J’existe ! (Maurice Zundel)

L’enfant qui arrive à faire cette découverte extraordinaire qui s’exprime en un mot : j’existe, pourrait ajouter aussitôt : mais je n’y suis pour rien. Le pronom personnel auquel il recourt, le « je » qui précède ici le verbe exister, n’est cautionné par aucune initiative qui lui  serait propre. Il ne tient rien de soi, en effet, il est entièrement préfabriqué et il ne subsiste que par la vertu des énergies fournies par l’univers qui le porte.

Selon le cours ordinaire des choses, il en restera là. Il continuera à dire je et moi sur un être qu’il subit et avec lequel il s’identifie par une complicité inconsciente, dont les racines sont affectives et passionnelles. Il deviendra homme au sens zoologique d’appartenance à l’espèce humaine, en s’attachant âprement à soi, comme font tous les vivants à quelque espèce qu’ils appartiennent. Sa complexité physique et psychique ne suffira pas à le faire émerger d’un monde instinctif et à lui assurer une situation transcendante.

Et cependant, si l’on tente de l’asservir, si l’on prétend le réduire à un rôle de pur instrument, s’il est soumis à un régime concentrationnaire, s’il est condamné à subir tous les raffinements d’un lavage de cerveau, il prendra conscience de sa dignité comme de son bien le plus précieux, à travers l’indignité même des traitements dont il est l’objet.

C’est par là que commencera à se faire jour en lui sa dimension proprement humaine et sa vocation d’en réaliser toute l’exigence.

Une dignité inviolable, c’est bien ce qui fonde les droits de l’homme. Mais cette dignité n’est pas donnée avec sa naissance charnelle : il s’agit pour lui de la conquérir dans un continuel dépassement de ses préfabrications. L’homme authentique est toujours en avant de lui-même, dans ce sens qu’il n’atteint réellement à soi qu’en actualisant les possibilités d’une grandeur qui doit être son œuvre.

Dans cette perspective on peut résumer la condition humaine dans cette formule, qui est pour moi la suprême évidence : je ne suis pas mais je puis être.

Zundel, Maurice. JE est un autre. Anne Sigier, 1986. p. 7-8