Homélie pour le 25e dimanche T.O. (B)

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DE QUOI PARLIEZ-VOUS EN CHEMIN?

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 9,30-37.
En ce temps-là, Jésus traversait la Galilée avec ses disciples, et il ne voulait pas qu’on le sache,
car il enseignait ses disciples en leur disant : « Le Fils de l’homme est livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. »
Mais les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger.
Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? »
Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand.
S’étant assis, Jésus appela les Douze et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. »
Prenant alors un enfant, il le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit :
« Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. »

COMMENTAIRE

« De quoi discutiez-vous en chemin? » Voilà la question que Jésus nous pose alors que nous nous rassemblons pour faire mémoire du don incroyable que Dieu nous fait en son Fils. Par le simple fait d’être ici réunis, nous proclamons à la face du monde le grand mystère de la mort-résurrection du Christ ainsi que le sérieux de nos vies en tant que disciples. Alors, « de quoi discutiez-vous en chemin », nous demande Jésus? Quelles passions portons-nous pour le monde? Qu’est-ce qui nous inquiète? Qu’est-ce qui nous habite et qui porte l’empreinte même de Jésus et de sa bonne nouvelle?

À travers les plus grands projets que nous pouvons mener, jusqu’aux tâches les plus humbles, nous sommes appelés à être porteurs de l’évangile et du souci de Dieu pour le monde. Et si nous voulons vraiment être fidèles à cette mission, Jésus nous dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il sera le dernier de tous et le serviteur de tous. »

Tout dans nos sociétés est orienté vers ce but d’être premier, d’être le meilleur, de se surpasser sans cesse. L’évangile nous fait aussi cette invitation, mais il s’agit plutôt de se surpasser dans l’amour, d’être les premiers à porter le fardeau de ceux et celles qui peinent sur les routes de ce monde.

L’enseignement de Jésus est explicite à ce sujet et incontournable : « Quiconque accueille un petit enfant à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille. » En prenant l’exemple de l’enfant, Jésus nous présente non seulement ce qu’il y a de plus faible dans notre monde, mais il va jusqu’à s’identifier à cet enfant. Là où des personnes sont rejetées, méprisées, persécutées, c’est Jésus lui-même qui souffre et qui est victime.

Alors, de quoi discutez-vous en chemin avec vos frères et vos soeurs dans la foi? Car nous sommes tous en route, ensemble, car nous formons l’Église, le Corps du Christ, et nul ne va au ciel tout seul. Comme l’écrivait le poète Péguy : « L’on ne se sauve pas tout seul. Nul ne retourne seul à la maison du Père. L’un donne la main à l’autre. Le pécheur tient la main du saint et le saint tient la main de Jésus. » Voilà une image évocatrice qui vient nous rappeler que nous sommes tous et toutes des « pèlerins de l’absolu » en marche vers le Royaume.

Des pèlerins, voilà ce que nous sommes. Peut-être avez-vous déjà fait cette expérience d’être pèlerin un jour? Si vous avez eu cette chance, vous savez que le pèlerinage est une extraordinaire école pour entrer dans la spiritualité de la route. Je ne parle pas ici de ces pèlerinages où l’autobus nous dépose à un sanctuaire, mais de ceux où il faut se lever de bon matin, prendre la route et marcher, soit seul ou avec d’autres. J’ai eu la chance de vivre cette expérience pendant plusieurs jours, avec des compagnons de route, sac au dos, dans le but de nous rendre dans un monastère ou un sanctuaire.

L’une des premières constatations que l’on fait au cours d’un pèlerinage est de se rendre compte que la route est tout aussi importante que le lieu qui nous attend. Si le but visé a du sens, il en prend surtout un à cause de ce que l’on a souffert pour y arriver, de ce que l’on a partagé avec les autres, à cause du soutien mutuel que l’on s’est prodigué au fil des kilomètres. En fin de compte, le ciel n’a de sens qu’à cause du chemin qui nous y conduit et de Celui qui nous y mène. L’aventure spirituelle, la vie en Église, c’est avant tout un compagnonnage sur les routes du monde.

Quand on termine un pèlerinage, en se levant le premier matin où l’on se retrouve chez soi, on a le sentiment d’avoir acquis une nouvelle habitude. L’on a envie de chausser ses bottes de marche, prendre son sac à dos à nouveau, et s’engager sur la route vers l’inconnu. C’est lors du retour à la maison que l’on comprend le vrai sens du pèlerinage. Il est comme une « parabole en acte » de nos vies, une sorte de mise en scène du quotidien que nous avons à assumer, et qui est d,aller vers l’avant tout au long de nos vies, par-delà les épreuves et les défis.

L’expérience du pèlerinage pour un chrétien ou une chrétienne nous révèle que le vrai chemin où il nous faut engager nos vies est celui de notre quotidien vécu en Église. Ce n’est plus seulement la fin du voyage qui devient importante, mais surtout la vie qui y conduit. Le pèlerinage nous apprend que tous les jours, de bon matin, il nous faut mettre nos souliers de marche, prendre avec nous nos rêves, nos projets et nos peines, et nous engager ensemble sur le chemin que le Christ ouvre devant nous et sur lequel il marche avec nous.

C’est à ce pèlerinage que nous convoque notre vie en paroisse et que ce dimanche de la catéchèse veut mettre en évidence. Il est bon de savoir que le mot « catéchèse » signifie « faire résonner une parole à l’oreille d’un autre ». Et ce dimanche, voulu par nos évêques, vise à nous rappeler que nous sommes sans cesse appelés à nous ressourcer dans notre vie de foi, à échanger ensemble en chemin, et ainsi à devenir de plus en plus comme le Christ Sauveur, lui qui s’est fait le serviteur de tous.

Frères et soeurs, demandons à Dieu en cette eucharistie qu’il conforme de plus en plus nos vies à celle de son Fils Jésus, afin qu’avec lui nous devenions des pèlerins de l’absolu, confiants en nos lendemains, sachant qu’il saura nous donner la force de nous engager sur ce bout de chemin qui nous est confié. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 24e dimanche T.O. (B)

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SE LAISSER SURPRENDRE PAR DIEU

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 8,27-35.
En ce temps-là, Jésus s’en alla, ainsi que ses disciples, vers les villages situés aux environs de Césarée-de-Philippe. Chemin faisant, il interrogeait ses disciples : « Au dire des gens, qui suis-je ? »
Ils lui répondirent : « Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. »
Et lui les interrogeait : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, prenant la parole, lui dit : « Tu es le Christ. »
Alors, il leur défendit vivement de parler de lui à personne.
Il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite.
Jésus disait cette parole ouvertement. Pierre, le prenant à part, se mit à lui faire de vifs reproches.
Mais Jésus se retourna et, voyant ses disciples, il interpella vivement Pierre : « Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
Appelant la foule avec ses disciples, il leur dit : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive.
Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera.

COMMENTAIRE

Un jour, une personne m’a demandé ce que les chrétiens faisaient de si exceptionnel? J’avais répondu qu’ils essayaient tout simplement d’assumer le sérieux de leurs vies à la lumière de leur foi en Dieu. L’évangile d’aujourd’hui vient nous rappeler que c’est là une chose exigeante, car être chrétien ce n’est ni une fuite hors du monde, ni une voie de facilité.

Être chrétien, c’est aussi exigeant qu’être un bon père, une bonne mère de famille pour ses enfants. C’est aussi exigeant que d’entourer de soins et de prévenance un proche, ses vieux parents ou un ami malade. C’est aussi exigeant que d’engager sa vie dans la lutte pour la justice, pour les pauvres, pour les blessés de la vie. C’est aussi exigeant que d’avoir le souci de cette planète et de ses ressources. En somme, être chrétien, c’est assumer pleinement cette vie qui est la nôtre. C’est être bon et fidèle, pacifique et miséricordieux, charitable et honnête. C’est se faire le prochain de ceux et celles qui ont besoin de nous, c’est accepter de donner de soi-même, et ce parfois, jusqu’au don de sa vie.

C’est à cet achèvement de nos vies que Dieu nous appelle en son Fils, lui qui nous donne la force de nous réaliser en tant qu’enfants de Dieu. La foi est une grâce, un don, mais c’est une grâce qui coûte. C’est ce que l’apôtre Pierre n’a pas encore saisi quand Jésus lui parle de sa passion à venir, et du don qu’il fera de lui-même jusqu’à donner sa vie. Il est facile de proclamer sa foi bien haut et fort, mais la vivre jusqu’au bout, cela fait appel à un courage et à une lucidité que seul Dieu peut nous donner.

« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, dit Jésus, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Cette suite du Christ peut prendre bien des formes dans notre quotidien, mais elle nous demande toujours d’être à l’écoute des signes des temps et des événements. Voici une expérience personnelle que j’aimerais vous partager.

Alors que j’étais responsable d’une troupe de théâtre multidisciplinaire au service de pastorale de l’Université de Montréal, une troupe composée de cinquante à soixante-quinze étudiants selon les années, nous avions créé une pièce qui abordait la problématique des réfugiés illégaux au Canada. C’était le choix des étudiants. La pièce mettait en scène un groupe de jeunes en excursion qui faisaient la rencontre en forêt d’un jeune couple d’Amérique centrale en fuite, cherchant refuge dans notre pays.

La préparation de cette pièce nous avait amenés à méditer l’enseignement de Jésus qui dit à ses disciples : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli ». Nous ne nous doutions pas alors jusqu’où cette parole de Jésus nous entraînerait.

Pendant la semaine où nous présentions notre spectacle, les médias parlaient abondamment du cas d’une famille de réfugiés somaliens à Montréal, qui avait été refoulée par notre gouvernement fédéral vers Plattsburgh, et qui était condamnée à être déportée par le gouvernement des États-Unis vers la Somalie, là où la guerre sévissait.

Notre spectacle était des plus actuel et il connut un bon succès. Tous les membres de la troupe semblaient satisfaits, sauf une comédienne qui demanda à me voir le lendemain de notre dernière représentation. C’était une jeune juive qui s’appelait Esther. Elle se planta bien droit devant moi et me dit d’un ton assuré : « C’est bien de présenter une pièce sur le drame des réfugiés, mais une famille somalienne, du nom de Guelhes, vient d’être déportée aux États-Unis. Tout le monde en parle. Est-ce que notre troupe a l’intention de faire quelque chose après la pièce de théâtre que nous venons de présenter? »

La famille Guelhes, c’était une jeune somalienne de 21 ans, avec ses deux frères de quatorze et douze ans, qui se retrouvaient complètement laissés à eux-mêmes à la frontière de notre pays. Esther avait raison, il fallait faire quelque chose. Nous nous sommes donc entendus pour réunir les membres de la troupe, et les étudiants acceptèrent avec enthousiasme le défi qu’Esther nous proposait.

Nous avons entrepris une campagne en faveur des Guelhes, sensibilisant familles et amis, approchant des politiciens, les médias, les professeurs de l’école que fréquentaient les deux plus jeunes Somaliens. Nous avons organisé des manifestations, sensibilisé les communautés chrétiennes à la sortie des églises le dimanche, nous avons fait circuler une pétition à l’université. Deux mois plus tard, le gouvernement provincial nous annonçait qu’il donnait enfin son accord et qu’il était prêt à donner le statut d’immigrants reçus aux Guelhes!

Je partis aussitôt pour Plattsburgh afin d’aller les chercher et les amener au consulat canadien de New York afin d’obtenir leurs visas. Trois jours plus tard, nous étions de retour à la frontière canadienne où nous attendaient Esther, une meute de journalistes, ainsi que plusieurs membres de la troupe. Ce soir-là, nous avons fêté cette victoire inespérée, à travers laquelle notre pièce de théâtre trouvait en quelque sorte son véritable dénouement : une victoire où l’évangile nous avait entraînés beaucoup plus loin que nous ne l’aurions imaginé au moment de monter cette pièce : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. »

Esther nous avait rappelé cette sagesse fondamentale, et dont j’aime bien l’expression anglaise : « To walk the walk, and talk the talk! » Que l’on peut traduire par une expression populaire chez les jeunes d’ici : « Que les bottines suivent les babines ». Ou encore, pour employer un langage un peu plus châtié : De la nécessité d’être congruent avec soi-même.

C’est l’apôtre saint Jacques dans sa lettre qui écrit: « Si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? » C’est dans cette dynamique que nous avons été entraînés au printemps de 1991, alors qu’une jeune juive, un groupe de chrétiens et trois jeunes musulmans vivaient ensemble une page d’évangile.

C’est ainsi que la suite du Christ nous entraîne sans cesse sur des chemins de traverse à la fois surprenants et inattendus, où nous faisons l’expérience que l’exigence de l’évangile, c’est parfois accepter de se laisser surprendre par Dieu.

Yves Bériault, o.p.

Tous porteurs de la miséricorde de Dieu

HOMÉLIE POUR LE 23e DIMANCHE T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 7,31-37.
En ce temps-là, Jésus quitta le territoire de Tyr ; passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée et alla en plein territoire de la Décapole.
Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler et supplient Jésus de poser la main sur lui.
Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue.
Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : « Effata ! », c’est-à-dire : « Ouvre-toi ! »
Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement.
Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne ; mais plus il leur donnait cet ordre, plus ceux-ci le proclamaient.
Extrêmement frappés, ils disaient : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets. »

COMMENTAIRE

Effata! Ouvre-toi! N’est-ce pas là l’invitation que l’Esprit du Seigneur proclame sans cesse au monde et à son Église ? Effata! Ouvre-toi! Mais s’ouvrir à quoi?

Mais à l’accueil de Dieu et son action au coeur de nos vies!

Le prophète Isaïe compare le salut de Dieu à des actions de guérison où le boiteux marche, l’aveugle voit, le sourd entend, le muet parle. Ou encore, ce salut est comparé à la pluie bienfaisante qui tombe du ciel, là où il y a sécheresse; à des eaux jaillissantes, là où il y a la soif. Ces promesses de salut trouvent leur accomplissement non seulement dans les miracles de Jésus, mais surtout en sa personne, dans le don qu’il nous fait de lui-même.

Le récit de guérison du sourd-muet est très évocateur. Nous avons ici un récit tout en nuances, empreint d’une grande délicatesse, où Jésus prend à part un sourd-muet, un homme emmuré dans son humanité blessée. Jésus l’entraîne dans l’intimité d’un face à face où s’opère une oeuvre de recréation. Tout comme dans le récit de la Genèse, où Dieu se penche sur Adam pour le tirer de la glaise, Jésus se penche sur le sourd-muet. Il prend sa tête entre ses mains, signe de bénédiction, il le marque de sa salive, c’est-à-dire du sceau de son humanité, lui qui est la Sagesse de Dieu. Il lui touche l’oreille, comme s’il lui confiait le grand secret de l’amour de Dieu pour lui et, tout comme Dieu le fit pour Adam, Jésus ramène cet homme au monde des vivants en soufflant sur lui.

En cet homme nous voyons l’humanité qui attend son heure de délivrance et qui accueille la puissance de résurrection du Christ, qui n’est pas seulement une promesse pour l’avenir, mais un dynamisme de vie à l’oeuvre dès à présent, afin que nous soyons nous aussi à pied d’oeuvre avec Dieu au coeur de cette humanité qui souffre.

Effata! Ouvre-toi! Cette injonction de Jésus s’adresse à nous en tant que porteurs de la miséricorde de Dieu. Ouvre-toi à mon coeur de miséricorde, nous dit le Seigneur, car mon coeur est capable de transformer le tien et  faire de toi le gardien de tes frères et de tes soeurs qui frappent à ta porte. Car l’égoïsme est une pente sur laquelle il nous est facile de glisser, nous repliant sur nos petits bonheurs tranquilles, nos possessions, nos sécurités. La nature humaine est ainsi faite, mais rendons grâce à Dieu, car c’est cette dureté de coeur que le Seigneur vient faire éclater.

