cinq ans. D’où son impact très immédiat sur nos vies, son côté spectaculaire.Qui se souvient par exemple de la guerre de la faim contre l’Irak, à la fin des années 90, qui a fait plus de 90,000 morts chez les enfants de ce pays en une seule année. Pas de mausolé pour ces derniers, ni de président ou de premier ministre venant déposer sa gerbe de fleurs. Il faudrait aussi se rappeler de cela aujourd’hui. Mais je ne veux pas jouer le trouble-fête.

La plupart d’entre nous se rappellent sans doute où ils étaient ce matin du 11 septembre 2001. C’est gravé à jamais dans nos mémoires. En voyant le deuxième avion percuter la seconde tour je me souviens de m’être exclamé : « C’est la guerre! »

Il serait trop facile de se cantonner dans une lecture superficielle de l’événement en traçant simplement une ligne entre innocents et coupables. Il faut plutôt regarder le tout dans un enchevêtrement de clair-obscur où la vérité est la première victime de la guerre et de la démagogie, et ce, des deux côtés des barbelés.

Mais le fait demeure: l’horreur, la haine, la mort-en-direct, un goût de cendre dans la bouche. Un incroyable gâchis, un échec monumental de l’Homme, et dont les puissances occidentales ne pourront jamais se laver les mains. Et pourtant elles semblent avoir choisies la voie de tous les grands potentats et autocrates de l’histoire : la fuite en avant. Je ne cherche pas ici à justifier les terroristes. Il est clair que la haine et le démagogie semblent leur avoir fermé à jamais le coeur et les yeux, et nul ne sait quelle sera l’issue de cette guerre. J’ai bien peur que le pire ne soit à venir. Bien sûr, on ne peut refaire l’histoire, mais il y a urgence dans la recherche de solutions viables et justes à ce conflit, qui s’impose de plus en plus comme une lutte entre l’Occident et le monde musulman.

C’est pourquoi ce tragique anniversaire s’élève comme un appel à tous les hommes et les femmes de bonne volonté. Aujourd’hui, ensemble, il nous faut faire mémoire. Il faut prier. Prier beaucoup pour la paix, afin que s’accomplisse dans notre monde, pour tous les frères ennemis, cette parole de Jésus dans l’évangile de Luc : « la sagesse de Dieu a été reconnue juste par tous ses enfants. » (Lc 7, 35) Puisse cette sagesse nous ouvrir la voie vers la paix et la justice.

Journal de la Trappe (fin)

(février 4) Les adieux sont presque terminés. Je quitte la trappe demain matin. J’ai rencontré le père Abbé ainsi que le prieur. J’ai aussi écrit mon mot de remerciement à la communauté. Le voici :Chers frères,

Le temps est déjà venu pour moi de vous quitter, mais non sans vous dire mille fois merci pour ce privilège qui m’a été accordé de vivre parmi vous pendant un mois, à partager votre prière, votre silence, votre vie fraternelle, tout le quotidien quoi qui fait la vie du moine. J’ai vraiment goûté chacune de ces journées et aucune n’a été superflue ou trop longue, jusqu’à la dernière.

J’ai été très impressionné, à la fois par l’exigence, la profondeur et le sérieux de votre engagement dans cette mission d’Église, et qui ne donne que plus de poids à cette parole de Paul VI : « … le moine est le signe qu’est à l’œuvre dans le monde une force qui transcende tellement les limites de ce monde, qu’elle sera capable de le transfigurer au dernier jour ». Je repars admiratif devant cette belle fidélité au Christ que vous manifestez, et ressourcé aussi de vous avoir côtoyé dans ce quotidien de la vie monastique.

Mon séjour parmi vous était, bien que non prévu, une belle façon pour moi de célébrer mes 25 ans de conversion et mes 25 ans de fréquentation de la Trappe. Soyez assurés que je garderai un souvenir impérissable de ce séjour dont je rends grâce à Dieu. Je quitte en vous portant tous dans mes prières et je me confie à la vôtre.

Bien fraternellement en Jésus Christ,


Le fait ne s’est pas démenti tout au long de ce mois. J’ai été très heureux de vivre ce séjour avec les Trappistes. Trop heureux peut-être, au point où j’éprouve un peu de tristesse à l’idée de partir. Comme si ce séjour m’avait confirmé cette dimension contemplative en moi, qui m’a toujours habité depuis ma conversion, et même avant. Ici à la Trappe, j’ai pu enfin voir ce que c’est qu’une communauté qui a une règle de vie, où le silence a vraiment sa place, où la quête de Dieu semble vraiment présente, où la pauvreté est effective.Pour l’instant, je me dis que je devrai me donner cette vie d’intériorité et de silence dans mon couvent. Je ne crois pas à la possibilité d’une communauté nouvelle, ni d’une réforme. Sombres perspectives. Je voulais vivre mon idéal religieux avec d’autres et je me retrouve bien seul. Mais je rends grâce à Dieu pour sa belle fidélité à mon endroit, pour le bonheur de croire et de goûter sa présence et je lui demande de guider mes pas et de me conduire là où il lui plaira. À la grâce de Dieu. Saint Dominique prie pour moi, prie pour nous. Fin du journal.

Journal de la Trappe (14)

Je n’ai pu compléter ce que j’avais commencé précédemment, mais ce sera pour une autre fois sans doute. Je voulais traiter de la souffrance, du silence de Dieu et, surtout, de l’utilisation que nous faisons de Dieu. Le Dieu « riche en faveurs », nous sommes très à l’aise avec lui, comme notre ami Caillou, mais le Dieu « pauvre », rien à faire! Présentement, je suis en train de lire « Maître Eckhart ou l’empreinte du désert » de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière, un livre un peu exigeant pour mes connaissances en philosophie, mais qui est néanmoins passionnant. Passionnant parce que l’on y aborde toute la mystique de Maître Eckhart sous l’angle du débat intelligence ou volonté pour accéder à Dieu. Voici quelques extraits :

Parlant du travail d’Albert-le-Grand dans sa consultation des œuvres philosophiques païennes :

« Au point de départ, les fidélités n’étaient donc point si tranchées, et nombreux étaient les échanges entre le courant augustinien transcrivant la pensée de Platon en des termes substantiels et la tradition plus « logicienne » de l’Un de Plotin, s’exposant à travers la technique discursive héritée de Boèce. C’est sous une autre forme que s’exacerba la tension, lorsque le néo-platonisme dionysien affirma plus fortement l’identité entre l’être et l’intellect, s’opposant de la sorte au néo-platonisme augustinien, lequel, relayé par saint Bernard puis par les docteurs franciscains, misait sur l’absolu d’un amour caritatif appelé au relais d’une intelligence tenue pour limitée dans ses capacités unitives. » pp. 40-41

Un thème qui traversera donc les sermons de maître Eckhart est celui de la relation entre l’intelligence et la volonté dans l’homme.

« S’il est hors de doute que l’union s’opère chez lui par voie d’intelligence – s’il rejette donc la position de saint Bernard qui en appelle à la volonté pour conclure positivement là où la raison aurait échoué – la connaissance pour lui est lourde d’une affectivité qui n’est pas étrangère à sa perfection intellectuelle. Ce qui invalide… toute opposition catégorique entre sa mystique « spéculative » et la mystique affective préconisée par les héritiers d’Augustin. » p. 41

Dans son sermon no. 9 nous trouvons un énoncé très clair de la position d’Eckhart :

« J’ai dit à l’École que l’intellect est plus noble que la volonté, et cependant tous deux appartiennent à cette lumière. Un maître d’une autre École dit que la volonté est plus noble que l’intellect, car la volonté prend les choses telles qu’elles sont en lui. C’est vrai. Un œil est plus noble en lui-même qu’un œil peint au mur. Mais je dis que l’intellect est plus noble que la volonté. La volonté prend Dieu sous le vêtement de la bonté. L’intellect prend Dieu dans sa nudité, dépouillé de bonté et d’être. » p.53

Mais sa position dernière aurait été de dire que : « L’accomplissement de la béatitude réside dans les deux : la connaissance et l’amour », même si en terme de hiérarchie, « la palme va à l’intellect ».