Qui d’entre nous n’a pas vécu dans sa vie un moment de détresse ou d’impuissance, le besoin d’être secouru ou entendu? Alors, si tu es un disciple du Christ : Effata! Ouvre-toi! Ouvre-toi à tous ceux et celles dont le Seigneur a toujours eu pitié. Dans l’Ancien Testament l’on parle de la veuve et de l’orphelin, de l’étranger, du pauvre, des opprimés, des enchaînés, des accablés. Ce cortège de misère humaine est toujours le même, quelles que soient les époques.

Voyez la grave crise humanitaire que traverse le Moyen-Orient. Si ce flot de réfugiés se trouvait à nos portes, comment réagirions-nous? Ou demandons-nous plutôt : qu’est-ce que Dieu attend de nous? Comme le souligne avec justesse le Pape François, parfois « nous sommes tentés d’être des chrétiens qui se tiennent à une prudente distance des plaies du Seigneur. » C’est pourquoi nous aussi nous avons besoin d’entendre la parole de guérison du Christ : « Effata! Ouvre-toi ».

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Car comment oublier cette image insoutenable d’un enfant de trois ans trouvé mort sur une plage en Turquie. Il s’appelait Aylan Kurdi. Il est mort noyé avec sa mère et son petit frère de cinq ans. Cette famille avait attendu en vain que le Canada leur ouvre ses portes.

Lors d’un repas avec mes frères dominicains où nous discutions de la situation en Méditerranée, l’un d’eux émit le commentaire suivant : « Il ne reste plus que la prière! » Ce constat donne sans doute la mesure de notre sentiment d’impuissance devant la crise actuelle, mais il nous rappelle aussi notre responsabilité première en tant que disciple du Christ. Il nous faut prier, prier comme si tout dépendait de Dieu, mais agir aussi comme si tout dépendait de nous.

La prière agit comme un levier dans notre monde et Jésus nous assure qu’elle est capable de soulever les obstacles les plus lourds et les plus insurmontables. Mais elle a aussi ce pouvoir de nous mettre en marche, de nous donner d’entendre le cri d’une humanité emmurée dans sa misère.

Bien des chrétiens et des chrétiennes se demandent quoi faire devant la crise actuelle. Tout d’abord il est important de croire en la puissance de la prière. Nous devons nous tenir en présence de Dieu et prier :

  • Prier pour les pays en guerre.
  • Prier pour les belligérants de tous côtés.
  • Prier pour les populations victimes de la guerre.
  • Prier pour les responsables politiques.
  • Prier pour les personnes et les organismes qui viennent en aide aux réfugiés.

Mais il nous faut aussi nous tenir en présence de Dieu et agir.

Il nous faut mobiliser nos Églises et nos communautés chrétiennes en faveur des réfugiés, afin de ne pas célébrer notre foi au Christ Ressuscité les bras croisés, ayant toujours en mémoire ces paroles inoubliables de Jésus :

« J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir » (Mt 25, 35-36).

Frères et soeurs, voilà la mesure de l’action évangélique à laquelle nous sommes appelés. 

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 22e dimanche T.O. (B)

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Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 7,1-8.14-15.21-23.
En ce temps-là, les pharisiens et quelques scribes, venus de Jérusalem, se réunissent auprès de Jésus,
et voient quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées.
– Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ;
et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats.
Alors les pharisiens et les scribes demandèrent à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas avec des mains impures. »
Jésus leur répondit : « Isaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi.
C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains.
Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. »
Appelant de nouveau la foule, il lui disait : « Écoutez-moi tous, et comprenez bien.
Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. »
Car c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses : inconduites, vols, meurtres,
adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure.
Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur. »

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COMMENTAIRE

Jésus nous rappelle le fondement de toute vie spirituelle en reprenant les paroles d’Isaïe : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi. » Jésus nous invite à regarder en nous-mêmes, à bien examiner les forces qui sont à l’oeuvre en nous et qui parfois nous entraînent loin de Dieu et loin de nous-mêmes.

Pourtant, les textes de la Parole de Dieu en ce dimanche sont unanimes pour nous rappeler combien Dieu est proche de nous. Il ne s’éloigne jamais de nous. Dans notre première lecture, Moïse en fait le rappel au peuple hébreu en lui disant : « Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? » Au psaume, nous affirmons cette vérité avec ce répons où nous disons : « Tu es proche, Seigneur; fais-nous vivre avec toi. » Dans la deuxième lecture, c’est l’apôtre saint Jacques qui nous fait l’invitation suivante : « Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. » La Parole de Dieu habite en nous et elle est agissante, elle est vivante!

Quant à Jésus, il identifie clairement dans l’évangile le lieu où réside la source du mal qui nous éloigne de Dieu. Il affirme que c’est ce qui sort du coeur de l’homme qui le rend impur, qui le sépare de Dieu, et il illustre sans complaisance comment le mal se démultiplie et prospère dans le monde : inconduites, vols, meurtres, adultères, cupidités, méchancetés, fraude, débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure. Toutes ces actions, pensées ou attitudes nous rendent complices du mal et nous rendent impurs, nous dit Jésus. Mais alors, qui donc peut être sauvé? La réponse de la Parole de Dieu en ce dimanche est très claire à ce sujet : en nous attachant fermement à Dieu, et en vivant selon ses commandements.

C’est ce que Jésus vient nous aider à réaliser en nos vies. Il est l’ami fidèle capable d’ouvrir nos coeurs fermés, capable d’effacer la haine et le ressentiment en nous, capable de nous libérer des pulsions qui nous habitent et qui parfois nous obsèdent. Car il est lui cette Parole de Dieu semée en nos coeurs, dont parle saint Jacques, et il a le pouvoir de nous purifier et de renouveler nos vies.

Par ailleurs, le Seigneur Jésus ne vient pas simplement nous indiquer un but à atteindre dans notre vie spirituelle, il nous propose une voie sur laquelle il nous invite à marcher avec lui, lui qui EST le CHEMIN. Cette voie est une voie de MISÉRICORDE, qui prend sa source dans la miséricorde de Dieu pour nous. Jésus nous invite et nous fait participer à la miséricorde de Dieu, lui qui prend le risque, en nous confiant son Fils, de remettre son amour entre nos mains.

L’expérience que nous faisons de la miséricorde du Christ convertit notre indifférence à la misère humaine autour de nous, attendrit notre coeur et nous entraîne à aimer comme lui, afin que nos coeurs soient toujours cette demeure privilégiée de Dieu où son amour prolonge son action. L’Esprit Saint n’est pas chiche et il déploie ses dons avec générosité, partout sur la terre, chez tous ceux et celles dont le coeur reconnaît qu’il est fait pour aimer, que c’est là sa véritable vocation.

En voici un exemple il me semble, en ces temps de violences; une histoire qui s’entend comme une parabole évangélique et qui met en scène des chrétiens et des musulmans. C’est le Père Michel Morlet, prêtre et médecin, qui raconte ce qui suit alors qu’il était en Éthiopie auprès des lépreux :

« C’était dans les débuts de mon arrivée à Gambo, où il y a un petit village où l’on garde les lépreux trop mutilés pour retourner chez eux. Ils reçoivent un peu de nourriture chaque jour et ils complètent avec leur jardin et leurs poules. Ils vivent pauvrement et ne mangent de la viande qu’aux grandes fêtes, soit musulmanes, soit chrétiennes. À Noël et à Pâques, on donnait une vache aux chrétiens. La même chose pour les musulmans à la fin du ramadan ou à la naissance du Prophète. Ils ne peuvent pas manger ensemble. Or vers la fin du ramadan, Mohamed, un musulman du village, accompagné des anciens, vint voir le Père italien chargé de la mission. Ce dernier lui demanda : « Tu viens déjà chercher ta vache ? » Mohamed lui répondit : « Non, on a discuté tous ensemble au village. Mes enfants vont rire et manger de la viande pendant que les enfants des chrétiens pleureront parce qu’ils n’en ont pas; alors qu’à Noël c’est le contraire. Comme on est tous les enfants du même Dieu, désormais, tu donneras à chaque fête. Tu nous donneras seulement un mouton. Comme cela, tu pourras pour le même prix en payer un autre aux chrétiens. Ainsi nos enfants riront et mangeront de la viande en même temps. »

Cette histoire est une histoire prophétique pour notre temps, qui vient nous rappeler combien « Dieu est une rencontre que chacun doit faire en soi (2) », car lui seul à ce pouvoir de nous rendre meilleurs, bons comme le Christ. Et c’est pourquoi de ce même coeur de l’homme, capable des pires atrocités, Dieu a voulu faire sa demeure d’où jailliraient les fruits de l’Esprit Saint qui sont : charité, joie, paix, bienveillance, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur et maîtrise de soi. Aucune richesse n’est comparable à ces dons en cette vie, car ils nous ouvrent au véritable bonheur.

Et maintenant, frères et soeurs, poursuivons notre eucharistie, lieu privilégié de notre rencontre avec Dieu.

Yves Bériault, o.p.

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1. Annales, n. 301, février 1988. pp. 41-42. Dans Cahiers Saint-Dominique. Numéro 319, juin 2015. Article Qui nous fera voir le bonheur? de Soeur Marie-Isabelle Rioux, o.p. pp. 39-43.

2. Zundel, Maurice. L’évangile intérieur. Saint-Augustin, 1997. p. 23

Homélie pour le 18e dimanche T.O. (B)

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LE PAIN DE VIE

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

En ce temps-là,
quand la foule vit que Jésus n’était pas là,
ni ses disciples,
les gens montèrent dans les barques
et se dirigèrent vers Capharnaüm
à la recherche de Jésus.
L’ayant trouvé sur l’autre rive, ils lui dirent :
« Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? »
Jésus leur répondit :
« Amen, amen, je vous le dis :
vous me cherchez,
non parce que vous avez vu des signes,
mais parce que vous avez mangé de ces pains
et que vous avez été rassasiés.
Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd,
mais pour la nourriture qui demeure
jusque dans la vie éternelle,
celle que vous donnera le Fils de l’homme,
lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. »
Ils lui dirent alors :
« Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? »
Jésus leur répondit :
« L’œuvre de Dieu,
c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. »
Ils lui dirent alors :
« Quel signe vas-tu accomplir
pour que nous puissions le voir, et te croire ?
Quelle œuvre vas-tu faire ?
Au désert, nos pères ont mangé la manne ;
comme dit l’Écriture :
Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. »
Jésus leur répondit :
« Amen, amen, je vous le dis :
ce n’est pas Moïse
qui vous a donné le pain venu du ciel ;
c’est mon Père
qui vous donne le vrai pain venu du ciel.
Car le pain de Dieu,
c’est celui qui descend du ciel
et qui donne la vie au monde. »
Ils lui dirent alors :
« Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là. »
Jésus leur répondit :
« Moi, je suis le pain de la vie.
Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ;
celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

COMMENTAIRE

Après avoir entendu le récit de la multiplication des pains la semaine dernière, nous en poursuivons la lecture aujourd’hui alors que Jésus se présente à nous comme le Pain de vie. J’aimerais aborder cette affirmation de Jésus à la lumière de l’exhortation de saint Paul que nous venons d’entendre : « Revêtez-vous de l’homme nouveau. »

Quand saint Paul fait cette invitation aux Éphésiens, il décrit de manière saisissante ce en quoi consiste la vie nouvelle des baptisés : « Revêtez-vous de l’homme nouveau. » La liturgie du baptême évoque cette réalité spirituelle, alors que le nouveau baptisé est revêtu d’un vêtement blanc et que le ministre lui dit : « En Jésus, par le baptême, tu es renouvelé; ce vêtement blanc en est le signe. Tu as revêtu le Christ. »

Revêtir l’homme nouveau, c’est revêtir le Christ, c’est entrer dans cette dynamique de transformation de nos vies qui en est une de croissance spirituelle, et qui se vit à travers nos forces et nos faiblesses. Nous sommes tous en cheminement, et nous faisons tous l’expérience de limites dans notre idéal de vie, mais parce que nous avons foi en Dieu et que nous voulons suivre le Christ, nos limites ne peuvent plus avoir le dernier mot dans nos vies.

Il y a un proverbe juif qui affirme cette belle vérité : « Ne te méprise pas, car Dieu lui ne te méprise pas. » Le Seigneur croit en nous, il espère en nous et il nous aime, non pas malgré nos limites et nos échecs, mais avec tout ce que nous sommes. Et son amour se déploie en proportion de notre misère, tel l’enfant malade à qui l’on prodigue des soins attentionnés parce qu’il en a davantage besoin. L’amour cherche toujours à faire plus. C’est pourquoi Dieu nous envoie son Fils afin que nous puissions revêtir l’homme nouveau et trouver notre plein épanouissement.

C’est là le sens de notre rassemblement tous les dimanches, alors que nous venons célébrer le repas du Seigneur, participer à ce que les premiers chrétiens appelaient aussi la fraction du pain ou la sainte Cène. Nous le faisons à l’invitation de Jésus qui nous dit : « Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. »

La faim est un enjeu fondamental pour l’être humain puisqu’elle est liée à sa survie même. C’est la mort si nous nous privons de nourriture et des millions de personnes dans le monde vivent cette tragédie. Les chrétiens et les chrétiennes à travers l’histoire se sont toujours engagés dans cette lutte contre la faim, la pauvreté et la misère. Mais Jésus nous rappelle que la faim la plus importante pour  l’homme n’est pas celle du pain, mais la quête de sens, de savoir que la vie est porteuse d’avenir, qu’elle est voulue et précieuse, car c’est là un enjeu fondamental dans toute vie humaine.

La faim la plus profonde et la plus significative qui habite le cœur de l’homme, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non, c’est la faim de Dieu. Et tout comme nos poumons sont faits pour aspirer l’air dès notre naissance, nous sommes faits pour Dieu. C’est une recherche qui est inscrite au coeur même de la vie. Saint Augustin décrit bien cette réalité quand il dit à Dieu dans sa prière : « Tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. »

C’est pourquoi Jésus dira lors de la tentation au désert : « L’homme ne vit pas seulement de pain… » Ou encore à l’occasion de la multiplication des pains : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle. »

C’est dans cette dynamique que nous entrons quand nous célébrons l’eucharistie. Car cette vie ici-bas nous prépare à la vie qui ne finira jamais, alors qu’un jour nous verrons Dieu face à face, ayant revêtu le Christ, pleinement configurés à lui, devenus semblables à lui. Voilà notre destinée!

Tous les rites liturgiques, tous les sacrements que nous célébrons en Église, nous insèrent dans une démarche de transformation de nos vies, et l’eucharistie en est l’expression la plus forte. Tout comme le pain et le vin sont transformés en corps et en sang du Christ, nous aussi nous sommes transformés. C’est le moine bénédictin Anselm Grün qui affirme ce qui suit dans son livre Réussir la transformation de soi :

« Dans toute eucharistie, nous célébrons la métamorphose de notre vie. Dans le don du pain et du vin, nous nous en remettons à Dieu avec nos déchirements, avec tout ce qui nous blesse et nous broie, avec nos pensées et nos sentiments, nos besoins et nos passions, notre conscience et notre inconscient. Et nous faisons confiance à Dieu : il va accepter nos dons et les transformer, de sorte que peu à peu, imperceptiblement, quelque chose va changer en nous au fil des Eucharisties, de la même manière que le levain va se mêler à la farine pour donner toute sa saveur à la pâte. 1 »

Frères et soeurs, c’est cela vivre spirituellement, revêtir l’homme nouveau : « c’est se transformer de plus en plus, jusqu’à ce que le visage du Christ soit visible en nous. »

C’est pourquoi chaque dimanche nous sommes invités à participer à l’eucharistie, non par obligation, mais par fidélité, par amour, parce que c’est là que Dieu a choisi de se donner à nous de la manière la plus inattendue, la plus absolue qui soit, en se faisant nourriture pour nous. Et il n’y a pas de plus grand amour. Amen.