Je considère ces questions importantes, car elle touche au fondement même de l’expérience de Dieu, que l’être humain est appelé à faire. Si je me rapporte à ma propre expérience je me souviens de ce moment dans mon cheminement de foi où je souhaitais croire, je désirais croire mais en était incapable. J’avais devant moi toute l’histoire du salut, son pourquoi, son comment. Le tout pouvait faire sens, me disais-je, mais ne me convainquait pas! Au mieux, j’aurais pu me dire croyant en arguant que les preuves en faveur de l’existence de Dieu l’emportaient sur celles de sa non-existence, mais je n’aurais pas eu la foi pour autant. Du moins, cette foi qui fait vivre et à laquelle on s’accroche.

C’est parce que j’avais le désir de croire que j’ai accepté d’aller au bout de ce désir en appelant Dieu à mon secours. Et il m’a répondu. J’ai fait l’expérience de son amour. J’ai voulu sa présence et je l’ai connue. Mais c’est une connaissance toute faite d’amour. Avant que je ne l’aime, lui m’a aimé. Telle a été mon expérience de conversion. Mon expérience première de Dieu a été plutôt de cet ordre du désir, de la volonté de croire, que par le biais d’un acte de l’intelligence. Par ailleurs, c’est ma volonté qui a mû mon intelligence dans cette recherche de Dieu. L’intelligence au service de la volonté!

Le but de Maître Eckhart est de ramener l’homme au seul lieu où il soit « un » avec lui-même, et donc avec Dieu; car être en soi c’est être en Dieu, et « ce qui est en Dieu est Dieu ». p.67

Journal de la Trappe (13)

(janvier 21) Je me suis réveillé ce matin à trois heures, sortant d’un rêve tout en joie, mais dont je ne me souviens pas du contenu. Mais c’est cette joie qui m’a réveillée. J’étais avec des gens et nous venions de vivre une journée extraordinaire, qui se terminait par une montée, comme un sommet et où je m’exclamais : « Quelle joie! Louons le Seigneur! » Et il ne s’agissait pas là d’une formule liturgique, mais d’un immense cri du cœur. C’est extraordinaire de se réveiller ainsi.Je suis resté couché, mais incapable de me rendormir, d’autant plus que mon levé habituel est à 3h45. J’ai donc poursuivi cette louange intérieure, rendant grâce au Seigneur pour cette joie de le connaître et de l’aimer autant, d’être transporté parfois par ce sentiment de sa présence qui m’habite ou du moins d’un grand amour pour lui. Je me suis rappelé alors, qu’au début de ma conversion, j’avais lu dans le livre d’Isaïe le passage suivant :

2:19 Pour eux, ils iront dans les cavernes des rochers et dans les fissures du sol, devant la Terreur de Yahvé, devant l’éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour faire trembler la terre. 2:20 En ce jour-là, l’homme jettera aux taupes et aux chauves-souris ses faux dieux d’argent et ses faux dieux d’or, ceux qu’on lui a fabriqués pour qu’il les adore, 2:21 il s’en ira dans les crevasses des rochers et dans les fentes des falaises, devant la Terreur de Yahvé, devant l’éclat de sa majesté, quand il se lèvera pour faire trembler la terre.

Comme ces mots me parlaient alors. Non pas qu’ils n’aient plus de sens, mais mon expérience de foi me faisait éprouver, à la fois, une certaine fascination mêlée de crainte, devant cette éventuelle manifestation de Dieu à la fin des temps. Comme je prenais conscience de ma petitesse et de mon indignité devant la grandeur de Dieu!

Je vis beaucoup moins ces sentiments aujourd’hui. Dois-je le regretter? Je ne crois pas, car Dieu n’est pas quelqu’un dont j’ai peur, dont je crains la venue, bien que l’idée de sa grandeur me donne le vertige. Mais je vis plus en confiance je dirais. Il y a une plus grande paix dans cette relation qui n’en est plus à l’état de la nouveauté d’il y a 25 ans.

Dieu m’est un proche, une présence que j’aime, à qui je veux tout donner. Et je me sais aimé de lui. Je le sais bienveillant à mon endroit, patient, plein de miséricorde et de pardon. Il m’aime non seulement comme un père, mais parce qu’il est mon Père. Et lui et le Christ ne font qu’un.