Yves Bériault, o.p.

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1. Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 8-9

2. Anselm Grün. Réussir la transformation de soi. Salvator, 2014. p. 24

Homélie pour le 17e dimanche T.O. (B)

Two fish and five loaves of bread with candle-light and an antique wine jar

LA MULTIPLICATION DES PAINS

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 6,1-15. 
En ce temps-là, Jésus passa de l’autre côté de la mer de Galilée, le lac de Tibériade.
Une grande foule le suivait, parce qu’elle avait vu les signes qu’il accomplissait sur les malades.
Jésus gravit la montagne, et là, il était assis avec ses disciples.
Or, la Pâque, la fête des Juifs, était proche.
Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? »
Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire.
Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain. »
Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit :
« Il y a là un jeune garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons, mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ! »
Jésus dit : « Faites asseoir les gens. » Il y avait beaucoup d’herbe à cet endroit. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille hommes.
Alors Jésus prit les pains et, après avoir rendu grâce, il les distribua aux convives ; il leur donna aussi du poisson, autant qu’ils en voulaient.
Quand ils eurent mangé à leur faim, il dit à ses disciples : « Rassemblez les morceaux en surplus, pour que rien ne se perde. »
Ils les rassemblèrent, et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prenaient cette nourriture.
À la vue du signe que Jésus avait accompli, les gens disaient : « C’est vraiment lui le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde. »
Mais Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi ; alors de nouveau il se retira dans la montagne, lui seul.

COMMENTAIRE

Nous commençons aujourd’hui avec l’évangéliste Jean une suite de cinq dimanches où nous ferons la lecture de son récit sur le Pain de vie. Il s’agit en fait d’une méditation sur l’eucharistie et sur la foi. Par ailleurs, la mention de la venue prochaine de la Pâque juive dans l’évangile aujourd’hui nous donne déjà une clé de lecture pour la compréhension de la multiplication des pains. Jean veut nous dire que Jésus est l’accomplissement de cette Pâque, l’accomplissement de toutes les promesses de Dieu faites à son peuple à travers l’histoire.

Il est nécessaire de souligner d’entrée de jeu que la tradition évangélique accorde une grande importance à la multiplication des pains, car c’est le seul miracle de Jésus que nous retrouvons dans les quatre évangiles, et il y est mentionné à six reprises, ce qui est tout à fait exceptionnel.

Tout l’évangile de Jean est une invitation à contempler la personne de Jésus, et la multiplication des pains survient dans son évangile comme un sommet de l’action de Jésus, une synthèse de son ministère et une profonde révélation de son identité, qui va se déployer tout au long de son discours sur le Pain de vie.

Par ailleurs, la multiplication des pains est la réalisation de l’un des signes majeurs qui devaient accompagner la venue du Messie. Les Juifs attendaient pour les temps messianiques le renouvellement du miracle de la manne au désert et c’est pourquoi, à la suite de ce miracle de Jésus, la foule veut l’enlever et le faire roi. Mais comme il le dira lui-même, sa royauté n’est pas de ce monde, et il va fuir cette foule.

La multiplication des pains évoque bien le miracle de la manne au désert, mais il y a bien plus que Moïse ici, car dans le désert c’est Dieu qui fait tomber la manne du ciel suite à la prière de Moïse, alors que dans le récit évangélique, c’est Jésus lui-même qui multiplie les pains et les poissons, et qui les distribue à la foule. De plus, alors que la manne ne pouvait se conserver au-delà d’une journée, ici, à la demande de Jésus, l’on garde tout ce qui reste du pain afin que rien ne soit perdu, évocation à mots couverts du caractère sacré que prendra ce pain après la résurrection. Le miracle est évocateur de l’eucharistie.

Rappelons-nous que chez l’évangéliste Marc, c’est la compassion de Jésus pour la foule qui entraîne la multiplication des pains, alors que chez Jean ce miracle a pour but de dévoiler l’identité de Jésus. Il est le nouveau Moïse qui nous entraîne dans un nouvel exode vers la terre promise, et de même qu’il est capable de donner de la nourriture matérielle, il est capable de donner de la nourriture spirituelle.

Voilà pour une brève explication de ce passage évangélique. Mais quelles sont les leçons de ce récit pour notre vie de foi de tous les jours? Peut-être nous faut-il réentendre l’histoire en modifiant légèrement l’angle de notre lecture. Écoutons à nouveau…

Il était une fois un jeune garçon qui avait cinq pains et deux poissons, au milieu d’une foule de cinq mille personnes venue entendre Jésus. Cette foule commençait à avoir faim et Jésus mit alors à l’épreuve la foi de Philippe, l’un de ses disciples, en lui demandant comment nourrir une telle foule. Ce dernier avoua son impuissance, le défi lui paraissant insurmontable à vue humaine.

C’est alors que le jeune garçon s’avança et offrit à Jésus le peu qu’il avait, soit ses cinq pains et ses deux poissons, ce qui suscita l’incrédulité d’André, le frère de Simon-Pierre, qui dit à Jésus : « Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde? » Mais Jésus, posant un regard admiratif sur le jeune garçon, fit asseoir la foule, là où il y avait beaucoup d’herbe nous précise l’évangéliste, évoquant ainsi l’image du Bon pasteur conduisant son troupeau sur de verts pâturages. Prenant alors dans ses mains les cinq pains et les deux poissons, Jésus rendit grâce au Père et il les distribua à la foule. Après que tout le monde eût mangé, il en resta assez pour emplir douze corbeilles, évocation des douze apôtres, des douze tribus d’Israël, mais surtout signe de plénitude et de salut, annonçant l’Église à venir.

Quant au jeune garçon, dont on ne connaît ni le nom ni la provenance, il est un personnage central dans cette histoire. Alors que les Apôtres sont incapables de s’en remettre au Christ, Jésus a sans doute voulu leur faire voir en ce garçon, un modèle de la présence des disciples au monde, nous rappelant que le fruit de nos travaux et de nos luttes reste toujours fondamentalement un don de Dieu.

Le geste de ce garçon nous rappelle que tout ce que nous donnons de nous-mêmes dans la foi, malgré la pauvreté de nos moyens, Dieu est capable de transformer ce don en nourriture pour la multitude. Et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore, Jésus nous associe à sa mission de nourrir les foules avec lui et ainsi participer à la surabondante générosité de Dieu pour notre monde.

À travers les siècles, les chrétiens et les chrétiennes ont toujours reconnu le Christ à la fois dans le service du prochain et dans la fraction du pain. C’est pourquoi, à la fin de chacune de nos eucharisties, nourris du Pain de vie, nous sommes envoyés en mission, mais pas avant de nous être unis au Christ dans son offrande au Père, présentant nos cinq pains et nos deux poissons, et nous en remettant à lui quant à la portée de ce don, lui qui est capable de transformer le pauvre pain auquel nous communions en nourriture pour la vie éternelle. C’est ce mystère qui s’offre à nous maintenant au moment de célébrer notre eucharistie. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 16e dimanche T.O. (B)

 

L’ÉVANGILE AU COEUR DE L’ÉTÉ

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 6,30-34.
En ce temps-là, après leur première mission, les Apôtres se réunirent auprès de Jésus, et lui annoncèrent tout ce qu’ils avaient fait et enseigné.
Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, ceux qui arrivaient et ceux qui partaient étaient nombreux, et l’on n’avait même pas le temps de manger.
Alors, ils partirent en barque pour un endroit désert, à l’écart.
Les gens les virent s’éloigner, et beaucoup comprirent leur intention. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux.
En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les enseigner longuement.

COMMENTAIRE

Cet évangile est très évocateur au beau milieu de notre été, alors que la perspective des vacances, d’un repos longtemps attendu nous rend un peu plus fébriles, voyant venir ces journées sans agenda, libres comme l’air.

« Venez vous reposer à l’écart », dit Jésus à ses disciples qui reviennent de mission. Cette invitation illustre bien sa prévenance à notre endroit. Comme Jésus est attentif à nos besoins, à nos fatigues et à nos luttes! Il s’intéresse passionnément à notre réalité de tous les jours et, paradoxalement, c’est à cause de cela que les vacances des disciples tournent court. Ils ne sont pas aussitôt arrivés sur le lieu de la relâche promise, qu’une foule les attend avec son poids de misère. Et s’en est fait du repos à l’écart proposé par Jésus! Ce dernier s’empresse d’aller au-devant de ces gens, de les instruire, et même de les nourrir, puisque c’est sur ce rivage que se fera la multiplication des pains.

Jésus compare cette foule à des brebis sans berger. Ce thème du berger revient fréquemment dans la Bible pour parler de Dieu et de son peuple. L’un de ses titres dans l’Ancien Testament est celui de Berger d’Israël, et quand le peuple monte au Temple lors des grandes fêtes, il chante :  « Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. »

Jésus lui-même va s’attribuer ce titre de berger, de bon pasteur, et constamment dans son ministère nous le voyons agir en conséquence. Il part à la recherche de la brebis perdue, il la porte sur ses épaules, il lui pardonne, il la guérit. Est-il surprenant alors que les vacances des disciples connaissent une fin aussi abrupte devant cette foule sans berger et dont Jésus a pitié?

Sans vouloir forcer le texte, je crois que cet épisode de la vie des disciples a beaucoup à nous dire au sujet de nos propres vacances. Toutefois, soyez rassurés, il ne s’agit pas ici d’annuler tous vos projets en sortant de cette église! Il s’agit plutôt d’une invitation à porter un regard neuf sur notre été.

Tout d’abord, l’évangile d’aujourd’hui nous apprend que le repos est quelque chose de légitime pour Jésus. Ce n’est pas là un caprice, ce n’est pas de l’égoïsme. Tout comme notre corps a besoin de sommeil, nos vies ont besoin de se refaire, de marquer une pause face à tous nos engagements et nos soucis.

D’ailleurs, le repos est un thème important dans la bible. C’est ainsi que dans le récit de la création Dieu lui-même se repose le Septième jour. Ce repos est à l’origine du sabbat qui est voulu par Dieu, et qui est intimement lié à notre communion avec lui. Le véritable repos dans la bible prend tout son sens en ce qu’il est tourné vers Dieu. Il devient action de grâce pour sa création, pour la vie qu’il nous donne, pour les personnes qui nous entourent. Et c’est ainsi que le psalmiste dira : « Je n’ai de repos qu’en Dieu seul »; « Sur des près d’herbes fraîches il me fait reposer. »

C’est Dieu qui donne le véritable repos, la joie intérieure devant tous ses bienfaits. Et c’est ainsi que les vacances deviennent un moment tout à fait béni pour entrer dans cette dynamique de l’action de grâce, pour laisser s’élever en nous un grand merci vers Dieu pour tous ses bienfaits dans nos vies.

Maintenant, si nous revenons à notre évangile, les disciples n’abandonnent pas Jésus sur le rivage alors qu’il les invite à se reposer. Au contraire, il part avec eux, tout comme il part avec nous. Mais comme nous le révèle notre récit, Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos. Car lorsque l’on marche avec lui, nous voyons alors le monde avec ses yeux à lui, nous sommes invités à mettre nos coeurs en diapason que le sien. Ce qui est très engageant.

Prenons l’exemple de nos familles, qui jouent un rôle très important dans notre apprentissage de nos vies d’hommes et de femmes. Je me souviens de mon père qui était un homme aux opinions bien arrêtées, et qui avait parfois des réactions très vives quand il était témoin d’injustices ou de misère humaine. Mon père était un homme qui savait s’indigner, et cela me gênait parfois quand j’étais enfant de le voir faire une « sainte colère ». Ce n’est que plus tard, bien plus tard après mon adolescence, que j’ai compris et qu’a grandi en moi un sentiment de fierté pour l’intégrité de mon père et son sens de la justice. Et c’est alors que j’ai réalisé qu’il avait profondément marqué mon regard sur la vie et les personnes.

Nous avons tous vécu quelque chose de semblable, soit au contact de nos parents ou de personnes signifiantes dans nos vies, et qui sont devenues pour nous des modèles, des points de repère quant à la façon de nous comporter dans l’existence. S’il en est ainsi dans nos relations humaines, que dire alors de cette émulation quand nous sommes disciples du Christ et que nous affirmons vouloir le suivre? Car il n’y a pas de force transformatrice plus grande que sa présence au coeur de nos vies, ce qui explique pourquoi Jésus n’est pas un compagnon de voyage de tout repos!

Car si nous voulons vraiment vivre selon l’évangile, si nous prétendons être des amis du Christ, nous ne pouvons plus porter le même regard sur notre monde. Nous ne pouvons pas rester indifférents à la misère humaine, même quand on est en vacances. Et c’est là qu’il nous faut faire cette jonction : un disciple en vacances n’est pas en vacances de l’évangile, il n’est pas en vacances de son prochain, de sa famille ou de ses amis. Le disciple est invité à se retirer à l’écart et à se reposer, mais il ne peut refuser de se laisser interpeller, déranger par ceux et celles qui ont besoin de son aide et qui l’attendent sur la route des vacances.

Oui, vivement les vacances, mais n’oublions pas de partir avec le Christ le bon pasteur, qui saura bien nous garder les yeux et le coeur ouverts tout au long de nos rencontres et de nos découvertes cet été. Et, qui sait, c’est peut-être là que nous attend le véritable repos. Bonnes vacances!

Yves Bériault, o.p.

Le défi de l’évangélisation. Homélie pour le quatorzième dimanche T.O. (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 6,1-6. 
En ce temps-là,  Jésus se rendit dans son lieu d’origine, et ses disciples le suivirent.
Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. De nombreux auditeurs, frappés d’étonnement, disaient : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces grands miracles qui se réalisent par ses mains ?
N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? » Et ils étaient profondément choqués à son sujet.
Jésus leur disait : « Un prophète n’est méprisé que dans son pays, sa parenté et sa maison. »
Et là il ne pouvait accomplir aucun miracle ; il guérit seulement quelques malades en leur imposant les mains.
Et il s’étonna de leur manque de foi. Jésus parcourait les villages d’alentour en enseignant.

COMMENTAIRE

Ce récit évangélique est comme un miroir de l’expérience que nous faisons à l’occasion quand nous souhaitons partager notre foi. Nous voyons Jésus qui n’est pas accueilli dans son village natal, et qui s’étonne devant le manque de foi de ses auditeurs.

Comme le dit Jésus, le disciple n’est pas au-dessus de son maître, et il nous arrive nous aussi de ne pas être accueillis, d’être confrontés au refus de croire en Dieu ou encore à un désintéressement complet vis-à-vis de cette question. Comment évangéliser aujourd’hui alors que nous vivons maintenant dans un monde désenchanté, c’est-à-dire où il n’y a plus ni mystère, ni merveilleux. L’Homme est devenu majeur, et son histoire et sa destinée, pense-t-il, n’appartiennent qu’à lui seul.

Comment Jésus réagirait-il à notre place? L’évangéliste aujourd’hui nous dit qu’il  a seulement guéri quelques malades à Nazareth, et qu’il a ensuite poursuivi sa route en enseignant de village en village, poursuivant sa mission. Cette attitude de Jésus est rassurante en ce qu’elle nous rappelle que Dieu ne désespère jamais de nous, de même qu’il ne saurait se désintéresser de sa création. C’est à cette attitude que nous sommes appelés nous aussi quand nous parlons d’évangélisation.

Beaucoup parmi nous s’inquiètent de leurs enfants et de leurs petits enfants, et se demandent en quoi ils ont failli parce qu’ils ne viennent pas à l’église, ou parce qu’ils n’ont pas la foi, ou qu’ils ne sont pas baptisés. Ils se demandent ce qu’ils pourraient bien faire de plus pour leur transmettre la foi en Dieu, et la seule réponse adéquate, il me semble, est souvent celle du témoignage discret, silencieux même.