Dieu fait signe dans nos vies. De mille et une manières. Mais nous sommes aveugles. Alors les jours passent, la vie s’écoule et nous ne voyons rien, nous n’entendons rien. Il est vrai sa présence n’est pas facile à déchiffrer, car elle demande une écoute toute enracinée dans l’attention et la prière, dans ce que j’appellerais le souci pour Dieu.

Journal de la Trappe (12)

(janvier 20) Je réalise que depuis dix jours j’avais comme un démon sur le dos. Je portais un regard de plus en plus dur et négatif sur ma Province, bien que la situation ne soit pas rose. Mais c’est là où je suis planté. Je me dois donc d’y grandir et d’y espérer.Pour compléter le tout, hier avant de me coucher, je lisais le «De la Considération» de saint Bernard, dans lequel il donne ce conseil au pape Eugène III. Ce texte n’a rien perdu de sa pertinence pour chacun et chacune de nous:

«Et toi donc, dis-le moi, où es-tu jamais libre? Où peux-tu trouver abri? Où peux-tu être toi-même? Partout c’est le vacarme, partout c’est le tumulte; oui, partout tu es accablé par le joug de la servitude.» (5)

«De même, si tu entends te dévouer à tous, à l’exemple de Celui qui s’est fait tout entier à tous, j’approuverai l’humanité de ton dévouement, mais seulement s’il est total. Comment pourrait-il l’être, toi excepté? Tu es un homme, toi aussi. Si tu veux donc que ton humanité soit parfaite et totale, il faut que le sein qui accueille tous les autres te compte toi-même. S’il en était autrement, à quoi te servirait, selon la Parole du Seigneur, de gagner le monde entier en étant seul à te perdre? Alors que tous les autres font leur profit de toi, sois donc, toi aussi, l’un de ceux qui en profitent. Pourquoi serais-tu seul privé du don de toi? Vas-tu, longtemps encore, laisser errer ton cœur sans qu’il revienne? Vas-tu, longtemps encore, refuser de te recevoir toi-même, parmi les autres et à ton tour? Alors que tu te dois aux sages et aux fous, vas-tu te refuser seul à toi-même? L’ignorant et le savant, l’esclave et l’homme libre, le riche et le pauvre, l’homme et la femme, le vieillard et l’adolescent, le clerc et le laïc, le juste et l’impie, tous indistinctement auraient part à toi-même, tous pourraient boire à ton sein comme à une fontaine publique, et toi, seul de tous, tu te tiendrais à l’écart et altéré?»

«…bois, toi aussi, parmi les autres, de l’eau que tu auras puisée à ton propre puits… Rappelle-toi donc, je ne dis pas toujours, je ne dis même pas souvent, mais seulement de temps en temps, que tu te dois aussi à toi-même. Tire profit de toi, sinon avec, du moins après tout le monde. Pourrait-on moins te demander?» [6]

J’ai donc retrouvé une paix que je n’avais plus depuis mon arrivée à la Trappe. Cette journée d’hier a vraiment marquée un retournement. J’attends la suite…

Journal de la Trappe (11)

(janvier 19) Ce matin je suis allé faire une marche au levée du soleil. Une journée d’hiver extrêmement froide, avec un soleil éblouissant. Cela me rappelait ma campagne de Saint-Jacques de Montcalm. En contemplant ce levé de soleil, je me souvenais de cette belle nature qui m’entourait à Saint-Jacques et le souvenir me revenait aussi de ces levés de soleil qui comportaient alors, malgré leur beauté, comme un manque. Qui ressemblaient parfois à des « levés de solitude », n’ayant pas ce même éclat que je vois, maintenant que j’ai la foi. Je revivais ce souvenir en marchant ce matin dans l’aube glacée et je rendais grâce à Dieu. Par ailleurs, hier je crois avoir mis fin au combat qui m’habite depuis mon arrivée à la Trappe. Tous les matins je me lève à 3h45 pour l’office de Vigile et, malgré la fatigue, c’est toujours une très grande joie. Hier matin, j’étais particulièrement enthousiaste, heureux de pouvoir célébrer ainsi les louanges du Seigneur au milieu de la nuit. Plus l’office progressait, plus je touchais à mon désir de devenir moine. De mener, moi aussi, cette vie, au point où, je suis sortie de l’église après ma méditation, tout triste. Car je réalisais que je devrais sans doute entreprendre des démarches afin d’aller au bout de cet « appel intérieur ». J’étais triste, non pas à cause du choix, mais à cause du fait de devoir sans doute quitter l’Ordre des Prêcheurs, quitter mes frères, qui verraient mon départ comme un jugement porté sur leur vie, sur notre vie, et c’en serait un effectivement. Je pensais à mes parents, mes amis, les jeunes de l’université qui auraient peut-être l’impression que je les abandonne.