Cette préoccupation du salut de l’autre est en quelque sorte une prière, et c’est là la première chose qu’il nous faut faire. Prier. Prier avec ardeur pour notre monde et ceux et celles que nous aimons. Les porter tendrement, nous en inquiéter, les offrir au Père tout comme le faisait Jésus.

Mais de manière plus générale, l’évangélisation porte en elle-même une exigence d’amour pour notre monde, malgré ses refus et ses rejets. Il nous faut apprendre à porter un regard sur l’autre où notre coeur peut aller plus loin que les apparences, car toute personne cherche le bonheur. Et malgré le flot de mauvaises nouvelles qui nous arrivent à travers les médias, la vie des personnes qui vivent sur cette terre est habituellement marquée par des gestes quotidiens d’affection, de dépassement de soi, de vies données au nom même de l’amour.

Chaque jour des parents commencent leur journée en pensant à leurs enfants, parfois même à leur survie. Je pense en particulier à ces familles se retrouvant dans des camps de réfugiées, victimes de la guerre, d’exactions de toutes sortes. Dans beaucoup de ces histoires, l’amour et l’entraide occupent toujours la première place, malgré la détresse où se retrouvent ces personnes.

Impossible de compter tous les gestes de générosité qui sont posés quotidiennement sur cette terre. Et c’est avec ce regard qu’il nous faut aller au-devant de notre monde, là où vivent des hommes et des femmes qui ont souvent le coeur plein d’une espérance qu’ils n’arrivent pas toujours à nommer, et qui ont besoin d’une présence fraternelle et désintéressée auprès d’eux. Comment reconnaîtrons-nous Dieu dans nos villes qui semblent le rejeter ou l’ignorer, si notre coeur ne va pas plus loin que les apparences, car tout homme, toute femme, est une histoire sacrée où seul l’amour peut ouvrir les coeurs à la présence de Dieu.

Voici un exemple pour illustrer mon propos. La scène se passe sur le Chemin de la Côte-des-Neiges à Montréal. Je venais d’y présider l’eucharistie et j’avais remarqué une vieille dame avant la messe qui avait monté péniblement les marches qui mènent à l’église. Au moment de quitter l’église, je me suis retrouvé avec elle sur le trottoir et nous avons marché ensemble. Il faut préciser que le quartier est largement un quartier d’immigrants, où 60 nationalités et plus de 100 langues maternelles et dialectes se côtoient.

Je la revois dans sa belle robe bleue fleurie, s’appuyant sur sa canne et avançant très lentement. À un moment donné, je lui ai demandé si cette marche n’était pas trop difficile pour elle, car elle me disait habiter à plusieurs rues de l’église. « Oh non, me dit-elle en riant, j’en ai l’habitude mon Père! » Elle était fière de me dire qu’elle avait subi un accident cérébro-vasculaire l’année précédente et que depuis elle avait fait beaucoup de progrès !

Au même moment, une jeune femme s’est approchée de nous et salua la vieille dame avec beaucoup de chaleur, lui demandant si elle pouvait passer la voir en soirée. Je comprenais qu’elle avait besoin d’un service. En même temps, elle se tourna vers moi et me dit d’un ton rieur et fier, à propos de ma compagne de route : « Vous savez, elle est infirmière! » Je n’ai pas pris la peine de lui demander si ça ne la fatiguait pas trop de soigner ainsi les gens chez elle, car elle m’aurait sans doute répondu en riant : « Oh non, j’en ai l’habitude mon Père! »

En la regardant s’éloigner, je me disais que Jésus venait de passer sur la Côte-des-Neiges, et je rendais grâce à Dieu d’avoir mis sur ma route cette femme passionnée, dont toute la vie prenait sa source dans sa foi au Christ, et dont le témoignage d’engagement et d’affection ne pouvait qu’être contagieux pour tous ceux et celles qui la côtoyaient. Et c’est cela aussi évangéliser!

La suite du Christ est un long compagnonnage sur les routes du monde. Il s’agit d’une route sinueuse et étroite qui traverse la Galilée des Nations et que Jésus et ses disciples continuent d’emprunter courageusement, jour après jour, parcourant bourgs et villages, annonçant la bonne nouvelle de l’évangile, guérissant les malades, chacun selon le don qui nous est fait, mais un don qui a toujours sa source dans l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Voilà ce qui nous donne la force d’avancer et de persévérer même quand nous ne sommes pas toujours accueillis. Et c’est cela évangéliser!

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 13e dimanche T.O. (B)

Gabriel_Max,_La_Résurrection_de_la_fille_de_Jaïre_(1878)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 5,21-43.
En ce temps-là, Jésus regagna en barque l’autre rive, et une grande foule s’assembla autour de lui. Il était au bord de la mer.
Arrive un des chefs de synagogue, nommé Jaïre. Voyant Jésus, il tombe à ses pieds
et le supplie instamment : « Ma fille, encore si jeune, est à la dernière extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive. »
Jésus partit avec lui, et la foule qui le suivait était si nombreuse qu’elle l’écrasait. (…)

Comme il parlait encore, des gens arrivent de la maison de Jaïre, le chef de synagogue, pour dire à celui-ci : « Ta fille vient de mourir. À quoi bon déranger encore le Maître ? »
Jésus, surprenant ces mots, dit au chef de synagogue : « Ne crains pas, crois seulement. »
Il ne laissa personne l’accompagner, sauf Pierre, Jacques, et Jean, le frère de Jacques.
Ils arrivent à la maison du chef de synagogue. Jésus voit l’agitation, et des gens qui pleurent et poussent de grands cris.
Il entre et leur dit : « Pourquoi cette agitation et ces pleurs ? L’enfant n’est pas morte : elle dort. »
Mais on se moquait de lui. Alors il met tout le monde dehors, prend avec lui le père et la mère de l’enfant, et ceux qui étaient avec lui ; puis il pénètre là où reposait l’enfant.
Il saisit la main de l’enfant, et lui dit : « Talitha koum », ce qui signifie : « Jeune fille, je te le dis, lève-toi ! »
Aussitôt la jeune fille se leva et se mit à marcher – elle avait en effet douze ans. Ils furent frappés d’une grande stupeur.
Et Jésus leur ordonna fermement de ne le faire savoir à personne ; puis il leur dit de la faire manger.

COMMENTAIRE

« Talitha koum », est une expression de langue araméenne, tout empreinte d’affection, et qui signifie « jeune fille lève-toi ». Quelle image puissante de Jésus dans ce récit. Nous ne voyons aucune hésitation chez lui, pas de longues prières, ni gestes de guérison. Tout simplement un signe de tendresse, où il prend l’enfant par la main, et lui demande de se lever. D’ailleurs, avant même de la voir, Jésus se prononce sur son état : « Elle n’est pas morte, dit-il, elle ne fait que dormir ».

Nous sommes ici au coeur même de notre foi chrétienne, dans ce qu’elle a de plus extraordinaire pour nous les croyants et, en même temps, dans ce qu’elle a de plus invraisemblable pour bon nombre de nos contemporains. Car ce récit du rappel à la vie de la fille de Jaïre, nous présente Jésus comme le maître de la vie, qui pose un jugement définitif sur la mort, elle qui marque cruellement chacune de nos vies. Ce miracle nous parle non seulement de la victoire de Jésus sur la mort, mais de notre propre victoire : « Vos morts revivront, nous promet Jésus, ils ne font que dormir ».

La résurrection du Christ n’est pas seulement le dénouement heureux de son histoire personnelle, elle est le premier matin de la victoire de l’humanité sur la mort. La mort n’est plus un mur, elle devient un passage où nous nous engouffrons à la suite du Christ. Voilà la portée incroyable de ce récit, alors que nous faisons tous l’expérience de la perte de personnes qui nous sont chères. Car la mort est la plus grande menace qui pèse sur nos vies. C’est la question fondamentale qui hante toutes les religions et toutes les philosophies, car la mort est inévitable. Mais nous, chrétiens et chrétiennes, nous croyons qu’elle n’est pas le dernier mot de nos existences.

Pour plusieurs, cette notion de survie après la mort relève d’un conte pour enfants, une sorte de pensée magique devant le refus d’envisager notre fin éventuelle. Ces personnes affirment que l’homme se suffit à lui-même, qu’il est le seul maître de sa destinée, que lui seul est responsable de ce monde où il se trouve, et dont l’origine lui demeure un mystère. Il est comme un orphelin qui se dit sans Dieu.

Dans cette perspective d’un monde sans Dieu, l’homme alors n’est qu’une passion inutile comme l’écrivait le philosophe Jean-Paul Sartre, sa vie et sa destinée n’ont aucune valeur en soi, puisqu’il naît du hasard et qu’il est voué à disparaître à tout jamais. Est-il étonnant alors que dans une telle vision des choses, la vie humaine en vienne à ne plus peser bien lourd, et où tous les excès, toutes les violences, le mépris de la vie elle-même deviennent alors justifiables. Voilà la face la plus sombre de notre condition humaine qui nous rappelle combien nous avons besoin d’être sauvés. Nous chrétiens nous affirmons que Dieu ne veut pas la mort de l’homme et qu’il agit en notre faveur en nous donnant son Fils. Il est lui notre salut et notre avenir !

Car quelle valeur suprême, en dehors d’un monde voulu par Dieu, et reconnu comme tel, est capable de faire naître la compassion entre les humains, la justice pour tous, le droit des plus faibles et des plus pauvres? Sans Dieu, l’amour ne peut que se retrouver à bout de souffle devant les défis que notre monde doit affronter. D’où les écarts incroyables entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud, alors que l’égoïsme des nations fait office de diplomatie internationale, où l’on voit les grands pays parler des deux côtés de la bouche à la fois, favorisant la paix d’une main, vendant des armes de l’autre, exploitant notre planète de manière éhontée, au nom du dieu argent et de la soif de pouvoir.

C’est le pape François lui-même qui fait ce constat et cette dénonciation, dans son encyclique sur l’écologie qui vient de paraître. Il y fait une analyse sans complaisance de ce monde qu’il appelle « la maison commune », et qui se retrouve dans un état lamentable. Ce qui donne envie de crier vers Dieu en lui disant : « Notre monde est à toute extrémité. Viens lui imposer les mains pour qu’il soit sauvé et qu’il vive. »

L’évangile aujourd’hui vient nous rappeler qui nous sommes et qui est Dieu pour nous. Comme le dit l’auteur du livre de la Sagesse, dans notre première lecture : « Dieu n’a pas fait la mort… et il a créé l’homme pour une existence impérissable. » C’est pourquoi il nous a envoyé son Fils, qui est vainqueur de la mort, lui qui nous prend par la main et qui dit à chacun et à chacune de nous : « Lève-toi! »

« Lève-toi! », car la foi en Dieu nous appelle à vivre pleinement et courageusement chacune des journées qui nous sont données sur cette terre., car nous en avons la garde. Nous ne pouvons en rester à un constat d’échec face à notre planète, ou à un optimisme béat. Notre foi est une foi qui espère, qui engage, et qui rend responsable.

« Lève-toi! », nous dit Jésus, car notre espérance n’est pas liée à la réussite ou à l’échec de nos projets. Notre foi en Dieu nous rend capables de regarder plus loin, bien plus loin, sans jamais baisser les bras, sans jamais nous dissocier des luttes et des aspirations des hommes et des femmes de ce temps, car ce monde nous concerne en tout premier lieu, puisque c’est notre demeure commune voulue par Dieu.

Voilà la foi qui nous fait vivre et qui nous fait nous tenir debout avec le Christ, puisque nous croyons que même au-delà de la mort, nous entendrons sa voix nous dire : « Lève-toi! », et que nous le verrons alors face à face. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le 12e dimanche (T.O.) B

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 4,35-41.

Toute la journée, Jésus avait parlé à la foule. Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : « Passons sur l’autre rive. »
Quittant la foule, ils emmenèrent Jésus, comme il était, dans la barque, et d’autres barques l’accompagnaient.
Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait.
Lui dormait sur le coussin à l’arrière. Les disciples le réveillent et lui disent : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? »
Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme.
Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? »
Saisis d’une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

COMMENTAIRE

Ce miracle de Jésus est spectaculaire, car « même le vent et la mer lui obéissent », nous dit l’évangéliste. Mais ce qui est particulier dans ce récit, c’est la mention du sommeil de Jésus alors que la tempête menace. Ses compagnons sont terrifiés au point de lui en faire le reproche : « Maître, nous sommes perdus; cela ne te fait rien? » On ne peut écarter du revers de la main ce sommeil de Jésus comme si ce n’était là qu’un détail sans importance. Nous touchons ici à un aspect fondamental de cet évangile.

Le récit de la tempête apaisée est comme une allégorie des drames qui marquent nos vies, où souvent notre foi est mise à l’épreuve, alors que nous nous sentons abandonnés par Dieu. C’est un thème qui revient fréquemment dans la Bible. Pensons ici à Job dans dans sa misère, lui qui a tout perdu, et qui demande des comptes à Dieu. Ou encore à la prière du psalmiste qui crie sa douleur vers Dieu, en lui disant : « Cela ne te fait rien de nous voir mourir? »

Qui de nous, un jour, n’a pas eu cette réaction : devant la violence qui s’abat sur des innocents, devant la mort d’enfants, devant la maladie cruelle et sans issue, devant la souffrance, le deuil, le vieillissement, la perte d’un emploi ou simplement la difficulté à assumer les défis de sa vie au jour le jour… Toutes ces épreuves nous font mesurer combien nos vies sont fragiles et elles soulèvent inévitablement la question suivante : mais où donc est Dieu dans ma vie? Combien de fois nos prières, nos supplications, semblent rester sans réponse, comme d’innombrables bouteilles jetées à la mer et qui ne changent pas le cours des événements.

L’évangile d’aujourd’hui nous offre une clé de lecture intéressante afin d’affronter l’épreuve dans la fragilité de nos existences, car nous le savons bien, ce monde est marqué par des tempêtes violentes et des vents contraires, qui menacent à tout moment la quiétude de nos vies.

Comme ce serait chouette un Dieu magicien qui interviendrait à notre endroit comme Jésus le fait devant la tempête menaçante. Mais ce n’est pas là notre expérience de Dieu. Le plus souvent nous pâtissons devant l’épreuve et l’on est alors tenté de reprendre le cri moqueur des sceptiques dans la bible : « Mais où est-il donc votre Dieu? »

Je crois que le l’image de Jésus dormant dans la barque nous parle à la fois du Christ et de son intime communion avec le Père, et elle nous parle aussi de notre condition de disciples, de l’attitude fondamentale qu’il nous faut tenir en ce monde.

Le diacre Éphrem le Syrien, qui a vécu au quatrième siècle, disait de Jésus déposé au tombeau le Vendredi Saint : « On dirait un lion qui dort. » Comme cette comparaison est puissante et évocatrice. N’est-ce pas là cette tranquille assurance, cette imperturbable confiance qu’évoque la scène de la tempête apaisée, où l’on nous présente Jésus dormant au milieu des siens sur une mer déchaînée. Tout comme sur la croix, Jésus s’abandonne complètement entre les mains du Père. Il repose en paix.

Par ailleurs, dans la barque, il y a les disciples. Il est question de nous ici. Jésus est avec nous dans la barque de nos vies, nous invitant à avancer avec lui, nous aidant à vivre dans la confiance, sûrs de l’amour de Dieu pour nous, de cet amour plus fort que la mort et qui est capable de nous guider à travers toutes les épreuves de cette vie, et au-delà de la mort même.