J’étais habité d’un grand tourment, que je portais dans la prière tout au long de la journée. Mais c’est au moment d’un temps d’oraison qu’une inspiration, une petite voix intérieure, m’amena à mieux cerner mon désir. En un mot : je goûte mon séjour à la Trappe à cause des temps de prière, naturellement, de la paix, du silence extraordinaire. Mais ce qui m’apporte le plus, c’est sans doute tout le temps que j’ai pour lire, réfléchir. Et la petite voix me disait : « une fois moine, combien de temps te restera-t-il pour lire, réfléchir, en dehors du travail régulier d’une journée de moine ». C’est alors que je réalisai que cette vie de Trappiste n’accordait pas tellement de place à ce type d’activité. La prière chorale, elle, occupe beaucoup de place, mais ce n’est pas cet aspect de mon séjour qui m’a séduit le plus.

Je découvris que je n’avais pas cette vocation particulière à la prière chorale sept fois par jour, bien que je m’y donne volontiers pendant mon séjour. Mais je ne suis ici que pour un mois, pas pour toute une vie. Tandis que l’aspect étude, qui me passionne, n’a pas vraiment une grande place ici. Je réalisai alors que là où je pouvais sans doute le mieux vivre cette dimension c’était chez les Dominicains. Il n’en tient qu’à moi de mieux organiser ma vie. En somme, mes doutes m’ont comme amenés à redécouvrir le cœur de ma vocation.

Journal de la Trappe (10)

(janvier 18) Présentement, nous sommes en retraite à la Trappe. Elle est donnée par un moine bénédictin belge, Benoît Sandaert. Il est exégète de métier et ses propos sont d’une grande profondeur. J’admire la beauté de sa voix, son calme intérieur et sa simplicité. Tout ceci, en même temps que ses propos, font appellent à un très grande érudition. Cela me rend envieux, je m’en confesse et, surtout, c’est là une de ces nombreuses situations, depuis mon entrée en année sabbatique, qui vient me rappeler tout le sérieux que je dois mettre à l’étude, la prière. Retourner aux sources, faire lectio, goûter les textes, les prier, entrer dans l’intelligence de la Parole de Dieu. Je réalise à quel point nous avons perdu le sens de cette contemplation du mystère dans notre Province. Non pas chez tous les frères qui prêchent, bien sûr. Mais très peu seraient capables de prêcher avec cette profondeur du Père Sandaert, moi le premier. Quelle honte pour nous les frères prêcheurs! Le Père Sandaert nous rappelait hier, fête de Saint Antoine, une anecdote au sujet de ce dernier. Il est seul dans sa grotte, au désert, là où il s’est retirer pour finir ses jours. Il est nu comme un ver, comme se doit de l’être tout bon ermite. Il se frappe le corps, gémit et prie devant le Seigneur. Alors il entend une voix qui l’appelle. C’est le Seigneur. Ce dernier lui demande s’il lui a tout donné. Antoine affirme que si, « tu vois bien, je n’ai plus rien, je suis nu ». Mais le Seigneur insiste: « M’as-tu tout donné Antoine? », et Il finit par lui révéler qu’il ne lui a pas tout donné, il ne lui a pas donné ses péchés!