Je lisais ces jours-ci dans un journal, le témoignage d’un chrétien de Mosul en Iraq, une ville occupée par l’État islamique depuis près de deux années, et qui faisait le commentaire suivant au sujet de la situation des chrétiens de sa ville : « Nous sommes confiants dans le Seigneur, disait-il. Il continue de nous murmurer à l’oreille : N’aie pas peur. » N’aie pas peur, même quand la mort semble inévitable, n’aie pas peur, même quand tous tes repères te sont enlevés, n’aie pas peur, nous dit Jésus.

La remise de nos vies entre les mains de Dieu nous donne de nous tenir debout en ce monde, malgré les épreuves et les vents contraires. Notre foi en Jésus Christ nous donne de communier à sa puissance de résurrection, de nous reposer en lui, alors qu’il nous conduit vers l’autre rive de nos vies.

N’est-ce pas là le don que Dieu nous fait au coeur de nos difficultés, soit la force de continuer et de persévérer, d’affronter courageusement l’avenir parce que le Christ est avec nous ? N’est-ce pas ainsi que Dieu vient à notre secours? Je laisse la parole à une correspondante qui m’a partagé un jour son expérience de Dieu. Elle m’écrivit ce qui suit :

Dieu me vient en aide par la foi : Jésus toujours à mes côtés pour me soutenir et me redonner courage quand j’ai envie de baisser les bras. 

Dieu me vient en aide par la charité : c’est elle qui me permet de servir et accompagner la fin de vie de mon époux (86 ans) atteint de la maladie d’Alzheimer, avec amour après plus de 56 ans de vie commune.

Dieu me vient en aide par l’espérance : elle me fait espérer l’accueil miséricordieux de ce Dieu plein d’amour auquel je crois, où nous serons définitivement réunis dans la paix.

Frères et soeurs, comme on le disait de saint Dominique, le patron de cette église, nous avons planté l’ancre de notre espérance au ciel avec le Christ, qui seul peut nous mener à bon port, malgré toutes les tempêtes de la vie, car c’est lui le Seigneur, et il tient précieusement nos vies entre ses mains. Telle est notre foi, et c’est cette foi qui nous rassemble en ce dimanche, alors que nous célébrons la victoire de Jésus sur la mort. Amen.

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour la Fête-Dieu

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Évangile de Jésus Christ selon saint Marc 14,12-16.22-26. 
Le premier jour de la fête des pains sans levain, où l’on immolait l’agneau pascal, les disciples de Jésus lui disent : « Où veux-tu que nous allions faire les préparatifs pour que tu manges la Pâque ? »
Il envoie deux de ses disciples en leur disant : « Allez à la ville ; un homme portant une cruche d’eau viendra à votre rencontre. Suivez-le,
et là où il entrera, dites au propriétaire : “Le Maître te fait dire : Où est la salle où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples ?”
Il vous indiquera, à l’étage, une grande pièce aménagée et prête pour un repas. Faites-y pour nous les préparatifs. »
Les disciples partirent, allèrent à la ville ; ils trouvèrent tout comme Jésus leur avait dit, et ils préparèrent la Pâque.
Pendant le repas, Jésus, ayant pris du pain et prononcé la bénédiction, le rompit, le leur donna, et dit : « Prenez, ceci est mon corps. »
Puis, ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, et ils en burent tous.
Et il leur dit : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude.
Amen, je vous le dis : je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’au jour où je le boirai, nouveau, dans le royaume de Dieu. »
Après avoir chanté les psaumes, ils partirent pour le mont des Oliviers.

COMMENTAIRE

Quelques mots tout d’abord quant à l’origine de la solennité du Corps et du Sang du Christ. Cette fête a fait son apparition au XIIIe siècle. Elle est proposée en réaction à certains théologiens qui remettaient en question la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. Elle est aussi une réponse à une dévotion populaire qui cherchait de plus en plus à voir l’hostie consacrée lors de l’élévation pendant la messe, l’élévation de l’hostie étant une nouveauté liturgique attestée pour la première fois à Paris, vers l’an 1200. Voilà pour la petite histoire.

Par ailleurs, depuis l’époque de Jésus, où il a dit de son corps qu’il était une véritable nourriture et son sang un véritable breuvage, plusieurs ont trouvé, et trouvent encore, ces paroles trop dures à entendre. Une dame m’en faisant la remarque la semaine dernière lors de funérailles. Elle reprenait l’objection qualifiant les chrétiens d’anthropophages! La fête d’aujourd’hui devient donc une belle occasion de réfléchir ensemble sur le sens de notre repas dominical et de mettre les choses au clair : nous ne sommes pas des anthropophages!

Je vais peut-être vous surprendre, mais je dirais que ce qui est premier dans l’eucharistie, c’est vous, l’assemblée. C’est nous tous, les fidèles, fidèles en ce que nous attachons nos pas à ceux du Ressuscité et nous réunissons le dimanche pour célébrer sa résurrection. Sans assemblée, sans peuple de Dieu, l’eucharistie n’a pas de sens. Nous sommes les premiers sujets de l’action qui se déroule chaque dimanche, chaque jour de la semaine, dans cette église. L’eucharistie n’appartient pas au prêtre, elle appartient à l’assemblée et le ministre ne fait que présider l’action de grâce de l’assemblée en union avec le Christ.

Je vous vois de dimanche en dimanche, habituellement assis à peu près à la même place, parce que vous êtes chez vous dans cette église. Cette église un prolongement de votre maison; c’est en quelque sorte votre chapelle où vous vous retirez toutes les semaines, parfois plusieurs fois par semaine, afin de vous nourrir de la Parole de Dieu et recevoir le don que Jésus nous fait de lui-même.

Remarquez ce détail important dans l’évangile d’aujourd’hui. Jésus envoie ses disciples préparer la salle où manger la Pâque avec eux. Jamais l’eucharistie sans les disciples. Nous sommes la raison même de ce don précieux que nous fait le Christ de lui-même, les premiers bénéficiaires.

Voilà vingt siècles que les chrétiens, fidèles à l’invitation de leur Seigneur, célèbrent l’Eucharistie. Cette action de la mémoire de l’Église est vite devenue le coeur même de la foi chrétienne, car l’eucharistie naît du mystère pascal, elle est une fête pascale. Il faut donc que les chrétiens et les chrétiennes développent une vive conscience de la grandeur du mystère qu’ils célèbrent afin d’en goûter tous les fruits et de grandir dans l’amour de ce sacrement.

L’importance du dimanche est donc centrale dans une réflexion sur l’eucharistie, puisque c’est le lieu par excellence où se fait l’Église, où se construit sa fraternité, et où elle renouvelle ses forces. Il est vrai que la vitalité de nos communautés chrétiennes, à tout le moins en Occident, semble contredire cette affirmation et n’apporter qu’un discrédit supplémentaire à la pertinence de nos assemblées dominicales. Pourtant l’affirmation d’un saint Ignace d’Antioche, père de l’Église, demeure toujours actuelle : « Le Dimanche est le jour où notre vie se lève par le Christ! » D’où l’importance de ce jour que nous appelons aussi le Jour du Seigneur.

L’un des plus beaux témoignages qu’il m’ait été donné d’entendre au sujet de l’eucharistie est celui d’un étudiant italien que j’ai connu à l’Université et qui, suite au décès subit de sa mère, est retourné d’urgence dans son pays pour les funérailles. Le soir des funérailles, il s’est retrouvé seul à la maison avec son père et ils ont préparé le repas en silence. Ce repas était composé de mets que la mère avait préparés quelques jours auparavant. Et au moment de commencer à manger, les odeurs familières de la cuisine familiale, le partage de la nourriture qui rappelait tellement celle qui la préparait avec soin et affection, ont fait se rappeler au père et à son fils, d’une manière très émouvante, le souvenir de celle qui était partie, mais dont l’amour s’exprimait encore dans cette nourriture partagée. Et ils parlèrent très tard ce soir-là de celle qu’ils aimaient et qui les avait quittés. Après avoir vécu ce repas, cet étudiant m’a dit qu’il avait alors compris le sens de l’eucharistie comme jamais auparavant.

En écoutant ce récit, on croirait réentendre l’histoire des disciples d’Emmaüs qui reconnurent le ressuscité à la fraction du pain. Et pourtant, cette belle histoire que je viens de vous raconter est bien loin de nous révéler le sens profond de l’eucharistie. Mais c’est une piste très belle et très pertinente, je crois.

Dans l’eucharistie, nous retrouvons bien sûr la dimension du repas partagé, le souvenir d’un être aimé, mais là s’arrête toute comparaison, car ce n’est pas un absent qui nous rassemble, mais une présence bien vivante. Recevoir le Corps du Christ, c’est prendre entre ses doigts ce qu’il y a de plus précieux dans la création, et j’oserais dire que Jésus n’a jamais cessé d’habiter visiblement parmi nous. Il se fait voir dans le pain et vin consacré, c’est lui qui véritablement préside notre assemblée, et nous partage son corps et son sang de ressuscité, c.-à-d. sa divinité et sa force d’aimer. Quand nous parlons de la chair et du sang du Christ, cela désigne son être tout entier. Il s’agit d’une nourriture spirituelle qui fonde et enracine nos vies d’hommes et de femmes en ce monde.

C’est Jean-Paul II, dans son encyclique sur l’eucharistie, qui affirmait ce qui suit : « même lorsqu’elle est célébrée sur un petit autel d’une église de campagne, l’Eucharistie est toujours célébrée, en un sens, sur l’autel du monde… Le monde, sorti des mains du Dieu créateur, retourne à lui après avoir été racheté par le Christ. »

Mais ce mouvement de retour vers Dieu ne se fait pas sans nous. Nous sommes aussi les acteurs de cette action avec le Christ. C’est pourquoi notre assemblée dominicale est éminemment missionnaire. À la fin de chacune de nos eucharisties, nourris de la vie du Christ et de sa Parole, la paix du Christ nous est confiée afin que nous allions nous aussi, comme les disciples de l’évangile, préparer aux quatre coins du monde la grande salle du banquet pascal où tous et toutes sont invités.

Voilà frères et soeurs, en quelques mots, le grand mystère qui nous rassemble aujourd’hui en cette solennité du Corps et du Sang du Christ. Amen.

Yves Bériault, o.p.

La Sainte Trinité

La Trinité, c’est Dieu en trois personnes, en trois modes d’être et d’agir. Prenons l’exemple de saint Grégoire de Nazianze : « Le Père est la source, son Verbe est le fleuve, l’Esprit est le courant du fleuve ».

Sainte Trinité de Roublev

Sainte Trinité de Roublev

En Dieu, il y a tout d’abord Dieu Créateur qui se révèle comme Père. Il faut prendre ce mot avec toute la charge affective et culturelle qu’il comporte dans le milieu sémitique. Le père est celui qui engendre, qui donne la vie, qui protège et qui veille sur les siens. Le Dieu trinitaire est un père pour ses enfants. Saint Augustin emploie l’image suivante : le Père est le feu, le Fils est la lumière et l’Esprit Saint est la chaleur du feu. Maître Eckhart, dominicain allemand du XIVe siècle, disait: « Le Père rit au Fils et le Fils rit au Père et le rire fait naître le plaisir, et le plaisir fait naître la joie, et la joie fait naître l’amour. » (Sermon 18).

Le Dieu trinitaire est aussi un Dieu qui parle, qui est Parole, Verbe, car une parole dite par Dieu est porteuse de sa toute-puissance, elle accomplit ce qu’elle dit. Dieu dit : « Qu’il y ait des étoiles dans le firmament », et cela fut. Dieu crée par sa Parole et cette parole est Dieu. Elle est vivante. Elle accomplit ce que le Père désire. Elle lui est liée comme un Fils à son Père, un Fils qui est la parole éternellement engendrée par le Père, comme le fleuve par la source. Une Parole éternellement créatrice puisqu’elle vient du Père. Tout se fait et tout se crée par elle et rien ne se fait sans elle. Et elle ne fait qu’un avec le Père, car elle fait toujours sa volonté : « Je suis venu pour faire la volonté de mon Père ». C’est cette parole vivante, le Fils du Père, qui deviendra parole faite chair : « car Dieu a tellement aimé le monde qu’Il lui a donné son Fils unique ».

Ce mystère est tellement inouï dans ce qu’il nous révèle de ce Dieu qui veut se faire connaître de nous. C’est comme si nos mots d’amour étaient capables de prendre forme, de devenir vivants pour exprimer à l’être aimé toute la charge affective dont ils sont porteurs. Comme ce serait extraordinaire pour les amoureux et les grandes amitiés. Pourtant, c’est ce qui se réalise par le Fils, le Verbe de Dieu : « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » (1 Jn 1-4).

Enfin, il y a l’Esprit Saint. Si la Parole est attachée à Dieu comme un Père à son Fils, et qu’elle est capable de se dire et de s’écrire dans une chair humaine, l’amour qui jaillit de cette union du Père au Fils et du Fils au Père s’incarne à son tour pourrait-on dire. Cette communion entre le Père et le Fils, est comme un feu brûlant qui jaillit en création, qui embrase tout l’univers et qui est l’expression même de l’amour qui est en Dieu, et qui unit et le Père et le Fils. Ce feu c’est l’Esprit Saint qui est déposé dans le coeur des disciples : « Notre coeur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous… » (Luc 24, 13 et ss. Actes chap. 2).

Homélie pour le 4e Dimanche de Pâques (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean 10,11-18. 
En ce temps-là, Jésus déclara : « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis.
Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse.
Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui.
Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent,
comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis.
J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur.
Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau.
Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. »

COMMENTAIRE

Dans les évangiles, Jésus a cette préoccupation constante d’amener ses auditeurs à croire en lui, mais il le fait sans jamais dévoiler pleinement son identité. Ainsi, il ne dit jamais : « Je suis le Verbe » ou encore « Je suis le Fils de Dieu ». Au contraire, Jésus procède par analogies, avec des paraboles et des miracles, qui deviennent des clefs d’interprétation afin de nous ouvrir à son mystère.

Jésus emploie aussi beaucoup d’images afin d’expliquer sa personne et sa mission. Il dit de lui-même qu’il est la lumière du monde, le pain vivant, la vraie vigne, le chemin, la vérité, la résurrection et la vie. Mais il y a deux autres attributs que Jésus fait siens et que l’on retrouve dans l’Ancien Testament pour représenter Dieu, soit les titres d’époux et de pasteur. Comme l’époux aime l’épouse, Jésus nous révèle dans l’évangile de ce dimanche qu’il est le Bon pasteur qui aime ses brebis au point de donner sa vie pour elles.

Cette image du Bon pasteur est l’une des plus anciennes dans l’iconographie chrétienne, et les premiers chrétiens peignaient cette image sur les murs de leurs catacombes. On peut y voir Jésus vêtu en simple berger, un bâton à la main, portant une brebis sur ses épaules. « Voilà notre Dieu! disaient les premiers chrétiens. Il est le Bon pasteur, le vrai chef des brebis. »

Faut-il se surprendre si Jésus emploie l’image du berger afin d’exprimer jusqu’où va son amour pour nous? Nous le savons, il ne s’est pas présenté en roi triomphant, imposant son autorité au monde. Pour se dire à nous et nous décrire sa mission, Jésus s’est identifié à l’un des métiers les plus humbles de son époque, soit celui de berger, dont la seule richesse était ses brebis, et pour lesquelles il était prêt à affronter le loup et à donner sa vie pour elles. Jésus agit de même en notre faveur. Il est le le Bon pasteur qui connaît ses brebis.

Ce qui est extraordinaire dans la façon dont Jésus décrit cette intimité qu’il vit avec ses brebis, c’est que ces dernières le connaissent elles aussi. Elles reconnaissent sa voix, elles sont dociles à son appel. Elles se tiennent toujours près de lui, et lui les prend sur son coeur, tellement elles lui sont chères et il veille sur elles et les protège.

Il y a entre Jésus et ses brebis une connaissance réciproque, qui est fondée sur cette intimité qui unit Jésus à son Père. « Qui m’a vu a vu le Père », dit Jésus. Voilà l’intimité dans laquelle le Seigneur nous entraîne quand nous mettons notre foi en lui. Il nous donne de le connaître ainsi que son Père qui est le nôtre.

Ce dimanche est une invitation à entrer plus avant dans cette relation d’amour que le Seigneur veut vivre avec nous. D’où ces quelques questions que j’aimerais proposer à notre réflexion.

Jésus nous dit qu’il est le Bon pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Est-ce que cette réalité du don que Jésus fait de lui-même nous rejoint personnellement? Est-ce que nous mesurons à quel point Dieu nous aime et veut nous avoir avec lui, tout près de lui?

Quand Jésus nous dit que ses brebis entendent sa voix et le reconnaissent, est-ce que nous cherchons à entendre cette voix quand nous sommes confrontés à des épreuves ou lorsqu‘il nous faut prendre des décisions importantes, ou tout simplement quand la vie éclate en bonheurs de toutes sortes autour de nous? Jésus est-il le confident de nos nuits, de nos peines et de nos joies? Le complice de nos rêves?

Par ailleurs, les paroles de Jésus aujourd’hui sont l’occasion pour nous de réfléchir à cette bergerie que nous sommes appelés à former avec lui, et qui s’appelle l’Église. Certains chrétiens vivent leur foi sans l’Église, sans souci ni attachement pour elle. Ils se décrivent comme des personnes spirituelles, mais non pas religieuses, sans appartenance à l’Église. Pourtant, Jésus définit bien son rapport à nous comme celui du berger avec ses brebis qui veut nous rassembler en une seule bergerie.

Un poète a énoncé une grande vérité au sujet de l’Église : « Nul ne va au ciel tout seul ». En tant que chrétiens, nous sommes appelés à aller dans ces verts pâturages où Jésus nous conduits, là où se retrouve l’assemblée chrétienne, à l’écoute de la Parole de Dieu, se ressourçant aux sources vives des sacrements, construisant la fraternité au nom du Christ, y apprenant notre métier d’hommes et de femmes en ce monde, tel que rêvé par Dieu. C’est là le beau et grand mystère de la vie en Église, cette verte prairie où naissent et grandissent les enfants de Dieu.

C’est Christian de Chergé, le prieur du monastère de Tibhirine en Algérie, assassiné avec six de ses frères trappistes, qui disait lors d’une retraite : « Le plus grand de l’Incarnation, ce n’est pas que Dieu se soit fait homme, mais c’est que l’homme soit en Dieu, c’est qu’une humanité semblable à la nôtre se retrouve en Dieu (par l’Incarnation du Fils de Dieu et son ascension au ciel)… Désormais, dit Christian de Chergé, il y a de la fraternité en Dieu. » Et c’est ce témoignage que l’Église porte au plus profond d’elle-même. Jésus, le Bon pasteur, en prenant notre humanité s’est fait FRÈRE, le frère de tous, nous entraînant à vivre cette fraternité à sa suite en Église.

Car l’Église, c’est le sacrement du salut, le signe de l’action miséricordieuse de Dieu en notre monde. Aussi différents que nous soyons les uns des autres, nous portons tous les mêmes peines, les mêmes aspirations, le même besoin d’aimer et d’être aimés. C’est cette humanité, avec ses grandeurs et ses misères, que le Bon pasteur prend sur ses épaules, nous invitant à le suivre et à nous faire à la fois brebis et pasteurs du troupeau avec lui. Pour y parvenir il nous confie son Église.

C’est le cardinal Christoph Schönborn, dominicain et archevêque de Vienne, dans son livre intitulé Qui a besoin de Dieu, qui écrit : « Même après soixante-deux ans, je ne connais rien de mieux (que l’Église). Je n’ai rien trouvé de plus beau que cette Église. Et c’est une grande chance pour moi qu’elle soit imparfaite parce que j’y ai ainsi ma place. »

Frères et soeurs, le Seigneur nous appelle tous dans sa bergerie. Il n’exclut personne. Et aujourd’hui encore, il dresse la table pour nous et il nous invite dans les verts pâturages de son eucharistie, afin que grâce et bonheur nous accompagnent tous les jours de notre vie. Amen.

Yves Bériault, o.p.

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1.  Christian de Chergé. Retraite sur le Cantique des cantiques. Nouvelle Cité, 2013. p. 149

2.  Christoph Schönborn. Qui a besoin de Dieu. Entretiens avec Barbara Stöckl. Éditions Parole et Silence, 2008, p. 200-201

Homélie pour le 3e Dimanche de Pâques (B)

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 24,35-48. 
En ce temps-là, les disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.
Comme ils en parlaient encore, lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit : « La paix soit avec vous ! »
Saisis de frayeur et de crainte, ils croyaient voir un esprit.
Jésus leur dit : « Pourquoi êtes-vous bouleversés ? Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ?
Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os comme vous constatez que j’en ai. »
Après cette parole, il leur montra ses mains et ses pieds.
Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire, et restaient saisis d’étonnement. Jésus leur dit : « Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
qu’il prit et mangea devant eux.
Puis il leur déclara : « Voici les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. »
Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures.
Il leur dit : « Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem.
À vous d’en être les témoins.

COMMENTAIRE

Ce récit d’apparition de Jésus à ses disciples est sans doute le récit le plus détaillé que nous ayons, où l’évangéliste Luc nous décrit à la fois la nouvelle réalité corporelle de Jésus, tout en nous laissant entrevoir sa profonde humanité. Même au-delà de la mort, Jésus ressuscité est plus vrai que jamais.

Il apparaît de façon si réellement incarnée à ses disciples, que ces derniers n’ont d’autre choix que de s’incliner et de le reconnaître. « Quand leurs yeux et leurs oreilles ne suffisent pas, ils doivent encore le toucher; quand le toucher ne suffit pas pour réveiller leur foi, ils doivent présenter à Jésus nourriture et boisson qu’il consomme devant leurs yeux. 1 » Décidément, ils n’ont pas affaire à un fantôme. Jésus est bel et bien vivant, plus vivant que jamais!

D’ailleurs, Jésus apparaît à ses disciples dès le premier jour de sa résurrection, comme si les liens noués ici-bas étaient de la plus grande importance pour lui. Malgré qu’ils l’aient abandonné, renié et trahi, Jésus ne se détourne pas de ses disciples. Au contraire, il vient vers eux avec empressement, et il traverse les murs de leurs peurs, et de leurs doutes afin de les ramener vers lui, et de les établir fermement dans cet amour sans limites qu’il a pour eux. À travers ses apparitions, Jésus nous révèle combien nous avons du prix aux yeux de Dieu. C’est cet amour qui l’a conduit à sa passion et dont il porte encore les marques dans son corps glorifié.

Benoît XVI a exprimé cela de manière magnifique dans une homélie pour le deuxième dimanche de Pâques : « Le Seigneur a apporté avec lui ses blessures dans l’éternité, dit-il. C’est un Dieu blessé; il s’est laissé blesser par l’amour pour nous. » Dans ses blessures, Jésus porte la marque de notre péché. Car si le péché nous blesse dans nos vies personnelles, dans nos relations avec les autres et avec nous-mêmes, Jésus nous fait découvrir que le péché s’adresse avant tout à Dieu. « C’est la mort du Christ en croix qui nous renvoie l’image de notre péché. 2 » Il est mort pour nos péchés. Il s’est fait péché pour nous, comme l’affirme saint Paul, et il en porte les blessures jusque dans sa résurrection.

Mais toujours, et plus que jamais, Jésus poursuit sa route avec nous, dans un mode de présence tout nouveau, mais encore plus vrai, plus intime. Désormais, il vient transformer nos vies de l’intérieur, lui le grand Vainqueur de la mort, le Chef des vivants, comme l’affirme saint Pierre.

C’est à cette réalisation incroyable que s’ouvrent les disciples quand le Ressuscité leur apparaît  et leur ouvre l’esprit à l’intelligence des Écritures. « C’est vous qui en êtes les témoins », leur dit-il, et cette parole de Jésus se répercute jusqu’à nous aujourd’hui.

Bien sûr, nous savons que nous portons cette mission dans des vases d’argile, car nous sommes fragiles, mais nous avons le Christ pour nous relever de nos péchés, pour nous pardonner, pour nous donner sa force, car il est Lui, la clef de l’Histoire humaine, la réponse définitive à toutes les quêtes de sens de l’humanité. Il est Celui qui ouvre le chemin vers Dieu, vers le véritable bonheur.

Nous sommes faits pour être heureux, mais sans Dieu le bonheur est impossible, tout comme il est impossible de lutter contre le péché sans Dieu, car le péché est avant tout un refus de Dieu. Le péché ce sont toutes ces actions, ces paroles, ces pensées et ces omissions, où nous perdons le sens de nous-mêmes et de notre dignité. Le péché, c’est le coeur qui s’éteint, c’est la source de l’amour qui se tarit en nous. Le péché, c’est quand nous cessons d’être cette merveille, tel que voulu par Dieu, puisque nous sommes créés à son image.

C’est cette image que le Christ est venu restaurer en nous, en nous pardonnant nos péchés, et en nous partageant sa vie. C’est à cette conversion que le monde est appelé et nous sommes les porteurs de cette bonne nouvelle : « C’est vous qui en êtes les témoins », nous dit Jésus.

Toute la Bible, tout l’enseignement de Jésus ne cessent de nous rappeler le rêve de Dieu pour nous. Il veut notre bonheur total et définitif. Le Concile Vatican II l’a réaffirmé : « L’aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve dans cette vocation de l’homme à communier avec Dieu. 3 » Au-delà de l’existence de Dieu, la Bible veut surtout nous dire que nous existons pour Dieu, que Dieu veut notre bonheur et notre salut. C’est pourquoi il nous faut sans cesse entrer dans ce pardon qui vient de Dieu, et qui est capable de nous relever et de nous libérer du péché.

Saint Jean affirme que Jésus est la victime offerte non seulement pour nos péchés, mais encore pour ceux du monde entier. Voilà jusqu’où doivent s’étendre notre souci et notre compassion.

Nous ne pouvons faire comme si le péché n’existait pas, comme si le mal n’était pas à l’oeuvre. Trop souvent, l’actualité vient nous rappeler douloureusement les échecs de notre humanité, les crimes abominables, les haines, les divisions. Nous vivons dans un monde blessé par le péché de l’homme, et chaque fois qu’il se manifeste, c’est Jésus qui est crucifié à nouveau.

Mais nous ne sommes pas démunis comme l’étaient les disciples devant le scandale de la croix. Tout comme pour les Apôtres, le Christ ressuscité vient jusqu’à nous et il nous offre sa paix. Il nous invite à porter avec lui les blessures du monde et à nous laisser blesser à notre tour pour lui; à faire oeuvre de miséricorde, de paix et de justice avec lui, et ainsi devenir des témoins de sa résurrection.

Et si parfois nous sommes tentés par le découragement, dépassés par le mal dont nous sommes témoins, à perte de moyens et de solutions, n’oublions jamais Celui en qui nous avons mis notre foi, car c’est lui le Sauveur du monde, le Chef des vivants ! Amen.

Yves Bériault, o.p.

__________________________

1. Urs von Balthasar. La gloire et la croix. p.263

2. Sesboüé, Bernard. L’homme, merveille de Dieu. Salvator, 2015. p. 216

3. Gaudium et Spes, 19, 1.

Homélie pour le 2e Dimanche de Pâques

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Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

En ce temps-là,
les disciples qui rentraient d’Emmaüs
racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons
ce qui s’était passé sur la route,
et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux
à la fraction du pain.
Comme ils en parlaient encore,
lui-même fut présent au milieu d’eux, et leur dit :
« La paix soit avec vous ! »
Saisis de frayeur et de crainte,
ils croyaient voir un esprit.
Jésus leur dit :
« Pourquoi êtes-vous bouleversés ?
Et pourquoi ces pensées qui surgissent dans votre cœur ?
Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi !
Touchez-moi, regardez :
un esprit n’a pas de chair ni d’os
comme vous constatez que j’en ai. »
Après cette parole,
il leur montra ses mains et ses pieds.
Dans leur joie, ils n’osaient pas encore y croire,
et restaient saisis d’étonnement.
Jésus leur dit :
« Avez-vous ici quelque chose à manger ? »
Ils lui présentèrent une part de poisson grillé
qu’il prit et mangea devant eux.
Puis il leur déclara :
« Voici les paroles que je vous ai dites
quand j’étais encore avec vous :
“Il faut que s’accomplisse
tout ce qui a été écrit à mon sujet
dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.” »
Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures.
Il leur dit :
« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait,
qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour,
et que la conversion serait proclamée en son nom,
pour le pardon des péchés, à toutes les nations,
en commençant par Jérusalem.
À vous d’en être les témoins. »

COMMENTAIRE

Les Églises orientales, catholiques et orthodoxes appellent ce dimanche, le dimanche de Thomas. Elles veulent ainsi souligner que l’attitude de l’apôtre incrédule est parfois la nôtre. Ce qui n’empêcha pas cet apôtre de grandir dans sa foi, avec l’aide du Christ, car c’est ce même Thomas qui donnera à Jésus le titre le plus éloquent de tout l’évangile : « Mon Seigneur et mon Dieu. »

Voilà qui est encourageant pour nous! Malgré les doutes et les difficultés que nous pouvons parfois éprouver dans notre vie de foi, Dieu est toujours avec nous et il nous aide sans cesse dans notre découverte de qui il est et de sa présence au coeur de nos vies. C’est ce que Jésus fait avec ses disciples après sa résurrection. Bien qu’ils l’aient abandonné, il n’a pas eu honte de ses apôtres. Au contraire, il se manifesta à eux, les appelant à passer des ténèbres de la peur à son admirable lumière, les invitant à entrer dans sa Pâque!

Chaque année, à l’occasion du Triduum pascal, nos couvents dominicains un peu partout dans le monde, célèbrent l’Office des ténèbres, le Jeudi, Vendredi et Samedi saint. Il s’agit de la prière des psaumes, entrecoupés de lectures bibliques et spirituelles, célébrée le matin, et qui a pour but de nous associer à la passion du Christ. Après l’un de nos offices, j’ai fait la rencontre d’une jeune femme. Elle tenait à nous exprimer son bonheur d’avoir pu prier avec nous. Elle m’avouait avoir même pleuré pendant le beau Cantique de Zacharie, quand nous chantons au sujet du Christ, qu’il est venu illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix.

Elle était belle à voir cette jeune mère de six enfants, convertis depuis maintenant quatorze années. Elle s’exclama tout à coup, emportée par son enthousiasme : « Je ne comprends pas que des gens ne croient pas en Dieu ». Et elle se ravisa, se rappelant qu’elle-même avait jadis été loin de Dieu, et elle ajouta : « Pourquoi moi? Pourquoi nous? Je ne comprends pas. C’est une grâce, dit-elle, c’est un don. Jamais je ne voudrais perdre ce don et comme j’aimerais le partager. » Elle était là avec son conjoint, rayonnante, comme un ange m’annonçant la bonne nouvelle de Pâques. C’est à cette joie toute pascale que nous invite la Parole de Dieu en ce dimanche, alors que le Christ ressuscité se tient au milieu de ses apôtres, au milieu de notre assemblée, et qu’il nous offre sa paix.

Par ailleurs, il est important de rappeler que ce deuxième dimanche de Pâques est aussi le dimanche de la Divine Miséricorde. Cette fête a tout d’abord été célébrée en 1985, dans l’Archidiocèse de Cracovie, pour ensuite se répandre partout en Pologne. Jean Paul II, qui a été évêque de Cracovie, institua cette fête pour l’Église universelle, le 30 avril de l’an 2000, jour de la canonisation de sainte Faustine, religieuse polonaise qui a vécu de 1905 à 1938.