Le prédicateur n’a pas développé le sens de cette anecdote. Mais moi j’y vois un bel exemple pour une prédication sur le pardon des péchés. Il faut savoir non seulement s’accuser de ses fautes, mais être capable aussi d’en déposer le fardeau au pieds du Seigneur. Tout lui donner, c’est non seulement accepter son pardon et sa miséricorde, mais aussi accepter de ne plus regarder en arrière. « M’as-tu tout donné? »

Une autre belle anecdote de notre prédicateur. Il y a ce prêtre à la sacristie qui se prépare à présider l’eucharistie et sur le mur il y a cette affiche qui comporte un mot de mère Térésa : « Dis ta messe comme si c’était ta première; dis ta messe comme si c’était ta dernière; dis ta messe comme si c’était ton unique. »

Journal de la Trappe (9)

(janvier 16 – suite) Je réalise que je ne connais rien de la vie monastique et de son histoire. Je découvre ici la figure de saint Bernard de Clairvaux! Quel personnage, quel homme inspiré. Voici un exemple de ses écrits, tiré d’une homélie sur le Cantique des cantiques: « L’amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est a lui-même son mérite, à lui-même sa récompense. L’amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d’être, ni son fruit. Son fruit, c’est l’amour même. J’aime parce que j’aime, j’aime pour aimer.

Quelle grande chose que l’amour, si du moins il remonte à Dieu son principe, s’il retourne à son origine, s’il reflue vers sa source, pour y puiser toujours son jaillissement.

De tous les mouvements de l’âme, de ses sentiments, de ses affections, seul l’amour permet à la créature de répondre à son Créateur, non pas certes d’égal à égal, mais tout de même dans une réciprocité de ressemblance.

Dans son amour, Dieu ne veut rien d’autre que d’être aimé. Il n’aime que pour qu’on L’aime; car Il le sait: ceux qui L’aimeront trouveront précisément dans cet amour la plénitude de la joie. Quelle grande chose que d’aimer! » (Extrait de : André Philbée. Saint Bernard. Cerf. 1990.)

Soeur Élizabeth de la Trinité

Soeur Élizabeth de la Trinité, du Carmel de Dijon, disait: « C’est toute la Trinité qui repose en nous, tout ce mystère qui sera notre vision dans le ciel. Que ce soit notre joie! »

Journal de la Trappe

Il y a quelques années, à l’occasion d’une année sabbatique, j’ai fait un séjour d’un mois chez des trappistes. Je relisais ce journal aujourd’hui, en panne d’inspiration pour mon blogue, et je me suis dit, tiens! pourquoi pas partager ces réflexions avec ceux et celles qui fréquentent mes prés virtuels!Donc, dès demain, je commencerai à vous livrer ce journal, une fois par semaine.

Marie-Joseph Lagrange

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Par ailleurs, je viens de terminer la biographie critique de Marie-Joseph Lagrange, dominicain, illustre fondateur de l’École biblique de Jérusalem, et de l’introduction de la méthode historico-critique dans l’étude de la Bible dans l’Église catholique. Un grand pionner! Un livre très bien documenté, ce n’est pas un roman!, mais d’un grand intérêt pour tous ceux et celles qui s’intéresse à l’exégèse et à l’histoire des études biblique.

Je retiens cette phrase qui exprime bien la grande simplicité du P. Lagrange:

« J’aime entendre l’Évangile chanté par le diacre à l’ambon, au milieu des nuages de l’encens: les paroles pénètrent alors mon âme plus profondément que lorsque je les retrouve dans une discussion de revue. » (Revue biblique, 1892).

Voici ce que l’on a écrit à son sujet dans la Documentation catholique du 3 mai 1992:

« Les évêques se réjouiraient de voir reconnue officiellement sa sainteté. En effet, dans la vie sacerdotale et religieuse, il a su allier, avec un rare équilibre, la vigueur intellectuelle et la vie religieuse. (…) Il a donné aussi un exemple magnifique de liberté et d’humilité dans la recherche de la vérité; il a laissé enfin un témoignage héroïque d’obéissance à l’Église qui en a été constitué la gardienne… Nous pensons que son exemple mérite d’être proposé dans l’Église d’aujourd’hui. Sa béatification inciterait certainement de nombreux chrétiens à se nourrir plus largement de la Parole biblique, à la recevoir dans l’esprit de l’Église et à la faire fructifier dans l’actualité de leur existence. »

Pour en savoir plus: Montagnes, Bernard. Marie-Joseph Lagrange. Une biographie critique. Cerf, 2004.