43296167Le Christ lui avait confié dans une révélation : « La Fête de la Miséricorde est issue de mes entrailles, je désire qu’elle soit fêtée solennellement le premier dimanche après Pâques. » Dans le journal de soeur Faustine se trouve aussi cette parole de Jésus : « L’humanité ne connaîtra pas la paix tant qu’elle ne se tournera pas vers la source de ma Miséricorde. »

Comme en écho à cette invitation pressante du Seigneur, en ce dimanche au Vatican, le pape François va décréter la tenue d’une Année Sainte extraordinaire consacrée à la miséricorde. La miséricorde est l’un des axes majeurs de son pontificat, et le pape François a surpris tout le monde en prenant cette initiative.

Ce thème était cher aussi au saint Pape Jean-Paul II. Il disait de la miséricorde qu’elle était la réponse chrétienne face au mal, qu’elle était la limite imposée au mal par Dieu. Jean-Paul II a écrit que l’histoire de l’humanité « est le théâtre de la coexistence du bien et du mal », où la limite au mal sera toujours « constituée par le bien, le bien divin et le bien humain. » Nous et Dieu, comme acteurs de premier plan dans ce drame universel.

Ce bien face au mal, c’est la miséricorde qui a sa source en Dieu, et qui se déploie à travers le mystère pascal où l’homme est arraché au péché et à la mort par le Christ. « Il pourrait sembler que le mal fût plus puissant que tout bien », dit Jean-Paul II, lui qui a connu cette époque terrible où l’humanité était aux prises avec les deux idéologies et les deux oppressions, nazie et communiste. Mais il affirme qu’il y a une limite divine qui est imposée au mal, c’est le salut que nous apporte le Christ. En lui, « le mal est radicalement vaincu par le bien, la haine par l’amour, la mort par la résurrection. »

Ce qui nous est demandé, en tant que disciples du Christ, c’est de correspondre à ce bien et à cette miséricorde. C’est de nous plonger dans la bonté de Dieu, comme nous y invite sainte Faustine, et ainsi être vainqueurs du mal, malgré les défaites apparentes, en nous laissant saisir par la victoire du Christ ressuscité.

C’est à cette conversion que nous sommes appelés avec l’apôtre Thomas, alors que Jésus l’invite à toucher les plaies de sa passion dans son corps glorifié. Benoît XVI exprime cela de manière magnifique dans une homélie pour le deuxième dimanche de Pâques :

« Le Seigneur a apporté avec lui ses blessures dans l’éternité, dit-il. C’est un Dieu blessé; il s’est laissé blesser par l’amour pour nous. Et comme Thomas, nous pouvons nous aussi toucher ses blessures dans l’histoire de notre temps! […] Et ses blessures constituent pour nous un devoir de nous laisser blesser à notre tour pour lui! » C’est-à-dire en devenant des témoins de sa Divine Miséricorde. En donnant nos vies comme lui, en aimant comme lui.

Benoît XVI achevait son homélie en citant cette prière de Jean-Paul II que je vous propose en ce Dimanche de la Miséricorde :

Dieu, Père miséricordieux,
qui as révélé Ton amour dans ton Fils Jésus Christ,
et l’as répandu sur nous dans l’Esprit Saint Consolateur,
nous Te confions aujourd’hui
le destin du monde et de chaque homme, chaque femme.

Penche-toi sur nos péchés, guéris notre faiblesse, vaincs tout mal,
fais que tous les habitants de la terre fassent l’expérience de ta miséricorde,
afin qu’en Toi, Dieu Un et Trine, ils trouvent toujours la source de l’espérance.

Père éternel,
par la douloureuse Passion et la Résurrection de ton Fils,
accorde-nous ta miséricorde, ainsi qu’au monde entier! Amen.

Yves Bériault, o.p.

 » Il vit et il crut !  » Homélie pour le dimanche de Pâques

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Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Le premier jour de la semaine,
Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ;
c’était encore les ténèbres.
Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.
Elle court donc trouver Simon-Pierre
et l’autre disciple,
celui que Jésus aimait,
et elle leur dit :
« On a enlevé le Seigneur de son tombeau,
et nous ne savons pas où on l’a déposé. »
Pierre partit donc avec l’autre disciple
pour se rendre au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble,
mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre
et arriva le premier au tombeau.
En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ;
cependant il n’entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour.
Il entre dans le tombeau ;
il aperçoit les linges, posés à plat,
ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus,
non pas posé avec les linges,
mais roulé à part à sa place.
C’est alors qu’entra l’autre disciple,
lui qui était arrivé le premier au tombeau.
Il vit, et il crut.
Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris
que, selon l’Écriture,
il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

COMMENTAIRE

En entendant le récit de la course passionnée de Pierre et de Jean vers le tombeau vide, comment ne pas voir dans leur sillage, les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus ? Comme il était grand leur espoir! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Hé quoi maintenant? Quelle est cette nouvelle? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire de l’évangéliste est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut! »

La résurrection de Jésus est la réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme que le vivant n’a pas sa place dans les tombeaux de ce monde.

Pourtant, l’expérience du tombeau vide n’explique en rien la foi des disciples du Christ. Ce serait là un bien faible appui sur lequel miser sa vie. Le tombeau vide n’est que le signe annonciateur préparant les disciples à une rencontre décisive avec le Ressuscité.

« Il vit et il crut! » Nous avons là une clé d’interprétation fondamentale pour comprendre ce que veut dire la foi en Jésus Christ. Avant de croire, il faut avoir vu! Je m’explique.

La foi au Dieu de Jésus Christ ne se fonde pas sur des raisonnements intellectuels irréfutables. Le coeur de la foi chrétienne, c’est avant tout la reconnaissance d’une présence intérieure, une présence d’amour infinie devant laquelle la foi se prosterne et adore.

« Il vit et il crut! » C’est l’amour qui fait croire ici! C’est la rencontre du regard aimant de Jésus, posé sur nous depuis sa résurrection, qui nous attire vers lui et qui nous fait entendre cet appel intérieur, du plus profond de nous-mêmes, comme les deux disciples devant le tombeau vide, comme si le ressuscité leur disait au sujet de ce tombeau: « Voyez! Vous pensiez avoir enterré tous vos espoirs. Mais regardez, c’est plein de vie dedans. »

Tout comme Pierre et Jean, c’est la bonne nouvelle de la résurrection du Christ qui nous a fait accourir ici ce matin. Chacun et chacune de nous, nous sommes venus au Christ par des chemins tout aussi différents que nous le sommes les uns des autres. Pourtant, c’est une recherche commune qui nous unit, ensemble en Église, où nous ne cessons d’approfondir le don que Dieu nous fait en Jésus Christ, et où nous ne cessons de nous en émerveiller.

C’est tout le sens de cette grande Semaine sainte qui nous a conduits jusqu’à ce matin de la résurrection, où nous nous tenons éblouis devant ce tombeau vide. Un tombeau à la porte grande ouverte, irradiant la lumière de Pâques. « Il vit et il crut! » C’est à ce regard de foi que nous sommes conviés ce matin.

Mais il y a bien des manières de s’attacher au Christ, et si chacun de nous pouvaient prendre la parole ce matin, nous serions émerveillés par la diversité de nos cheminements, de nos raisons de croire, de la foi qui est la nôtre. Voici quelques témoignages que l’on pourrait entendre. Vous allez sans doute vous reconnaître!

« Si je suis ici ce matin, c’est que j’ai trouvé en Jésus un homme qui a vécu et parlé de la vie comme nul autre. Il se dégage une telle force dans sa manière de me montrer le chemin qui mène à Dieu, que je crois en sa parole. »

« Si je crois au Christ, c’est que le témoignage de sa vie s’est imposé à moi. Si la vie a un sens, si elle vaut la peine d’être vécue, c’est de donner sa vie comme Jésus l’a fait. Voilà ce qui me fait vivre, et, pour moi, il n’y a pas de plus grand maître sur cette route que le Seigneur Jésus. »

« Si je suis ici ce matin, c’est peut-être qu’à force de méditer les évangiles, et de tenter de les vivre dans mon quotidien, je me suis attaché à cet homme Jésus. Comme si tout à coup, cet inconnu de la Galilée m’était devenu proche. À travers son message d’amour et de pardon, la vie de cet homme s’est mise à compter pour moi. Je me suis surprise à l’aimer, à être touchée par son combat, comme si sa lutte était devenue la mienne. »

« Si je crois au Christ, c’est qu’en cheminant avec des chrétiennes et des chrétiens, en approfondissant ma vie de prière, en me nourrissant des sacrements, Jésus est devenu une présence vivante en moi, dont je ne pourrais plus me passer. Comme si la foi en Jésus et en sa parole me faisait vivre à mon tour ce qu’ont vécu tous ceux et celles qui l’ont suivi avant moi : ce sentiment d’être aimé par lui, accueilli avec mes rêves et le poids de mes faiblesses. »

« Si je suis ici ce matin, c’est qu’au cœur de l’épreuve et de la maladie, il était le seul en dernier lieu, vers qui je pouvais me tourner dans mon impuissance ; et je n’ai pas été déçu. Mystérieusement, le Dieu de Jésus Christ était au rendez-vous et dans ma prière j’ai trouvé la paix. En dépit de ma souffrance, j’ai trouvé le courage de porter ma croix avec lui. C’est pourquoi je crois en lui. »

Un philosophe grec (Héraclite) disait, il y a déjà 2, 500 ans : « Si tu ne sais pas espérer, tu ne pourras jamais accueillir l’inespéré. » En cette fête de Pâques, qui est la mère de toutes les fêtes, de toutes les attentes au cœur de la vie des hommes et des femmes de ce monde, nous proclamons que l’inespéré s’est fait chair, que le Fils du Père a habité parmi nous, qu’il est le grand vainqueur de la mort.

La pierre qui retenait la vie a été roulée sur le côté. La vie qui était captive de la mort a été libérée de ses entraves, et Jésus est devenu notre éternel printemps.

Réjouissons-nous frères et sœurs ! Célébrons ! Rendons grâce à Dieu en ce jour de Pâques ! Christ est ressuscité ! Il est vraiment ressuscité ! Amen !

Yves Bériault, o.p.

 

La Vie a pris la clé des champs !

Resurrection

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean

Le premier jour de la semaine,
Marie Madeleine se rend au tombeau de grand matin ;
c’était encore les ténèbres.
Elle s’aperçoit que la pierre a été enlevée du tombeau.
Elle court donc trouver Simon-Pierre
et l’autre disciple,
celui que Jésus aimait,
et elle leur dit :
« On a enlevé le Seigneur de son tombeau,
et nous ne savons pas où on l’a déposé. »
Pierre partit donc avec l’autre disciple
pour se rendre au tombeau.
Ils couraient tous les deux ensemble,
mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre
et arriva le premier au tombeau.
En se penchant, il s’aperçoit que les linges sont posés à plat ;
cependant il n’entre pas.
Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour.
Il entre dans le tombeau ;
il aperçoit les linges, posés à plat,
ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus,
non pas posé avec les linges,
mais roulé à part à sa place.
C’est alors qu’entra l’autre disciple,
lui qui était arrivé le premier au tombeau.
Il vit, et il crut.
Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris
que, selon l’Écriture,
il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts.

– Acclamons la Parole de Dieu.

COMMENTAIRE

En lisant le récit de la course passionnée de Pierre et de Jean vers le tombeau vide, comment ne pas voir dans leur sillage les souvenirs enchevêtrés de ces trois années d’itinérance passées avec Jésus. Comme il était grand leur espoir ! Trois années nourries des rêves les plus fous… et puis la mort tragique, la fin brutale de celui qu’ils aimaient. Et quoi maintenant? Quelle est cette nouvelle? Le souffle se fait haletant, mais le pied, lui, reste ferme. Et si c’était vrai? Ils n’osent y croire. À bout de souffle, le regard inquiet, les voici au tombeau, le plus jeune devançant le plus vieux. Le commentaire de l’évangéliste au sujet de l’apôtre Jean est stupéfiant par sa brièveté : « Il vit et il crut! »

Le souvenir de Pierre et de Jean courant vers le tombeau de Jésus le matin de Pâques est une belle métaphore de notre vie de foi, qui continue d’habiter la mémoire de tous ceux et celles qui, un soir ou un matin, se sont retrouvés, étonnés, devant un tombeau vide. Le tombeau vide de leurs doutes et de leurs craintes; le tombeau vide de leur impuissance, de leur manque de foi. Un tombeau à la porte ouverte, irradiant la lumière matinale, sa béance pleine d’une présence, le regard intérieur s’allumant, tout d’un coup, à l’expérience de foi : « Il vit et il crut! »

Pourtant, l’expérience du tombeau vide n’explique en rien la foi des disciples du Christ. Ce serait là un bien faible appui sur lequel miser sa vie. L’événement est d’un autre ordre. Le tombeau vide n’est qu’un signe avant-coureur qui prépare les Apôtres à une rencontre avec le Ressuscité où la foi seule est sollicitée. La résurrection du Seigneur Jésus est la réalisation d’une promesse longtemps attendue, où Dieu affirme que la vie est plus forte que la mort, que le vivant, en commençant par le Christ, n’a pas sa place dans les tombeaux de ce monde.

Chacun et chacune de nous, nous sommes venus au Christ par des chemins tout aussi différents que nous le sommes les uns des autres. C’est une recherche commune qui nous unit et parce que nous croyons ensemble en Église, nous ne cessons d’approfondir le don que Dieu nous fait en Jésus Christ et nous ne cessons de nous en émerveiller. C’est tout le sens de cette grande fête de Pâques.

Mais il y a bien des manières de s’attacher au Christ et si chacun et chacune de nous pouvaient prendre la parole ce matin, nous serions émerveillés par la diversité de nos cheminements et de nos raisons de croire. Écoutons quelques témoignages :

« Si je suis ici ce matin, c’est que j’ai trouvé en Jésus un homme qui a vécu et parlé de la vie comme nul autre. Il se dégage une telle force dans sa manière de me montrer le chemin qui mène à Dieu, que je crois en sa parole. »

« Si je crois au Christ, c’est que le témoignage de sa vie s’est imposé à moi. Si la vie a un sens, si elle vaut la peine d’être vécue, c’est de donner sa vie comme Jésus l’a fait. Voilà ce qui me fait vivre, et, pour moi, il n’y a pas de plus grand maître sur cette route que le Seigneur Jésus. »

« Si je suis ici ce matin, c’est peut-être parce qu’à force de méditer les évangiles, et de tenter de les vivre dans mon quotidien, je me suis attaché à cet homme Jésus. Comme si tout à coup, cet inconnu de la Galilée m’était devenu proche. À travers son message d’amour et de pardon, la vie de cet homme s’est mise à compter pour moi. Je me suis surprise à l’aimer, à être touchée par son combat, comme si sa lutte était devenue la mienne. »

« Si je crois au Christ, c’est qu’en cheminant avec des chrétiennes et des chrétiens, en approfondissant ma vie de prière, en me nourrissant des sacrements, Jésus est devenu une présence vivante en moi, dont je ne pourrais plus me passer. Comme si la foi en Jésus et en sa parole me faisait vivre à mon tour ce qu’ont vécu tous ceux et celles qui l’ont suivi avant moi : ce sentiment d’être aimé par lui, accueilli avec mes rêves et le poids de mes faiblesses. »

« Si je suis ici ce matin, c’est qu’au cœur de l’épreuve et de la maladie, il était le seul en dernier lieu, vers qui je pouvais me tourner dans mon impuissance ; et je n’ai pas été déçu. Mystérieusement, le Dieu de Jésus-Christ était au rendez-vous et dans ma prière j’ai trouvé la paix. En dépit de ma souffrance, j’ai trouvé le courage de porter ma croix avec lui. C’est pourquoi je crois en lui. »

Un philosophe grec (Héraclite) disait, il y a déjà 2, 500 ans : « Si tu ne sais pas espérer, tu ne pourras jamais accueillir l’inespéré. » En cette sainte Vigile, qui est la mère de toutes les vigiles, de toutes les attentes au cœur de la vie des hommes et des femmes de ce monde, nous proclamons que l’inespéré s’est fait chair, que le Fils du Père a habité parmi nous et qu’il a vaincu la mort. La pierre qui retenait la vie a été roulée sur le côté. La vie qui était captive de la mort a été libérée de ses entraves, et Jésus Christ est devenu notre éternel printemps.

Voilà la foi qui nous rassemble en cette fête de Pâques, à la suite de tous ceux et celles qui nous ont précédés dans la foi. La Vie a pris la clé des champs ! Elle va d’ici, de là, se donnant à quiconque veut marcher librement à la suite de cet homme de Galilée, Jésus, Christ et Seigneur, le premier des vivants !

Yves Bériault, o.p.

Le lion qui dort

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Veuillez excuser la longue introduction avant d’en arriver au but de cet article, mais je crois humblement que la démarche proposée en vaut la peine.

Il y a quelques années les studios Walt Disney on produit un film intitulé : Les Chroniques de Narnia: L’Armoire Magique, tiré du roman de C.S. Lewis, célèbre auteur anglican du XXe siècle.

Voici une brève description de ce conte fantastique. Le commentaire qui suit dévoile un aspect important du film (avis aux cinéphiles):

Il s’agit « des exploits de quatre enfants de la famille Pevensie -Lucy, Edmund, Susan et Peter – qui, à l’époque de la Seconde guerre mondiale en Angleterre, entrent dans le royaume de Narnia par une armoire magique en jouant à cache-cache dans une maison de campagne appartenant à un vieux professeur. Là, ils découvrent un royaume enchanteur et paisible habité par des bêtes parlantes, des nains, des faunes, des centaures et des géants condamnés à vivre dans ce monde où règne l’hiver depuis longtemps depuis que Jadis, la Sorcière Blanche, a pris le pouvoir. Sous les conseils du lion Aslan, un dirigeant noble et mystique, les enfants s’engageront dans une lutte spectaculaire pour tenter de libérer Narnia de l’emprise de la Sorcière Blanche. »

e75dc0e5ce848fc196a7b4d4a5200edaUn point tournant du film est celui où le lion Aslan donne librement sa vie afin de sauver le jeune Edmund qui avait trahi les siens. La Sorcière Blanche avait le droit de réclamer la vie de Edmund, mais Aslan s’offre à sa place. Aslan sera donc immolé par la Sorcière Blanche, mais comme l’offrande du lion Aslan est un acte d’amour parfait, il va ressusciter et mener son royaume à la victoire.

C.S. Lewis a voulu présenter une allégorie de la foi chrétienne dans ses contes de Narnia, rédigés surtout à l’intention des enfants. À n’en pas douter, le lion Aslan est sûrement inspiré de ce très vieux texte d’Éphrem le Syrien, diacre, qui écrivait dans son deuxième nocturne du Vendredi Saint :

« Dans une grande douceur, Jésus est conduit à sa Passion, bénissant ses douleurs à toute heure. Il est conduit au jugement de Pilate qui siège au prétoire, à la sixième heure on le raille, jusqu’à la neuvième heure Il supporte la douleur des clous, puis sa mort met fin à sa passion, à la douzième heure. Il est déposé de la croix : on dirait un lion qui dort. »

On dirait un lion qui dort! Comme cette image est puissante et évocatrice dans cette représentation du Seigneur Jésus face à sa mort. Elle nous aide à entrer dans le secret du silence qui enveloppe le coeur de l’Église en ce samedi saint.

Cette image du « lion qui dort » ne se retrouve pas dans les évangiles, bien sûr, et pourtant n’est-ce pas cette tranquille assurance, cette imperturbable confiance qu’évoque la scène de la tempête apaisée où l’on nous présente Jésus qui dort au milieu d’une mer déchaînée (Marc 4, 35 et ss.).

« Le lion qui dort » c’est à la fois le Fils de Dieu dans sa toute-puissance invincible, et c’est aussi le Fils de l’Homme, Jésus, qui s’en remet complètement au Père et qui nous invite à cette même confiance.

Comment ne pas entendre ici le psaume 131 où la figure du psalmiste évoque celle de Jésus dans sa parfaite obéissance au Père:

« Seigneur je n’ai pas le coeur fier…
Non, mais je tiens mon âme
égale et silencieuse;
mon âme est en moi comme un enfant,
l’enfant sevré contre sa mère. »

« Pourquoi avez-vous si peur? Vous n’avez pas encore de foi? », dit Jésus à ses disciples apeurés dans la barque. Encore aujourd’hui, en cette veille de Pâques, la question nous est posée à nous aussi. Trop souvent nous avons peur en tant que chrétiens. Nous sommes inquiets, incapables de vivre notre foi dans cette assurance tranquille qui était celle du Christ. En ce Samedi saint, laissons donc monter cette prière vers lui:

« Seigneur, viens au secours de notre manque de foi. En cette veille de la fête de ta glorieuse résurrection, regarde non pas notre foi mais la foi de ton Église, et accorde-nous cette grâce pascale d’en vivre toujours, avec l’assurance du lion qui dort! »

Yves Bériault, o.p.

Homélie pour le Jeudi Saint

Dernière Cène. Duccio

À quelques heures du rappel de la mort de Jésus, alors que nous célébrons son dernier repas avec ses apôtres, le mystère demeure entier et il bouleverse tout chrétien, toute chrétienne qui prend au sérieux sa foi. Pourquoi Jésus devait-il mourir ainsi?

Bien sûr, nous savons qu’il devait mourir parce qu’il l’avait affirmé lui-même : « Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne ». Nous sommes familiers avec ce passage de l’évangile, et nous savons que la mort de Jésus annonçait non seulement sa résurrection, mais aussi notre rédemption, notre salut, mais le pourquoi fondamental de tout cela demeure caché dans le cœur du Père et nous sera révélé que lors du grand face à face dans l’éternité de Dieu.

Ce que nous savons c’est qu’il y a là un mystère d’amour et c’est ce mystère que nous sommes invités à contempler ce soir en cette célébration de la Cène du Seigneur. Contempler sans tout comprendre, accueillant dans la foi, et nous faisant le plus proche possible du cœur de Jésus, comme le disciple bien-aimé reposant sur sa poitrine.

La liturgie du Jeudi Saint nous invite à contempler le geste que Jésus a posé à l’endroit de ses disciples la veille de sa passion. Car comment évoquer ce qui est au cœur de la vie de Jésus, sinon en rappelant cette image gravée à jamais dans la mémoire de l’Église : Jésus à genoux aux pieds de ses disciples.

L’enseignement de Jésus est simple au fond. Il se résume dans l’accueil de Dieu, et dans l’accueil du prochain. Jamais l’un sans l’autre. Ce prochain, cet autre : l’ennemi, le mal-aimé, le pauvre, l’étranger, Jésus nous invite à le regarder avec ses yeux à lui, à poser sur l’autre un regard digne de la compassion de Dieu, vraiment porteur de son amour. Jésus nous dit ce soir, à genoux à nos pieds : « Viens à moi avec ton cœur, et tu verras avec mes yeux ».

C’est le théologien Jean Galot qui disait : « Le Christ est venu sur la terre pour provoquer un attachement à sa personne, pour attirer à lui l’humanité et l’univers. Mais avant de réclamer cette adhésion et pour l’obtenir, il s’attache lui-même aux hommes ». Et, je dirais, qu’il s’attache aussi à des hommes et des femmes qui deviennent solidaires du mystère qui l’habite et qui, à leur tour, s’attachent à leurs frères et à leurs sœurs les humains, comme le Christ.

L’autre, le tout proche, comme la personne la plus éloignée, est tellement important dans l’enseignement de Jésus qu’il devient un chemin privilégié vers Dieu, un passage inévitable, incontournable. Avec Jésus nous apprenons qu’il faut savoir nous approcher de tous ceux et celles que Dieu met sur notre route en revêtant le tablier du serviteur.

Le royaume de Dieu, nous dit Jésus, passe par une charité effective, celle de la tenue de service qui nous amène à nous laver les pieds les uns aux autres; à laver les offenses, les indifférences, les pauvretés et les blessures dont l’autre est porteur, afin de découvrir en elle, en lui, une sœur, un frère aimé de Dieu, digne de son amour et donc digne de notre attention et de notre affection.

Jésus nous révèle qu’en toute personne Dieu se fait connaître. « Je suis pour toi un lieu où Dieu se fait connaître à toi, et tu es un lieu où Dieu se fait connaître à moi ». N’en doutons pas, nous sommes semblables à des icônes qui révèlent mystérieusement quelque chose du mystère ineffable de Dieu. Voilà une bonne nouvelle et nous sommes au cœur de l’Évangile!

C’est le génie de l’évangéliste Jean de nous présenter le dernier repas de Jésus avec les siens, non pas en mettant l’accent sur le pain et le vin, mais en mettant l’accent sur la portée de ce pain et de ce vin offerts par Jésus. Le pain et le vin sont signe par excellence de son offrande, de sa vie donnée, lui qui se fait nourriture pour nous. Mais ils nous révèlent aussi le sens de la mission de Jésus : le pain et le vin, c’est Jésus à nos pieds, corps et sang livrés pour nous, « parce qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime », nous dit Jésus. Et Jésus a suivi cette logique jusqu’au bout de lui-même…

Pourquoi le Fils de Dieu devait-il mourir ainsi? Il y a là quelque chose de la folie de Dieu qui nous dépasse. Mais il y a dans la mort de Jésus un acte d’amour tellement absolu qu’il questionnera notre humanité jusqu’à la fin des temps. Et désormais, à cause de lui, mystérieusement, les hommes et les femmes qui le suivent, se surprennent à vouloir aimer et servir comme lui, en dépit de leurs manques, de leurs faiblesses, ou de leur histoire personnelle.

Et Jésus leur dit : « Viens, suis-moi et tu auras la vie ».  C’est à ce don de nous-mêmes qu’il nous invite lorsqu’il nous dit, en offrant le pain et le vin à la dernière Cène : « Vous ferez cela en mémoire de moi ». Nous sommes invités, nous aussi, à revêtir le tablier du serviteur, à devenir son corps et son sang pour le salut du monde, à devenir une éternelle offrande à la gloire du Père avec lui.

C’est dans cette offrande que nous entrons maintenant au moment de célébrer la Cène du Seigneur en ce Jeudi Saint. Comme le soulignait le pape Jean-Paul II  dans son encyclique sur l’Eucharistie : « L’Eucharistie, présence salvifique de Jésus dans la communauté des fidèles et nourriture spirituelle pour elle, est ce que l’Église peut avoir de plus précieux dans sa marche au long de l’histoire […] C’est le don par excellence, poursuit Jean-Paul II, parce que c’est le don de lui-même ». Le don qui nous rend semblables à lui, qui nous fait vivre et agir comme lui. Et il n’y a pas de plus grand bonheur.

Lors des congrégations générales qui ont précédé le conclave qui l’a élu pape, le cardinal Jorge Mario Bergoglio a fait une intervention remarquée devant ses confrères cardinaux. Voici un extrait :

« Dans l’Apocalypse, Jésus dit qu’il est à la porte et qu’il frappe à la porte. Évidemment, le texte se réfère au fait qu’il frappe depuis l’extérieur pour pouvoir entrer… Mais je pense aux moments où Jésus frappe de l’intérieur pour que nous le laissions sortir […] Évangéliser suppose que l’Église ait la liberté de sortir d’elle-même. L’Église est appelée à sortir d’elle-même pour aller jusqu’aux périphéries, pas seulement les périphéries géographiques, mais aussi les périphéries existentielles : là où réside le mystère du péché, de la douleur, des injustices, de l’ignorance et du mépris du religieux et de la pensée, là où résident toutes les misères ».

« Vous m’appelez le Maître et le Seigneur, dit Jésus,  vous dites bien, car je le suis. Dès lors, si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres; car c’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi les uns aux autres. » Amen.

Yves Bériault, o.p.

La trahison de Judas

Trahison de Judas

Judas. Un membre de la famille dont on aime mieux taire le souvenir. Celui qui est associé à la nuit, à la domination des ténèbres. Celui qui va livrer le Fils de l’homme. Pourtant quand Judas est mentionné dans les Évangiles, je ne veux pas penser au traître ou au voleur, ou encore à celui dont Jésus a dit qu’il aurait mieux valu qu’il ne vienne pas au monde.

Ce qui retient surtout mon attention dans l’histoire de cet Apôtre, c’est le fait incroyable que Jésus l’ait choisi. Comme la plupart des Apôtres, le récit de sa vocation nous est inconnu, mais la question qui vient aux lèvres de quiconque prend connaissance de l’histoire de Judas est de demander comment Jésus a pu choisir un tel Apôtre, lui qui savait si bien lire le fonds des coeurs ?

Car en dépit d’une volonté évidente chez les évangélistes Jean et Matthieu de dévoiler les côtés négatifs de cet Apôtre (le voleur, le traître, celui qui laisse entrer Satan en lui), jamais Jésus n’accuse Judas ouvertement devant les autres Apôtres. Bien sûr, il évoque la trahison à venir, mais de telle manière que les disciples ne connaîtront vraiment son identité qu’au Jardin des Oliviers.

En évoquant la trahison au cours de son dernier repas avec ses Apôtres, Jésus cherche surtout à interpeller Judas. Ce dernier va se reconnaître en lui demandant : « Rabbi, serait-ce moi ? » Cet aveu à peine déguisé ne l’empêchera pas d’aller au bout de son projet, ni Jésus d’aller au bout du sien. Jésus connaît son destin. Il connaît celui qui va le livrer et pourtant il avance vers sa passion en homme libre. Et puisqu’il est vraiment libre, sa liberté ne peut contraindre celle de Judas. Il ne peut que l’interpeller, l’inviter à aller plus loin.

Mais Judas devait porter une grande déception pour trahir celui auquel il avait dû beaucoup s’attacher. L’incident de Béthanie, où il se plaint de l’argent gaspillé par la soeur de Lazare, qui verse du parfum sur les pieds de Jésus, en est un exemple. Car comment expliquer son suicide ? En détruisant Jésus, Judas se détruit lui-même. Le reste de l’histoire appartient à Dieu seul et on ne peut juger Judas.

Par ailleurs, le choix qu’a fait Jésus de Judas comme apôtre ne peut être que le signe d’un grand amour, un amour qui ne cherche pas à posséder, qui laisse libre et qui appelle. C’est de cet amour-là que Dieu nous aime, et si Judas s’est enlevé la vie, c’est qu’il a sans doute réalisé, dans un moment de lucidité terrifiante, à quel point Jésus l’aimait.

Le drame de Judas, au-delà de sa trahison, est de croire que sa faute soit irréparable, sans rémission. Sans doute n’avait-il jamais bien compris son Maître, qui par ses paroles et ses gestes, affirmait sans cesse que l’on n’est jamais humilié devant Dieu, que le pardon est toujours offert. Jésus n’a jamais cessé de le répéter, de mille et une manières, tout au long de son ministère : avec Dieu il est toujours possible de reprendre la route, puisque c’est lui qui nous a choisis et qui nous choisit sans cesse, qu’il n’y a pas de péchés, aussi graves soient-ils, dont on ne peut être pardonné.

Yves Bériault, o.p.